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mercredi 19 mars 2025

Borgia T04 Tout est vanité

César revint à Rome. Il y entra triomphant tel un empereur.


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia T03 Les flammes du bûcher (2006) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Un mois plus tard, à Pesaro, dans le palais des Sforza, un vrai château fortifié, Giovanni, le maître de céans, en train de conter fleurette à Mauro, interpelle son épouse Lucrèce en lui demandant qui lui a mis ce têtard dans la panse ? Son frère ou son père ? Elle lui répond en l’insultant, le traite de stupide ivrogne. Elle continue méchamment : à chaque fois qu’il est avec ses étalons, son époux fait le malin et il lui manque de respect. Il oublie qu’elle est une Borgia : elle exige des excuses. Giovanni s’excuse et demande plus de vin. Lucrèce demande à Pentasilea de le servir. Il fait boire sa coupe à son amant Dino et celui-ci s’étrangle et meurt sur le champ. Giovanni prend un stylet et se jette sur Lucrèce. Pentasilea s’interpose et fait tomber le stylet du plat de la lame, tout en assommant Mauro. Lucrèce s’approche de son mari à terre et lui urine dessus en le traitant de porc immonde, et en lui indiquant que s’il lui manque encore une fois de respect, elle ordonnera à Pentasilea de l’égorger ainsi que son amant. Giovanni s’excuse à nouveau. Plus tard, il profite de la nuit pour s’enfuir à cheval avec Mauro dans son dos, pour aller chercher refuge au château de son oncle, là où elle ne le retrouvera jamais.



Pendant ce temps, l’expédition de Charles VIII touche à sa fin. Il entre dans Naples, à la tête de son armée. Messer Agrippa, son conseiller astrologue, le flatte en lui disant qu’avec Mars en Balance, les astres annonçaient que Naples se rendrait sans résistance. Le roi français fait le constat de son triomphe, et il ajoute qu’il veut visiter la ville entièrement, puis monter sur le Vésuve, accompagné par Agrippa et par la plus belle prostituée. C’est ce qu’il fait dès le lendemain, progressant à cheval sur les pentes du volcan, dont se dégagent des fumerolles en continu. Arrivé en haut, il contemple la baie de Naples, avec Capri et Ischia à l’horizon. Il clame qu’il est à l’apogée de sa puissance, tout cela est à lui. À lui qui est si laid, toute cette belle contrée est soumise. Il relève la robe de la prostituée et la prend par derrière. L’activité du volcan va en croissant, avec des jets et des coulées de lave. La femme crie au roi d’arrêter de la pénétrer, ils doivent fuir, le volcan va entrer en éruption. À contre cœur, Charles VIII interrompt sa besogne et se met à courir pour échapper aux coulées de lave. Il n'est pas assez rapide, la dame non plus, et seul Messer Agrippa parvient à en réchapper. À Florence dans sa résidence, Nicolas Machiavel va trouver César Borgia allongé nu sur son lit.


Toujours plus dans l’outrance, la perversion et la violence : tel est l’horizon d’attente du lecteur, telle est la promesse des auteurs. Alors oui, ils en donnent au lecteur pour son argent, en commençant par un empoisonnement de but en blanc, puis un acte d’ondinisme, deux morts incinérés par la lave. Par la suite, le lecteur se trouve confronté à une main tranchée, un nouveau-né à deux têtes, des scènes de carnage avec des machines de guerre horrifiantes, sans oublier un homme allongé sur une planche à clou (dix bons centimètres chacun) transpercé sous l’effet du poids de l’homme allongé sur lui, en train de le pénétrer (Ha, oui, quand même). Toutefois, cette surenchère apparaît comme limitée, ou relative, comparée au choc des tomes précédents. D’un autre côté, le dessinateur n’épargne pas grand-chose en termes graphiques au lecteur, que ce soit l’urine ou les têtes tranchées par la machine de guerre, ou encore le regard de dément du pape alors qu’il appuie de tout son poids sur Savonarole pour s’assurer que son corps s’enfonce sur les clous. La composante historique reste au cœur du récit, mais… Même le lecteur le plus candide s’interroge sur les circonstances de la mort de Charles VIII dans l’éruption du Vésuve… Quand même… Voilà une situation bien romanesque, bien spectaculaire, sans même parler de la prostituée. Un peu de mémoire ou un tour rapide sur une encyclopédie permet de rétablir les faits : Charles VIII est décédé le 7 avril 1498 au château d’Amboise, soit trois ans après son entrée à Naples.



En effet pour cette conclusion, le scénariste s’affranchit des faits historiques : Lucrèce Borgia décède seize ans après la mort du pape Alexandre VI (alors qu’ici c’est la même année), Della Rovere n’a pas empoisonné Rodrigo Borgia. Et les machines de guerre de Léonard de Vinci restèrent à l’état de dessin, sans être construites. Ce qui n’empêche pas Manara de leur donner forme. L’artiste commence par reprendre les illustrations bien connues réalisées par l’inventeur : un char multi-lames, un tank carapaçonné, des ailes mécaniques pour voler. Dans les deux pages suivantes, le lecteur assiste à leur mise en œuvre dans l’attaque et la prise d’un château fort. Tout d’abord trois cases de la largeur de la page avec des dessins d’une facture minutieuse, rehaussés par une mise en couleur rendant compte de la froideur de la pierre, du feu craché par les immenses canons, de la fumée, des soldats anonymes se lançant à l’assaut de remparts : les forces de destruction à l’état pur, dans toute leur puissance aveugle, rendant les êtres humains dérisoires. Puis, César Borgia dans une de ses armures rutilantes, avec une cape rouge vif, donnant cet ordre incroyable : Que l’on envoie les oiseaux ! Page suivante, le lecteur reste bouche bée devant une case occupant les deux tiers de la page : des hommes s’affrontant, mourant, le ciel envahi par la fumée prenant des couleurs rougeoyantes évoquant les incendies qui font rage, et dans le ciel ces drôles d’oiseaux, semant la mort venue du ciel. Une vision cauchemardesque. Puis deux cases dans la bande inférieure : une étroite dans laquelle César lance un nouvel ordre d’amener le char suprême. La seconde case occupant les trois quarts de la bande : des lames tournoyantes sectionnant les corps, les mutilant de manière mécanique, sans pitié ni sentiment, avec des gerbes de sang. Une horreur.


Le lecteur comprend donc que, fidèle à lui-même, Jodorowsky écrit un récit habité par un thème fort, ce qui induit la souffrance des personnages, tout en menant son histoire à son terme. Les principaux Borgia (Rodrigo, César et Lucrèce) restent en lice et leur destin arrive à sa conclusion, réécrite par le scénariste. Conformément aux événements des tomes précédents, les Borgia continuent dans le projet du patriarche d’établir une dynastie omnipotente, et à jouir sans entrave. Ils sont devenus des monstres aux yeux du lecteurs, dépourvus de toute empathie, laissant libre cours à leurs passions. D’une certaine manière, Manara dépeint des environnements à la hauteur de cette démesure. La première case de la première planche occupe les deux tiers de la page. Une vue magnifique du château des Sforza : un ciel de début de soirée, une eau tumultueuse au premier plan, des arbres vigoureux, splendide. Puis la case en dessous, de largeur de la page permet d’apprécier la richesse d’une pièce intérieure, son manteau de cheminée richement ouvragé, une balustrade sophistiquée en pierre, des moucharabiés, un tabouret aux pieds bien dessinés, une belle robe pour Lucrèce et pour la joueuse de luth. Tout du long, le lecteur va ainsi ralentir son rythme pour mieux savourer de magnifiques dessins : Giovanni Sforza sur son cheval pour cette cavalcade nocturne dans une plaine, l’arrivée du roi à la tête de son armée à Naples, les coulées de lave sur les pentes du Vésuve, la résidence de Machiavel à Florence, un arc romain au-dessus d’une route, les bâtiments et les ponts le long du Tibre, le pape couché sur les marches de marbre devant l’autel sur lequel repose son fils, la robe de cardinal que se disputent des femmes sur la voie publique, la superbe forteresse Saint-Ange à Rome, les riches armures de César Borgia, Micheletto sur son cheval avançant lentement dans une voie pavé de Polistena dans la région de Calabre, le cadavre de Savonarole pendu à plusieurs mètres au-dessus d’un véritable brasier, les magnifiques tenues papales, etc. Un régal visuel à la fois fastueux et morbide, spectaculaire et malsain, l’artiste jouant discrètement sur les dimensions, les mises en scène et les couleurs.



Les Borgia survivants en sont arrivés au stade de la maxime de John Emerich Edward Dalberg-Acton (1834-1902) : Le pouvoir absolu corrompt absolument. L’expression de leur volonté de puissance s’est toujours exprimée de façon destructrice, et la justice immanente (de Dieu ?) s’abat sur eux avec de façon d’autant plus définitive et humiliante. Tout ce qui monte doit redescendre, et plus on est monté haut, plus dure sera la chute. La cruauté du scénariste s’exprime d’une manière différente : le temps des actes sexuels pervers est révolu, seule reste la violence physique et la cruauté mentale, le sadisme et la méchanceté pure. Le lecteur peut ressortir un peu décontenancé de ce dernier tome : le scénariste se montre étonnamment moral dans sa conclusion, les Borgia finissant punis de manière définitive.


Une fin à la démesure de la série. Le scénariste se lâche, les faits historiques se plient à la force des passions, sont réécrits par la seule volonté des personnages. La narration visuelle est habitée par la force des émotions, avec une élégance rare, des compositions et des dessins descriptifs et minutieux, magnifiés par un expressionnisme sous-jacent, transmettant la folie des personnages. Traumatisant.



mercredi 5 mars 2025

Borgia T03 Les flammes du bûcher

Pour maintenir l’unité de son église, un pape peut tuer ses sujets, afin de les soumette à sa volonté !


Ce tome est le troisième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia - Tome 02 Le pouvoir et l’inceste (2006) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Dimanche de Pâques de l’an de grâce 1494, dans le palais papal à Rome. Pour célébrer la résurrection de notre seigneur Jésus-Christ, sa sainteté le pape, Alexandre VI Borgia, a organisé un bal masqué. Défense de parler ou d’ôter son masque. Le seul langage autorisé est celui des caresses. Obligation de boire le punch où l’alcool se mêle à un élixir aphrodisiaque : essences de plantes – ylang-ylang, romarin, sarriette – et corne de rhinocéros. Dans la plus grande solitude, la solitude de la fête, un roi cherche sa reine idéale, sans espoir de jamais la trouver. Là où se manifeste la soif, se manifeste l’eau qui l’étanche : la reine solitaire, elle aussi, cherche son roi idéal. Toutes les forces de l’univers ont conspiré pour qu’ils se rencontrent. La débauche bat son plein. Une femme avec une couronne, dans une robe très moulante s’avance vers un homme masqué portant lui aussi une couronne. Il prend la main qu’elle lui tend, la porte vers sa bouche, et la lèche lascivement. Ils fendent vivement la foule pour montrer une volée de marche vers l’autel. L’homme balaie violemment les cierges et les statuettes pour faire place, afin que la femme puisse s’assoir. Il lui remonte la robe jusqu’à la taille, elle ne porte pas de sous-vêtements, et elle dénude son sein droit. Il la pénètre rapidement, alors qu’elle s’allonge sur le dos. Une fois leurs affaires faites, ils se démasquent : Rodrigo Borgia et Lucrèce Borgia se reconnaissent. Elle assume pleinement le plaisir qu’ils ont ressenti, mais lui est consterné. Elle lui fait une suggestion.



Quelques jours plus tard, le pape Alexandre VI accompagné de sa fille Lucrèce voyagent en carrosse, accompagnés de cavaliers. Ils rejoignent rapidement le couvent de Saint-Sixte où ils vont chercher Julia Farnese, la cousine de Lucrèce. Le pape frappe au portail : une sœur lui répond qu’elle est navrée, mais aucun homme ne peut pénétrer dans ce couvent sans déposer sa demande un an à l’avance, comme l’a fait le seigneur Machiavel. La congrégation ne peut donc pas le recevoir. Le pape désigne une statue de la vierge à ses soldats, en leur ordonnant de s’en servir pour enfoncer la porte. Ils s’exécutent. Un groupe d’une demi-douzaine de sœurs est agenouillé : elles l’implorent de ne pas souiller ce lieu, car Dieu pourrait l’en punir. Le pape avance sur la mère supérieure, et Lucrèce menace une sœur avec un poignard, exigeant de savoir où se trouve sa cousine.


C’est parti pour une troisième partie de plaisir… façon de parler bien sûr, car la surenchère de stupre et de luxure, et de crimes immondes en tout genre est assurée. Tout commence par une orgie sexuelle de grande ampleur qui culmine dans un rapport incestueux entre un père et sa fille, le premier étant un pape pour faire bonne mesure. La munificence est de rigueur pour représenter ces fastes, et Lucrèce fait preuve d’une libido fougueuse, mettant à l’épreuve l’endurance de son père. La pauvre Julia semble se tenir sur une sorte de chevalet de torture, les bras attachés en l’air dans une position pour le moins inconfortable, même si sa pudeur est préservée. Elle n’hésite pas à faire usage du fouet sur des nonnes, une fois libérée, pour une séquence un peu kitsch en costume. Puis elle accepte de boire un puissant aphrodisiaque : le dessinateur a conçu une mise en scène des plus torrides où la fille aide le père à pénétrer la nièce, un ou deux cavaliers de l’escorte bénéficiant d’une vue avantageuse. De manière inattendue, douze pages se tournent sans un seul acte sexuel, avec pour compenser un œil crevé, et une scène de panique de foule à l’annonce de la peste. Le temps est venu pour une petite case d’ondinisme avant de passer à un rapport entre un vieux et une jeunette, sans oublier un cunnilingus. Le lecteur sera encore aux premières loges pour une sodomie homosexuelle, et une scène de débauche sur voie publique entre soldatesque et prostituées.



Le lecteur ayant enduré les perversions et violences des deux premiers tomes se trouve bien préparé pour ce troisième : il s’attend à la frénésie des personnages, à leur volonté de jouir sans entrave, ce qui les entraîne à faire fi des tabous, et arrivé à ce stade, il y a belle lurette que la morale a rendu son dernier soupir, et que la foi catholique s’est réduite à une chimère tout juste bonne à berner le peuple, les dirigeants étant au-dessus de ces calembredaines. La famille Borgia ayant quitté la cathédrale par une porte dérobée, la patriarche Rodrigo donne ses ordres à sa progéniture pour s’assurer de les mettre à l’abri et il rappelle son objectif : il a besoin d’eux tous pour imposer son église au monde entier. Le lecteur peut voir l’intensité de sa présence dans son regard, révélant son obsession maniaque, un comportement sans retenue par comparaison avec les efforts de diplomatie qu’il déploie lors de la visite du roi Charles VIII (1470-1498). Il observe également le visage des enfants pour apprécier la force de leurs réactions : le contentement calme de sa nièce Julia Farnese, l’emportement colérique de Lucrèce, l’indignation théâtrale de César. Les passions sans retenue animent les visages pouvant aller jusqu’à les rendre grimaçants.


Les passions débridées alimentent également des actes de violence. Tout commence avec un coup de poing malhabile en second plan : le pape frappant une bonne sœur. Toute trace d’humour potentiel disparaît avec une main tranchée deux pages après, le lecteur pouvant voir la détermination sans pitié de Micheletto sur son visage dur et fermé. Puis dans ses appartements, le pape crève l’œil valide d’un borgne, son filleul Orso Orsini, avec un crucifix : un regard de possédé dans le visage du pape, la douleur physique et l’incompréhension dans les gestes désordonnés de l’homme devenu aveugle. Le mouvement de foule dans la cathédrale laisse le lecteur atterré par son ampleur aveugle. Les auteurs mettent ensuite en scène une opération commando menée par deux hommes dans une petite demeure, aux environs de Paris, dans le bois de Vincennes : la narration visuelle fait des merveilles : progression silencieuse dans les bois dans une ambiance à la grisaille lumineuse, morceau de viande jeté aux chiens pour les occuper, assassinat rapide des trois hommes de main, et décapitation d’une prostituée en train de se faire lécher. Le lecteur retient son souffle tout du long, content de la respiration comique quand, après coup, Micheletto fait mine de commencer à couper les bourses de l’astrologue Messer Agrippa.



De séquence en séquence, le lecteur prend la mesure de l’investissement de l’artiste dans la reconstitution historique. Le palais du pape et ses plafonds et la beauté des costumes du bal masqué, l’architecture du couvent de Saint-Sixte, le carrosse papal, le harnachement des chevaux, la cuirasse des soldats, les piliers et les voûtes de la basilique Saint-Pierre au Vatican, les tenues cérémonielles des cardinaux et du pape, le magnifique paysage naturel aux abords de l’humble demeure de la sorcière, et sa décoration intérieure (avec les potions, la chauve-souris suspendue au plafond, les pots sur les étagères, et les accessoires comme la patte de lièvre enduite de sperme de pendu et la serre de faucon), les magnifiques navires à voile dans le port de Marseille, l’imposante armée du roi Charles VIII traversant les Alpes pour se rendre dans le royaume de Naples, la salle d’audience du pape, le siège d’une ville fortifiée par l’armée de Charles VIII, etc. L’intrigue comporte également de nombreux éléments historiques : un nouveau prêche de Jérôme Savonarole (1452-1498) sur la place publique, Sandro Botticelli (1445-1510) apportant une de ses toiles (Trois nymphes tentant de sortir Éros de son sommeil) pour être brûlée sur la place publique, le roi Charles VIII, Giuliano Della Rovere (1443-1513, futur pape Jules II), Duarte Brandão (1440–1508, Edward Brampton), et la première guerre d’Italie (1494-1947).


À nouveau, le lecteur est tenté de voir dans le comportement de Rodrigo Borgia et de ses enfants, une illustration de la maxime de John Emerich Edward Dalberg-Acton (1834-1902) : le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. Rodrigo Borgia laisse la bride abattue à ses pulsions, jusqu’à forniquer avec sa fille. Il se salit les mains en crevant l’œil de son filleul, il ordonne des assassinats. Il utilise l’argent de l’Église à des fins personnelles. Pour autant, ses actions sont guidées par son objectif d’assurer le pouvoir de sa papauté et de sa famille, et de travailler à sa pérennité. Il se montre fin stratège et excellent tacticien, faisant également preuve d’une autorité sans réplique. Pour lui, la fin justifie tous les moyens. Le scénariste fait une ou deux entorses à la vérité historique pour les besoins de son récit, continuant à écrire un conte plutôt qu’un récit historique, mettant à profit la réputation de cette famille pour montrer des individus sous l’emprise de leurs pulsions que rien n’inhibe.


Oui, c’est possible, les deux auteurs parviennent à maintenir le niveau de malaise quasiment physique chez le lecteur, avec les exactions des membres de la famille Borgia. Leurs actions peuvent sembler outrées, la narration visuelle se montrant sans pitié tout en conservant une réelle élégance esthétique. La reconstitution historique prend quelques libertés pour se montrer plus romanesque ou vénéneuse, un conte pour adulte, un assouvissement de pulsions débridées mettant à nu le monstre en chaque être humain. Éprouvant.



mercredi 19 février 2025

Borgia T02 Le pouvoir et l'inceste

Comment réagit le peuple ? Est-il heureux d’avoir un nouveau pape ?


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Il fait suite à Borgia - Tome 01: Du sang pour le pape (2004) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2006. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


Dans la magnifique salle d’audience papale, Rodrigo Borgia se teint assis sur son siège, son homme de main Micheletto à ses côtés. Il reçoit en audience privée son conseiller Duarte. Il coupe court aux salutations formelles et il lui rappelle qu’il l’a envoyé enquêter dans les rues. Il souhaite savoir quelles nouvelles il lui rapporte, comment réagit le peuple ? Est-il heureux d’avoir un nouveau pape. Duarte répond franchement : Le peuple méprise Alexandre VI ou il l’ignore. Pour lui, la mort d’Innocent VIII signifie la fin du pouvoir de l’Église. Il continue : Certains que nul péché ne sera châtié puisque Dieu a oublié Rome, ils se permettent tout. Les prêtres n’ont plus aucune autorité : ils se font rouer de coup sur les marches de leur église, et dépouiller de leur bourse. Les honnêtes gens ne peuvent plus vivre en paix : ils se font détrousser sur les chemins, comme cette femme qui a dû cracher son collier de perles qu’elle avait à demi avalé, forcée par deux malandrins. Enfin, Duarte invite le pape à se rapprocher de la fenêtre et à contempler la place du Vatican qui est envahie de souteneurs et de leurs putains qui se saoulent et forniquent à toute heure du jour et de la nuit.



Alexandre VI va se rassoir : il comprend que son premier devoir est de refaire régner l’ordre dans les rues de Rome, il va leur montrer l’extrême sévérité de sa justice. Il demande à Duarte s’il reste un citoyen que cette immonde plèbe respecte encore. Son conseiller nomme Giuseppe Bertoli, le plâtrier : il est considéré comme un saint parce qu’il fabrique, avec son épouse et ses deux fils, des christs et des statues de la Vierge. Rodrigo Borgia se tourne vers Micheletto en lui indiquant qu’il a une mission pour lui. Le soir dans son atelier, le plâtrier indique à son fils que la peau de Notre-Seigneur est plus claire, il faut ajouter du blanc à sa couleur. À son fils Luigi, il lui demande de rajouter du vernis sur le sang, il faut qu’il brille : les fidèles s’extasient quand les blessures sont horribles ! À son épouse Anna, il dit d’ajouter du relief à la poitrine de Marie, les hommes aiment à s’exciter avec la bonne mère. Minuit sonne, les parents vont se coucher, pendant que les fils restent pour finir de peindre les christs. Micheletto saisit l’occasion et assassine les membres de la famille, un par un. Le lendemain, les religieuses découvrent les quatre corps dénudés mis en croix dans l’atelier. Plus tard, les fidèles sont horrifiés par cette abominable boucherie, par cette pure cruauté car rien n’a été volé, c’est un crime satanique que l’Église doit éclaircir. Dans le même temps, Micheletto accomplit la dernière partie de sa mission en allant quérir Mauro, couché dans la paille, près des chiens.


Au vu du premier tome, le lecteur s’est préparé mentalement à affronter une série de délits, de crimes, de meurtres, de transgressions tous plus abjects et immondes les uns que les autres, une débauche sexuelle, mâtinée d’une violence sadique et cruelle, tout ça dans un raffinement visuel… et il n’est pas déçu… ou en tout cas les auteurs tiennent leurs promesses et comblent l’horizon d’attente. Ils attendent quand même la deuxième planche pour s’y mettre… et c’est parti. Un prêtre en surcharge pondérale roué de coups à terre par un groupe de quatre jeunes hommes armés d’épée. Puis une vieille rombière aux cheveux blancs frappée à l’estomac pour lui faire recracher son collier de perles, la souffrance et la terreur se lisant sur son visage, dans cette rue en terre sans aucun passant. En planche trois, c’est une orgie de frénésie sexuelle, littéralement : dans une case occupant les deux tiers de la page, le lecteur peut prendre le temps de détailler la centaine de personnages et se retrouver voyeur d’actes comme un cunnilingus effectué par un cul-de-jatte, la sodomie d’un jouvenceau, une double pénétration, des exhibitions, un homme s’apprêtant à enfoncer un manche à balai dans un orifice féminin, etc., et tout ça en plein jour place du Vatican. Micheletto tranche la gorge des époux dans leur lit d’un coup d’épée vif et précis. Mauro est écartelé vif au Colisée par quatre chevaux, et ses membres sont dévorés par des chiens…



Les traits de contour fins et délicats de Manara font des merveilles de précision et de délicatesse. Chaque case donne à voir de manière explicite ce qui se joue, en passant on peut ajouter un rapport sexuel incestueux entre frère et sœur, le ventre d’un femme enceinte de huit mois, transpercé par une lance : scénariste et dessinateur sont en phase pour ce conte pour adultes s’appuyant sur un contexte historique, tout en réalisant une fiction dépourvue de velléité d’exactitude ou de véracité historique. On peut compter sur Manara pour que les femmes soient belles à damner un saint, débarrassées de leur tendance anorexique comme certaines de ses créatures. Elles sont toujours consentantes et avides, plus que les hommes mêmes. Côté masculin, l’artiste représente également de beaux mâles. Rodrigo Borgia et la fixité de son regard rendant compte de l’intensité de sa volonté de régner, de se maintenir au plus haut échelon du pouvoir spirituel, et d’assurer la pérennité de la place de sa famille, essentiellement celle de ses quatre enfants Lucrèce, César, Giovanni, Joffre. Micheletto, svelte, tout habillé de noir, élégant dans ses actions, un vrai héros romantique à ceci près qu’il est un assassin sans état d’âme. César Borgia, magnifique dans son habit princier de torero, exsudant la testostérone, viril et beau comme un dieu. Savonarole inquiétant dans sa bure blanche et son manteau noir à capuche, gesticulant dramatiquement et habité par ses visions. Sans oublier le très posé Nicolas Machiavel (1469-1527), élégant et prévenant. Pour mieux faire ressortir la perfection physique de ces êtres humains à la prestance remarquable, se trouvent quelques individus moins gâtés par la nature. Il y a le pauvre Mauro à la bouche édentée, au regard trop confiant d’un idiot. Ou encore Giovanni Sforza (1466-1510), bien né, mais au physique dodu, et vivant son orientation sexuelle comme un fardeau.


L’art du dessinateur va bien au-delà de la représentation de personnages plus grands que nature, et de la mise en scène de leurs perversions, de la vilenie de leur âme. Le lecteur savoure la reconstitution historique de Rome, de son architecture, de ses fastes. Il se rend compte qu’il ralentit sa lecture pour détailler et admirer de nombreuses scènes. Cela commence avec les peintures aux plafonds de la salle d’audience du pape, ainsi que la cheminée de la salle. Puis vient une planche comprenant deux cases, l’une occupant le tiers supérieur de la page, l’autre les deux tiers inférieurs : une vue extérieure du Colisée de Rome, et une vue en élévation montrant les murs, les gradins, la grande arène où le condamné va être exécuté, les tribunes papales. Le lecteur se tient en arrêt devant deux case de la largeur de la page la première avec le taureau faisant face au cavalier dans celle du dessous, la séquence de la mise à mort du taureau, le baiser que Lucrèce se fait à elle-même en embrassant son reflet sur un miroir, la vision de Savonarole (une innombrable armée de cavaliers traversant le ciel de Rome), la scène de lutte entre César Borgia et un soldat de haute taille et grand gabarit à la musculature parfaite, les bacchanales à l’occasion du festin donné en l’honneur du mariage de Lucrèce Borgia et de Giovanni Sforza, et bien sûr leur coït nuptial, public comme il se doit.



Dans le même temps, ce récit dépasse le prétexte ténu pour enfiler des scènes transgressives. Le scénariste met en scène un homme pour qui la fin justifie tous les moyens. Rodrigo Borgia sait ce qu’il veut, et le lecteur prend plaisir à voir comment il s’y prend pour l’obtenir, à découvrir ses stratégies. Vu de l’extérieur, ses actions sont immorales et injustifiables. Vu de l’intérieur, il s’agit d’accéder au pouvoir et de s’y maintenir, par pur égoïsme, par pur intérêt personnel. Pour chaque situation mettant en péril sa position, Alexandre VI conçoit une action à l’efficacité optimale, sans s’embarrasser des lois ou de la morale. Il apparaît comme un individu amoral, dépourvu d’empathie, assumant son égocentrisme. Il appréhende également ses propres enfants comme des moyens : il explique à chacun le rôle qu’il lui a réservé, en indiquant comment cela participe à ses desseins pour lui, et ce qu’il veut pour sa lignée. Ce n’est pas tant que le pouvoir absolu corrompt absolument, c’est plutôt qu’il se donne les moyens. Sa position de pape de l’Église catholique introduit une dissonance cognitive insoluble chez le lecteur. Rodrigo Borgia conçoit sa fonction de pape comme la concrétisation de sa propre valeur, comme l’aboutissement de sa raison d’être profonde. Il s’en suit qu’il fait ce qu’il faut pour occuper cette position, la seule qui donne son plein sens à sa vie, chaque décision, chaque action, chaque stratégie, chaque ordre y trouve sa justification, sa légitimité. Chaque événement, chaque personne qui vient menacer cette position lui apparaît comme un affront personnel, comme une agression contre l’ordre naturel des choses.


Les transgressions morales les plus abjectes continuent de plus belle, immondes et répugnantes. La narration visuelle constitue autant un délice délicat qu’une représentation trop plausible de ces exactions révulsantes. Le scénario accumule les provocations et les horreurs, souvent inventives, toujours cruelles, souvent sadiques, toujours immorales, tout en les rendant nécessaires et justifiées pour le personnage principal. Transgressif et provocateur.



mercredi 5 février 2025

Borgia - Tome 01: Du sang pour le pape

La force d’une famille, comme celle d’une armée, réside dans la cohésion et l’unité.


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui a été rééditée en intégrale. Son édition originale date de 2004. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Cette tétralogie a été suivie d’une seconde : Le pape terrible (4 tomes de 2009 à 2019), par Jodorowsky & Theo Caneschi.


À Rome en 1492, Jérôme Savonarole est en train de déclamer sur la place publique, réagissant à la vision qu’il a d’un glaive ensanglanté s’abattant sur Rome et provoquant des giclées de sang. Il crie qu’il a vu le glaive s’abattre sur la terre des hommes. Il a vu couler des fleuves de sang ! Rome n’est plus une ville sainte mais un lupanar sans foi ni loi : Les gens se font dévaliser en pleine rue, les maisons sont pillées en plein jour ! La prostitution fleurit, les assassinats quotidiens se comptent par douzaines ! Contre de l’argent, le haut clergé accorde des indulgences pour absoudre les méfaits les plus ignobles ! Le pape lui-même ose vendre le pardon divin ! Les cardinaux acceptent des pots-de-vin et entretiennent des maîtresses ! La honte, la corruption et la luxure règne ! La colère de Dieu annonce le retour de la famine et de la peste ! C’est le châtiment de Dieu ! Inutile de fuir, inutile de se flageller, pécheurs ! La peste les suivra jusqu’au bout du monde ! Rome n’est qu’une prostituée qui mérite d’être exterminée !



Au Vatican, le seigneur Gaspare Malatesta attend pour être reçu par le pape Innocent VIII. Le cardinal Rodrigo Borgia lui indique qu’il faut surveiller ce Savonarole car des dynasties puissantes ont été renversées par des fanatiques convaincus de détenir la vérité. Son interlocuteur réplique que d’autres l’ont été par des souverains de petites provinces qui n’avaient pas été reçus avec la déférence qu’ils méritaient. Un prélat entre dans la pièce et annonce que la santé fragile de sa sainteté ne lui permettra aujourd’hui, que de recevoir le cardinal Rodrigo Borgia. Malatesta s’emporte, outré que le pape préfère recevoir un chien espagnol plutôt que le lion de Rimini. Il sort son épée de son fourreau et brise le bras d’une statue. Trois gardes l’entourent pour le neutraliser et le faire sortir. Borgia persifle en lui disant d’arrêter de se prendre pour le roi de la savane, l’orgueil est le pire des péchés. Toujours sous le coup de la colère, le seigneur lui répond que son sourire se transformera en larmes de sang, il en fait le serment devant Dieu. Dans sa chambre, le pape repousse les remèdes qu’on souhaite lui faire avaler. Il crie sur les moines qu’il n’est plus qu’une ombre, qu’il est dévoré par un feu glacé. Il continue à vitupérer : La France, l’Espagne et même ces maudits Turcs veulent le dévorer. Il a besoin de recouvrer ses forces ; sans lui, s’en est fini de Rome. Il s’emporte : Que soit maudite aussi cette misérable péninsule divisée en villes-états, dont chacune rivalise pour devenir plus puissante que la sainte Église. Rodrigo Borgia s’avance vers lui et indiquant qu’il a le remède miracle. Une femme s’avance et ouvre son corsage : le pape se met à téter goulument à son sein droit.


La couverture annonce le mélange de religion et de sexe, avec la posture sans équivoque de Lucrèce. Le lecteur a vraisemblablement déjà entendu le nom de Borgia qui lui évoque plus ou moins de choses. Une famille qui a fourni deux papes : Calixte III (François Borgia, pape de 1455 à 1458) et Alexandre VI (Rodrigo de Borja, pape de 1492 à 1503). Une famille qui a influencé ou fait la politique de Rome pendant un siècle. Des affaires d’empoisonnements, de fratricides, d’incestes, de luxure, de simonie, d’acédie. La légende de Lucrèce Borgia racontée par Victor Hugo dans un drame en trois actes (1833). La bague à poison de César Borgia. Etc. S’il a déjà eu l’occasion de lire une bande dessinée de Jodorowsky, le lecteur se doute que ce scénariste très porté sur l’emphase opératique ne va pas faire dans la dentelle. Il présume que Manara va en profiter pour dessiner des femmes aussi jeunes qu’élancées dans des positions plus explicites que suggestives et souvent dégradantes. Il est loin du compte ! C’est un festival : un vieillard tétant le sein d’une jeune femme capable d’allaiter, des transfusions de sang d’enfants allant jusqu’à la mort, des gâchis de nourriture immondes, la maltraitance d’enfants, des vengeances sanglantes, un empoisonnement bien sûr, etc. Les sévices corporels et déviances sexuelles ne sont pas en reste : de la prostitution de sa compagne, à la flagellation comme châtiment.



Ça fait beaucoup, bien chargé, tout sur le même axe de la débauche dans une surenchère progressive. D’un côté, les dessins bien propres et délicats inscrivent ces actes dans un registre esthétique de type porno-chic provoquant une distanciation par rapport à la réalité. Le lecteur ressent qu’il n’est pas dans un registre plausible ou dans un reportage. D’un autre côté, ce même esthétisme rend ces représentations iconiques. Une prostituée avec les seins à l’air penchée sur la rambarde du balcon : c’est la femme pleine de vie, incarnant la vitalité de la prostitution, une professionnelle sachant aguicher avec efficacité, l’assurance d’éveiller la lubricité du chaland, et de faire de bonnes affaires. La jeune femme ouvre son corsage devant le pape pour dénuder ses seins et s’offrir en sacrifice au vieillard pour assurer sa longévité en répondant à sa voracité : c’est l’image de la vocation, du don pur et désintéressé, de l’assurance inébranlable de participer à quelque chose de plus grand que soi. La jeune Vanozza Catani mime une fellation à la statue de Saint Sébastien : une séquence pornographique entre une jeune femme les fesses à l’air, en pâmoison charnelle devant une statue de pierre, une extase à la fois mystique et sexuelle. Rodrigo Borgia qui jette un poulpe à la tête d’un moine : le geste théâtral acquiert une dimension romantique rendant obscène cet usage de la nourriture. L’artiste n’a pas son pareil pour magnifier chaque personnage, chaque posture, chaque geste, pour mieux faire ressortir l’essence de la transgression, son obscénité écœurante.


Avec un art consommé, le dessinateur mêle une narration visuelle impeccable avec des cases évoquant régulièrement de véritables tableaux classiques, entre reportage et visite au musée, entre reconstitution historique factuelle et émotions pouvant aller jusqu’au paroxysme. Le lecteur apprécie chaque costume, chaque accessoire, chaque élément architectural. Tout commence avec une allégorie visuelle saisissante : ce glaive portant la mention gravée Gladius Dominici, et s’enfonçant brutalement dans le cœur de la cité. La robe blanche souillé de Savonarole et son manteau foncé avec capuche, les collants de ces messieurs, les robes un peu bouffantes et les corsages de ces dames, les robes immaculées des cardinaux, l’ample tunique de l’imposant Gaspare Malatesta (évoquant Orson Welles, 1915-1985), la chemise de nuit du pape Innocent VIII, le justaucorps noir de Micheletto, les masques pointus des médecins, les vêtements colorés des quatre enfants de Rodrigo, les habits stricts des bonnes sœurs, les bas blancs de Lucrèce et Julia, sans oublier leurs fesses nues. C’est un vrai régal de découvrir les différents endroits de Rome : les rues livrées à la foule et aux brigands en plein jour, la salle de réception du palais papal, la chambre du pape, le grand salon de l’hôtel particulier de Rodrigo Borgia, la gigantesque cuisine de la maison de sa favorite, le palais de Gaspare Malatesta, le colisée devant lequel passe la procession funéraire du pape, la grande salle du Vatican dans laquelle sont réunis les cardinaux pour élire le prochain pape, le couvent de Saint-Sixte. Manara a mis les petits plats dans les grands pour donner à voir tous ces endroits, avec une élégance et un raffinement de tous les instants.



Les sensations du lecteur passent ainsi du ravissement esthétique au haut-le-cœur de révulsion. Fidèle à ses convictions narratives, Jodorowsky ne lui épargne rien. Par courtes scènes, il fait mettre en scène les manigances politiques et les coups de force du prétendant à la papauté, les comportements violents et la sexualité transgressive. Le lecteur se retrouve déstabilisé : il est bien incapable de prendre fait et cause pour quelque personnage que ce soit, ou même d’éprouver de l’empathie, que ce soit pour un arriviste, pour un vieillard prêt à sacrifier les innocents pour s’assurer quelques jours de vie supplémentaires, pour des jeunes filles dévergondées avec une pointe de sadisme, pour des enfants envieux et cupides, des hommes d’église corrompus et pour qui la foi n’est qu’un artifice dépourvu de sens pour assurer leur pouvoir et leur jouissance. Les quelques notes d’humour relèvent d’une noirceur abyssale, que ce soit le test de la chaise excrémentale, le sac de verges, ou encore le jeu cruel avec une oie. Impossible pour le lecteur d’éprouver quelque forme de plaisir dans le comportement de ces personnages. Dans tout ce stupre, le lecteur finit par percevoir une fable cruelle : le spectacle d’un monde habité par des individus amoraux, animés par leurs pulsions débridées. À la fois, elles sont source de violence et des pires cruautés ; à la fois elles structurent leur monde, et la société sur laquelle règne cette famille monstrueuse et très humaine.


Immonde et raffiné, déchéance et décadence : la chute annoncée d’un empire. Jodorowsky se déchaîne dans la surenchère de transgressions et de tabous, Manara marie avec sophistication la narration visuelle factuelle, le symbolisme et le romantisme souvent morbide. Une beauté morbide se confrontant à l’immoralité la plus sauvage, la folie des passions débridées, des individus privés de toute empathie, jusqu’à l’inhumanité. Éprouvant et authentiquement humain.



lundi 2 janvier 2023

Clément V : Le Sacrifice des Templiers

La torture ne sert pas la vérité.


Ce tome contient une biographie partielle du pape Clément V qui se suffit à elle-même et ne nécessite pas de connaissances préalables. Il a été écrit par France Richemond, médiéviste, dessiné et encré par Germano Giorgini, et mis en couleurs par Florence Fantini. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée, et la première édition date de 2021. La scénariste a également écrit un autre tome de cette collection consacrée aux papes : Léon le Grand: Défier Attila (2019), dessiné par Stefano Carloni. Le tome se termine avec un dossier documentaire de huit pages, réalisé par Bernard Lecomte, composé des parties suivantes : Clément V premier pape d’Avignon, Un Bordelais nommé Bertrand de Got, Les 17 papes français, Philippe IV le Bel plus puissant que le pape ?, Qui étaient les templiers ?, Les routes des trois grandes croisades, Les moines soldats iront-ils en enfer ?, La croix rouge, La fin des templiers, Un procès scandaleux, Jacques de Morlaix trahi par le pape, Le pape Formose, Le vin des papes, Les rois maudits, un lexique.


Lyon, basilique Saint-Just. Le 14 novembre de l’an de grâce 1305. Couronnement de Bertrand de Got. Qui devient le pape Clément V. Il reçoit la tiare à la double couronne. Couronne du royaume terrestre. Couronne du royaume spirituel. Il devient ainsi le père de tous, princes et roi, le recteur de la Terre, le vicaire du seigneur Jésus-Christ. Alors que la procession du nouveau pape monté sur sa mule pontificale avance dans les rues de la ville, un mur sur lequel étaient montés des spectateurs s’écroule. Plusieurs jours ont passé. Le duc de Bretagne est mort. Gaillard de Got agonise. Onze décès jettent un voile de ténèbres sur le couronnement du pape. Le roi Philippe le Bel vient le trouver : il a besoin de lui. Les rapports restent tendus avec l’Angleterre malgré les traités. Le roi veut donner sa fille Isabelle, au prince héritier et il lui faut une dispense. Le pape la lui accorde bien volontiers.



Le roi Philippe le Bel continue : La perte du royaume chrétien d’Orient est terrible. Son grand-père Saint Louis s’est sacrifié pour le créer. Aujourd’hui son œuvre est anéantie ! Cette nouvelle croisade doit les implanter définitivement. Quelques croisés désordonnés ne suffisent pas. Il faut une armée de métier. Or les templiers ont failli. Leur stupide rivalité avec les hospitaliers a tout gâché. Ils ont oublié quel est l’ennemi. Le pape répond que certes, mais ils ont défendu leur dernier bastion Saint-Jean-d’Acre jusqu’à la mort. Le roi insiste : Élire l’orgueilleux Jacques de Molay à la tête du Temple fut une erreur. Il se perd dans un jeu de puissance. Le pape reconnaît que ce choix fut maladroit car Molay est si rigide. Il refuse la fusion avec les Hospitaliers. Il faut pourtant bien réformer le Temple puisqu’il n’y a plus de pèlerins à protéger. Ils ne peuvent être juste des banquiers. Le roi intime au pape de faire cesser ce scandale qui souille l’Église. Il doit imposer la fusion ou les supprimer et créer un nouvel ordre.


Ce tome permet à la scénariste de revenir sur la disparition de l’ordre des Templiers, événement auquel elle faisait déjà référence dans Les Reines de sang - Jeanne, la Mâle Reine T01 (2018) avec Michel Suro. Le titre annonce que l’ouvrage s’attache principalement à la vie du pape Clément V, et également à la fin de l’ordre des Templiers. Le choix de la scénariste est de se focaliser sur la vie de Bertrand de Got (1264-1314) uniquement pendant la période où il fut pape. Le récit commence donc avec son sacre en 1305 et il se termine avec son décès. La première séquence s’accompagne d’un moment spectaculaire, propice à capter l’attention du lecteur : le mur qui s’écroule et les badauds pris en dessous. Puis vient la biographie en elle-même qui parvient à mêler les tracas personnels de Bertrand de Got, en particulier ses problèmes de santé, ses difficiles décisions politiques pour essayer de résister à Philippe le Bel, et à maintenir l’autorité du pape sur l’Église, l’itinérance de sa curie, les événements historiques majeurs en France et en Italie, les attaques de Philippe le Bel contre les Templiers pour asservir leur ordre. France Richemond impressionne le lecteur par la dextérité avec laquelle elle parvient à gérer le volume d’informations nécessaires pour établir les enjeux et rendre compte des défis à l’échelle de l’Église, par le biais de dialogues plausibles, ce qui lui permet de limiter la taille des cartouches de texte, évitant ainsi l’effet exposé massif et indigeste.



La fluidité de l’exposé des informations revêt un tel naturel que le lecteur peut ne pas se rendre compte de la densité de la reconstitution. Si cet aspect l’intéresse, il consulte le lexique en fin d’ouvrage et se rappelle qu’effectivement les personnages représentés dans la bande dessinée ont évoqué Albert Ier de Hasbourg, Arnaud de Pellegrue, Boniface VIII, Célestin V, Charles d’Anjou, Charles II d’Anjou, Charles de Valois, Guillaume de Beaujeu, Guillaume de Nogaret, Henri VII de Luxembourg, Hugues de Payns, Jacques de Molay, Robert d’Anjou, Geoffroy de Charnay, etc. Le lexique continue avec la liste des lieux traversés ou évoqués, au nombre d’une dizaine, avec par exemple Anagni (ville d’Italie où le pape Boniface VIII s’est fait arrêter en 1303 par l’envoyé de Philippe le Bel) ou Ferrare (puissante seigneurie italienne dans le delta du Pô). Vient ensuite une vingtaine de termes relatifs à la religion, dont concile cadavérique, gibelins, relaps. Ces trois registres de vocabulaires transcrivent bien les différentes dimensions du récit : politique et historique, française et italienne, histoire de l’Église et de son dogme. La scénariste sait transcrire toutes ces dimensions, sans faire de prosélytisme ou du dénigrement systématique, sans occulter le religieux.


Par la force des choses, un récit historique de cette nature impose une narration visuelle descriptive pour une reconstitution historique rigoureuse et documenté. Le dessinateur impressionne également par sa capacité à remplir cet objectif : représenter les tenues d’époque et les costumes liés aux fonctions au sein de l’Église, montrer les cathédrales avec fidélité, ainsi que les rue des villes, les environnements particuliers comme des cellules ou la muraille d’un fort. Il représente les arrière-plans dans plus de 80% des cases, même celles avec des gros plans sur les personnages : le lecteur peut donc se projeter dans chaque et il ne ressent pas de solution de continuité qui serait provoquée par l’absence de décors plusieurs cases d’affilée. La séquence d’ouverture lui permet de mettre à profit la dimension spectaculaire de la cérémonie, puis du mur qui s’écroule. Le lecteur constate que la scénariste a fait l’effort de penser en termes visuels chaque fois que la séquence s’y prête : un affrontement entre Templiers et infidèles à Saint-Jean-d’Acre, le déplacement de la curie itinérante du pape, l’entrée en ville du roi et de ses soldats, l’arrivée à Avignon, celle au petit prieuré de Groseau, l’attaque des remparts de Ferrare par l’armée d’Arnaud de Pellegrue, les Templiers mis au bûcher à l’orée du bois de Vincennes, le banquet de clôture du concile, l’exécution de Jacques de Molay. De la même manière, il est visible que le dessinateur a conçu des plans de prise de vue spécifique pour chaque discussion, évitant l’alternance mécanique de champ / contrechamp, montrant ce que font les personnages pendant les échanges, où il se trouvent. L’investissement de l’artiste sur la mise en scène participe de manière significative à la fluidité globale de la narration, à se tenir à l’écart de tout impression de texte copieux limitant les cases à de simples illustrations.



Le lecteur se retrouve vite transporté auprès du pape Clément V. Il sait bien qu’il ne s’agit pas d’un reportage pris sur le vif, qu’il n’existe pas d’archives visuelles ou audio permettant d’avoir la certitude que les événements se sont bien déroulés de cette manière, que les personnages ont prononcé ces paroles ou ont pris ces positions. Les auteurs savent rendre plausibles ce qu’ils racontent, le lecteur étant d’autant plus convaincu par la solidité des références, par la densité d’informations. Il éprouve la sensation que cette reconstitution lui montre pour partie la vérité. Il voit bien que les auteurs se tiennent à l’écart d’une représentation manichéenne ou simpliste : le pape n’est pas un héros ayant permis d’éviter le pire face à un roi omnipotent, ni un lâche ayant abdiqué toute responsabilité et se pliant aux diktats de Philippe le Bel. La réalité décrite s’avère complexe. Les personnages agissent conformément à la structure sociale de l’époque, à l’existence d’une religion d’état, aux jeux des alliances politiques et des guerres. La narration n’essaye pas d’intégrer tous les événements, de gaver le lecteur de passages encyclopédiques : elle s’appuie plutôt sur des événements montrés, et d’autres évoqués, laissant le lecteur libre d’aller se renseigner plus longuement s’il le souhaite. Le dossier documentaire en fin d’ouvrage apporte des informations complémentaires, ou présente certaines sous une autre facette que la bande dessinée, s’avérant très intéressant.


La reconstitution historique est un genre à part entière, particulièrement exigeant en termes de recherches, de compréhension du contexte de l’époque, et assez difficiles à restituer de manière agréable sous forme de bande dessinée. Le lecteur fait le constat par lui-même de la rigueur et de l’investissement des auteurs dans leur ouvrage, ainsi que de leur coordination et de leur complémentarité pour réaliser une narration agréable à la lecture, sans rien sacrifier à l’ambition de cette reconstitution. L’ouvrage donne envie de découvrir cette époque, les actions de ce pape, et une fois terminé, le lecteur en ressort avec l’envie d’en apprendre plus. Une belle réussite.



mercredi 23 novembre 2022

Léon le Grand: Défier Attila

Vous êtes étranges, vous les chrétiens. Vous adorez des perdants qui ont été mis à mort.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s’agit d’une reconstitution de la vie de Léon Ier le grand de l’an 452 à l’an 455. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par France Richemond, médiéviste, pour le scénario, Stefano Carloni pour les dessins, et Luca Merli pour la couleur. Il comporte quarante-six planches de bande dessinée. En fin d’ouvrage, se trouve un dossier écrit par Bernard Lecomte, développant le contexte historique dans lequel a vécu le quarante-cinquième pape : Le déclin de l’Empire romain, Un pouvoir impérial en déconfiture, La primauté de Rome, Que sait-on de Léon ?, Léon triomphe à Chalcédoine, La lutte contre les hérésies, Le face-à-face avec Attila, Après Attila, Genséric, Ce qui reste de Léon.


À Milan, des barbares à cheval, poursuivent des citoyens et les exterminent avec leur épée : c’est un massacre ! Quelques temps auparavant, à Ravenne, dans le palais de l’empereur d’Occident, Valentinien III reçoit le vénérable Léon, évêque de Rome. Avant que l’hôte ne soit autorisé à entrer, la discussion s’engage entre l’empereur, son épouse Licinia Eudoxia et Honoria la sœur de Valentinien. Son épouse lui reproche de ne pas s’intéresser à la religion, de ne pas avoir l’envergure de son cher père, l’empereur d’Orient qui a tant lutté pour la Foi, que son manque d’ambition a pour conséquence que l’empire restera éternellement divisé entre l’Orient et l’Occident. Il rétorque qu’il n’a peut-être pas d’envergure, mais qu’il est vivant, alors que son père Théodose vient de se tuer bêtement, d’une chute de cheval. Elle réagit : il aurait pu en profiter pour réclamer l’empire d’Orient puisqu’elle est la seule héritière, au lieu de laisser sa tante Pulchérie se saisir de la pourpre avec Marcien, son époux fantoche. Il décide de faire entrer le pape Léon premier.



Le pape l’informe que c’est un jour heureux : le concile de Chalcédoine que la défunte impératrice Galla Placidia souhaitait tant a rétabli la pureté de la Foi. Licinia en rajoute : la mère de l’empereur savait, elle, que le destin de l’empire est lié à celui de l’Église. Léon premier synthétise les faits : une grave hérésie est venue du moine Eutychès, supérieur d’un puissant monastère de Constantinople. Sa réputation de sainteté et d’ascèse rayonnait dans tout l’Orient, pourtant il s’acharnait dans l’erreur monophysite. Eutychès refusait de croire que le Seigneur Jésus ait une âme humaine. Il la jugeait incompatible avec sa divinité. Honoria rappelle que l’empereur Théodose avait tout fait pour protéger ce moine. Jusqu’à convoquer un concile dans le seul but de faire lever l’excommunication lancée contre lui. Concile où l’on refusa la parole aux légats du vénérable pape Léon, et où Flavien, le patriarche de Constantinople, fut arrêté violemment en pleine séance. Les rappels théologiques continuent ainsi jusqu’à l’irruption d’un soldat qui les informe qu’Attila et ses Huns sont en train de massacrer les romains dans la cité de Milan.


Un défi ambitieux : une reconstitution historique, devant en plus évoquer la Foi catholique puisqu’il s’agit d’un pape. Le lecteur habitué des bandes dessinées à caractère historique s’est déjà forgé son horizon d’attente : des dessins descriptifs, avec beaucoup de dialogues ou d’exposition à rendre vivants, quelques exagérations romanesques dans les prises de vue, une nécessité contraignante pour la scénariste d’exposer de nombreux éléments historiques dans une pagination restreinte, également par le biais de cartouches. La première séquence comporte deux pages consacrées au massacre des habitants de Milan par les Huns. La prise de vue est dynamique, avec des angles et des cadrages accentuant l’impression de mouvement par des plongées et des contreplongées, de la violence. Il n’y a que quatre phylactères très courts pour laisser la place à l’action visuelle. La seconde séquence se déroule sur six pages, des discussions en deux parties, d’abord entre l’empereur, sa sœur et son épouse, puis avec l’interlocuteur supplémentaire qu’est le pape Léon. L’artiste met en œuvre un réel savoir-faire, avec une forte implication pour que la prise de vue ne se limite pas à une simple alternance de champ et contrechamp. Il ne lésine ni sur la représentation des arrière-plans, ni sur les angles de vue travaillés, avec par exemple une vue de dessus de la salle du trône pour établir la configuration de la pièce. La scénariste entremêle les informations avec l’état d’esprit des personnages, faisant ainsi passer leurs émotions. La narration s’avère vivante, retenant l’attention du lecteur.



Au vu du titre et du sujet, cette bande dessinée attire le lecteur qui y vient en toute connaissance de cause : un récit historique sur un moment précis de la vie du quarante-cinquième pape, dans un contexte bien défini. Pour autant, les auteurs doivent s’adresser aussi bien au néophyte qu’à celui qui dispose déjà de quelques notions. Pour être crédible, le dessinateur doit être en mesure de proposer des visuels plausibles, et de nature descriptive, ce qui induit un bon niveau de recherches de références historiques, ainsi qu’un degré de détails suffisant, sans devenir trop pesant. S’il a déjà lu d’autres bandes dessinées historiques, le lecteur se retrouve très favorablement impressionné par l’investissement de Stefano Carloni pour donner à voir cette époque. Le lecteur prend le temps de savourer les différents lieux et leurs aménagements : la salle du trône de Valentinien III avec son dallage, ses colonnes, son plafond, le camp des huns et leurs tentes, celle d’Attila où il reçoit le pape, les meubles, les tapis, les plats et les mets servis, l’extérieur du palais impérial à Rome, sa piscine pour les bains, le port de Rome alors qu’arrivent les navires de la flotte de Genséric, roi des Vandales et des Alains, la grande place de Rome, l’étude dans laquelle Léon dicte ses missives et rédige ses sermons, etc. Le dessinateur ne se contente pas de représenter le décor dans la première case de chaque séquence, puis de laisser les fonds vides au bon soin du coloriste : il les représente dans presque toutes les cases, ce qui permet au lecteur de se projeter dans chaque lieu, d’avoir à l’esprit où se déroule chaque scène, de découvrir d’autres aspects du lieu dans les cases suivantes en fonction des mouvements de caméra.


D’une manière tout aussi solide et documentée, la scénariste dose habilement les informations historiques et leur exposé, avec des moments faisant ressortir la personnalité ou l’émotion des personnages. Le lecteur n’éprouve jamais la sensation de se perdre en route, ou de passer à côté des enjeux. La scène d’ouverture établit visuellement qu’il s’agit d’éviter que Rome et ses habitants ne subissent le même sort que Milan et les milanais. Les personnages historiques bénéficient d’une présentation savamment dosée pour être définis, sans jamais avoir l’impression de lire une fiche dans une encyclopédie. Le lecteur fait ainsi connaissance avec Valentinien, son épouse Licinia Eudoxia, sa sœur Honoria, le pape Léon, Flavius Aetius, Attila, le sénateur Flavius Bassus Hercolanus, Dame Lucina et son époux, etc. Dans le même temps, il prend note de ceux qui sont évoqués lors de conversation : Priscillien (340-385), Marcien (392-457), Pélage (v. 350 - v. 420), etc. Leur mention se fait avec ce qu’il faut d’informations pour qu’il ne s’agisse pas d’une liste désincarnée, sans devenir trop pesant. Lorsque se produit le face-à-face promis par le titre, le lecteur situe aussi bien Attila en tant que chef de la horde des Huns, et les enjeux pour lui, que le pape Léon, d’où il vient et sa foi. L’entretien s’avère passionnant, sans que les auteurs n’aient besoin de recourir à une dramatisation artificielle ou appuyée.



L’évocation d’un moment de la vie d’un pape ne s’arrête pas à une reconstitution historique de nature politique : le lecteur attend également que soit évoqué l’Église et la Foi. La scénariste n’occulte pas cette dimension, sans faire ni œuvre de prosélytisme, ni se montrer moqueuse. Elle établit l’Église comme une force politique indissoluble de l’unité de l’empire. Elle ne se limite pas à ça : elle intègre le fait que le pape est le chef de l’Église et le montre à l’œuvre. Il ne s’agit pas de le montrer accomplissant les rituels catholiques : elle met en scène son apport décisif à l’unité de l’Église en luttant contre les hérésies. À nouveau, pas besoin d’être versé dans l’histoire du dogme catholique pour comprendre les enjeux. La narration comporte les éléments nécessaires à la compréhension d’hérésies comme le monophysisme, le pélagianisme ou le manichéisme. Libre au lecteur de continuer en allant chercher de plus amples informations dans une encyclopédie. Après avoir parcouru le dossier en fin d’ouvrage, il prend mieux la mesure de la qualité d’écriture et de narration de la bande dessinée : ce texte vient étoffer ce qui est exposé dans la bande dessinée, attestant qu’elle contient bien tous les éléments essentiels.


Parfois, un lecteur doute que les auteurs parviennent à tenir leurs promesses, tellement le projet est ambitieux. Ici, il vient pour découvrir qui fut le pape Léon premier, pourquoi il a laissé une trace dans l’Histoire, et dans quelles circonstances il s’est retrouvé face à Attila, sans forcément nourrir un goût prononcé pour la religion. Il reconnait bien les spécificités propres à la majeure partie des bandes dessinées historiques : dessins descriptifs pour donner de la consistance à la reconstitution, et volume d’informations important. Il se rend vite compte que dessinateur et scénariste se montrent très compétents et investis pour réaliser des planches sans dramatisation artificielle ou arrière-plans sporadiques, avec un dosage de l’information remarquable. Les personnages historiques sont animés par des motivations et des émotions réelles, tout en restant cohérents avec la vérité historique. Le rôle de l’Église est au cœur du récit, ainsi que l’importance du pape, sans prosélytisme, tout en établissant les enjeux tant politiques que théologiques de l’institution. Remarquable.