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mercredi 8 avril 2026

Civilisations - Crète

La femme conduit, l’homme la suit.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Simona Mogavino pour le scénario, Carlos Gómez pour les dessins, et les couleurs ont été réalisées par Lorenzo Pieri & Luca Saponti. Il comprend cent-dix-huit pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, intitulé : Pour aller plus loin, rédigé par la scénariste, dans lequel elle aborde les fouilles réalisées dans le site archéologique Akrotiri enseveli sous les cendres d’une éruption volcanique sur l’île de Santorin, l’exploration de ce site et sa société matriarcale, la symbolique du serpent dans la société minoenne, les mythes et les personnages du récit pour Pasiphaé, Minos, Dédale, Ida, Akoto, Costa.


À Saqqarah, en Égypte, dans la deuxième année de règne de Sobekhotep IV, vers 1630 avant JC, deux prêtres viennent d’achever un rituel astrologique. Celui qui a manipulé la pierre est exténué, comme si son tout son être s’était échappé de son enveloppe corporelle pour se disperser dans le cosmos. Il explique à l’autre que cette pierre possède sa propre vibration énergétique, très puissante, qui altère les flux de vitalités des organes du corps et les amplifie, c’est pour ça qu’ils vivent si longtemps. Demain, les énergies de leur corps et du cosmos retrouveront leur harmonie et leur équilibre. Il poursuit : ils doivent d’abord laver la pierre à l’eau courante pour lui retirer la négativité quelle a assimilée, après quoi ils l’exposeront à la lumière de la pleine Lune toute la nuit… Elle a besoin de se recharger. Plus haut, le scribe Ipou-Our note les divinations catastrophiques du grand prêtre.



À quelque temps de là, un navire s’apprête à aborder dans le port de Théra, avec à son bord Barsalas et Deseux. L’arrivée du premier est vite remarquée par l’administrateur Nestor du palais de Knossos, et par un simple pêcheur nommé Costa. Ce dernier prend Barsalas pour l’accueillir, pour fêter son retour après tant d’années d’absence. Par maladresse, un homme en train de charger de lourdes jarres, fait tomber une amphore qui se brise à terre. Nestor s’emporte car le clan des potiers refuse d’en fabriquer davantage, d’ailleurs il doit en parler à Ida, et cette fois elle devra lui obéir. En entendant prononcer ce nom, Barsalas se renfrogne un peu. Son ami lui explique que maintenant c’est elle qui dirige le clan des potiers car sa mère est trop vieille et aveugle. Mais malgré sa cécité, elle voit encore la déesse et les informe des avertissements des dieux. Barsalas prend congé de son ami, car il veut montrer la ville à Deseux, son protégé. Chemin faisant, il reconnaît Aranare, un superbe athlète et le salue, l’autre lui expliquant qu’il est le nouveau maître du gymnase du clan des potiers. Un autre navire s’apprête à accoster avec à son bord une figure encapuchonnée, Xenocide, qui a lui aussi reconnu Barsalas. Dans le grand atelier des potiers, Ida explique à sa fille Marita que les clients veulent des motifs traditionnels, et qu’elle ne veut pas peindre des taureaux.


Le lecteur ressent rapidement qu’il s’agit d’un ouvrage dense nécessitant du temps de cerveau disponible, ou en tout cas un petit effort d’attention supplémentaire pour assimiler toutes les informations présentes dans chaque page. L’introduction se déroule en Égypte, sans rapport direct avec la suite. Le lecteur se rend compte en cours de route de l’identité réelle du personnage se faisant appeler Barsalas, et de son lien avec la mythologie. Les spécificités de la société minoenne apparaissent au fil des conversations et des situations, de manière organique, sans exposé structuré. La distribution comprend une quinzaine de personnages intervenant plus ou moins régulièrement, chacun avec leur rôle dans la société, et leurs objectifs propres. L’action se déroule sur deux sites différents, Santorin et la Crète. L’ouvrage regroupe deux actes, chacun aurait pu former un tome à lui tout seul. Le récit joue avec la mythologie, offrant une variation personnalisée, sans rappeler la version communément admise. Les dessins s’inscrivent dans un registre réaliste avec un niveau de détails très élevé, donnant parfois la sensation de photoréalisme, une démarche de reconstitution historique très impressionnante dans sa minutie, avec des cases demandant également de prendre le temps de les regarder, de les lire pour assimiler toutes les informations qu’elles contiennent. Cela peut demander un temps d’adaptation pour ajuster son mode de lecture, pour prendre consciemment le temps de s’attacher aux détails d’une coiffure pour distinguer différents personnages féminins, par exemple.



Dans le dossier de fin, la scénariste explique que : Son récit a pris forme grâce aux fouilles commencées en 1967 par Spyrídion Marinátos et ensuite poursuivies par Chrístos Doúmas, à Aktrotiri, de cet établissement de l’âge de Bronze enseveli sous les cendres d’une éruption volcanique entre le XVIIe et le XVIe siècle avant JC. Elle continue en indiquant que : son travail dans le domaine de la restauration picturale l’a guidée dans une exploration approfondie des peintures murales d’Akrotiri. Elle y a découvert les échos d’un culte peut-être matriarcal, témoins d’un profond respect pour le divin féminin qui battait au cœur de leur société. En lisant cette déclaration, le lecteur comprend que le récit qu’il a lu comprend des éléments factuels de nature historique, racontés sur la base de l’interprétation orientée de l’autrice, entre faits avérés et spéculations, et même parti pris. Il comprend également au fur et à mesure que la narration prend en compte le système de croyances de la société de l’époque, la mythologie dont est familier pour partie le lecteur, sans pour autant faire intervenir les dieux de manière physique. Le lecteur familier du mythe du Minotaure et de Thésée comprend le principe de reconstitution orientée, en voyant la réinterprétation qui en est faite, que ce soit sur la nature même du Minotaure, ou sur l’identité de celui qui le tue, ou encore sur le comportement et le rôle d’Ariane.


Le lecteur est impressionné dès la première page par la minutie descriptive de la narration visuelle. À l’opposé de visuels génériques et insipides prêts à l‘emploi, l’artiste a à cœur de montrer chaque chose dans le détail. Dans cette première planche, il en va ainsi de la pince utilisée pour saisir la pierre, de la table chargée de signes et de symboles et des hiéroglyphes sur le mur. Deux pages plus loin le lecteur découvre le navire arrivant à Santorin, à nouveau dans le détail de ses cordages et de sa voile, puis une vue du ciel de l’île, les amphores et les jarres sur le quai, ainsi que les pierres du pavage, les ballots et multiples cordages, etc. Tout du long il prend le temps de regarder aussi bien un ustensile ou un accessoire, que l’aménagement urbain ou les paysages naturels. En fonction de sa sensibilité, il s’attache plutôt aux belles bouclettes de la chevelure d’Aranare, aux bijoux d’Ida, aux yeux laiteux de sa mère Madi, à la tunique à la coupe particulière de Deseux, aux motifs décoratifs sur le mur d’une taverne, au masque ouvragé de Pasiphaé, à la parure de perles de Minos, aux multiples cadavres de poissons sur la plage (sinistre présage), aux oiseaux dans le ciel, au maquillage saisissant d’Ariane, à l’arme utilisée pour estropier Barsalas, à l’épée de Thésée, aux cornes du masque de taureau de Minos, etc. Ou alors il se montre plus sensible aux prises de vue et à la manière dont elles mettent en valeur les lieux : la géographie de l’île de Santorin, les rues du port, l’atelier de poterie, une taverne, des navires à rames approchant du port, la magnifique cour intérieure du temple égyptien en forme de pentagone, la pente herbue ou pait un troupeau de chèvres, la grotte où Barsalas est torturé, les jardins du palais, et bien sûr le labyrinthe.



Le lecteur se laisse embarquer dans l’intrigue, entre le retour du mystérieux Barsalas, les manigances de Minos, la gouvernance de Pasiphaé, les éléments mythologiques. Il se retrouve sous le charme de l’évocation du fonctionnement d’un matriarcat. Il relève les éléments féministes qui apparaissent, libre d’y adhérer ou non, et même incité à prendre du recul sur leur viabilité, sur leur fragilité, ou leur capacité à résister à la pression d’un patriarcat menaçant. Il reconnaît les noms mythologiques les plus connus comme Thésée, Minos, Dédale, ou encore Ariane. Il s’interroge peut-être sur Pasiphaé, ou Potnia Theron. Il décèle comment les autrices réécrivent le mythe du labyrinthe pour qu’il se trouve en phase avec la possibilité d’un matriarcat. Il y reconnait une façon d’aborder des histoires connues, en prenant le point de vue d’un personnage secondaire, ou de l’antagoniste, ou en renversant sa perspective en l’écrivant par les yeux d’une femme. Il voit comment la scénariste agence les éléments du récit, ceux historiques, ceux mythologiques et ceux qu’elle a apportés pour évoquer le basculement d’une société matriarcale vers le patriarcat, ce qui correspond bien à l’ambition d’évoquer une civilisation. Il se remémore également la courte phrase en sous-titre de la quatrième de couverture : Quand l’astrologie fait trembler l’histoire. De fait, cette composante est présente dans la scène introductive, et dans les précitions de la prophétesse Madi, tout en entraînant des répercussions très modérées.


Une bande dessinée qui sort de l’ordinaire par ses ambitions. La narration visuelle s’inscrit dans les reconstitutions historiques les plus minutieuses, ayant à cœur d’immerger concrètement le lecteur dans cette civilisation, à la fois à Santorin, à la fois en Crète, que ce soit l’urbanisme, l’architecture, les scènes de la vie quotidienne, les tenues vestimentaires, les ustensiles et outils, un travail remarquable de finesse. Le récit se développe selon plusieurs axes : une intrigue s’attachant au sort de la reine Pasiphaé et de l’enfant Akoto, un regard sur une civilisation matriarcale, une réinterprétation d’un mythe grec classique, celui du Minotaure en donnant le rôle principal aux femmes. Après la lecture du dossier final, la compréhension du récit et de son ampleur se trouvera améliorée par une un feuilletage complémentaire. Impressionnant.



mardi 21 février 2023

La mécanique des vides

Des années qu’il traque cette espèce si précieuse : l’évidence sauvage.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Zéphir, pour le scénario, les dessins, les couleurs. Cet artiste avait déjà collaboré avec Maximilien Le Roy pour L'Esprit rouge: Antonin Artaud, un voyage mexicain (2016). Dans une interview, il a indiqué que la genèse de cet album se trouve dans un voyage de plus de deux ans au Brésil, dans une citation de Bouvier sur les mots sentinelles Indicible & Ineffable, dans des instants où plus rien ne fait sens, où il avait l’impression que le monde entier se faisait sans lui.


Une forêt pleine de nuit. La femme salue une dernière fois celle qui l’a vue grandir. Cette jungle, elle y est née quand les routes étaient encore sentier. Elle a vu de jeunes pousses devenir troncs et s’effondrer des arbres au moins trois fois centenaires. Elle a grandi avec ces histoires d’esprits qui changent de forme au gré de leurs envies. Quand elle ne s’y promenait pas, elle dévorait des livres qui racontaient ces lieux. Les mots la nourrissaient, rongeaient ses pensées parasites. Elle passait de longues heures, solitaire et heureuse, à déclamer des phrases à ce qui poussait là. Sa voix si pleine de vie ensemençait les sols. D’étranges fleurs naissaient quand elle lisait tout haut. De ces plantes enfantées par des mots, elle récoltait les graines. Les gardait avec soin dans un grand sac en toile. Et un jour – elle a fini par voir. Le village devenu ville ne se trouvait plus dans la jungle ; c’était lui qui doucement se mettait à la contenir. Quelque chose se brisa en elle, quand gueulèrent les machines. Quand débuta la Grande Aspiration. Ainsi la salue-t-elle, celle qui l’a vue grandir. Elle cède à cette voix qui la creuse depuis des mois. Elle va semer du sens là où ses pieds la mènent. Elle ira au hasard faire pousser des récits.



Au centre d’une caverne souterraine, une sphère d’un bleu spectral irradie doucement, reliée par un cordon vertical à un point inconnu. Ce cordon spectral serpente au travers des tunnels, des crevasses, et des boyaux, jusqu’à un homme endormi, couché à même la terre nue. De son nom, il ne sait rien. De son âge non plus. Il a depuis longtemps cessé de chercher un sens aux faits qu’il s'apprête à décrire. Il a été mis au monde par les entrailles d’une terre folle. Il est arrivé en ces lieux déjà adulte. Il n’a pas le souvenir d’avoir vécu avant ça. Tout commence par une phrase : C’est ici que tout s’achève. C’est avec ces quelques mots vissés dans le crâne qu’il a pour la première fois ouvert les yeux. C’est d’abord l’odeur forte qui le frappe quand il prend conscience. Le sol vibre contre lui, il est humide et chaud. Ses yeux doucement s’habituent à la pénombre. Une migraine lui vrille les tempes. Il ne comprend pas ce qu’il voit. Il ne pense à rien, une sorte d’instinct le pousse à s’enfoncer dans l’étroit tunnel. L’homme s’est relevé et il suit le cordon spectral pour en déterminer l’origine. Toujours sous terre, il parvient dans une caverne haute de plafond, avec quelques champignons sphériques de ci de là. Il voit le cordon bleuté s’enfoncer dans une paroi. Il tire fortement dessus pour l’en arracher. Le cordon finit par venir et l’extrémité par sortir du mur. Celle-ci à la forme d’un visage à l’identique de celui de l’homme. Bientôt, le visage se transforme en tête de serpent et celui-ci s’éloigne d’un bond de l’homme.


Une couverture aussi énigmatique qu’onirique : une longue pirogue sans balancier vogue dans les cieux avec à son bord trois silhouettes dont une petite, et une grosse masse nuageuse en toile de fond. Effectivement, le lecteur va pouvoir suivre le voyage de trois individus à bord d’une longue barque volant dans les cieux : une femme Irma, une enfant Ocarina, un homme qu’elles vont appeler Scrib. Effectivement la première séquence permet de découvrir cet homme couché à même le sol, revenant à lui, et marchant pour déterminer l’origine d’un cordon bleuté. Ce cordon finit par prendre la forme d’un serpent, et ce dernier se pose sur le sol, se mord la queue, formant un cercle. Le lecteur comprend qu’il ne doit pas prendre ce qui est montré au premier degré. Les symboles sont apparents : le serpent qui se mord la queue évoque un symbole aux significations multiples en fonction des civilisations. Un symbole de rajeunissement et de résurrection, un symbole d'autodestruction et d'anéantissement, mais aussi un cycle d'évolution refermé sur lui-même, une forme circulaire s’opposant à une évolution linéaire, une forme qui se ferme sur elle-même, s'enferme dans son propre cycle.



L’homme finit par sortir de cette caverne, après avoir été libéré de ce cordon, peut-être ombilical, spectral. Il découvre qu’il ne sait pas comment il s’appelle, il finit par rencontrer une jeune demoiselle et sa mère, Ocarina & Irma, en page 50. C’est un récit qui prend son temps, ou plutôt il apparaît que l’auteur a pu négocier sa pagination de manière à raconter son histoire à son rythme. L’homme que les deux femmes vont appeler Scrib commence par marcher, puis la pirogue avance tranquillement et sûrement, dans un monde où il n’y a plus de mode de déplacement supersonique ou même motorisé. Le voyage prend du temps, et le bédéiste en rend compte en prenant des pages. Quelques séquences sont muettes : la narration se fait sans mot. Les dessins présentent une apparence un peu esquissée, éloignée d’un rendu photographique, avec des traits de contour qui peuvent sembler parfois un peu frustes, pas jointifs, avec des angles, sans lissage pour de plus jolis arrondis. La densité d’informations visuelles varie en fonction des séquences, parfois d’une case à l’autre. Le lecteur peut aussi bien se retrouver face à l’enchevêtrement des végétaux de la jungle avec des animaux, qu’au buste d’un personnage en train de parler sur un fond vide. Pour autant, il est réellement transporté dans chaque lieu : les cavernes souterraines, la montagne de déchets industriels, la jungle, le ciel, le volcan, le désert, la forêt, le monde aquatique du fleuve.


Le voyage se déroule, d’abord à pied, puis en pirogue volante. Le lecteur regarde Scrib escalader la montagne de carcasses de voiture. Il voit bien que dans sa nudité, il ne porte pas de chaussures qui éviteraient les coupures : il s’agit donc d’une représentation qui n’est pas premier degré, une forme de métaphore visuelle, de l’individu qui surmonte l’écran des possessions matérielles frappées d’obsolescence pour voir plus loin que la profusion d’objets mis à sa disposition. Par la suite, l’artiste réalise de magnifiques séquences de voyage dans le ciel, la pirogue filant doucement et sans bruit, accostant même un nuage où ses passagers vont se dégourdir les jambes, faire un peu d’escalade. L’onirisme fonctionne parfaitement : comme les personnages, le lecteur éprouve la sensation d’avoir laissé derrière lui tout le poids de la matérialité, tous ces objets, accessoires, ustensiles, biens matériels qui encombrent et alourdissent son quotidien, qui font écran avec le monde naturel. À partir de la page trente-huit et dix pages durant, le lecteur se retrouve aux côtés d’autres voyageurs : des esprits naturels, deux consciences distinctes capables de prendre une existence corporelle, mais aussi de passer d’une forme à une autre, d’un élément à un autre. Les couleurs changent alors, se situant plutôt dans le bleu et le gris pour un autre type de voyage, plus à l’intérieur de la flore, en discutant avec les esprits du monde végétal. Là aussi, le rythme est celui de la nature, parfois rapide comme le courant d’un fleuve, parfois lent comme celui de la nage du poisson au fond de l’eau.



Au gré de ces voyages, les personnages échangent sur des sujets divers, ou Scrib se retrouve à réfléchir, et le lecteur à suivre le cours de ses pensées. L’introduction écrite donne le thème principal : celui de la destruction des milieux naturels par l’homme, en particulier la dévoration de la jungle par les bulldozers et les pelles mécaniques. Les esprits de la jungle souhaitent coucher par écrit les merveilles de la nature, pour pouvoir les communiquer aux êtres humains, leur faire prendre conscience de ce qu’ils détruisent irrémédiablement. Le lecteur découvre par les yeux de ces esprits de la nature la richesse biologique d’un milieu aquatique, la complexité d’un écosystème, sans que ne soient mentionnés de noms de plantes ou d’espèces animales. Avec eux, il plonge aussi bien dans le lit d’une rivière, qu’il vole au-dessus de la canopée. Le passage le plus surprenant intervient sans nul doute en pages 122 & 123, quand un esprit choisit une forme qu’on ne voit pas : c’est par ses odeurs qu’il aime connaître la jungle. La narration visuelle passe alors dans le domaine de l’art abstrait, le dessin chaque case évoquant une sensation sans aucun élément figuratif.


Le voyage de Scrib s’avère tout aussi ambitieux. Sa dernière étape repose également sur des dessins abstraits de la page 183 à la page 200, à raison de deux cases par page, de la largeur de la page. Avec le symbole du serpent évoquant le jardin d’Éden, puis l’Ouroboros, l’esprit du lecteur est attentif à tout élément qui pourrait s’apparenter à un symbole, et revêtir un sens conceptuel. Lorsque Scrib se fait la réflexion qu’il regarde le monde et qu’il sait le nom des choses, le lecteur se dit qu’il y a là une réflexion sur la force du langage, sur le principe de nommer les choses. Quelques dizaines de pages plus loin, Scrib écrit des lettres sur un morceau de papier et voilà qu’elles s’animent et sortent de la page, s’élancent hors du carnet pour disparaître sous les montagnes de détritus. Irma décide que l’objet de leur voyage en pirogue sera littéralement de suivre les mots écrits de Scrib qui s’enfuient et laissent une trace. Quelques pages plus loin, le lecteur sourit à une remarque d’Irma : Les mots, ça germe mieux avec de la salive. L’auteur s’amuse à montrer des graines qu’il faut planter, humecter avec de la salive : elles grandissent en quelques minutes et donnent un fruit qui s’avère être un texte écrit. En filigrane dans le récit, le lecteur relève les observations ayant trait aux fonctions du langage, oscillant entre défiance, et outil de déchiffrage de la réalité. 



D’un côté, le langage est vu comme un obstacle : il fige la réalité, il devient un intermédiaire entre elle et l’individu. Un personnage constate que les êtres humains voient le monde à travers tout un tas de mots, il paraît qu’ils ne peuvent plus regarder quoi que ce soit sans en avoir en tête. On dit même que si certains de leurs mots changent, c’est toute leur réalité qui se modifie du même coup. D’un autre côté, Ocarina finit par nommer l’homme tout nu qui s’est présenté devant sa mère et elle, parce que finalement les êtres humains ne peuvent pas parler du monde sans mots. Les esprits de la nature ont même le souci de trouver les mots justes pour décrire ce qu’ils voient, afin de le transmettre aux humains. Mais dans le même temps, Ocarina explique que les graines de plantes à mots s’adaptent à celui qui la plante, que leur fruit, le texte qui éclot dépende de celui à qui la graine est destinée : cette métaphore introduit ainsi la subjectivité de chaque texte découlant de la façon dont le lecteur le reçoit, dont il l’interprète au travers de sa culture, de son éducation, de son expérience de vie. L’auteur s’amuse aussi à mettre en scène de manière littérale soit des individus déformant les sens en ayant un usage vicié du langage, par exemple des monologueurs (des politiciens déversant leur idéologie industrialisée) ou des énarks (belle homophonie), mais aussi des expressions comme donner sa parole (Irma donnant littéralement sa parole à Scrib dans une belle représentation visuelle). Du coup, la réflexion balance entre le principe de suivre son instinct et de ressentir son environnement, le monde, et le langage comme outil d’appréhension et de compréhension du monde. De la même manière, l’écriture a pour effet de figer le monde, mais aussi de témoigner de l’existant, de permettre un travail de mémoire. Finalement, ressentir et décrire ne s’opposent pas forcément, ils peuvent se compléter. Pour autant, l’auteur ne va pas jusqu’à s’aventurer à des considérations articulant les différentes fonctions du langage pour proposer une théorie qui réconcilierait ces caractéristiques paradoxales.


Une belle couverture qui évoque un conte pour enfant avec une pirogue qui vogue dans les airs. Un récit qui commence par un enfantement, celui d’un homme sortant des entrailles de la Terre. Un monde qui évoque une civilisation industrielle s’étant effondrée, les esprits de la nature qui cherchent à communiquer avec les êtres humains pour leur survie. Une narration visuelle directe, facile à lire, sans chichis, qui sait se faire spectaculaire, qui montre les différents éléments, l’air (le vol des oiseaux), la terre (les cavernes souterraines), l’eau (le fleuve, l’océan), le feu (le volcan et la lave), qui fait voyager le lecteur. Un voyage onirique servant de matrice à une réflexion sur le langage oral et écrit, outil de compréhension, mais aussi intermédiaire s’interposant l’individu et la réalité. Tout au long de sa bande dessinée, Zéphir met en œuvre cette dualité des mots composant le langage, utilisant la narration visuelle pour en réconcilier les aspects contradictoires. Une œuvre extraordinaire.