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mardi 26 mai 2026

La nouvelle Arcadie

C’est pénible de voir une terre si stérile, si vide, tellement sans vie…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juanjo Rodriguez J. pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte cent-quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de cinq pages revenant sur le casting du récit, présentant la quinzaine de personnages constituant la famille Nomdedieu.


Quelque part sur une petite route dans le sud de la France qui mène à la mer, un jeune homme vient de descendre de sa petite voiture qui est tombée en panne, et il marche en direction de Chagrin-sur-Mer, qu’un panneau de signalisation indique à dix kilomètres. Il est accompagné par le chant des grillons. Tout en avançant sous le soleil, il se répète mentalement ce qu’il fait là : Titan Universal Entreprises lui a confié la direction de l’opération Arcadie. L’entreprise a foi en son lui, son nouvel employé le plus prometteur. Aucune dépense n’a été épargnée – voiture de société dernier modèle comprise – pour garantir le succès de cette opération. Le jeune homme marche d’un bon pas, commençant à répéter son texte promotionnel : La prospérité frappe à la porte… Blablabla… Une pluie de richesses est sur le point d’irriguer les terres… Blablabla… Il continue de marcher, et soudain un cycliste arrive montant en danseuse. Foiemangé lui tend un prospectus pour se signaler et lui demander de l’aide. Le vélo file, prenant le prospectus au passage, sans s’arrêter. Le représentant entend un rire derrière lui, il se retourne et voit passer une jeune femme dénudée dans les bois, poursuivie par un homme avec un embonpoint dans le plus simple appareil. Il tente de leur parler, mais ils poursuivent leur activité sans lui prêter d’attention.



Prométhée Foiemangé décide de descendre vers la mer en coupant à travers bois. Il est pris par surprise par un lapin, puis un coup de fusil dont la balle vient se loger sous ses pieds. Il choit par terre. Un chien arrive et saute par-dessus lui. Une jeune femme à la mine sévère apparaît, avec un fusil encore fumant à la main, l’accusant d’avoir fait fuir le gibier. Il lui demande comment gagner Chagrin-sur-Mer. Elle répond de manière caustique que le nom lui-même l’indique : Chagrin est sur mer, et il est sur une montagne. Quel est le bon chemin pour atteindre la mer depuis une montagne ? Il descend de manière peu assurée la pente, et finit les quatre fers en l’air, sa sacoche s’ouvrant et répandant ses prospectus à terre, alors qu’il découvre devant lui la belle anse maritime figurant en illustration, toujours au son des grillons. Sous un chaud soleil, Foiemangé pénètre dans la ville qui semble désertée. Il se rafraîchit à la fontaine. Il voit passer un hibou qui va se poser sur une corniche de la mairie. Il s’y rend et lit le panneau : Pour toutes démarches, rendez-vous au bureau de poste, le dernier mot étant barré et remplacé par Bar. Ce dernier est juste en face et il y entre, demandant à la cantonade si l’on peut lui indiquer les heures d’ouverture de la maire. Les réponses sont moqueuses. Il se reprend et demande où il pourrait trouver le maire.


Un petit village de bord de mer, dans le sud de la France, le soleil, la montagne, des habitants sympathiques au comportement parfois bizarre, un environnement hors du temps où on a le temps de vivre. Le lecteur ressent la sensation de s’immerger dans un récit à teneur nostalgique des plus réconfortants, un jeune homme plein d’entrain promouvant la modernité, se faisant le promoteur d’un projet immobilier de grande ampleur qui va certainement ravager le littoral. Ce qui contraste et même s’oppose à la douceur de vivre, à la communauté intégrée dans un environnement naturel, à une forme de tolérance et de bienveillance entre habitants qui se connaissent tous, une vie de village harmonieuse. Un point de départ qui peut faire penser à la démarche de Conrad Knapp dans le village de Trougnac, racontée dans Les Fesses à Bardot (2025) de Philippe Pelaez & Gaël Séjourné. Le dessinateur s’y entend pour emmener le lecteur dans ce petit coin tranquille : la page d’ouverture avec l’horizon d’un ciel dégagé, la mer étale d’un bleu scintillant, la route de montagne, la présence du lapin, le bruit des grillons. La découverte en surplomb du village et de sa plage protégée dans une grande crique. Les premiers pas dans la ville, en toute tranquillité, sans un chat en vue, avec les toits de tuile, la fontaine d’eau fraîche, les stores baissés aux fenêtres pour limiter à la chaleur à l’intérieur, le sympathique troquet qui accueille tout le village.



Dans un premier temps le lecteur s’investit dans cette histoire de projet immobilier, de jeune homme débarquant dans un petit village tranquille, avec comme mission de convaincre ses habitants de vendre au promoteur. Le lecteur se laisse prendre par cette intrigue gentillette, du moins le suppose-t-il, car tout laisse à penser que le projet ne remportera pas l’adhésion de tout le monde, et que l’employé ressortira grandi de cette mission, avec peut-être un message convenu sur les méfaits du progrès vu comme une colonisation capitaliste, et la douceur de vivre d’une époque révolue dans un coin épargné. Il se trouve très sensible au travail sur les couleurs, cette façon de rendre compte de la luminosité des journées ensoleillées, de la fraîcheur de l’ombre protectrice de la pergola sur le restaurant en terrasse de l’hôtel de Lampes, le doux scintillement de la mer, le bleu gris de la nuit calme avec une luminosité encore significative. Il apprécie que l’auteur sache ménager des pages sans un mot, dans lesquelles les dessins portent toute la narration, environ au nombre de vingt-cinq. L’artiste se montre attentif aux détails : l’urbanisme de la ville, son architecture du coin adaptée à la chaleur, les tenues vestimentaires, la personnalité graphique de chaque individu, le rythme avec un nombre de cases qui augmente lors des discussions à plusieurs pour en montrer leur vivacité. Sans grande surprise, le jeune Foiemangé joue sur la cupidité des habitants pour leur faire accepter le projet : que ce soit le pécule qu’ils vont retirer de la vente, ou l’attractivité économique dans laquelle ils auront des emplois de choix bien rémunérés. À l’évidence le lecteur contemporain y entend d’autres messages, à commencer par une exploitation économique bien rôdée. D’ailleurs l’un des personnages le dira de manière explicite : il est pour le progrès… comme tous les gens réunis ici… mais pas à n’importe quel prix. Ce que Titan Universal Entreprises veut, sous prétexte du progrès, c’est que les Chagrinois cessent d’être des paysans, pour devenir des consommateurs dans un marché contrôlé par Titan et d’autres comme Titan. Les Chagrinois sont pauvres maintenant, mais Titan les veut pauvres et dépendants.


Le lecteur plus attentif aura eu le regard attiré dès la couverture à la fois par le nom Arcadie, à la fois par la partie supérieure de l’image. L’Arcadie peut s’entendre comme une utopie, une terre idyllique pastorale et harmonieuse, c’est-à-dire un état qui relève plus du conte que d’une réalité.et puis il y a les douze membres de la famille Nomdedieu qui regarde Foiemangé en train de se noyer, avec un temple grec en arrière-plan… étrange. D’ailleurs les noms sonnent étrangement également : Foiemangé, Nomdedieu. Et puis en page onze, un hibou guide le personnage vers la mairie, un animal symbole de la sagesse. En page vingt-et-un, une statue d’Atlas portant le monde sur ses épaules se trouve devant le siège social de Titan Universal Entreprises. Le hibou réapparait en page vingt-cinq, à nouveau pour guider le jeune homme. La jeune femme surnommée Intello lit des classiques grecs et romains. Foiemangé est invité à un événement festif qui aura lieu au coucher du soleil de vendredi, pour le solstice d’été. Et puis ce prénom : Prométhée… L’apparence des membres de cette famille est tellement bien conçue, qu’elle participe à entretenir le doute dans l’esprit du lecteur, sur la réalité de cette mythologie, et son degré de matérialisation dans le récit. Il est possible que cette composante lui apparaisse trop ténue ou au contraire trop concrète, qu’il l’ait préférée plus incarnée ou plus métaphorique.



Pour autant les deux dimensions, projet immobilier et mythologie, s’entremêlent dans une intrication complète, l’intrigue dépendant des deux, et se résolvant au travers des deux. L’auteur reprend les rivalités et les relations de cette famille et les transposent dans cet endroit au début des années 1960. Fidèle à son rôle, Foiemangé se tient devant la famille et leur demande s’ils sont bien qui ils sont, s’ils ont autant de pouvoir, pourquoi ne les ont-ils pas déployés. Il fait le constat qu’ils n’ont même pas levé le petit doigt pour l’arrêter, et il se demande qui il peut être pour s’être démené pour eux. Charge au lecteur de savoir ce qu’il veut faire de cela, ou plutôt l’auteur lui laisse la liberté de choisir. La présence de dieux transforme le récit en une fable, et le dossier de présentation des personnages en fin de volume explicite l’interprétation qu’en a fait l’auteur. En particulier pour Prométhée qu’il décrit comme un malin plein de vie, et aussi naïf, un individu qui cherche ce qu’il considère comme le bien commun, en étant prêt à utiliser des méthodes éthiquement discutables. Avec un regard contemporain, le lecteur peut aussi considérer ses actions comme une mise en scène de la tragédie des biens communs, vu sous un angle écologique.


Une histoire qui commence comme un récit nostalgique, un promoteur poussant pour la création d’un complexe touristique démesuré dans un petit village qui s’en trouvera défiguré. Une narration ensoleillée et sympathique, faisant exister ces décors et ces personnages, avec doigté et bonne humeur. En fonction de sa perspicacité, le lecteur détecte plus ou moins rapidement la deuxième composante, l’histoire versant alors dans la fable, chaque membre de cette famille incarnant une aspiration humaine ou un rôle social. L’auteur choisit de donner le mot de la fin à Woody Allen : Si Dieu répare tout, l’homme n’est pas responsable de ses actes.



jeudi 12 février 2026

Sang-de-Lune T01

Une journée merveilleuse, oui… Mais il y a la nuit !


Ce tome est le premier d’une hexalogie. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Une maison et sa grange, dans les montagnes, un peu à l’écart du village de Armser, Geoffroy, un enfant est en train de dormir tranquillement, un petit renardeau assoupi dans un coin. Les villageois menés par monseigneur Sang-De-Lune montent vers cette habitation. Dans la chambre parentale, Pierre Bardeau, le forestier, est réveillé par les bruits, ainsi que son épouse. Il s’habille pour descendre où il est repoussé par monseigneur. Il entend deux coups de feu, il crie en espérant que ce n’est pas son fils. Un villageois a abattu le renardeau, remarquant que curieusement il n’a pas cherché à s’enfuir. Le garçon se tient immobile et silencieux, une larme coulant de chaque œil. Dans la maison familiale, le notaire Carcanpoix s’est attablé avec le livre de maître Luneau et sa plume. Sous le regard du couple et des hommes, il y consigne ce qui vient de se dérouler : il ajoute dans ledit livre le nom de Pierre Bardeau, forestier de son état, pour avoir gardé chez lui un renardeau. Il complète : en infraction à la loi du pays, il est condamné à avoir la main gauche brûlée. Il ajoute la date et il signe. La sentence est appliquée sous le regard horrifié de l’épouse. Puis les hommes s’en vont.



Le lendemain, maitre Carcanpoix consigne les faits remarquables dans son livre : La maison de l’ancien maire vient d’être achetée. Par une jeune femme, paraît-il. Qui loge présentement à l’hôtel. Il n’a pu encore la rencontrer mais cela ne saurait tarder. Qu’est-ce qui peut bien pousser cette jeune femme à venir s’installer par ici ? On la dit fort belle et fort aisée. Il faudra qu’il tienne cela à l’œil. Il relève la tête de son livre et il constate que son aide Badoche emploie une nouvelle plume, il l’a remarqué car le bruit ne lui en est pas familier. Le clerc s’explique : C’est que l’ancienne était bien usée, il devait appuyer de plus en plus fort pour marquer ses chiffres. Le notaire le reprend, lui enjoignant d’appuyer, car à son âge tout exercice physique est salutaire. Il lui ordonne de remettre la nouvelle plume là où il l’a trouvée. Puis il se tourne vers l’autre clerc : Taloche. Il a vu un verre de lait sur son bureau, et il exige de savoir si tout y est. L’autre répond par l’affirmative, mais le notaire n’est pas convaincu et il le tance vertement : De sérieuses économies ont été réalisées dans cette maison, dont celle de remplacer les bouteilles par des cartons ! Or Taloche sabote cet effort. Carcanpoix repose sa question : Est-ce que Taloche est sûr d’avoir vidé le contenu de ce carton ? Son clerc l’assure qu’il ne plus en tirer une seule goutte. Le notaire s’emporte : il reprend le carton dans la corbeille et il lui montre comment presser le carton, dont il tombe effectivement encore quelques gouttes. Il ajoute que ce quart d’heure passé à donner cette leçon est décompté de la pause déjeuner de Taloche et que ce dernier doit donc reprendre son travail séance tenant.


Une série qui commence par une question d’ambiance : des villageois (pas si nombreux que ça en fait) qui monte vers une maison isolée de nuit avec une lanterne à la main (Ha, ce n’est pas des torches) pour massacrer une créature jugée maléfique (un renard, ce n’est pas un monstre ou un savant fou), puis un village de sept-cents habitants vivant encore dans les traditions sous l’autorité d’un châtelain qui se fait appeler Monseigneur, une sorte de malédiction qui pèse sur la famille noble des Sang-De-Lune au nom très évocateur, un réseau de passages souterrains à l’origine inexpliquée qui court sous tout le village (ça a dû demander beaucoup de temps pour les creuser), un mariage arrangé et des rendez-vous en pleine nature ce qui garantit le secret, sans oublier une mystérieuse femme riche qui sert de catalyseur. Les dessins donnent corps à ces ambiances : les visages fermés du petit groupe d’hommes qui montent vers la maison, les poutres apparentes de cette dernière et le fourbi dans la grange (dont le livre Les misérables, 1862, de Victor Hugo, 1802-1885), l’étude encombrée d’innombrables registres de l’étude du notaire, le petit château de l’ancien maire, ses murs de pierre et sa tourelle, le grand château fortifié des Sang-De-Lune avec ses immenses pièces et leur hauteur sous plafond gigantesque, le château en ruine des Rouge-Vent, et les paysages naturels sauvages.



Le renard ou le renardeau, dans l’introduction de l’édition intégrale de 2007, le scénariste explique que : il a inscrit cette série autour de quelques fantasmes récurrents, fantasmes dont il ne parvient pas à se débarrasser, preuve s’il en est que l’inconscient résiste à l’écriture, à l’imaginaire, contrairement à ce qu’il pensait, à ce qu’il espérait… Alors, oui, cette histoire traite de la couleur rouge, du pelage fauve, de la folie, de la cruauté des enfants, d’une malédiction familiale et de la férocité des bouchers (il faudra lire les tomes suivants pour rencontrer ce personnage). Il raconte ensuite que son inspiration est venue de trois images : la vue d’un bateau échoué, sur la mer du Nord ; des gamins jouant à la marelle dans la cour intérieure d’un vieux bâtiment bruxellois… et Jennifer Jones si belle dans le film de Michael Powell (1905-1990) Gone to Earth (1950, titre VF : La renarde). Le lecteur le croit sur parole et se laisse progressivement emmener par ce premier tome : une histoire de malédiction pesant sur le seigneur de la région. Comme à son habitude, Dufaux sait entremêler plusieurs composantes pour un récit avec un fil narratif principal clair (le sort de ce Sang-De-Lune), et des éléments annexes qui induisent un contexte plus étoffé, celui de la série. Cette structure intégrée rend l’histoire plus organique enracinée dans sa propre mythologie qui se découvre au fur et à mesure.


Dans cette même introduction, le scénariste évoque également la dynamique de sa relation avec la dessinatrice : une artiste encore débutante, ce qui permet ainsi à lui de refuser le confort intellectuel, de se garder en danger, en rupture, en déséquilibre, et ce qui constitue une rude école pour elle car il est demandé à la nouvelle venue de prouver sa valeur à peine le départ annoncé, de faire preuve d’efficacité dès les premières pages, de ne pas perdre son énergie lorsqu’il s’agit d’attaquer des séquences demandant plus de travail, ou une acuité redoublée dans les cadrages et la rythmique. Le lecteur en déduit que la conception de chaque page a fait l’objet d’échanges réguliers entre les deux créateurs. Son attention ainsi attirée, il devient plus sensible à la manière de raconter visuellement. Dépourvue de tout texte, de tout mot, la première page reposant entièrement sur la narration visuelle. Les décors soignés ayant demandé un investissement conséquent pour leur réalisation : les rayonnages surchargés de l’étude noyés dans une teinte maronnasse pour évoquer la lourdeur administrative fastidieuse et poussiéreuse, le réseau souterrain avec ses voutes, sa maçonnerie, ses canalisations et ses câbles, les pans de mur en ruine du château des Rouge-Vent, les arbres les pieds dans l’eau et les plantes aquatiques de l’étang, la lande avec un superbe vol d’oies puis la course du renard, un cours d’eau d’abord sous forme de torrent puis de rivière apaisée, etc. Le lecteur remarque également des éléments décoratifs mémorables : le très beau modèle de voiture de Clara de Leyrac, un enfant sur un tricycle dans la rue du village, un blason d’armoiries sur un mur, une vue du dessus d’un interminable escalier en bois, les victuailles sur la table d’un repas pour honorer les invités, les roses disposées sur la table du mariage. Etc.



Le lecteur accepte bien volontiers de découvrir la trame de fond de la série dans les tomes à suivre, tout en remarquant l’effet produit sur la nature du récit. Un modeste village dans une zone montagneuse, sans année précise, vraisemblablement le début du vingtième siècle, des souterrains à l’ampleur impossible, des restes de noblesse, une mystérieuse femme qui en sait beaucoup, une touche de surnaturel : il s’agit d’un conte, accordant une valeur particulière au roux, celui des renards, celui de Clara de Leyrac dont seul le prénom est révélé dans la dernière partie de l’histoire. Celle-ci s’attache aux Sang-De-Lune, la classe dominante, comme un reste de féodalité. Son représentant sent le froid le gagner et il doit agir pour contrer cette attrition, en se mariant. Les auteurs semblent mettre en scène une métaphore de la solitude, ainsi que l’avancée inexorable de l’âge. Dans la mesure où le mariage est arrangé sans sentiment amoureux, il semble voué à l’échec. En parallèle, le notaire tout à sa gestion administrative économe et stérile se perd dans des dédales bien réels, au service de Monseigneur qui ne l’envisage que comme un outil plus ou moins efficace. Ce Sang-De-Lune est également contraint de se conformer aux traditions de sa famille, et sa vie est modelée par le poids des actes de ses aïeux et de leurs conséquences, sans possibilité de s’y soustraire.


Un premier tome sous forme de conte dans un village reculé au début du vingtième siècle, avec ses traditions et sa famille de notables aux coutumes imposées par les générations passées, expiant les conséquences d’un crime sordide. La richesse de la narration visuelle emmène le lecteur dans cet endroit isolé rendu très concret à l’ambiance teintée d’une légère touche de fantastique, pour une tragédie à l’issue inéluctable. Entre vengeance et justice.



mardi 10 février 2026

Passe le temps

Toute la vie !, C’est si peu de temps !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1982. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif écrit par Jean Solé, évoquant les différentes possibilités qui s’offrent au préfaceur occasionnel et novice : faire un dessin, parler de sa relation avec Baudoin, ou consacrer l’intégralité du texte à expliquer la difficulté qu’il éprouve à écrire une préface, ou encore mieux profiter de l’occase pour parler uniquement de lui.


Un jeune homme court dans une forêt dont les arbres présentent une forme onirique. Les souvenirs accrochés aux semelles, s’échapper et revenir dans le temps du village. Il finit par déboucher sur un large chemin, avec le village au loin. Il reconnaît ce boulevard, il y est venu il y a… Il y a longtemps ou peut-être dans son avenir ? Il entre dans le village, et il passe devant un manège au rideau descendu, ne laissant voir qu’une chèvre en bois. Il a joué ici un jour, il a aimé aussi il y a longtemps. Ou peut-être plus tard. Plus tard ? Il passe devant l’église et son haut clocher. En marchant maintenant, il parvient à la place du village. Un vieil homme est assis sur un banc, en train de contempler la fontaine en fonctionnement. Il enjoint le jeune homme à venir s’assoir à côté de lui. Il lui parle : Il n’y a plus personne, tous partis. Le vieil homme continue : Il ne lui reste que les souvenirs, que le passé, le temps a passé si vite. Toujours à haute voix, il se fait la réflexion : Hier encore il était enfant, déjà son interlocuteur est un homme, et demain ce dernier sera lui. Il n’y a que cette place qui ne bouge pas.


Le vieil homme indique que pourtant cette place n’était pas la même, il se souvient : La fontaine était là, elle n’a pas bougé, mais lui n’était pas assis avec les vieux, il était de l’autre côté de la place, avec ceux de son âge, les jeunes. Un groupe d’une dizaine d’adolescents et jeunes adultes squattent un banc, un jeune garçon devant eux à quelques mètres avec les yeux fixant le vide, et un jeune homme assis sur un autre banc en train d’interpréter à la guitare et de chanter Le petit cheval blanc. Deux des adolescents sont en train de s’insulter, un troisième propose de faire une partie de ballon pour dissiper la tension. Le vieil homme commente au bénéfice du jeune assis à côté de lui : Toujours le bon samaritain, pour la paix des ménages, quel idiot il faisait ! Des journées entières à s’ennuyer sur les bancs, pourtant il était impossible de quitter le groupe même une minute. La peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive : un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Le petit groupe de jeunes continue de s’ennuyer, et l’un d’eux remarque que Florence est en train d’arriver. Celui en vespa fait mine de foncer vers elle, et s’arrête juste à ses pieds. Ils papotent, puis elle monte derrière lui et ils s’en vont. Parmi ceux toujours sur le banc, un dit tout haut que c’est quand même bien d’avoir une Vespa, et Paul lui demande si Florence sort avec Roger.



Ces petits rien de la jeunesse en train de zoner, et pas que, présentés avec une forme de recul. Une des œuvres de début de carrière de bédéaste de ce créateur hors norme. En fonction de sa familiarité avec lui, le lecteur retrouve ses idiosyncrasies, et relève les particularités qui s’effaceront par la suite, pas tant des tâtonnements, plutôt les spécificités de sa personnalité de l’époque qui évolueront au fil des années qui passent. Visuellement, l’artiste utilise plus la plume pour des traits secs, des hachures pour des texture, pour accentuer des volumes, des reliefs. Il utilise autrement le pinceau, en particulier pour des ombres portées plus appuyées, et des aplats de noir plus massifs. D’une certaine manière, le dessinateur s’inscrit ainsi dans un registre plus descriptif que par la suite, sans être moins dans les ressentis ou l’émotion pour autant. Dans le même ordre d’idée, la sensibilité de l’auteur se trouve déjà dans cette œuvre : il met en scène les symptômes de la vie intérieure du personnage principal, appelé Paul. D’une certaine manière, ce dernier reste assez taiseux, s’exprimant de façon pragmatique, sans jamais se lancer dans un long discours pour exposer ses émotions ou ses convictions. L’approche s’inscrit dans un registre naturaliste, avec un élément fantastique : ce vieil homme qui parle au jeune Paul, et qui est sans aucun doute le vieil homme qu’il deviendra.


Dans les quatre premières pages, le dessinateur favorise l’usage de petits traits secs à la plume, pour un résultat très texturé et mouvant en même temps, induisant cette sensation onirique, permettant une forme de glissement fluide dans des éléments fusionnés du décor. À partir de la cinquième planche, les noirs se font plus solides, les traits de contours plus tranchés, pour la narration au temps présent. Le premier mode de représentation revient en planche quinze, pour les cases consacrées au vieil homme qui semble tout connaître de la vie du jeune homme. Il va en être ainsi à chaque fois que le lecteur se retrouve à côté de ces deux personnages assis sur un banc dans une atmosphère nocturne, à regarder fixement devant eux, dans la direction de la fontaine, la regardant réellement on non. Le lecteur en déduit que ces moments sont hors du temps, détachés de son écoulement normal. Ce mode de représentation exhale une intensité plus dense quand des personnages apparaissent portant un cercueil, avec des individus au visage indistinct, semblant tous chauves, et exprimant d’une phrase courte et synthétique leur regret sur la vie qu’ils ont menée. L’effet visuel est saisissant.


Pour les séquences au temps présent du récit, le lecteur retrouve une partie des sensations qui se dégageront de ses ouvrages ultérieurs : un mélange de description et d’impression. Le lecteur sent la chaleur au soleil de cette place, ainsi que le plaisir de l’ombre sur le banc sous les arbres. Il peut voir la vitalité de la jeunesse, ses codes vestimentaires, ses postures, ses accessoires comme la Vespa.il peut aisément se reconnaître dans cette phase où chacun succombe à l’ennui, et pourtant il est impossible de quitter le groupe même une minute, de peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive ; un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Il reconnaît les sensations attachées à une promenade dans la campagne en pleine nuit (sans lampe de torche ni portable), la sensation unique de solitude à se promener de jour dans les chemins de campagne, l’agitation de la fête et du bal en soirée. À la fois, le dessinateur montre des éléments concrets que ce soit la nature ou les guirlandes de fanions accrochées aux arbres, à la fois il peut lire l’état d’esprit sur chaque personnage, il peut ressentir l’émotion dominante du moment. Il voit littéralement l’entrain et la joie de vivre de la jeunesse, ainsi que le comportement beaucoup plus en retenue des adultes. Il observe également les maladresses de ces derniers, ainsi que la force de leurs désirs, et leur pureté. Il ressent tout l’unicité et la bizarrerie de parler avec un berger dans la solitude de la nature, tout comme la personnalité agressive de l’Antoine, toujours avec un fusil et des pantalons militaires, avec il faut faire attention car l’Algérie lui a un peu dérangé la tête. Baudoin dispose déjà de cette capacité extraordinaire d’observation de chaque être humain, d’empathie, et de retranscrire sa personnalité par de simples traits noirs sur une page blanche.


L’auteur rend explicite le dispositif narratif dès le début du récit : Paul, un jeune homme revient dans son village d’enfance, à l’époque où il était adolescent, ou tout juste adulte, et le vieil homme sur le banc n’est autre que lui-même vers la fin de sa vie. Il reste le mystère du jeune enfant qui tourne le dos aux autres personnages, et qui semble tourné vers le lecteur, apparaissant régulièrement dans une case, même si le lecteur peut facilement deviner ce qu’il incarne. À l’évidence, le vieil homme attire l’attention du jeune homme sur ce que les années ont rendu précieux à ses yeux : la période dorée de cette amitié, de ces vrais amis, l’intensité des passions amoureuses, le plaisir de la chair qui peut en être déconnecté. Avec cette réflexion sur Josiane qui couchait avec la plupart des hommes : Elle a apporté tant de bonheur qu’elle aurait dû être canonisée. Josiane ! Ça c’était une belle fille pleine de vie et de santé. Eux se cachaient pour la voir. Elle, elle ne sa cachait pas beaucoup. Sa liberté et tous les ragots qui couraient sur elle les rendaient malades. Elle était magnifique. L’auteur dispose déjà de la maturité suffisante pour prendre du recul sur sa vie et pour s’adresser comme un vieil homme au jeune adulte qu’il a été, et vraisemblablement à celui qu’il est au moment où il réalise cette bande dessinée. Il lui prodigue ce conseil : Il aimerait que le jeune Paul prenne le temps de s’aimer un peu. S’aimer un peu, que lui le vieux puisse mourir moins idiot. Alors que les villageois suivent un cortège funéraire, l’un d’eux commente sur le défunt : Il se voulait original pourtant il finit dans le trou, comme tout le monde. Il n’a rien fait de sa vie. Sauf un roman. Le lecteur se dit que l’auteur avait quarante ans à ce moment-là, et qu’il s’interrogeait sur ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’alors.


Une œuvre de jeunesse d’Edmond Baudoin ? Certes cela fait dix ans qu’il dessine, mais seulement deux ou trois années qu’il réalise des bandes dessinées. D’un autre côté, il a déjà quatre décennies au compteur, et sa personnalité est bien affirmée. Sa personnalité graphique est encore en évolution tout en étant déjà très personnelle. Il raconte à sa manière tant visuellement que sur la base de souvenirs qui lui sont propres, un moment de réflexion sur le chemin déjà parcouru, sur ce qu’il en restera, la dernière phrase du récit étant laissée à l’enfant Paul ne disposant d’aucun recul et étant soumis aux lois de la nature les plus triviales. Une autre forme de relativisation.



mercredi 26 mars 2025

Les Fesses à Bardot

Le cinéma est une allégorie, mon cher Léonce. L’allégorie de la condition humaine !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario et les dialogues, épaulé par Gaël Séjouné, par ce dernier pour la mise en cases, en images et en couleurs, soutenu par le premier. Il comprend cent-cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Prologue : à Trougnac. Au volant de sa Renault 4CV, Conrad Knapp traverse une région boisée de la campagne française. Il s’arrête devant le panneau d’entrée de la ville de Trougnac, et il interpelle Fernand et Ginette, un vieux couple de paysans, leur demandant s’il y aurait par le plus grand des hasards, une salle de cinéma dans leur village. L’homme lui répond que Trougnac est un peu plus qu’un village, presque trois mille habitants, une équipe de foot et même une pharmacie. Presque, parce que tant qu’ils n’ont pas les trois mille, ils peuvent faire une croix sur la pharmacie. À la suite de l’intervention de son épouse, il explique au conducteur que Poil est le village d’à côté, qu’ils ne s’appellent pas des Poilus, qu’ils préfèrent être appelés des Pictiens, mais ça n’empêche pas les autres de les taquiner un peu, surtout aux matchs de football. Comprenant qu’il n’obtiendra pas de réponse à sa question, Knapp les plante là, et il entre dans le village. Chapitre un : Au café. Ayant avancé un peu dans la grande rue, Conrad Knapp hèle une jeune femme dans une jolie robe à pois blancs, avec un généreux décolleté. Il lui pose la même question : y aurait-il une salle de cinéma dans son village ? Elle répond avec le sourire que oui, c’est l’Éden, à l’Est. Elle ajoute : On ne peut pas le rater, il est juste à côté de l’église, ce n’est pas une grande salle, mais on peut y voir tous les films récents. Elle cite : Le beau serge, En cas de malheur, Maigret tend un piège. Il propose : Et ta sœur ? Et il dissipe le malentendu : il parle du film avec Pierre Fresnay. Elle ajoute que l’Éden c’est le duc qui l’a fait construire. Knapp se dit que ce trou a un duc.



Conrad Knapp pénètre dans le café des Sports, et se rend au comptoir, alors que les habitués continuent leurs discussions : sur le scandale du bikini, sur le fait qu’il n’y a plus que des films avec des femmes à moitié nues, et que la télévision est plus accessible, même s’il n’y a peut-être qu’une vingtaine de postes ici. Madame Garnier estime que les films ont une influence néfaste, en particulier quand on voit cette diablesse blonde se trémousser sur la table là, cette dévergondée, cette… Knapp intervient dans la conversation pour en énoncer le nom : Brigitte Bardot. Toutes les conversations s’interrompent d’un coup. Il continue : Avec également Jean-Louis Trintignant et Curd Jürgens, tourné à Nice et à Saint Tropez, interdit aux moins de seize ans à sa sortie une heure et trente-deux minutes de plaisir. Répondant à une question, il précise qu’il était sur le tournage. Il enchaîne en commandant une autre Suze. Simone indique à son mari Maurice Garnier qu’il est temps qu’ils s’en aillent, et ils sortent accompagnés par le curé.


Quand bien même il n’aurait pas identifié la pose dans la couverture (une évocation de l’affiche de En cas de malheur), le lecteur comprend rapidement que les auteurs rendent hommage au cinéma français des années 1950. La bande dessinée se compose de douze chapitres et d’un prologue, chacun comprenant une page de titre avec un extrait de dialogue, issu d’un film de cette époque. Il est ainsi fait mention de Les Vieux de la vieille (1960) de Gilles Grangier (1911-1996), La traversée de Paris (1956) de Claude Autant-Lara (1901-2000), Série noire (1955) de Pierre Foucaud (1908-1976), Roman d’un tricheur (1936) de Sacha Guitry (1885-1957), Un singe en hiver (1962) d’Henri Verneuil (1920-2002), Les grandes familles (1958) de Denys de la Patellière (1921-2013), Le petit monde de Don Camillo (1952) de Julien Duvivier (1896-1967), Et Dieu… créa la femme (1956) de Roger Vadim (1928-2000), L’auberge rouge (1951) de Claude Autant-Lara (1901-2000), En cas de malheur (1958) de Claude Autant-Lara (1901-2000), Ascenseur pour l’échafaud (1958) de Louis Malle (1932-1995). Si Brigitte Bardot n’apparaît pas dans le récit, Jean Gabin (1904-1976) y joue un rôle le temps d’un des chapitres. Le lecteur se rend compte que les auteurs intègrent d’autres hommages, par exemple les bons mots (Knapp faisant observer que : Alors comme ça ce trou a un duc…), ou une affiche du film Ni vu ni connu (1958) d’Yves Robert (1920-2002). Petite entorse aux références françaises, un homme à la scène de la populace criant vengeance dans le film Frankenstein (1931), de James Whale (1889-1957).



En fonction de sa culture dans ce domaine, le lecteur peut relever d’autres références au cinéma de ces années-là, par exemple le nom de l’auteur du scénario du film fictif Tout est bon à prendre : Pierre Bost (1901- 1975), scénariste entre autres de Le Diable au corps (1947), La Traversée de Paris (1956), La Jument verte (1959). Ou à d’autres éléments culturels (il finit par associer le prénom de la dame stricte, Simone, au nom de famille de son époux, prononcé un peu après, Garnier). Il peut aussi considérer ce récit seulement comme une comédie romantique dans la France de la fin des années 1950, ce qui lui enlève un peu de saveur. L’intrigue repose sur l’arrivée de ce jeune homme appartenant au milieu du cinéma et expliquant qu’il vient en repérage dans le village pour un projet de film dans lequel devraient tourner Brigitte Bardot et Jean Gabin. Forcément, ça éveille l’intérêt de la plupart des notables, des commerçants et des habitants. Dans le déroulé du récit, le jeune homme rencontre une douzaine d’habitants, tous emblématiques comme le maire, le curé, le patron du café, le responsable du cinéma et sa fille magnifique, le duc, l’aubergiste et sa fille, le boulanger, et quelques personnes très alléchées par la perspective d’avoir un petit rôle dans le film à venir. Chaque chapitre porte le nom d’un endroit différent et met en scène Conrad Knapp dans ses relations avec les habitants : Au café, Au cinéma, À la mairie, Au village, Au château, au téléphone, Au stade, Au bal, Au comité, À l’église, et enfin deux titres plus révélateurs de l’intrigue.


Le lecteur s’attache donc aux pas et aux démarches du sympathique jeune homme, bien fait de sa personne et bien mis. La politesse verbale est de rigueur, avec des phrases simples, dépourvues de toute vulgarité. Même les remarques sur les qualités du postérieure de l’actrice restent très respectueuses, simplement admiratives de son anatomie, sans que ledit cliché ne soit donné à voir au lecteur (ce n’est pas ce genre de bande dessinée). Les dessins relèvent d’un registre descriptif et réaliste. L’artiste sait croquer les visages, et reproduire les ressemblances avec de acteurs célèbres de cette époque. Il donne un air sympathique à chaque personnage, des expressions de visage parfois un peu appuyées, sans aller jusqu’à la caricature, relevant plus d’un registre naturaliste. Il effectue une reconstitution historique impeccable de la France de ces années-là, depuis le célèbre modèle de voiture de la 4CV, jusqu’aux tenues vestimentaires. Chaque page se lit avec facilité, dégageant une sensation agréable de bienveillance entre les différentes personnes, même quand elles professent des idées opposées sur un sujet, par exemple sur le cinéma.



D’une certaine manière, le lecteur se laisse porter par la gentillesse de la narration visuelle, sans y prêter forcément beaucoup d’attention. De temps à autre, il sent son regard ralentir pour prendre le temps de profiter d’un décor, ou d’une mise en scène. Julie resplendissante dans sa robe, le café des Sports plus vrai que nature avec son juke-box, sa table de billard et son zinc, les habitants marchant à la suite du maire dans la rue principale de Trougnac pour se rendre au bâtiment abritant le cinéma, les motifs du papier peint au mur de la salle de réunion de la mairie, le modèle du projecteur dans la salle technique du cinéma, le superbe château et sa décoration intérieure, le match de foot opposant Trougnac à Poil, la décoration apparaissant comme vieillotte de la chambre d’hôtel, la foule vengeresse se dirigeant vers le château de monsieur le duc, etc. Tout apparaît naturel, plausible et évident.


Cette narration fluide et sympathique finit par être victime de ses propres qualités : le lecteur sent bien que l’intrigue restera inoffensive, que les comportements intéressés des habitants sont montrés comme des réactions plutôt naturelles aux opportunités que le tournage d’un film dans leur ville fait miroiter, et même à la possibilité de voir en vrai Jean Gabin, et Brigitte Bardot. Le scénariste glisse quelques indices discrets (et faciles à repérer) pour attirer l’attention du lecteur sur un questionnement légitime. Et voilà. Pas tout à fait, le récit va plus loin qu’un simple hommage élégant et fidèle à l’esprit des films de cette époque. Quelques rares voix s’élèvent pour s’opposer au tournage du film à Trougnac. Ce qui conduit Monsieur le Duc à exprimer son avis sur le cinéma, en tant que forme d’expression artistique. Il s’exprime ainsi : Mais, le cinéma ! ça, c’est stimulant ! Oui, il est universel ! Parce qu’il permet à chacun, peu importe sa condition, de s’identifier à ses héros, et de rêver d’être quelqu’un d’autre. Le cinéma possède cette intelligence de pouvoir refléter la conscience des hommes, puis de la dépasser pour s’approcher du mythe, d’arrêter le cours du temps, de le remonter, voire de le deviner, et de procurer au plus vieux des spectateurs, la douce sensation d’être redevenu un enfant, de sonder la cruauté de la création, d’indigner, d’interroger, de s’évader, de faire rire, rêver, pleurer, réfléchir. Le lecteur est alors amené à reconsidérer cette histoire en intégrant cette façon de voir les choses, ce credo.


Un hommage enamouré au cinéma français des années 1950. Les auteurs réalisent un récit dont leur admiration pour ce cinéma imprègne chaque page, avec une réelle reconnaissance, une réelle compréhension de ses spécificités. Le lecteur se retrouve transporté comme par enchantement dans une petite ville de province, aux côtés de Conrad Knapp effectuant un repérage pour le prochain film de Bardot & Gabin. Il se trouve rasséréné par l’accueil bienveillant et généreux des habitants, par les étoiles dans leurs yeux à l’idée que le cinéma vienne à leur commune. Il s’immerge dans cette évocation intelligente, qui en restitue l’esprit. Une autre époque, plus insouciante.



jeudi 30 juin 2022

La Loterie

Loterie en juin, abondance de grains


Ce tome contient une histoire compète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2016. Il s’agit de l’adaptation d’une nouvelle du même nom La loterie (1948) écrite par Shirley Jackson (1916-1965), et adaptée par son petit-fils Miles Hyman, pour le scénario, les dessins, les couleurs. La traduction a été réalisée par Juliette Hyman. Il commence avec une courte introduction de l’auteur remerciant les personnes grâce à qui ce projet a pu être mené à bien. Il se termine avec un trombinoscope des douze principaux personnages, un article comprenant sept illustrations pleine page, et un texte de huit pages, rédigé par Hyman, évoquant le seul souvenir qu’il reste à l’auteur de sa grand-mère, quelques éléments biographiques sur l’écrivaine et la description de la réception de sa nouvelle par le public, ainsi que sa postérité dans la culture américaine. Sans oublier la dédicace de Stephen King pour son roman Charlie (1980) : À la mémoire de Shirley Jackson qui n’a jamais eu à hausser la voix.


Dans un petit village du cœur des États-Unis, alors que la nuit tombe, une voiture aux phares allumés avance tranquillement dans la rue principale. Elle roule à vitesse réduite, passant devant les maisons aux fenêtres éteintes, et arrive devant le magasin vendant du charbon, dont les lumières sont encore allumées. Harry Graves coupe le moteur et éteint les phares. Il sort de son véhicule et reboutonne sa veste. Il va taper au carreau du magasin. Joe Summers lève la tête, va prendre les clés à côté de la photographie de son épouse, au pied du calendrier qui indique la date du 26 juin. Il ouvre la porte. Les deux hommes se saluent en se serrant la main, Harry ayant retiré son chapeau. Il le pose sur une table et il retire sa veste, puis il emboîte le pas à Joe qui entre dans la réserve et allume la lumière. Ils regardent tous les deux une boîte un peu usagée posée sur l’étagère la plus haute. Joe monte sur une chaise pour l’attraper, et Harry aide à la porter pour déposer cette urne sur la table, avec une ouverture ronde sur le dessus.



Joe et Harry vident un sac en papier sur la table : il contient des petits morceaux de papier blanc, tous de la même taille. Avec un air grave, ils les plient soigneusement en deux, avec application pour que chacun présente la même forme. Une fois cette tâche terminée, Joe en prend un qu’il place entre eux. Harry s’en saisit et noircit un cercle au milieu d’une des deux parties, avec un crayon noir. Il montre le résultat à Joe, et replie le papier de sorte que le cercle soit à l’intérieur. Tous les papiers sont remis dans l’urne. Joe met l’urne dans le coffre-fort, sous le regard d’Harry, et il verrouille le coffre-fort. Les deux hommes remettent leur veste et s’apprêtent à partir. Joe jette un coup d’œil à l’horloge : minuit dix. Il se tourne vers l’éphéméride et enlève la page du vingt-six pour faire apparaître celle du vingt-sept juin. Le lendemain matin, Tessie Hutchinson passe le balai et jette un coup d’œil par la fenêtre : son époux Bill est en train de couper du bois dehors. Ce matin est clair et ensoleillé.



Soit le lecteur connaît déjà la nouvelle et il s’attache à découvrir comment le petit-fils l’a adaptée, soit il découvre l’intrigue. Il commence par observer la très belle couverture avec cette urne qui va être déposée sur la table. Puis il découvre l’entrée du village à la nuit tombante, avec les maisons et la route qui semble encore en terre. Les couleurs sont foncées pour l’ambiance nocturne, de type pastel ou crayons de couleur, apportant une texture soutenue à chaque surface, ainsi que nuances qui transcrivent des surfaces présentant des irrégularités comme dans la réalité. Il prend le temps d’apprécier le paysage. L’artiste donne beaucoup de place aux illustrations : sur 136 pages de bande dessinée, il y a sept dessins en pleine page, huit dessins en double page. Le lecteur observe quarante-et-une pages muettes, sans aucun mot, et une dizaine de plus avec seulement un mot ou deux. Le lecteur constate que les pages se tournent rapidement : une narration à la fois dense, à la fois aérée, presque décompressée. De grandes cases, souvent de la largeur de la page, un maximum de quatre par page, plus souvent deux ou trois.


Le lecteur peut donc jeter un coup d’œil rapide à chaque case et tourner aussitôt la page pour lire à une vitesse soutenue afin de découvrir le fin mot de l’histoire. Il se rend vite compte que paradoxalement les grandes cases et la faible densité en mots l’incitent à prendre son temps, à profiter du paysage, à regarder les personnages. De fait, les couleurs viennent compléter les dessins, évitant que dans certaines cases, un élément ou deux paraissent un peu naïfs ou pas tout à fait assez consistant. Au contraire son regard est attiré par des éléments visuels : la façade d’une maison en planches de bois peintes en blanc, le commodo de la voiture avec le levier de changement de vitesse au volant, le modèle de pompe à essence attestant de l’époque à laquelle se déroule récit (dans les années 1930 ou 1940), les bretelles de Harry et leurs attaches caractéristiques, le bois de l’urne, le modèle de coffre-fort, une batte et un gant de baseball, les plants de maïs, un silo, une montre à gousset, une cafetière, les modèles de pantalon, de robe, etc. Il s’attarde sur le visage des personnages, souvent fermés ou peu expressifs. Il prend le temps de comparer la famille Overdyke et la famille Percy, représentées en vis-à-vis comme dans un portrait de face l’un en page 88 et l’autre en page 89. Il pense à la fois au tableau American Gothic (1930) de Grant Wood (1891-1942), à la fois à la représentation iconique de l’Amérique dans les tableaux de Norman Rockwell (1894-1978) mais sans la joie de vivre associée. L’artiste montre des individus sérieux, impliqués dans ce qu’ils font. Il éprouve à la fois la sensation d’une lecture facile et rapide, à la fois une satiété visuelle peu commune, le sérieux des personnages colorant l’histoire qui en devient elle aussi sérieuse.



S’il ne connaît pas le fin mot de l’intrigue, le lecteur se rend compte que cette narration essentiellement picturale a également pour conséquence de l’inciter à prêter attention à tous les détails, car il ne peut pas savoir lesquels seront signifiants pour le récit. L’urne ? Oui bien sûr. Les bretelles ? Peu probable. Tessie Hutchinson entrant dans la salle de bain et prenant un bain pour une séquence de quatre pages ? Sûrement, mais pour dire quoi… Il se produit alors un effet tout aussi étrange que pour la facilité de lecture de dessins : chaque événement, chaque accessoire relève de la banalité de la vie quotidienne, pourtant il est certain qu’ils apportent leur pierre à l’édifice, qu’ils ont un sens au regard de l’histoire. Le lecteur sent bien que sa lecture devient plus participative, qu’il s’interroge sur ce à quoi il doit accorder de l’importance, sur ce qui est signifiant, ce qui confère à cet album une dimension ludique pour assembler les pièces du puzzle, car un drame va survenir, c’est sûr. En fait, il assiste à un quasi-reportage en temps réel, sur une tradition collective, appelée la Loterie, à laquelle tous les habitants du village participent. En passant, il est question de villages qui auraient abandonné cette tradition, et de la bêtise que c’est.


Le dossier en fin d’ouvrage expose l’impact qu’eut cette nouvelle, l’avalanche de courriers reçus par l’autrice et son éditeur, soit de colère, soit d’incompréhension, soit de lecteurs ayant la conviction que l’histoire était basée sur des faits réels. En découvrant la scène finale, le lecteur prend conscience que Miles Hyman a joué franc jeu avec lui et qu’il a tout montré depuis le début, laissant présager la nature du dénouement. En fonction de son degré d’implication dans sa lecture, le lecteur dispose d’une vue globale sur ce qu’il vient de se dérouler, ou il peut revenir en début, feuilleter rapidement les pages et relever quelques phrases qui rétrospectivement en disent long. Il relève : À quoi bon changer les choses maintenant ? Ça n’aurait aucun sens. C’est le thème de la tradition séculaire, mais en même temps les pages 54 à 62 évoquent quelques évolutions dans cette pratique et se terminent sur la phrase : Mais avec le temps, cela avait aussi changé. L’autrice s’amuse à pointer du doigt que ce respect des traditions perpétue un rituel qui n’est en fait pas immuable. Plus loin, le vieux Warner évoque le fait que c’est sa soixante-dix-septième loterie et que : À écouter les jeunes, rien n’est assez bien pour eux. Bientôt ils voudront vivre dans des grottes, plus personne ne travaillera. Mais ils ne tiendront pas longtemps comme ça. Ou encore : Les gens ne sont plus ce qu’ils étaient. La tradition séculaire semble s’opposer au désir de changement de la jeunesse, mais en fait celle-ci participe de son plein gré à la loterie, sans velléité de la remettre en cause.



L’horreur du dénouement, de la raison d’être de la loterie atteint le lecteur de plein fouet, en particulier le comportement de la foule où tout le monde participe, sans état d’âme. Mais en y repensant, il se demande si la préparation par Joe & Harry, en toute connaissance de cause, n’est pas encore plus monstrueuse. Ou le fait qu’il existe des règles très précises pour le tirage au sort : que faire en cas de plusieurs familles habitant sous le même toit ? La loterie est institutionnalisée, codifiée par des règles connues et acceptées par l’ensemble de la communauté. Le conformisme des individus composant cette communauté est d’une uniformité terrifiante et sidérante : aussi bien de se soumettre de son plein gré à cette cérémonie, aussi bien d’en accepter l’issue quel que soit l’âge de l’individu tirant le papier avec le point, ou encore son acceptation par les jeunes générations dont l’élan naturel de changement ne va pas jusqu’à la remise en cause de cette pratique qui lie la communauté. Le récit se termine sur un dessin en double page : l’entrée de la ville depuis la route en terre, avec le même cadrage que le dessin en double page d’ouverture du récit, mais à midi au lieu d’être en fin de soirée. Le cycle est arrivé à son terme, et un autre cycle peut commencer à l’identique, la loterie se perpétuant d’une génération à l’autre, semblant immortelle pendant que les êtres humains vivent et meurent.


Cette adaptation d’une nouvelle est remarquable en tout point. La narration visuelle est incroyable, riche et dense, les cases étant rapidement assimilées par le lecteur ce qui l’amène paradoxalement à lire moins vite. L’intrigue est respectée à la lettre, tout en aboutissant à une véritable bande dessinée, et pas à un texte illustré tant bien que mal. La force du récit est intacte, et il reste tout autant dérangeant.