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mardi 17 mars 2026

Calypso

Sa voix protégeait ceux qui l’écoutaient.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Cosey (Bernard Cosendai), pour le scénario et les dessins, d’après une idée originale de François Mattille. Il comprend cent pages de bande dessinée en noir & blanc.


Une sirène ondulant entre deux eaux. Des vagues. Une brume de chaleur au-dessus de la mer. Des nuages flottant dans le ciel. Des cristaux de neige en train de tomber. Des flocons de neige qui volètent. Dans le lointain, un beau sommet enneigé. Sur le flanc d’une montagne opposé à un village sur une autre montagne, un chantier d’extraction de petite ampleur avec les ouvriers qui font une courte pause. L’un d’eux demande à Gus quelle est l’heure. L’intéressé répond 16h13, il a bon à une minute près car il est 16h14. Un autre collègue lui dit qu’il devrait s’engager dans un cirque, ce à quoi il répond qu’il est né avec une horloge dans la tête. Il leur reste encore trois quarts d’heure de travail. Soudain un étai cède, Gus a juste le temps de pousser son ami Pepe hors de la galerie, et ils s’en tirent tous les deux de justesse, sous les yeux médusés du reste de l’équipe. Le soir venu, l’équipe de mineurs a regagné le village et ils boivent un coup ensemble au café. Pepe évoque son projet : encore une dizaine de saisons et il aura assez d’économies pour ouvrir un restaurant à fondue sur la plage du côté de Barcelona. À l’initiative de l’un d’eux, les regards se tournent vers l’écran de télévision : il s’agit d’une rediffusion du film Calypso, avec Georgia Gould dans le rôle de la sirène.



Les commentaires commencent sur le mode admiratif, puis deviennent de nature grivoise, un mineur indiquant qu’il aurait bien suivi l’actrice au fond de l’océan, un autre ajoutant faisant observer que l’ennui c’est qu’il n’était pas tout seul. Un autre surenchérit : Tout Hollywood lui est passé dessus, il n’y a pas de miracle pour réussir dans le cinéma, i faut coucher. Cela met Gus hors de lui : il se retourne et décoche un crochet du droit dans la mâchoire de celui qui vient de faire cette remarque. Sur l’écran, la sirène continue d’onduler gracieusement sous l’eau. Les autres aident le mineur à terre à se révéler, pendant que Gus crie qu’il a simplement dit que maintenant qu’elle a quitté ce monde, faut arrêter de déblatérer des saloperies sur Georgia Gould, pare que Georgia Gould c’était une pure, elle, cent fois plus pure que chacun d’eux. Puis il s’agenouille et s’excuse auprès de Marcel, celui-ci acceptant de bonne grâce, estimant qu’ils ont tous un peu les nerfs aujourd’hui avec l’éboulement. Gus sort, et les autres plaisantent sur le fait qu’il ait pu connaitre l’actrice, qu’elle était folle de lui, mais que lui hésitait avec Marilyn Monroe, et qu’Ava Gardner se traînait à ses pieds. Finalement le soir, dans leur dortoir partagé, il raconte qu’elle et lui se retrouvaient dans le petit train qui descendait à l’école, départ 6h47. Elle venait du village voisin, elle s’appelle en réalité Georgette Schwitzgebel.


Cette bande dessinée se lit comme une évidence : l’œil assimile immédiatement les dessins, les dialogues sont concis, les événements se déroulent avec limpidité. Le lecteur éprouve tout de suite une forme de sympathie pour Gus, un peu bourru, un peu sous le coup de retrouver son amour de jeunesse dont la gloire l’a emporté loin de lui, et faisant preuve de bon sens au bon moment, les expériences de la vie lui ayant mis du plomb dans la tête. Il apparaît tranquille et plutôt bien veillant avec sa ligne de cheveux qui a reculé haut sur son crâne, ses joues toujours mal rasées, et les plis de sa peau attestant de son âge. Pepe semble être dans la même tranche d’âge que lui avec cette même forme de comportement posé qui vient avec les années, et de camaraderie évidente. Les paysages apparaissent plus vrais que nature : le lecteur sait que l’auteur aime les régions montagneuses de la Suisse, et cela se voit dans le naturel avec lequel il représente cette région, une zone montagneuse surplombant le lac Léman, les montagnes, les pentes herbues, l’évocation des plantes et des arbres, le petit village de montagne, le magnifique chalet qui abrite la clinique dans laquelle séjourne Georgette Schwitzbegel. Chaque élément est à sa place, que ce soit la disposition générale ou les détails. L’urbanisme et l’architecture de montagne pour le village, la prédominance du bois comme matériau dans le restaurant, les rambardes, les fromages bien alignés sur les étagères dans la fromagerie, etc.



Le titre évoque une nymphe qui a retenu Ulysse pendant sept ans auprès d’elle. Le lecteur peut y voir la dénomination assez logique de cette actrice qui a interprété une sirène, comme également une métaphore de ce qui l’a retenue loin de son pays et de son amour d’enfance. Il se fait la réflexion que sa représentation sur la couverture semble assez androgyne, âgée également, plus de soixante ans, ce qui se confirme à la lecture, Georgette devant avoir un tout petit peu plus que cet âge. Le lecteur fait d’abord sa connaissance au travers des images du film apparaissant sur l’écran de télévision, un peu floues. Elle apparaît enfin en planche vingt-huit en tout point semblable à l’image de la couverture, avec ces lunettes noires dont elle ne se départit à aucun moment du récit. Elle porte elle aussi les marques de l’âge, ayant conservé une fine silhouette, et portant quelques bracelets en guise de bijoux. Le lecteur observe les autres personnages : ils présentent tous une allure normale, avec une direction d’acteur dans un registre naturaliste, et des tenues vestimentaires banales, peut-être exception faite des motifs de la robe de Georgia Gould. Il note également que le récit se déroule avant l’avènement des téléphones portables.


Le lecteur se prépare sereinement à apprécier un séjour tranquille dans les montagnes suisses. Son horizon d’attente est comblé avec une première case de la largeur de la page, un simple trait encré, la silhouette de pins en ombre chinoise, une ou deux taches pour évoquer une zone rocheuse affleurante, et hop ! un beau paysage de montagne. Une illustration en double page, planches quatre & cinq : très beau paysage de montagne avec les chalets disposés le long d’une route sinueuse. Une locomotive et trois wagons qui montent tranquillement sur une voie ferrée, passant entre deux zones de prairie, et les arbres en arrière-plan. La découverte du chalet à trois étages abritant la clinique Edelweiss. L’artiste épate par la perfection irréelle du placement des masses de noir et leur contour, entre image descriptive et effet impressionniste. En planche trente-sept en voyant une zone de blanc au milieu de deux noires, l’effet de la cascade produit une sensation d’humidité peu commune. Le lecteur se dit qu’il louerait bien, lui aussi, une des caravanes à l’écart pour y passer une semaine de vacances dans cet endroit tranquille. La traversée du lac Léman lui fait tout autant envie, avec cette grande étendue d’eau, d’un calme apaisant. Puis il se retrouve dans une banlieue étatsunienne tout aussi plausible et représentée avec la même science du dosage et des formes un peu lâches de prime abord, très précisément délimitées pour produire l’effet recherché.



Gus, Gustave Muveran de son vrai nom, retrouve son amour d’adolescence, Georgette Schwitzgebel. Il souhaite ranimer l’amitié et l’amour qui les a liés près d’un demi-siècle auparavant. Ça tombe bien, elle-même ne dirait pas non à effectuer un voyage à New York, mais il faut qu’elle échappe à son tuteur légal. Ha bon, finalement le scénario se dirigerait vers une forme d’aventure… Fort heureusement le bon sens prévaut, et Gus a bien l’intention d’éviter de se laisser embarquer dans un plan romanesque nécessitant de faire fi de la sagesse acquise de l’expérience… À moins que… Enfin, en tout cas, il ne peut pas laisser tomber Georgette. Le scénariste joue avec les attentes du lecteur, testant les limites de sa suspension d’incrédulité consentie. Un tout petit peu plus ? Pourquoi pas ? Dans le même temps, le lecteur ressent que ce lien affectif a résisté aux décennies passées, et qu’il existe une véritable envie de faire plaisir. Il se laisse donc embarquer dans cette comédie romantique, assez particulière, entre deux sexagénaires, ayant eu des parcours de vie très différents.


L’auteur se tient à l’écart de tout sentiment à l’eau de rose, ou pleurnichard. La séquence d’ouverture atteste également que le récit charrie des éléments propices à un autre niveau de lecture. La sirène et son nom évoquant un retour empêché, les images du cycle de l’eau qui emmène de l’océan à aux montagnes et à leur neige, une image de la notion d’interdépendance universelle. Les contraires qui s’attirent entre Georgia et Gus, ou encore ce projet décalé d’ouvrir un restaurant de fondues à Barcelone, ou peut-être des spécialités espagnoles à Lausanne ou Genève ? La possibilité qu’un individu mal intentionné se conduise comme un prédateur vis-à-vis de l’argent de Georgia Gould ? Ou n’est-ce que dans l’imagination de l’actrice et de Gus ? Le fait que rien ne s’arrête jamais, avec la découverte de l’existence d’une nouvelle génération, et peut-être deux. Une forme de destin qui évite l’arrestation à Gus, à moins que ce ne soit l’influence d’une défunte dans le monde des vivants ? L’auteur semble s’amuser à sous-entendre que la vie de ses personnages est sous forte influence, sous l’emprise de forces arbitraires facétieuses, celle de leur créateur par exemple.


Une femme a tourné dans un film portant le titre de Calypso, qui a fait rêver d’innombrables spectateurs et spectatrices, et qui continue d’en faire rêver de nouveaux. Avec ce rôle, elle a exercé une influence la vie de millions de personnes. Aujourd’hui, elle profite de sa retraite dans une clinique reculée, où la retrouve son premier amour. Cosey met à profit sa science de la narration visuelle avec des dessins puissamment évocateurs, tout en racontant l’histoire avec une évidence et une simplicité remarquables. Le lecteur sent qu’il oscille entre la comédie romantique et une réflexion sous-jacente sur le caractère arbitraire de la vie, et l’espoir toujours présent, rarement là où on l’attend. Étonnant.



mercredi 19 avril 2023

La traverse

S’étonner de tout le chemin parcouru à pied et s’étonner de celui qui reste à faire.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2019. Elle a été réalisée par Edmond Baudoin & Mariette Nodet pour l’histoire, et par le premier pour les dessins. Ce récit est en noir & blanc et compte environ cent-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif d’une page qui n’est pas signé (mais vraisemblablement de la main de l’autrice), évoquant les rails, les lignes de nos vies, et ces traverses qui relient les vies entre elles, comme ce livre.


En première page, Edmond est assis à même le sol et indique en guise de présentation, qu’il ne sait plus combien il a fait de livres et qu’il n’a pas envie de compter, mais toujours celui qu’il fait est le premier. C’est au tour de Mariette de se présenter, elle aussi assise à même le sol : elle est ici dans sa montagne immuable, il est là-bas au milieu de tellement de gens, pourtant elle ressent, pour eux deux, une même énergie, une action constante. Ce qui les différencie vraiment, c’est le silence. Les crêtes d’une chaine de montagnes en Himalaya. Le silence est dans sa vie comme un ami. Elle le regarde comme empreint de liberté et de joie. Plus elle avance dans sa vie, plus elle marche dans les hauteurs, plus elle est certaine de cela : le silence est une présence joyeuse aux choses, il la façonne comme un artiste amoureux. Le silence, l’horizon qui en cache un autre, et la solitude. Elle aime ressentir l’existence du tout qui n’a aucune intention, et elle partie du tout. Pouvoir porter le regard au loin est une manière sans réfléchir de comprendre sa place dans ce monde. Être là, rechercher cet état l’aspire et l’éloigne du précipice dans lequel elle est tombée un jour. Elle se tient assise sur le bord d’une falaise à pic, son esprit s’envolant comme une forme d’aile issue de la transformation de sa tête.



Toujours le regard porté vers l’horizon, avec des crêtes à perte de vue et dans le lointain sur sa droite, un rapace en plein ciel, elle continue de laisser les pensées venir à elle. Depuis ce jour, elle fait toujours le même cauchemar, celui de son enfant qui tombe de la falaise. C’est peut-être la peur de la perte du dernier être important pour elle. Mais elle est bien ancrée, et c’est plutôt elle qui tombe sans fin. En baissant un peu le regard, les pentes des montagnes s’imposent à elle. Est-ce pour sortir de cette chute dans le précipice qu’elle retourne sans cesse sur son bord ? Elle avance, elle ne peut que ça, et c’est ça qui la sauve. Rester immobile, être au fond de la vallée, c’est avoir froid, c’est avoir l’horizon bouché. Il y a toujours un col à atteindre pour aller plus loin. Mariette a repris sa marche dans cette zone de haute montagne, sur les crêtes. Elle éprouve la sensation que des rochers la survolent. Être là en montagne comme en soi-même, mettre un pied devant l’autre, jouer avec le relief, toujours dans le déséquilibre de la marche, transpirer, parfois grimper ou désescalader, chercher l’itinéraire.


Pas de présentation en quatrième de couverture, une couverture énigmatique avec cette personne sur une hauteur rocheuse contemplant la montagne devant elle, avec sa tête mangée se confondant avec l’ombre d’une pente, ou semblant partir en fumée. Le lecteur peut y voir comme un écho visuel de la couverture de Le Chemin de Saint-Jean (2002) de Baudoin, où l’auteur se représente assis sur des pierres, avec un rocher flottant là où devrait se trouver sa tête. En fonction de ses affinités électives, le lecteur peut être venu à cet ouvrage en amateur transi des œuvres du bédéiste et se demander avec qui il s’est acoquiné, ou avoir été attiré par le nom de cette grande randonneuse en montagne, ancienne championne de ski télémark et pigiste pour des revues de montagne. Dans les deux cas, il ne dispose pas de moyens de savoir qui a apporté quoi à l’ouvrage et dans quelle proportion. Il découvre ce texte sur la métaphore des traverses, la page de présentation de Baudoin, puis celle de Nodet, très succincte l’une comme l’autre. Vient un dessin de flanc de montagne en illustration pleine page, sans texte, avec des coups de pinceau à la fois spontanés, à la fois capturant avec une précision surnaturelle l’impression que produit la montagne. Le lecteur découvre ensuite une succession de sept illustrations en double page, toutes consacrées à la montagne de haute altitude, avec les pensées de Mariette, entre réflexions organisées et flux libre. Page d’après, trois personnages assis sur une grande banquette semi-circulaire en train de consulter des cartes à même le sol, et, pour la première fois, des phylactères. Puis une illustration pleine page sans un mot.



C’est reparti pour le voyage en montagne, cette fois-ci dans un lieu identifié, à partir de Ladakh, une région du Tibet qui forme un territoire de l’Union indienne. À l’évidence, Mariette Nodet évoque le drame qui frappé sa vie, et un voyage en particulier, accompagnée de sa fille, émaillé de réflexions sur ce que lui apportent la montagne et le silence, sur sa soif de sortir de sa zone de confort pour rencontrer des étrangers au mode de vie radicalement différent du sien. À chaque page tournée, le lecteur découvre une autre vision à couper le souffle de la montagne, avec ou sans êtres humains, comme si l’artiste dessinait le paysage pris sur le vif. Baudoin lui-même n’apparaît que peu : en première page pour se présenter en deux phrases lapidaires, page vingt en train de regarder des cartes avec Mariette et Lou, puis de manière un peu plus régulière à partir de la page trente-cinq, toujours dans de brèves séquences d’une ou deux pages, et en nombre beaucoup plus petit que celles consacrées aux deux femmes. Le lecteur relève plusieurs thèmes évoqués au fil des pages : le silence, l’attrait du vide, le plaisir de se projeter dans un voyage en consultant des cartes, le dépouillement du mode de vie dans le Ladakh, l’étrange communion qui s’installe avec les guides lors de la randonnée et même temps que la distance infranchissable qui sépare européens et tibétains, l’artificialité d’une frontière par rapport à la réalité géographique, l’écart entre carte et territoire, l’effort physique de la marche en montagne en même temps que son rythme hypnotique, l’altérité de tout autre être humain, la disparition définitive de tout individu décédé.


Le lecteur peut s’en tenir là : une randonnée en haute montagne un peu exotique, avec des illustrations rudes et évocatrices, et de temps à autres les souvenirs du bédéiste resté dans le Var vaguement rattachés au fil principal par le thème de l’étranger, de l’altérité et de la mortalité… En fonction de son histoire personnelle, le lecteur prend conscience qu’un élément ou un autre de cette œuvre lui parle avec acuité : une remarque en passant sur le rapport au silence, à la solitude, sur l’envie de découvrir l’altérité de l’autre pour se décentrer de sa vie et de son enfermement mental, sur le plaisir de lire une carte, de découvrir la réalité du territoire (remarque qui renvoie à l’aphorisme d’Alfred Korzybski : une carte n'est pas le territoire qu'elle représente), etc. Ces réflexions lui parlent alors, révélant la richesse d’une expérience de vie, pas juste une collection de remarques superficielles prêtes à penser : elles sont l’expression des acquis de l’expérience de l’autrice, de son cheminement personnel, pas des recettes artificielles prêtes à l’emploi de développement personnel. Comme elle l’écrit, Mariette Nodet a éprouvé ces sensations, ces découvertes : Sortir de la carte, ne plus avoir la sécurité des courbes et des noms, franchir une frontière. Quitter le trop plein de ce côté-ci et aller vers le néant de ce côté-là. Un pied dans le jour et un pied dans la nuit. Accepter le risque de l’inconnu, du hors-soi. Et, jour après jour, se rendre compte que c’est là, dans ce hors-soi, que l’on vit pleinement !



Le lecteur peut également éprouver la sensation de cheminer en montagne aux côtés de la mère et de la fille : il voit des paysages de montagnes à la fois concrets et uniques, par les yeux de la personne qui s’y trouve, avec sa perception. C’est un tour de force impressionnant que réalise Edmond Baudoin car il n’a pas fait ce chemin, il n’a pas accompagné les deux femmes, et pour autant chaque représentation apparaît authentique, avec la même âpreté que les représentations de Jean-Marc Rochette dans ‎Ailefroide : Altitude 3954 (2018). Peut-être a-t-il travaillé d’après photographies, certainement en étroite collaboration avec l’autrice, totalement à son service. Il partage avec elle l’appétence pour l’énergie, la volonté passée à vouloir exister, un regard sur la vie, sans aucune animosité, aucune critique, une espèce d’attention intérieure. Cette communauté d’esprit aboutit à un ouvrage qui semble avoir été réalisé par une seule et même personne, avec la narration visuelle si personnelle et si particulière de Baudoin, avec l’expérience de la montagne de Nodet, une création fusionnelle, une façon d’habiter le monde très similaire.


Une collaboration entre Edmond Baudoin et une ex-championne de ski amoureuse de la montagne : une narration qui semble totalement issue du premier et réalisée par lui dans cette bande dessinée au format libre. En même temps, la transmission de l’expérience personnelle de la seconde d’une randonnée au Ladakh et d’un deuil. Une communion d’esprit organique pour une façon peu commune d’habiter le monde, de repousser symboliquement les frontières, de faire l’expérience que l’imagination ne pourra jamais embrasser la beauté et la complexité de la réalité, d’emprunter les chemins que l’on connaît, ceux qui relient les hommes aux hommes, de la manière la plus évidente. Des instants magiques.



lundi 3 avril 2023

L'université des chèvres

L’éducation est l’arme la puissante pour changer le monde. – Nelson Mandela


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2023. Il a été réalisé par Lax (Christian Lacroix), pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cent-quarante-quatre pages de bandes dessinées. Il se termine avec une postface de deux pages, rédigée par Pascal Ory, de l’Académie française. Dans celle-ci, il commence par évoquer la célèbre maxime d’Héraclite : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Il reprend les principales phases de l’intrigue en commentant sous l’angle de la vocation de l’instituteur, en consacrant la seconde moitié de son texte au paradoxe de l’école, à la fois métonymie d’une crise plus générale, à la fois lieu où cette crise pourrait trouver sa résolution. Il développe ensuite la force narrative des planches de cette bande dessinée, pour conclure sur le sens à donner au dénouement tragique du récit.


Col de la Rousse, novembre 1833. C’est par là que les colporteurs passent d’Ubaye en Durance, malgré la neige qui recouvre la trace avec obstination. Fortuné Chabert n’est pas un colporteur comme les autres. Les trois plumes d’oie glissée dans la ganse de son chapeau en sont l’attestation. Il est colporteur en écriture, autrement dit instituteur itinérant. Il transporte son savoir de village en village. Et principalement pendant les longs mois d’hiver, quand les enfants ne sont pas assujettis aux travaux des champs. Et s’il a trois plumes, Fortuné, c’est que son savoir est triple. Il n’a que dix-sept ans mais il peut enseigner lecture, écriture et chiffres. Nombre de ses collègues n’ont pas la chiffre, n’arborant que les deux plumes de l’écriture et de la lecture. Dans chaque hameau, les parents fournissent gîte, couvert et salle de classe. Les frais d’écolage sont rétribués modestement, à hauteur de cent francs maximum. Familles et fondations pieuses y pourvoient.



Fortuné Chabert progresse lentement dans la neige et il croise Seyoz, un marchand ambulant, roi de la mercerie comme il le surnomme. Seyoz se rend au Lauzet d’Ubaye et souhaite connaître l’état du col pour le passer. Fortuné lui répond, et indique qu’il est attendu au hameau des Guions, au-dessus de Saint Crépin. Les deux voyageurs se saluent et poursuivent leur chemin chacun de leur côté. L’instituteur itinérant finit par arriver aux maisons du hameau et plusieurs enfants se dirigent à sa rencontre en courant. La classe peut commencer. Dans la journée, le curé vient le trouver : il indique qu’il a appris que Fortuné garde une fille en leçon de calcul. Il ajoute que c’est lui qui décide de ce qui est nuisible ou pas pour ses paroissiens. En réponse à une remarque de l’instituteur, il ajoute que du moment que les filles savent leur catéchisme, ça suffit, catéchisme sur lequel Fortuné ne s’attarde pas outre mesure, d’ailleurs. Mais le curé se félicite que Chabert ne va pas sévir bien longtemps. Il lui demande s’il a attendu parler des lois Guizot.


Le texte de quatrième de couverture annonce le programme : des Alpes françaises aux montagnes d’Afghanistan, du XIXe siècle à nos jours, l’école a toujours été martyrisée par les obscurantistes de toute obédience. En effet, le récit commence dans les Alpes françaises au XIXe siècle, pour se continuer aux États-Unis en suivant le personnage principal qui décide d’émigrer, et la seconde partie du récit se déroule au XXe siècle en suivant Arizona Florès, arrière-arrière-petite-fille de Fortuné Chabert, travaillant comme journaliste aux États-Unis et allant effectuer un reportage en Afghanistan, le passage de l’un à l’autre personnage s’effectuant en page cinquante-neuf. Le premier apparaît au lecteur alors qu’il est un instituteur itinérant, la seconde exerce la profession de journaliste. L’un et l’autre sont liés par les liens du sang en descendance directe, ainsi que par l’université des chèvres, fondée par Fortuné Chabert, et dont la pancarte subsiste dans la propriété des parents d’Arizona Florès. L’un a exercé le métier d’instituteur et de professeur à deux reprises dans sa vie ; l’autre constate l’hostilité contre le lieu d’apprentissage qu’est l’école, sous deux formes très différentes, avec des pressions exercées par deux types de fondamentalistes de nature opposée.



La narration débute avec une très belle illustration en pleine page, majoritairement blanche pour rendre compte de la neige, avec juste la minuscule silhouette de Fortuné Chabert qui progresse laborieusement, la silhouette de deux rochers, et celle d’un flanc de montagne sur la droite. Vient ensuite une illustration en double page mettant en évidence la fragilité de la silhouette de l’homme qui s’appuie sur un solide bâton, et l’immensité des montagnes enneigées en premier plan et en arrière-plan, rendant dérisoire et insignifiante cette unique présence humaine. Le blanc s’impose encore dans les deux pages suivantes, avant d’être progressivement habité et supplanté par l’activité des enfants et les solides constructions humaines en pierre. Le lecteur apprécie également la qualité de la reconstitution historique, en plus de l’immersion hivernale dans les Alpes : les tenues vestimentaires, les maisons de pierre, l’équipement de l‘instituteur, les ardoises des enfants, sa mule et son chargement de livres quand il devient libraire ambulant à l’été. Puis, Fortuné Chabert décide de partir pour le nouveau monde, et le lecteur prend tout autant son temps pour admirer le paysage et la reconstitution historique : les montagnes de Californie et ses ruisseaux (peut-être) aurifères, le déplacement d’une colonne de chariots en territoire indien avec une lumière caractéristique de ces déserts montagneux, la communauté de Hopis avec leurs tenues et leurs outils agraires, et même un pensionnat dans une ville de colons, destinés à accueillir de jeunes Indiens pour les éduquer.


Dans la seconde partie du récit, le plaisir du voyage se trouve multiplié par deux : la petite ville dans la banlieue de Phoenix en Arizona, ploucs compris, et les différentes régions dans lesquelles le reportage emmène Arizona Florès en Afghanistan. Le lecteur passe ainsi du siège social du journal Phoenix Post avec son bel immeuble moderne, à la province désertique de Nimroz, terre frontière avec l’Iran et le Pakistan, en passant par l’école de Tommy le fils d’Arizona, ou le tunnel routier de Salang (2.700m de longueur), passant sous le col de Salang, reliant la capitale Kaboul et le nord du pays. L’artiste sait donner à voir ces endroits d’une manière pragmatique et banal, reflétant leur caractère ordinaire pour ceux qui y habitent, à l’opposé d’une vision touristique tournée vers le spectacle, mais sans minimiser ou gommer leurs singularités, leur personnalité façonnée par les caractéristiques géographiques ou historiques. Lax dessine dans un registre naturaliste, sans chercher un niveau de détail photographique, plutôt en dosant la densité d’informations visuelles en fonction de la séquence : plus de précisions dans les décors pour permettre au lecteur de s’y projeter, ou bien une impression générale pour refléter une ambiance, un état d’esprit, des visages et des tenues vestimentaires détaillées pour pouvoir faire connaissance avec ces personnes et comprendre leurs conditions de vie, ou au contraire juste des silhouettes plus ou moins mangées par l’ombre.



Le lecteur suit donc avec le plus grand naturel, ce jeune homme qui se déplace de hameau en hameau pour enseigner lecture, écriture et calcul d’abord dans les Alpes françaises, puis de manière sédentaire dans un village hopi. Il accompagne ensuite Arizona Florès en Afghanistan, prise en charge par son fixeur Sanjar dès son arrivée à l’aéroport, puis de rencontre en rencontre. L’auteur commence par montrer comment l’instruction remet en cause des traditions peu accommodantes craignant toute forme de questionnement, puis comment ce même savoir est accueilli à bras ouvert dans une autre communauté qui sait le faire coexister avec sa culture et ses croyances. Au vingt-et-unième siècle, l’école provoque les mêmes réactions : un rejet de ce qui remet en cause des valeurs fondamentales d’une communauté, aussi bien aux États-Unis qu’en Afghanistan, une avidité d’apprendre, d’acquérir des outils qui permettent de comprendre. Lax ne fait que mettre en scène des faits historiques (les terrifiantes écoles pour (ré)éduquer les Indiens), la résistance de certains curés qui craignaient la remise en cause de traditions séculaires (à commencer par la place de la femme dans la société). Au vingt-et-unième siècle, c’est du pareil au pire : les ultraconservateurs qui récusent une partie de la science, ou les intégristes religieux qui ne peuvent pas tolérer quelque questionnement que ce soit sur le dogme (en particulier, encore une fois, la place et le rôle de la femme dans la société), c’est-à-dire la réalité de la similarité de certains comportements aussi bien dans les États-Unis de Donald Trump que dans l’Afghanistan des Talibans.


Une école sanctuarisée qui émancipe et qui libère : ce récit met en scène cet enjeu essentiel de chaque société, au travers du parcours d’un instituteur itinérant, puis d’une journaliste, dans quatre sociétés différentes, plus ou moins tolérantes, plus ou moins réfractaires ou enclines à instrumentaliser l’éducation en la biaisant. La narration visuelle atteint un tel niveau de maitrise qu’elle semble secondaire, presque inconséquente, alors qu’elle assure une narration d’une qualité extraordinaire, sans jamais paraître ostentatoire.



mardi 25 janvier 2022

Double dames

Pourquoi c'est toujours moi Watson ?


Ce tome s'intercale entre La conjuration de bohême (2012, tome 16 de la série) et Caroline Baldwin T17: Narco tango (2017). Il contient une histoire complète qui peut être appréciée sans aucune connaissance préalable des aventures de Caroline Baldwin ou de celles de Roxane Leduc. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec sa fille Johanna coscénariste. Il se termine avec un texte d'un page où l'auteur explique la genèse de l'album, et la reproduction des crayonnés de 2 pages n'ayant pas été retenues dans l'histoire finale.


Dans une auberge en Haute-Savoie, par un bel après-midi de printemps, Roxane Leduc regarde le paysage depuis le balcon de sa chambre. Elle entend son portable émettre un bip : elle rentre dans sa chambre, met de l'eau à chauffer dans la bouilloire électrique, puis sort son téléphone de son sac. Il s'agit d'un message de Caroline Baldwin lui annonçant qu'elle doit retarder son départ de Montréal et qu'elle l'appelle demain. Roxane se sert son thé, et va bouquiner sur son lit. Le lendemain, elle petit-déjeune tranquille toute seule à la table de l'auberge, puis sort pour se rendre à son rendez-vous à 10h00 devant l'église de Bellevaux. Tout en conduisant, elle vérifie dans sa tête qu'elle a bien tout : raquettes, pique-nique. Elle arrive sur place avec seulement sept minutes de retard.



Comme convenu, Roxane Leduc retrouve Carlos Menez devant l'église. Il lui explique que son père ne se sent pas très bien et qu'ils ont décidé d'écourter leur séjour. Néanmoins, il la dédommage pour cette journée perdue, parce que lui non plus ne va pas effectuer la randonnée : ce ne serait pas raisonnable de laisser son père seul même quelques heures. Elle souhaite un prompt rétablissement à Félix Marchand le père de son client, et elle décide d'effectuer la randonnée seule, pas de raison que la balade soit perdu pour tout le monde. Elle avance d'un bon pas en raquette dans la neige, et remarque qu'elle n'est pas la seule à profiter de la journée. Un peu plus loin, elle s'arrête discrètement car elle vient d'apercevoir le même Carlos Mendes en raquette, arrêté, observant droit devant lui quelque chose avec ses jumelles. Elle se cache derrière un arbre pour l'épier. Son téléphone sonne : elle répond et Caroline Baldwin lui indique qu'elle se trouve à l'aéroport de Dorval où tous les avions sont cloués au sol suite à une gigantesque tempête de neige. Elles sont coupées : Roxane raccroche et constate que Carlos en a profité pour mettre les voiles. Elle poursuit sa randonnée, alors qu'il l'épie à son insu, caché derrière un arbre. Une fois rentrée à l'auberge, Roxane revêt une robe et descend manger. L'aubergiste lui demande si elle veut une table seule ou si elle attend ses deux clients, ce qui la déconcerte car elle était persuadée qu'ils étaient partis. Elles vont demander au patron Olivier en cuisine qui confirme qu'il ne savait pas que les argentins sont partis. Deux policiers arrivent à ce moment-là et leur apprenne la mort de Félix Marchand dont le cadavre a été retrouvé.


La série Caroline Baldwin s'est achevée en 2020 avec Caroline Baldwin T19 - Les faucons. Dans sa postface, l'auteur explique qu'il avait souhaité donner une fin à son personnage, et qu'il lui restait quelques projets d'histoire, a priori une demi-douzaine, commencées, mais pas finalisées, qui s'intercalent entre des albums déjà parus. Le lecteur comprend mieux le nom de la maison d'édition : éditions du tiroir, en espérant qu'il ne s'agit pas des fonds de tiroir. André Taymans explique donc qu'il avait mis en chantier la présente histoire, en 2012, qui devait être racontée de deux points de vue différents, celui de Roxane Leduc, et celui de Caroline Baldwin. Elle a été retravaillée sous la forme d'un album unique. La quatrième de couverture comporte un court texte du scénariste Rodolphe replaçant dans son contexte, l'apparition du personnage Caroline Baldwin. En 1996, il y avait peu d'héroïnes : à l'époque, elle représente donc une nouveauté dans le club très privé des héros masculins. En plus, il s'agit d'une jeune femme moderne, faite de contradictions, de forces et de faiblesses, d'énergie et de fêlures, une beauté sans artifice. Du fait de la genèse un peu particulière de cette histoire, Caroline Baldwin n'apparaît que dans 2 cases dans la planche 10 et elle ne devient le personnage principal qu'à partir de la planche 31 dans ce récit qui en compte 44.



Qu'il ait déjà lu tous les tomes de la série principale ou qu'il découvre l'héroïne ou même l'auteur, le lecteur relève vite les caractéristiques de la narration. Le récit est situé dans les environs de la commune de Bellevaux en Haute-Savoie, et l'auteur connaît manifestement les lieux, et peut-être même l'auberge dans laquelle séjourne Roxane Leduc. Le lecteur peut donc se projeter dans ces lieux et se sentir comme un hôte profitant de la chambre, de son lit, de sa salle de bain, et même de sa bouilloire, dans la salle à manger pour prendre son petit-déjeuner avec Roxane, et même passer en cuisine quand elle suit la patronne qui va interroger son mari. Les traits de contour sont un peu épais, donnant ainsi plus de consistance à chaque élément, et le niveau de détails élevé assure une description immersive. Il en va de même pour les scènes en extérieur : les rues de Bellevaux, le lac de Vallon, et la randonnée en forêt. Il est fort vraisemblable que Taymans lui-même se soit adonné aux raquettes dans cette forêt. Cela donne lieu à une sympathique balade de 3 pages dans la neige, au milieu des sapins, avec une belle vue sur le lac de Vallon.


L'histoire commence tranquillement, découlant totalement du lieu et des personnages : Roxane Leduc est guide de montagne pour des randonnées, et elle va retrouver ses clients. Le récit passe en mode enquête quand la police survient dans l'auberge pour informer le patron qu'un de ses clients a été repêché dans le lac de Vallon il y a une heure à peine. Tout naturellement, Leduc en parle au petit déjeuner avec le vieux Grégoire, un ancien du village venu s'en jeter un derrière la cravate. La scène est naturaliste, avec Roxane prenant le soleil sur la terrasse et sans exagération sur l'homme âgé. Le récit passe en mode aventure de manière tout aussi organique : le vieux Grégoire a repéré une activité nocturne près du lac du Vallon. Le scénariste met à profit un fait réel : un glissement de terrain survenu en 1943, qui a emporté neuf granges, cinq fermes, deux scieries et des maisons des hameaux avoisinants dont celui de l’Éconduit. À partir de là, les conventions de genre s'immiscent dans le récit : la jeune femme qui n'hésite pas à aller voir par elle-même de nuit au bord du lac, l'inspecteur pas très doué, en tout cas moins que Roxane, cette dernière qui se dit que le plus efficace est de plonger à son tour dans le lac, de nuit bien sûr et toute seule. Le lecteur retrouve bien le principe rappelé par Rodolphe : une héroïne, femme normale, qui se retrouve dans une histoire dangereuse et qui se montre courageuse au point de se mettre en danger de manière imprudente.



Effectivement, le lecteur relève d'autres conventions de genre assez marquées : la chronologie des faits fort opportune, les personnages principaux qui décident de prendre l'initiative sans en référer à la police, et une concomitance de circonstances assez extraordinaire pour que deux fils narratifs culminent exactement au même moment, avec un ou deux hasards très heureux. Il se dit que c'est lié à la transformation d'une histoire condensée de 2 albums en 1, et des caractéristiques de l'écriture de l'auteur. S'il a lu la série, il remarque qu'il n'a pas la place de réaliser des séquences muettes de marche ou de découverte, à l'exception d'une (planche 25) quand Roxane explore le fond du lac en tenue de plongée). Il sourit en voyant la même Roxane allongée sur le lit de sa chambre d'hôtel, identiques à celle de Caroline dans d'autres albums. Il sourit franchement de l'incongruité de la planche 11 où Roxane est train de se changer pour enfiler une robe plus habillée, ce qui donne l'occasion à l'artiste de la représenter en sous-vêtement bas, culotte et soutien-gorge, un peu en décalage avec la situation et le respect montré par ailleurs aux héroïnes qui mènent la danse par leurs compétences et leur courage. D'ailleurs, le lecteur de longue date ne peut pas s'empêcher de chercher les éléments de la continuité (légère) de la série. Il retrouve l'amitié entre Roxane et Caroline, le fait que cette dernière réside au Canada. En revanche il n'est fait mention nulle part de son traitement médicamenteux.


Impossible de résister à une aventure de plus pour le lecteur qui a suivi la série régulière de Caroline Baldwin : l'occasion est trop belle de retrouver cette jeune femme au caractère pas toujours commode. La narration visuelle s'avère très roborative, avec sa qualité descriptive, les environnements montrés concrets et réalistes, la sensation de se trouver dans cette région de France, et la présence des personnages. L'intrigue s'avère un cran en dessous s'appuyant un peu trop sur des conventions de genre mises en scène au premier degré. Une aventure sympathique.



mardi 19 mai 2020

Le loup

C'est une histoire entre le loup et moi.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Jean-Marc Rochette, scénario et dessins, et par Isabelle Merlet pour la mise en couleurs. Il se termine par un texte de 4 pages de Baptiste Morizot, complété par une peinture en double page de Rochette, un paysage du massif des Écrins, entre impressionnisme et expressionnisme.


Quelque part dans le massif des Écrins en Isère, la nuit tombe et un grand troupeau de brebis achève de se déplacer pour s'installer pour la nuit. En hauteur, une louve et son petit les observent. La lune brille dans un ciel sans nuage. En pleine nuit, la louve se lance à l'attaque, suivie de loin par son louveteau. Elle se jette dans le troupeau et commence à égorger plusieurs bêtes. Alors qu'elle achève une brebis de plus, Gaspard, le berger, lui tire dessus et l'abat. Son chien Max se met à hurler : Gaspard le fait taire. Il prend soin d'extraire la balle de la blessure de l'animal, puis il indique à son chien qu'ils rentrent à la cabane. Dans le lointain, le louveteau a tout observé. Après le départ de l'homme et du chien, il s'approche de sa mère et cherche à téter, mais les mamelles sont mortes, taries. Affamé, il tête la blessure, s'abreuvant au sang encore chaud de sa mère. Le lendemain, Gaspard est redescendu au village et il prend un verre au bar, en papotant avec un copain. Il indique que c'est la deuxième attaque de l'année, que la louve a égorgé cinquante bêtes, des agneaux et des brebis, un vrai carnage. Il a dû abattre dix bêtes blessées, et qu'il a dû en égorger d'autres de ses propres mains, faute d'avoir assez de cartouches. Il indique que si ça se reproduit, il abattra le loup même s'il se trouve dans le parc national.

Les vautours ont fini par repérer le charnier et viennent arracher de la chair sur les carcasses. Le louveteau vient lui aussi s'y nourrir. Gaspard a repris son métier de berger et accompagne son troupeau dans ses déplacements, avec l'aide de son chien Max. Le temps est venu de redescendre le troupeau pour le livrer aux camions de l'abattoir. Dans le village, la propriétaire du café l'accompagne pour la fin du trajet. Gaspard lui avoue que c'est lui qui a tué la louve. Elle avait déjà tué 150 brebis la saison précédente. Il ajoute que le berger et le loup ne sont pas faits pour vivre ensemble. Il s'interroge sur le fait que les brebis vont toutes finir à l'abattoir et si ça fait vraiment une différence qu'elles meurent ici ou là-bas. Lui-même est content à l'idée que la chasse au chamois recommence la semaine prochaine, car ça le démange. Dès le lendemain, Gaspard est en montagne, il observe un aigle à la jumelle. Celui-ci de précipite sur un chamois, mais qui s'avère une proie trop lourde pour lui. Mais ce n'était pas son jour : Gaspard l'abat. Il s'approche du cadavre, en retire le cœur, le foie et les poumons qu'il laisse sur place pour l'aigle. En se retournant, il aperçoit le louveteau qui s'est approché et s'est emparé des abats.



En 2018, Jean-Marc Rochette surprend la critique et le lectorat avec un ouvrage biographique, réalisé avec Olivier Bocquet : Ailefroide : Altitude 3 954, un succès mérité. En découvrant a couverture du présent tome, le lecteur établit une filiation immédiate : mêmes lieux, même personnage solitaire amoureux de la montagne, même palette de couleurs. Plus de la même chose ? Effectivement, le récit bénéficie d'une unité de lieu : le massif des Écrins, un grand massif montagneux des Alpes situé dans les Hautes-Alpes et en Isère. Qu'il ait lu ou non Ailefroide, le lecteur éprouve la sensation de gravir lui-même dans les pentes raides au côté de Gaspard, de marcher dans les herbages en surveillant les bêtes, de scruter l'horizon pour apercevoir le loup. Dès la première page le lecteur peut admirer le savoir-faire visuel de l'auteur. Trois cases montrent les brebis et les agneaux en train d'avancer en troupeau, jusqu'à un plateau, sous une lumière orangée de fin du jour. Les dessins semblent manquer un peu de finition dans les détails : des traits rapides pour donner l'impression de l'herbe, des petits traits secs pour la texture des brebis, des petits aplats de noir aux formes irrégulières pour les ombres allant grandissant. Les planches de Rochette peuvent donner l'impression en surface d'esquisses rapidement reprises, sans être peaufinées. Pourtant chaque lieu est unique et plausible, plus réaliste que s'il était représenté de manière photoréaliste. S'il n'est pas familier de la montagne, le lecteur s'en rend compte dans le village ou dans les rares séquences d'intérieur : ces endroits existent et sont représentés avec une grande fidélité à la réalité.

Une fois ce constat effectué, le lecteur se rend plus facilement compte de la justesse de la représentation des paysages de montagne. Le regard de Gaspard porte souvent sur les montagnes au loin, et elles sont représentées avec la même impression de spontanéité que le reste, sans jamais être génériques. Il y a une cohérence d'un plan à l'autre et une intelligence du terrain. À aucun moment, le lecteur ne se dit que dans la réalité ça ne peut pas être comme ça, ou que le relief présente des caractéristiques farfelues. De la page 55 à la page 64, dans la neige, le berger se livre à une longue traque du loup de l'entrée du vallon jusqu'au sommet des barres rocheuses. À chaque planche, le lecteur éprouve la sensation de respirer un air plus froid, de sentir le pas assuré de Gaspard marchant dans une neige fraîche, de sentir son souffle devenir plus court, de progresser sur des reliefs traîtres où le loup progresse sans difficulté. L'effort physique se ressent, alors même que les dessins ne montrent qu'une silhouette humaine emmitouflé dans un anorak, avec un bonnet, se déplaçant sur des surfaces grises. Il faut un grand savoir-faire de bédéaste pour réussir à faire passer ainsi ces ressentis, et une grande connaissance de la montagne pour savoir aussi bien la représenter. Après plusieurs nuits passées dans un refuge de haute montagne, Gaspard reprend sa traque dans une neige nouvelle et beaucoup plus lumineuse, pour des paysages grandioses dans lesquels l'individu est dérisoire, et malhabile par rapport à un animal comme le loup. Après coup, le lecteur se dit que la mise en couleurs est parfaitement en phase avec les dessins, comme si elle avait été réalisée par Rochette lui-même. Ce dernier a dû donner des consignes précises à Isabelle Merlet, ce qui n'enlève rien à la qualité de son travail.



Il est possible de prendre ce récit au pied de la lettre : un berger d'une cinquantaine d'années qui refuse de laisser le loup décimer son troupeau. L'homme lutte contre un prédateur terriblement efficace, une forme de rivalité guerrière comme le développe Baptiste Morizot dans sa postface. Il s'agit alors pour l'homme d'envisager autrement sa place dans l'environnement. Il développe également une vision plus sociologique, dans laquelle l'homme doit passer à un mode relationnel de respect mutuel et de réciprocité. Ces interprétations du récit parlent au lecteur et lui rappellent plusieurs images où l'histoire semble s'approcher du conte : les dents de la louve dans la nuit (page 7), le louveteau s'abreuvant au sang du cadavre de sa mère (page 11), le louveteau devenu grand interdisant à deux autres loups de se nourrir du troupeau du berger (pages 46 & 47), le loup menant le berger toujours plus haut dans les montagnes (pages 59 à 63), l'apparition de Max à Gaspard dans le refuge (page 70), et quelques autres. Autant d'images fortes, agissant comme des symboles ou des métaphores.

Le lecteur est également frappé à la pagination dévolue à la traque du loup, de la page 55 à la page 94. Il s'agit d'un passage terrifiant, Gaspard pourchassant le loup sur son propre territoire, à la fin de l'hiver, alors que les pentes sont encore enneigées. Les pages montrent un individu bien équipé, totalement isolé de la civilisation, dérisoire dans l'immensité de blanc, dans un environnement totalement indifférent à son existence. En cohérence avec ses actions précédentes, Gaspard s'entête prenant des risques : c'est à la fois une obsession que de tuer le loup, mais aussi un défi que de se montrer à la hauteur de la montagne. Il apparaît alors une dimension psychologique : l'individu obstiné, refusant de reconsidérer son objectif, prenant des risques pour l'atteindre. Le lecteur ne peut pas s'empêcher de trouver son comportement absurde (risquer sa vie en sautant par-dessus une crevasse), et en même temps admirable (donner le maximum pour réussir son entreprise). Il devient le témoin de l'expression d'une obsession au-delà du raisonnable, que ce soit en termes de risque raisonnable, ou en termes de ne pas pouvoir raisonner quelqu'un. L'issue de cette quête permet de sortir d'un système de pensée binaire (tuer le loup ou subir ses attaques) et provoque une libération d'une situation bloquée, une libération psychologique intense.

Malgré les apparences (dessins, couleurs) cette bande dessinée est bien autre chose que le précédent ouvrage de son auteur. Jean-Marc Rochette raconte une histoire flirtant par instant avec le conte. Sa représentation de la montagne est toujours aussi extraordinaire dans sa justesse et sa capacité à y projeter le lecteur, avec une mise en couleurs en parfaite adéquation. Le récit se prête à plusieurs interprétations, d'un point de vue écologique, d'un point de vue socioculturel, ou encore d'un point de vue psychologique.


jeudi 30 avril 2020

Caroline Baldwin Tome 14 : Free Tibet

Que j'aimerais être plus vieille d'une semaine.

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 13 : La Nuit du grand marcheur (2007) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2010 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Thierry Wesel. Cette aventure comprend 44 planches.


Quelque part sur une pente enherbée, non loin de l'Everest, Caroline Baldwin est en train de faire le point avec Max qui consulte une carte, pendant que le sherpa et le porteur attendent les instructions. Max estime qu'ils devraient bientôt rejoindre l'autre groupe, sous réserve de ne pas être pris comme cible par des tireurs népalais. Un mois plutôt, Caroline Baldwin retrouvait Roxane Leduc au pied de la fontaine Bethesda dans Central Park. Baldwin a enfin pu revenir aux États-Unis, du fait de l'alternance politique à la tête de l'état, avec l'arrivée de la présidente Kristin Wallace. Roxane propose qu'elles aillent prendre un verre chez Allan, un barman de leur connaissance qui s'est installé à New York. Une fois sur place, elles entament une partie de billard, puis vont s'asseoir pour siroter un bourbon. Roxane Leduc finit par expliquer ce qui la travaille à son amie : elle milite pour le Tibet libérée du joug chinois, et elle a décidé d'accompagner une expédition qui va essayer de planter un drapeau tibétain au sommet de l'Everest, le jour où la flamme olympique doit y arriver.

Caroline Baldwin tente de décourager sa copine, mais sans succès. Roxane lui remet une enveloppe avec le parcours qu'elle compte suivre, au cas où il lui arriverait malheur. Dix jours plus tard, Caroline Baldwin se fait accompagner par l'inspecteur de police Philips pour se rendre à rendez-vous dans la chambre 112 d'un motel, fixé par un individu qui en sait long sur elle. Elle monte seule dans la chambre, Philips lui ayant remis un revolver avant. Elle est accueillie par Max, un agent de la CIA qui lui explique qu'il est essentiel d'intercepter Roxane Leduc et ses compagnons avant qu'ils ne réussissent dans leur projet de protestation parce que ledit groupe a été infiltré par un mercenaire à la solde d'un puissant lobby industriel prochinois qui doit tout faire pour que le projet n'aboutisse pas. L'agent indique que le tueur n'hésitera pas à apporter une solution définitive et mortelle. Caroline Baldwin n'accepte de communiquer l'itinéraire de son amie que sous réserve de faire partie de l'expédition de sauvetage. En vol, Max présente les autres membres du groupe de Roxane : Ted Chirabia, Chris Bourbon, Ben Jabot, John Erwin, Andrew Roberts. L'un d'entre eux est le tueur potentiel.


Ce n'est pas la première fois que Caroline Baldwin s'aventure au Népal : elle avait y avait déjà séjourné dans Caroline Baldwin, tomes 9 : Rendez-vous à Katmandou (2003). Cette fois-ci, elle n'est plus en fuite, suite à une histoire d'espionnage qui a mal tourné : elle y va pour aider une copine. André Taymans ouvre son récit avec ce qu'il sait faire de mieux : rendre compte d'un paysage, avec l'émotion associée. Il sait rendre intéressants un tas de cailloux et de sommets enneigés, semblables à beaucoup d'autres. Il dessine d'après ses propres expériences de montagne, y compris dans cette région du monde. Le lecteur se rend compte qu'il peut se projeter aux côtés des personnages, et imaginer se trouver à cet endroit. Il voit leur tenue adaptée au climat : chaussures de marche, pantalon de grande randonnée, blouson protégeant du vent et du froid, lunettes adaptées à la haute montagne, avec les petites protections sur le côté. Il regarde autour de lui : les formations rocheuses, le chemin de terre, l'herbe rase. De la planche 18 à la planche 44, il suit en alternance l'expédition du groupe de Caroline Baldwin, et celle de Roxane Leduc. L'artiste se montre aussi bon metteur en scène que descripteur.

Le lecteur ne s'ennuie pas un seul instant à regarder les paysages : lac encaissé dont on devine que l'eau doit être bien froide, sensation d'isolement total, effort à la montée qui fait qu'on enlève son blouson pendant l'effort, descente prudente alors que les cailloux roulent, lambeaux de nuage, murets de pierre, grandes étendues qui semblent interminables, vue imprenable à chaque franchissement de col ou de sommet, vallées encaissées, déséquilibre provoqué par la combinaison de la fatigue et d'une pierre qui roule, ambiance lumineuse unique, augmentation progressive des parties enneigées. L'intensité de l'immersion augmente progressivement et discrètement : l'évolution du terrain et sa variété n'apparaît que dans les images, sans qu'aucun personnage n'attire l'attention dessus en commentant une caractéristique ou une autre. André Taymans raconte la randonnée presqu'incidemment par rapport à l'intrigue. Le lecteur peut ne prêter aucune attention consciente à ces éléments, par exemple le fait que les personnages sont habillés de plus en plus chaudement, mais cela participe de manière subliminale à l'intrigue. Même s'il n'y fait pas consciemment attention, l'esprit du lecteur intègre le fait que les conditions de randonnée se durcissent au fil des pages.


Du fait du nombre de pages consacrées à la randonnée, André Taymans ne montre que quelques autres paysages. Il reproduit avec fidélité la fontaine Bethesda dessinée par Emma Stebbins en 1868 et inaugurée en 1873. Il retranscrit bien également la sensation d'espace ouvert quand le touriste la découvre en contrebas dans Central Park. Le nouveau bar d'Allan est accueillant avec ses fauteuils profonds et confortables, et agréable car pas bondé à cette heure de la journée. Le rendez-vous au motel permet de retrouver l'architecture typique de ce genre d'établissement : deux étages, l'accès aux chambres par un escalier extérieur qui donne sur une partie commune à l'air libre qui dessert les chambres. En décalage avec le mobilier bon marché, ainsi que l'aménagement strictement fonctionnel. Enfin le lecteur passe quatre pages avec Caroline Baldwin dans une petite ville du Népal, à la fois à marcher dans les rues, à la fois chez l'habitant et à l'hôtel, pour recruter des sherpas. À nouveau, il peut constater que l'artiste représente les rues, les façades et le quartier en prêtant attention à l'urbanisme local, à l'opposé d'un décor générique vaguement exotique, déconnecté de toute réalité.

Le titre annonce un album politiquement engagé. Planche 4, Roxane Leduc parle du joug chinois qui père sur le Tibet, mais sans détailler la nature de ce joug, la gestion politique du Tibet par la Chine, et les méthodes utilisées pour faire régner l'ordre. Planche 8 & 9, l'agent Max évoque les intérêts économiques de certaines entreprises, ainsi que la politique extérieure de la nouvelle présidente des États-Unis, mais sans non plus approfondir la question. Planche 21, quelques traits représentent une patrouille militaire chinoise, six silhouettes très vagues de 3 millimètres de haut au fond d'une case. Enfin planche 40, il est question de l'ethnie Khamba d'un des porteurs. Avec un tel titre tel que celui de Free Tibet, le lecteur s'attendait à ce que l'auteur se livre à une prise de position plus développée, plus étayée. De ce point de vue-là, il en est pour ses frais : l'histoire ne se transforme pas en tribune de dénonciation de l'oppression d'un peuple, et aucun nom n'est donné, ni aucune date. Le scénariste s'en tient à son intrigue : démasquer et neutraliser le tueur dans l'équipe de Roxane, avant qu'il ne puisse frapper. Du coup, les quatre dernières pages tombent un peu à plat en développant le sort d'un personnage qui n'a pas été développé, qui se bat pour une cause qui n'est pas incarnée, qui effectue un geste que l'auteur veut lourd de sens, mais dont la portée émotionnelle en devient très faible, voire inexistante.


L'horizon d'attente du lecteur comprend également une enquête de type policière, ainsi que de côtoyer Caroline Baldwin. Le scénariste construit son récit sur le principe d'une course–poursuite se déroulant à vitesse réduite : à pied, en marchant, avec un fort dénivelé. Le lecteur accorde peu d'importance au fait de découvrir si Caroline Baldwin et Max rattraperont Roxane Leduc et son groupe avant qu'ils ne mettent leur plan à exécution ou après. En effet, Taymans présente bien les 5 autres membres du groupe dans la planche 10, avec leur nom et leur métier. Mais finalement ils ne disposent que d'un seul trait de personnalité au cours de l'expédition, et ils n'évoquent ni leur passé, ni leur motivation : ce n'est pas un polar psychologique. Le lecteur se rend également compte qu'il n'attache pas beaucoup d'importance à savoir qui est le traître, ce qui diminue d'autant l'intérêt de la scène d'explication en deux pages, même si les paysages restent magnifiques en arrière-plan.

Le titre de ce quatorzième album sonne comme un cri politique, une exhortation à l'indignation et à l'action. Le lecteur découvre une enquête de type policière qui prend la forme d'une expédition pour accéder à l'Everest, par deux groupes distincts, l'un poursuivant l'autre, au rythme de la marche ascensionnelle. Finalement, l'atteinte de l'objectif des manifestants devient vite secondaire, ainsi que l'identité de mercenaire. Il reste par contre une randonnée extraordinaire sur le toit du monde.


jeudi 17 janvier 2019

Caroline Baldwin, tome 6 : Angel Rock

Ce n'est pas pour mourir que je pense à la mort, c'est pour vivre. - André Malraux

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 5 : Absurdia (1999) qui contient une révélation sur l'état de santé de Caroline Baldwin. La première édition date de 2000 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T2: Volumes 5 à 8. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel.

Dans une petite ville de montagne en Amérique du nord, Caroline Baldwin est en train d'écluser des verres de Jack Daniel's au bar. L'horaire de fermeture arrive, et Doug (le barman) lui indique qu'il est temps qu'elle rentre chez elle. Elle essuie les larmes qui lui coulent des yeux, et sort. Elle marche seule dans la neige qui s'est mise à tomber, sans croiser âme qui vive dans les rues. Elle souffle sur ses mains pour les réchauffer. Elle arrive à son hôtel : un train dont les wagons ont été reconvertis en chambre. Elle rentre dans la sienne et sort son pistolet de son sac, met une balle dans le barillet. Après un moment d'attente, elle met le canon du revolver dans sa bouche, alors que des larmes coulent sur ses joues, et que la neige continue de tomber à l'extérieur. Le lendemain, un hélicoptère survole le village et les montagnes avoisinantes. 3 voitures de police font leur entrée dans la ville, les feux à éclat en action, bientôt suivies par une ambulance.

Dans sa chambre, Caroline Baldwin dort d'un sommeil lourd, après avoir éclusé une bouteille supplémentaire de Jack Daniels et s'être endormie en écoutant Only trust your heart (1995) de Diana Krall. Le jour s'est levé avec un beau soleil. Un homme d'une cinquantaine d'années approche de son wagon, et toque à sa porte. Il apporte une lettre à Caroline Baldwin, qu'il lui remet. Elle la prend et se rend au bar. Chemin faisant, en marchant dans la neige fraîche, elle remarque l'hélicoptère dans le ciel, et elle voit les policiers regroupés autour d'une des voitures en train de consulter une carte étalée sur le capot. John Logan (un guide de montagne) a emmené un jeune touriste de New York (Steve Rodwell) pour une randonnée. Une avalanche les a surpris et a emporté Steve. Les recherches ne donnent rien et s'arrête du fait des risques. Slim Rodwell, le père de Steve, arrive deux jours plus tard et insiste pour partir continuer les recherches, seul s'il le faut.


André Taymans avait terminé le tome 5 sur une grosse révélation qui avait des implications personnelles vitales pour Caroline Baldwin. Pour ce sixième tome, il ne continue pas l'enquête du tome précédent, mais il s'agit quand même d'une forme de suite puisque l'état de santé est au cœur de l'état d'esprit de l'héroïne et de son comportement. Elle obtient donc la confirmation de son infection en début de cette histoire. L'auteur structure sa série comme une suite d'enquêtes menées par son héroïne, développant une continuité. Il prend le contre-pied de la blessure héroïque car elle est devenue séropositive suite à ses relations sexuelles, indépendamment d'une enquête ou d'une aventure. En 2000, il s'agissait d'une démarche novatrice, assez courageuse. Le portrait brossé de Caroline Baldwin dans les tomes précédents montrait déjà un naturel porté à la déprime, une personne préférant souvent la solitude, prête à se mettre en danger pour conclure une enquête, ayant une consommation d'alcool de type compulsive, sans pour autant être saoule au point de ne plus pouvoir marcher. Son jeu malsain avec son revolver chargé n'est pas une exagération dramatique, par rapport à ce que le lecteur sait déjà de son caractère. Il sait que c'est sa manière de se confronter à la réalité de ce qui lui arrive.


André Taymans fait preuve d'une autre forme de courage en entamant son récit par une citation d'André Malraux (1901-1976), extraite de La voie royale (1930), où le personnage principal ressent la présence de la mort qui voyage avec lui. Il enchaîne ensuite avec 6 pages muettes sans texte, une prise de risque vis-à-vis du lecteur de BD lambda qui préfère que les pages ne se lisent pas en trente secondes. Il y a encore 2 pages muettes par la suite. S'il a suivi la série depuis le début, le lecteur n'est pas très surpris car l'auteur est coutumier des pages muettes pour faire ressortir la beauté d'un paysage naturel ou urbain. Ici le propos est un peu différent car il s'agit de faire apparaître l'état d'esprit de Caroline, et de livrer les premières informations sur l'accident. Le résultat est superbe : le lecteur ressent de plein fouet la détresse et la solitude de Caroline, tout en observant dans quel endroit elle a trouvé refuge, faisant ainsi un peu de tourisme dans cette petite ville. La qualité narrative de Taymans est tout autant visible quand il montre l'hélicoptère et l'arrivée de police. En une page sans un mot, le lecteur a compris qu'il se passe quelque chose d'anormal qui nécessite l'intervention des forces de l'ordre. La page muette suivante met à nouveau Caroline face à son arme à feu dans sa chambre. En établissant la comparaison entre cette page et celle d'avant avec une situation similaire, le lecteur peut en déduire l'évolution l'état d'esprit du personnage, tout en constatant que rien n'est réglé.


Enfin avec la planche 22, le lecteur accompagne Caroline Baldwin et Slim Rodwell à bord de leur canoë, alors qu'il progresse sur la rivière pour se rendre au point de départ de leur randonnée de recherche. Comme à son habitude, André Taymans réalise des dessins de nature descriptive, avec des contours simples, sans rien sacrifier en précision de ce qu'il décrit. Il ne se contente pas d'une forme générique pour les rochers, mais reproduit la découpe correspondant à ce type de roche. Il montre le clapotis de l'eau, différent en fonction de la force du courant et de l'endroit de la rivière. Bruno Wesel utilise une teinte entre bleu et vert avec une touche de jaune pour rendre compte de la limpidité de l'eau. Les tenues vestimentaires des 2 randonneurs permettent de se faire une bonne idée de la température ambiante. Le lecteur retrouve le plaisir de marcher en montagne dans les planches 24 & 25. Il sent son souffle devenir court alors que Slim Rodwell et Caroline Baldwin doivent s'aider des mains pour gravir une pente rocailleuse abrupte. Il observe leur équipement et leur progression précautionneuse alors qu'ils avancent sur un glacier. L'auteur apporte à nouveau une dimension touristique tant urbaine que naturelle très dépaysante, faisant vraiment voyager le lecteur, sans tomber dans les clichés touristiques.


André Taymans représente les personnages de manière naturaliste, sans exagérations corporelle. Il prend soin de les doter de tenues adaptées aux conditions climatiques, à leur niveau de revenu, et à leurs activités (le lecteur peut admirer les crampons à glacier s'il le souhaite). S'il y fait attention, il se rend compte que l'artiste s'implique dans les menus détails. Par exemple, Caroline Baldwin porte 3 anneaux à l'oreille droite en début et en fin de récit, en ville : par contre elle les a enlevées pour la randonnée en montagne. Comme dans les tomes précédents, le dessinateur privilégie une direction d'acteurs de type naturaliste, sans exagération des mouvements, avec un registre d'expressions de visage un peu limité, mais assez nuancées pour montrer l'état d'esprit de chaque personnage, combinée avec sa posture et ce qu'il dit. Le lecteur a donc l'impression de regarder des personnes comme si elles étaient à côté de lui, sans accès particulier à leur psyché ou à leurs émotions. Dans ce tome, il a choisi de ne pas montrer Caroline Baldwin nue. Le lecteur prend donc grand plaisir à côtoyer Caroline Baldwin, à la voir lutter contre ses démons intérieurs, à la voir décider d'agir pour laisser ses émotions décanter par elles-mêmes. Taymans donne d'autres indications quant à son état d'esprit avec la liste d'albums recommandés en dernière page : Both sides now (2000) de Joni Mitchell, All for You (1996) de Dina Krall, Nat King Cole trio 1919-1965, Rhapsody in blue (1924) de George Gershwin (1898-1937), et Midnight In The Garden Of Good And Evil (1997, BO du film).


Le lecteur observe également les autres petits détails qui participent discrètement à l'histoire, comme le barman qui est également le coiffeur de la ville, ou Mitch, un peu simple d'esprit, qui réalise des dioramas mettant en scène un habitant du coin, dans son environnement, modélisé dans une boîte en carton. Il absorbe ces détails, comme le fait Caroline Baldwin, sachant qu'ils peuvent aussi bien être des éléments auxquels elle réagit, que des indices quant à l'enquête qu'elle mène. André Taymans a amalgamé de manière remarquable la vie de son héroïne avec l'enquête à mener. Il utilise la convention habituelle qu'elle se trouve au bon endroit et au bon moment pour y participer, mais elle choisit d'y participer pour un motif en lien direct avec son état d'esprit, de manière organique. Le mystère de la mort de Steve Rodwell n'est pas très complexe, reposant sur un motif basique, mais utilisé avec pertinence. La résolution du conflit avec le meurtrier s'effectue à la fois grâce à une coïncidence bien pratique (l'arme à feu), à la fois en mettant en jeu des mécanismes psychologiques comme la culpabilité (pas celle du meurtrier) et l'état d'esprit de Caroline Baldwin. Aussi, si le motif du meurtre et la découverte du coupable sont basiques, le scénario comprend d'autres ingrédients qui rendent l'histoire plus sophistiquée.



Toujours sous le charme de Caroline Baldwin, le lecteur revient pour découvrir une nouvelle enquête. Il a le plaisir de voir qu'André Taymans ne balaye pas d'un revers de la main la révélation catastrophique pour son héroïne, de la fin du tome précédent. Il s'agit d'une nouvelle épreuve pour elle qu'elle doit affronter, en même temps qu'elle aide un père à retrouver son fils, mettant à nu d'autres traumatismes dont un né en situation de guerre.