Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Plongée. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Plongée. Afficher tous les articles

lundi 13 avril 2026

Lointains mes mots

Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, de nature autobiographique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Anaële Hermans pour le scénario, et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-dix pages de bande dessinée.


Sur la côte atlantique, aux abords d’un village de Galice, une équipe d’une quinzaine de volontaires sont en train de nettoyer les rochers après une marée noire, d’enlever le mazout. Claire s’occupe en particulier d’un rocher qu’elle gratte avec ses gants, étant revêtue d’une combinaison blanche de protection. Sa voisine lui fait observer que ça n’a l’air de rien, mais à la longue ça fait sacrément mal aux bras, elle s’attendait à un autre type de travail. Claire lui répond qu’il faut dire que les images qu’on avait vues à la télé étaient autrement plus impressionnantes, avec ces énormes flaques de pétrole et ces oiseaux mazouté. Une habitante du village indique que les volontaires qui les ont précédées ont fait un boulot extraordinaire. Elle continue : Mais franchement, elles sont au moins aussi méritantes, le travail de fourmi qui leur est demandé est usant. Puis Beatriz signale la fin de la journée de travail : ils vont s’arrêter là pour aujourd’hui, les volontaires peuvent ranger leur matériel dans la camionnette. Elle interpelle Claire en lui disant qu’à un moment il faut savoir s’arrêter.



Le soir venu, tous les volontaires sont attablés dans une salle commune. Beatriz indique aux convives que Carlos et Marta ont cuisiné un menu complet, il y a du vin et de l’eau sur les tables, s’ils veulent boire autre chose il faudra commander au bar. Et enfin, elle annonce : Voici le caldo gallego. Tout le monde discute. Claire répond à son vis-à-vis qu’après toutes ces années elle n’arrive toujours pas à masquer son accent étrange. Elle est française, elle vient de Lyon, mais elle vit à Madrid depuis huit ans. À une autre table, les volontaires échangent sur les suites pour les responsables de la marée noire. De toute façon, le procès durera des années, comme pour l’Erika. Ça va être difficile de pointer un responsable avec un bateau construit au Japon et immatriculé aux Bahamas, un certificat d’aptitude délivré par des Américains, un armateur libérien, un armement grec… Sans oublier le gouvernement espagnol et sa splendide idée d’éloigner le bateau des côtes au lieu de le remorquer vers le port. Les discussions se poursuivent. Claire indique qu’elle exerce le métier de traductrice : elle traduit beaucoup de poésie, un peu de littérature jeunesse et puis des… Elle hésite cherchant le mot juste, et après avoir cherché un instant : Des essais. Puis elle s’adresse à Beatriz pour savoir si elle accueille des groupes de volontaires tous les week-ends, et un autre demande à Marta si elle nourrit tout ce beau monde depuis trois mois. Ce à quoi elle répond que oui, et elle pense que quand toute cette effervescence retombera, ça va même lui manquer.


S’il a lu le texte de la quatrième de couverture, le lecteur sait déjà dans quelle situation personnelle se trouve Claire, et il relève ses hésitations comme un signe. Sinon, il peut juste y voir la volonté de trouver le mot juste, ce qui fait sens au regard de sa profession de traductrice. Les circonstances feront que le récit reviendra sur une dimension de ce métier et de ce qu’il dit d’une facette de la personnalité du personnage principal. Quoi qu’il en soit, il se sent accueilli auprès d’elle, dans sa tâche de fourmi pour gratter du mazout sur un rocher d’une immense plage, puis faire connaissance avec d’autres volontaires lors du repas dans la salle commune, papoter sur la plage à la nuit tombée avec Beatriz, rentrer chez elle à Madrid et découvrir la multitude de post-it collés sur chaque surface ou presque avec soit le nom de l’objet et éventuellement un court commentaire, soit un extrait de poème de Pablo Neruda (1904-1973) ou de Charles Baudelaire (1821-1867), aller faire les courses, prendre une première leçon à la piscine en vue de pouvoir faire de la plongée, etc. Les dessins dégagent une apparence douce, sans bordure de case, avec des couleurs pastel, des formes réalistes et un peu simplifiées, des personnes calmes et souvent souriantes, affables. La séquence d’ouverture montre bien les volontaires en tenue de protection, ainsi que des rochers noircis, sans sensationnalisme. Les endroits suivants s’avèrent également accueillants dans leur simplicité ou leur banalité.



Le lecteur suit donc Claire dans son quotidien, pour un moment de sa vie qui semble hors du temps, une activité de bénévole, peu de travail, une situation où elle s’interroge sur la suite à donner à sa vie : continuer dans la même voie ou changer. La narration visuelle montre très bien cette vie au quotidien, dans ses aspects banals. L’appartement fonctionnel, pas très grand avec sa grande pièce comprenant le coin cuisine, une table sur laquelle se trouve un ordinateur, un coin salon proche de la baie vitrée avec son canapé et sa table basse. Dans la page suivante, Claire se sert machinalement un café, dans un geste tout à fait naturel. En page vingt, le lecteur la voit hésiter dans le rayon des légumes d’un grand supermarché, où il peut reconnaitre chaque produit. Plus loin, elle est invitée par Beatriz à un repas familial avec le mari et les deux filles, les dessins exprimant le naturel de cette situation, sa dimension organique. Plus loin, elle participe à une fête dans le village galicien : des êtres humains normaux, de la musique, un chant traditionnel, un peu de danse, là encore les cases permettent au lecteur de s’immerger dans ce moment chaleureux, appréciable pour sa qualité conviviale, dépourvu de clinquant ou de moyens extraordinaires. Les couleurs restent douces et la direction d’acteurs relèvent d’un registre naturaliste.


Dans le même temps, le lecteur observe rapidement que la narration visuelle s’aventure régulièrement dans des registres sortant de des cases réalistes sagement alignées en bande. Cela se produit dès les pages quatorze et quinze qui sont en vis-à-vis : un plan de l’appartement en élévation au centre, sept cases en périphérie représentant Claire dans une activité du quotidien en contraste inversé, et une nuée de post-it répartis sur toute la page, pour un effet saisissant transcrivant bien la préoccupation de chaque instant du personnage. Puis vient la séquence dans laquelle les autrices racontent l’accident arrivé à leur personnage : la dessinatrice restreint sa palette, privilégiant un rouge très soutenu et un jaune très vif, par exemple la jeune femme est représentée en rouge pour tous les contours, les cheveux, les traits de visage, etc. Ce dispositif revient lors d’un tête-à-tête entre elle et son conjoint Luis. Plus tard dans un café, Xosé raconte une histoire aux personnes présentes, et la narration visuelle passe en mode texte illustré, avec des cases aux contours arrondis et fluides, et l’histoire sur le blanc de la page. Le lecteur se délecte également de quelques illustrations en pleine page comme une baleine remarquable ou un banc de sardines. Les planches surprennent régulièrement le lecteur par des constructions visuelles en phase avec le reste du récit, et spécifiques pour exprimer une qualité, une sensation, une situation particulière.



D’autres séquences sortent visuellement de l’ordinaire : toutes celles consacrées à la mer, celles de plongée, et aussi celles évoquant une baleine, les sardines, ou une pieuvre. L’illustration de couverture donne un exemple représentatif du jeu sur les couleurs pour faire vivre ces moments superbes. Le lecteur y prête attention pas comme un moment de la tranche de vie du personnage, et également pour leur caractère symbolique. Le professeur du club de plongée explique que le corps humain est magnifiquement adapté à la plongée. Le lecteur le prend au premier degré, et aussi comme une capacité d’évoluer dans un autre environnement, la possibilité pour Claire de sortir de son environnement de vie professionnel pour pouvoir évoluer dans un autre. L’histoire de Xosé, presque un conte, met en avant l’interdépendance et la solidarité mutuellement bénéfique, l’importance de la parole donnée. Puis Antonio évoque le cas singulier d’une baleine surnommée cinquante-deux hertz, un cas unique : la fréquence de ses chants s’élève à cinquante-deux hertz alors que celle de ses congénères atteint entre douze et quinze hertz, ce qui induit une communication impossible et une grande solitude. Le lecteur voit facilement l’analogie avec Antonio lui-même (il l’explicite), et sa transposition à Claire. Plus tard, Beatriz et elle observent un banc de sardines lors d’une plongée. La première développe certaines caractéristiques comportementales de ces bancs. Entre autres : Elles sont mêmes capables de stratégie, si un requin les attaque, par exemple, elles forment parfois une sorte de boule autour de sa tête, ou se séparent en deux groupes pour le déconcerter… Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots. À nouveau l’analogie avec la situation de la traductrice apparaît facilement, montrant une possibilité d’adaptation pour elle, et pouvant également se lire comme une stratégie des citoyens contre les grosses compagnies pétrolières.


Une tranche de vie dans sa banalité la plus quotidienne d’une jeune femme qui doit repenser son mode de vie à la suite d’un accident cardiovasculaire. Des scènes banales, entre personnes sans éclat, avec une narration visuelle en phase. Et aussi ce que ce quotidien ordinaire peut contenir d’extraordinaire, que ce soit de la plongée sous-marine ou une fête dans un café avec un petit orchestre, et des dessins qui révèlent alors bien d’autres saveurs, exprimant toute la richesse de ces moments, et leur caractère unique. Le lecteur éprouve immédiatement de la sympathie pour cet être humain en situation de détresse, ne sachant pas trop comment réintégrer une vie normale, ni ce qu’elle pourrait être, totalement sous le charme de la narration visuelle, et des expressions banales de solidarité. Formidable.



lundi 27 novembre 2023

En silence

Ce n'était rien.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2012, réédité en 2023. Il a été réalisé par Audrey Spiry pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cent-cinquante pages de bande dessinée.


Juliette, vingt-quatre ans, sort d’une eau transparente, pour regagner la plage de sable blanc. Ses pieds ressentent le flux et le reflux des douces vagues. Elle rejoint sa serviette, avec un coup d’œil en arrière pour voir son compagnon Luis, trente-trois ans, nager vers le large. Elle éprouve la sensation d’être au bout du monde, et lui de l’autre côté. Quelque temps plus tard, elle termine de stocker ses affaires dans un bidon étanche et elle s’apprête à le refermer. Luis lui demande si elle pourrait prendre sa serviette, parce que son bidon est plein à cause du pique-nique. Elle le fait, il la remercie. Derrière son bureau, Yann, le moniteur de canyoning, constate que la petite famille vient d’arriver, la maman Erika, le papa Gilles, leur grande fille Margot d’une dizaine d’années, et leur petite Léna, cinq ou six ans. Juliette pose son genou sur le couvercle de son bidon pour tasser la serviette et pouvoir le visser, sans s’apercevoir que la petite Léna la regarde faire avec curiosité. La famille sort à l’extérieur ainsi que Yann, Luis et Juliette sortent à leur tour dans la vive lumière. Il s’excuse de s’être emporté la veille. La petite famille est partie de son côté ; ils attendent sur le trottoir que Yann vienne les chercher.



Yann arrive dans un van bariolé, et fort encombré. Juliette et Luis monte à l’arrière, mettant par terre ce qui se trouvait sur la banquette. Yann met ses lunettes de soleil en indiquant qu’avec ce soleil le canyon va être magnifique. À sa question, le couple répond que c’est la première fois qu’ils font du canyoning. Yann continue : ça fait quatre ans qu’il est moniteur de canyoning, et l’hiver il est professeur de ski. Ça ne plaît pas beaucoup à sa copine : il part six mois de l’année alors pour construire quelque chose… C’est vrai, c’est pas facile. Il demande à Luis dans quoi il bosse. Celui-ci répond : dans le cinéma. Il ajoute que Juliette vient de terminer ses études, et elle cherche du boulot. C’est l’époque des grandes décisions. Pendant le trajet, elle regarde par la fenêtre pour admirer le paysage. Allongée, elle compte les poteaux électriques qui défilent. Luis continue : c’est ses premières vacances depuis trois ans. Le cinéma, c’est tout sa vie. On bosse, on vit ensemble, on ne peut pas lâcher le train en marche. Ça le prend soir et week-ends, le temps n’existe plus, c’est hyper grisant ! C’est comme une famille. Ce n’est pas facile tous les jours, mais le jeu en vaut la chandelle. Ils arrivent à destination, la voiture de la famille arrive juste derrière eux. Tout le monde sort : le vent souffle fort. Ils prennent le temps d’admirer le paysage. Ils enlèvent leurs habits pour ne garder que leur maillot de bain, et ils prennent leur bidon. C’est parti pour une demi-heure de descente à pied jusqu’à l’entrée du canyon. Le paysage est magnifique.


Première page : il nage, elle retourne à sa serviette. Pages deux et trois : entièrement rouge sans aucun dessin, et uniquement une courte phrase sibylline au milieu de la page de droite. Puis le récit passe à la boutique, point de départ pour la journée de canyoning, et premier contact entre tous les personnages. Ils sont au nombre de sept, le couple, la famille de quatre et le moniteur, il n’y en aura pas d’autre au cours du récit. Le lecteur montre aux côtés du couple pour faire le voyage de l’aller dans le van de Yann, avec quelques cases s’attachant aux sensations, le paysage qui défile, l’impression des cahots, des virages de la route de montagne, de l’abandon de la somnolence, de la discussion sans conséquence à bâton rompu. Arrivée au lieu de stationnement : le vent fort, le paysage à couper le souffle, les gestes banals pour se changer et prendre les affaires. Cinq pages de marche jusqu’au point de départ de la descente dans la rivière. Il est temps d’enfiler les combinaisons, de mettre son casque d’en boucler l’attache, de se mettre à l’eau assez froide. De faire quelques pas dans l’eau, quelques mouvements de nage, d’éprouver la résistance et la texture du sol. Sans effort, le lecteur est ainsi déjà arrivé à la page quarante, sur un rythme calme, presque indolent, en toute tranquillité.



Cette approche naturaliste se trouve également présente dans les dialogues. Les personnages parlent normalement, avec des phrases courtes, en omettant parfois la négation. Yann se montre enjoué comme ses clients l’attendent d’un moniteur, doté d’une assure certaine sans être condescendante, en tant que qu’habitué de cette descente, de ses caractéristiques. Juliette & Luis échangent des propos affectueux, basés parfois sur des sous-entendus, sur des expériences vécues ensemble, des émotions partagées, sans pour autant que leurs propos soient excluants pour les autres. En tant que petite fille, Léna fait des phrases plus courtes, avec plus de ressenti direct et non filtré, un enthousiasme intense et irrépressible, une façon très naturelle de voir le monde uniquement à partir de son point de vue. Progressivement, le lecteur se rend compte que les autres personnages jouent un rôle moins important, avec des dialogues moins fournis. Situations et dialogues finissent par apparaître banals de personnes normales se livrant à une activité concrète, favorisant la contemplation et une forme d’isolement par rapport aux autres. Dans le même temps, la narration visuelle présente des caractéristiques graphiques et esthétiques uniques.


Pourtant, la couverture ne ressort pas particulièrement : une jeune femme en combinaison de plongée descendant l’eau, avec l’air peut-être surpris ou juste les yeux sciemment écarquillés pour voir dans l’élément liquide. En découvrant les pages intérieures, le lecteur se dit que l’image de couverture a perdu en intensité à être imprimée sur une couverture mat. Ensuite, il se dit que le choix même de cette illustration, sa composition gomme la plus grande singularité des dessins. L’artiste n’utilise pas les traits de contour, optant pour un rendu de type couleur directe. Son usage de l’outil informatique aboutit à une sensation de peinture à l’huile, et de dessins presque malléables, comme si chaque zone de couleur se déformait pour s’adapter aux formes qui l’entourent, comme si chaque frontière entre deux zones colorées présentait un degré de plasticité. Comme si l’artiste peignait chaque élément avec un pinceau à la pointe molle, permettant des arrondis à chaque contour, une sorte de fluidité des formes. Ces caractéristiques graphiques rendent à merveille les sensations aquatiques : le courant, la mer d’huile, les bulles d’air, l’effet déformant de la surface, la diffraction, l’onde, les zones où se rencontrent différents courants, les chutes d’eau, etc. Le lecteur peut ressentir la caresse de l’eau, l’effet de flottement des individus, la viscosité de la mousse sur les rochers, les remous, les effets de luminescence, les nuances de la couleur de l’eau en fonction de l’intensité du soleil, de l’angle de ses rayons en fonction du moment de la journée, etc. Ce mode de représentation fait des merveilles également pour les effets de végétation et pour l’expressivité des visages.



Le lecteur prend autant de plaisir que Juliette à voir le paysage défiler par la vitre du van, à regarder avec les marcheurs autour d’eux alors qu’ils descendent vers l’accès au canyon, et bien sûr tout du long de la descente de la rivière à l’air libre comme dans des cavernes souterraines. Il sourit en voyant les quelques passages où l’artiste passe en mode expressionniste jouant avec les formes pour représenter un personnage par son ressenti plutôt que par son apparence physique. Ainsi se déroule cette descente, avec quelques passages un peu plus délicats : un saut de sept mètres dans un bassin en contrebas, un passage trop étroit, des remous, une exploration imposée d’une caverne où se sont fourvoyées Juliette et Léna, rien de grave… Enfin… Dans cette succession de petits riens, il plane comme une forme d’inquiétude. Le lecteur ne saurait la définir car il n’y a pas à proprement parler d’angoisse, de moment de confrontation, d’éclats, mais de minuscules décalages, une phrase qui semble bizarrement formulée, une réaction légèrement différente de celle attendue. Cette vague sensation finit par agir sur l’état d’esprit du lecteur qui se dit qu’un accident va survenir pendant la descente du canyon, alors même que chaque moment déconcerte par sa banalité, son caractère ordinaire. Il peut même finir par trouver que la séduction de l’esthétique visuelle ne suffit pas toujours à retenir son attention. Que ses attentes ne sont que trop partiellement comblées. Finit par venir un moment où il prend conscience de l’accumulation de ces petits riens, de ces petits décalages. Il comprend le changement qui est survenu en profondeur dans l’un des personnages, alors même qu’il n’a pas eu accès à ses pensées, qu’il n’y a pas eu de dialogue d’exposition ou d’explication, que le processus s’est effectué en profondeur.


Une couverture un peu cryptique, avec une image assez sobre. Si sa curiosité le pousse à feuilleter cette bande dessinée, le lecteur note tout de suite l’agencement inusuel des couleurs, ce rendu un peu huileux très agréable à l’œil, ce qui peut suffire à attiser sa curiosité. À la lecture, la narration ressort comme posée, naturaliste et tranquille. Pas désagréable, tout en semblant s’écouler paresseusement, sans tension. Puis vient un moment dans l’esprit du lecteur où il s’interroge sur le malaise indéfinissable qu’il ressent. Il se rend compte qu’il interprète de manière orientée des petits riens que certains personnages ne ressentent même pas. Avec le dénouement, il reconsidère le chemin qu’il vient de parcourir en canyoning, comment les interactions banales et normales entre deux personnages ont fait se cristalliser de vagues impressions en une prise de conscience qui s’impose naturellement comme une évidence organique. Un cheminement inéluctable tout en douceur.



mardi 25 janvier 2022

Double dames

Pourquoi c'est toujours moi Watson ?


Ce tome s'intercale entre La conjuration de bohême (2012, tome 16 de la série) et Caroline Baldwin T17: Narco tango (2017). Il contient une histoire complète qui peut être appréciée sans aucune connaissance préalable des aventures de Caroline Baldwin ou de celles de Roxane Leduc. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec sa fille Johanna coscénariste. Il se termine avec un texte d'un page où l'auteur explique la genèse de l'album, et la reproduction des crayonnés de 2 pages n'ayant pas été retenues dans l'histoire finale.


Dans une auberge en Haute-Savoie, par un bel après-midi de printemps, Roxane Leduc regarde le paysage depuis le balcon de sa chambre. Elle entend son portable émettre un bip : elle rentre dans sa chambre, met de l'eau à chauffer dans la bouilloire électrique, puis sort son téléphone de son sac. Il s'agit d'un message de Caroline Baldwin lui annonçant qu'elle doit retarder son départ de Montréal et qu'elle l'appelle demain. Roxane se sert son thé, et va bouquiner sur son lit. Le lendemain, elle petit-déjeune tranquille toute seule à la table de l'auberge, puis sort pour se rendre à son rendez-vous à 10h00 devant l'église de Bellevaux. Tout en conduisant, elle vérifie dans sa tête qu'elle a bien tout : raquettes, pique-nique. Elle arrive sur place avec seulement sept minutes de retard.



Comme convenu, Roxane Leduc retrouve Carlos Menez devant l'église. Il lui explique que son père ne se sent pas très bien et qu'ils ont décidé d'écourter leur séjour. Néanmoins, il la dédommage pour cette journée perdue, parce que lui non plus ne va pas effectuer la randonnée : ce ne serait pas raisonnable de laisser son père seul même quelques heures. Elle souhaite un prompt rétablissement à Félix Marchand le père de son client, et elle décide d'effectuer la randonnée seule, pas de raison que la balade soit perdu pour tout le monde. Elle avance d'un bon pas en raquette dans la neige, et remarque qu'elle n'est pas la seule à profiter de la journée. Un peu plus loin, elle s'arrête discrètement car elle vient d'apercevoir le même Carlos Mendes en raquette, arrêté, observant droit devant lui quelque chose avec ses jumelles. Elle se cache derrière un arbre pour l'épier. Son téléphone sonne : elle répond et Caroline Baldwin lui indique qu'elle se trouve à l'aéroport de Dorval où tous les avions sont cloués au sol suite à une gigantesque tempête de neige. Elles sont coupées : Roxane raccroche et constate que Carlos en a profité pour mettre les voiles. Elle poursuit sa randonnée, alors qu'il l'épie à son insu, caché derrière un arbre. Une fois rentrée à l'auberge, Roxane revêt une robe et descend manger. L'aubergiste lui demande si elle veut une table seule ou si elle attend ses deux clients, ce qui la déconcerte car elle était persuadée qu'ils étaient partis. Elles vont demander au patron Olivier en cuisine qui confirme qu'il ne savait pas que les argentins sont partis. Deux policiers arrivent à ce moment-là et leur apprenne la mort de Félix Marchand dont le cadavre a été retrouvé.


La série Caroline Baldwin s'est achevée en 2020 avec Caroline Baldwin T19 - Les faucons. Dans sa postface, l'auteur explique qu'il avait souhaité donner une fin à son personnage, et qu'il lui restait quelques projets d'histoire, a priori une demi-douzaine, commencées, mais pas finalisées, qui s'intercalent entre des albums déjà parus. Le lecteur comprend mieux le nom de la maison d'édition : éditions du tiroir, en espérant qu'il ne s'agit pas des fonds de tiroir. André Taymans explique donc qu'il avait mis en chantier la présente histoire, en 2012, qui devait être racontée de deux points de vue différents, celui de Roxane Leduc, et celui de Caroline Baldwin. Elle a été retravaillée sous la forme d'un album unique. La quatrième de couverture comporte un court texte du scénariste Rodolphe replaçant dans son contexte, l'apparition du personnage Caroline Baldwin. En 1996, il y avait peu d'héroïnes : à l'époque, elle représente donc une nouveauté dans le club très privé des héros masculins. En plus, il s'agit d'une jeune femme moderne, faite de contradictions, de forces et de faiblesses, d'énergie et de fêlures, une beauté sans artifice. Du fait de la genèse un peu particulière de cette histoire, Caroline Baldwin n'apparaît que dans 2 cases dans la planche 10 et elle ne devient le personnage principal qu'à partir de la planche 31 dans ce récit qui en compte 44.



Qu'il ait déjà lu tous les tomes de la série principale ou qu'il découvre l'héroïne ou même l'auteur, le lecteur relève vite les caractéristiques de la narration. Le récit est situé dans les environs de la commune de Bellevaux en Haute-Savoie, et l'auteur connaît manifestement les lieux, et peut-être même l'auberge dans laquelle séjourne Roxane Leduc. Le lecteur peut donc se projeter dans ces lieux et se sentir comme un hôte profitant de la chambre, de son lit, de sa salle de bain, et même de sa bouilloire, dans la salle à manger pour prendre son petit-déjeuner avec Roxane, et même passer en cuisine quand elle suit la patronne qui va interroger son mari. Les traits de contour sont un peu épais, donnant ainsi plus de consistance à chaque élément, et le niveau de détails élevé assure une description immersive. Il en va de même pour les scènes en extérieur : les rues de Bellevaux, le lac de Vallon, et la randonnée en forêt. Il est fort vraisemblable que Taymans lui-même se soit adonné aux raquettes dans cette forêt. Cela donne lieu à une sympathique balade de 3 pages dans la neige, au milieu des sapins, avec une belle vue sur le lac de Vallon.


L'histoire commence tranquillement, découlant totalement du lieu et des personnages : Roxane Leduc est guide de montagne pour des randonnées, et elle va retrouver ses clients. Le récit passe en mode enquête quand la police survient dans l'auberge pour informer le patron qu'un de ses clients a été repêché dans le lac de Vallon il y a une heure à peine. Tout naturellement, Leduc en parle au petit déjeuner avec le vieux Grégoire, un ancien du village venu s'en jeter un derrière la cravate. La scène est naturaliste, avec Roxane prenant le soleil sur la terrasse et sans exagération sur l'homme âgé. Le récit passe en mode aventure de manière tout aussi organique : le vieux Grégoire a repéré une activité nocturne près du lac du Vallon. Le scénariste met à profit un fait réel : un glissement de terrain survenu en 1943, qui a emporté neuf granges, cinq fermes, deux scieries et des maisons des hameaux avoisinants dont celui de l’Éconduit. À partir de là, les conventions de genre s'immiscent dans le récit : la jeune femme qui n'hésite pas à aller voir par elle-même de nuit au bord du lac, l'inspecteur pas très doué, en tout cas moins que Roxane, cette dernière qui se dit que le plus efficace est de plonger à son tour dans le lac, de nuit bien sûr et toute seule. Le lecteur retrouve bien le principe rappelé par Rodolphe : une héroïne, femme normale, qui se retrouve dans une histoire dangereuse et qui se montre courageuse au point de se mettre en danger de manière imprudente.



Effectivement, le lecteur relève d'autres conventions de genre assez marquées : la chronologie des faits fort opportune, les personnages principaux qui décident de prendre l'initiative sans en référer à la police, et une concomitance de circonstances assez extraordinaire pour que deux fils narratifs culminent exactement au même moment, avec un ou deux hasards très heureux. Il se dit que c'est lié à la transformation d'une histoire condensée de 2 albums en 1, et des caractéristiques de l'écriture de l'auteur. S'il a lu la série, il remarque qu'il n'a pas la place de réaliser des séquences muettes de marche ou de découverte, à l'exception d'une (planche 25) quand Roxane explore le fond du lac en tenue de plongée). Il sourit en voyant la même Roxane allongée sur le lit de sa chambre d'hôtel, identiques à celle de Caroline dans d'autres albums. Il sourit franchement de l'incongruité de la planche 11 où Roxane est train de se changer pour enfiler une robe plus habillée, ce qui donne l'occasion à l'artiste de la représenter en sous-vêtement bas, culotte et soutien-gorge, un peu en décalage avec la situation et le respect montré par ailleurs aux héroïnes qui mènent la danse par leurs compétences et leur courage. D'ailleurs, le lecteur de longue date ne peut pas s'empêcher de chercher les éléments de la continuité (légère) de la série. Il retrouve l'amitié entre Roxane et Caroline, le fait que cette dernière réside au Canada. En revanche il n'est fait mention nulle part de son traitement médicamenteux.


Impossible de résister à une aventure de plus pour le lecteur qui a suivi la série régulière de Caroline Baldwin : l'occasion est trop belle de retrouver cette jeune femme au caractère pas toujours commode. La narration visuelle s'avère très roborative, avec sa qualité descriptive, les environnements montrés concrets et réalistes, la sensation de se trouver dans cette région de France, et la présence des personnages. L'intrigue s'avère un cran en dessous s'appuyant un peu trop sur des conventions de genre mises en scène au premier degré. Une aventure sympathique.