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mardi 26 mai 2026

La nouvelle Arcadie

C’est pénible de voir une terre si stérile, si vide, tellement sans vie…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Juanjo Rodriguez J. pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte cent-quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de cinq pages revenant sur le casting du récit, présentant la quinzaine de personnages constituant la famille Nomdedieu.


Quelque part sur une petite route dans le sud de la France qui mène à la mer, un jeune homme vient de descendre de sa petite voiture qui est tombée en panne, et il marche en direction de Chagrin-sur-Mer, qu’un panneau de signalisation indique à dix kilomètres. Il est accompagné par le chant des grillons. Tout en avançant sous le soleil, il se répète mentalement ce qu’il fait là : Titan Universal Entreprises lui a confié la direction de l’opération Arcadie. L’entreprise a foi en son lui, son nouvel employé le plus prometteur. Aucune dépense n’a été épargnée – voiture de société dernier modèle comprise – pour garantir le succès de cette opération. Le jeune homme marche d’un bon pas, commençant à répéter son texte promotionnel : La prospérité frappe à la porte… Blablabla… Une pluie de richesses est sur le point d’irriguer les terres… Blablabla… Il continue de marcher, et soudain un cycliste arrive montant en danseuse. Foiemangé lui tend un prospectus pour se signaler et lui demander de l’aide. Le vélo file, prenant le prospectus au passage, sans s’arrêter. Le représentant entend un rire derrière lui, il se retourne et voit passer une jeune femme dénudée dans les bois, poursuivie par un homme avec un embonpoint dans le plus simple appareil. Il tente de leur parler, mais ils poursuivent leur activité sans lui prêter d’attention.



Prométhée Foiemangé décide de descendre vers la mer en coupant à travers bois. Il est pris par surprise par un lapin, puis un coup de fusil dont la balle vient se loger sous ses pieds. Il choit par terre. Un chien arrive et saute par-dessus lui. Une jeune femme à la mine sévère apparaît, avec un fusil encore fumant à la main, l’accusant d’avoir fait fuir le gibier. Il lui demande comment gagner Chagrin-sur-Mer. Elle répond de manière caustique que le nom lui-même l’indique : Chagrin est sur mer, et il est sur une montagne. Quel est le bon chemin pour atteindre la mer depuis une montagne ? Il descend de manière peu assurée la pente, et finit les quatre fers en l’air, sa sacoche s’ouvrant et répandant ses prospectus à terre, alors qu’il découvre devant lui la belle anse maritime figurant en illustration, toujours au son des grillons. Sous un chaud soleil, Foiemangé pénètre dans la ville qui semble désertée. Il se rafraîchit à la fontaine. Il voit passer un hibou qui va se poser sur une corniche de la mairie. Il s’y rend et lit le panneau : Pour toutes démarches, rendez-vous au bureau de poste, le dernier mot étant barré et remplacé par Bar. Ce dernier est juste en face et il y entre, demandant à la cantonade si l’on peut lui indiquer les heures d’ouverture de la maire. Les réponses sont moqueuses. Il se reprend et demande où il pourrait trouver le maire.


Un petit village de bord de mer, dans le sud de la France, le soleil, la montagne, des habitants sympathiques au comportement parfois bizarre, un environnement hors du temps où on a le temps de vivre. Le lecteur ressent la sensation de s’immerger dans un récit à teneur nostalgique des plus réconfortants, un jeune homme plein d’entrain promouvant la modernité, se faisant le promoteur d’un projet immobilier de grande ampleur qui va certainement ravager le littoral. Ce qui contraste et même s’oppose à la douceur de vivre, à la communauté intégrée dans un environnement naturel, à une forme de tolérance et de bienveillance entre habitants qui se connaissent tous, une vie de village harmonieuse. Un point de départ qui peut faire penser à la démarche de Conrad Knapp dans le village de Trougnac, racontée dans Les Fesses à Bardot (2025) de Philippe Pelaez & Gaël Séjourné. Le dessinateur s’y entend pour emmener le lecteur dans ce petit coin tranquille : la page d’ouverture avec l’horizon d’un ciel dégagé, la mer étale d’un bleu scintillant, la route de montagne, la présence du lapin, le bruit des grillons. La découverte en surplomb du village et de sa plage protégée dans une grande crique. Les premiers pas dans la ville, en toute tranquillité, sans un chat en vue, avec les toits de tuile, la fontaine d’eau fraîche, les stores baissés aux fenêtres pour limiter à la chaleur à l’intérieur, le sympathique troquet qui accueille tout le village.



Dans un premier temps le lecteur s’investit dans cette histoire de projet immobilier, de jeune homme débarquant dans un petit village tranquille, avec comme mission de convaincre ses habitants de vendre au promoteur. Le lecteur se laisse prendre par cette intrigue gentillette, du moins le suppose-t-il, car tout laisse à penser que le projet ne remportera pas l’adhésion de tout le monde, et que l’employé ressortira grandi de cette mission, avec peut-être un message convenu sur les méfaits du progrès vu comme une colonisation capitaliste, et la douceur de vivre d’une époque révolue dans un coin épargné. Il se trouve très sensible au travail sur les couleurs, cette façon de rendre compte de la luminosité des journées ensoleillées, de la fraîcheur de l’ombre protectrice de la pergola sur le restaurant en terrasse de l’hôtel de Lampes, le doux scintillement de la mer, le bleu gris de la nuit calme avec une luminosité encore significative. Il apprécie que l’auteur sache ménager des pages sans un mot, dans lesquelles les dessins portent toute la narration, environ au nombre de vingt-cinq. L’artiste se montre attentif aux détails : l’urbanisme de la ville, son architecture du coin adaptée à la chaleur, les tenues vestimentaires, la personnalité graphique de chaque individu, le rythme avec un nombre de cases qui augmente lors des discussions à plusieurs pour en montrer leur vivacité. Sans grande surprise, le jeune Foiemangé joue sur la cupidité des habitants pour leur faire accepter le projet : que ce soit le pécule qu’ils vont retirer de la vente, ou l’attractivité économique dans laquelle ils auront des emplois de choix bien rémunérés. À l’évidence le lecteur contemporain y entend d’autres messages, à commencer par une exploitation économique bien rôdée. D’ailleurs l’un des personnages le dira de manière explicite : il est pour le progrès… comme tous les gens réunis ici… mais pas à n’importe quel prix. Ce que Titan Universal Entreprises veut, sous prétexte du progrès, c’est que les Chagrinois cessent d’être des paysans, pour devenir des consommateurs dans un marché contrôlé par Titan et d’autres comme Titan. Les Chagrinois sont pauvres maintenant, mais Titan les veut pauvres et dépendants.


Le lecteur plus attentif aura eu le regard attiré dès la couverture à la fois par le nom Arcadie, à la fois par la partie supérieure de l’image. L’Arcadie peut s’entendre comme une utopie, une terre idyllique pastorale et harmonieuse, c’est-à-dire un état qui relève plus du conte que d’une réalité.et puis il y a les douze membres de la famille Nomdedieu qui regarde Foiemangé en train de se noyer, avec un temple grec en arrière-plan… étrange. D’ailleurs les noms sonnent étrangement également : Foiemangé, Nomdedieu. Et puis en page onze, un hibou guide le personnage vers la mairie, un animal symbole de la sagesse. En page vingt-et-un, une statue d’Atlas portant le monde sur ses épaules se trouve devant le siège social de Titan Universal Entreprises. Le hibou réapparait en page vingt-cinq, à nouveau pour guider le jeune homme. La jeune femme surnommée Intello lit des classiques grecs et romains. Foiemangé est invité à un événement festif qui aura lieu au coucher du soleil de vendredi, pour le solstice d’été. Et puis ce prénom : Prométhée… L’apparence des membres de cette famille est tellement bien conçue, qu’elle participe à entretenir le doute dans l’esprit du lecteur, sur la réalité de cette mythologie, et son degré de matérialisation dans le récit. Il est possible que cette composante lui apparaisse trop ténue ou au contraire trop concrète, qu’il l’ait préférée plus incarnée ou plus métaphorique.



Pour autant les deux dimensions, projet immobilier et mythologie, s’entremêlent dans une intrication complète, l’intrigue dépendant des deux, et se résolvant au travers des deux. L’auteur reprend les rivalités et les relations de cette famille et les transposent dans cet endroit au début des années 1960. Fidèle à son rôle, Foiemangé se tient devant la famille et leur demande s’ils sont bien qui ils sont, s’ils ont autant de pouvoir, pourquoi ne les ont-ils pas déployés. Il fait le constat qu’ils n’ont même pas levé le petit doigt pour l’arrêter, et il se demande qui il peut être pour s’être démené pour eux. Charge au lecteur de savoir ce qu’il veut faire de cela, ou plutôt l’auteur lui laisse la liberté de choisir. La présence de dieux transforme le récit en une fable, et le dossier de présentation des personnages en fin de volume explicite l’interprétation qu’en a fait l’auteur. En particulier pour Prométhée qu’il décrit comme un malin plein de vie, et aussi naïf, un individu qui cherche ce qu’il considère comme le bien commun, en étant prêt à utiliser des méthodes éthiquement discutables. Avec un regard contemporain, le lecteur peut aussi considérer ses actions comme une mise en scène de la tragédie des biens communs, vu sous un angle écologique.


Une histoire qui commence comme un récit nostalgique, un promoteur poussant pour la création d’un complexe touristique démesuré dans un petit village qui s’en trouvera défiguré. Une narration ensoleillée et sympathique, faisant exister ces décors et ces personnages, avec doigté et bonne humeur. En fonction de sa perspicacité, le lecteur détecte plus ou moins rapidement la deuxième composante, l’histoire versant alors dans la fable, chaque membre de cette famille incarnant une aspiration humaine ou un rôle social. L’auteur choisit de donner le mot de la fin à Woody Allen : Si Dieu répare tout, l’homme n’est pas responsable de ses actes.



jeudi 7 mai 2026

Les Révoltés

Et les souvenirs et les regrets se sont éveillés au frottement de l’aube.


Cette intégrale regroupe les trois tomes initialement parus en 1998, 1999 et 2000, ainsi qu’une histoire courte de seize pages qui met en scène le personnage principal de la série. Elle a été publiée en 2008, dans le cadre d’une opération plus vaste de réédition en intégrales des œuvres de ce scénariste chez cet éditeur. La bande dessinée a été réalisée par Jean Dufaux pour le scénario, et par Marc Malès pour les dessins et les couleurs. Le premier tome comporte quarante-sept planches, le second quarante-six et le troisième quarante-six également. L’intégrale débute avec une introduction du scénariste d’une page, écrite en septembre 2008, dans laquelle il évoque sa frustration à ce que les Révoltés soit initialement paru en trois tomes, alors qu’il l’a écrit comme un récit complet, un roman graphique. Et il rend hommage au travail accompli par le dessinateur qui non content d’assumer un tel chantier, l’amplifia.


Oiseaux de proie, d’acier, qui attendent dans un bruit d’enfer. Leurs becs frappent sans relâche les résolutions passées, cette suie noire qui encrasse les âmes. Dans un champ d’immenses derricks, Jimmy conduit sa voiture à fond, tout en picolant à même le goulot de sa bouteille. Il enfonce la pédale de l’accélérateur à fond. Il entre dans la forêt, forêt peuplée de cauchemars, de monstres avides de le croquer… Chouette ! Il s’amuse enfin ! Il lâche le volant, plus la peine d’y toucher, la voiture sait où elle doit te conduire… Il a bourré le coffre arrière d’explosifs. Il veut un vrai feu d’artifice comme au temps de son enfance, un temps où les oiseaux noirs ne croassaient pas encore à la fenêtre de sa chambre… Et il pousse son dernier cri… Son nom à elle arraché à son cœur…



James B. Sterling. Fils du millionnaire Oliver Partridge Sterling et de Oona de Beurs. Une sœur Blanche. Études interrompues à Baltimore Institute of Technology. Scandale étouffé après intervention de Mrs de Beurs. Remise d’un chèque d’un million de dollars à l’Institut. Membre du conseil d’administration de la Sterling Oil Co. Fondé de pouvoir de la De Beurs Bank of Atlanta. Démobilisé pendant la guerre pour troubles nerveux. Marié à Patsy Kleinberg. Divorcé. Pas d’enfant. Mort dans un accident de voiture, le 23 juillet 1951. Manhattan, Waldo Harland est réveillé par la sonnerie du téléphone. À l’autre bout, une voix lui annonce la mort de Jimmy. Comment ? Accident de voiture, lui est-il répondu. Il raccroche. Pendant quelques secondes, le monde s’arrête de tourner. Sa chambre grince sur son axe, tout va s’écrouler. Faut qu’il sorte. Dehors, il grille une cigarette. Il est seul. L’aube se lève, la journée sera chaude. Une journée sans Jimmy. Il ne parvient toujours pas à y croire. Soudain, il sait ce qu’il doit faire : il faut qu’il contacte Blanche. Une voiture s’arrête devant lui et il se lève des marches du perron sur lesquelles il était assis. Depuis le siège de conducteur d’une magnifique décapotable, Bellita Bonney lui demande de lui faire un café. Elle en a besoin.


La couverture ne laisse pas beaucoup de doute : un polar servi bien noir ! Et certainement un peu glauque également. La deuxième planche mentionne l’année du suicide de Jimmy : 1951. À la fois dans le récit et dans les images, le lecteur peut relever les marqueurs de l’époque : les belles américaines (les voitures), les tenues vestimentaires (les costumes élégants de ces messieurs et les robes de ces dames), le champ de derricks, la cigarette très présente, jusqu’à l’apparition d’Errol Flynn (1909-1959) dans l’histoire supplémentaire, ou encore la mention de Katharine Hepburn (1907-2003). Tout du long du récit, le lecteur peut également relever les artefacts propres à une facette de la mythologie des États-Unis. En vrac, : des bottes en peau de crocodile, le pétrole, les théâtres et les salles de cinéma de Broadway, les tripots, les trains interminables passant dans des paysages naturels magnifiques et transportant des hobos, l’argent omnipotent, la richesse matérielle au travers de son hydravion personnel (magnifique amerrissage dans une zone naturelle boisée et montagneuse), les initiales du magnat sur tous les wagons (OPS pour Oliver Partridge Sterling), la présence des armes à feu, la chanteuse de jazz ou de blues, la pêche à la dynamite dans un lac, le diner routier avec ses hamburger, le racisme, les affrontements brutaux lors d’une charge de la police, les petites villes de l’Ouest, les risques de l’activisme syndicaliste, etc. À l’évidence, les auteurs rendent hommage à cette mythologie qui leur est familière.



Cette mythologie nourrit l’intrigue : un jeune homme issu d’une classe défavorisée et d’une famille violente (sa mère a tué son père devant ses yeux, puis elle est morte étouffée par l’amante), qui s’intègre de manière inopinée dans une riche famille, dont les jeunes adultes ont des comportements déviants rendus possibles par la richesse à leur disposition. L’artiste se trouve à l’aise quel que soit l’environnement. Il les représente dans une veine descriptive et réaliste avec un haut niveau de détails, ce qui donne une reconstitution historique tangible, plausible et très concrète. En fonction de ses inclinations, le lecteur s’attache et en savoure une composante ou une autre, et vraisemblablement plusieurs. La première case, de la largeur de la page, met en valeur ce champ de derricks, avec un beau ciel chaud. En planche cinq, Harland marche tranquillement dans une rue pavée de New York, avec une vision des immeubles massifs. L’arrivée du train de marchandise dans une zone de déchargement fait apparaître la perspective interminable des wagons, qui contraste totalement avec le wagon privé isolé sur une autre voie de la famille Sterling. Puis le lecteur ressent le plaisir ineffable des grands espaces naturels avec l’amerrissage de l’hydravion privé, ou plus tard l’isolement de la barque isolée sur le même plan d’eau et la baignade dans le plus simple appareil, la multitude de patineurs sur le Wollman Rink de Central Park à New York, un champ de neige s’étendant à perte de vue, ou encore une fuite éperdue à travers champ, etc.


Le lecteur peut être plus sensible à des éléments urbains ou des intérieurs. L’aménagement de la cuisine du petit appartement newyorkais de Harland, la table de poker dans un tripot, l’opulente propriété des Sterling semblant être la célèbre Fallingwater House de l’architecte Frank Lloyd Wright (1867-1959) en Pennsylvanie avec le placard à fusils du patriarche ou la petite cabane plus rustique dans les bois, la chambre spartiate de l’établissement dans lequel Blanche a été internée, la piscine de la demeure d’Oona de Beurs, la salle de restaurant huppé et hors de prix, les champs de course, etc. L’implication de l’artiste se situe au plus haut niveau tout du long de l’ouvrage, assurant une immersion de tous les instants pour le lecteur. La narration visuelle emmène avec elle le lecteur dans ce qui se semble être un reportage sur le vif, avec des prises de vue adaptées à la nature de chaque séquence. Il peut aussi bien s’agir d’une succession de cases montrant différents instants d’une même scène de façon factuelle, sans effet particulier, que de cadrages appuyés ou resserrés pour un instant crucial ou dramatique. L’artiste joue discrètement avec les aplats de noir : ceux-ci pouvant jouer le rôle d’ombres portées naturalistes, ou parfois gagner un peu en consistance pour souligner un moment plus noir, des pensées sombres, un geste destructeur. Le lecteur remarque également que le dessinateur utilise parfois un effet de type objectif fisheye, pour montrer d’une part que les émotions amplifient tout et aussi que l’environnement des personnages s’étend bien au-delà de ce qu’ils conçoivent.



Un polar bien noir : oui, il y a de cela. Au fur et à mesure, il apparaît que la démarche des auteurs participe d’un hommage à une culture qui les a marqués, les a nourris, qu’ils ont perçue comme une mythologie. De ce fait, il y voit d’abord un exercice de style : faire ressentir au lecteur ce qui leur a plu dans cette forme de littérature, dans cette forme de cinéma (plutôt la deuxième option car le récit contient des références cinématographiques, et le personnage principal est un scénariste pour le cinéma et le théâtre). Pour autant, la dimension polar est également présente. Le rapport de force social se fait sentir : dans la domination exercée par le patriarche et magnat sur sa fille et sa femme, dans sa façon de considérer les autres comme des laquais jetables, et aussi dans son incapacité totale à s’occuper de son fils d’une manière ou d’une autre. Et encore dans sa volonté à mettre la main sur l’enfant de sa fille pour l’avoir sous son contrôle également. Il ressort également cet état d’esprit si particulier dans les polars de cette époque : les personnages principaux ont conscience de vivre dans une société dont les règles sont truquées, qu’ils ne pourront pas changer, sans qu’il leur soit possible pour autant de se résigner à l’injustice. Les auteurs jouent avec ce sentiment d’injustice, à commencer par le titre : Les révoltés. Ils prennent l’attente du lecteur à contrepied, car le premier révolté est le fils de famille riche à la conduite irresponsable de bout en bout, un rebelle sans cause. Ce choix semble vouloir tourner en dérision l’idée même de révolte. Le comportement de révolte de ce privilégié est entièrement autocentré, sans velléité aucune de remettre en cause l’ordre établi. Elle naît de la souffrance de l’inadéquation personnelle à sa situation sociale. Toutefois, le lecteur peut conserver à l’esprit cette notion de révolté, et identifier en quoi le comportement de Waldo Harland comporte sa part de révolte, dépourvue de grandiloquence, très pragmatique, quelle part d’humanisme il conserve, comment elle s’exprime et ce qu’il accomplit qui est en son pouvoir.


Un polar aux États-Unis dans les années 1950, avec un scénariste issu d’un milieu modeste essayant de survivre à l’argent et à la folie d’une riche famille. Une narration visuelle extraordinaire par la qualité de sa reconstitution, par sa capacité à assimiler et tirer le meilleur parti de la mythologie visuelle de cette époque et de ce pays. Un scénario alambiqué comme il se doit pour un roman policier de ce genre, respectant les codes à la lettre. Une intrigue utilisant les artifices du genre avec respect et compétence… Et en creux, une histoire plus personnelle, une révolte qui ne participe pas du spectacle, nourrie par des valeurs morales pragmatiques. De la belle ouvrage.



mercredi 8 avril 2026

Civilisations - Crète

La femme conduit, l’homme la suit.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Simona Mogavino pour le scénario, Carlos Gómez pour les dessins, et les couleurs ont été réalisées par Lorenzo Pieri & Luca Saponti. Il comprend cent-dix-huit pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, intitulé : Pour aller plus loin, rédigé par la scénariste, dans lequel elle aborde les fouilles réalisées dans le site archéologique Akrotiri enseveli sous les cendres d’une éruption volcanique sur l’île de Santorin, l’exploration de ce site et sa société matriarcale, la symbolique du serpent dans la société minoenne, les mythes et les personnages du récit pour Pasiphaé, Minos, Dédale, Ida, Akoto, Costa.


À Saqqarah, en Égypte, dans la deuxième année de règne de Sobekhotep IV, vers 1630 avant JC, deux prêtres viennent d’achever un rituel astrologique. Celui qui a manipulé la pierre est exténué, comme si son tout son être s’était échappé de son enveloppe corporelle pour se disperser dans le cosmos. Il explique à l’autre que cette pierre possède sa propre vibration énergétique, très puissante, qui altère les flux de vitalités des organes du corps et les amplifie, c’est pour ça qu’ils vivent si longtemps. Demain, les énergies de leur corps et du cosmos retrouveront leur harmonie et leur équilibre. Il poursuit : ils doivent d’abord laver la pierre à l’eau courante pour lui retirer la négativité quelle a assimilée, après quoi ils l’exposeront à la lumière de la pleine Lune toute la nuit… Elle a besoin de se recharger. Plus haut, le scribe Ipou-Our note les divinations catastrophiques du grand prêtre.



À quelque temps de là, un navire s’apprête à aborder dans le port de Théra, avec à son bord Barsalas et Deseux. L’arrivée du premier est vite remarquée par l’administrateur Nestor du palais de Knossos, et par un simple pêcheur nommé Costa. Ce dernier prend Barsalas pour l’accueillir, pour fêter son retour après tant d’années d’absence. Par maladresse, un homme en train de charger de lourdes jarres, fait tomber une amphore qui se brise à terre. Nestor s’emporte car le clan des potiers refuse d’en fabriquer davantage, d’ailleurs il doit en parler à Ida, et cette fois elle devra lui obéir. En entendant prononcer ce nom, Barsalas se renfrogne un peu. Son ami lui explique que maintenant c’est elle qui dirige le clan des potiers car sa mère est trop vieille et aveugle. Mais malgré sa cécité, elle voit encore la déesse et les informe des avertissements des dieux. Barsalas prend congé de son ami, car il veut montrer la ville à Deseux, son protégé. Chemin faisant, il reconnaît Aranare, un superbe athlète et le salue, l’autre lui expliquant qu’il est le nouveau maître du gymnase du clan des potiers. Un autre navire s’apprête à accoster avec à son bord une figure encapuchonnée, Xenocide, qui a lui aussi reconnu Barsalas. Dans le grand atelier des potiers, Ida explique à sa fille Marita que les clients veulent des motifs traditionnels, et qu’elle ne veut pas peindre des taureaux.


Le lecteur ressent rapidement qu’il s’agit d’un ouvrage dense nécessitant du temps de cerveau disponible, ou en tout cas un petit effort d’attention supplémentaire pour assimiler toutes les informations présentes dans chaque page. L’introduction se déroule en Égypte, sans rapport direct avec la suite. Le lecteur se rend compte en cours de route de l’identité réelle du personnage se faisant appeler Barsalas, et de son lien avec la mythologie. Les spécificités de la société minoenne apparaissent au fil des conversations et des situations, de manière organique, sans exposé structuré. La distribution comprend une quinzaine de personnages intervenant plus ou moins régulièrement, chacun avec leur rôle dans la société, et leurs objectifs propres. L’action se déroule sur deux sites différents, Santorin et la Crète. L’ouvrage regroupe deux actes, chacun aurait pu former un tome à lui tout seul. Le récit joue avec la mythologie, offrant une variation personnalisée, sans rappeler la version communément admise. Les dessins s’inscrivent dans un registre réaliste avec un niveau de détails très élevé, donnant parfois la sensation de photoréalisme, une démarche de reconstitution historique très impressionnante dans sa minutie, avec des cases demandant également de prendre le temps de les regarder, de les lire pour assimiler toutes les informations qu’elles contiennent. Cela peut demander un temps d’adaptation pour ajuster son mode de lecture, pour prendre consciemment le temps de s’attacher aux détails d’une coiffure pour distinguer différents personnages féminins, par exemple.



Dans le dossier de fin, la scénariste explique que : Son récit a pris forme grâce aux fouilles commencées en 1967 par Spyrídion Marinátos et ensuite poursuivies par Chrístos Doúmas, à Aktrotiri, de cet établissement de l’âge de Bronze enseveli sous les cendres d’une éruption volcanique entre le XVIIe et le XVIe siècle avant JC. Elle continue en indiquant que : son travail dans le domaine de la restauration picturale l’a guidée dans une exploration approfondie des peintures murales d’Akrotiri. Elle y a découvert les échos d’un culte peut-être matriarcal, témoins d’un profond respect pour le divin féminin qui battait au cœur de leur société. En lisant cette déclaration, le lecteur comprend que le récit qu’il a lu comprend des éléments factuels de nature historique, racontés sur la base de l’interprétation orientée de l’autrice, entre faits avérés et spéculations, et même parti pris. Il comprend également au fur et à mesure que la narration prend en compte le système de croyances de la société de l’époque, la mythologie dont est familier pour partie le lecteur, sans pour autant faire intervenir les dieux de manière physique. Le lecteur familier du mythe du Minotaure et de Thésée comprend le principe de reconstitution orientée, en voyant la réinterprétation qui en est faite, que ce soit sur la nature même du Minotaure, ou sur l’identité de celui qui le tue, ou encore sur le comportement et le rôle d’Ariane.


Le lecteur est impressionné dès la première page par la minutie descriptive de la narration visuelle. À l’opposé de visuels génériques et insipides prêts à l‘emploi, l’artiste a à cœur de montrer chaque chose dans le détail. Dans cette première planche, il en va ainsi de la pince utilisée pour saisir la pierre, de la table chargée de signes et de symboles et des hiéroglyphes sur le mur. Deux pages plus loin le lecteur découvre le navire arrivant à Santorin, à nouveau dans le détail de ses cordages et de sa voile, puis une vue du ciel de l’île, les amphores et les jarres sur le quai, ainsi que les pierres du pavage, les ballots et multiples cordages, etc. Tout du long il prend le temps de regarder aussi bien un ustensile ou un accessoire, que l’aménagement urbain ou les paysages naturels. En fonction de sa sensibilité, il s’attache plutôt aux belles bouclettes de la chevelure d’Aranare, aux bijoux d’Ida, aux yeux laiteux de sa mère Madi, à la tunique à la coupe particulière de Deseux, aux motifs décoratifs sur le mur d’une taverne, au masque ouvragé de Pasiphaé, à la parure de perles de Minos, aux multiples cadavres de poissons sur la plage (sinistre présage), aux oiseaux dans le ciel, au maquillage saisissant d’Ariane, à l’arme utilisée pour estropier Barsalas, à l’épée de Thésée, aux cornes du masque de taureau de Minos, etc. Ou alors il se montre plus sensible aux prises de vue et à la manière dont elles mettent en valeur les lieux : la géographie de l’île de Santorin, les rues du port, l’atelier de poterie, une taverne, des navires à rames approchant du port, la magnifique cour intérieure du temple égyptien en forme de pentagone, la pente herbue ou pait un troupeau de chèvres, la grotte où Barsalas est torturé, les jardins du palais, et bien sûr le labyrinthe.



Le lecteur se laisse embarquer dans l’intrigue, entre le retour du mystérieux Barsalas, les manigances de Minos, la gouvernance de Pasiphaé, les éléments mythologiques. Il se retrouve sous le charme de l’évocation du fonctionnement d’un matriarcat. Il relève les éléments féministes qui apparaissent, libre d’y adhérer ou non, et même incité à prendre du recul sur leur viabilité, sur leur fragilité, ou leur capacité à résister à la pression d’un patriarcat menaçant. Il reconnaît les noms mythologiques les plus connus comme Thésée, Minos, Dédale, ou encore Ariane. Il s’interroge peut-être sur Pasiphaé, ou Potnia Theron. Il décèle comment les autrices réécrivent le mythe du labyrinthe pour qu’il se trouve en phase avec la possibilité d’un matriarcat. Il y reconnait une façon d’aborder des histoires connues, en prenant le point de vue d’un personnage secondaire, ou de l’antagoniste, ou en renversant sa perspective en l’écrivant par les yeux d’une femme. Il voit comment la scénariste agence les éléments du récit, ceux historiques, ceux mythologiques et ceux qu’elle a apportés pour évoquer le basculement d’une société matriarcale vers le patriarcat, ce qui correspond bien à l’ambition d’évoquer une civilisation. Il se remémore également la courte phrase en sous-titre de la quatrième de couverture : Quand l’astrologie fait trembler l’histoire. De fait, cette composante est présente dans la scène introductive, et dans les précitions de la prophétesse Madi, tout en entraînant des répercussions très modérées.


Une bande dessinée qui sort de l’ordinaire par ses ambitions. La narration visuelle s’inscrit dans les reconstitutions historiques les plus minutieuses, ayant à cœur d’immerger concrètement le lecteur dans cette civilisation, à la fois à Santorin, à la fois en Crète, que ce soit l’urbanisme, l’architecture, les scènes de la vie quotidienne, les tenues vestimentaires, les ustensiles et outils, un travail remarquable de finesse. Le récit se développe selon plusieurs axes : une intrigue s’attachant au sort de la reine Pasiphaé et de l’enfant Akoto, un regard sur une civilisation matriarcale, une réinterprétation d’un mythe grec classique, celui du Minotaure en donnant le rôle principal aux femmes. Après la lecture du dossier final, la compréhension du récit et de son ampleur se trouvera améliorée par une un feuilletage complémentaire. Impressionnant.



lundi 31 mars 2025

Les Navigateurs

Le don s’est transmis, le rêve s’est caché.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Le scénario est de Serge Lehman, les dessins et les nuances de gris de Stéphane de Caneva. Il comprend cent-quatre-vingt-dix-huit pages de bande dessinée. L’histoire est découpée en huit chapitres comprenant entre vingt et trente pages. Il se termine avec un post-scriptum de trois pages, écrit par le scénariste, avec deux illustrations d’Odilon Redon (L’œil ballon, Le polype cyclope), et une carte des berges des anciens lits de la Seine et de la Marne, datant de 1869, dressée par Eugène Belgrand.


Paris, la Butte-aux-Caille au printemps 2020, un livreur arrive dans les locaux des éditions du Saule, un bouquet de fleurs à la main. Il se présente à la secrétaire à l’accueil et elle hèle Maxime Faubert qui sort d’un bureau avec le patron Sébastien Saule. La secrétaire taquine Maxime sur le fait qu’il ait une admiratrice. Il lit la carte qui accompagne le bouquet : elle est signée M. de M. Il explique : Maya de Montmorency, une poétesse assez marrante, il l’a interviewée pour la revue, elle quatre-vingt-deux ans. Maxime raccompagne Sébastien jusqu’à sa voiture. Ce dernier lui parle à nouveau, à propos de la revue : le marketing voudrait rediscuter d’un passage au tout-numérique. Sébastien sait que Maxime est contre. Mais il perd un tiers des lecteurs chaque année et ce n’est pas en publiant des poétesses octogénaires qu’il va inverser la tendance ? Il le quitte en indiquant qu’ils en reparleront la semaine prochaine. En se dirigeant vers la station de métro la plus proche, Maxime rappelle son ami Arthur Morgue qui avait tenté de le joindre. Ce dernier l’informe que Neige est revenue.



Maxime se souvient de sa rencontre avec ses deux amis, qu’il connaît depuis qu’il a onze ans. Avec ses parents et sa sœur, ils venaient de s’installer rue du Panorama, et il angoissait parce qu’il allait devoir faire sa rentrée au collège de Clamart, où il ne connaissait personne. Il aidait son père à jeter les cartons du déménagement quand il avait vu Arthur en train d’escalader une des grilles du square. Ils avaient fait connaissance, s’étaient présentés, et Arthur lui avait expliqué qu’il explorait la rue. Maxime avait remarqué que le garçon riait à chaque phrase et que son sac à dos était trois fois trop grand pour lui. La rencontre avec Sébastien avait été plus compliquée. Il portait encore le nom de sa mère à l’époque, il vivait avec elle dans une des plus belles maisons de la rue. Il avait presque un an de plus qu’eux et il s’habillait comme un adulte, ce qui les impressionnait. Maxime avait d’abord trouvé Sébastien snob. Mais un jour ce dernier leur avait montré sa collection de disques. Dans sa chambre, il avait mis le premier album de Van Halen et avait indiqué qu’Eddie est le meilleur guitariste depuis Hendrix. Maxime n’avait pas la moindre idée de qui était Jimi Hendrix, mais il avait dit oui. Ils sont instantanément devenus amis. À la rentrée, ils se sont retrouvé tous les trois dans la même classe et ils ne se sont plus quittés.


Une magnifique présentation : un ouvrage épais, avec un dos toilé, une couverture superbe avec une encre dorée, tout en ombres, un papier agréable au toucher. Le lecteur anticipe le plaisir de s’immerger dans un récit long. Il trouve rapidement ses marques : une forme de roman, l’amitié entre trois garçons à partir du tout début de l’adolescence, l’irruption d’une adolescente au milieu d’eux, et forcément une histoire d’amour, ainsi qu’un incident mystérieux dont les conséquences se font encore sentir à l’âge adulte alors que Neige revient à Clamart et qu’il se produit un phénomène surnaturel. Toutes les promesses implicites dans ces éléments sont tenues. Le scénariste prend bien soin d’apporter des éléments personnels à chaque personnage, que ce soient les relations de Maxime avec son ex-épouse Alice et leur fils Eliott, les circonstances dans lesquelles Arthur est devenu handicapé et sa relation avec ses tantes jumelles, ou encore la froideur de Sébastien découlant pour partie de la distance d’avec ses parents. Dans le même temps, le dessinateur accomplit un travail remarquable pour inscrire le récit dans une réalité palpable, au travers des villes de banlieues chacune avec leur architecture, de quelques quartiers de Paris, des pavillons et de quelques belles demeures, des autoroutes urbaines, les modèles de véhicules, etc. Ainsi ancré dans la banalité d’une réalité concrète et familière, le récit devient d’autant plus mystérieux que le contraste se trouve être saisissant avec le surnaturel.



Par ailleurs, les auteurs font montre d’un solide savoir-faire dans la pratique de leur métier. Le lecteur retrouve le scénariste enchanteur des séries La brigade chimérique et L’Œil de la nuit, très attaché à la France. Il sait réenchanter le quotidien de Paris et de sa banlieue. Il rend explicite la référence à l’une des sources de son inspiration : l’artiste Odilon Redon (Bertrand Redon, 1840-1916), peintre et graveur symboliste français, ayant participé à la huitième et dernière exposition des impressionnistes (1886). Il s’inspire et rend hommage en particulier à sa période de gravures et dessins : des eau-forte, trois pointes sèches, ainsi que des lithographies et des dessins. S’il a déjà eu l’occasion de voir une partie de ces œuvres, le lecteur aura lui aussi été frappé par leur singularité, mêlant onirisme, mystères et inquiétude. En auteur aguerri, Lehman imagine un disciple de Redon, Pierre-Marie Ferdinand Krebs (1854-1910), son amie Jeanne Latour, et même une école de la Bièvre. Le dessinateur s’inspire des dessins de Redon pour les monstres surnaturels. En fonction de son inclination, le lecteur peut également apprécier comment le scénariste nourrit son intrigue avec d’autres références à un pan de la culture française en mentionnant les écrivains Jean Lorrain (1855-1906), Joris-Karl Huysmans (1848-1907), Pierre Mac Orlan (1882-1970), et Jean Cocteau (1889-1963). Ainsi l’intrigue s’inscrit dans cette culture, s’en nourrit et en est indissociable, une mythologie particulière, sans relation avec la culture hégémonique de divertissement américaine.


À l’unisson, la narration visuelle montre des paysages bien identifiés, à commencer par la Butte-aux-Cailles, le métro parisien avec ses stations reconnaissables, la porte de Chatillon, Clamart, etc. Les visuels inscrivent également le récit dans une zone géographique concrète, vierge de toute mythologie outre-Atlantique. L’artiste réalise des dessins en noir & blanc rehaussé de nuances de gris, dans un registre descriptif et réaliste, avec des traits de contours précis et souples. Il intègre des éléments d’informations purement visuels comme les noms sur les teeshirts de Maxime : Metallica, Radiohead, Magma, Rush (le connaisseur appréciera également l’écoute collective de la reprise de You really got me figurant sur le premier album de Van Halen sorti en 1978, et la mention du groupe Tin Machine fondé en 1987 par David Bowie et Reeves Gabrels). Ils participent ainsi à définir la personnalité de chaque protagoniste : jean et teeshirt pour Maxime, tenue plus randonnée pour Arthur, et chemise blanche impeccable avec veste pour Sébastien. Il s’agit de dessins qui montrent des endroits réels dans lesquels évoluent des individus normaux, tout en restituant leurs particularités, caractéristiques essentielles à l’intrigue qui évoquent des éléments historiques également très concrets.



Ainsi, ce récit d’amitié entre trois adolescents devenus adultes dégage sa propre personnalité dans un environnement parisien et de banlieue, avec des personnages plausibles et crédibles, ayant chacun leur histoire. Ils se retrouvent confrontés à une manifestation surnaturelle singulière, une autre dimension issue de l’histoire de la région, même si elle a été enfouie sous un urbanisme dense et bétonné. Le dessinateur marque la présence du surnaturel avec des fonds de page qui passent du blanc pour les gouttières, au noir, et par la disparition des nuances de gris, les personnages évoluant alors dans un monde littéralement noir & blanc. À nouveau, les caractéristiques du dessin et les éléments fantastiques restent dans un registre franco-belge et d’inspiration locale (avec une très belle page de forte pluie dans un dessin en pleine page p.191 à la Frank Miller période Sin City). Le développement de l’intrigue implique à la fois les travaux de l’ingénieur Eugène Belgrand (1810-1878) et sa carte des berges des anciens lits de la Seine et de la Marne datant de 1869, ainsi que la brigade fluviale de Paris, un service de la préfecture de police, créé en 1900 par arrêté du préfet de police, Louis Lépine (1846-1933).


Le lecteur suit essentiellement Maxime Faubert dans cette aventure, entre arrêt du développement et père divorcé, retour d’un amour de jeunesse, puis disparition lors d’une manifestation surnaturelle. Les auteurs mettent ainsi en scène trois adultes dont la vie porte la marque de leur adolescence, ainsi que la force de cette amitié adolescente qui perdure à l’âge adulte. La vie de chacun de ces trois hommes a continué, dans des directions différentes, des intérêts différents, les amenant dans une situation où les potentiels de la jeunesse se sont restreints au fur et à mesure de leurs choix de vie. Au fur et à mesure de leur enquête pour retrouver Neige Agopian, ils se heurtent à des degrés divers à certaines de ces aspirations qu’ils ont abandonnées, et aussi à un événement traumatique et banal vécu par l’un d’eux, et ressenti par les deux autres. Au travers de ces aventures, ils font face à une réalité qui leur était inaccessible, comme si les événements les contraignaient à progresser plus loin vers l’état adulte, à accepter des faits alors que le déni leur offrait une certaine forme de confort.


Une très belle couverture qui promet une aventure surnaturelle avec un imaginaire original. Ces promesses sont tenues dans un récit bien ancré dans le réel de quartiers parisiens et de banlieues, avec des éléments fantastiques trouvant leur source chez l’artiste Odilon Redon. Scénariste et dessinateur donnent une consistance peu commune à cet environnement français, nourrissant une mythologie propre, et racontant une aventure à la trame classique, rendue originale par des éléments historiques spécifiques à l’Île-de-France, et par des personnages possédant leur propre histoire. Déstabilisant.



mardi 30 mai 2023

Nausicaa: L'autre Odyssée

Ne te laisse pas leurrer par les rêves, parce que les rêves ne sont pas la vie.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, relatant le séjour d’Ulysse en Phéacie, du point de vue de Nausicaa, la fille du roi Alkinoos et de la reine Arété. La première édition de cette bande dessinée date de 2012, et elle a bénéficié d’une réédition en français en 2023. Bepi Vigna en a réalisé le scénario, Andrea Serio réalisant les dessins et les couleurs. Elle a été traduite de l’italien par Hélène Dauniol-Tenaud. L’ouvrage s’ouvre avec un texte introductif de deux pages, rédigé par le scénariste qui évoque la qualité méditerranéenne des dessins de l’artiste, les valeurs d’un matriarcat contrastées avec celles d’une société patriarcale, la fourberie d’Ulysse. La deuxième partie de son introduction est consacrée aux choix artistiques opérés pour adapter cette bande dessinée en un dessin animé court métrage. Ce dernier a été sélectionné pour la cérémonie d’inauguration de la critique à la Mostra de Venise en 2017, où il a reçu le spécial Green Drop Award, prix décerné par Green Cross Italia, une ONG qui récompense les œuvres qui interprètent le mieux les valeurs de l’écologie et du développement durable. Ce tome se termine avec un texte d’une page, rédigé par l’artiste qui évoque l’expérience que fut pour lui cette première bande dessinée, un voyage en Suisse, et ses influences, c’est-à-dire Lorenzo Mattotti, Sergio Toppi, Harold Pinter, Pierre Bonnard, Edward Hopper ou Pablo Picasso première période, mais aussi le cinéma de Sergio Leone, de François Truffaut, les séries télé des années 1960 et les animées des années 1980. Viennent enfin sept pages d’études graphiques.


Nausicaa est fascinée par les vagues de la mer. Dans la rumeur des flots, il lui semble entendre les échos de sons lointains. Des fragments de voix et des langues inconnues, trace des terres que les vagues ont léchées. Elle est descendue sur la plage et avance les pieds dans l’eau le long du rivage. Ses amies l’appellent depuis les dunes où elles ont étendu des draps pour s’allonger. Elle s’enfonce plus avant dans la mer et elle voit un homme flottant devant elle. Elle le tire jusqu’au rivage et ses amies viennent l’aider à le sortir de l’eau.



Le peuple de Nausicaa a grand respect pour l’étranger qui arrive sans arme. Le roi Alkinoos a offert une génisse en sacrifice aux dieux et fait préparer un banquet somptueux. Il s’adresse à l’invité et lui demande comment il a fait pour parvenir jusqu’ici car leur terre est éloignée des routes les plus battues. Il dit qu’il ne saurait répondre et qu’il faudrait poser cette question à la mer et au vent, ou même aux dieux. C’est eux qui après lui avoir fait affronter tant d’aventures ont enfin eu pitié de lui. La reine Arété lui fait observer qu’il ne leur a pas encore dit son nom. Il explique qu’on lui a donné bien des appellations, certaines fois pour l’honorer, d’autres pour le railler. S’ils le souhaitent, ils peuvent le nommer Ulysse. Après avoir échangé avec la reine, le roi lui propose de rester avec eux : il leur contera ses voyages. Ulysse va se coucher. Une confortable couche ravive le souvenir de la maison lointaine, et le sommeil apporte des visions d’îles ensoleillées, d’épouses devenues veuves et de merveilleuses sirènes tentatrices. Fragments de ce qui aurait pu être et de ce qui n’a pas été.


L’introduction du scénariste s’avère très explicite quant à son intention : raconter pour partie les chants IX à XII de l’Odyssée, du point de vue de Nausicaa. Il suffit au lecteur d’être vaguement familier des épisodes les plus célèbres du retour d’Ulysse à Ithaque pour les reconnaître : l’arrivée à l’archipel de Schérie, et les récits d’Ulysse sur la guerre de Troie, le séjour sur l’île des Cyclopes et l’emprisonnement dans la grotte de Polyphème, le séjour sur l’île d'Aiaié où réside l'enchanteresse Circé fille d'Hélios, les sirènes, une mystérieuse île brune. S’il est plus familier de l’Odyssée, le lecteur se rend compte que le scénariste a pris la décision de réaliser des coupes franches dans ces livres. Ici, pas de rêve envoyé par Athéna, d'aède Démodocos (c’est Ulysse lui-même qui raconte la guerre de Troie), d’Euryale, de séjour dans la cité des Cicones, ou dans le pays des Lotophages, sur l'île de bronze d'Éole, à Télépyle la cité des Lestrygons, etc. Pourquoi pas : l’enjeu ne réside pas dans une restitution fidèle de l’Odyssée mais dans l’idée que Nausicaa se fait d’Ulysse à partir ce qu’il raconte de ses aventures. Le scénariste n’en respecte pas la lettre, mais il en conserve l’esprit. Ulysse apparaît comme un héros qui triomphe des situations périlleuses, qui conduit son équipage à la victoire, qui trouve des stratagèmes pour vaincre ses ennemis, qui use de la ruse pour se sortir de situations sans espoir. De ce point de vue, cette incarnation se conforme au caractère du personnage, et Nausicaa peut confronter ses récits aux valeurs morales de sa culture.



Dans son introduction, le scénariste évoque également le caractère méditerranéen des dessins de l’artiste. S’il est familier des œuvres en couleurs de Lorenzo Mattotti comme Feux (1985/1986) ou Le bruit du givre (2003), le lecteur remarque tout de suite la filiation visuelle avec la présente bande dessinée : l’usage de crayons de couleur ou de pastel, la réalisation majoritairement en couleur directe à part pour quelques traits de contour, l’importance de la couleur comme mode d’expression, et une certaine propension à épurer les contours des formes pour un effet esthétique et expressif. À plusieurs reprises, le lecteur prend le temps de s’arrêter sur une case à l’effet esthétique saisissant : les vagues ondulantes en page cinq, le visage qui émerge de l’eau, le reste du corps d’Ulysse flottant sous la surface de l’eau, la tête du cheval de Troie représentée de face en gros plan, les soldats avançant dans Troie avec leur longue cape rouge et l’ombre projetée de leur lance ainsi agrandie, le rapprochement visuel entre le sang des blessés qui coule et le vin versé dans une coupe, la blessure de Nausicaa touchée au cœur par un javelot lancé par Ulysse, l’effet de végétation sur l’île d'Aiaié, la silhouette de Nausicaa sur fond rouge pour symboliser sa douleur en comprenant qu’Ulysse est parti sans un adieu, la chevelure blonde de Nausicaa de dos en une forme presque abstraite. Toutefois, l’artiste ne pousse pas le jeu des formes jusqu’à une case qui ne serait composée que de formes abstraites ne faisant sens que par le lien logique entre la case précédente et la suivante.


Le lecteur tombe sous le charme de la narration visuelle dès la première page. Le parti pris artistique d’Andrea Serio place le récit entre le conte mythologique et le drame théâtral, avec effectivement une ou deux influences visibles, que ce soit un tableau d’Edward Hopper où des personnages regardent par la fenêtre sous un beau soleil, ou une touche d’expressionnisme cinématographique. Pour autant, il s’agit d’influences bien assimilées et mises à profit par l’artiste, pas simplement des clins d’œil pour initiés ou des raccourcis faute d’une maîtrise insuffisante. Ces pages apparaissent plus comme l’œuvre d’une bédéiste accomplie que d’un débutant. Le lecteur ressent comment la mise en image vient discrètement apporter une sensibilité ou un point de vue dans la narration, attestant qu’il s’agit du ressenti de Nausicaa, et pas juste de faits exposés de manière objective. Le cheval de Troie apparaît terrifiant et inhumain, une monstruosité dangereuse. L’avancée rapide Grecs dans Troie s’apparente à des coups de poignard dans le dos. Le sang gicle de la blessure de Polyphème qui gesticule de douleur. Ulysse nage à contre-courant au milieu des débris se sauvant d’un danger où tous ses compagnons ont succombé, fuyant lâchement en les abandonnant à leur mort, plutôt qu’il ne parvient à s’échapper vaillamment. En pages vingt-deux et vingt-trois, Nausicaa rêve qu’Ulysse participe à des jeux d’adresse et qu’il lance un javelot qui se planter dans sa poitrine, une saisissante métaphore visuelle de l’acte sexuel à venir.



Le lecteur ressent le récit à travers la sensibilité de Nausicaa. Les auteurs font preuve d’un dosage remarquable, un équilibre délicat entre les prouesses au premier degré d’Ulysse et le fait que Nausicaa les reçoit avec un état d’esprit en léger décalage par rapport au héros. Elle est encore relativement innocente du fait de sa jeunesse, mais elle perçoit bien que les Troyens vont être massacrés sans pitié par les Grecs, qu’Ulysse n’a éprouvé aucune compassion ni aucun remord en perçant l’œil de Polyphème, que le désir des marins pour Circé est de nature bestiale, les prémices d’un viol. Inconsciemment, elle ressent la virilité d’Ulysse à la fois comme une forme de bravoure, à la fois comme le recours à la force et à la fourberie pour vaincre l’ennemi à tout prix, pour l’anéantir. Comme l’indique le scénariste dans son introduction, ce n’est pas une vision féministe dans le sens activiste, mais une vision féminine avec des valeurs qui ne sont pas guerrières. Dans l’avant-dernière partie du récit, Nausicaa rencontre Pénélope et cette dernière lui dit ce qu’elle pense d’Ulysse après son retour. Son avis est tranché : elle s’est brusquement rendu compte qu’il n’était pas le héros qui avait longtemps peuplé ses rêveries. Ce héros n’avait jamais existé. Elle s’est rappelé comment il tenta, en lâche, de se soustraire à la guerre en feignant la folie, et d’autres actes qu’elle qualifie de vices, de tromperies, de mensonges. Les années ayant passé, elle le voit comme incarnation de méthodes conquérantes et dépourvues de compassion, qu’elle rejette. Toutefois, elle laisse Nausicaa libre de faire ses choix, de juger Ulysse comme elle l’entend.


Les exploits du héros Ulysse, vus par Nausicaa, dans une histoire créée par deux hommes : le lecteur n’est pas trop sûr de l’intelligence d’un tel projet. Ses doutes s’envolent dès les premières pages, conquis par l’élégance et la beauté de la narration visuelle. Dans un premier temps, il se dit que ses a priori étaient fondés quant au parti pris du scénariste portant sur les valeurs du héros de l’Odyssée. Progressivement, il constate que Nausicaa ne se perçoit à aucun moment comme une victime, qu’elle fait preuve d’autonomie dans son jugement sur son amant, et qu’effectivement le récit s’inscrit dans une approche féminine honnête. Belle réussite.



vendredi 10 janvier 2020

50 nuances de Grecs - tome 2

On n'imagine jamais très loin.

Ce tome fait suite à 50 nuances de grecs, Tome 1 : Encyclopédie des mythes et des mythologies (2017) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant pour apprécier celui-ci. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Jul & Charles Pépin. Il s'agit de leur cinquième collaboration après La Planète des sages T1 - Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2011), Platon La gaffe, Survivre au travail avec les philosophes (2013) et La Planète des sages - tome 2 - Nouvelle encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2015), et le tome 1 paru en 2017.

Ce tome se présente sous la forme de 31 entrées, chacune consacrée à un personnage mythologique ou un thème de la mythologie grecque différent. À l'exception d'une occurrence, chaque entrée comprend un gag sur la page de gauche, réalisé par Jul, et un texte rédigé par Charles Pépin développant le mythe sur la page de droite, souvent avec un lien direct avec le gag. La seule exception est l'entrée consacrée aux oracles qui commencent par un gag en 2 pages et se poursuit avec un texte sur 2 pages. Toison d'or - 2 citoyens sont en train de discuter à propos de la Taxe Déesse, l'impôt sur la Foudre, la réduction des inégalités hommes/dieux, pendant que Jason et les Argonautes sont en train de manifester. Le texte développe la notion de l'esprit tragique, des choses qui obéissent au destin, à l'ordre du Cosmos, aux décisions de dieux capricieux. Pégase - Un homme pas comme les autres est venu demander un autographe à Pégase. Le texte évoque la manière dont Pégase allie la puissance sexuelle du cheval à la légèreté asexuée de l'oiseau, l'enracinement dans la terre et l'élévation vers le ciel. Tantale - Un citoyen décrit à un autre citoyen le supplice de Tantale : attaché à moitié immergé dans un fleuve sous un arbre fruitier.

Hector - 2 soldats planqués dans le cheval de Troie attendent que le cheval soit accepté et emmené à l'intérieur de l'enceinte fortifié. Le texte évoque le statut de héros d'Hector, tout en attirant l'attention sur le fait qu'Hector est un héros différent, défini autant par son héroïsme que par son ancrage dans une quotidienneté, une vie de famille, une cité. Apollon - Apollon se tient debout devant son avocat installé à son bureau, passant en revue ses caractéristiques socialement inacceptables. Le texte explique qu'Apollon est un des Olympiens les plus ambigus : le dieu de la beauté, de la musique et de la poésie cache bien son jeu. Le tragique grec - Pénélope apporte du tzatzíki à Hector et Ulysse en leur expliquant que ça fait partie du régime crétois. Le texte explique que Pénélope incarne la possibilité d'une sortie du tragique, mais que cette pensée du tragique est la grande invention de la mythologie grecque. Hermaphrodite - Hermaphrodite est en train de prendre un bain de mer avec une copine qui ne comprend pas ce qu'il veut dire en parlant de faire son coming-out auprès de ses parents. Le texte propose de s'interroger sur ce que l'on voit quand on se tient devant la sculpture éblouissante de l'Hermaphrodite endormi, dont il est possible de contempler une copie au Louvre, et dont l'original aurait été sculpté par Polyclès.



Il s'agit du cinquième tome réalisé par le tandem Jul et Charles Pépin : le lecteur sait donc à quoi il peut s'attendre : les gags de Jul et les présentations de Charles Pépin. À l'évidence, les planches de Jul offrent une gratification plus immédiate : rapidité de la lecture d'une bande dessinée, plaisir de la caricature, humour du gag, titre référentiel. L'humoriste est en pleine forme du début jusqu'à la fin. Le lecteur commence par sourire du jeu des rapprochements avec les titres ou des jeux de mots qu'ils constituent. Jul évite de déformer des références trop pointues, de manière à ce que chaque lecteur puisse les identifier : mon truc en plumes (chanson de Zizi Jeanmaire), Manger-bouger.fr (le site gouvernemental), Un, deux, trois sommeil (déformation du jeu d'enfant), Eyes wide shut (emprunt direct du titre du film de Stanley Kubrick). Ses jeux de mots lient une expression du langage courant avec le fil directeur de son gag : la toison du plus fort (associant la raison avec la Toison d'Or), Plan à Troie (renvoyant à la ville mythologique), Sortie de boîte (pour le mythe de Pandore et son coffret).

Avec des titres aussi réussis, le lecteur plonge avec un plaisir anticipé dans la bande dessinée, très tenté de lire tous les gags, et de remettre à plus tard les textes de Charles Pépin. De ce point de vue, l'association entre bédéaste et philosophe pourrait donner l'impression que les gags deviennent l'attrait principal de l'ouvrage. En les lisant, il apparaît que Jul est toujours un aussi bon caricaturiste. Le lecteur peut s'amuser à regarder les traits tracés pour représenter les visages et se dire que ça ne rime à rien : yeux trop grands, des points noirs pour l'iris, bouche ouverte en forme de fer à cheval, chevelure griffonnée à la va-vite, on n'est pas dans un registre réaliste. Pourtant s'il ne considère que l'impression générale, il voit des visages incroyablement expressifs, tout différenciés, d'une justesse remarquable. Il peut se livrer à la même considération en ce qui concerne la morphologie de chaque individu, à commencer par les mains à 4 doigts, les bras trop fins, le coude pas toujours marqué, les doigts de pied trop gros, etc. Il n'empêche que le langage corporel est juste et parlant. En outre, ces exagérations permettent de mettre sur le même plan graphique des êtres humains normaux et des créatures comme un cheval ailé, ou Argos Panoptès avec ses yeux surnuméraires, les Hécatonchires avec leurs bras trop nombreux, ou encore des divinités éloignées de l'humanité comme les Érinyes, mais aussi la turgescence de Priape (tout en restant tout public).


Le lecteur ne boude donc pas son plaisir à sourire et rire des gags aux dépens des dieux. Il éprouve une pointe de déception à voir les argonautes autour d'un rond-point (décalquage premier degré des gilets jaunes, pour un rapprochement facile), à découvrir l'identité de l'admirateur de Pégase (un autre rapprochement facile). Les 2 gags suivant passent à un autre niveau, à la fois par la mise en scène et par la chute. Régulièrement, Jul parvient à effectuer un rapprochement incongru et très pertinent avec la divinité grecque ou l'élément mythologique, et un aspect de la société moderne, créant la rupture humoristique qui fait mouche. Le lecteur n'est pas près d'oublier le rapprochement entre la boîte de Pandore et une box pour la télé, ou entre Charybde & Scylla et les embarcations des réfugiés. Les gags de Jul remplissent leur office, liant mythologie et fait de société ou actualité, générant souvent une résonance éclairante, et un décalage comique. Néanmoins, les gags seuls ne suffisent pas à donner sa valeur à l'ouvrage.

Dans le premier tome, Charles Pépin avait également choisi 31 personnages mythologiques et thèmes, proposant des commentaires et analyses oscillant entre philosophie et sociologie, parfois psychanalyse, en faisant ressortir à plusieurs reprises la spécificité de ces mythes préchrétiens. Dans ce deuxième tome, le lecteur retrouve plusieurs figures mythologiques déjà apparues dans le premier : Zeus, Jason, Pénélope, Pégase, Icare. Il en découvre plus de nouveaux : Tantale, Apollon, Terpsichore, Argos Panoptès, les Hécatonchires, les Érinyes. Il n'y a donc pas d'effet de redite. Il retrouve effectivement cet éclairage préchrétien qui permet de mieux voir apparaître les idées ou les valeurs tenues pour des évidences, mais qui n'ont pas existé de tout temps. À ce titre, la première entrée sur Jason et les Argonautes fait très fort en présentant l'espoir comme la marque du faible, les lendemains qui chantent comme une chimère. Au fil de ces 31 entrées, l'auteur aborde des thèmes divers et variés : les limites de l'imagination, penser la différence, la mémoire comme condition de la civilisation, l'âge d'or doux comme l'ennui, le phallocrate impotent, les réseaux sociaux, le mouvement de l'Histoire, l'apprentissage de la maîtrise de soi, le renouvellement de la matière, la nature du temps, la naissance des idées de droit et de démocratie, le sens de l'hospitalité, la frontière entre la sauvagerie et la civilisation. Comme pour le premier tome, le lecteur est plus ou moins intéressé par un thème ou un autre. Il constate que l'auteur continue à établir un lien entre le gag de Jul et son texte, plus ou moins direct, plus ou moins développé. Charles Pépin ne se limite toujours pas à un seul registre, et navigue entre les rappels mythologiques plus ou moins étoffés en fonction de son développement, les considérations philosophiques ou sociales. À chaque fois il propose une lecture originale : le supplice de Tantale renvoie au motif d'un sacrifice, l'état de Priape interroge la relation amoureuse et le besoin de relâchement.

Jul et Charles Pépin réalisent un nouveau tome sur les mythes grecs : nouveaux pour les héros et dieux qu'ils évoquent, nouveaux pour les gags, nouveaux pour les thèmes abordés. D'une entrée à l'autre, le lecteur retrouve la même forme (une page de BD, une page de texte), mais aussi une grande diversité de sujets et de formes d'humour. Il apprécie la richesse du recueil, tout en éprouvant son corollaire à savoir que tout ne l'intéresse pas de la même manière. Il en ressort avec une vision enrichie de la mythologie grecque, de ce qu'elle dit sur les hommes et leur société, avec en prime le sourire.


mardi 19 mars 2019

50 nuances de grecs, Tome 1 : Encyclopédie des mythes et des mythologies

L'expérience est un peigne pour les chauves, dit un proverbe chinois.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2017. Il a été réalisé par Jul & Charles Pépin. Il s'agit de leur quatrième collaboration après La Planète des sages T1 - Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2011), Platon La gaffe, Survivre au travail avec les philosophes (2013) et La Planète des sages - tome 2 - Nouvelle encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2015).

Comme les autres ouvrages réalisés par ce tandem d'auteurs, celui-ci se présente sous la forme d'un gag en une ou 2 pages, avec en vis-à-vis, ou juste après, un texte sur 1 ou 2 pages. Tout commence avec Zeus lors d'un rendez-vous avec son avocate. Celle-ci passe en revue ses différentes conquêtes et les enfants qui sont nés de ces unions. Elle conclut sur l'ampleur de la pension alimentaire. Le texte en vis-à-vis évoque également les nombreuses amours du roi des dieux, en faisant apparaître ce qu'il en a retiré au-delà du moment de possession d'une beauté éphémère. Pan passe devant le juge pour différents chefs d'accusation : l'affaire du Sofitel de Mykonos, les agapes du Carlton de Delphes, un réseau d'escort-girls. Pan est un dieu ambigu, personnifiant une part de la sauvagerie de l'être humain, avec ses cornes et ses sabots caprins. Mais c'est aussi un dieu qui a participé à la lutte contre les Titans, et a été accueilli au panthéon olympien, reconnaissant ainsi la nécessité de l'existence de danseurs ivres, de la puissance libératrice de l'excès.


Sisyphe a été nommé ministre de l'éducation nationale, et chaque jour il doit recommencer à faire rouler la pierre de la réforme au sommet pour la voir aboutir. Sisyphe n'est pas que la métaphore de l'absurdité de la condition humaine, c'est aussi le symbole du cycle de la vie. Un couple de grecs se rend au centre commercial Parthénon II et observe la faune qui y traîne. Jason et les 49 Argonautes se sont lancés à a recherche de la Toison d'Or, affrontant bien des périls. Mais quel était le sens de leur quête, une forme de recherche pour assouvir un désir non formulé ? Poséidon n'a pas apprécié l'appropriation de son trident par le Club Méditerranée. Poséidon est un dieu ambigu qui peut apporter l'eau indispensable à l'agriculture, comme noyer les humains par un déluge. Au fil de ces quatre-vingts pages, les auteurs mettent également en scène Charon, Thésée, Ulysse, Cronos, Narcisse, Dionysos, les Amazones, Héra, Héraclès, Orphée, Pénélope, Éros, le pouvoir de Zeus, Œdipe, Prométhée, Dédale, les Centaures, Pégase, les Métamorphoses, Icare, Atlas, Athéna, les Cyclopes, Héphaïstos, Achille, Déméter, le Cheval de Troie.


Comme dans les précédents tomes, le lecteur est à la fois attiré par le programme et par les dessins. L'ouvrage promet de (re)découvrir la mythologie grecque sous forme d'articles courts et synthétiques, version digest. Le dessin de couverture réussit à marier une représentation rendant les dieux sympathiques et très humains, à la fois immédiatement reconnaissables, avec un air un peu benêt qui les rend inoffensifs, voire tellement gentillet que la moquerie n'est pas loin. La page au dos de la première de couverture et la page en vis-à-vis forment un trombinoscope reprenant 34 portraits de dieux en gros plans, tous avec une gueule pas possible, dans la même veine caricaturale. Jul réalise donc 24 gags en 1 page et 8 gags en 2 pages. Il mêle allègrement les dieux en tenue antique avec des éléments modernes comme les téléphones portables, les avocats, le supermarché, une tablette, un camion de la fourrière, etc. Une partie de l'humour est générée par ce comique de situation basé les anachronismes. Dans le même ordre d'idée, les situations mises en scène reposent également sur d'autres anachronismes, mêlant panthéon antique et actualité : pension alimentaire, réforme de l'éducation nationale, traversée maritime périlleuse d'immigrés clandestins, selfies, Femen, libéralisation du marché de l'énergie, accessibilité pour les personnes à mobilité réduite, sites de rencontre, etc.


Comme à son habitude, Jul réalise des dessins aux contours un peu lâches, dans des cases sans bordure. Le lecteur ressent une empathie immédiate avec les personnages représentés, grâce à l'expressivité de leurs visages. Chaque situation donne une impression d'évidence naturelle, alors même qu'il semble n'y a avoir que quelques traits grossiers pour représenter la scène, souvent dépourvue de décor. Pourtant le lecteur reconnaît immédiatement qui il a en face de lui et où se situe la discussion ou l'action. L'artiste impressionne par sa capacité à évoquer et faire s'incarner ainsi des caractères et des lieux en un minimum de traits. Il met en jeu plusieurs registres de comique : de situation, de relations, allant jusqu'à l'absurde ou au comique purement visuel, avec une facilité épatante. Le lecteur en vient à se demander s'il va finalement lire les pages de texte.


Comme dans le deuxième tome sur les philosophes, Charles Pépin fait en sorte que son texte évoque régulièrement le gag imaginé par Jul. Bien évidemment, ce dernier met en scène le dieu ou les personnages dont il est question dans la page en vis-à-vis, mais en plus régulièrement le philosophe reprend une partie de la situation imaginée par l'artiste. Le contenu des textes s'avère différer d'un dieu à l'autre, allant de l'évocation très condensée de l'histoire d'un dieu ou d'un personnage, à une réflexion périphérique sur un de ses aspects, pas forcément le plus connu. Ainsi la page consacrée à Poséidon revient sur de nombreux événements mythologiques qui lui sont associés, sans beaucoup développer leur interprétation. Le lecteur reste un peu sur sa faim, avec un condensé partiel de la mythologie associée à Poséidon, forcément lacunaire et réducteur, et un ou deux jugements de valeur, comme plaqués artificiellement entre 2 événements. À l'opposé, l'article (de 2 pages) sur Dionysos développe essentiellement des réflexions sur sa dimension métaphorique, sans presqu'aucun fait sur sa mythologie, laissant le lecteur novice sur sa faim. De dieu en dieu, le lecteur observe également que Charles Pépin a changé son fusil d'épaule.


Les 3 premiers ouvrages réalisés par Jul & Pépin adoptent une approche philosophique, à la fois en évoquant la vie et les concepts développés par les plus grands philosophes. Ici, il est fait quelques mentions de thèmes philosophiques, mais l'approche est surtout de nature psychanalytique. En cela, cet ouvrage ne respecte pas forcément l'horizon d'attente du lecteur. En fonction des dieux, le lecteur se retrouve plus ou moins intéressé par l'amour comme forme de pouvoir, la nature insaisissable de l'objet du désir, la question des rémanences de sa personnalité après la mort, l'attrait de l'interdit, la dualité entre corps & âme, la figure de l'impair comme symbole de la pensée unique, etc. En fonction de la sensibilité du lecteur, certaines entrées peuvent laisser perplexe, comme celle sur Poséidon, ou celle sur la foudre de Zeus. Au contraire, d'autres peuvent surprendre par leur thème ou leur interprétation inattendue. Par exemple, Charles Pépin ne se contente pas de vulgariser le mythe de Sisyphe pensé par Albert Camus, il en propose une autre interprétation qui vient le compléter. Le mythe de Thésée donne lieu à un développement relatif au triomphe de la raison sur les affects, et celui d'Icare sur la transmission de l'expérience (avec un proverbe chinois en bonus : l'expérience est un peigne pour les chauves). Le lecteur apprécie à des degrés divers cette évocation de la sagesse grecque antique et l'interprétation que peut en faire le philosophe. Il constate la richesse de ces mythes qui se prêtent à plusieurs interprétations possibles.


Néanmoins, dès la première rubrique (consacrée aux amours de Zeus), il relève une petite phrase rappelant une évidence : pas d'amour désintéressé comme chez les chrétiens. La deuxième rubrique ne fait pas référence à la religion monothéiste. Toutefois le lecteur y retrouve une allusion dans le texte consacré à Dinoysos, une autre pour l'amour entre Pénélope et Ulysse. Ces petites remarques discrètes apportent alors une autre dimension à la lecture. Il ne s'agit plus simplement d'une série de gags savoureux basés sur le décalage, et d'évocations plus ou moins détaillées de pans mythologiques avec un éclairage psychanalytique. Il s'agit aussi d'une vision du monde préchrétienne. Les auteurs ne mettent pas cette dimension en avant, mais le lecteur en prend conscience progressivement, ou cela lui revient à l'esprit. Par cette prise de recul, l'ouvrage apporte une perspective inattendue, devenant aussi le révélateur de la transformation idéologique amenée par l'avènement du christianisme, par la réduction opérée par l'idéologie de cette religion, tant sur le plan moral que sociétal.


S'attendant à un ouvrage similaire aux précédents réalisés par Jul & Charles Pépin, le lecteur est à la fois conforté et déstabilisé. Il retrouve la forme des 2 tomes sur les philosophes, 1 page de BD avec 1 page de texte en vis-à-vis, ou 2 pages de BD suivies de 2 pages de texte, chaque entrée se focalisant sur un dieu ou un personnage différent. Il est aussi pris au dépourvu par une orientation plus psychanalytique que philosophique, et par des textes où la répartition entre informations mythologiques et considérations sociales et psychologiques varient fortement de l'un à l'autre. Il lui faut également un peu de temps pour prendre conscience que cet ouvrage propose d'examiner des points de vue préchrétien, faisant ainsi ressortir des façons de penser tellement habituelles qu'elles en paraissent objectives. 4 étoiles pour une approche au dosage fluctuant d'une entrée à l'autre.