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mardi 8 septembre 2026

L'Espignole

L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2006. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte vingt-deux planches de bande dessinée en noir & blanc. Outre sa brièveté, il présente également la particularité d’avoir un petit format : quinze centimètres de hauteur pour dix et demi de largeur. Il s’agit du cinquante-septième volume de la collection Patte de mouche de l’éditeur L’Association.


L’eau de l’Espignole est magique. Des fées habitent le chemin qui mène à elle. Ce chemin est rocailleux, il passe entre des rochers de part et d’autre, avec une végétation un peu sèche typique du sud de la France, sous un bon ciel chaud. Lorsque l’auteur retrouve cette rivière après une longue absence, il est toujours étonné de voir qu’elle coule encore là. Dans le même temps, il continue de progresser sur le chemin toujours aussi rocailleux et sec. À gauche se trouve un bel arbre à la forme torturée, dépourvu de feuilles, avec un petit arbuste à son pied. L’été, Edmond a peur, par ces temps de sécheresse, que l’Espignole ne tarisse. Le chemin a cessé de monter, et il s’apprête à descendre, offrant un très beau panorama au marcheur. Des pins se trouvent de part et d’autre, toujours au-dessus des rochers, avec en arrière-plan une montagne dont la ligne de crête est visible. Quand l’auteur se rend dans son village, il va souvent la voir. Presque tous les jours. Le chemin a encore changé de forme. Il y a maintenant une paroi rocheuse de plusieurs mètres de haut sur la gauche, avec quelques maigres arbustes au pied, de petite taille, et quelques rares pins au sommet. Sur la droite, les sous-bois sont devenus denses, avec quelques pins de ci de là.



L’auteur indique qu’il faut marcher environ deux kilomètres pour rejoindre la rivière. Le chemin semble se faire plus escarpé. À nouveau un arbre dont les branches dénudées présentent des formes torturées, piquant vers le bas à leur extrémité, des rochers plus découpés, un fond de vallée qui se dérobe à la vue. Deux kilomètres en compagnie des fées. L’impression donnée par le paysage se fait de plus en plus chaotique, comme si tout se mêlait, végétation et minéral, dans une seule matière informe dont n’émerge que quelques traits directeurs comme un tronc fin ou des branches fragiles. Deux kilomètres également en compagnie du rire de ses enfants, quand ils étaient encore enfants. Dans ce passage du chemin, c’est au tour du minéral de dominer, ne laissant quasiment plus de place au végétal, juste un pin plus petit que les autres, et un groupe de trois ou quatre plus loin en hauteur. En compagnie également du chant d’une fille qu’il aimait, et qui marchait devant, dans une robe de coton transpercée par un rayon de soleil. Le marcheur a entamé une nouvelle portion du chemin, où le végétal s’épanouit plus, en particulier de fines branches qui barrent le chemin, des arbres qui poussent légèrement plus bas sur la pente. Il est arrivé à Edmond d’aller vers l’Espignole juste pour qu’elle lui dise sa chance d’être vivant.


Lire ce tome, c’est entrer de plain-pied dans un pan essentiel de la mythologie personnelle de l’auteur, ou de son intimité. Outre le fait que Baudoin évoque régulièrement ce cours d’eau dans Ses bandes dessinées, Cédric Villani lui-même y fait référence dans Les Rêveurs lunaires: Quatre génies qui ont changé l'Histoire (2015). Il s’agit pour l’auteur de rendre hommage et de faire honneur à une portion de cours d’eau qui constitue une part essentielle de sa personnalité. Il réalise cet ouvrage à l’âge de soixante-quatre ans, c’est-à-dire qu’il a entretenu une relation émotionnelle avec l’Espignole depuis son enfance, sur cinq ou six décennies. Le lecteur anticipe le fait que cette évocation va agréger des réminiscences déjà convoquées à plusieurs reprises dans l’esprit d’Edmond, évoluant ainsi chaque fois de manière insensible, ou se fossilisant de manière définitive. En même temps cette évocation se construit sur le cumul de tous ces souvenirs, de toutes ces expériences. L’auteur va donc devoir choisir celles qui lui semblent le plus parlantes, le plus emblématiques, en agréger certaines ensemble pour construire des moments porteurs de l’émotion la plus juste possible, tout en restant honnête vis-à-vis de lui-même et de ses lecteurs. D’un côté la faible pagination peut laisser subodorer une bande dessinée vite réalisée ; de l’autre le lecteur familier de cet auteur sait qu’il se sera investi autant que pour toute autre, et qu’il y aura mis tout son cœur, ou plutôt que celui-ci a été modelé par ce lieu.



De manière peut-être contre-intuitive, ce petit format, par la taille et la pagination, fournit l’occasion de mieux apprécier la partie artistique. Le principe est celui d’une illustration par page, en noir & blanc, avec les caractéristiques inimitables de cet artiste. Il utilise le pinceau pour réaliser des traits irréguliers, parfois peut-être quelques traits plus fins à la plume. Avec l’expérience acquise au fil des décennies, Baudoin trace des éléments visuels avec une réelle souplesse dans des gestes dépourvus de la volonté d’obtenir des tracés réguliers. Comme il l’a expliqué dans une autre de ses œuvres, ce mode de représentation introduit de l’inattendu dans les contours, de la vie. Il suffit de contempler l’illustration de couverture pour le voir : les contours de l’ombrage qui se terminent en hachures, le bras gauche qui n’est pas terminé, les feuilles proches de gribouillis spontanés. Pour autant, ce dessin donne une sensation de spontanéité et d’instant présent incomparable. Ce bras au contour incomplet évoque la forte luminosité, les hachures laissent à penser que la silhouette est en mouvement, et les feuilles apparaissent totalement réelles, le développement naturel du végétal soumis à l’action de la chaleur et du vent. Sur les vingt-deux pages intérieures, seules sept comprennent une figure humaine, et elles sont situées plutôt vers la fin. Le lecteur découvre ainsi la fine silhouette d’une jeune femme en train de se baigner en monokini dans la rivière le temps de trois pages, puis de dos s’en allant, dans une quatrième illustration. À l’évidence, l’auteur la regarde avec désir, et aussi respect, dans un moment consenti d’intimité partagé, à la fois sensuel et doux. Un moment hors du temps. Puis Edmond se représente lui-même nu dans les trois dernières pages, indiquant qu’il a maintenant lui aussi une salle de bains. La dernière page prend une dimension métaphorique inattendue, alors que l’écoulement de l’eau ou les parois rocheuses dessinent comme des ailes à la silhouette du créateur.


Avant d’en arriver à ces deux dernières scènes, l’auteur emmène le lecteur le long du chemin qui mène à l’Espignole, précisant qu’il est rocailleux et long d’environ deux kilomètres. Son premier commentaire porte sur le caractère magique de l’eau de la rivière et sur la présence de fées habitant le chemin qui mène à elle. Les dix premières pages constituent autant de vues de ce chemin au fur et à mesure de sa progression. S’il est familier de son œuvre, le lecteur se souvient qu’il avait déjà développé le défi qui réside dans la démarche de rendre compte d’un paysage, qu’il faudrait en représenter le même lieu à différentes saisons, et en fonction de l’état d’esprit de l’artiste. Il devient patent que ces images représentent à la fois une réalité géographique, flore et topographie, et à la fois les sensations accumulées chaque fois qu’il a emprunté ce chemin au fil de plusieurs décennies. Le lecteur succombe immédiatement à une forme d’enchantement : ces traits parfois rugueux, semblant spontanés par endroits, sur une page blanche donnant une impression si vive de voir le paysage par soi-même. Tout apparaît d’une évidence et d’une justesse incontestables et organiques : l’essence des arbustes et des arbres, la forme des branches, celles des rochers, leur texture, l’impression des ombres irrégulières, la sensation de zones aux contours indistincts dans le lointain, l’attention captée par une zone dans la lumière quelques mètres plus loin. Etc. Du grand art d’un véritable amoureux de ces paysages.



Outre la progression spatiale de la marche le long du chemin, le texte établit, phrase après phrase, la relation entre l’auteur et ce lieu où passe le cours d’eau : sa qualité magique son plaisir anticipé à s’y retrouver après la marche, les souvenirs qui y sont attachés (par exemple le rire de ses enfants chemin faisant), d’une jeune fille, des amis… Et aussi du temps qui passe. Cette notion est d’abord exprimée de manière inattendue : le fait qu’Edmond et ses copains allaient régulièrement à la rivière pour se laver, et que Plus tard, après les mariages, vers la trentaine, ses amis ont installé des salles de bains dans les vieilles maisons héritées des parents (avec cette conclusion déconcertante : Comment deviner à trente ans, que derrière le rideau de douche d’une salle de bains, la mort peut se cacher). Le lecteur comprend autant qu’il ressent l’importance pour ce créateur de littéralement se ressourcer dans ce cours d’eau, ou auprès de cet endroit du cours d’eau. Puis il apparaît que le lien est encore plus profond quand l’auteur écrit : Mais l’eau qui coule dans l’Espignole est entrée dans mes veines, elle me lave de l’intérieur. Ses différentes marches et baignades se sont inscrites en lui, ont formé des souvenirs impérissables et précieux, et ont aussi participé à sa construction personnelle, à celle de son identité. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve… et chaque baignade construit une continuité en apportant quelque chose de nouveau.


Une histoire courte, simple et vite lue, facile comme de marcher sur un chemin dans un paysage naturel du sud de la France, pour aller se baigner dans une petite rivière. Une narration visuelle à nulle autre pareille, d’une expressivité formidable, faisant admirablement passer les sensations engendrées chez le marcheur par ces paysages. Une reconstitution nourrie par des décennies de visite à cette rivière, avec des amis, avec ses enfants, avec une amoureuse. Une douce réflexion sur une composante intime et essentielle.



lundi 27 novembre 2023

En silence

Ce n'était rien.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2012, réédité en 2023. Il a été réalisé par Audrey Spiry pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cent-cinquante pages de bande dessinée.


Juliette, vingt-quatre ans, sort d’une eau transparente, pour regagner la plage de sable blanc. Ses pieds ressentent le flux et le reflux des douces vagues. Elle rejoint sa serviette, avec un coup d’œil en arrière pour voir son compagnon Luis, trente-trois ans, nager vers le large. Elle éprouve la sensation d’être au bout du monde, et lui de l’autre côté. Quelque temps plus tard, elle termine de stocker ses affaires dans un bidon étanche et elle s’apprête à le refermer. Luis lui demande si elle pourrait prendre sa serviette, parce que son bidon est plein à cause du pique-nique. Elle le fait, il la remercie. Derrière son bureau, Yann, le moniteur de canyoning, constate que la petite famille vient d’arriver, la maman Erika, le papa Gilles, leur grande fille Margot d’une dizaine d’années, et leur petite Léna, cinq ou six ans. Juliette pose son genou sur le couvercle de son bidon pour tasser la serviette et pouvoir le visser, sans s’apercevoir que la petite Léna la regarde faire avec curiosité. La famille sort à l’extérieur ainsi que Yann, Luis et Juliette sortent à leur tour dans la vive lumière. Il s’excuse de s’être emporté la veille. La petite famille est partie de son côté ; ils attendent sur le trottoir que Yann vienne les chercher.



Yann arrive dans un van bariolé, et fort encombré. Juliette et Luis monte à l’arrière, mettant par terre ce qui se trouvait sur la banquette. Yann met ses lunettes de soleil en indiquant qu’avec ce soleil le canyon va être magnifique. À sa question, le couple répond que c’est la première fois qu’ils font du canyoning. Yann continue : ça fait quatre ans qu’il est moniteur de canyoning, et l’hiver il est professeur de ski. Ça ne plaît pas beaucoup à sa copine : il part six mois de l’année alors pour construire quelque chose… C’est vrai, c’est pas facile. Il demande à Luis dans quoi il bosse. Celui-ci répond : dans le cinéma. Il ajoute que Juliette vient de terminer ses études, et elle cherche du boulot. C’est l’époque des grandes décisions. Pendant le trajet, elle regarde par la fenêtre pour admirer le paysage. Allongée, elle compte les poteaux électriques qui défilent. Luis continue : c’est ses premières vacances depuis trois ans. Le cinéma, c’est tout sa vie. On bosse, on vit ensemble, on ne peut pas lâcher le train en marche. Ça le prend soir et week-ends, le temps n’existe plus, c’est hyper grisant ! C’est comme une famille. Ce n’est pas facile tous les jours, mais le jeu en vaut la chandelle. Ils arrivent à destination, la voiture de la famille arrive juste derrière eux. Tout le monde sort : le vent souffle fort. Ils prennent le temps d’admirer le paysage. Ils enlèvent leurs habits pour ne garder que leur maillot de bain, et ils prennent leur bidon. C’est parti pour une demi-heure de descente à pied jusqu’à l’entrée du canyon. Le paysage est magnifique.


Première page : il nage, elle retourne à sa serviette. Pages deux et trois : entièrement rouge sans aucun dessin, et uniquement une courte phrase sibylline au milieu de la page de droite. Puis le récit passe à la boutique, point de départ pour la journée de canyoning, et premier contact entre tous les personnages. Ils sont au nombre de sept, le couple, la famille de quatre et le moniteur, il n’y en aura pas d’autre au cours du récit. Le lecteur montre aux côtés du couple pour faire le voyage de l’aller dans le van de Yann, avec quelques cases s’attachant aux sensations, le paysage qui défile, l’impression des cahots, des virages de la route de montagne, de l’abandon de la somnolence, de la discussion sans conséquence à bâton rompu. Arrivée au lieu de stationnement : le vent fort, le paysage à couper le souffle, les gestes banals pour se changer et prendre les affaires. Cinq pages de marche jusqu’au point de départ de la descente dans la rivière. Il est temps d’enfiler les combinaisons, de mettre son casque d’en boucler l’attache, de se mettre à l’eau assez froide. De faire quelques pas dans l’eau, quelques mouvements de nage, d’éprouver la résistance et la texture du sol. Sans effort, le lecteur est ainsi déjà arrivé à la page quarante, sur un rythme calme, presque indolent, en toute tranquillité.



Cette approche naturaliste se trouve également présente dans les dialogues. Les personnages parlent normalement, avec des phrases courtes, en omettant parfois la négation. Yann se montre enjoué comme ses clients l’attendent d’un moniteur, doté d’une assure certaine sans être condescendante, en tant que qu’habitué de cette descente, de ses caractéristiques. Juliette & Luis échangent des propos affectueux, basés parfois sur des sous-entendus, sur des expériences vécues ensemble, des émotions partagées, sans pour autant que leurs propos soient excluants pour les autres. En tant que petite fille, Léna fait des phrases plus courtes, avec plus de ressenti direct et non filtré, un enthousiasme intense et irrépressible, une façon très naturelle de voir le monde uniquement à partir de son point de vue. Progressivement, le lecteur se rend compte que les autres personnages jouent un rôle moins important, avec des dialogues moins fournis. Situations et dialogues finissent par apparaître banals de personnes normales se livrant à une activité concrète, favorisant la contemplation et une forme d’isolement par rapport aux autres. Dans le même temps, la narration visuelle présente des caractéristiques graphiques et esthétiques uniques.


Pourtant, la couverture ne ressort pas particulièrement : une jeune femme en combinaison de plongée descendant l’eau, avec l’air peut-être surpris ou juste les yeux sciemment écarquillés pour voir dans l’élément liquide. En découvrant les pages intérieures, le lecteur se dit que l’image de couverture a perdu en intensité à être imprimée sur une couverture mat. Ensuite, il se dit que le choix même de cette illustration, sa composition gomme la plus grande singularité des dessins. L’artiste n’utilise pas les traits de contour, optant pour un rendu de type couleur directe. Son usage de l’outil informatique aboutit à une sensation de peinture à l’huile, et de dessins presque malléables, comme si chaque zone de couleur se déformait pour s’adapter aux formes qui l’entourent, comme si chaque frontière entre deux zones colorées présentait un degré de plasticité. Comme si l’artiste peignait chaque élément avec un pinceau à la pointe molle, permettant des arrondis à chaque contour, une sorte de fluidité des formes. Ces caractéristiques graphiques rendent à merveille les sensations aquatiques : le courant, la mer d’huile, les bulles d’air, l’effet déformant de la surface, la diffraction, l’onde, les zones où se rencontrent différents courants, les chutes d’eau, etc. Le lecteur peut ressentir la caresse de l’eau, l’effet de flottement des individus, la viscosité de la mousse sur les rochers, les remous, les effets de luminescence, les nuances de la couleur de l’eau en fonction de l’intensité du soleil, de l’angle de ses rayons en fonction du moment de la journée, etc. Ce mode de représentation fait des merveilles également pour les effets de végétation et pour l’expressivité des visages.



Le lecteur prend autant de plaisir que Juliette à voir le paysage défiler par la vitre du van, à regarder avec les marcheurs autour d’eux alors qu’ils descendent vers l’accès au canyon, et bien sûr tout du long de la descente de la rivière à l’air libre comme dans des cavernes souterraines. Il sourit en voyant les quelques passages où l’artiste passe en mode expressionniste jouant avec les formes pour représenter un personnage par son ressenti plutôt que par son apparence physique. Ainsi se déroule cette descente, avec quelques passages un peu plus délicats : un saut de sept mètres dans un bassin en contrebas, un passage trop étroit, des remous, une exploration imposée d’une caverne où se sont fourvoyées Juliette et Léna, rien de grave… Enfin… Dans cette succession de petits riens, il plane comme une forme d’inquiétude. Le lecteur ne saurait la définir car il n’y a pas à proprement parler d’angoisse, de moment de confrontation, d’éclats, mais de minuscules décalages, une phrase qui semble bizarrement formulée, une réaction légèrement différente de celle attendue. Cette vague sensation finit par agir sur l’état d’esprit du lecteur qui se dit qu’un accident va survenir pendant la descente du canyon, alors même que chaque moment déconcerte par sa banalité, son caractère ordinaire. Il peut même finir par trouver que la séduction de l’esthétique visuelle ne suffit pas toujours à retenir son attention. Que ses attentes ne sont que trop partiellement comblées. Finit par venir un moment où il prend conscience de l’accumulation de ces petits riens, de ces petits décalages. Il comprend le changement qui est survenu en profondeur dans l’un des personnages, alors même qu’il n’a pas eu accès à ses pensées, qu’il n’y a pas eu de dialogue d’exposition ou d’explication, que le processus s’est effectué en profondeur.


Une couverture un peu cryptique, avec une image assez sobre. Si sa curiosité le pousse à feuilleter cette bande dessinée, le lecteur note tout de suite l’agencement inusuel des couleurs, ce rendu un peu huileux très agréable à l’œil, ce qui peut suffire à attiser sa curiosité. À la lecture, la narration ressort comme posée, naturaliste et tranquille. Pas désagréable, tout en semblant s’écouler paresseusement, sans tension. Puis vient un moment dans l’esprit du lecteur où il s’interroge sur le malaise indéfinissable qu’il ressent. Il se rend compte qu’il interprète de manière orientée des petits riens que certains personnages ne ressentent même pas. Avec le dénouement, il reconsidère le chemin qu’il vient de parcourir en canyoning, comment les interactions banales et normales entre deux personnages ont fait se cristalliser de vagues impressions en une prise de conscience qui s’impose naturellement comme une évidence organique. Un cheminement inéluctable tout en douceur.



mardi 21 février 2023

La mécanique des vides

Des années qu’il traque cette espèce si précieuse : l’évidence sauvage.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Zéphir, pour le scénario, les dessins, les couleurs. Cet artiste avait déjà collaboré avec Maximilien Le Roy pour L'Esprit rouge: Antonin Artaud, un voyage mexicain (2016). Dans une interview, il a indiqué que la genèse de cet album se trouve dans un voyage de plus de deux ans au Brésil, dans une citation de Bouvier sur les mots sentinelles Indicible & Ineffable, dans des instants où plus rien ne fait sens, où il avait l’impression que le monde entier se faisait sans lui.


Une forêt pleine de nuit. La femme salue une dernière fois celle qui l’a vue grandir. Cette jungle, elle y est née quand les routes étaient encore sentier. Elle a vu de jeunes pousses devenir troncs et s’effondrer des arbres au moins trois fois centenaires. Elle a grandi avec ces histoires d’esprits qui changent de forme au gré de leurs envies. Quand elle ne s’y promenait pas, elle dévorait des livres qui racontaient ces lieux. Les mots la nourrissaient, rongeaient ses pensées parasites. Elle passait de longues heures, solitaire et heureuse, à déclamer des phrases à ce qui poussait là. Sa voix si pleine de vie ensemençait les sols. D’étranges fleurs naissaient quand elle lisait tout haut. De ces plantes enfantées par des mots, elle récoltait les graines. Les gardait avec soin dans un grand sac en toile. Et un jour – elle a fini par voir. Le village devenu ville ne se trouvait plus dans la jungle ; c’était lui qui doucement se mettait à la contenir. Quelque chose se brisa en elle, quand gueulèrent les machines. Quand débuta la Grande Aspiration. Ainsi la salue-t-elle, celle qui l’a vue grandir. Elle cède à cette voix qui la creuse depuis des mois. Elle va semer du sens là où ses pieds la mènent. Elle ira au hasard faire pousser des récits.



Au centre d’une caverne souterraine, une sphère d’un bleu spectral irradie doucement, reliée par un cordon vertical à un point inconnu. Ce cordon spectral serpente au travers des tunnels, des crevasses, et des boyaux, jusqu’à un homme endormi, couché à même la terre nue. De son nom, il ne sait rien. De son âge non plus. Il a depuis longtemps cessé de chercher un sens aux faits qu’il s'apprête à décrire. Il a été mis au monde par les entrailles d’une terre folle. Il est arrivé en ces lieux déjà adulte. Il n’a pas le souvenir d’avoir vécu avant ça. Tout commence par une phrase : C’est ici que tout s’achève. C’est avec ces quelques mots vissés dans le crâne qu’il a pour la première fois ouvert les yeux. C’est d’abord l’odeur forte qui le frappe quand il prend conscience. Le sol vibre contre lui, il est humide et chaud. Ses yeux doucement s’habituent à la pénombre. Une migraine lui vrille les tempes. Il ne comprend pas ce qu’il voit. Il ne pense à rien, une sorte d’instinct le pousse à s’enfoncer dans l’étroit tunnel. L’homme s’est relevé et il suit le cordon spectral pour en déterminer l’origine. Toujours sous terre, il parvient dans une caverne haute de plafond, avec quelques champignons sphériques de ci de là. Il voit le cordon bleuté s’enfoncer dans une paroi. Il tire fortement dessus pour l’en arracher. Le cordon finit par venir et l’extrémité par sortir du mur. Celle-ci à la forme d’un visage à l’identique de celui de l’homme. Bientôt, le visage se transforme en tête de serpent et celui-ci s’éloigne d’un bond de l’homme.


Une couverture aussi énigmatique qu’onirique : une longue pirogue sans balancier vogue dans les cieux avec à son bord trois silhouettes dont une petite, et une grosse masse nuageuse en toile de fond. Effectivement, le lecteur va pouvoir suivre le voyage de trois individus à bord d’une longue barque volant dans les cieux : une femme Irma, une enfant Ocarina, un homme qu’elles vont appeler Scrib. Effectivement la première séquence permet de découvrir cet homme couché à même le sol, revenant à lui, et marchant pour déterminer l’origine d’un cordon bleuté. Ce cordon finit par prendre la forme d’un serpent, et ce dernier se pose sur le sol, se mord la queue, formant un cercle. Le lecteur comprend qu’il ne doit pas prendre ce qui est montré au premier degré. Les symboles sont apparents : le serpent qui se mord la queue évoque un symbole aux significations multiples en fonction des civilisations. Un symbole de rajeunissement et de résurrection, un symbole d'autodestruction et d'anéantissement, mais aussi un cycle d'évolution refermé sur lui-même, une forme circulaire s’opposant à une évolution linéaire, une forme qui se ferme sur elle-même, s'enferme dans son propre cycle.



L’homme finit par sortir de cette caverne, après avoir été libéré de ce cordon, peut-être ombilical, spectral. Il découvre qu’il ne sait pas comment il s’appelle, il finit par rencontrer une jeune demoiselle et sa mère, Ocarina & Irma, en page 50. C’est un récit qui prend son temps, ou plutôt il apparaît que l’auteur a pu négocier sa pagination de manière à raconter son histoire à son rythme. L’homme que les deux femmes vont appeler Scrib commence par marcher, puis la pirogue avance tranquillement et sûrement, dans un monde où il n’y a plus de mode de déplacement supersonique ou même motorisé. Le voyage prend du temps, et le bédéiste en rend compte en prenant des pages. Quelques séquences sont muettes : la narration se fait sans mot. Les dessins présentent une apparence un peu esquissée, éloignée d’un rendu photographique, avec des traits de contour qui peuvent sembler parfois un peu frustes, pas jointifs, avec des angles, sans lissage pour de plus jolis arrondis. La densité d’informations visuelles varie en fonction des séquences, parfois d’une case à l’autre. Le lecteur peut aussi bien se retrouver face à l’enchevêtrement des végétaux de la jungle avec des animaux, qu’au buste d’un personnage en train de parler sur un fond vide. Pour autant, il est réellement transporté dans chaque lieu : les cavernes souterraines, la montagne de déchets industriels, la jungle, le ciel, le volcan, le désert, la forêt, le monde aquatique du fleuve.


Le voyage se déroule, d’abord à pied, puis en pirogue volante. Le lecteur regarde Scrib escalader la montagne de carcasses de voiture. Il voit bien que dans sa nudité, il ne porte pas de chaussures qui éviteraient les coupures : il s’agit donc d’une représentation qui n’est pas premier degré, une forme de métaphore visuelle, de l’individu qui surmonte l’écran des possessions matérielles frappées d’obsolescence pour voir plus loin que la profusion d’objets mis à sa disposition. Par la suite, l’artiste réalise de magnifiques séquences de voyage dans le ciel, la pirogue filant doucement et sans bruit, accostant même un nuage où ses passagers vont se dégourdir les jambes, faire un peu d’escalade. L’onirisme fonctionne parfaitement : comme les personnages, le lecteur éprouve la sensation d’avoir laissé derrière lui tout le poids de la matérialité, tous ces objets, accessoires, ustensiles, biens matériels qui encombrent et alourdissent son quotidien, qui font écran avec le monde naturel. À partir de la page trente-huit et dix pages durant, le lecteur se retrouve aux côtés d’autres voyageurs : des esprits naturels, deux consciences distinctes capables de prendre une existence corporelle, mais aussi de passer d’une forme à une autre, d’un élément à un autre. Les couleurs changent alors, se situant plutôt dans le bleu et le gris pour un autre type de voyage, plus à l’intérieur de la flore, en discutant avec les esprits du monde végétal. Là aussi, le rythme est celui de la nature, parfois rapide comme le courant d’un fleuve, parfois lent comme celui de la nage du poisson au fond de l’eau.



Au gré de ces voyages, les personnages échangent sur des sujets divers, ou Scrib se retrouve à réfléchir, et le lecteur à suivre le cours de ses pensées. L’introduction écrite donne le thème principal : celui de la destruction des milieux naturels par l’homme, en particulier la dévoration de la jungle par les bulldozers et les pelles mécaniques. Les esprits de la jungle souhaitent coucher par écrit les merveilles de la nature, pour pouvoir les communiquer aux êtres humains, leur faire prendre conscience de ce qu’ils détruisent irrémédiablement. Le lecteur découvre par les yeux de ces esprits de la nature la richesse biologique d’un milieu aquatique, la complexité d’un écosystème, sans que ne soient mentionnés de noms de plantes ou d’espèces animales. Avec eux, il plonge aussi bien dans le lit d’une rivière, qu’il vole au-dessus de la canopée. Le passage le plus surprenant intervient sans nul doute en pages 122 & 123, quand un esprit choisit une forme qu’on ne voit pas : c’est par ses odeurs qu’il aime connaître la jungle. La narration visuelle passe alors dans le domaine de l’art abstrait, le dessin chaque case évoquant une sensation sans aucun élément figuratif.


Le voyage de Scrib s’avère tout aussi ambitieux. Sa dernière étape repose également sur des dessins abstraits de la page 183 à la page 200, à raison de deux cases par page, de la largeur de la page. Avec le symbole du serpent évoquant le jardin d’Éden, puis l’Ouroboros, l’esprit du lecteur est attentif à tout élément qui pourrait s’apparenter à un symbole, et revêtir un sens conceptuel. Lorsque Scrib se fait la réflexion qu’il regarde le monde et qu’il sait le nom des choses, le lecteur se dit qu’il y a là une réflexion sur la force du langage, sur le principe de nommer les choses. Quelques dizaines de pages plus loin, Scrib écrit des lettres sur un morceau de papier et voilà qu’elles s’animent et sortent de la page, s’élancent hors du carnet pour disparaître sous les montagnes de détritus. Irma décide que l’objet de leur voyage en pirogue sera littéralement de suivre les mots écrits de Scrib qui s’enfuient et laissent une trace. Quelques pages plus loin, le lecteur sourit à une remarque d’Irma : Les mots, ça germe mieux avec de la salive. L’auteur s’amuse à montrer des graines qu’il faut planter, humecter avec de la salive : elles grandissent en quelques minutes et donnent un fruit qui s’avère être un texte écrit. En filigrane dans le récit, le lecteur relève les observations ayant trait aux fonctions du langage, oscillant entre défiance, et outil de déchiffrage de la réalité. 



D’un côté, le langage est vu comme un obstacle : il fige la réalité, il devient un intermédiaire entre elle et l’individu. Un personnage constate que les êtres humains voient le monde à travers tout un tas de mots, il paraît qu’ils ne peuvent plus regarder quoi que ce soit sans en avoir en tête. On dit même que si certains de leurs mots changent, c’est toute leur réalité qui se modifie du même coup. D’un autre côté, Ocarina finit par nommer l’homme tout nu qui s’est présenté devant sa mère et elle, parce que finalement les êtres humains ne peuvent pas parler du monde sans mots. Les esprits de la nature ont même le souci de trouver les mots justes pour décrire ce qu’ils voient, afin de le transmettre aux humains. Mais dans le même temps, Ocarina explique que les graines de plantes à mots s’adaptent à celui qui la plante, que leur fruit, le texte qui éclot dépende de celui à qui la graine est destinée : cette métaphore introduit ainsi la subjectivité de chaque texte découlant de la façon dont le lecteur le reçoit, dont il l’interprète au travers de sa culture, de son éducation, de son expérience de vie. L’auteur s’amuse aussi à mettre en scène de manière littérale soit des individus déformant les sens en ayant un usage vicié du langage, par exemple des monologueurs (des politiciens déversant leur idéologie industrialisée) ou des énarks (belle homophonie), mais aussi des expressions comme donner sa parole (Irma donnant littéralement sa parole à Scrib dans une belle représentation visuelle). Du coup, la réflexion balance entre le principe de suivre son instinct et de ressentir son environnement, le monde, et le langage comme outil d’appréhension et de compréhension du monde. De la même manière, l’écriture a pour effet de figer le monde, mais aussi de témoigner de l’existant, de permettre un travail de mémoire. Finalement, ressentir et décrire ne s’opposent pas forcément, ils peuvent se compléter. Pour autant, l’auteur ne va pas jusqu’à s’aventurer à des considérations articulant les différentes fonctions du langage pour proposer une théorie qui réconcilierait ces caractéristiques paradoxales.


Une belle couverture qui évoque un conte pour enfant avec une pirogue qui vogue dans les airs. Un récit qui commence par un enfantement, celui d’un homme sortant des entrailles de la Terre. Un monde qui évoque une civilisation industrielle s’étant effondrée, les esprits de la nature qui cherchent à communiquer avec les êtres humains pour leur survie. Une narration visuelle directe, facile à lire, sans chichis, qui sait se faire spectaculaire, qui montre les différents éléments, l’air (le vol des oiseaux), la terre (les cavernes souterraines), l’eau (le fleuve, l’océan), le feu (le volcan et la lave), qui fait voyager le lecteur. Un voyage onirique servant de matrice à une réflexion sur le langage oral et écrit, outil de compréhension, mais aussi intermédiaire s’interposant l’individu et la réalité. Tout au long de sa bande dessinée, Zéphir met en œuvre cette dualité des mots composant le langage, utilisant la narration visuelle pour en réconcilier les aspects contradictoires. Une œuvre extraordinaire.