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mardi 17 mars 2026

Calypso

Sa voix protégeait ceux qui l’écoutaient.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Cosey (Bernard Cosendai), pour le scénario et les dessins, d’après une idée originale de François Mattille. Il comprend cent pages de bande dessinée en noir & blanc.


Une sirène ondulant entre deux eaux. Des vagues. Une brume de chaleur au-dessus de la mer. Des nuages flottant dans le ciel. Des cristaux de neige en train de tomber. Des flocons de neige qui volètent. Dans le lointain, un beau sommet enneigé. Sur le flanc d’une montagne opposé à un village sur une autre montagne, un chantier d’extraction de petite ampleur avec les ouvriers qui font une courte pause. L’un d’eux demande à Gus quelle est l’heure. L’intéressé répond 16h13, il a bon à une minute près car il est 16h14. Un autre collègue lui dit qu’il devrait s’engager dans un cirque, ce à quoi il répond qu’il est né avec une horloge dans la tête. Il leur reste encore trois quarts d’heure de travail. Soudain un étai cède, Gus a juste le temps de pousser son ami Pepe hors de la galerie, et ils s’en tirent tous les deux de justesse, sous les yeux médusés du reste de l’équipe. Le soir venu, l’équipe de mineurs a regagné le village et ils boivent un coup ensemble au café. Pepe évoque son projet : encore une dizaine de saisons et il aura assez d’économies pour ouvrir un restaurant à fondue sur la plage du côté de Barcelona. À l’initiative de l’un d’eux, les regards se tournent vers l’écran de télévision : il s’agit d’une rediffusion du film Calypso, avec Georgia Gould dans le rôle de la sirène.



Les commentaires commencent sur le mode admiratif, puis deviennent de nature grivoise, un mineur indiquant qu’il aurait bien suivi l’actrice au fond de l’océan, un autre ajoutant faisant observer que l’ennui c’est qu’il n’était pas tout seul. Un autre surenchérit : Tout Hollywood lui est passé dessus, il n’y a pas de miracle pour réussir dans le cinéma, i faut coucher. Cela met Gus hors de lui : il se retourne et décoche un crochet du droit dans la mâchoire de celui qui vient de faire cette remarque. Sur l’écran, la sirène continue d’onduler gracieusement sous l’eau. Les autres aident le mineur à terre à se révéler, pendant que Gus crie qu’il a simplement dit que maintenant qu’elle a quitté ce monde, faut arrêter de déblatérer des saloperies sur Georgia Gould, pare que Georgia Gould c’était une pure, elle, cent fois plus pure que chacun d’eux. Puis il s’agenouille et s’excuse auprès de Marcel, celui-ci acceptant de bonne grâce, estimant qu’ils ont tous un peu les nerfs aujourd’hui avec l’éboulement. Gus sort, et les autres plaisantent sur le fait qu’il ait pu connaitre l’actrice, qu’elle était folle de lui, mais que lui hésitait avec Marilyn Monroe, et qu’Ava Gardner se traînait à ses pieds. Finalement le soir, dans leur dortoir partagé, il raconte qu’elle et lui se retrouvaient dans le petit train qui descendait à l’école, départ 6h47. Elle venait du village voisin, elle s’appelle en réalité Georgette Schwitzgebel.


Cette bande dessinée se lit comme une évidence : l’œil assimile immédiatement les dessins, les dialogues sont concis, les événements se déroulent avec limpidité. Le lecteur éprouve tout de suite une forme de sympathie pour Gus, un peu bourru, un peu sous le coup de retrouver son amour de jeunesse dont la gloire l’a emporté loin de lui, et faisant preuve de bon sens au bon moment, les expériences de la vie lui ayant mis du plomb dans la tête. Il apparaît tranquille et plutôt bien veillant avec sa ligne de cheveux qui a reculé haut sur son crâne, ses joues toujours mal rasées, et les plis de sa peau attestant de son âge. Pepe semble être dans la même tranche d’âge que lui avec cette même forme de comportement posé qui vient avec les années, et de camaraderie évidente. Les paysages apparaissent plus vrais que nature : le lecteur sait que l’auteur aime les régions montagneuses de la Suisse, et cela se voit dans le naturel avec lequel il représente cette région, une zone montagneuse surplombant le lac Léman, les montagnes, les pentes herbues, l’évocation des plantes et des arbres, le petit village de montagne, le magnifique chalet qui abrite la clinique dans laquelle séjourne Georgette Schwitzbegel. Chaque élément est à sa place, que ce soit la disposition générale ou les détails. L’urbanisme et l’architecture de montagne pour le village, la prédominance du bois comme matériau dans le restaurant, les rambardes, les fromages bien alignés sur les étagères dans la fromagerie, etc.



Le titre évoque une nymphe qui a retenu Ulysse pendant sept ans auprès d’elle. Le lecteur peut y voir la dénomination assez logique de cette actrice qui a interprété une sirène, comme également une métaphore de ce qui l’a retenue loin de son pays et de son amour d’enfance. Il se fait la réflexion que sa représentation sur la couverture semble assez androgyne, âgée également, plus de soixante ans, ce qui se confirme à la lecture, Georgette devant avoir un tout petit peu plus que cet âge. Le lecteur fait d’abord sa connaissance au travers des images du film apparaissant sur l’écran de télévision, un peu floues. Elle apparaît enfin en planche vingt-huit en tout point semblable à l’image de la couverture, avec ces lunettes noires dont elle ne se départit à aucun moment du récit. Elle porte elle aussi les marques de l’âge, ayant conservé une fine silhouette, et portant quelques bracelets en guise de bijoux. Le lecteur observe les autres personnages : ils présentent tous une allure normale, avec une direction d’acteur dans un registre naturaliste, et des tenues vestimentaires banales, peut-être exception faite des motifs de la robe de Georgia Gould. Il note également que le récit se déroule avant l’avènement des téléphones portables.


Le lecteur se prépare sereinement à apprécier un séjour tranquille dans les montagnes suisses. Son horizon d’attente est comblé avec une première case de la largeur de la page, un simple trait encré, la silhouette de pins en ombre chinoise, une ou deux taches pour évoquer une zone rocheuse affleurante, et hop ! un beau paysage de montagne. Une illustration en double page, planches quatre & cinq : très beau paysage de montagne avec les chalets disposés le long d’une route sinueuse. Une locomotive et trois wagons qui montent tranquillement sur une voie ferrée, passant entre deux zones de prairie, et les arbres en arrière-plan. La découverte du chalet à trois étages abritant la clinique Edelweiss. L’artiste épate par la perfection irréelle du placement des masses de noir et leur contour, entre image descriptive et effet impressionniste. En planche trente-sept en voyant une zone de blanc au milieu de deux noires, l’effet de la cascade produit une sensation d’humidité peu commune. Le lecteur se dit qu’il louerait bien, lui aussi, une des caravanes à l’écart pour y passer une semaine de vacances dans cet endroit tranquille. La traversée du lac Léman lui fait tout autant envie, avec cette grande étendue d’eau, d’un calme apaisant. Puis il se retrouve dans une banlieue étatsunienne tout aussi plausible et représentée avec la même science du dosage et des formes un peu lâches de prime abord, très précisément délimitées pour produire l’effet recherché.



Gus, Gustave Muveran de son vrai nom, retrouve son amour d’adolescence, Georgette Schwitzgebel. Il souhaite ranimer l’amitié et l’amour qui les a liés près d’un demi-siècle auparavant. Ça tombe bien, elle-même ne dirait pas non à effectuer un voyage à New York, mais il faut qu’elle échappe à son tuteur légal. Ha bon, finalement le scénario se dirigerait vers une forme d’aventure… Fort heureusement le bon sens prévaut, et Gus a bien l’intention d’éviter de se laisser embarquer dans un plan romanesque nécessitant de faire fi de la sagesse acquise de l’expérience… À moins que… Enfin, en tout cas, il ne peut pas laisser tomber Georgette. Le scénariste joue avec les attentes du lecteur, testant les limites de sa suspension d’incrédulité consentie. Un tout petit peu plus ? Pourquoi pas ? Dans le même temps, le lecteur ressent que ce lien affectif a résisté aux décennies passées, et qu’il existe une véritable envie de faire plaisir. Il se laisse donc embarquer dans cette comédie romantique, assez particulière, entre deux sexagénaires, ayant eu des parcours de vie très différents.


L’auteur se tient à l’écart de tout sentiment à l’eau de rose, ou pleurnichard. La séquence d’ouverture atteste également que le récit charrie des éléments propices à un autre niveau de lecture. La sirène et son nom évoquant un retour empêché, les images du cycle de l’eau qui emmène de l’océan à aux montagnes et à leur neige, une image de la notion d’interdépendance universelle. Les contraires qui s’attirent entre Georgia et Gus, ou encore ce projet décalé d’ouvrir un restaurant de fondues à Barcelone, ou peut-être des spécialités espagnoles à Lausanne ou Genève ? La possibilité qu’un individu mal intentionné se conduise comme un prédateur vis-à-vis de l’argent de Georgia Gould ? Ou n’est-ce que dans l’imagination de l’actrice et de Gus ? Le fait que rien ne s’arrête jamais, avec la découverte de l’existence d’une nouvelle génération, et peut-être deux. Une forme de destin qui évite l’arrestation à Gus, à moins que ce ne soit l’influence d’une défunte dans le monde des vivants ? L’auteur semble s’amuser à sous-entendre que la vie de ses personnages est sous forte influence, sous l’emprise de forces arbitraires facétieuses, celle de leur créateur par exemple.


Une femme a tourné dans un film portant le titre de Calypso, qui a fait rêver d’innombrables spectateurs et spectatrices, et qui continue d’en faire rêver de nouveaux. Avec ce rôle, elle a exercé une influence la vie de millions de personnes. Aujourd’hui, elle profite de sa retraite dans une clinique reculée, où la retrouve son premier amour. Cosey met à profit sa science de la narration visuelle avec des dessins puissamment évocateurs, tout en racontant l’histoire avec une évidence et une simplicité remarquables. Le lecteur sent qu’il oscille entre la comédie romantique et une réflexion sous-jacente sur le caractère arbitraire de la vie, et l’espoir toujours présent, rarement là où on l’attend. Étonnant.



mardi 10 février 2026

Passe le temps

Toute la vie !, C’est si peu de temps !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1982. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif écrit par Jean Solé, évoquant les différentes possibilités qui s’offrent au préfaceur occasionnel et novice : faire un dessin, parler de sa relation avec Baudoin, ou consacrer l’intégralité du texte à expliquer la difficulté qu’il éprouve à écrire une préface, ou encore mieux profiter de l’occase pour parler uniquement de lui.


Un jeune homme court dans une forêt dont les arbres présentent une forme onirique. Les souvenirs accrochés aux semelles, s’échapper et revenir dans le temps du village. Il finit par déboucher sur un large chemin, avec le village au loin. Il reconnaît ce boulevard, il y est venu il y a… Il y a longtemps ou peut-être dans son avenir ? Il entre dans le village, et il passe devant un manège au rideau descendu, ne laissant voir qu’une chèvre en bois. Il a joué ici un jour, il a aimé aussi il y a longtemps. Ou peut-être plus tard. Plus tard ? Il passe devant l’église et son haut clocher. En marchant maintenant, il parvient à la place du village. Un vieil homme est assis sur un banc, en train de contempler la fontaine en fonctionnement. Il enjoint le jeune homme à venir s’assoir à côté de lui. Il lui parle : Il n’y a plus personne, tous partis. Le vieil homme continue : Il ne lui reste que les souvenirs, que le passé, le temps a passé si vite. Toujours à haute voix, il se fait la réflexion : Hier encore il était enfant, déjà son interlocuteur est un homme, et demain ce dernier sera lui. Il n’y a que cette place qui ne bouge pas.


Le vieil homme indique que pourtant cette place n’était pas la même, il se souvient : La fontaine était là, elle n’a pas bougé, mais lui n’était pas assis avec les vieux, il était de l’autre côté de la place, avec ceux de son âge, les jeunes. Un groupe d’une dizaine d’adolescents et jeunes adultes squattent un banc, un jeune garçon devant eux à quelques mètres avec les yeux fixant le vide, et un jeune homme assis sur un autre banc en train d’interpréter à la guitare et de chanter Le petit cheval blanc. Deux des adolescents sont en train de s’insulter, un troisième propose de faire une partie de ballon pour dissiper la tension. Le vieil homme commente au bénéfice du jeune assis à côté de lui : Toujours le bon samaritain, pour la paix des ménages, quel idiot il faisait ! Des journées entières à s’ennuyer sur les bancs, pourtant il était impossible de quitter le groupe même une minute. La peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive : un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Le petit groupe de jeunes continue de s’ennuyer, et l’un d’eux remarque que Florence est en train d’arriver. Celui en vespa fait mine de foncer vers elle, et s’arrête juste à ses pieds. Ils papotent, puis elle monte derrière lui et ils s’en vont. Parmi ceux toujours sur le banc, un dit tout haut que c’est quand même bien d’avoir une Vespa, et Paul lui demande si Florence sort avec Roger.



Ces petits rien de la jeunesse en train de zoner, et pas que, présentés avec une forme de recul. Une des œuvres de début de carrière de bédéaste de ce créateur hors norme. En fonction de sa familiarité avec lui, le lecteur retrouve ses idiosyncrasies, et relève les particularités qui s’effaceront par la suite, pas tant des tâtonnements, plutôt les spécificités de sa personnalité de l’époque qui évolueront au fil des années qui passent. Visuellement, l’artiste utilise plus la plume pour des traits secs, des hachures pour des texture, pour accentuer des volumes, des reliefs. Il utilise autrement le pinceau, en particulier pour des ombres portées plus appuyées, et des aplats de noir plus massifs. D’une certaine manière, le dessinateur s’inscrit ainsi dans un registre plus descriptif que par la suite, sans être moins dans les ressentis ou l’émotion pour autant. Dans le même ordre d’idée, la sensibilité de l’auteur se trouve déjà dans cette œuvre : il met en scène les symptômes de la vie intérieure du personnage principal, appelé Paul. D’une certaine manière, ce dernier reste assez taiseux, s’exprimant de façon pragmatique, sans jamais se lancer dans un long discours pour exposer ses émotions ou ses convictions. L’approche s’inscrit dans un registre naturaliste, avec un élément fantastique : ce vieil homme qui parle au jeune Paul, et qui est sans aucun doute le vieil homme qu’il deviendra.


Dans les quatre premières pages, le dessinateur favorise l’usage de petits traits secs à la plume, pour un résultat très texturé et mouvant en même temps, induisant cette sensation onirique, permettant une forme de glissement fluide dans des éléments fusionnés du décor. À partir de la cinquième planche, les noirs se font plus solides, les traits de contours plus tranchés, pour la narration au temps présent. Le premier mode de représentation revient en planche quinze, pour les cases consacrées au vieil homme qui semble tout connaître de la vie du jeune homme. Il va en être ainsi à chaque fois que le lecteur se retrouve à côté de ces deux personnages assis sur un banc dans une atmosphère nocturne, à regarder fixement devant eux, dans la direction de la fontaine, la regardant réellement on non. Le lecteur en déduit que ces moments sont hors du temps, détachés de son écoulement normal. Ce mode de représentation exhale une intensité plus dense quand des personnages apparaissent portant un cercueil, avec des individus au visage indistinct, semblant tous chauves, et exprimant d’une phrase courte et synthétique leur regret sur la vie qu’ils ont menée. L’effet visuel est saisissant.


Pour les séquences au temps présent du récit, le lecteur retrouve une partie des sensations qui se dégageront de ses ouvrages ultérieurs : un mélange de description et d’impression. Le lecteur sent la chaleur au soleil de cette place, ainsi que le plaisir de l’ombre sur le banc sous les arbres. Il peut voir la vitalité de la jeunesse, ses codes vestimentaires, ses postures, ses accessoires comme la Vespa.il peut aisément se reconnaître dans cette phase où chacun succombe à l’ennui, et pourtant il est impossible de quitter le groupe même une minute, de peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive ; un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Il reconnaît les sensations attachées à une promenade dans la campagne en pleine nuit (sans lampe de torche ni portable), la sensation unique de solitude à se promener de jour dans les chemins de campagne, l’agitation de la fête et du bal en soirée. À la fois, le dessinateur montre des éléments concrets que ce soit la nature ou les guirlandes de fanions accrochées aux arbres, à la fois il peut lire l’état d’esprit sur chaque personnage, il peut ressentir l’émotion dominante du moment. Il voit littéralement l’entrain et la joie de vivre de la jeunesse, ainsi que le comportement beaucoup plus en retenue des adultes. Il observe également les maladresses de ces derniers, ainsi que la force de leurs désirs, et leur pureté. Il ressent tout l’unicité et la bizarrerie de parler avec un berger dans la solitude de la nature, tout comme la personnalité agressive de l’Antoine, toujours avec un fusil et des pantalons militaires, avec il faut faire attention car l’Algérie lui a un peu dérangé la tête. Baudoin dispose déjà de cette capacité extraordinaire d’observation de chaque être humain, d’empathie, et de retranscrire sa personnalité par de simples traits noirs sur une page blanche.


L’auteur rend explicite le dispositif narratif dès le début du récit : Paul, un jeune homme revient dans son village d’enfance, à l’époque où il était adolescent, ou tout juste adulte, et le vieil homme sur le banc n’est autre que lui-même vers la fin de sa vie. Il reste le mystère du jeune enfant qui tourne le dos aux autres personnages, et qui semble tourné vers le lecteur, apparaissant régulièrement dans une case, même si le lecteur peut facilement deviner ce qu’il incarne. À l’évidence, le vieil homme attire l’attention du jeune homme sur ce que les années ont rendu précieux à ses yeux : la période dorée de cette amitié, de ces vrais amis, l’intensité des passions amoureuses, le plaisir de la chair qui peut en être déconnecté. Avec cette réflexion sur Josiane qui couchait avec la plupart des hommes : Elle a apporté tant de bonheur qu’elle aurait dû être canonisée. Josiane ! Ça c’était une belle fille pleine de vie et de santé. Eux se cachaient pour la voir. Elle, elle ne sa cachait pas beaucoup. Sa liberté et tous les ragots qui couraient sur elle les rendaient malades. Elle était magnifique. L’auteur dispose déjà de la maturité suffisante pour prendre du recul sur sa vie et pour s’adresser comme un vieil homme au jeune adulte qu’il a été, et vraisemblablement à celui qu’il est au moment où il réalise cette bande dessinée. Il lui prodigue ce conseil : Il aimerait que le jeune Paul prenne le temps de s’aimer un peu. S’aimer un peu, que lui le vieux puisse mourir moins idiot. Alors que les villageois suivent un cortège funéraire, l’un d’eux commente sur le défunt : Il se voulait original pourtant il finit dans le trou, comme tout le monde. Il n’a rien fait de sa vie. Sauf un roman. Le lecteur se dit que l’auteur avait quarante ans à ce moment-là, et qu’il s’interrogeait sur ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’alors.


Une œuvre de jeunesse d’Edmond Baudoin ? Certes cela fait dix ans qu’il dessine, mais seulement deux ou trois années qu’il réalise des bandes dessinées. D’un autre côté, il a déjà quatre décennies au compteur, et sa personnalité est bien affirmée. Sa personnalité graphique est encore en évolution tout en étant déjà très personnelle. Il raconte à sa manière tant visuellement que sur la base de souvenirs qui lui sont propres, un moment de réflexion sur le chemin déjà parcouru, sur ce qu’il en restera, la dernière phrase du récit étant laissée à l’enfant Paul ne disposant d’aucun recul et étant soumis aux lois de la nature les plus triviales. Une autre forme de relativisation.



mardi 1 avril 2025

Le Démon de mamie ou la sénescence enchantée

La vieillesse est si longue qu’il ne faut pas la commencer trop. Benoîte Groult


Ce tome contient une histoire complète qui peut être lue indépendamment de toute autre. Il s’inscrit également dans une série thématique : Le Démon de midi ou "Changement d'herbage réjouit les veaux" (1996), Le Démon d'après-midi… (2005), et Le Démon du soir ou la Ménopause héroïque (2013). Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Florence Cestac pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-neuf pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface d’une page, rédigée par Albert Algoud, louant la manière dont l’autrice possède le sens du burlesque, tout en réussissant à marier le réalisme à la caricature et l’ironie à la plus vive à la bienveillance amusée.


Dans un parc ou un jardin public, un groupe d’une demi-douzaine de femmes âgées papotent, alors que des enfants crient : Mamie ! Mamie ! Mamie ! Mamie ! Mamie ! Noémie se rend compte que ce sont ses petits-enfants qui l’appellent. Ces dames évoquent les différents noms qui leur ont été donnés : Mamie pour la plupart, mais aussi Mémé, Mamour, Mam, Bonne-Maman, Nona, Babou, Mamibolo (car elle est la reine des spaghettis bolognaise, et c’est tous les mercredis midi. Noémie explique que la voilà grand-mère, deux fois avec son fils. Sa fille, elle, a décidé de ne pas se reproduire : planète pourrie, trop de monde sur terre, climat qui… La demoiselle en question l’interrompt pour rappeler qu’elle préfère les filles. La grand-mère évoque alors le souvenir de la naissance du premier : la visite à la maternité, et c’est parti pour un tour du gâtisme postnatal. Les démonstrations d’affection de Noémie, et déjà les conseils des parents : ne jamais mettre le bébé sur le ventre dans son berceau (risque de morts inattendues du nourrisson), coussin pour éviter la plagiocéphalie, etc.



Noémie continue en expliquant la découverte du matos exponentiel pour le jeune enfant. Au moins deux couffins. Un pour la maison, et un autre pour la poussette et la voiture. La table à langer avec tout son équipement. Le porte-bébé devant. Le porte-bébé derrière. Et l’écharpe de portage. La baignoire pliable avec son thermomètre. Plusieurs kilos de vêtements. Coussin d’allaitement, sac à langer, tire-lait, cocon, nid, couches. Tapis d’éveil, le mobile, la petite veilleuse, le doudou, l’indémodable Sophie la girafe. La tétine lumineuse, le babyphone connecté avec sa caméra. Le siège auto, le siège vélo, le lit pliant évolutif. La poussette 3 en 1, la chaise haute, le parc en bois, le lit à barreaux. Le hamac, le transat, les biberons, le chauffe-biberon, le stérilisateur. Trois tonnes de jouets et jeux divers… Pour la page : le maillot et tee-shirt anti-UV, le bob, les lunettes, la crème solaire. Les brassards, les bouées, le seau, la pelle, le râteau, les méduses. La tente, la serviette, la trousse de secours, le goûter, la gourde. Le chariot de marche, le siège suspendu, le youpala. La balancelle berceuse électrique et programmable. Puis vient le soir où on vous demande de garder le petit…


Quatrième tome de cette série : après la quarantaine et le démon de midi, la cinquantaine et la ménopause, la soixantaine et l’arrivée de la retraite, voici la phase vers les soixante-dix ans, mise en scène par l’autrice. Comme dans les tomes précédents, elle opte pour une présentation en scènes courtes de trois ou quatre pages, pour aborder une situation après l’autre. Elle utilise une mise en scène qui entremêle Noémie (un avatar composite d’elle-même et de plusieurs autres femmes) en train de s’adresser aux lectrices face caméra, des suites de vignettes montrant différentes variations d’une situation donnée (par exemple les rencontres avec de nouveaux hommes) et le texte qui court de case en case, et enfin des séquences narratives plus classiques une même action se déroulant dans une succession de cases (comme la déambulation dans l’allée du parc ou le voyage en train avec deux enfants en bas âge). Le lecteur retrouve la personnalité graphique de l’autrice : des dessins descriptifs avec un degré de simplification, réaliste avec une touche d’exagération. Elle continue de rester fidèle aux gros nez pour les personnages, et aux mains à quatre doigts. Ce choix rend tous les personnages immédiatement sympathiques, et très expressifs. Impossible de résister à l’enthousiasme exubérant et sans retenue des enfants, aux réactions pas toujours mesurées qu’ils provoquent chez les adultes de tout poil, et aux marques de la vieillesse physique.



Le lecteur retrouve avec plaisir et sympathie Noémie / Florence. Le choix de parler à la quasi première personne induit que l’autrice parle d’elle-même, de son expérience personnelle, et en même temps son avatar évoque différentes configurations, indiquant implicitement que la bédéaste évoque également l’expérience d’autres femmes de cette tranche d’âge, car toutes ne sont pas compatibles entre elles (elle ne peut pas à la fois être célibataire et en couple, par exemple). Comme l’indique Algoud dans sa préface, Florence Cestac a l’art et la manière de concilier des points de vue différents dans une même narration, à la fois du vécu et des ressentis très personnels, à la fois un panorama d’autres possibilités, sans toutefois verser dans le catalogue. Par exemple, lorsqu’elle évoque le club Tamalou, c’est-à-dire, la propension des personnes âgées à aborder un sujet qui les préoccupe au quotidien, leur santé, le lecteur voit des personnages énoncer leurs soucis. Lombalgie, rhumatismes articulaires, acouphènes, crise de goutte, ulcère à l’estomac, trop de cholestérol, trop de glycémie, diabète, crise de colique néphrétique, polypes colorectaux, foie gras, apnées du sommeil, cataracte, descente d’organes. Le lecteur voit plus d’une douzaine de personnages, à raison de deux par case, dans une même page, chacun avec leur expression et leur posture propres, entre résignation et douleur de fond, tous criants de vérité, regardés avec gentillesse par l’artiste.


De la même manière, l’autrice passe en revue les différentes occupations possibles à cet âge de la vie : salle de gym, aquagym, marche aquatique côtière, randonnée pédestre genre les chemins de Compostelle, les sorties touristiques dites La ménopause en vadrouille, le jardinage sous l’œil amusé du paysan du coin, les jeux de société comme le scrabble, le bridge, faire de l’art comme la poterie ou la peinture, la visite d’une exposition en troupeau, la séance de cinéma en avant-première avec réu-débat après, etc. Chaque situation fait l’objet d’une à trois cases : une mise en scène qui apporte des éléments d’informations supplémentaires et souvent un regard amusé, entre réalité peu clémente, et éléments comiques. Ainsi la marche aquatique côtière (très en vogue) s’effectue sous la pluie en combinaison intégrale, et le lecteur peut remarquer un monsieur avec une pipe à la bouche évoquant Popeye. Il faut voir Noémie batailler avec ses aiguilles pour produire un tricot informe, ou encore la réaction du chef cuisinier à ce qu’elle lui présente à l’issue du cours.



Le lecteur se rend compte que le sourire né dès les premières pages ne le quitte plus tout du long. Il repense à l’introduction et partage le jugement de son auteur. Florence Cestac sait manier le burlesque avec élégance et dextérité, des touches de bouffonnerie outrée : la quantité de régurgitation d’un nouveau-né, ses cris inextinguibles et perçants, sa façon de recracher la nourriture en la projetant partout, la surexcitation de ces dames en évoquant bruyamment leurs frasques passées autour d’un verre au café (pour la plus grande exaspération des plus jeunes), la difficulté de l’effort physique pour monsieur en plein acte sexuel, Noémie en tenue paramilitaire arcboutée à sa porte blindée en pleine crise de délire de persécution, etc. Ces moments sont imparables car elle sait marier le réalisme à la caricature, ses idiosyncrasies de dessin gommant tout risque de hiatus entre ces deux registres. Et puis, elle fait preuve d’une grande empathie, pour les seniors encore plus âgés ayant perdu une partie de leurs moyens soit physiques, soit mentaux, et pour chaque individu devenu sénile. Le lecteur se retrouve à verser une larme alors qu’une dame étreint Noémie, par gratitude dans le cadre de la distribution de denrées alimentaires.


Au fil des situations et des facettes de la vieillesse mises en scène, le lecteur ressent l’honnêteté de cette présentation, les différentes facettes de cette réalité, les différentes circonstances en fonction de sa situation de famille, de santé. Il se sent réconforté par les différents personnages, comprenant que cette sensation qui le rassérène provient du regard avec lequel l’autrice les considère, avec bienveillance. Elle montre chaque individu sans fard, avec ses défauts, avec la distance qui s’installe avec l’âge, par exemple dans les relations amoureuses, aussi bien sentimentales que physiques. Il ressent également l’acceptation de l’autrice quant aux évolutions qui accompagnent cet âge. Cela produit un effet bien différent de la résignation. Il repense à cette notion de temps additionnel, selon la formule de Christian Boltanski (1944-2021), artiste plasticien français. La mort devenant une perspective de plus en plus tangible, les années se condensent, la forces des intentions aussi, le temps additionnel a une intensité bien différente.


La perspective de découvrir une bande dessinée parlant de la vieillesse peut doucher l’enthousiasme du lecteur, d’autant que la couverture annonce des aspects peu reluisants du grand âge. D’un autre côté, la verve de Florence Cestac fait des merveilles à chaque fois, aussi bien dans les observations, les situations et les dialogues, que dans les dessins avec un sens formidable du burlesque. Elle parle aussi bien des pertes successives de toute nature, que de la capacité de l’individu à s’y adapter, à parvenir à l’acceptation, et à profiter de ce temps additionnel. Ravigotant et rassénérant.