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mardi 28 avril 2026

Tunnels

Sam ! Regarde ! Elle a 6 étoiles sur son casque !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Michaël Salanville pour le scénario, le dessin, la couleur. Il comporte cent soixante-quatre planches de bande dessinée. Ce bédéaste a également réalisé ou participé aux séries Banana Sioule, Hollywood Jan, Lastman, Rocher Rouge.


Sur une aire d’autoroute, sous un beau soleil, dans le sud de la France non loin de la frontière avec l’Italie, le deux août 2023. La famille Sola fait une pause : le père, la mère, la grande adolescente Jolène de quatorze ans, Samantha la préadolescente, et la petite Mila qui voyage encore dans son siège enfant. Samantha est en train de rabrouer un autre enfant qui a poussé la petite Mila dans le toboggan. La maman appelle à la table de piquenique, en appâtant sa fille avec des pains au chocolat. Mila trempe ses doigts dans sa confiture, Jolène mange un chausson aux pommes. Les parents s’informent sur la suite du voyage : la météo annonce de la pluie pour tout le reste du trajet, il reste quatre-cents kilomètres à parcourir. Samantha ironise sur les papas avec leur voiture, le père sur les mamans et les distances de freinage, sur le fait que leur voiture soit équipée de pneus quatre saisons. Jolène joue sur sa console, Samantha prend la mouche et va s’isoler sous le toboggan, le père propose à Samantha de conduire, ce qu’elle décline. Le temps est venu de regagner la voiture, la maman s’assurant que tout le monde est passé aux toilettes. Et la petite famille reprend la route.



Rapidement Samantha demande s’ils sont bientôt arrivés, Mila remarque qu’il y a un géant chameau caché dans le paysage, Jolène joue sur sa console et refuse de jouer au jeu des animaux avec sa sœur. Le père accepte et ils commencent chacun leur tour énoncer un nom d’animal commençant par la lettre M. Très soudainement, leur Volvo se fait doubler par une Porsche circulant à toute allure. La maman porte un jugement de valeur : Une voiture aussi puissante sur des routes limitées à 130km/h… sur une planète à l’agonie… bien ! Samantha s’exclame qu’ils s’apprêtent à passer les 1.000 tunnels de l’Enfer ! Le père rectifie : une dizaine seulement. Le véhicule traverse le premier tunnel et Samantha fait mine qu’elle est un commandant de vaisseau spatial : On est à la dérive dans le vide spatial, on a totalement dépassé les limites de l’univers ! La famille sort du premier tunnel et s’apprête à pénétrer dans le second, la jeune fille reprenant son rôle. Le père s’est assoupi, il se réveille et demande à son épouse qui conduit, si son mal de dos s’est atténué. Ils roulent maintenant sur une petite route, avec un lac magnifique en contrebas dont la couleur de l’eau est sublime. Le papa ne saurait même pas dire si c’est bleu ou vert. Il remarque également que le GPS ne fonctionne plus, et la maman lui fait observer qu’elle n’a pas vu de panneaux depuis un long moment. Ils décident de s’arrêter dans cinq minutes. La Volvo est à nouveau doublée par un bolide, indistinct, émettant un boucan énorme mais pas reconnaissable.


Une couverture très étrange, avec une partie métallisée, une voiture qui semble collée au sol et à l’envers, et les personnages humains qui tombent sous l’effet de la gravité dans une zone qui correspond au ciel. Troublant. La narration commence avec une image en pleine page, des traits de contour très fins rendant l’image immédiatement lisible, des couleurs en aplats, avec quelques ombres portées. Cela donne une sensation d’image très simple, facile à lire, avec la sensation qu’elle présente une faible densité d’informations visuelles. Le lecteur tourne la page et la sensation de surface se confirme avec le choix de représentation des personnages. Des traits de contour toujours aussi fins, des couleurs en aplats, et une façon de dessiner empruntant à la fois au manga et aux bandes dessinées jeunesse. Cette sensibilité graphique se poursuit tout du long de l’ouvrage, dans une réussite remarquable, une apparence totalement intégrée, ayant assimilé ses influences d’origine, sans les singer, pour une expérience de lecture rapide, expressive et particulièrement dynamique. Une partie significative du récit, en termes de pagination, se focalise sur une forme de course de voitures spectaculaire, avec des carambolages brutaux. Les choix esthétiques servent à merveille ces moments de course-poursuite pour le mouvement des véhicules. En même temps, en y regardant de plus près, le lecteur constate que les techniques manga sont intégrées à d’autres, comme le jeu des couleurs pour des explosions d’une violence inouïe.



Le lecteur peut se trouver un peu déstabilisé par la structure narrative. L’auteur commence par installer la normalité de cette famille, en donnant une touche de personnalité à chacun, assez légère : la toute jeune Mila avec ses réactions émotionnelles et basiques, Samantha commençant à être en phase d’opposition et de colère, Jolène déjà plus autonome avec un sens des responsabilités consistant, les parents attentionnés et bienveillants, avec une touche d’homme qui contient ses émotions et fait face avec vaillance aux épreuves, et son épouse plus maternelle tout en étant également dans l’action et le courage. Puis une fois à la sortie du second tunnel en page vingt-cinq, l’action prend le dessus, mâtinée de suspense façon thriller. Le récit alterne entre l’angoisse qui monte dans la voiture chez les parents et les enfants qui ressentent qu’ils ne sont plus dans un environnement normal, ou lors d’un arrêt sur le bas-côté ou dans une station-service, et les moments de violence brusque et spectaculaire quand surgit un ou plusieurs de ces bolides mystérieux. En outre, dès la première page, le lecteur se rend compte que derrière l’évidence des images simplistes en apparence, se trouvent de nombreux détails donnant de la consistance aux lieux et aux personnages, ainsi qu’un art d’une efficacité redoutable de la mise en scène et du découpage. En fait cette première illustration en pleine qui montre une vue de dessus d’une aire d’autoroute et des voies de circulation comprend un nombre impressionnant d’informations. Pour commencer la vue elle-même épate par sa profondeur de champ, et l’intelligence visuelle avec laquelle elle montre la globalité de la zone. Le lecteur se rend compte qu’il peut s’y promener comme s’il circulait en voiture, ou comme piéton, à son choix. Cela va de l’auvent abritant les pompes, au bâtiment avec les commerces, jusqu’au petit village dans le lointain, en passant par le tunnel qui passe en-dessous des voies, et la table occupée par la famille Sola.


Cette capacité quasi surnaturelle à intégrer des détails pertinents et discrets se retrouve tout du long du récit : le modèle du toboggan et du pont suspendu de l’aire de jeux, le modèle de thermos, la tête de Bart Simpson comme porte-clé, l’exactitude des bretelles du siège bébé, l’emballage de la barre Twix, le câble spiralé des casques, les barres de renfort dans l’habitacle des bolides, le modèle de la petite cuillère pour bébé, la figurine de Bugs Bunny, les pinces à linge, les fauteuils de jardin en plastique, etc. Dans le même temps, le dessinateur joue admirablement de la simplification des formes pour donner plus de force à une composition : les lignes horizontales de vitesse de la Porsche parallèles aux lignes de la route, les néons du tunnel, des arbres en ombre chinoise, un bolide mangé par l’ombre devenant une silhouette quasi abstraite, des cases en bichromie (le rouge sur le noir), des arrière-plans réalisés en couleur directe sans trait de contour, des jeux sur les couleurs vives, des onomatopées devenant prépondérantes dans une case, etc. Tout cela participe au dynamisme de la narration visuelle, à son impact, à l’incroyable puissance des bolides à chaque apparition, et à la brutalité des collisions. Cela fonctionne tout aussi bien pour l’épilogue, qui constitue un chapitre à part entière, une forme de retrouvailles dix ans plus tard dans une petite maison à la campagne, une émotion irrésistible.



L’élégance de la narration visuelle emporte le lecteur. Il comprend en tournant la page après la séquence des tunnels qu’il vient d’assister au passage d’un monde dans un autre, sans s’en rendre compte, et pourtant s’il revient une page en arrière, l’artiste le lui a clairement montré sans solution de continuité. Il se retrouve tout aussi angoissé que les membres de la famille par la soudaineté des passages des bolides, par le langage incompréhensible de leurs pilotes, par ce léger décalage avec la réalité normale. Il se tient sur le bord de son siège pour savoir si la famille va s’en sortir, tellement la narration visuelle emporte tout sur son passage. Dans le même temps, il a conscience d’une forme de familiarité, car le scénario est très linéaire : cette famille se retrouve sur une sorte de circuit automobile dans une course aux règles implicites, à conduire à fond comme… dans un jeu vidéo, une version plus réaliste de Mario Kart. Et d’ailleurs, c’est Jolène qui s’en sort bien pour la conduite dans cet environnement, elle qui jouait sur sa console sur la banquette arrière. De ce point de vue, la fin arrive sans surprise, pour le retour vers la normale, ce qui aurait rendu la bande dessinée très divertissante en même temps que vite oubliable… si elle s’arrêtait là. L’épilogue et la dédicace finale viennent apporter une consistance supplémentaire tirant le récit vers le drame avec une sensibilité poignante. La dédicace finale de l’auteur : Aux parents qui doivent vivre sans jamais leur(s) enfant(s). Aux parents qui ne les verront jamais revenir. Aux enfants qui pleurent. Quand l’heure du départ sera venue, emportez le bonheur et laissez-nous l’ennui.


Un récit à toute berzingue : une famille, le couple et leurs trois filles se retrouvent sur un circuit automobile de type jeu vidéo où la moindre erreur envoie valdinguer dans le décor avec perte et fracas. Une narration visuelle d’un dynamisme qui emporte tout, d’une facilité de lecture totale, tout en comprenant une densité d’informations insoupçonnable au premier regard. Une histoire rapide et linéaire, d’une efficacité formidable, qui acquiert une profondeur dramatique émouvante avec l’épilogue. Enthousiasmant et émouvant.



mercredi 11 mars 2026

Virgile

La solitude est une maladie de naissance. Alors autant s’y habituer depuis le début !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Lucy Mazel pour les dessins et les couleurs. Il comporte cent-deux pages de bande dessinée.


En avril 2015, la foule d’une manifestation avance tranquillement dans les rues avec des banderoles, en scandant : Veryon démission ! Parmi eux, Virgile Dujardin et Solène tiennent chacun le montant d’une banderole avec le slogan : Vivre vieux, vivre mieux ! Tout à trac, elle annonce à son compagnon qu’elle le quitte. Elle ajoute qu’elle va refaire sa vie avec un autre homme, ça fait bientôt deux ans qu’ils se connaissent. Virgile a peine à y croire, elle va bientôt avoir soixante ans. Elle rétorque que raison de plus : pour refaire sa vie, il faut d’abord la défaire, on ne marche pas avec deux paires de souliers aux pieds. Il lui demande bêtement ce que vont dire les gens. La voisine, la boulangère, ses collègues au boulot, les gens quoi !?! Elle pense qu’ils diront des choses méchantes, des choses gentilles, ils diront ce que les gens disent quand ils ne comprennent rien à la vie. Il lui demande : Et les filles ? Elle lui annonce que Camille et Manon sont déjà au courant depuis longtemps. Il lui demande comment il s’appelle ; elle lui répond Étienne. Elle termine en indiquant qu’elle viendra le lendemain à la Raquette pour y chercher ses affaires, et en lui demandant de tâcher d’être heureux.



En octobre 2021, Virgile est allongé immobile dans un lit d’hôpital, contemplant les dalles du faux plafond, un animal en peluche dans le creux de son bras droit. Il se demande Pourquoi il faut que sa cervelle lui balance toujours le même souvenir pourrave ? Ça valait bien la peine de garder intacts ses neurotransmetteurs ! Comme s’il avait passé la totalité de sa chienne de vie à la verticale dans cette fichue manif à se faire largueur par la femme de sa vie !?! Que lui importe, de toute façon, sa carte Vermeil !?! D’ici à ce qu’il remonte dans un train, il en aura coulé du glucose dans ses perfusions ! Pourquoi faut-il que les bonbons de la jeunesse deviennent les caries de la vieillesse ? Son esprit le ramène à la manifestation alors qu’il est resté seul avec la banderole : il s’en veut de sa question idiote sur ce que vont dire les gens. Il l’a vue s’éloigner, remontant la foule des manifestants à contre-courant, comme un poisson qu’on a remis dans l’eau, elle nage. Comme un poisson un peu étourdi au début, qui n’y croit pas vraiment, qui n’y croit pas encore, elle nageait… Des choses méchantes ? Des choses gentilles ? Lui non plus, tout à coup, il ne comprenait plus rien à la vie. Le 24 août 2006, Pluton a cessé – officiellement – d’être une planète de notre système solaire. Ainsi en avaient décidé les 2.500 experts de l’UAI, l’Union Astronomique Internationale, réunie à Prague pour statuer du sort de ce petit objet constitué de roche, de glace et de méthane : Pluton. Désormais Pluton n’était plus qu’un vulgaire corps céleste situé à six milliards de kilomètres du soleil… Le 1er avril 2015, il cessait - officieusement du moins – d’être le mari de Solène. Ainsi en avait décidé la principale intéressée, réunie avec elle-même, pour statuer du sort de ce petit être constitué d’os, de sang et de sentiments : lui.


Un grand gaillard d’environ soixante ans, allongé impuissant dans son lit d’hôpital, Pas hémi-, pas para-, pas quadri-, tétraplégique ! Comme quoi, pour un handicap comme pour un appel téléphonique international, c’est le préfixe qui fait toute la différence ! Voilà comment il explique sa situation. Virgile Dujardin a la répartie facile, et l’humour taquin. Le lecteur sent bien que le scénariste place des bons mots avec précision, et il les savoure quoi qu’il en soit. Qu’il s’agisse d’un vraie-fausse maxime populaire : On ne marche pas avec deux paires de souliers aux pieds. D’une réflexion de vieux sage : Pourquoi faut-il que les bonbons de notre jeunesse deviennent les caries de notre vieillesse ? D’une pure invention dans le registre absurde, par exemple Comme l’a si bien dit le grand philosophe Virgilus Magnus : Les cerises ne tombent jamais loin du poirier. Les rapports entre les membres de la famille de Virgile et entre ses amis s’avèrent touchants, sonnent justes dans leur mise en scène, même s’il est possible de voir les dispositifs narratifs propres à la bande dessinée. Le lecteur ressent la vitalité de Cécile, encore jeune enfant, tout comme l’amertume des regrets chez certains, et la bienveillance honnête de tous.



L’expérience de lecture va s’avérer très différente si le lecteur capte la nature du carton d’invitation de la page quinze. Le scénariste utilise avec une grande habileté le réordonnancement temporel pour parvenir à cet effet d’incertitude. Cela fonctionne d’autant mieux que ce même dispositif est également utilisé pour différer certaines informations et ainsi générer une forme de suspense, en particulier sur les circonstances qui ont conduit à rendre Virgile tétraplégique. Si la signification du carton d’invitation lui a échappé à la première lecture, il peut refeuilleter le volume avec la connaissance du dénouement, en ayant une boîte de mouchoirs à proximité. Zidrou crée des personnages immédiatement sympathiques et touchants, même Virgile malgré son caractère un peu abrasif ou la tante Camille et sa personnalité un peu triste. Le lecteur n’arrive même pas à en vouloir à Solène d’avoir quitté son mari : elle l’a fait de manière naturelle, sans acrimonie ou agressivité, choisissant de mener une autre vie qui lui semble plus lui convenir. Il note également comment l’auteur utilise de petites touches discrètes pour faire ressortir la différence d’âge entre les trois filles de Manon : Céline la plus jeune et ses réactions spontanées, Éline plus réservée, Victoire déjà fortement investie dans la pratique du basket, et s’en servant comme une forme d’outil de médiation pour interagir avec les autres. Le lecteur est tout autant touché par la sollicitude de l’infirmière Soumaya, par la gentille attention de la voisine Mme Yifrine, par l’amitié de longue date entre Virgile et P’tit Louis.


Houlà ! L’histoire d’une personne tétraplégique dans sa chambre d’hôpital ?!? Pas sûr que ce soit visuellement très intéressant… Tout commence par une manifestation dans les rues d’Aurillac, ce qui ouvre l’espace. Le contraste est parfait avec les deux cases en pages sept qui constitue un plan fixe sur les dalles de faux-plafond et les deux tubes au néon, puis les deux autres cases en dessous, également un plan fixe, comme si Virgile était regardé par lesdites dalles. Le lecteur peut faire confiance au scénariste pour structurer son récit en prenant en compte la dimension visuelle de la bande dessinée, en intégrant des moments variés comme cette réflexion sur Pluton avec une case représentant les différentes orbites des planètes du système solaire, un voyage en voiture pour se rendre à l’hôpital, des courses dans un supermarché, la scène de sauvetage du chaton dans l’arbre, un voyage en train, etc. La variété est bien assurée. Pour les scènes de chambre d’hôpital, l’artiste conçoit des plans de prise de vue qui montrent aussi bien la situation statique du handicapé, que les mouvements des visiteurs autour de lui, ou les tâches du personnel soignant, y compris la toilette.



Le lecteur ressent les ambiances de chaque séquence, prenant progressivement conscience de l’emploi d’une palette de couleurs spécifique, en fonction des lieux, en particulier le choix inattendu, peut-être même audacieux d’un rose soutenu pour la chambre d’hôpital… et ça fonctionne très bien. L’artiste apporte une vraie personnalité à chaque protagoniste, des airs de familles entre certains individus, des comportements normaux et banals, avec parfois l’émotion qui prend le dessus, que ce soient les regrets, la tristesse, ou parfois l’exaspération (Manon avec son ex-mari Julien). Elle a le sens de l’accessoire ou de l’aménagement juste, que ce soit le matériel médical, les cadeaux apportés par les visiteurs, la magnifique terrasse donnant sur la piscine de Julien et son épouse. Elle reproduit parfaitement l’effet de la chute de Will E. Coyote à la poursuite de Bip Bip. Elle exagère discrètement les traits de visage, pour souligner la personnalité de chacun, les rendant d’autant plus humains. Le lecteur se dit que le récit aurait eu un effet très différent s’il avait été illustré par un autre dessinateur.


Coincé dans son lit d’hôpital, privé de mobilité, assisté pour tous les gestes du quotidien qui sont réalisés par le personnel soignant, Virgile Dujardin se retourne sur sa vie, ce qu’il a fait ou accomplit, se confrontant à une version jeune de lui-même qui ne le ménage pas. Cette façon de penser se retrouve également dans des pages consacrées au parcours de vie d’un autre personnage : une illustration en pleine page, et des cartouches de texte synthétisant une vie, pour Soumaya (petite ado junkie devenue infirmière), pour Jefferson Walts (joueur de basket qui n’a jamais connu la gloire), P’tit Louis (autre joueur de basket, veuf sans enfant, acceptant que : La solitude est une maladie de naissance, alors autant s’habituer depuis le début), Camille Dujardin (fille de Virgile, professeure et célibataire), Solène (l’ex épouse de Virgile), et même Qadar (le chaton coincé dans l’arbre). Cet état d’esprit tourné vers le bilan exhale surtout de la bienveillance, un regard sur des trajectoires de vie banales et ordinaires, sans jugement de valeur, pétrie d’une sensation de regret plus ou moins vive, à la pensée de ce qui aurait pu être, sans pour autant invalider ce qui a été vécu. Une sensation très poignante, indicatrice d’une acceptation qui n’a pas pu être conduite à son terme.


Une image de couverture qui laisse planer le doute sur la nature du récit. Le lecteur tombe tout de suite sous le charme des dessins, des partis pris de couleur, de la normalité des personnages et de leur gentillesse profonde, de la réalité des environnements dans lesquels ils évoluent, de la chambre d’hôpital à l’(ex-planète) Pluton (!), de la sollicitude évidente dans leurs attitudes. Il se laisse gagner par une forme bien particulière de nostalgie, celle très proche des regrets quand il s’agit de se retourner, de constater à quoi on a consacré sa vie, et de tout ce qu’on n’a pas fait, abandonné au profit d’autre chose, ou par manque d’occasion. Poignant. Enfin, cette bande dessinée aborde une question essentielle dans toute société, polémique propice à la confrontation idéologique, avec douceur et avec un avis qui coule de source au regard du récit. À réfléchir.



mardi 3 février 2026

Abîmes

Un autre accident passé sous silence. Ne pas en parler pour ne le faire exister ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2025. Il a été réalisé par Lucile Corbeille pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-douze pages de bande dessinée.


Des nœuds dans la tête. Lucille est en train de passer l’aspirateur, partout, plusieurs fois, avec application. Puis elle range les affaires éparpillées dans l’escalier, et elle passe la serpillère dans la cuisine. Elle a toujours eu une tendance au rangement. Mais ces derniers temps, ça frise l’obsession : elle range tout le temps. Lorsqu’elle est restée plantée devant les spaghettis, en se demandant comme elle allait bien pouvoir démêler ce sac de nœuds, elle a réalisé qu’elle a un sérieux problème. Ça fait tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus quand ça a commencé : les voix. C’est peut-être dans les gènes la tristesse. Elle se renverse les pâtes sur la tête. Ces voix l’amènent à se recroqueviller sur elle-même, lui disant qu’elle va y laisser sa peau, qu’elle est perdue, qu’elle a un problème, qu’elle est incapable, nulle. Y a plus rien à faire, autant qu’elle laisse tomber, c’est trop tard, elle n’a pas de volonté, aucune volonté, c’est trop tard. Ça ne marchera jamais, elle baisse toujours les bras, fragile. Idées noires. Idées noires. Quelque chose s’effondre, il faut qu’elle bouge. Elle voit tout en noir, elle est faible, elle va sombrer. Quand est-ce qu’elle va s’en sortir ? Le vingt-neuf avril, Lucile est prostrée, attablée devant sa tasse de café. Elle se redresse, en boit une gorgée, prend son stylo et commence à écrire dans son cahier : rêve, une femme étrange murmure quelque chose.



Lucile est interrompue dans son écriture, par les cris de ses deux filles en train de se disputer, tirant chacune sur les deux extrémités d’une même robe. Elle leur hurle dessus, qu’on ne crie pas sur les gens comme ça !!! Lucile a bien reconnu la robe et explique à ses filles que cette robe est à elles toutes, elle l’a portée quand elle était petite, elle avait même une photographie. Cette robe a traversé le temps, sa mère l’a portée aussi. C’est leur arrière-grand-mère qui l’a choisie, alors il faut en prendre soin, elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien. L’une de ses filles a pris ses genoux entre ses bras, et déclare qu’elle se sent nulle, elle n’a plus aucune joie dans son corps. Le père rentre à ce moment-là, et la plus jeune des filles se précipite dans ses bras. Puis il répond à son épouse que si elle n’était pas si déprimée, peut-être que leur fille ressentirait encore un peu de joie. Cela déclenche un questionnement chez Lucille : Après tout peut-être que son mari n’a pas tort, où est passée sa joie à elle ? Sa joie d’enfant. Et si elle se devait d’être heureuse, ne serait-ce que pour donner l’exemple ? Elle devait retrouver cette photographie d’elle avec la petite robe bleue. Chercher dans le désert. En juin 2021, Lucille consulte ses messages téléphoniques : son employeur qui lui réclame sa sélection de photographies qu’elle devait leur envoyer. Elle descend du train et arrive dans la maison de sa mère qui l’accueille sur le perron.


Une couverture cryptique, très éthérée, une jeune femme tranquillement assise les mains sur les genoux, sans aucun trait de visage, à la fois une énigme, à la fois une apparition onirique. Tout part d’un goût pour le rangement qui tourne à l’obsession, de voix dans sa tête terriblement dépréciatives, d’une remémoration occasionnée par une petite robe bleue, du constat d’un état d’esprit déprimé, avoisinant la dépression. Un objectif : retrouver sa joie d’enfant. Les dessins présentent une apparence douce et feutrée, vaporeuse. Dans des teintes bleues grises, évoquant l’aquarelle, le lecteur découvre des dessins simples : l’extrémité d’un aspirateur et son manche d’aspiration dans tous les sens possibles sur le sol, sur les murs, dans un total de quatorze cases dédiées à cette activité. Puis ce passage étrange dont il ne sait s’il doit le prendre au premier degré : Lucile qui se renverse la passoire de pâtes sur sa tête. Puis un effet remarquablement exécuté : Lucile recroquevillée sur elle-même comme si elle avait été froissée comme une feuille de papier. La narration visuelle se poursuit comme allégée, uniquement des silhouettes sur des fonds de case vides ou presque. Puis le chapitre deux commence avec une magnifique vue panoramique de paysage toujours à l’aquarelle, ensuite deux cases comme scotchées sur la feuille. Des cases jouant le contraste avec leurs couleurs par rapport aux autres toujours dans des tons bleus et gris. Les discussions commencent.



Le lecteur perçoit progressivement le fil directeur de la narration : Lucile à la recherche de souvenirs d’enfance, visitant des membres de sa famille. Il se sent tout de suite immergé dans un monde très personnel, avec cette couleur un peu fade, un peu sombre, ces gestes mécaniques, cette absence de visage. Tous les éléments visuels concourent à ce ressenti de déprime, un mélange de baisse de moral, de perte de joie de vivre, de détresse généralisée sans pouvoir en identifier les raisons. Lucile semble être également assez proche de la dépression, entre baisse d'humeur et faible estime de soi. Le lecteur sent la douceur cotonneuse de ces dessins évoquant l’aquarelle, souvent dépourvus de contexte sur l’environnement, juste une sensation générique. Cela a pour effet de focaliser son attention sur les silhouettes, un geste, une attitude, un mouvement, entre position figée et langage corporel parfois expressif, tout en restant en retenue. L’artiste parvient à marier un faible niveau de caractéristiques visuelles avec une personnalité pourtant bien tangible et unique. Un ressenti très étrange, entre désensibilisation, anesthésie et une forme de sécurité puisqu’il semble que peu de choses puissent avoir prise sur le personnage principal, ou même l’atteindre.


Dans le même temps, la narration visuelle produit des effets bien différents d’une potentielle monotonie. Quatorze cases sur une même page, consacrées à la tête d’un aspirateur. Une masse jaune sur les cheveux d’une silhouette féminine. L’effet de recroquevillement sur soi dans une feuille de papier froissée. Les photographies souvenirs en couleurs, contrastant avec la fadeur du présent. Des personnages se noyant littéralement dans une cuve d’alcool. Des maisons très tangibles, images réalisées à partir de photographies. Des carrés sur un mur : des photographies indistinctes pour une remémoration du passé. Une illustration en pleine page de Lucile assise avec une énorme bibliothèque murale derrière elle, faisant écho au mythe familial du côté de sa mère qui est en train de lui être raconté… Tiens, à ce moment, son visage présente quelques traits : bouche, base du nez, yeux ! Silhouettes en ombre chinoise. Quelques statistiques sur la consommation d’alcool présentées comme un texte à côté de l’illustration d’une bouteille. La même phrase comme tapée à la machine des centaines de fois comme arrière-plan d’une illustration en pleine page. Des pages dépourvues de tout texte. Etc. En fait, la narration visuelle s’avère variée, contrebalançant la potentielle sensation de monotonie des couleurs et du dépouillement des arrière-plans. Le lecteur prend insensiblement conscience que les personnages ont retrouvé leurs traits de visages dans les dernières pages…



Rien de très original : une jeune femme, peut-être trentenaire, s’interroge sur le passé des membres de sa famille. Faire le deuil de son père s’avère difficile et sa déprime semble plus profonde qu’en apparence. Pour y remédier, elle se rend auprès des membres de sa famille pour leurs poser des questions, d’abord sa mère, puis son frère Jean, puis son oncle François. À chaque fois, elle consulte des photographies, autant de souvenirs d’un temps révolu, physiquement disparu tout en étant profondément enraciné dans la psyché. Elle s’intéresse à sa mère, à son père, à ses grands-parents. Elle effectue des découvertes, ordinaires plutôt que spectaculaires. Chaque aïeul a eu son histoire personnelle, parfois embellie par les années passées dans une forme de mythologie familiale, d’autres fois ordinaire au possible. Un grand-parent ouvrier et militant. Une tante ayant eu une relation homosexuelle extraconjugale. Un oncle alcoolique. Entre banalité de la vie humaine et unicité de chaque vie humaine. Parfois l’Histoire influe fortement sur une vie. Lucile découvre que des moments ou des événements peuvent avoir entraîné des répercussions durables d’une génération à la suivante. Elle prend du recul sur ses propres souvenirs et les émotions associées, en découvrant un autre point de vue, une information qu’elle ne pouvait saisir à l’époque ou dont son jeune âge ne lui permettait pas d’en comprendre le sens, et quelques éléments tenus secrets, ou plutôt tus, dont personne ne parlait.


Chaque scénette vient doucement apporter sa pierre l’édifice, tissant insensiblement un ouvrage de grande ampleur. Il est question de la force des souvenirs des vacances, et de la joie associée à cette période de la vie, d’un enterrement, de vacances à la campagne ou en bord de mer, de transmission, etc. Les questions de Lucile et les souvenirs racontés évoquent également le fait de découvrir qu’on connaît très peu ses parents, et encore moins les générations précédentes que l’on a considéré uniquement comme des adultes parfois un peu bizarres à ses yeux d’enfant. Cela génère des prises de conscience chez l’adulte que l’on est advenu : la joie de l’enfant pour égayer son père que l’on trouve inconsciemment triste (le plus beau cadeau à lui offrir : sa joie d’enfant), la culpabilité silencieuse de l’épouse qui n’a pas pu sauver son époux de l’alcoolisme (culpabilité pour partie passée à ses propres enfants, de manière inconsciente), l’acceptation que sa mère raconte un récit figé sur son mari, les empreintes durables des sensations de l’enfance (collier d’une tante, odeur de crêpes, purée, poulet du dimanche, crèmes brûlées), une autre accident passé sous silence (une fille décédée à la naissance), les conséquences à vie d’un père au comportement violent sur le plan verbal et psychologique. Tous ces souvenirs amènent des moments de grâce réparatrice. Cela peut-être le message d’une chanson des Rolling Stones qui colle parfaitement à l’expérience de vie du moment : On ne peut pas toujours obtenir ce que l’on veut, mais parfois si on essaye on peut peut-être trouver ce dont on a besoin. Une remarque en passant sur un terrain en bordure de mer qui risque de s’effondrer, comme Lucile au bord de ses souvenirs oubliés, et la distinction que cela entraîne entre subsidence et résilience.


Une couverture douce, énigmatique et onirique. Une narration visuelle un peu cotonneuse qui accompagne une autrice engluée dans la déprime qui va interroger sa famille sur les générations précédentes. Des découvertes ordinaires et en même temps uniques, qui viennent nourrir le passé, qui le rendent tangible, appréhendable et compréhensible, apportant une compréhension des forces qui ont modelé le présent. Une évocation des mouvements qui modèlent une famille, d’un passé révolu, des choses qui sont tues, tout en étant ressenties par les enfants les absorbant comme des éponges, qui s’adaptent inconsciemment aux non-dits. Une très belle mise en scène d’une forme de psychogénéalogie, d’un fardeau invisible transmis d’une génération à l’autre. Nommer ce qui a été refoulé.



mercredi 23 avril 2025

Autopsie T02 Bloody Sunday

Mais mon job, c’est justement de me méfier des évidences !


Ce tome fait suite à Autopsie - Tome 1: Le Sacrificateur (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, car il s’agit d’un trilogie thématique autour du métier de médecin légiste, avec trois personnages principaux différents, dans trois villes différentes. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Antoine Tracqui pour le scénario, Jean Diaz pour les dessins, Antonio Giustoliano pour les couleurs, ce dernier appartenant à Arancia Studio. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans une magnifique chambre d’hôtel de luxe, dans un gratte-ciel du centre de Chicago, Paul Wahlberg se dit que : C’est quand même un job en or… Bien sûr, il faut se lever tôt. Mais à part ça, c’est jackpot. Salaire princier, zéro stress, peu de comptes à rendre, jamais de contraventions à payer. Stimulation intellectuelle permanente… et surtout un incroyable piège à filles. Adjointe au maire ou femme de chambre, peu importe, dès qu’il annonce la couleur, c’est toujours la même lueur dans leur regard. Mélange de surprise et d’excitation malsaine, comme si l’odeur du sang leur fouettait les hormones !!! Ensuite, il suffit de raconter deux ou trois histoires un peu glauques, sans forcer sur le trait… et l’affaire est dans le sac !!! En se levant, Paul regarde la femme couchée dans le lit, encore endormie. C’est quoi, déjà, son nom ? Susie ? non… pas Susie… Sally ? Stacy ?… Peu importe à vrai dire, c’était pas terrible ! Ça doit bien être sa quatrième Sandy depuis la fac, et aucune qui soit restée dans les annales. Seul intérêt de celle-ci, elle crèche à deux pas de Humboldt Park. Avec ça, il sera au boulot dans même pas dix minutes !



7h18. Tout le monde le dit : l’arrivée des beaux jours, c’est le meilleur moment de l’année à Chicago. L’hiver est barbant, ce sont surtout les vieux qui claquent : pneumonies, chutes sur le verglas, décompensation de ceci ou de cela, pas mal de feux de cheminée aussi… Sans oublier les clodos qu’on décolle du trottoir quand il fait -30°C… L’été, ce sont les morts violentes : les accidents de bagnole, les soirées arrosées qui partent en vrille, les crétins qui se noient en prenant le lac Michigan pour une pataugeoire, plein de vieux, encore, lors des pics de chaleur… Et bien sûr, grand classique estival, le type seul qu’on retrouve vert et plein d’asticots quand la voisine appelle pour signaler l’odeur… Les demi-saisons sont plus variées chacune avec ses nuances. Quand les jours raccourcissent, le moral s’effondrent et les suicides repartent en flèche. Au printemps, au contraire, quand la sève monte, ce sont les crimes sexuels, ou alors le cinglé qui dézingue femme et enfants avant de se faire sauter le caisson. Curieuse manière d’envisager la ronde des saisons … Non, pas vraiment… Simple déformation professionnelle, en réalité ! Paul Wahlberg se rend à l’institut médicolégal : Aujourd’hui, il y a vingt-trois autopsies au menu… Avec l’échantillonnage standard : quatre homicides et deux suspicions, huit accidents, six suicides, deux morts suspectes à l’hosto et une en prison…


Deuxième tome de cette trilogie et changement de pays, changement de ville, changement de médecin légiste, changement de dessinateur, et sans artiste réalisant le storyboard. Pour autant, le lecteur retrouve la même ambiance que dans le premier tome, grâce aux éléments techniques sur la pratique de l’autopsie. Le scénariste, médecin légiste de profession commence par exposer l’organisation d’une journée de travail dans un institut médicolégal : le nombre d’analyse à réaliser, le personnel présent, la répartition des cadavres en fonction des compétences, etc. Puis il en pratique une, alors que ses pensées portent un regard satisfait sur la qualité de son propre travail. Les dessins montrent différentes phases de son activité : les gants, les scanners projetés sur grand écran, les personnes assistant à l’opération, la première incision au scalpel, le prélèvement de la matière cervicale, l’ouverture de l’abdomen, et après dans son bureau la rédaction du rapport. Les dessins sont précis, descriptifs et réalistes. La mise en lumière produit un effet blafard, avec une majorité de nuances de gris. Plus tard, Paul Wahlberg doit pratiquer une nouvelle autopsie dans des conditions artisanales, dans une cuisine avec des ustensiles afférents. Le récit montre alors le recours à des gants de vaisselle, à une batterie de couteaux de cuisine, l’emploi d’un thermomètre à rôti, un sécateur pour découper les côtes, une balance à plateau pour peser les organes, des bocaux pour les échantillons, etc.



Avec un tel métier pour le personnage principal, le récit relève forcément du polar. Le scénariste a choisi un point de départ différent de celui du tome précédent, et un déroulement plus compact dans le temps : environ vingt-quatre heures. Le flux de pensées de Paul Wahlberg est écrit de manière construite, servant de moyen d’exposition d’un certains nombres de faits. Première dimension de ce roman policier avec une composante sociale : le lieu. L’intrigue aurait peut-être pu se dérouler dans une autre grande métropole américaine ; pour autant scénariste et artiste mettent à profit plusieurs spécificités de Chicago. De nombreuses cases montrent la ville : une illustration en pleine page des immeubles d’un quartier pour la page six, les grandes avenues avec quatre files de circulation dans chaque sens, les rues un peu moins larges du quartier où se trouve le rade dans lequel le médecin va pécho, les grandes propriétés et riches demeures dans les lointaines banlieues etc. Ensuite, l’intrigue repose pleinement sur le métier du personnage principal : c’est l’occasion d’évoquer les enjeux d’une autopsie, ainsi que les compétences nécessaires pour la réaliser de manière rigoureuse, le matériel, l’état d’esprit d’un médecin légiste par rapport à la chair, à la mort, aux actes de violence meurtrière, et aussi aux morts banales dans l’indifférence de la société. Dans le même temps, le dessinateur représente de manière pragmatique les actes de découpage et de prélèvement sur un corps redevenu un simple objet inanimé, privé de personnalité. Les auteurs mettent également en œuvre des conventions propres à ce genre littéraire, telles que la famille mafieuse dysfonctionnelle, la violence gratuite, et le plan bien préparé.


Le lecteur se retrouve embarqué avec Paul Wahlberg, contre son gré dans une autopsie artisanale réalisée dans une cuisine parce qu’un parrain mafieux souhaite en avoir le cœur net sur les circonstances réelles du décès de son fils. Il suit alors une enquête qui repose à la fois sur les éléments mis en évidence au fil du déroulement de l’autopsie et sur les informations qui arrivent par d’autres canaux comme les conversations, ce que le médecin peut avoir entendu sur cette famille, et la lecture d’un document dans les archives. De temps à autre, le lecteur ressent bien que le scénariste écrit une phase d’exposition. Il constate également qu’il y a eu une amélioration par rapport au premier tome : ces phases sont mieux construites, plus courtes, et la narration visuelle montre d’autres éléments dans le même temps. Cela commence avec la première autopsie dans l’institut médicolégal, avec les images montrant la pratique et les cartouches de texte contenant les commentaires du médecin. Puis Wahlberg se retrouve ligoté sur une chaise, et le parrain Luca Scarfone lui explique ce qu’il attend de lui, pendant que le lecteur peut voir comment réagisse les autres membres de la famille dans la même pièce. Après cette première partie de l’autopsie, tout le monde se trouve assemblé dans le salon à écouter les conclusions provisoires du médecin, et là encore le lecteur peut voir les réactions des différentes personnes. Plus tard, lorsque que Wahlberg lit un long article sur la famille Scarfone, le scénariste rédige quatre extraits dans les cellules de texte, simulant la lecture fragmentaire pour plus d’efficacité.



Les auteurs apportent également ce qu’il faut de personnalité à leur personnage principal pour qu’il dispose d’assez d’épaisseur : à la fois par son professionnalisme, et son regard presque lucide sur lui-même. Il sait qu’À en croire certains, il serait un sale type. Arrogant vaniteux, immature, séducteur compulsif et totalement égocentrique. Tout cela est certainement exagéré… Mais vu que ses ex s’accordent toutes sur ce diagnostic, il y a peut-être un fond de vérité. Ils montrent également sa première levée de corps en solo où il finit plaqué au sol par le cadavre trop lourd pour lui, scène permettant de jauger sa force de caractère. De la même manière, ils donnent de l’épaisseur à Bianca Scarfone, la conseillère du Don. Comme dans le tome précédent, le lecteur reste déconcerté par la très grande tolérance au froid des personnages, qui restent soit en bras de chemise soit en robe avec un grand décolleté à papoter sous la neige comme si de rien n’était. Pour autant, le cumul des différents ingrédients (environnement, autopsie, personnages) aboutit à un récit bien construit, avec un suspense généré par les résultats de l’autopsie, mais aussi la situation mortelle dans laquelle se trouve le personnage principal (il n’y a aucune raison que la famille Scarfone le laisse en vie après les résultats), et la conviction qu’il se trame autre chose en arrière-plan entre les membres de ladite famille.


Deuxième médecin légiste, deuxième autopsie, deuxième ville : le scénariste a gagné en aisance dans sa narration qui apparaît plus fluide. Nouveau dessinateur, tout aussi impliqué que le précédent pour donner à voir les situations de manière réaliste et descriptive, sans redondance avec ce que disent les dialogues ou les cellules de texte. Même metteur en couleurs, pour des ambiances en phase avec la tension et la noirceur des situations. Un bon polar tenant le lecteur en haleine.



mercredi 19 mars 2025

Borgia T04 Tout est vanité

César revint à Rome. Il y entra triomphant tel un empereur.


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia T03 Les flammes du bûcher (2006) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Un mois plus tard, à Pesaro, dans le palais des Sforza, un vrai château fortifié, Giovanni, le maître de céans, en train de conter fleurette à Mauro, interpelle son épouse Lucrèce en lui demandant qui lui a mis ce têtard dans la panse ? Son frère ou son père ? Elle lui répond en l’insultant, le traite de stupide ivrogne. Elle continue méchamment : à chaque fois qu’il est avec ses étalons, son époux fait le malin et il lui manque de respect. Il oublie qu’elle est une Borgia : elle exige des excuses. Giovanni s’excuse et demande plus de vin. Lucrèce demande à Pentasilea de le servir. Il fait boire sa coupe à son amant Dino et celui-ci s’étrangle et meurt sur le champ. Giovanni prend un stylet et se jette sur Lucrèce. Pentasilea s’interpose et fait tomber le stylet du plat de la lame, tout en assommant Mauro. Lucrèce s’approche de son mari à terre et lui urine dessus en le traitant de porc immonde, et en lui indiquant que s’il lui manque encore une fois de respect, elle ordonnera à Pentasilea de l’égorger ainsi que son amant. Giovanni s’excuse à nouveau. Plus tard, il profite de la nuit pour s’enfuir à cheval avec Mauro dans son dos, pour aller chercher refuge au château de son oncle, là où elle ne le retrouvera jamais.



Pendant ce temps, l’expédition de Charles VIII touche à sa fin. Il entre dans Naples, à la tête de son armée. Messer Agrippa, son conseiller astrologue, le flatte en lui disant qu’avec Mars en Balance, les astres annonçaient que Naples se rendrait sans résistance. Le roi français fait le constat de son triomphe, et il ajoute qu’il veut visiter la ville entièrement, puis monter sur le Vésuve, accompagné par Agrippa et par la plus belle prostituée. C’est ce qu’il fait dès le lendemain, progressant à cheval sur les pentes du volcan, dont se dégagent des fumerolles en continu. Arrivé en haut, il contemple la baie de Naples, avec Capri et Ischia à l’horizon. Il clame qu’il est à l’apogée de sa puissance, tout cela est à lui. À lui qui est si laid, toute cette belle contrée est soumise. Il relève la robe de la prostituée et la prend par derrière. L’activité du volcan va en croissant, avec des jets et des coulées de lave. La femme crie au roi d’arrêter de la pénétrer, ils doivent fuir, le volcan va entrer en éruption. À contre cœur, Charles VIII interrompt sa besogne et se met à courir pour échapper aux coulées de lave. Il n'est pas assez rapide, la dame non plus, et seul Messer Agrippa parvient à en réchapper. À Florence dans sa résidence, Nicolas Machiavel va trouver César Borgia allongé nu sur son lit.


Toujours plus dans l’outrance, la perversion et la violence : tel est l’horizon d’attente du lecteur, telle est la promesse des auteurs. Alors oui, ils en donnent au lecteur pour son argent, en commençant par un empoisonnement de but en blanc, puis un acte d’ondinisme, deux morts incinérés par la lave. Par la suite, le lecteur se trouve confronté à une main tranchée, un nouveau-né à deux têtes, des scènes de carnage avec des machines de guerre horrifiantes, sans oublier un homme allongé sur une planche à clou (dix bons centimètres chacun) transpercé sous l’effet du poids de l’homme allongé sur lui, en train de le pénétrer (Ha, oui, quand même). Toutefois, cette surenchère apparaît comme limitée, ou relative, comparée au choc des tomes précédents. D’un autre côté, le dessinateur n’épargne pas grand-chose en termes graphiques au lecteur, que ce soit l’urine ou les têtes tranchées par la machine de guerre, ou encore le regard de dément du pape alors qu’il appuie de tout son poids sur Savonarole pour s’assurer que son corps s’enfonce sur les clous. La composante historique reste au cœur du récit, mais… Même le lecteur le plus candide s’interroge sur les circonstances de la mort de Charles VIII dans l’éruption du Vésuve… Quand même… Voilà une situation bien romanesque, bien spectaculaire, sans même parler de la prostituée. Un peu de mémoire ou un tour rapide sur une encyclopédie permet de rétablir les faits : Charles VIII est décédé le 7 avril 1498 au château d’Amboise, soit trois ans après son entrée à Naples.



En effet pour cette conclusion, le scénariste s’affranchit des faits historiques : Lucrèce Borgia décède seize ans après la mort du pape Alexandre VI (alors qu’ici c’est la même année), Della Rovere n’a pas empoisonné Rodrigo Borgia. Et les machines de guerre de Léonard de Vinci restèrent à l’état de dessin, sans être construites. Ce qui n’empêche pas Manara de leur donner forme. L’artiste commence par reprendre les illustrations bien connues réalisées par l’inventeur : un char multi-lames, un tank carapaçonné, des ailes mécaniques pour voler. Dans les deux pages suivantes, le lecteur assiste à leur mise en œuvre dans l’attaque et la prise d’un château fort. Tout d’abord trois cases de la largeur de la page avec des dessins d’une facture minutieuse, rehaussés par une mise en couleur rendant compte de la froideur de la pierre, du feu craché par les immenses canons, de la fumée, des soldats anonymes se lançant à l’assaut de remparts : les forces de destruction à l’état pur, dans toute leur puissance aveugle, rendant les êtres humains dérisoires. Puis, César Borgia dans une de ses armures rutilantes, avec une cape rouge vif, donnant cet ordre incroyable : Que l’on envoie les oiseaux ! Page suivante, le lecteur reste bouche bée devant une case occupant les deux tiers de la page : des hommes s’affrontant, mourant, le ciel envahi par la fumée prenant des couleurs rougeoyantes évoquant les incendies qui font rage, et dans le ciel ces drôles d’oiseaux, semant la mort venue du ciel. Une vision cauchemardesque. Puis deux cases dans la bande inférieure : une étroite dans laquelle César lance un nouvel ordre d’amener le char suprême. La seconde case occupant les trois quarts de la bande : des lames tournoyantes sectionnant les corps, les mutilant de manière mécanique, sans pitié ni sentiment, avec des gerbes de sang. Une horreur.


Le lecteur comprend donc que, fidèle à lui-même, Jodorowsky écrit un récit habité par un thème fort, ce qui induit la souffrance des personnages, tout en menant son histoire à son terme. Les principaux Borgia (Rodrigo, César et Lucrèce) restent en lice et leur destin arrive à sa conclusion, réécrite par le scénariste. Conformément aux événements des tomes précédents, les Borgia continuent dans le projet du patriarche d’établir une dynastie omnipotente, et à jouir sans entrave. Ils sont devenus des monstres aux yeux du lecteurs, dépourvus de toute empathie, laissant libre cours à leurs passions. D’une certaine manière, Manara dépeint des environnements à la hauteur de cette démesure. La première case de la première planche occupe les deux tiers de la page. Une vue magnifique du château des Sforza : un ciel de début de soirée, une eau tumultueuse au premier plan, des arbres vigoureux, splendide. Puis la case en dessous, de largeur de la page permet d’apprécier la richesse d’une pièce intérieure, son manteau de cheminée richement ouvragé, une balustrade sophistiquée en pierre, des moucharabiés, un tabouret aux pieds bien dessinés, une belle robe pour Lucrèce et pour la joueuse de luth. Tout du long, le lecteur va ainsi ralentir son rythme pour mieux savourer de magnifiques dessins : Giovanni Sforza sur son cheval pour cette cavalcade nocturne dans une plaine, l’arrivée du roi à la tête de son armée à Naples, les coulées de lave sur les pentes du Vésuve, la résidence de Machiavel à Florence, un arc romain au-dessus d’une route, les bâtiments et les ponts le long du Tibre, le pape couché sur les marches de marbre devant l’autel sur lequel repose son fils, la robe de cardinal que se disputent des femmes sur la voie publique, la superbe forteresse Saint-Ange à Rome, les riches armures de César Borgia, Micheletto sur son cheval avançant lentement dans une voie pavé de Polistena dans la région de Calabre, le cadavre de Savonarole pendu à plusieurs mètres au-dessus d’un véritable brasier, les magnifiques tenues papales, etc. Un régal visuel à la fois fastueux et morbide, spectaculaire et malsain, l’artiste jouant discrètement sur les dimensions, les mises en scène et les couleurs.



Les Borgia survivants en sont arrivés au stade de la maxime de John Emerich Edward Dalberg-Acton (1834-1902) : Le pouvoir absolu corrompt absolument. L’expression de leur volonté de puissance s’est toujours exprimée de façon destructrice, et la justice immanente (de Dieu ?) s’abat sur eux avec de façon d’autant plus définitive et humiliante. Tout ce qui monte doit redescendre, et plus on est monté haut, plus dure sera la chute. La cruauté du scénariste s’exprime d’une manière différente : le temps des actes sexuels pervers est révolu, seule reste la violence physique et la cruauté mentale, le sadisme et la méchanceté pure. Le lecteur peut ressortir un peu décontenancé de ce dernier tome : le scénariste se montre étonnamment moral dans sa conclusion, les Borgia finissant punis de manière définitive.


Une fin à la démesure de la série. Le scénariste se lâche, les faits historiques se plient à la force des passions, sont réécrits par la seule volonté des personnages. La narration visuelle est habitée par la force des émotions, avec une élégance rare, des compositions et des dessins descriptifs et minutieux, magnifiés par un expressionnisme sous-jacent, transmettant la folie des personnages. Traumatisant.



mercredi 5 mars 2025

Borgia T03 Les flammes du bûcher

Pour maintenir l’unité de son église, un pape peut tuer ses sujets, afin de les soumette à sa volonté !


Ce tome est le troisième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia - Tome 02 Le pouvoir et l’inceste (2006) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Dimanche de Pâques de l’an de grâce 1494, dans le palais papal à Rome. Pour célébrer la résurrection de notre seigneur Jésus-Christ, sa sainteté le pape, Alexandre VI Borgia, a organisé un bal masqué. Défense de parler ou d’ôter son masque. Le seul langage autorisé est celui des caresses. Obligation de boire le punch où l’alcool se mêle à un élixir aphrodisiaque : essences de plantes – ylang-ylang, romarin, sarriette – et corne de rhinocéros. Dans la plus grande solitude, la solitude de la fête, un roi cherche sa reine idéale, sans espoir de jamais la trouver. Là où se manifeste la soif, se manifeste l’eau qui l’étanche : la reine solitaire, elle aussi, cherche son roi idéal. Toutes les forces de l’univers ont conspiré pour qu’ils se rencontrent. La débauche bat son plein. Une femme avec une couronne, dans une robe très moulante s’avance vers un homme masqué portant lui aussi une couronne. Il prend la main qu’elle lui tend, la porte vers sa bouche, et la lèche lascivement. Ils fendent vivement la foule pour montrer une volée de marche vers l’autel. L’homme balaie violemment les cierges et les statuettes pour faire place, afin que la femme puisse s’assoir. Il lui remonte la robe jusqu’à la taille, elle ne porte pas de sous-vêtements, et elle dénude son sein droit. Il la pénètre rapidement, alors qu’elle s’allonge sur le dos. Une fois leurs affaires faites, ils se démasquent : Rodrigo Borgia et Lucrèce Borgia se reconnaissent. Elle assume pleinement le plaisir qu’ils ont ressenti, mais lui est consterné. Elle lui fait une suggestion.



Quelques jours plus tard, le pape Alexandre VI accompagné de sa fille Lucrèce voyagent en carrosse, accompagnés de cavaliers. Ils rejoignent rapidement le couvent de Saint-Sixte où ils vont chercher Julia Farnese, la cousine de Lucrèce. Le pape frappe au portail : une sœur lui répond qu’elle est navrée, mais aucun homme ne peut pénétrer dans ce couvent sans déposer sa demande un an à l’avance, comme l’a fait le seigneur Machiavel. La congrégation ne peut donc pas le recevoir. Le pape désigne une statue de la vierge à ses soldats, en leur ordonnant de s’en servir pour enfoncer la porte. Ils s’exécutent. Un groupe d’une demi-douzaine de sœurs est agenouillé : elles l’implorent de ne pas souiller ce lieu, car Dieu pourrait l’en punir. Le pape avance sur la mère supérieure, et Lucrèce menace une sœur avec un poignard, exigeant de savoir où se trouve sa cousine.


C’est parti pour une troisième partie de plaisir… façon de parler bien sûr, car la surenchère de stupre et de luxure, et de crimes immondes en tout genre est assurée. Tout commence par une orgie sexuelle de grande ampleur qui culmine dans un rapport incestueux entre un père et sa fille, le premier étant un pape pour faire bonne mesure. La munificence est de rigueur pour représenter ces fastes, et Lucrèce fait preuve d’une libido fougueuse, mettant à l’épreuve l’endurance de son père. La pauvre Julia semble se tenir sur une sorte de chevalet de torture, les bras attachés en l’air dans une position pour le moins inconfortable, même si sa pudeur est préservée. Elle n’hésite pas à faire usage du fouet sur des nonnes, une fois libérée, pour une séquence un peu kitsch en costume. Puis elle accepte de boire un puissant aphrodisiaque : le dessinateur a conçu une mise en scène des plus torrides où la fille aide le père à pénétrer la nièce, un ou deux cavaliers de l’escorte bénéficiant d’une vue avantageuse. De manière inattendue, douze pages se tournent sans un seul acte sexuel, avec pour compenser un œil crevé, et une scène de panique de foule à l’annonce de la peste. Le temps est venu pour une petite case d’ondinisme avant de passer à un rapport entre un vieux et une jeunette, sans oublier un cunnilingus. Le lecteur sera encore aux premières loges pour une sodomie homosexuelle, et une scène de débauche sur voie publique entre soldatesque et prostituées.



Le lecteur ayant enduré les perversions et violences des deux premiers tomes se trouve bien préparé pour ce troisième : il s’attend à la frénésie des personnages, à leur volonté de jouir sans entrave, ce qui les entraîne à faire fi des tabous, et arrivé à ce stade, il y a belle lurette que la morale a rendu son dernier soupir, et que la foi catholique s’est réduite à une chimère tout juste bonne à berner le peuple, les dirigeants étant au-dessus de ces calembredaines. La famille Borgia ayant quitté la cathédrale par une porte dérobée, la patriarche Rodrigo donne ses ordres à sa progéniture pour s’assurer de les mettre à l’abri et il rappelle son objectif : il a besoin d’eux tous pour imposer son église au monde entier. Le lecteur peut voir l’intensité de sa présence dans son regard, révélant son obsession maniaque, un comportement sans retenue par comparaison avec les efforts de diplomatie qu’il déploie lors de la visite du roi Charles VIII (1470-1498). Il observe également le visage des enfants pour apprécier la force de leurs réactions : le contentement calme de sa nièce Julia Farnese, l’emportement colérique de Lucrèce, l’indignation théâtrale de César. Les passions sans retenue animent les visages pouvant aller jusqu’à les rendre grimaçants.


Les passions débridées alimentent également des actes de violence. Tout commence avec un coup de poing malhabile en second plan : le pape frappant une bonne sœur. Toute trace d’humour potentiel disparaît avec une main tranchée deux pages après, le lecteur pouvant voir la détermination sans pitié de Micheletto sur son visage dur et fermé. Puis dans ses appartements, le pape crève l’œil valide d’un borgne, son filleul Orso Orsini, avec un crucifix : un regard de possédé dans le visage du pape, la douleur physique et l’incompréhension dans les gestes désordonnés de l’homme devenu aveugle. Le mouvement de foule dans la cathédrale laisse le lecteur atterré par son ampleur aveugle. Les auteurs mettent ensuite en scène une opération commando menée par deux hommes dans une petite demeure, aux environs de Paris, dans le bois de Vincennes : la narration visuelle fait des merveilles : progression silencieuse dans les bois dans une ambiance à la grisaille lumineuse, morceau de viande jeté aux chiens pour les occuper, assassinat rapide des trois hommes de main, et décapitation d’une prostituée en train de se faire lécher. Le lecteur retient son souffle tout du long, content de la respiration comique quand, après coup, Micheletto fait mine de commencer à couper les bourses de l’astrologue Messer Agrippa.



De séquence en séquence, le lecteur prend la mesure de l’investissement de l’artiste dans la reconstitution historique. Le palais du pape et ses plafonds et la beauté des costumes du bal masqué, l’architecture du couvent de Saint-Sixte, le carrosse papal, le harnachement des chevaux, la cuirasse des soldats, les piliers et les voûtes de la basilique Saint-Pierre au Vatican, les tenues cérémonielles des cardinaux et du pape, le magnifique paysage naturel aux abords de l’humble demeure de la sorcière, et sa décoration intérieure (avec les potions, la chauve-souris suspendue au plafond, les pots sur les étagères, et les accessoires comme la patte de lièvre enduite de sperme de pendu et la serre de faucon), les magnifiques navires à voile dans le port de Marseille, l’imposante armée du roi Charles VIII traversant les Alpes pour se rendre dans le royaume de Naples, la salle d’audience du pape, le siège d’une ville fortifiée par l’armée de Charles VIII, etc. L’intrigue comporte également de nombreux éléments historiques : un nouveau prêche de Jérôme Savonarole (1452-1498) sur la place publique, Sandro Botticelli (1445-1510) apportant une de ses toiles (Trois nymphes tentant de sortir Éros de son sommeil) pour être brûlée sur la place publique, le roi Charles VIII, Giuliano Della Rovere (1443-1513, futur pape Jules II), Duarte Brandão (1440–1508, Edward Brampton), et la première guerre d’Italie (1494-1947).


À nouveau, le lecteur est tenté de voir dans le comportement de Rodrigo Borgia et de ses enfants, une illustration de la maxime de John Emerich Edward Dalberg-Acton (1834-1902) : le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. Rodrigo Borgia laisse la bride abattue à ses pulsions, jusqu’à forniquer avec sa fille. Il se salit les mains en crevant l’œil de son filleul, il ordonne des assassinats. Il utilise l’argent de l’Église à des fins personnelles. Pour autant, ses actions sont guidées par son objectif d’assurer le pouvoir de sa papauté et de sa famille, et de travailler à sa pérennité. Il se montre fin stratège et excellent tacticien, faisant également preuve d’une autorité sans réplique. Pour lui, la fin justifie tous les moyens. Le scénariste fait une ou deux entorses à la vérité historique pour les besoins de son récit, continuant à écrire un conte plutôt qu’un récit historique, mettant à profit la réputation de cette famille pour montrer des individus sous l’emprise de leurs pulsions que rien n’inhibe.


Oui, c’est possible, les deux auteurs parviennent à maintenir le niveau de malaise quasiment physique chez le lecteur, avec les exactions des membres de la famille Borgia. Leurs actions peuvent sembler outrées, la narration visuelle se montrant sans pitié tout en conservant une réelle élégance esthétique. La reconstitution historique prend quelques libertés pour se montrer plus romanesque ou vénéneuse, un conte pour adulte, un assouvissement de pulsions débridées mettant à nu le monstre en chaque être humain. Éprouvant.



mercredi 19 février 2025

Borgia T02 Le pouvoir et l'inceste

Comment réagit le peuple ? Est-il heureux d’avoir un nouveau pape ?


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia - Tome 01: Du sang pour le pape (2004) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2006. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Dans la magnifique salle d’audience papale, Rodrigo Borgia se teint assis sur son siège, son homme de main Micheletto à ses côtés. Il reçoit en audience privée son conseiller Duarte. Il coupe court aux salutations formelles et il lui rappelle qu’il l’a envoyé enquêter dans les rues. Il souhaite savoir quelles nouvelles il lui rapporte, comment réagit le peuple ? Est-il heureux d’avoir un nouveau pape. Duarte répond franchement : Le peuple méprise Alexandre VI ou il l’ignore. Pour lui, la mort d’Innocent VIII signifie la fin du pouvoir de l’Église. Il continue : Certains que nul péché ne sera châtié puisque Dieu a oublié Rome, ils se permettent tout. Les prêtres n’ont plus aucune autorité : ils se font rouer de coup sur les marches de leur église, et dépouiller de leur bourse. Les honnêtes gens ne peuvent plus vivre en paix : ils se font détrousser sur les chemins, comme cette femme qui a dû cracher son collier de perles qu’elle avait à demi avalé, forcée par deux malandrins. Enfin, Duarte invite le pape à se rapprocher de la fenêtre et à contempler la place du Vatican qui est envahie de souteneurs et de leurs putains qui se saoulent et forniquent à toute heure du jour et de la nuit.



Alexandre VI va se rassoir : il comprend que son premier devoir est de refaire régner l’ordre dans les rues de Rome, il va leur montrer l’extrême sévérité de sa justice. Il demande à Duarte s’il reste un citoyen que cette immonde plèbe respecte encore. Son conseiller nomme Giuseppe Bertoli, le plâtrier : il est considéré comme un saint parce qu’il fabrique, avec son épouse et ses deux fils, des christs et des statues de la Vierge. Rodrigo Borgia se tourne vers Micheletto en lui indiquant qu’il a une mission pour lui. Le soir dans son atelier, le plâtrier indique à son fils que la peau de Notre-Seigneur est plus claire, il faut ajouter du blanc à sa couleur. À son fils Luigi, il lui demande de rajouter du vernis sur le sang, il faut qu’il brille : les fidèles s’extasient quand les blessures sont horribles ! À son épouse Anna, il dit d’ajouter du relief à la poitrine de Marie, les hommes aiment à s’exciter avec la bonne mère. Minuit sonne, les parents vont se coucher, pendant que les fils restent pour finir de peindre les christs. Micheletto saisit l’occasion et assassine les membres de la famille, un par un. Le lendemain, les religieuses découvrent les quatre corps dénudés mis en croix dans l’atelier. Plus tard, les fidèles sont horrifiés par cette abominable boucherie, par cette pure cruauté car rien n’a été volé, c’est un crime satanique que l’Église doit éclaircir. Dans le même temps, Micheletto accomplit la dernière partie de sa mission en allant quérir Mauro, couché dans la paille, près des chiens.


Au vu du premier tome, le lecteur s’est préparé mentalement à affronter une série de délits, de crimes, de meurtres, de transgressions tous plus abjects et immondes les uns que les autres, une débauche sexuelle, mâtinée d’une violence sadique et cruelle, tout ça dans un raffinement visuel… et il n’est pas déçu… ou en tout cas les auteurs tiennent leurs promesses et comblent l’horizon d’attente. Ils attendent quand même la deuxième planche pour s’y mettre… et c’est parti. Un prêtre en surcharge pondérale roué de coups à terre par un groupe de quatre jeunes hommes armés d’épée. Puis une vieille rombière aux cheveux blancs frappée à l’estomac pour lui faire recracher son collier de perles, la souffrance et la terreur se lisant sur son visage, dans cette rue en terre sans aucun passant. En planche trois, c’est une orgie de frénésie sexuelle, littéralement : dans une case occupant les deux tiers de la page, le lecteur peut prendre le temps de détailler la centaine de personnages et se retrouver voyeur d’actes comme un cunnilingus effectué par un cul-de-jatte, la sodomie d’un jouvenceau, une double pénétration, des exhibitions, un homme s’apprêtant à enfoncer un manche à balai dans un orifice féminin, etc., et tout ça en plein jour place du Vatican. Micheletto tranche la gorge des époux dans leur lit d’un coup d’épée vif et précis. Mauro est écartelé vif au Colisée par quatre chevaux, et ses membres sont dévorés par des chiens…



Les traits de contour fins et délicats de Manara font des merveilles de précision et de délicatesse. Chaque case donne à voir de manière explicite ce qui se joue, en passant on peut ajouter un rapport sexuel incestueux entre frère et sœur, le ventre d’un femme enceinte de huit mois, transpercé par une lance : scénariste et dessinateur sont en phase pour ce conte pour adultes s’appuyant sur un contexte historique, tout en réalisant une fiction dépourvue de velléité d’exactitude ou de véracité historique. On peut compter sur Manara pour que les femmes soient belles à damner un saint, débarrassées de leur tendance anorexique comme certaines de ses créatures. Elles sont toujours consentantes et avides, plus que les hommes mêmes. Côté masculin, l’artiste représente également de beaux mâles. Rodrigo Borgia et la fixité de son regard rendant compte de l’intensité de sa volonté de régner, de se maintenir au plus haut échelon du pouvoir spirituel, et d’assurer la pérennité de la place de sa famille, essentiellement celle de ses quatre enfants Lucrèce, César, Giovanni, Joffre. Micheletto, svelte, tout habillé de noir, élégant dans ses actions, un vrai héros romantique à ceci près qu’il est un assassin sans état d’âme. César Borgia, magnifique dans son habit princier de torero, exsudant la testostérone, viril et beau comme un dieu. Savonarole inquiétant dans sa bure blanche et son manteau noir à capuche, gesticulant dramatiquement et habité par ses visions. Sans oublier le très posé Nicolas Machiavel (1469-1527), élégant et prévenant. Pour mieux faire ressortir la perfection physique de ces êtres humains à la prestance remarquable, se trouvent quelques individus moins gâtés par la nature. Il y a le pauvre Mauro à la bouche édentée, au regard trop confiant d’un idiot. Ou encore Giovanni Sforza (1466-1510), bien né, mais au physique dodu, et vivant son orientation sexuelle comme un fardeau.


L’art du dessinateur va bien au-delà de la représentation de personnages plus grands que nature, et de la mise en scène de leurs perversions, de la vilenie de leur âme. Le lecteur savoure la reconstitution historique de Rome, de son architecture, de ses fastes. Il se rend compte qu’il ralentit sa lecture pour détailler et admirer de nombreuses scènes. Cela commence avec les peintures aux plafonds de la salle d’audience du pape, ainsi que la cheminée de la salle. Puis vient une planche comprenant deux cases, l’une occupant le tiers supérieur de la page, l’autre les deux tiers inférieurs : une vue extérieure du Colisée de Rome, et une vue en élévation montrant les murs, les gradins, la grande arène où le condamné va être exécuté, les tribunes papales. Le lecteur se tient en arrêt devant deux case de la largeur de la page la première avec le taureau faisant face au cavalier dans celle du dessous, la séquence de la mise à mort du taureau, le baiser que Lucrèce se fait à elle-même en embrassant son reflet sur un miroir, la vision de Savonarole (une innombrable armée de cavaliers traversant le ciel de Rome), la scène de lutte entre César Borgia et un soldat de haute taille et grand gabarit à la musculature parfaite, les bacchanales à l’occasion du festin donné en l’honneur du mariage de Lucrèce Borgia et de Giovanni Sforza, et bien sûr leur coït nuptial, public comme il se doit.



Dans le même temps, ce récit dépasse le prétexte ténu pour enfiler des scènes transgressives. Le scénariste met en scène un homme pour qui la fin justifie tous les moyens. Rodrigo Borgia sait ce qu’il veut, et le lecteur prend plaisir à voir comment il s’y prend pour l’obtenir, à découvrir ses stratégies. Vu de l’extérieur, ses actions sont immorales et injustifiables. Vu de l’intérieur, il s’agit d’accéder au pouvoir et de s’y maintenir, par pur égoïsme, par pur intérêt personnel. Pour chaque situation mettant en péril sa position, Alexandre VI conçoit une action à l’efficacité optimale, sans s’embarrasser des lois ou de la morale. Il apparaît comme un individu amoral, dépourvu d’empathie, assumant son égocentrisme. Il appréhende également ses propres enfants comme des moyens : il explique à chacun le rôle qu’il lui a réservé, en indiquant comment cela participe à ses desseins pour lui, et ce qu’il veut pour sa lignée. Ce n’est pas tant que le pouvoir absolu corrompt absolument, c’est plutôt qu’il se donne les moyens. Sa position de pape de l’Église catholique introduit une dissonance cognitive insoluble chez le lecteur. Rodrigo Borgia conçoit sa fonction de pape comme la concrétisation de sa propre valeur, comme l’aboutissement de sa raison d’être profonde. Il s’en suit qu’il fait ce qu’il faut pour occuper cette position, la seule qui donne son plein sens à sa vie, chaque décision, chaque action, chaque stratégie, chaque ordre y trouve sa justification, sa légitimité. Chaque événement, chaque personne qui vient menacer cette position lui apparaît comme un affront personnel, comme une agression contre l’ordre naturel des choses.


Les transgressions morales les plus abjectes continuent de plus belle, immondes et répugnantes. La narration visuelle constitue autant un délice délicat qu’une représentation trop plausible de ces exactions révulsantes. Le scénario accumule les provocations et les horreurs, souvent inventives, toujours cruelles, souvent sadiques, toujours immorales, tout en les rendant nécessaires et justifiées pour le personnage principal. Transgressif et provocateur.