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mardi 20 août 2024

L'essentiel

S’accorder, l’essence même d’être ensemble par volonté. L’essentiel.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa publication originale date de 2022. Il a été réalisé par Laurent Bonneau pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cent-dix pages de bande dessinée.


Laurent conduit sa voiture sur une route de basse montagne avec les bas-côtés enneigés. Un panneau indique un virage un peu serré à gauche. Les glissières succèdent aux fossés sans protection. Un peu de verdure sur les côtés par moment. Un ciel entre gris et blanc, laissant parfois entrevoir un petit morceau de bleu. En son for intérieur, son flux de pensée se déroule. Il voit la route. Il sent le froid. Il respire profondément l’air glacé et il plonge dans ses songes que son dessin prolonge. Le paysage zigzague comme ses pensées. On s’enfonce dans la montagne. Recouverte par la neige, la surface de la terre s’aplanit. On continue d’avancer. Ici la lumière semble jaillir d’ailleurs. Les roches archaïques. Les arbres séculaires. Il écoute le bruit du silence qui craquèle sur cette neige immaculée. Il tente d’esquisser le profil de sa compagne. Elle est là. Elle respire. Ses soupirs l’inspirent. Il voudrait suivre le bruit de ses syllabes intimes à elle au milieu du silence extérieur. On voudrait souvent entrer en l’autre, savoir ce qu’il pense, ce qu’il veut. Âme, esprit, corps, quoi encore ? Il la dessine dans un mouvement de cœur. Trouver les mots pour parler d’elle, son aimée. On progresse dans cette nature que la neige, étonnamment, semble dissimuler. Un frémissement. Comme lorsqu’elle se penche derrière lui, ses lèvres sur son cou. Il la dessine. Il l’écrit. Il essaie, à sa manière, d’essuyer sur la buée des verres de ses pensées. Ça l’aide à la regarder et découvrir une autre figure enfouie en elle : celle, peut-être, de la première fois. La voilà arrivée. Cette vieille maison dans la nature. Il aime lorsque le paysage ne s’arrête plus. Il ne sent plus enfermé. Elle avance. Il sent un chemin se dessiner sous ses pas à elle dans l’immense lumière naissante.



Laurent est arrivé à la maison : il regarde sa compagne. Il se dit qu’il avance près d’elle, bien incapable aujourd’hui d’imaginer la vie sans sa présence auprès de lui. Un autre jour, un autre trajet en voiture sous un ciel grisâtre : Laurent se rend au centre pénitentiaire pour animer un atelier de bande dessinée. À nouveau les pensées coulent en flux dans son esprit : il se questionne sur les raisons d’entreprendre ce projet de bande dessinée. Pourquoi encore écrire et dessiner sur l’amour en plus de le vivre ? Serait-ce parce qu’une fois devenus parents, la source initiale de la famille qu’est le couple voit ses repères changer complètement ? Serait-ce une manière pour lui de prendre du recul sur ce nouvel équilibre ? Il arrête sa voiture, il éteint son téléphone et il range ses interrogations dans la boîte à gants. Là où il va tout moyen de communication autre que la parole physique est interdit. Il est amené à voir un autre monde. Un monde que l’on tient caché.


Rien que la couverture permet de savoir que cette bande dessinée adopte une approche particulière de la narration en accolant ainsi l’image d’un très gros plan sur le visage d’une femme (sans qu’il soit possible de déterminer ce qu’est l’arrière-plan) et en-dessous un mur rehaussé de barbelés, à l’évidence un mur d’enceinte soit d’un endroit à l’accès bien gardé, soit d’un endroit servant à enfermer. Le lecteur commence le premier chapitre : pas de numéro en bas de page, pas de phylactères ni de cartouches, juste un monologue intérieur et un homme qui conduit. Ce premier chapitre dure treize pages dont les onze premières sont structurées à l’identique : deux cases de la largeur de la page et un court texte entre les deux. Les deux dernières pages accueillent un dessin en double page. Sur ces vingt-trois illustrations, douze sont consacrées au paysage qui défile, ou plutôt la vision qu’en a le conducteur. Trois cases permettent de voir le buste du conducteur. Le reste correspond à ce qu’il voit en vue subjective, une fois arrivé chez lui. Les choix de technique de représentation apparaissent également assez particuliers : des contours pas tout à fait assurés, parfois avec un trait fin, parfois avec un trait plus épais, des traces de couleurs comme du crayon de couleur étalé par frottement avec un papier sur la planche, venant apporter l’impression de couleur naturelle à la surface sur laquelle elles sont appliquées, plus comme une impression, voire une sensation, que de manière naturaliste. Quant à lui, le texte évoque le sentiment amoureux de Laurent pour sa compagne, comment il appréhende cet amour.



Pour autant, pas de doute, il s’agit bien d’une bande dessinée : narration séquentielle & interaction entre le texte et les images, tout en étant assez éloignée d’une forme traditionnelle. Le récit est construit en dix chapitres, généralement séparés par une page blanche, entre sept et quinze pages chacun, avec une exception pour le septième composé d’un court texte sur fond blanc en une page. Le fil directeur de cet ouvrage correspond au flux de pensée du narrateur, que le lecteur a tôt fait d’assimiler à l’auteur lui-même. Tout commence avec un retour à la maison, un retour vers l’être aimé, qui aboutit au constat que Laurent est incapable d’imaginer la vie sans elle. Il ne s’agit pas d’une figure de style, mais bien d’une déclaration à prendre au premier degré : ce créateur ne dispose pas d’assez d’imagination pour pouvoir se figurer cette configuration. Ce constat l’amène à mettre en scène l’amour qu’il porte à sa compagne au travers d’abord de ce retour au foyer, puis dans une tentative de scène de dialogue au chapitre trois : de très belles images où il la suit dans la maison jusqu’à l’extérieur. Puis dans le chapitre cinq, au cours duquel il la suit et la dessine de dos alors qu’elle traverse une pelouse va se baigner nue dans un cours d’eau, une ode à la liberté et à la nature, en contraste total avec le chapitre précédent. Enfin dans le dernier chapitre où une autre déambulation le ramène à la suivre, toujours représentée de dos, réfléchissant à la notion de liberté, et à l’essentiel (dans la vie) : S’accorder, l’essence même d’être ensemble par volonté. Le lecteur partage à la fois l’intimité des pensées très personnelles de l’auteur, et à la fois ressent des émotions universelles.


Du coup, il perçoit comme un contrepoint les autres chapitres (deux, quatre et six), comme construits pour obtenir un contraste maximal. Le bédéiste intervient dans un centre de détention pour un atelier avec les prisonniers qui s’y sont inscrits. L’ambiance change radicalement, ne serait-ce qu’en passant de couleurs chaudes à une morne grisaille bien plombée. Le décor lui-même se fait plus dur : tout en lignes droites bien tracées, des formes géométriques stériles et inhospitalières. Laurent se fait la réflexion que lui entre de son plein gré dans cette prison, alors que les individus qu’il va voir ne peuvent pas sortir. Il observe les effets de la privation de liberté sur eux : la promiscuité, le silence de ce fait impossible. Il sait qu’il ne fera connaissance avec eux que superficiellement, qu’il ne pourra percevoir que ce qu’ils accepteront de lui montrer. Il est frappé par la récurrence du thème des valeurs morales, tout en en percevant la relativité. Il se pose plusieurs questions, tout en ressentant fortement la souffrance incarnée dans les fils de fer barbelés. Dans le chapitre six, la grisaille au reflet d’acier met en avant le motif des barreaux : des espaces délimités, finis, et la réflexion d’un détenu sur les effets les plus dévastateurs, à savoir être renié ou même simplement jugé par sa famille. Le chapitre huit fait coexister des images de paysages magnifiques entre figuratif et conceptuel, avec l’aboutissement de la réflexion sur l’emprisonnement, le contraste entre monde clos et horizon ouvert, entre solitude choisie dans la nature et l’absence imposée de regard de l’autre sur soi.



Le lecteur arrive au chapitre neuf, totalement sous le charme de cette réflexion déambulatoire, un flux de pensées entre ressentis et réflexions, constats et émotions, une expression très personnelle d’une rare honnêteté, transcrivant une façon de voir le monde, à la fois par la manière de le représenter en images porteuses de la sensibilité de l’artiste, à la fois par ce que ses pensées disent de sa manière d’appréhender sa relation amoureuse, ainsi que sa capacité d’empathie à percevoir le ressenti de privation de liberté des détenus. L’avant-dernier chapitre prend le lecteur au dépourvu, en relatant un accident domestique horrible, générant une culpabilité quasi insurmontable chez l’auteur. Le caractère tout relatif de la liberté apparaît alors mis à nu, ainsi que la nature de l’essentiel. Le point de vue de Laurent sur le monde s’en trouve changé, encore moins égocentré, par la prise de conscience de ce qui est essentiel pour lui. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut alors percevoir la construction littéraire de l’ouvrage, bien plus qu’un simple vagabondage de pensées, ou d’une alternance de contraste entre vie personnelle libre et vie carcérale. Pour autant, la narration conserve son goût spontané et franc, honnête et venant du cœur. Ainsi la conclusion présente une force peu commune, entre la critique sur l’hypocrisie des hauts responsables toujours plus médiocres et la profession de foi sur l’essentiel : S’accorder, l’essence même d’être ensemble par volonté.


Un coup d’œil superficiel donne l’impression d’une bande dessinée d’art et d’essai, avec des dessins à l’allure empruntée et un flux de pensée égocentré. La lecture génère une impression bien différente : une vision personnelle au travers des images, et un ressenti plein d’humanité et de gratitude envers la richesse de sa vie grâce à sa compagne et la conscience de sa liberté par comparaison avec des détenus. Avec cette narration personnelle, Laurent partage des facettes intimes de son expérience de vie, et le cheminement vers ses convictions profondes.



mardi 23 janvier 2024

Ceux qui me touchent

Lui, c'est pas pareil, il peut tout changer.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Damien Marie pour le scénario, et Laurent Bonneau pour les dessins et les couleurs. Il compte deux-cent-vingt-deux pages de bande dessinée. Ces deux créateurs avaient déjà réalisé ensemble Ceux qui me restent (2014). Le dessinateur a également illustré Les brûlures (2019), scénario de Zidrou.


C’est au départ assez simple. Deux humains… Souvent un lit et quelques minutes de sueur. Quelque chose qu’on ne contrôle plus. Des corps qui parlent. C’est assez simple. Mais ça ne l’a pas été. Alors, Fabien Manry a arrêté de fumer… Spermogramme, bilans de fertilité… Recherche de facteurs génétiques. Et puis Aude, sa conjointe, a morflé : insémination artificielle, fécondation in vitro… Une fois, deux fois, trois fois… Espoir, fausses couches, encore et encore… Les saletés de fausses couches. Et puis les gamins des autres, partout des mômes qui naissent comme une pluie de bonheur, un bonheur qu’on te précise ne pas pouvoir imaginer. Et les jeunes papas au bar dégueulent à Fabien, la vraie chance qu’il a d’avoir ses nuits à lui, de ne pas connaître l’enfer des biberons et des couches. Plus tard, Fabien va chercher une bouteille de vin à la cave, Blosseville Marniquet, d’abord Pinot noir, Pinot Meunier et juste une pointe de Chardonnay. Exactement ce qu’il faut, un champagne qui ne se laisse pas faire. Il remonte dans le salon–salle à manger pour retrouver leurs invités, en train de fêter l’annonce de la naissance à venir de leur fille à Aude et lui : Élisa, après douze ans d’attente.



Élisa va bientôt fêter ses six ans, et Fabien est en train de déguster une bière avec son pote Alex. Ce dernier lui demande comment va le boulot : Fabien se montre fataliste, il tue des cochons du matin au soir, et une semaine sur deux, du soir au matin. Alex relativise en disant que ce n’est qu’un boulot. Fabien explique que son ami ne sait pas de quoi il parle. Il n’a pas cette saleté d’odeur dans le nez qui persiste encore trois jours après un brûlage, celui des soies. Et depuis qu’ils ont la petite, c’est à peine si Fabien voit Aude. Elle fait ses gardes de nuit les semaines où il est de jour, et vice-versa, pour éviter de passer un salaire en nounou. Ce boulot, ça devait être temporaire, mais la vie… Alex lui demande s’il a gardé des contacts de ses années d’arts appliqués. Fabien explique que pour chercher un taf il faut du temps, et dans ses journées le temps qui reste, ce n’est déjà pas assez pour sa petite puce. Cet horrible monstre suceur de temps, ajoute-t-il sur le ton de la plaisanterie. Alex l’invite à manger avec Élisa le soir-même, Fabien embauchant à cinq heures, ils garderont la petite fille et Aude pourra passer la chercher le lendemain matin. Fabien et Élisa arrivent juste avant le diner, et la petite fille déclare qu’elle n’aime pas le jaune, à Isa, sur un ton péremptoire. La compagne d’Alex la regarde d’un drôle d’air en lui disant bonsoir. Élisa explique : parce que le jaune, ça se mange pas. Fabien explicite : elle parle du curry.


Le récit commence de manière singulière par une pleine page noire avec quelques cellules de texte. Le lecteur constate rapidement que l’artiste réalise une narration assez aérée, majoritairement à base de cases de la largeur de la page, au nombre de trois ou quatre, utilisant parfois plus de cases disposées en bande. La pagination lui donne le loisir de réaliser des illustrations en pleine page, au nombre de huit, des dessins en double page au nombre de trois, et des pages sans texte où la narration est entièrement portée par les dessins, au nombre de trente. Cela donne au lecteur, la sensation d’une lecture facile, des pages qui se tournent à un bon rythme, les personnages disposent de place pour exister. La densité des détails dans la représentation des décors varie en fonction de la nature des séquences : des moments émotionnels ou de repli sur soi avec des fonds de case vides, ou des actions du quotidien avec décor représenté dans le détail, comme cet appartement du seizième arrondissement. Le lecteur remarque également que le coloriste a opté pour le principe d’une teinte déclinée en plusieurs nuances pour chaque séquence, ou pour le contraste entre deux couleurs. Par exemple, celle de l’annonce de la naissance se déroule dans des teintes orangées, du jaune au presque rouge. La première séquence de travail à l’abattoir se déroule dans des teintes vertes contrastées par du jaune. Celle dans l’appartement du seizième fonctionne sur un contraste de jeune pale et de violet. Cela génère une impression d’environnement très cohérent, d’un seul tenant pour chaque scène.



Laurent Bonneau dessine un registre réaliste et descriptif, avec un des traits de contour fins et cassants, quelques traits secs dans les zones détourées pour leur apporter une touche de texture ou rehausser leurs reliefs, et des aplats de noir aux formes déchiquetées pouvant être assez conséquent. Le lecteur s’adapte rapidement à cette façon de représenter la réalité, banalité d’un quotidien souvent rugueux, avec quelques images saisissantes. Il peut aussi bien ressentir la familiarité d’une discussion à bâton rompu en buvant un verre dans la cuisine que la sensation d’irréalité qui accompagne des moments sortant de l’ordinaire. En fonction de sa sensibilité, certains visuels le touchent plus que d’autres : le choix d’une bouteille de vin à boire entre copains, Fabien qui invente une histoire pour sa fille Élisa après le coucher, un cerf en ombre chinoise dans une aquarelle en double page, l’envolée d’un groupe d’oiseau au-dessus d’une route de campagne, Fabien avec un tournevis ensanglanté à la main, les porcs entassés dans la remorque bétaillère, l’intense tristesse de Fabien alors qu’il vient de donner un verre d’eau sucrée à une personne à la rue lors d’une maraude, assister à une séance de photographies conceptuelles de dénonciation consumériste et de métaphore porcine, retourner au boulot alimentaire et abrutissant.


L’intrigue en elle-même apparaît rapidement simple et linéaire : Fabien Manry forme un couple avec Aude, chacun ayant un boulot avec un bas salaire, des horaires en décalé, des heures supplémentaires imposées pour elle. Donner la mort aux porcs et les nettoyer pèse lourdement sur l’esprit de monsieur, travailler aux soins palliatifs en manquant de moyens pèse également lourdement sur l’esprit de madame. S’occuper de leur fille de cinq ans leur prend tout leur temps, mais… Fabien a suivi des études d’arts appliqués et il se prête volontiers au jeu de sa fille de lui inventer des histoires le soir, avec une princesse et même des cochons zombis, et voilà que le cerf qu’ils avaient introduit dans leur histoire du soir, se manifeste sur la route. Fabien y voit un signe : il peut changer l’histoire, celle qu’il raconte à sa fille, celle de sa vie, de leur vie. Lorsqu’un second signe des plus singuliers se présente sous ses yeux, le message est clair. Les auteurs racontent ces deux passages au premier degré, laissant le lecteur libre de s’en faire sa propre interprétation, une légère touche de surnaturel, ou bien une forme de synchronicité, c’est-à-dire l’occurrence de deux événements qui ne présente pas de lien de causalité mais dont l’association fait sens pour Fabien.



À nouveau, en fonction de son inclination, le lecteur peut y voir soit une forme de pouvoir de l’imagination, soit le refus de capituler devant le principe de réalité. Ainsi Fabien a fait les arts appliqués, peut-être comme le scénariste ou le dessinateur, en tout cas son être comporte une fibre créative qui s’exprimera quelles que soient les conditions de vie. Une œuvre artistique passe sous les yeux de Fabien, de façon particulièrement inattendue et incongrue et il y voit l’occasion de pouvoir revenir à son sa voie professionnelle de cœur, à sa branche de formation, à son inclination naturelle. Il sait qu’il dispose du pouvoir de changer la réalité, de modifier son destin, d’exprimer sa personnalité intérieure, ou plutôt en l’occurrence d’aider une artiste à être connue. Cherchant à se connecter au monde professionnel de l’art, il se rend compte que seule une des personnes qu’il a côtoyées durant ses études a fait carrière dans le monde de l’art, en tant que galériste. Cela le conduit à se demander ce qui peut bien broyer aussi systématiquement les rêves, ce qui ne marche pas avec lui, avec les autres. Ils étaient certains de leur destinée, si jeunes et si convaincus. Pourquoi il n’en reste rien ? D’un autre point de vue, le lecteur se retrouve fort impressionné par le passage de la page quarante-trois à cinquante-et-un quand Fabien décrit le fonctionnement de l’abattoir : Des barreaux pour entrer, ou pour que rien ne sorte… La grande fabrique de viande. Le crachoir jette un porc sur le toboggan environ toutes les dix secondes, seize heures par jour, cinq jours sur sept. Vingt-cinq mille cochons tout roses par semaine. Progressivement, une idée se fraye son chemin dans l’esprit du lecteur : les êtres humains sont semblables à ces cochons. Au lieu d’être broyés par l’abattoir, les humains sont broyés par la société, sacrifiés. Cette comparaison fait froid dans le dos, donnant un sens sinistre à d’autres réflexions : Rien ne ressort vivant d’un abattoir ; la pauvreté renifle chaque individu comme une friandise ; regarder sa fille comme une magicienne, détentrice de la naïveté primale… en cours de formatage par l’institution. Cette prise de conscience se trouve renforcée par une nuit passée à la rue, par la participation à une maraude avec un véhicule de l’Armée du Salut.


Une image de couverture et un titre cryptique, un texte de quatrième de couverture qui n’évoque qu’une facette du récit : le lecteur ne sait pas trop comment il doit prendre le récit. Sa lecture s’avère facile et surprenante, ancrée dans la réalité d’une famille avec de petits revenus, l’entrain de leur petite fille, des boulots harassants et pesants. La narration visuelle combine une forme aérée avec l’âpreté du réel, sans misérabilisme. Le lecteur passe des tâches de l’abattoir au monde de l’art contemporain, avec l’évocation de Damien Hirst (1965-), Isabelle Plat, Ghyslain Bertholon (1972-). Il passe du quotidien aliénant aux histoires d’Élisa avec des cochons zombis, alternant entre la quantité quotidienne vertigineuse de porcs tués et les perspectives réconfortantes d’une entreprise artistique. Une aventure de la vie humaine sans fard, sondant les limites du principe de réalité. Formidable.



jeudi 11 avril 2019

Les Brûlures

La vie, c'est comme la piscine.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Laurent Bonneau pour les dessins et les couleurs.

Dans une petite station balnéaire, Assane Ndiaye (surnommé Nutella) est en train de regarder la mer dorée par le soleil, derrière ses lunettes de soleil. Il est assis au comptoir d'une paillote et s'allume une clope en songeant qu'il y a toujours quelqu'un pour t'apprendre à nager, mais jamais personne pour t'apprendre à te noyer. La serveuse (avec un badge marqué Consuela, mais en fait c'est la robe de la précédente) lui demande s'il va se baigner. Au vu de sa réponse négative, elle lui propose de venir se baigner avec elle en fin de service. Inspecteur de police, Assane Ndiaye se souvient quand il s'est retrouvé à contempler le cadavre de Giorgia Bocelli, 17 ans, nue sur le plateau de la morgue, avec son tatouage Hello Kitty sur l'intérieur de la cuisse droite. C'était une entraîneuse travaillant au bar Le Phare, à qui on a arraché 5 dents à vif et 3 ongles aux pieds. Il repense aussi à ses séances à la piscine, à cette belle nageuse en combinaison, avec bonnet et lunettes, sa façon d'enchaîner les longueurs, avec des demi-tours impeccables. Il se superpose l'image de la tête d'une femme maintenue de force sous l'eau d'une piscine privée, jusqu'à ce qu'elle s'asphyxie. 2 hommes la torturent pour lui arracher des informations. À un autre moment, Light (le collègue de Nutella) l'amène jusqu'à la piscine municipale.


À la piscine municipale, la belle nageuse arrive dans une robe à fleur. Dans le couloir, elle dit bonjour à Édith, une femme de 87 ans, déjà en maillot de bain, qui s'apprête à rejoindre le bassin. Celui-ci est très lumineux grâce à une grande baie vitrée, légèrement entrouverte, et un superbe vitrail non figuratif. La belle nageuse s'approche de son casier, alors qu'Assane est déjà en maillot. Il l'observe et la contemple à la dérobée. Il demande à Maïtena, la femme de ménage si elle la connaît. Cette dernière se moque de lui en disant qu'elle ne souhaite pas renseigner un flic. Light et Nutella se trouvent au bord du bassin de la piscine privée devant une magnifique demeure. C'est le jardinier et sa femme qui ont trouvé le corps d'Adriana Totti, 23 ans, celle à qui on a maintenu la tête sous l'eau, puis brûlée avec le barbecue à 2.500 degrés, puis achevée de 3 balles dans la tête. Nutella ne comprend pas comment Light peut être en train de manger un hamburger devant un tel spectacle. La barista sert son café à Assane, avec beaucoup de crème fraîche comme il l'a demandé. Elle lui fait observer qu'il n'a pas répondu à sa proposition de venir se baigner avec elle le soir.


Cette bande dessinée constitue une étrange lecture. Cela commence comme un polar bien noir avec ces assassinats sadiques, avec un inspecteur désabusé, à qui il manque une forme d'envie ou d'entrain. Dès la première page, les dessins occupent une place prépondérante dans la narration, avec seulement 3 cases qui sont de la largeur de la page. Le mode de rendu se focalise plus sur l'impression donnée par ce spectacle de soleil qui commence à décliner, que sur les détails concrets de la plage, de la mer, ou des nuages. Le lecteur ressent que cette page est en phase avec l'état d'esprit d'Assane Ndiaye, que son état d'esprit colore la manière dont il perçoit ce qui l'entoure. Il s'agit donc d'un polar où l'enquête est indissolublement liée à l'environnement dans laquelle elle se déroule, mais aussi à la personnalité de celui qui la mène. Il faut un peu de temps au lecteur pour se rendre compte que toutes les scènes ne se déroulent pas dans un ordre chronologique, et qu'il y a au moins 2 fils chronologiques qui s'entremêlent. Cette construction narrative ne gêne en rien la compréhension du récit, le lecteur se rendant compte qu'une partie de ce qu'il découvre constitue des souvenirs qui reviennent à l'esprit du personnage principal, ou des éclairages sur une sensation, une émotion.


Le lecteur se laisse donc emmener par ce savant désordre chronologique et accompagne Assane Ndiaye à la morgue ou sur les lieux du crime. Les images montrent le corps dénudé de la première victime sur la table de la morgue, avec son étrange tatouage, une partie des coups portés à la deuxième victime, et mentionne la troisième victime. Le lecteur observe les réactions des 2 inspecteurs : l'un blasé, l'autre affecté dans une mesure difficile à apprécier. Light semble compenser ce contact avec les pires exactions des êtres humains, en se gorgeant de sucre et de graisse, comme en atteste son obésité assumée. Une remarque en passant de Ndiaye permet de comprendre que l'accumulation d'horreurs lui pèse, et qu'il aspire à un autre métier. Le scénariste fait le nécessaire pour étoffer un peu le personnage principal, indiquer qu'il est impliqué dans son métier, mais qu'il apprécierait que sa profession ne l'oblige pas à contempler les horreurs commises par les pires représentants de l'humanité. Au final, d'ailleurs, il le voit plus en train de draguer gentiment qu'en train de travailler. Au travers de la nageuse, Zidrou met en scène personnage féminin mystérieux, abîmé par la vie, ayant certainement accompli des actes répréhensibles. Le lecteur se sent un peu moins concerné par l'enquête qui avance sans réelle difficulté, de cadavre en découverte d'indice bien pratique.


Le lecteur se prête d'autant plus volontiers au jeu de la construction du récit, que les planches font la part belle aux grandes images, avec 3 ou 4 cases par planche, et souvent des cases panoramiques de la largeur de la page. Le lecteur commence par admirer ce début de coucher de soleil et le jeu de lumière qu'il génère. Par la suite, il découvre le bâtiment de la piscine dans un dessin en double page, puis le bassin de la piscine dans un dessin pleine page (p. 21). Il voit la voiture des enquêteurs sur l'autoroute dans un autre dessin en pleine page, p. 41. À 2 reprises, l'artiste représente la côte avec la mer, dans un dessein en double page, une fois de jour, une fois de nuit. Laurent Bonneau réalise lui-même sa mise en couleurs, en couleur directe, avec une approche oscillant entre naturalisme et impressionnisme. Lorsqu'il bascule dans ce deuxième mode, cela a pour effet d'installer une ambiance qui entre en résonance avec l'état d'esprit du personnage principal, sa manière d'être songeur, de ressentir un affect particulier. Le lecteur se rend aussi compte que l'artiste utilise aussi l'aquarelle pour saisir avec une exactitude surnaturelle l'impression que produit la masse d'eau dans le bassin de la piscine, le jeu des lumières, mêlant de manière étonnante des éléments descriptifs précis, avec une colorisation rendant compte de sensations.


Laurent Bonneau joue sur le degré de précision des traits de contour, de manière à s'adapter à la nature de la scène, à mettre en avant plutôt une représentation descriptive, ou plutôt une représentation d'impression, de sensation. En fonction de la sensibilité du lecteur et des scènes concernées, le résultat peut être extraordinaire, ou juste correct. Par exemple, en pages 9 & 10, 4 cases montrent l'intérieur d'une boîte de nuit. Les traits de contour se font un peu plus lâches et imprécis, avec une colorisation jouant sur des tons verdâtres et violets pour rendre compte de l'éclairage tamisé. Le lecteur a l'impression de se tenir aux côtés des protagonistes dans cette ambiance feutrée. Les sensations sont encore plus immergeantes quand la mystérieuse nageuse plonge dans le bassin dans une savante structure de cases sur 2 pages, en pages 14 & 15. L'impression devient plus mitigée quand le dessinateur se contente de 3 cases de la largeur de la page, avec uniquement des têtes en train parler, comme la discussion entre Nutella et Light en page 61. Les camaïeux en fond de case n'apportent pas grand-chose en termes d'émotion et les 3 cases semblent assez vides en termes narratifs.


Le lecteur tombe sous le charme de très belles pages, et ne prête pas forcément une grande attention au mélange des fils chronologiques, d'autant que les informations sont dispensées avec parcimonie et que l'incidence d'un fil sur l'autre n'est pas patente. Sans qu'il s'en désintéresse, il se dit que cet entrelacement est plus une technique pour rythmer la narration par des séquences courtes de nature différente, plutôt qu'un jeu de réponses les unes entre les autres, pour faire ressortir des points communs ou des oppositions. Ayant achevé sa lecture, il comprend mieux pourquoi Zidrou a choisi cette structure qui se révèle plus complexe que prévue, transformant l'enquête en une histoire à chute, dont l'effet est rétroactif. Le scénariste a réussi un exercice de style périlleux, sans perdre son lecteur, en jouant sur une juxtaposition lisible qui cache bien son jeu.



En ouvrant cette BD, le lecteur n'est pas trop sûr de ce qui l'attend : une enquête sur des meurtres sordides, en bord de mer. Il commence déjà par apprécier la qualité picturale de la narration visuelle, avec des pages aux couleurs envoûtantes. Il suit une intrigue assez linéaire, étrangement réarrangée en plusieurs fils temporels. Il savoure le plaisir visuel de lecture en ressentant un début d'affection pour Assane Ndiaye. Il s'incline devant l'habileté de la structure du scénario, tout en ressentant un effet exercice de style un peu artificiel.