Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Couple. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Couple. Afficher tous les articles

mardi 13 octobre 2026

La baleine bibliothèque

Qui n’a jamais vu sourire une baleine ignore tout de l’humour.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de tout autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Judith Vanistendael pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-dix-sept planches de bande dessinée.


Un petit navire de pêche navigue sur une grande mer calme sous un beau ciel parsemé de nuages. La mer, comme le cœur de l’homme, est remplie de secrets. Mais l’homme, quand son cœur déborde, peut prendre la plume, et, sur la plage d’une page, jeter ceux qui lui pèsent trop. On apprend à raconter des histoires comme on apprend à nager. Pour ne pas se noyer. La mer, elle, n’a jamais appris à écrire. Alors, elle se noie, la mer. Mais il n’y a personne pour se jeter à l’eau. Personne pour la sauver… Personne pour lui faire la respiration artificielle… Personne, non plus, pour la porter en terre, la mer. La mer qui s’est noyée. Sans en avoir conscience, le modeste bateau passe au-dessus de coraux et d’un petit banc de poissons qui descend tranquillement. Au fond, tout au fond de l’océan, vivait une baleine âgée de cent mille ans. Les petits poissons – et même les plus grands – aimaient à lui rendre visite. Car c’était une baleine vraiment extraordinaire ! Derrière son sourire se cachait la plus grande bibliothèque des mers. Des livres par milliers, bien rangés dans l’ordre de l’alphabet. De Ah ! Ah ! le mangeur de rires, à Zzzix le moustique électrique. Les petits poissons s’y plongeaient avec délectation. Et parfois, après s’être longuement fait prier… l’énorme baleine chaussait ses lunettes et leur lisait une histoire.



Après cette lecture enrichissante et bienveillante, le banc de poissons remonte vers la surface. Dans leur évolution, ils se retrouvent pris dans la masse d’un filet, seuls une dizaine d’entre eux réussissent à éviter d’être capturés. En ce temps-là, le métier du postier conduisait souvent au milieu du vaste océan : il était facteur auprès de la Poste maritime. On l’ignore souvent mais la Poste possède aussi un service de livraison du courrier en haute mer. La Poste terrestre est bien connue de tous. Du facteur à bicyclette, aux facteurs en camionnette, en passant par celui sur ses gambettes, la Poste terrestre fait partie du quotidien du commun des épistoliers. La Poste aérienne est célèbre. Saint-Exupéry, Guillaumet, Mermoz… ces noms résonnent encore dans l’inconscient collectif. Des Andes à l’Afrique, ces pilotes ont gravé de leurs ailes la légende de l’Aéropostale. La Poste maritime, par contre, est injustement méconnue. Pourtant son histoire est, elle aussi, riche en héroïques faits d’âmes ! Ce matin-là, le postier est en train de prendre son petit-déjeuner sur sa terrasse, il assiste au retour du bateau de pêche et au débarquement de sa prise. Il continue de penser aux héros de la Poste maritime : Ainsi Sénéchal Briscard qui, seul et armé de son seul tampon réglementaire, défendait le courrier dont il avait la charge contre un plein navire de pirates armés jusqu’au chicots ! Le pauvre connu le pire déshonneur qui soit pour un facteur… voir son courrier jeté aux requins !


Une très belle illustration de couverture : dans sa petite barque, avec son chat, cet homme en train de lire sûrement un roman à une immense baleine, sous un beau ciel étoilé. Cela ressemble à un conte pour enfant, une façon de rendre hommage au pouvoir de la lecture et à sa capacité de parler à des individus très différents. L’illustration est douce, avec un bel effet pour rendre la surface ondulante de la mer, et une importance donnée au blanc dans la masse de la tête du cétacé. À l’intérieur, les illustrations et les cases appartiennent à ce même registre : une représentation simplifiée de la réalité par des aquarelles et des traits de pinceau pour des formes plus précises, quelques traits de contour. Ce mode de représentation donne des images douces et agréables à l’œil, une forme de simplification pour les éléments du réels et une représentation poétique des éléments fantastiques, que ce soit la baleine elle-même, en particulier quand elle a chaussé ses lunettes de lecture, ou pour la bibliothèque en son sein. Le scénariste adopte lui aussi un mode particulier, de narration, par la bouche de ce postier maritime qui raconte son histoire, avec son métier dans une branche des services postaux inventée pour l’occasion. Le lecteur découvre le récit par le biais des textes d’un narrateur omniscient, des observations du pêcheur, et de quelques brefs dialogues, entre lui et la baleine, entre lui et son épouse.



Oui, le lecteur peut aborder cette bande dessinée comme un ouvrage pour enfant, et apprécier les dessins comme des belles images pleines de douceur, faciles à assimiler et porteuses d’une poésie enfantine. L’artiste sait y faire, pour la dimension merveilleuse de cette bibliothèque à l’intérieur de la baleine, comme pour des cases épatantes. L’évocation visuelle de ladite bibliothèque commence dès la page cinq avec quelques poissons du banc lisant un livre tenu par deux tentacules d’une pieuvre, avec une poisson globe à leurs côtés. Deux autres poissons, comme assis, lisent de manière autonome en tenant chacun un ouvrage dans leurs nageoires. Et la pieuvre en lit un autre avec deux autres de ses tentacules et ses lunettes sur le nez. Il ne viendrait pas un instant à l’esprit du lecteur de s’interroger sur la présence ou l’effet de l’eau de mer sur le papier. Il lui faut patienter jusqu’à une illustration en double page, cinquante-deux et cinquante-trois, pour avoir enfin un aperçu de cet endroit merveilleux, où cette fois-ci le postier marche dans quelques centimètres d’eau, ayant fort judicieusement chaussé des bottes pour sa sortie en mer. Régulièrement, le lecteur prend conscience de la magie visuelle à laquelle il assiste : quelques coups de pinceaux, un peu d’aquarelle. Il a ainsi devant lui des traits et des couleurs qui forment une portion de la tête de la baleine et son œil, dans un camaïeu de bleu. Quelques pages plus loin, l’artiste parvient à inverser l’ordre de lecture dans l’esprit du lecteur en lui faisant considérer une succession de trois cases de la hauteur de la page dans une lecture de bas en haut. En page trente-neuf, elle représente quatre fois le postier sur sa barque dans la même case, en train de monter et descendre au gré des vagues. En page cinquante-quatre, trois cases en hauteur alors que le Postier pénètre dans la gueule de la baleine, éclairée de l’intérieur pour une forme allongée verticalement avec une sensation très étrange. En page cinquante-cinq, une grosse tache blanche devant une grosse tache rouge, les cases précédentes permettant de savoir qu’il s’agit du ventre arrondi de l’épouse du postier dans un pull rouge, et le chat blanc devant.


Il s’agit bien d’une bande dessinée avec des cases et des actions représentées sur plusieurs cases pour une narration sympathique et tout public. Le lecteur apprécie la séquence durant laquelle le postier prend son petit déjeuner, tout en racontant les hauts faits de postiers maritimes ayant inscrit leur nom dans l’histoire de ce métier. Il regarde les décorations aux murs, puis il observe le postier en train de se préparer en revêtant son ciré, ses bottes, en mettant le courrier dans le sac étanche muni de flotteurs, puis allant dire au revoir à son épouse. Les scènes de mer sont également superbes avec l’effet de l’aquarelle pour rendre compte de la surface changeante de l’eau. Ce mode de représentation assure la coexistence cohérente des éléments de la vie de tous les jours et des éléments fantastiques. Il se retrouve pris par surprise lorsque le récit intègre des moments plus adultes comme le couple prenant son bain ensemble dans la même baignoire, et qu’ils en sortent dans le plus simple appareil. Ou lorsqu’il assiste à l’accouchement dans la salle d’opération, et voit le bébé sortir du ventre de la mère. Et ces images terrifiantes quand l’eau de l’océan se teinte de sang, en énorme quantité.



Pour autant, il s’agit bien d’un conte, avec quelques scènes qui méritent d’être expliquées et commentées aux lecteurs les plus jeunes, avec une fin et une sorte de morale, ou plutôt de prière. Le postier demande à ceux qui l’ont lu, si un jour en se promenant sur la grève ils trouvent un livre rapporté par la marée, de le ramasser, de conduire sa barque au milieu de l’océan et de le lire aux petits poissons… Parce que lui aussi déteste les histoires qui finissent mal. Au fil de ce conte, d’autres thèmes sous-jacents transparaissent. La baleine explique qu’elle ne sort que la nuit pour éviter les chasseurs, et le massacre de la chasse à la baleine est une chose bien réelle. Le début du récit s’ouvre avec un texte qui prête une sorte d’existence spirituelle à l’océan, qui n’a jamais appris à écrire, et il n’y a personne pour le sauver. Avec un peu de recul, le lecteur y entend comme un appel à préserver ce milieu naturel, qui ne dispose pas de moyens pour s’exprimer, ou se défendre par lui-même. Alors que son épouse accouche, le postier doit faire un choix lourd de conséquence. Le récit ne laisse place à aucun doute sur le fait qu’il ait fait le bon choix, malgré les conséquences désastreuses, un jugement de valeur sur la priorité à donner à la naissance de son enfant sur tout le reste. Cela contribue à nourrir un autre thème du récit, celui de l’amour, des livres bien sûr, et aussi entre personnes, un sentiment librement consenti qui aide à grandir.


Un conte tout public, celui d’un postier maritime se liant d’amitié avec une baleine qui abrite une gigantesque bibliothèque dans son corps. Une narration visuelle douce et accessible, sympathique et chargée d’émotion. Un conte comprenant également de terribles épreuves, le postier maritime s’engageant à assurer la perpétuation des actions positives de la baleine. Touchant.



mercredi 29 juillet 2026

Couples

Instants universels et fugaces


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1965. Il a été réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Il comprend quarante-trois planches gravées sur bois, chacune disposée sur la page de droite de l’ouvrage, à raison d’une par page. L’ouvrage de cet auteur passé à la postérité est 25 images de la passion d'un homme paru en 1918.


Deux jeunes enfants dormant le même lit, assez large ; sur le bord du lit s’étend l’ombre d’un couple dont les formes semblent indiquer qu’il s’agit d’adultes. Deux jeunes enfants dans le plus simple appareil, en train de jouer sur la plage, dans les flaques, avec un seau à côté, et le soleil qui se couche. Les enfants ont un peu grandi, ils sont en train de se laver dans une grande bassine, disposée au milieu de la grande pièce à vivre d’un appartement. Ils ont encore un peu grandi, ils se promènent dans un chemin au milieu des hautes herbes, par une belle journée d’été, lui en culottes courtes, elle dans une robe au motif printanier. Visiblement à la même saison, fin du printemps ou début de l’été, ils sont assis côte à côte tous les deux dans l’herbe, le garçon tient un grand livre, et ils lisent ensemble. L’automne est arrivé, il est maintenant en pantalon avec des bottes et elle porte une robe noire plus stricte, ils se tiennent devant la devanture d’une fleuriste, et le garçon s’interroge. La nuit est tombée, ils sont dehors sur le trottoir, prêts à s’empoigner alors qu’un ballon est immobile dans le caniveau et en arrière-plan un couple passe sans leur prêter attention.


La rentrée des classes a eu lieu, ils sont chacun assis à un pupitre. La fille apparaît studieuse, captivée par ce qui se passe au tableau, lui a le regard tourné vers elle oublieux de la leçon. Le temps des vacances est arrivé, ils sont entrés dans l’adolescence. Ils sont en train de se promener sac au dos, lui avec un bâton de marche, avançant d’un bon pas sur un chemin de montagne. La fin de l’adolescence ou le début de l’âge adulte, ils sont de retour dans la ville, elle s’accroche à lui alors qu’il conduit une moto à vive allure de nuit. Ils sont maintenant adultes l’un et l’autre, la nuit est tombée, il se tient adossé à une rambarde, les bras quand écartés, elle se colle à lui s’apprêtant à enlacer son cou avec deux bras. Le lieu n’est pas apparent, ils dansent une valse ou un tango, comme enveloppés par la musique sous forme de volutes rondes et ondulantes. L’automne semble toucher à sa fin, deux grands oiseaux traversent le ciel peut-être dans leur migration. Les hauts bâtiments de la ville se dessinent en arrière-plan, et ils s’enlacent sur un banc dans un espace vert, deux oiseaux picorant à leurs pieds. Ils marchent côte à côte dans le plus simple appareil, se tenant par la taille dans un geste affectueux, peut-être tendre, dépourvu de désir d’ordre sexuel. Les voilà en train de rentrer chez eux : toujours se tenant par la taille, ils montent l’escalier de l’immeuble, qui semble interminable.



C’est assez étrange : la couverture porte la mention Roman graphique, et pourtant l’auteur a déclaré qu’il considère cet ouvrage et d’autres également comme une suite de gravures, reliées sous la forme d'ouvrages, et pas comme romans. D’un autre côté, s’il a déjà lu d’autres œuvres de Masereel, le lecteur a déjà fait l’expérience de ses récits sous une forme identique, c’est-à-dire une suite de gravures sur bois, dépourvus de tout texte, induisant son implication active, son esprit établissant par réflexe un lien de cause à effet d’une planche à l’autre. Mécanisme qui fonctionne parfaitement, par exemple, dans son ouvrage le plus connu : 25 images de la passion d’un homme. Dans un autre ordre d’idées, cela peut également évoquer Une semaine de bonté (1935) de Max Ernst (1891-1976) qui pousse ce dispositif narratif jusqu’à sa limite, faisant apparaître que le cerveau du lecteur fonctionne par automatisme identifiant des liens de cause à effet là où il n’y en a pas, sans qu’il ne puisse maîtriser ce mécanisme psychologique. Du coup, le lecteur ne sait plus trop sur quel pied danser, mais un homme avertit en vaut deux. Le titre indique clairement qu’un thème court tout du long de ces images : celui du couple… Tout en introduisant un doute, car le mot est au pluriel, peut-être qu’il s’agit de plusieurs couples. Oui mais il saute aux yeux du lecteur qu’il y a une progression chronologique : l’ordre des planches fait que le lecteur voit des couples, à chaque fois un homme et une femme, qui sont plus âgés d’une planche à l’autre.


La première illustration semble bien proposer le début d’une relation de couple, en l’occurrence deux jeunes enfants dormant dans le même lit, sereins dans leur repos, un dessin fait de gros traits noirs. Peut-être familier de Masereel, le lecteur se souvient qu’il s’agit d’un artiste consacré. La consultation d’une encyclopédie en ligne permet d’en apprendre plus : professeur à Sarrebruck de 1947 à 1951, exposition en 1948, créations de décors et de costumes pour des pièces de théâtre, prix d'art graphique à la biennale de Venise en 1951, travail et exposition en commun avec Pablo Picasso entre 1952 et 1954, nommé membre de l'Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. En outre, cette histoire sans parole a été réalisée sur des blocs de bois, par xylographie. Par contraste avec les ouvrages publiés par l’éditeur Martin de Halleux, celui-ci ne dispose d’aucune préface ou postface, ou texte de commentaire. Cette première illustration comporte également l’ombre portée de ce que le lecteur suppose être deux adultes, peut-être les parents, ou bien les mêmes individus que les enfants, une fois devenus adultes. La deuxième image se situe dans le même registre graphique : des gros traits comme faits au pinceau, une représentation aux contours grossiers, un environnement plutôt esquissé.


Par comparaison avec d’autres œuvres de l’auteur, le lecteur peut avoir l’impression que certaines illustrations comprennent moins d’informations visuelles, que l’artiste se concentre sur une vision globale, en laissant beaucoup de place au noir, ce qui donne une sensation de solidité et aussi de mauvais présage, de situation immuable et de devenir implacable. Ce mode de dessin semble également fondre les personnages dans leur environnement, les en rendre indissociables, comme s’ils étaient faits de la même matière. Alors que la fille et le garçon se tiennent la main en marchant sur un chemin de campagne, ils donnent l’impression d’être constitués des herbes sauvages, de la terre du chemin, et même des vibrations de l’air. Ce dispositif navigue entre impressionnisme et expressionnisme. Pour ce deuxième effet, le lecteur est saisi par le couple dansant comme baigné par les tourbillons de la musique. Ou encore une succession de quatre images où ils sont nus l’un et l’autre, l’homme sous la forme d’une silhouette noire, et la femme d’une silhouette blanche, comme la complémentarité du yin et du yang, une complémentarité ainsi que la présence d’éléments de l’un dans l’autre. Dans d’autres images, l’artiste sait rendre compte du concret de l’environnement dans lequel le couple évolue : la salle de classe, les gradins d’un cirque, les lumières de la ville, un banc dans un parc urbain, etc.


Totalement sous l’emprise de l’impulsion de la reconnaissance des schémas, le lecteur établit par automatisme des connexions d’une image à l’autre, à plusieurs images d’intervalle. Il se fixe sur la notion de couple, et se dit que le début correspond à une sœur et un frère. Tout commence avec l’innocence des jeunes années, et l’évidence de faire des découvertes ensemble : le repos nocturne, les jeux de plage, les promenades, la lecture, etc. Puis petit à petit, les personnalités se construisent et les différences apparaissent, pouvant se manifester en une rivalité lors d’un jeu de ballon, ou dans la prédisposition pour les études dans une salle de classe…À moins que l’image dans la salle de classe ne marque le tournant d’un récit : il ne s’agirait plus alors de la sœur, mais d’une autre jeune fille. Ce nouveau couple ferait alors l’objet du reste du récit, en particulier les quatorze planches suivantes de la séduction à la première relation sexuelle. Avec cette idée en tête, la suite fait sens. Le lecteur retrouve des thèmes familiers de l’auteur : la précarité économique, la poésie urbaine où les relations affectives transforment un milieu agressif et inhospitalier en un environnement propice à la fête et aux extravagances. Un doute saisit le lecteur : s’agit-il toujours du même couple ? En effet il a assisté à une séparation à l’occasion du départ d’un train. Ou bien la narration est-elle passée au devenir de la sœur ? Il tourne la page et il découvre un numéro de trapézistes, un homme et une femme, lui sous la forme d’une silhouette noire, elle d’une silhouette blanche, ce qui le renvoie plusieurs pages en arrière. Une manifestation ouvrière dans les rues, un thème récurrent dans l’œuvre de l’auteur. Et puis la période du troisième et du quatrième âges. Le lecteur perd un peu le fil dans une éventuel continuité du couple, s’il s’agit toujours des mêmes personnes, ou de recompositions… Les émotions persistent quant à une forme ou une autre de couple, de compagnonnage sur le chemin de la vie, de partage de moments…


Une expérience de lecture originale : le titre donne le fil directeur, celui du couple formé par un homme et une femme, pas forcément dans sa dimension maritale, et une indication, il s’agit d’un roman graphique. Ainsi aiguillé, le lecteur découvre une progression chronologique où différentes incarnations d’un couple montrent des personnages progressant en âge dans la vie, traversant des situations qui parlent à tout être humain qu’il les ait vécues ou non. Les illustrations montrent une réalité brute, dans laquelle chaque élément est réduit à l’essentiel, chaque image apparaissant comme une évidence, comme la quintessence d’un moment ou d’une situation. L’effet chronologique depuis la tendre enfance jusqu’à la mort met en perspective ces moments à deux, leur caractère assuré, et aussi leur progression. Le lecteur en ressort avec la sensation d’avoir accompagné des êtres humains le long de leur vie, sous l’angle de la relation de couple, entre des amis, des amants, des membres de la famille. Rassérénant.


lundi 20 juillet 2026

Esthétique et filatures

Et le business couche avec tout ce qui rapporte.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Lisa Mandel pour le scénario et par Tanxxx pour les dessins. Il comprend cent-vingt planches de bande dessinée.


De nuit dans une petite ferme isolée dans la campagne française, avec sa cheminée qui fume. Il est tôt le matin et Tatiana prend la cafetière Moka sur la gazinière et sert son époux dans son bol. Il lui pelote les fesses et elle s’assoit sur ses genoux, il lui pelote le sein droit. Elle repousse gentiment sa main, et lui qu’elle va chercher sa veste ; il la reprend : SA veste, on dit une veste. Elle l’accompagne sur le perron du petit pavillon et il lui rappelle de ne pas oublier de réveiller sa fille, elle doit nourrir les bêtes. Et il ajoute qu’elle n’a pas intérêt à le faire à sa place. Elle répond qu’elle est d’accord, et qu’il devrait arrêter de crier, car il fait s’enfuir tous les animals. Tout en s’éloignant, il marmonne : les animAUX. La jeune épouse ukrainienne rentre à l’intérieur mont à l’étage et réveille Marie qui est encore au lit. Elle dit à l’adolescente qu’elle doit se lever, et la jeune femme se redresse et embrasse sa belle-mère, lui fait observer qu’elle est gelée, et l’invite à la rejoindre dans le lit. La jeune épouse se déshabille, rend le baiser, s’allonge, prend un CD et met la musique à fond. À quelque distance de là, fusil en bandoulière, le mari va pour s’allumer une cigarette et constate qu’il n’a pas sa boîte d’allumettes. Il décide de retourner le prendre à la maison.



Le mari arrive rentre et prend les allumettes sur la table à l’entrée, il est assailli par la musique tonitruante, crie pour qu’elles la baissent. Il ne se passe rien, il monte à l’étage et il découvre les deux femmes allongées, la plus jeune faisant une gâterie à la seconde. Toujours avec la musique assourdissante, il prend son fusil et tire. Mais il trébuche et tombe en arrière, sa tête heurtant le bord d‘une étagère, sous le regard horrifié des deux femmes, la balle touchant la main de Marie. L’instant d’après, M. Michaud gît inconscient sur le sol, peut-être mort, et Tatiana coupe la musique. Les deux s’habillent rapidement, prennent l’argent dans la boîte de conserve qui sert de cachette, et s’enfuient à moto à travers bois. Au beau milieu de la forêt, Marie demande à Tatiana d’arrêter la moto, elle a trop mal à la main. La jeune ukrainienne se met à parler dans sa langue natale. L’adolescente exige qu’elle parle en français, puis ajoute gentiment qu’elles vont s’en sortir. L’épouse dit qu’elle ne veut pas aller en prison. Elle est sûre qu’il est mot, il ne bouge plus partout et tout son sang partout. Marie suggère qu’elles pourraient peut-être vendre la mobylette et acheter de faux-papiers.  Tatiana estime que même si elles la donnaient, les gens n’en voudraient pas, sans parler du coût des faux papiers. Elle se lève et s’éloigne pour aller se soulager. Marie remonte la fermeture éclair de son blouson, puis se rend compte que sa belle-mère est partie depuis quelque temps. Elle se lève pour aller la rejoindre. Puis elle en entend le bruit de la moto. Elle court, essaye d’arrêter Tatiana mais se fait repousser, et finit abandonnée.


Un style de dessin un peu naïf avec des aplats de noir qui peuvent être massifs et une forme de franchise visuelle sans fard, pour une histoire qui commence avec un accident mortel et qui continue avec une femme qui s’envoie des gorgeons au bar jusqu’à ce que le barman refuse de la servir, qu’elle rentre chez elle et vomisse sur le trottoir après quelques dizaines de mètres. Le charme féminin en prend un coup, ou plutôt il s’exprime très différemment de d’habitude. D’un côté, il y a de la nudité féminine (et masculine) ; de l’autre côté, la mise en scène s’effectue au travers d’un regard débarrassé du regard masculin. Cette lecture génère des sensations très différentes : à l’évidence, ces deux femmes, Marie Michaud et Adrienne, vivent pour elles-mêmes, sans l’injonction sociale de plaire aux hommes. Dans le même temps, leurs vies sont soumises aux diverses contraintes sociales aussi bien économique qu’affective qui s’imposent à elles. Suite à un accident, la première se trouve contrainte de fuir une cellule familiale un peu glauque : une mère biologique sur laquelle le lecteur n’apprendra rien, un père imposant un mode de vie, se montrant violent, ayant cherché une femme sur internet. La seconde a surpris son conjoint au lit avec une amante avec qui il a décidé de vivre ensemble : elle bossait à l‘œil dans sa boutique et vivait dans son appartement, depuis dix ans. Elle s’est retrouvée sans plus rien : plus d’appartement, plus de mec, plus de boulot, obligée de squatter dans l’appartement de sa grand-mère.



Un titre qui ressemble à une étrange alliance de mots, rapprochant le sentiment du beau de l’action de suivre quelqu’un pour le surveiller. Une couverture qui met en avant une femme en jupe en train de se maquiller et son ombre qui ne correspond en rien à sa silhouette, évoquant une femme plus jeune aux allures de garçonne. Le récit s’ouvre avec un dessin en pleine page : une vue du ciel en biais de la ferme. Le dessinateur opte pour un noir & blanc, sans nuance de gris, cette image semble comprendre des spécificités propres aux comix, par exemple des formes simplifiées et du noir très dense. Ainsi l’un des pans du toit apparaît comme un rectangle blanc dépourvu, il en va de même pour a zone en terre devant la maison à un étage. L’artiste joue également avec des perspectives forcées, par exemple dans la troisième planche avec un chemin parfaitement rectiligne finissant sur une ligne d’horizon parfaitement horizontale. Il joue également avec certains éléments du décor : les troncs bien verticaux des arbres formant comme une sorte de rideau, ou de toile de fond sur la scène d’un théâtre. Plus loin dans la chambre d’Adrienne, les murs sont striés de fines lignes parallèles très rapprochées, avec un effet artificiel, pouvant être perçu comme de très fins barreaux. Le lecteur retrouve cette approche géométrique également dans le dallage de la cuisine de la mère d’Adrienne avec un damier de carrés noir & blanc. Il remarque de temps à autre l’usage d’ombres chinoises. Il se rend compte qu’il est particulièrement sensible à aux aplats de noir, parfois massifs, pouvant servir de fond noir à plusieurs cases d’affilée, renvoyant à des maîtres de comics indépendant comme Charles Burns ou Chester Brown, Joe Matt.


L’artiste fait évoluer ses personnages dans des lieux solidement décrits, même s’ils comprennent une forme de naïveté, avec des accessoires très concrets. Par exemple la cafetière de modèle Moka et la gazinière, le modèle de chaîne stéréo, la moto qui s’apparente plutôt à une mobylette, l’aménagement du bar où Adri s’en met une, le motif des draps du lit double d’Adri, le modèle de téléviseur qui passe par la fenêtre, la banquette en cuir d’un autre bar, le petit bibi juché sur le sommet de la tête de la maman d’Adri, la montagne en toc avec un crâne géant servant de décor au film de Dick Demon, les divers sacs d’emplette de deux femmes après une paye bienvenue, etc. De temps à autre, les auteurs prennent le lecteur au dépourvu avec une vision surprenante, par exemple cette page très réussie de six cases, consacrée à la mue d’une chenille en papillon. Le lecteur sent que les deux principaux personnages gagnent immédiatement sa sympathie par leur réelle humanité, et en particulier leurs défauts. Le dessinateur met en œuvre une direction d’acteurs sans romantisation, avec des expressions de visage qui en disent long sur leur état d’esprit. Tatiana répondant patiemment à son époux qui vient encore de la reprendre sur une faute de français, en lui tournant le dos et en levant les yeux au ciel. L’air ahuri du même mari découvrant sa femme au lit avec sa fille, entre horreur totale devant ce qu’il considère comme un acte contre nature, panique totale quant à ce qu’il doit faire, et recours à son fusil pour mettre fin à cette abomination. Air d’innocence totalement factice de Marie pour donner le change au conducteur du bus, alors qu’elle est persuadée d’avoir tué son père et que ça se lit sur son visage. Moment totalement pathétique d’Adrienne vomissant sur le trottoir et tombant dedans. Nouvel air angélique, cette fois-ci pour Adri essayant de convaincre son ex qu’elle est totalement calme pour entrer dans son appartement. Contentement peu commun d’Adri commandant un second verre aux frais de son frère. Consternation de Marie découvrant dans quel genre de film tourne ledit frère. Concentration décontractée d’Adri maquillant l’engin d’un acteur pour en faire un zombie. Etc.



Une jeune femme tout juste adulte fuyant une mort dont elle estime être coupable, et une femme d’une dizaine d’années de plus, bien paumée, s’accusant de nombreuses erreurs de parcours comme vendre de la drogue devant un lycée, vendre son corps pour se procurer de la drogue, voler les dents en or d’un cadavre, etc. Le lecteur prend plaisir à les voir apprendre à se connaître, sans coup de foudre romantique. La mère d’Adri s’inquiète de la manière dont son fils semble bénéficier de revenus sans travail fixe. Marie s’improvise détective, pas douée, repérée dès sa première filature. Et… Contre toute attente, cela mène chacune des deux femmes à un emploi stable, l’une comme maquilleuse pour films à caractère pornographique, l’autre comme détective privée grâce à son allure garçonne. La scénariste sait doser avec doigté ses ingrédients, entre intrigue premier degré peu plausible, et humour découlant de cette logique. Le lecteur succombe immédiatement à ce mélange de situations politiquement incorrectes, à ces drames catastrophiques mais pouvant être surmontés, à cette malchance qui les conduit vers des situations entre loufoque et risqué, où elles se trouvent entièrement dans leur élément, à une association de talents les amenant à imaginer une offre commerciale peu banale : Pour cinq épilations, une filature gratuite. Le tome se termine sur un autre meurtre et une arrestation qui sonnent comme une morale, celle où l’entraide offre un salut, alors qu’un comportement égoïste mène l’individu à la ruine.


Une couverture et un titre pour le moins peu vendeurs, et peu explicites. Des premières pages qui évoquent immédiatement les comix, des bandes dessinées underground américaine, avec une esthétique très marquée. Une intrigue qui commence par un rapport homosexuel et une mort idiote, pour enchaîner avec une femme bourrée vomissant sur le trottoir. Au moins, cette lecture ne sera pas fade… Une narration visuelle solide avec des personnages bien incarnés, et une touche de (fausse) naïveté dans les décors et les perspectives. Une intrigue bien menée dans laquelle Marie & Adrienne resplendissent de tous leurs défauts, et de leurs imperfections très humaines. Irrésistible.



mardi 24 février 2026

La peau du lézard

Être bien, c’est souvent peu de choses.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1983. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il se termine par une page de texte, rédigée par l’auteur, retraçant la genèse de cette histoire et les modalités de son exécution.


Quelque part à la campagne dans le sud de la France… Cette terre donnait surtout de la mauvaise herbe, mais c’était là qu’elle était née. Et Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Tout ça pour dire que Jeanne n’avait jamais quitté le village. Elle n’avait jamais quitté son mari non plus, pourtant elle ne l’avait jamais aimé. L’amour Jeanne l’avait connu, il y a longtemps, avec le châtelain du village. Et comme dans les romans à quatre sous, Monsieur lui avait fait un petit. Le petit était mort-né. C’était bête à en pleurer. Jeanne n’avait pas pleuré. Après de longues années de bons et loyaux service le foie de son mari avait fini par éclater. Il y a deux ans de cela. Liberté dont elle n’avait que faire. Elle avait soupé des hommes et elle cultivait dans sa tête un jardin secret mille fois plus grand que son potager. Jeanne rentre chez elle, pénètre dans la grande salle de sa maison, et regarde par la fenêtre la maison en face.



François, lui avait toujours vécu à côté de ses pompes. Il avait acheté cette petite maison pour sa retraite. Et depuis qu’il était en retraite il se demandait ce qu’il foutait là. Il avait été marié mais sa femme était partie avec son meilleur ami un jour où il relisait pour la troisième fois Voyage au bout de la nuit. Ce qui fait qu’il ne s’en était pas bien rendu compte. De toute manière ça n’avait pas eu beaucoup d’importance. Il avait aimé les livres et les avait vendus étant libraire de métier, à Paris. À cette époque les yeux fermés il aurait pu reconnaître les maisons d’édition rien qu’à l’odeur du papier et de l’encre. D’imprimerie. Mais depuis il avait un peu perdu l’odorat. Dans sa jeunesse il avait même pensé écrire un livre. Mais le besoin de se mettre à sa table de travail lui était toujours venu en même temps que celui de boire un demi à la terrasse du café du coin. Et à chaque fois, le verre de bière vide, la soif de créer avait disparu. François sort de chez lui et se dirige vers la maison de Jeanne, il toque à la porte et elle lui crie d’entrer : c’est ouvert. Il la salue et explique qu’on lui a dit qu’elle vend des œufs frais. Elle répond que oui, que les poules en font trop pour elle toute seule. Elle va dans sa cuisine pour en chercher et lui demande de l’attendre une minute. Il observe autour de lui, quand tout à coup une voix derrière lui déclare : Elle est belle madame Jeanne, hein ! François se retourne et il salue Albert qu’il n’avait pas entendu arriver. Ce dernier ajoute que madame Jeanne plaît à François. Albert, c’est l’idiot du village. Il avait eu un père alcoolique, mais ça c’était plutôt normal dans le coin.


Avec cet album, le lecteur ressent d’entrée que ce créateur a trouvé sa voie et sa voix : l’écriture est naturelle, empathique et chaleureuse envers ses personnages. Il le découvrira par la suite : Baudoin écrit sur sa région, à laquelle il est naturellement attaché. La situation présente une grande simplicité : deux voisins solitaires qui vont apprendre à se connaître, un homme simple d’esprit étant le témoin de leur amour. En planche quinze, l’auteur s’adresse au lecteur et il explique que : Quand il a commencé l’histoire de Jeanne et de François il savait, bien sûr, que ce moment arriverait. Eux ne le savaient pas, n’y croyaient plus, ne l’avaient pas prémédité. C’était devenu inéluctable il y a juste un instant. Il a essayé cent fois de se mettre à la place de François ou de Jeanne. Il a imaginé leurs gestes, comment ils entraient dans la chambre. Jeanne allumant la lampe de chevet, François pliant soigneusement son pantalon sur une chaise. Il se caressèrent longtemps, étonnés comme des enfants. François trouva beau le ventre de Jeanne, et ses seins aussi. Jeanne aima le sexe de François. Pour la première fois elle fut présente tout le temps que dura l’amour. Et l’auteur voulait tout montrer, des vieux s’envoyant en l’air, c’est rare dans les images, du neuf, du jamais vu. Le scoop, surtout que Jeanne laissa la lampe de chevet allumée. […] Et puis il a eu peur que son dessin traduise mal ce que Jeanne et François vécurent. Il a eu peur que mes rêves soient trahis.



Le lecteur se trouve attendri par tant d’attention envers ces deux personnages, par la facilité avec laquelle ils retrouvent une intimité physique l’un avec l’autre, l’auteur exprimant avec sensibilité, respect et justesse l’évidence de ce plaisir, par la gentillesse et la bienveillance dont ils font preuve l’un pour l’autre, par l’attention qu’ils accordent à Albert qui a été témoin de leur rencontre dans la cuisine de Jeanne. Son attention est également immédiatement attirée par le rendu graphique. La première s’étale sur la largeur de la page, plutôt des taches de noir avec quelques traits pour les végétaux, un paysage du sud de la France avec des montagnes en arrière-plan, dans ce qui apparaît comme une très belle journée. Dans les cases de la bande immédiatement en-dessous, la prise de vue correspond à un travelling avant vers une petite maison à l’écart du village. L’artiste fait comme s’il s’agissait véritablement d’un zoom, tout en redessinant la zone concernée, plutôt que de grossir le dessin. Il arrive à une représentation utilisant réellement des taches noires, des éléments unitaires au pinceau assumant leur caractère artificiel, mettant à nu cet assemblage des traces noires sur une feuille de papier, évoquant à la fois le pointillisme d’un certain point de vue, et une sensibilité impressionniste proche de celle de Vincent van Gogh (1853-1890). La page se termine sur une case ressemblant à une photographie d’un groupe de personnes ayant posé, dont le contraste aurait été poussé à fond réduisant les reliefs à des taches de noir également.


Son attention ainsi attirée à la fois sur les sensations qui se dégagent de chaque case, à la fois sur le mode de représentation, le lecteur se trouve plus sensible à ces deux dimensions. Il ressent comment ces simples taches d’encre donnent l’impression de voir les arbres, les arbustes le long d’un chemin, leur ombre portée, la végétation plus ou moins taillée et entretenue dans le jardin de François, les arbres dépouillées, l’ombre accueillante sous un arbre bien feuillu, les zones herbeuses ondulant légèrement sous un grand ciel ouvert, avec quelques nuages perdus, ou encore un groupe de feuilles pris dans un coup de vent les faisant voleter. L’artiste sait tout aussi bien utiliser ce mode de représentation en coups de pinceaux déposant des marques noires pour les intérieurs et pour les visages, avec un effet d’impression prédominant sur la dimension descriptive. Il module les lignes droites avec de vagues ondulations pour les éléments construits par l’homme comme des murs, des toits et des volets, et pour des objets manufacturés comme les meubles. À quelques moments, il peut reprendre la plume pour des éléments plus éthérés (comme certains nuages) ou certains contours plus acérés. Le lecteur reste fasciné devant plusieurs représentations, scènes ou éléments), auxquels le dessinateur confère une vie et une authenticité incroyables. Il en va ainsi de l’attaque d’un rapace sur un corbeau en plein vol dans une séquence de huit cases muettes mis à part un bruit de croassement (planche vingt-et-un) ou encore pour un mur de pierre donnant l’impression au lecteur de pouvoir toucher la rugosité des pierres, et qu’un lézard va bientôt rejoindre.



Une histoire simple, un espoir pour les sexagénaires que les hasards de la vie ont fait passer d’une vie de couple à la solitude du célibat, une autre forme d’espoir avec l’idiot du village qui apprend à lire et qui se voit offrir son premier livre. Un microcosme social en toile de fond : le petit village du sud de la France où il fait bon vivre au soleil, où il ne se passe pas grand-chose, où le passé ne disparaît jamais (la relation amoureuse entre Jeanne et le châtelain monsieur Rivoire), où les hommes vont au café, ou tout différence prend des proportions démesurées (Ahmed, une incongruité dans ce paysage, un martien aurait été moins étranger que lui) où chaque personne semble figée dans une stase de laquelle il serait impossible qu’il évolue, qu’il change (il est littéralement impensable qu’Albert puisse apprendre à lire, qu’il sorte de son rôle social d’idiot du village). Chaque petit changement se ressent comme une violence inouïe, risquant de provoquer une réaction d’une violence égale. L’auteur raconte chaque personnage avec la même bienveillance sans limite, même Marc, le compagnon d’Annick la petite-fille de Jeanne. Pourtant il commence par le décrire ainsi : Pour Marc, tout ce qui a été fait avant lui n’a été que de la bouse, et tout ce qui sera ne sera que de la bouse. Une seule chose compte : Aujourd’hui… Et encore… Le présent n’ayant d’intérêt que si ce présent s’intéresse à sa personne. Pourtant, le lecteur voit bien que l’auteur fait preuve d’une réelle sollicitude pour ce personnage, même s’il ne partage pas ses valeurs ou ses motivations. Enfin, il y a le titre : La peau du lézard. Le récit commence avec cette observation : Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Le déroulement du récit indique clairement l’avis de l’auteur sur ce questionnement.


Une des premières bandes dessinées de la carrière de ce créateur atypique, et déjà une réussite forte de sa personnalité graphique, de son humanisme, de son amour pour sa région natale, de son empathie, de sa bienveillance extraordinaire et réconfortante. Une histoire simple, une histoire d’amour inespérée pour deux êtres humains ayant fait l’expérience de la solitude après une longue vie de couple. Une narration visuelle mettant à profit l’impressionnisme de Van Gogh pour prendre soin de l’empathie du lecteur avec une sensibilité extraordinaire, une ouverture aux autres magistrale. Formidable.



mardi 7 janvier 2025

Azur asphalte

On a beau tout faire bien, ou au moins au mieux, il y a toujours un truc…


Ce tome contient une histoire complète de type naturaliste. Sa parution originale date de 2024. Il a été réalisé par Sylvain Bordesoules pour le scénario et la narration visuelle. Il comprend cent-cinquante-six pages de bande dessinée en couleurs. Ce bédéaste a également réalisé L'été des charognes (2023), une adaptation du roman (2017) de Simon Johannin.


Un très beau lever de soleil sur la promenade des Anglais à Nice. Des jeunes gens effectuent leur jogging, une personne à la rue termine sa nuit allongée sur un banc, alors que sur ceux d’à côté deux autres sont déjà réveillés. Un jeune homme refait le lacet de sa basket en mettant son pied sur le banc, les rayons du soleil irisent l’écume produisant de magnifiques couleurs, le contenu d’une canette de Coca souille le trottoir, les mouettes guettent dans le ciel, un jeune homme achète son journal dans un kiosque de rue. Les premières voitures circulent, les pigeons se nourrissent, un maraicher est déjà ouvert avec ses étals chargés de fruits et légumes. Dans un modeste immeuble, Mélissa et Press sont déjà levées et prêtes à partir. La première s’assure que les chats ne sont pas sur le balcon, puis elle emmène sa conjointe au travail. Elle va en profiter également pour aller voir mère-grand. Elles descendent au garage minuscule : Press déplace le scooter, et Mélissa rentre dans la voiture par la fenêtre du fait de l’étroitesse du box. Chemin faisant, elles papotent sur les vieux déjà attablés au café, les problèmes de cheveux de Mélissa, une personne à la rue qui fait la manche. Puis elles s’inquiètent d’un pictogramme qui se met à clignoter sur le tableau de bord indiquant Set TPW, la gravité de l’anomalie, combien ça va coûter, les commérages des employées de Gros Froid quand elles vont voir Mélissa déposer Press, etc.



Après avoir déposé Press, alors qu’elle regonfle son pneu à une station-service, Mélissa se souvient de l’époque où pendant trois mois elle a dormi dans sa camionnette sur le parking du supermarché Gros Froid. Pas payer de loyer lui a permis de mettre de la thune de côté qu’elle était bien contente de trouver pour la caution du studio avec Press. Elle est restée un an en tout et pour tout dans sa camionnette. Vers la fin, elle a bossé chez Gros Froid et elle a rencontré Press. Coup de foudre au rayon Crèmerie. Après ça commençait à parler, elles ne pouvaient plus être dans la même équipe. Il y avait la cheffe qui allait se faire épiler pendant qu’elles, elles charbonnaient. Et un jour on lui a demandé de s’excuser à une vieille qui l’emboucanait parce qu’elle n’aimait pas son fromage. Là Mélissa a rendu son tablier. Depuis c’est pointage chez Pôle Emploi tous les mois, mais au moins elle s’est respectée. Pendant ce temps-là au temps présent, elle a repris la route et elle arrive au cimetière. Elle continue à se souvenir : À un moment, elle s’était calée chez sa grand-mère mais elle enfermait son chat dans la chambre, ce qui a énervé la jeune femme. Elles se sont fritées et Mélissa est partie.


Le texte de la quatrième de couverture présente la bande dessinée : Tout se gagne à l’arrachée pour Candice et Mélissa, les deux sœurs […] livrent leur quotidien, leurs galères et leurs envies […] un récit en immersion dans l’existence de deux femmes. En fonction de ses envies à lui, le lecteur peut sentir la curiosité le titiller et ouvrir la bande dessinée pour la feuilleter : il peut être surpris par la forme des images, réalisées au feutre à alcool avec un rendu évoquant une sensation d’aquarelle, essentiellement en couleur directe, avec quelques traits de contours un peu appuyés pour rendre certaines formes plus lisibles, un degré de définition de la représentation variable en fonction des besoins de la narration, très précis ou bien plus évoqué que tracé. Les six pages de la scène d’introduction sont dépourvues de mots, une promenade dans quelques rues de Nice. Au cours du récit, le lecteur accompagne Mélissa et sa sœur Candice, chacune, dans leurs déplacements, visitant ainsi un cimetière de Nice, le trajet à pied qui mène à la crèche où travaille Candice, le terrain de football d’une association scolaire, la plage de Villefranche, le McDo du quartier, etc. Il apprécie la balade offerte par deux autres séquences muettes : en suivant Mélissa en scooter dans les rues de Nice de la page quatre-vingt-quatorze à la page quatre-vingt-dix-sept, puis pendant trois pages à partir de la cent-huit. À l’évidence, le bédéaste est très sensible au charme de cette ville et il souhaite montrer l’environnement pour que le lecteur puisse en apprécier l’incidence sur la vie des personnages.



Après la sympathique entrée en matière, le lecteur fait connaissance avec Mélissa, sa situation personnelle, sa situation économique, sa vie de couple, et ses chats. Il s’agit d’une collection de petites choses de la vies, des banalités : être au chômage, avoir peur d’une panne de voiture et des dépenses que cela occasionne, essai de style de vie alternatif en habitant dans un van, découverte et exploration de son homosexualité à trente-deux ans, visite à la tombe de sa grand-mère, petit coup de main pour entretenir les fleurs y compris celles des tombes avoisinantes pour s’occuper, s’occuper des chats, se faire à manger, regarder un peu de téléréalité, etc. Très banal, très personnel, très franc, très coloré, très honnête. Une vie de prolétaire racontée avec le point de vue de la personne qui ne se voit pas comme une héroïne de quelque sorte que ce soit, capable de prise de recul sur certains aspects de sa vie. À la page trente-neuf commence un deuxième chapitre consacré à Candice la sœur de Mélissa. L’approche est identique : factuelle, la banalité du quotidien, un monde coloré sous un beau soleil sans morosité, une vie de mère séparée et de ses deux enfants Colyne et Antonin. À nouveau le pragmatisme du quotidien : laisser ses deux enfants seuls et partir au travail, agent d’entretien et un peu plus dans une crèche, travailler, subir une remarque peu agréable d’une collègue parce qu’on part un peu plus tôt pour aller chercher sa fille et la conduire au football, et en voix intérieure l’évocation de François le père de ses enfants qui se sait atteint d’un cancer, le constat de ne pas avoir eu de modèle idéal étant enfant pour savoir comment se comporter en tant que parent, la conscience d’être motivée à accompagner ses enfants dans des activités parascolaires parce que ses propres parents ne l’ont pas fait pour elle, récupérer son fils qui a été gardé par sa sœur Mélissa, etc. Candice se voit comme une femme ordinaire : elle va de l’avant du mieux qu’elle peut, tout en ayant conscience qu’elle aimerait être une meilleure mère.


S’il y prête attention, le lecteur relève l’inscription en vis-à-vis de la première planche : C + M + S = Ensemble, à mes sœurs Candice et Mélissa. Il peut se dire qu’il s’agit d’une dédicace métaphorique : une interview de l’auteur confirme qu’il parle bien de ses propres sœurs, et qu’il a réalisé cet ouvrage avec leur consentement et leur participation, C pour Candice, M pour Mélissa et S pour lui Sylvain. En prenant un peu de recul, le lecteur voit bien la prévenance avec laquelle il les représente ainsi que les enfants et la compagne : de vrais êtres humains dans leur vie de tous les jours, sans voyeurisme, sans dramatisation ou complaisance. Il comprend mieux comment ces planches produisent un tel effet de réel : il ne s’agit pas de représentations photoréalistes, l‘ensemble des cases présente une cohérence tangible, un quotidien concret, des détails reflétant une vie véritable et personnelle, nourries par les routines des deux sœurs. Leur frère les représente avec respect, transcrivant les actions de leur quotidien. Ni l’une ni l’autre n’ont une vie extraordinaire, au contraire elles sont à l’opposé d’une instagrammeuse, profession qu’elles évoquent.



Le bédéaste met en scène deux femmes qui ne se plaignent pas, sans jamais les juger, sans donner dans le misérabilisme, deux êtres humains qui font tout ce qu’il faut pour que leurs vies aillent bien, dans un Nice différent de celui des cartes postales. Le lecteur ressent une empathie sincère pour Mélissa, sa situation de chômeuse, sa maladie (l’endométriose), ses actions pour assurer son quotidien et pour l’améliorer. Il se sent peut-être un peu plus impressionné par Candice qui élève seule ses deux enfants, qui est bénévole pour le club de football de sa fille, dont chaque journée se résume à enchaîner des actions, d’être plus un robot qu’une personne, que sa journée se résume à une liste de trucs vitaux à checker, valider que le travail soit fait, que les factures soient payées, que les petits aient à manger. Leur voix intérieure évoque leur vie, leur histoire personnelle, le fait qu’elles ont toujours vécu dans le même quartier, leur ex conjoint, etc. Elle établit également des constats et des réflexions : se respecter, les amis qui n’étaient pas des gens bien, la culpabilité de ne pas élever ses enfants comme on le voudrait, la relation avec le père des enfants, l’investissement d’une mère dans ses enfants, le comportement de certains relous à la plage, le fait de devoir compter chaque dépense (y compris un simple repas au McDo), la façon de parler à des enfants, la sensation de ne pas avoir le temps d’exister (à la fois l’absence de temps pour soi, à la fois le fait de ne pas avoir à réfléchir), le fait d’avoir toujours habité dans le même quartier, le sens de la vie. Candice se fait la réflexion que : Faut prendre le bon où il y en a. Elle estime que : Ce qui est bien c’est que les gens continuent leur vie, donc faut suivre aussi. Il n’y a pas le choix comme ça. On a beau tout faire bien, ou au moins au mieux, il y a toujours un truc… Mélissa se fait tatouer dans le coup : La vie continue.


Suivre le quotidien de Mélissa et celui de Candice, deux sœurs, dans la banalité de leur vie de tous les jours, tout en bas de l’échelle des salaires, à Nice. Ça ne fait pas forcément rêver : pourtant cette lecture est épatante. Le bédéaste raconte la vie de ses deux sœurs, avec des pages gorgées du soleil de Nice, dans un registre factuel, de leur point de vue, avec leur ressenti intérieur et leur histoire personnelle. Le lecteur accompagne ces deux femmes, jeunes trentenaires, entre débrouille du quotidien, projets et vie de famille. Une extraordinaire expérience d’empathie fraternelle.



lundi 30 septembre 2024

Flora et les étoiles filantes

À partir de quel degré de nécessité perd-on tout sens moral ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa publication originale date de 2015. Il a été réalisé par Chantal van den Heuvel pour le scénario, et par Daphné Collignon pour l’adaptation, dessin et couleur. Il comprend soixante pages de bande dessinée.


Deux copines, Flora Fontaine et Léa, sont en train de prendre le soleil, par une belle après-midi d’été sur la terrasse de la maison de la première. La seconde complimente son amie sur le fait qu’elle a de la chance de ne pas faire son âge… Mais ça peut lui tomber dessus d’un coup. En son for intérieur, Flora se dit qu’elle n’a même pas eu le temps de savourer le compliment. Elle se disait aussi… Jamais à court d’une vacherie Léa. Et quand elle ne les balance pas, elle les pense. Ça se voit au petit éclat de scalpel dans ses yeux, ça se lit au fil acéré de son sourire. Flora se dit qu’elle doit avoir l’amitié masochiste, elle éprouve toujours une légère sensation d’écrasement avec Léa. Il faut dire que cette dernière a une supériorité indéniable sur Flora : les pieds sur terre et un solide paquet de stocks options. Léa est au top du management, alors que Flora est pigiste et elle écrit des contes pour enfant. Tout est dit. Enfin non. Tout n’est pas dit, il n’y a pas que le pouvoir et l’argent dans la vie ! quoi que… Avec un peu d’argent devant elle, Flora ne vivrait pas dans l’angoisse de perdre son vert paradis pour se retrouver Dieu sait où… Elle se souvient encore de ce rendez-vous chez le notaire lors du divorce, avec son ex-époux. Manu avait accepté de lui céder le bien commun, la maison, pour cent mille euros, et elle avait dû faire un emprunt. Du coup, au moindre pépin, genre on ne lui commande plus d’articles, elle ne peut plus rembourser l’emprunt et adieu ses verts arpents. Elle serait jetée à la rue avec son petit Tommy ! Ou pire ! Elle finirait encagée au sommet d’un clapier, tags et ascenseurs en panne à tous les étages.



Une impossibilité de payer ses traites, et il n’y aurait plus de clairs matins d’été pour aller prendre le premier thé de la journée chez son ami Roxane, sa voisine. Flora ne pourrait plus papoter avec Vénérable, son cher voisin qui adore les petits plats qu’elle cuisine avec les légumes du jardin de cet homme à la retraite. L’esprit de Flora revient au temps présent : elle ressert du thé à Léa, sans se rendre compte qu’elle est en train de verser à côté de la tasse, ce que son amie lui fait immédiatement observer. Flora s’excuse, expliquant qu’elle pensait au fait qu’il lui reste encore cinq ans à rembourser sa maison. Du coup, Léa lui fait observer que ce n’est pas le bon moment pour lui chercher un mec, ajoutant que Flora n’espère tout de même pas trouver un friqué sur internet dans l’espoir qu’il lui paie sa maison. Flora s’emporte car elle n’a jamais eu cette idée, ce qui est vrai mais ça lui donne à réfléchir. À partir de quel degré de nécessité perd-on tout sens moral ? À partir de quel degré de famine, des naufragés perdus dans l’océan se laissent-ils aller à manger le foie de leur voisin ? Elle oublie ça, et elle revient à son profil qu’elle vient de placer sur le site de rencontre que Léa fréquente depuis deux ans.


Le texte de la quatrième de couverture correspond à un dialogue entre Flora et Léa, la dernière faisant observer une étoile filante dans le ciel et suggérant à son ami de faire un vœu. Ce qu’elle fait, en indiquant que ses souhaits sont d’une affligeante banalité : avoir un petit coin où être heureuse et trouver l’amour… comme à peu près sept milliards d’individus, consternant non ? Le lecteur comprend qu’il va découvrir l’équivalent d’un roman intimiste, une femme ayant atteint quarante ans, divorcée, avec un métier peu valorisant parfois créatif, et cherchant à construire un nouveau couple, ou plutôt une nouvelle cellule familiale avec son fils Tommy. Banal, plutôt que consternant, et Flora Fontaine est bien sympathique dans sa normalité. Elle ne souhaite pas vivre dans un petit appartement d’une cité avec une population trop dense et les dégradations qui vont de pair. Elle vit dans l’inquiétude de manquer une traite, et elle s’astreint à conserver un travail abrutissant, et précaire d’une certaine manière. Elle s’est établie en tant que profession libérale, et elle n’a qu’un seul client : elle ne peut donc qu’accepter chaque demande de modification de ses articles, que ce soient les retouches effectuées par Monsieur Ducasse le directeur de la société (convaincu d’ainsi améliorer le texte original), ou de devoir abandonner un article en cours de route pour en faire un autre sur un sujet différent, par exemple laisser tomber l’édito sur les loyers et les charges, pour un papier sur l’isolation thermique.



Cette banalité se retrouve dans l’apparence de la narration visuelle, douce et ordinaire. Les personnages sont représentés avec un degré de simplification : dans le contour de silhouette, dans les doigts, dans les traits de visage, etc. Pour autant, ils disposent tous d’une identité visuelle personnelle, et de caractéristiques physiques : les hanches un peu larges de Flora et des cheveux en bataille, une silhouette plus longiligne pour Léa et des cheveux longs, un corps plus massif pour Roxane, un corps de déesse pour Anitea (une jeune tahitienne, nièce de Roxane). Chacune de ces femmes porte des robes, des modèles différents accordés à leur personnalité. Une seule exception : la policière qui vient prendre la déposition des époux après le cambriolage, et qui est en uniforme. Les hommes présentent également des caractéristiques physiques particulières : la silhouette empâtée et le regard dur de Vénérable (Abraham), l’air vieille France de Monsieur Ducasse avec sa moustache à l’ancienne, Jack et son imposant menton sa forte carrure, Renaud et son beau costume, sa cravate et son bouc. Le lecteur se rend compte que l’empathie fonctionne bien pour ressentir les émotions des personnages, grâce à l’exagération ponctuelle de l’expression d’un visage ou d’une mimique, ou encore d’une posture. L’effet est le plus souvent touchant, plutôt que comique, rendant Flora très proche du lecteur.


Le récit se déroule essentiellement dans la maison de Flora, dans son jardin, et dans le garage de Vénérable qui lui sert d’atelier pour ses bricolages divers. Le dessinatrice alterne entre les cases avec des personnages parlant devant un fond vierge, avec quelques accessoires, et des représentations de l’environnement proche en arrière-plan. Elle apporte suffisamment d’informations visuelles sur chaque endroit et assez régulièrement, pour que le lecteur sache tout le temps où les personnages se trouvent, et que chaque lieu présente assez de caractéristiques qui le rendent unique. Le jardin de la maison de Flora Fontaine avec son mobilier (chaises et table), la facilité d’accès au jardin de sa voisine Roxane et à l’atelier de Vénérable, les différences architecturales de chacune des maisons, les solides arbres aux formes un peu torturées. En fonction de la scène et de la situation, la dessinatrice recourt à des traits de contours noirs un peu épais, ou à des traits de contour de couleur pour les arrière-plans, ou encore à la couleur directe pour certains éléments, apportant ainsi un caractère différent à chaque endroit, à chaque accessoire. En toute simplicité, elle représente des éléments particuliers totalement intégrés dans chaque case, dont le cumul aboutit à une richesse narrative discrète et bien réelle : le décor d’une tasse à café, les tuiles de toit, une variation sur le Radeau de la Méduse, l’intégration d’une vieille carte géographique ouvragée en fond de case, un ptérodactyle en ombre chinoise, une fourche posée contre une petite cabane de jardin, le motif de la jupe d’Anitea, l’ombre d’une personne à une fenêtre la nuit, etc.



Flora Fontaine a découvert que son mari Manu la trompait et il ne s’est pas gêné pour lui dire tout ce qu’il avait sur le cœur, contre elle : ses cucuteries qu’elle scribouille, ses petits contes qui le font bâiller, ses articles sur la peau d’orange et la cellulite, son blabla pour shampouineuse, son habitude de se badigeonner toutes les nuits avec des échantillons de crèmes à tester pour son magazine, et surtout le panaché de légumes sur la tronche ! En sus d’une telle critique, elle se retrouve avec la contrainte de conserver un travail alimentaire et précaire, et l’épée de Damoclès que constitue l’emprunt à rembourser. Elle semble vivre dans une petite ville calme, voire un village, et il lui faut donc investir du temps pour faire des rencontres. Elle a recours à une application de rencontre, avec l’aide de sa meilleure amie, qui ne s’est jamais mariée. Elle a sous les yeux l’exemple de sa voisine Roxane qui a choisi de ne jamais se remarier. Son autre voisin, Abraham (surnommé le vénérable) réprouve les applications de rencontre, pensant pense au gars qui passe son temps à la supérette des sentiments, estimant que ce n’est pas une occupation d’homme, car un homme, ça part à la chasse ou ça bêche son jardin. Même s’il ne s’entend pas avec Roxane, il la respecte car en voilà une qui ne compte plus sur un Jules pour adoucir ses vieux jours, il lui reconnaît une certaine lucidité : elle a au moins la sagesse de se résigner.


Les autrices savent faire en sorte que le récit s’ouvre à d’autres facettes de la situation de cette célibataire malgré elle. Flora sait apprécier les petits plaisirs de la vie, et la qualité de vie que lui offre sa maison et son entourage. Elle se questionne sur sa volonté de se remettre en couple, sur ce que ça dit de son besoin de sécurité financière (À partir de quel degré de nécessité perd-on tout sens moral ?), sur la quarantaine qui annonce les varices, les charentaises et la descente de matrice, sur ses exigences en faisant défiler les profils sur l’application (bien dédaigneuse de rejeter tous ces braves types dont certains l’appellent Princesse ou Jolie Madame. C’est si agréable quand un homme fait un compliment), sur la possibilité pour son fils de s’entendre avec une nouvelle figure parentale (Roxane a la curieuse manie, dès qu’elle démarre une relation, de demander à son fils si l’heureux élu ferait un beau-père possible). Lorsqu’elle se rend à son premier rendez-vous avec Renaud, le déroulement du repas met en lumière toute la banalité de manger en tête à tête avec une personne qu’on ne connaît pas, et aussi toute l’étrangeté de découvrir ses particularités). Léa pointe le fait que tout homme présentera des bizarreries et que celles de Renaud sont bien anodines. Cela fait s’interroger le lecteur sur ce que Flora recherche chez un homme, point qui n’est pas développé. Enfin, il sourit quand elle est confrontée à l’absence d’appel de sa part, et il sourit à nouveau en découvrant quelle était cette silhouette en ombre chinoise observant le couple dans le jardin, depuis une fenêtre.


Une histoire des plus banales : Flora divorcée retrouvera-t-elle un homme pour se mettre en couple ? Une narration visuelle des plus agréables : douce et expressive, légère et consistante, rendant immédiatement les personnages agréables et sympathiques au lecteur. Le lecteur prend tout suite le parti de Flora Fontaine, lui souhaitant de réussir, et se laissant porter par ses interrogations, les remarques de ses voisins, fondant lui aussi de l’espoir dans ce premier rendez-vous. Très sympathique.



mercredi 31 juillet 2024

Sortie de route

Régis, j’ai passé une super journée avec toi !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de tout autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Didier Tronchet pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend quatre-vingts pages de bande dessinée.


Quelque part en Ardèche, les époux Lemaire sont montés en voiture, en partance pour leurs vacances. Régis Lemaire conduit et il est en train de répondre au téléphone à un client. Il explique à son prospect que leurs tarifs incluent toutes les taxes. Il continue tout en conduisant : Ce qui n’exclut pas une remise clientèle en cas de commande groupée de matériel forestier ou travaux publics. Il précise qu’il sera à l’heure pour la démonstration, il est en route, il sera là dans dix minutes sur le chantier à la sortie de Mont-Regard. Pendant ce temps-là, son épouse Valérie regarde par la fenêtre mi lassée, mi résignée. Son mari raccroche et lui assure qu’après, ils seront en vacances ! Il continue : il va quitter sa cravate et sa veste de croque-mort. Et hop, il enfilera sa chemise de vacances, avec les palmiers, car les palmiers ça fait vacances, c’est la femme de ménage qui la lui a rapportée de Gambie. Et ensuite, il la rassure : tout est bien organisé, elle le connaît. Il a les réservations de tous les hôtels pour chaque nuit, avec les adresses et les téléphones, il a tout mis dans la pochette jaune. Il doit y avoir aussi tous les papiers d’identité, assurances et permis de conduire. Il lui demande si elle a bien pris la pochette jaune. Elle réfléchit et lui répond que non. Il s’en trouve tout dépité : il a passé des heures à tout préparer, elle ne respecte pas son travail. Elle le reprend : son travail, mais elle croyait qu’ils étaient en vacances.



Valérie change de conversation et demande à s’arrêter car elle a soif. Il répond que non : ils roulent, ils roulent. Toutefois il a prévu quelques rafraîchissements dans la glacière, où est-elle d’ailleurs la glacière ? Son épouse répond qu’elle doit être avec la pochette jaune. Qu’importe, on ne le prend pas au dépourvu : il a un plan B. Là, dans la boîte à gants : il y a une bouteille avec une paille. Il lui indique que c’est de la grenadine. Elle lui répond qu’elle sait ce que c’est que de la grenadine, il ne faut pas la prendre pour une idiote. Il se reprend : d’accord, mais elle n’en a pas bu depuis combien de temps ? Depuis l’enfance, non ? Pour lui, la grenadine, c’est comme la madeleine de Proust, un parfum d’hier. Il a l’impression que quand on boit de la grenadine, on retourne immédiatement à l’enfance. Il s’interrompt brusquement et regarde à côté de lui sur le siège passager. Il fait un écart de route vers la gauche, redresse trop brutalement vers la droite, et va légèrement heurter le talus sur le côté. Il s’arrête. Il descend de voiture, et il fait quelques pas devant. Il revient et va ouvrir la portière côté passager. Il demande à la passagère qui elle est. Une jeune demoiselle, d’une dizaine d’années, lui répond que c’est elle, Valérie. Régis Lemaire éprouve toutes les peines du monde à comprendre.


L’auteur a commencé sa carrière dans le début des années 1980, époque à laquelle il a lancé des séries comme Raymond Calbuth, Les damnés de la terre, puis Jean-Claude Tergal. Le lecteur appréciant son œuvre s’intéresse tout naturellement à un nouvel album, la couverture intrigante (un homme sous l’influence d’une femme), avec des caractéristiques graphiques, comme une mise en couleurs expressionnistes, une utilisation narquoise d’un plan en contreplongée pour accentuer la dramatisation, et une façon très particulière de représenter les visages pour l’homme. Pas de doute, c’est du Tronchet. Malgré l’exagération et la simplification des formes propre à ce bédéiste, le lecteur constate rapidement qu’il plonge dans une narration à la veine réaliste, racontant une histoire, un événement après l’autre, dans un enchaînement basique et très C’est comme ça. L’histoire repose uniquement sur deux personnages principaux, les époux Lemaire, avec très peu de seconds rôles, le patron monsieur Bolivar et l’ami Alain qui n’apparaît jamais dans une case, qui brille surtout par le fait qu’il ne réponde pas au téléphone. La mise en couleurs se situe dans un registre plutôt agréable et coloré : des jaunes clairs pour la belle luminosité du soleil, associés avec les verts de la végétation, et le bleu de l’ombre. Deux passages dérogent à cette palette : du rose pour des courses dans un supermarché, et une teinte ocre pour la visite chez le docteur Patrick Perrin. Enfin, l’auteur situe clairement son récit : dans la région de Saint-Agrève, une commune française de l’Ardèche, d’une population d’environ deux mille trois cents habitants.



Le lecteur accepte bien volontiers de faire le voyage avec Valérie et Régis : deux époux pas désagréables, ayant bien réussi leur vie. Lui est chef de vente dans les machines-outils, avec une proposition de promotion par son patron, littéralement en cours de route, pour prendre la tête du service prospection ; elle est responsable de communication dans un grand groupe pharmaceutique. Ils n’ont pas d’enfant et donc pas les responsabilités qui accompagnent cet état : ils peuvent jouir de la vie comme bon leur semble. Elle donne l’impression d’être une belle femme, simple avec son teeshirt à rayures bleues horizontales, une belle chevelure noire, un visage fin et doux, malgré son air discrètement résigné, regrettant on ne sait quoi. La silhouette de monsieur est plus solidement charpentée, un beau gaillard. Son visage présente des particularités graphiques fortes : un nez épaté, une bouche qui va d’un côté du visage à l’autre, avec des dents apparentes entre les lèvres, des yeux très écartés du nez, un menton aussi large que le front, une coiffure improbable avec une mèche d’un volume tout aussi peu probable. Le lecteur retrouve également la propension de l’artiste à donner des gros doigts boudinés à ses personnages, voire des bouts de doigt carrés. Des yeux qui ne tiennent pas tout à fait dans l’ovale du visage, des tout petits pieds, des nez trop allongés pour les hommes (le père de Valérie, le docteur Patrick Perrin, les deux policiers). Et pourtant ces libertés prises avec l’anatomie s’amalgament pour former un tout harmonieux, ou en tout cas cohérent et expressif.


L’artiste aborde les décors et les accessoires avec la même approche personnelle : hétéroclite si le lecteur s’essaye à considérer chaque élément d’une case un par un, très cohérente s’il absorbe l’ensemble de chaque case. Dans le dessin en pleine page d’ouverture, la voiture semble représentée de manière naïve, les maisons pas tout à fait assez détaillées, les arbres tracées à gros traits ; pour autant le lecteur ressent bien cette atmosphère particulière de route de campagne, la douce chaleur, une zone boisée. Dans les pages suivantes, la voiture ressemble encore plus à une petite voiture jouet pour enfant d’un modèle un peu grossier. Il n’y a pas de marquage au sol sur la chaussée. Pour autant, le lecteur éprouve bien l’impression d’être sur la route avec les clôtures de fil de fer barbelé et leurs piquets, les grandes étendues d’herbe, les arbres en bordure de route ou dans le lointain, le paysage vallonné, etc., puis les vaches. Il ne pense même pas à s’étonner de l’absence de fossé sur les bas-côtés. Lors des passages en zone urbaine, il identifie aussi bien les fermes en campagne, que les maisons en ville. Les rayonnages du supermarché présentent des formes grossières, et en même temps il se dit qu’il pourrait pousser son caddie dans ces allées pour choisir ses produits. Il en va de même pour la pharmacie. Le chapiteau de la fête américaine apparaît tout aussi plausible, avec les dizaines de voitures stationnées sur les pelouses. Le bord du lac comprend aussi bien des piqueniqueurs que des plagistes, ou encore des canoës à louer et des pédalos. L’artiste fait tout aussi fort quand Valérie et Régis s’arrêtent au bord de la route pour piqueniquer, avec des arbres représentés à l’aquarelle en fond, uniquement la forme globale l’arbre et des coups de pinceau en vert plus foncé pour le tronc et les branches principales.



Le lecteur suit donc ce couple dans une succession de scènes s’enchaînant de manière quasi enfantine, une situation chassant la précédente, au cours d’une unique journée. Valérie se désaltère avec la grenadine, ce qui provoque un événement fantastique, et toute la journée bien programmée de Régis déraille. Le voilà obligé de gérer une enfant, ce dont il n’a aucune expérience. Il ne sait comment faire face à ses envies, à ses facéties, à ses caprices. Ses obligations professionnelles s’en trouvent malmenées et impossibles à honorer. Les autres adultes le soupçonnent du pire en constatant qu’il ne sait pas s’occuper de cette enfant, qui ne doit donc pas être la sienne. Il ne parvient pas à établir une communication constructive avec elle, totalement à la merci de ses sautes d’humeur et de ses revirements. Par la force des choses, il ne peut que céder et essayer de la contenter de son mieux, en renonçant au déroulement de ce qu’il avait prévu avec des préparatifs rigoureux. Le lecteur peut prendre le récit au premier degré, comme un adulte se confrontant à l’entrain et à la fougue d’un enfant, ce qui l’oblige à se remettre en question, à renoncer à la voie toute tracée qu’il a lui-même bâtie. Il peut aussi envisager cette histoire comme un conte : voilà que Régis Lemaire est devenu un parent d’un instant à l’autre, et qu’il doit faire l’apprentissage express de la responsabilité d’une fillette, et dans le même temps renoncer à une vie planifiée, une route tracée d’avance, pour s’adapter à l’imprévu et l’apprécier.


D’un côté, la magie de la narration visuelle fonctionne à plein, les différentes idiosyncrasies et libertés avec une représentation académique formant un tout harmonieux, et générant des ressentis authentiques chez le lecteur. En outre, le déroulement linéaire du récit permet d’obtenir de plein gré, le surplus de suspension d’incrédulité consentie du lecteur. D’un autre côté, la linéarité et la tonalité prosaïque et premier degré peuvent déstabiliser le lecteur s’apparentant à de la fadeur ou du simplisme. L’intention apparaît progressivement, peut-être un peu trop simple, avec un potentiel de développement pas entièrement réalisé.