Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Pape. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pape. Afficher tous les articles

mercredi 14 mai 2025

Le pape terrible T04 L'amour est aveugle

Et lui, il donne sa préférence à cet Italien avaleur de nouilles !


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à Le Pape terrible T03: La pernicieuse vertu (20013). Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Luca Merli. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Le 21 février 1513, un nuage lugubre passe dans le ciel de Rome. Église San Pietro in Vincoli, sous la coupe de la famille Della Rovere, la grande cloche peinte en noir sonne le glas. Toute la ville prie pour l’âme de Jules II. Dix gardes suisses, ainsi que les peintres Michel-Ange et Raphaël, portent le vicaire de Dieu vers sa tombe. Placés à l’avant du cercueil, les deux artistes sont en train de se lancer des invectives, le second mettant en avant qu’il été le préféré du pape, traitant l’autre d’ivrogne pestilentiel, alors que le premier estime que lui était le préféré pour son talent. Raphael fait remarquer que lui au moins termine ses œuvres, alors que ça fait des années que Michel-Ange sculpte les quarante statues du tombeau du pape et qu’il n’en a terminé que quelques-unes. Son interlocuteur rétorque que oui, dont un Moïse si grandiose qu’il vaut bien tous les vains princes de Raphael, que ce dernier n’est pas un peintre, qu’il n’est qu’un marchant d’écume. Ils commencent à s’insulter et à se porter un coup de pied. Les gardes suisses mettent vite un terme à ce comportement, en menaçant de les castrer. De son côté, Nicolas Machiavel se rend dans l’établissement de Madame Imperia, mais il trouve porte close, et une voix lui répond que c’est fermé aujourd’hui, car ce sont les funérailles du saint père, jeûne sexuel. Il explique qu’il ne vient pas forniquer, qu’il apporte un trésor à la patronne.



Nicolas Machiavel est introduit à l’intérieur, et il trouve les prostituées en train de prier autour d’un autel improvisé devant une statue de la Vierge. Il parvient devant Madame Imperia qui est assise à l’écart, et il lui demande son nom véritable. Un peu décontenancée, elle répond qu’il y a des années qu’elle ne l’a pas prononcé : Marietta Corsini. Il s’agenouille devant elle et lui déclare qu’elle n’est pas une prostituée, mais une reine. Il lui déclare qu’il l’aime, et lui demande qu’elle soit sa femme. Elle rétorque qu’elle n’épousera qu’une montagne d’or. Il vide devant elle le sac qu’il a apporté : quatre kilos d’or. Il indique qu’il ne l’a pas volé, c’est Jules II qui le lui a donné. Il est le dernier accompagné d’une ombre à l’avoir vu vivant. Et il raconte. Il a été accueilli par le pape lui-même dans ses appartements privés. Jules II l’a convié à boire une coupe de marc, et il lui a confié une nouvelle d’importance. Alors que Machiavel boit, le pape lui annonce qu’il va mourir cette nuit. Il confirme : lui Jules II sera mort le lendemain matin. Et il lui remet un sac contenant quatre kilos d’or. Il explique qu’il ne ment qu’à ses ennemis, qu’il a restauré le saint pouvoir du Vatican, et qu’il peut maintenant quitter ce monde cruel et demeurer auprès de Dieu qu’il aime.


Dernier tome : le pape meurt le 21 février 1513 (conformément à la réalité historique), il est enterré, et Nicolas Machiavel (1469-1527) racontent les dernières semaines de cet individu hors du commun. C’est plié… Enfin… Pas tout à fait… Déjà parce que le scénariste a pris des libertés avec la véracité historique dans les tomes précédents, qu’il peut raconter ce qu’il veut, ensuite parce que l’élan vital de Giuliano Della Rovere a été ravivé dans le tome précédent, et que cet individu en impose par sa démesure. Alors même que son décès est acté dans la première planche, le lecteur se demande ce que lui réserve l’intrigue. De fait, ça démarre très fort avec une version très personnelle du Ve concile du Latran, et de son ouverture le trois mai 1512, en présence de quinze cardinaux et de soixante-quinze évêques. Puis vient la campagne militaire de Gaston de Foix (1489-1512) avec la progression très rapide de son armée. Enfin Machiavel part avec son épouse s’installer à la campagne. Le lecteur découvre surprise après surprise, parce que l’auteur continue de réarranger les faits historiques à sa sauce. Par exemple, le sermon spectaculaire de Latran est prononcé par Jules II, au lieu de Gilles de Viterbe (1469-1532) dans la réalité. L’attaque finale de Gaston de Foix se produit à Rome, sur la place du Vatican, au lieu de Ravenne. Aussi, Machiavel épouse Marietta Corsini en 1513, au lieu de 1501.



Habitué à cette réécriture de l’Histoire, le lecteur s’en accommode fort bien, d’autant qu’il s’est attaché à cette version plus grande que nature de Jules II et des autres, plutôt qu’une vie de pape officielle. Il ouvre le tome, et il découvre une première planche saisissante, évoquant la première du premier tome, avec un jeu de lumières dans les nuages. Il vérifie : il y a eu un changement de coloriste par rapport aux deux tomes précédents. Le travail du nouveau venu, Luca Merli, évoque celui de Sébastien Gerard dans le premier tome… en encore plus sophistiqué. La mise en couleurs vient nourrir les formes détourées, apporter des ambiances lumineuses, rehausser les reliefs, allant parfois jusqu’à représenter des éléments visuels complémentaires, comme en couleur directe. Le lecteur ralentit sciemment sa lecture pour savourer des visuels magnifiques : le crâne dans le ciel d’orage, la procession funéraire et les coups de pied que se donnent Raphael et Michel-Ange, les magnifiques appartements de Jules II avec les peintures réalisées par Raphael, la somptueuse tiare portée par le pape au concile, Louis XII en train de vitupérer contre trois conseillers de petite taille effrayés, les ébats de Machiavel et de la voluptueuse Marietta, les verdoyants jardins papaux, et le ciel comme habité par un visage en nuages dans la dernière page. Un régal à chaque page.


Sans oublier que Jodorowsky est égal à lui-même : il excelle dans le dosage de sa narration, entre texte et images, et dans la création moments spectaculaires à la tension paroxystique. Le lecteur n’est pas près d’oublier des moments chocs et visuels : l’hostie déversant du sang entre grand guignol et horreur mystique, le duel dans le bassin entre Gaston de Foix et Jules II pendant sept pages de sauvagerie et de pulsion animale, et la mort (totalement inventée) du même Gaston de Foix dans des circonstances frappant l’imagination. Dessinateur et coloriste réalisent des planches habitées par un souffle entre élan vital débridé et démence intérieure : le regard fou de Jules II alors que le sang dégouline sur son visage, le dénouement d’une vigueur débridée et pénétrante pour le corps à corps dans le bassin aquatique, la foudre frappant un cavalier et sa monture. Le lecteur ressent pleinement le déchaînement d’intenses émotions brutes et jubilatoires, parfois jouissives. Il en mesure encore mieux la puissance, lorsqu’il tourne la page et découvre un paysage bucolique et apaisé, ou toute la sensualité de la relation sexuelle entre Marietta & Nicolas.



Le lecteur se rend compte qu’il se trouve sous la coupe du suspense de l’intrigue, alors même qu’il en connaît l’issue… ou du moins le croit-il car le scénariste le manipule avec élégance, jouant sur sa propension à anticiper des événements annoncés. Il n’hésite pas non plus à introduire des coups de théâtre, entre réécriture assumée de l’Histoire et autres inventions comme un frère de Giuliano Della Rovere et son fils. Le lecteur retrouve les thèmes des précédents tomes : à commencer par l’homosexualité généralisée dans les rangs des hommes d’Église au Vatican, et la vitalité hors du commun du pape lui-même, avec une préférence affichée pour les jeunes hommes, ses choix ayant évolué depuis le premier tome. Mais voilà, même si le rôle de Machiavel a gagné en importance de tome en tome, Jules II reste bien le personnage principal. Le lecteur se rend compte qu’il s’est attaché à cet homme d’âge mur, qui a conservé toute sa vigueur dans la force de l’âge, un stratège remarquable, un fin tacticien, traversé de véritables transports émotionnels, de l’amitié à l’amour. Certes il est moralement condamnable : exercice du pouvoir uniquement pour assouvir ses pulsions de conquête et ses passions physiques… encore qu’il s’enorgueillisse d’avoir rendu toute sa gloire à l’Église. Il est doublement condamnable en tant que chef spirituel suprême de l’Église catholique, dont les actions en bafouent à chaque instant les croyances et les valeurs. Mais quand même…


L’appétit de vivre de Della Rovere, sa rouerie et ses victoires le rendent attachant : tenir tête aux cardinaux et aux armées de Louis XII, retourner leur allégeance par des ruses hors du commun. Quelle intelligence ! Quel panache ! À côté, Nicolas Machiavel apparaît comme terne et timoré, en tout cas pas à la hauteur d’un tel individu hors norme. En plus, il trouve son bonheur dans une banale relation hétérosexuelle, trouvant son épanouissement dans la normalité conventionnelle du mariage… Bon, pas tout à fait, puisque son amour a pour objet une voluptueuse mère maquerelle dont il fréquentait l’établissement : là encore les valeurs morales sont mises à mal. La scène finale met à nouveau en scène l’appétit de vivre du personnage principal : son énergie illimitée, sa capacité de dévoration (un peu domptée), son charisme magnétique. Quel homme ! Quel comédien ! Et quel monstre !


Tout est joué d’avance, et le scénariste commence par le port du cercueil. Pourtant l’intrigue s’avère pleine de surprise, de moments spectaculaires hors norme, portée par une narration visuelle riche et pleine d’emphase, une merveille. Impossible de résister à l’emprise monstrueuse de ce pape véritable force de la nature, à son plaisir de vivre et de triompher aussi bien de ses ennemis que de ses tragédies, avec une vision claire de ce qu’il veut, qui n’exclut pas une forme d’évolution. Une interprétation très libre et habitée de ce pape.



mercredi 30 avril 2025

Le pape terrible T03 La pernicieuse vertu

Le triomphe de Jules II fut non seulement militaire, mais aussi commercial…


Ce tome est le second d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à Le Pape terrible T02: Jules II (2011). Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Florent Bossard. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Maison close de Madame Imperia, en 1511, Nicolas Machiavel revient au Vatican, et il se fait déposer devant cet établissement. Il est accueilli par la Madame en personne. Elle lui indique que quatre diablesses l’attendent, les plus grosses qu’elle ait pu dénicher : quelques cinq cents kilos de chair. Il a tôt fait de se retrouver au lit avec elle : il s’ébat avec elles, les surnommant Jules II, Venise, France et Espagne. Après avoir assouvi ses désirs, il leur explique que ce fut une rude campagne de laquelle Jules est sorti vainqueur, malgré les violentes fièvres qui l’ont assailli. C’est peut-être à cause de celles-ci qu’il a eu tant d’amourettes… Pendant que leurs lèvres l’avalent, il leur raconte ça… Alphonse d’Este qui était à la tête d’une grande armée dotée d’une puissante artillerie, était un collaborateur fanatique de Louis XII. Il avait une sœur, Isabelle, dont l’époux, le marquis de Gonzague, fut capturé par les Vénitiens. Comme le pape avait signé un traité de paix avec Venise, Isabelle lui envoya une délégation de moins bénédictins, chargés de lui offrir de riches présents en échange de son aide.



Dans sa salle d’audience, le pape Jules II reçoit la délégation d’Isabelle d’Este. Il indique aux représentants de la marquise, qu’il la remercie, pour ses calices et ses chandeliers en or massif, mais ils ne compenseront pas le grave danger qu’il courrait à libérer son mari. Cet oiseau de malheur irait immédiatement se poser sur le bras de l’odieux Alphonse d’Este duc de Ferrare, ex-époux de Lucrèce Borgia, qu’il est sur le point d’excommunier. Le pape leur jette son calice à la tête, en leur criant de garder leur camelote. Il ajoute : Que François de Gonzague pourrisse dans les geôles vénitiennes ! L’un des émissaires se relève lentement en répondant calmement qu’avec tout le respect dû au représentant de Dieu sur Terre, la marquise a ajouté un autre présent : soixante-dix mille ducats d’or, qu’un autre émissaire dévoile en ouvrant une cassette. Le pape change de comportement : il reconnait que les arguments d’Isabelle sont persuasifs, et qu’ils l’ont convaincu. Il accepte ses présents, il fera libérer son mari… cependant, afin d’empêcher qu’il le trahisse à nouveau et prête main-forte à son beau-frère, il exige de recevoir en otage son fils Frédéric, dont on lui a dit qu’il venait d’avoir dix ans. Un mois plus tard, le jeune Frédéric arrive au Vatican, et il se présente devant le pape. Et à la vue de l’enfant, Jules II s’effondre sur son trône, foudroyé par l’amour.


À la fin du tome deux, Giuliano Della Rovere (1443-1513) promet à Nicolas Machiavel qu’il saura manipuler deux armées ennemies pour l’aider à expulser les Vénitiens. Il rappelle à son conseiller ses propres paroles : En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. Ses émissaires ont promis en France de collaborer avec Louis XII, à condition que le roi lui envoie encore soixante mille soldats, en échange Jules II l’aidera à conquérir le reste de l’Italie en expulsant larmée de Ferdinand d’Aragon. De l’autre côté, ils ont promis de collaborer avec le roi d’Espagne sous réserve que sa majesté envoie quatre-vingt mille soldats au pape, en échange de quoi le pape aidera Fernando le catholique à expulser l’armée française. À l’instar de Machiavel, le lecteur se demande comment Jules II va s’y prendre. Les prémices de cette phase sont narrées à posteriori par Machiavel aux quatre prostituées mises à sa disposition dans la maison de Madame Imperia. Le scénariste nourrit son récit d’éléments historiques : Louis XII (1462-1515), Isabelle d'Este (1474-1539) et son époux François II Gonzague (1466-1519) duc de Mantoue, leur fils Frédéric de Mantoue (1500-1540), Alphonse d’Este (1476-1534) frère d’Isabelle Il qui évoque le cinquième concile de Latran (1512-1517). Le lecteur retrouve également Michel-Ange (1475-1564) et il voit l’arrivée de Raphael (1483-1520, Raffaello Sanzio), l’un peignant le plafond de la chapelle Sixtine (1508-12) et l’autre la décoration des salles des appartements de Jules II (1508-11).



Comme pour le tome précédent, le lecteur constate rapidement que le scénariste accommode la véracité historique à sa sauce pour augmenter l’intensité dramatique de sa narration. Ainsi, le lecteur assiste à la mort d’Isabelle d’Este, victime d’une mauvaise araignée en 1511, alors que dans la réalité elle est décédée à Mantoue en 1539. En outre les auteurs ont interprété de manière très libérale sa description : physiquement attirante, bien que dodue, en particulier le deuxième qualificatif. D’un autre côté, certains faits sont attestés comme la concomitance du travail de Michel-Ange et de Raphael au Vatican, en revanche le lecteur peut s’interroger sur la réalité de leur rivalité, sur la séquence de sept pages au cours de laquelle le premier reproche au second, tout en le menaçant physiquement, de s’être rendu dans la chapelle Sixtine pour copier, ou plutôt piller ses nouvelles idées. En effet, le scénariste donne également une version très personnelle, une interprétation plus qu’orientée du pape Jules II. Les motivations de celui-ci résident dans la conquête guerrière et les relations homosexuelles, avec emprise et sans limite ou presque, le petit Frédéric de dix ans faisant partie des envies du pape. D’une certaine manière, en amour comme à la guerre (et en politique), tous les coups sont permis : assassinat, traquenards, chantage, manipulations, extorsions, etc. Avec le sort réservé aux membres de sa famille dans le tome précédent, la stratégie du pape entre dans une nouvelle phase, avec toujours le même objectif : l’accroissement de son pouvoir, sa corruption s’accroissant en conséquence. Cela se concrétise dans un cauchemar durant lequel Jules II atteint de fièvre lutte contre une femme constituant une allégorie de l’Église. Elle l’accuse : ce pape indigne ne prêche que mort, sang et ruine, il a fait de sa sainte Église une catin assoiffée de richesses. À vouloir s’emparer du monde, il le plonge dans le désordre. Il pense avoir plus de pouvoir que Dieu, il n’est pas un saint, il est un démon, il porte l’enfer dans sa chair !


Dès la première planche, le lecteur relève la meilleure complémentarité entre les dessins et la mise en couleurs. Sans reproduire la démarche de Sébastien Gérard dans le premier tome, le coloriste a augmenté la proportion de dégradés lissés, rehaussant ainsi le relief de chaque surface détourée, tout en respectant les traits de contour. Les ambiances instaurées par les couleurs apparaissent plus organiques, moins appliquées scolairement dans les contours. Le rendu bleu-gris de l’arrivée nocturne de Machiavel à la maison close, dans une case occupant les deux tiers de la page, donne une sensation de nuit tombée, encore un peu claire, avec le rai de lumière de la porte d’entrée, et les zones moins fortement éclairées des fenêtres, ainsi que des zones plus ou moins éclairées dans la rue. Puis Florent Bossard réalise un travail remarquable sur la peau de ces dames, à la fois en termes de texture, de relief, de zones plus sombres ou plus claires en fonction de l’éclairage. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut apprécier plutôt l’ambiance ombragée de la forêt pendant la chasse, les reflets sur l’eau du bassin privé du pape, les reflets sur le marbre de ses appartements, la sensation de terre sur le grand panorama montrant les deux armées se faisant face sur le champ de bataille, les nuances cramoisies apparaissant au fur et à mesure des affrontements et de la boucherie, les taches sur le tablier de Michel-Ange allongé peignant le plafond, les couleurs des costume des jouvenceaux accueillant les cinq cardinaux, etc.



Dans un même ordre d’idées, le lecteur se rend compte que le scénariste sait doser les phases d’exposition, et laisser les dessins raconter. L’artiste est maintenant parfaitement à l’aise avec les personnages et le travail de reconstitution historique. Il réalise des cases magnifiques pour mettre en valeur les situations imaginées par Jodorowsky : le frêle Machiavel chevauchant les imposantes prostituées avec leurs replis de chair, Jules II intraitable recevant les émissaires de la marquise Isabelle d’Este, le tête-à-tête à haut risque entre le pape et le jeune Frédéric, la même Isabelle dans les soubresauts de l’agonie sur son lit dans une case occupant les deux tiers de la page, la bataille entre les armées du pape et celle d’Alphonse d’Este et la boucherie qui en découle, le jeune Raphael ridiculisant le vieux Michel-Ange, le combat à main nue entre le pape nu et l’allégorie de l’Église tout aussi dévêtue, la soirée de débauche des cinq cardinaux, le triomphe rayonnant de Jules II au matin, etc. À l’évidence, Theo a trouvé ses marques et il prend grand plaisir à mettre en scène cette vision dégénérée de ce pape. Le scénariste continue à imaginer ce qu’un simple être humain peut ressentir à disposer d’un tel pouvoir entre ses mains, avec la possibilité de rationnaliser la satisfaction de ses plaisirs personnels, l’assouvissement de ses pulsions sans retenue, l’exultation de commander à des armées et de disposer aussi bien de la vie de ses soldats que de celle de l’ennemi. Il y a là un tel niveau de pouvoir, une telle possibilité de modeler le monde selon sa volonté, que cette démesure induit tout naturellement une forme de démence, de monstruosité dans le comportement de celui qui le manipule.


Sous réserve qu’il accepte que les auteurs tordent la réalité historique aux besoins de leur récit, le lecteur plonge dans l’exercice d’un pouvoir quasi omnipotent pour l’époque, avec la démesure que celui induit, aussi bien dans les événements que dans la manière de penser. Il a le plaisir de constater que la narration visuelle porte ce récit avec le spectaculaire nécessaire, dans la luxure et la violence, au travers de séquences et d’images mémorables (celle de la mort d’Isabelle d’Este reste longtemps en mémoire). Désinhibé.



mercredi 16 avril 2025

Le Pape terrible T02 Jules II

En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. – Nicolas Machiavel


Ce tome est le second d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à  Le Pape terrible T01: Della Rovere (2009). Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Florent Bossard. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


La nuit quelque part dans la campagne autour de Rome, Aldosi est descendu de son carrosse, et il demande à son compagnon Josaphat de garder les chevaux pendant qu’il va rendre visite à la sorcière. Celle-ci l’attend à la porte de son humble demeure, et elle demande au jeune éphèbe ce qu’il désire. Il répond d’un ton assuré qu’il veut un philtre qui puisse rendre fou d’amour un vieux tigre. Elle le fait entrer dans la pièce unique et elle commence à lui donner des instructions. Il doit verser sa liqueur vitale, dans un bol. Elle la mêlera à la semence d’un chien en rut. Elle mêle les deux spermes et elle ajoute armoise, absinthe, damiana et Yohimbine… et ces quatre champignons nés de l’excrément d’un crapaud-diable. Elle moud le tout avec la patte d’un bouc blanc. Elle dissout cette purée dans du vin et elle invoque le pouvoir de Metatron, Melach, Berol et Venibbel… Elle prononce ensuite une incantation magique : Kto moy noujnoy ! Kto moy rianoy ! Tot poka triaje ! Muie ! Elle termine en donnant une consigne à Aldosi : sept jours avant le solstice d’hiver, il doit donner ce vin à boire à son vieux tigre. Sa passion pour lui sera si grande qu’Adolsi obtiendra de lui ce qu’il désire. Le jeune éphèbe repart pleinement satisfait.



Le 14 décembre 1504, dans la cité du Vatican, Giuliano Della Rovere éternue dans son lit. Nu, son amant Aldosi lui apporte un vin chaud. Le pape Jules II boit le breuvage et peu de temps après il se sent mieux, beaucoup mieux. Il voit Aldosi comme nimbé lumière. Il continue : Incroyablement mieux, d’ailleurs le soleil brille en pleine nuit. Il voit Aldosi qui brille lui aussi comme un soleil. Il déclare que les parois de fer qui entouraient son cœur se dissolvent, il n’aurait jamais pensé pouvoir aimer ainsi. Aldosi est son âme. Le jeune homme est comme nimbé d’un halo de lumière, et il lévite à quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol. Il demande au pape comment il peut le traiter de la sorte, s’il est son âme. Il ajoute que Giuliano a fait de lui son épouse mais en secret. Il lui demande s’il aurait honte de lui. Le pape répète qu’Aldosi est son âme. Son amant lui demande alors de le traiter d’égal à égal, de le reconnaître à la face du monde entier. Le pape le lui promet et lui demande trois jours pour réunir sa famille. Le 17 décembre, les cousins arrivent tous à la basilique Saint-Pierre du Vatican : Clemente, Leonardo, Guidobaldo, Francesco, Luchina, Felicia, Raffaelo, c’est-à-dire la chère famille de Giuliano Della Rovere. Ce dernier leur présente sa papesse, Julienne première. Devant leurs réactions horrifiées, il les traite de vautours imbéciles, de parasites odieux, et il exige qu’ils se mettent à genoux en signe de respect.


Au cours de la première saison dessinée par Milon Manara et consacrée aux Borgia dont le pape Alexandre VI (Rodrigo Borgia) puis du premier tome de cette seconde saison, le lecteur a bien assimilé le fait que les auteurs plient la réalité historique à une sensibilité, à des émotions. D’un côté, ils suivent la chronologie connue. Ainsi, à la suite d’un événement tragique, le pape Jules II prend la décision de partir en guerre. Cela correspond à la réalité historique : il voulait faire évoluer l’État pontifical en une grande puissance, participant aux campagnes militaires. Le lecteur peut donc le voir s’attaquer à Bologne, en envoyant Domenico Luzio, Girolamo Bandello et le français Georges d’Amboise, au début de l’année 1505, contre le seigneur Giovanni Bentivoglio (1643-1508). Puis le pape dirige son armée contre Gian Paolo Baglioni (1470-1520), tyran de Pérouse, où là encore il mène lui-même son armée. Une rapide vérification permet de constater que ce n’est pas Jules II en personne qui a tué l’un ou l’autre, et d’ailleurs ils ne sont pas morts la même année, et si cela ne suffisait pas Baglioni est mort à Rome et pas à Pérouse. Par voie de conséquence, la flamboyante mise à mort de Bentivoglio est pure fiction. En allant par-là, la scène d’empoisonnement de tous les membres de la famille Della Rovere est tout aussi fantaisiste : Clemente est décédé en 1504, et Leonardo en 1520. La papesse Julienne première participe de la même licence artistique.



En entamant ce tome, le lecteur relève que Sébastien Gérard a cédé sa place à Florent Bossard : la mise en couleurs s’en trouve un peu moins modelée, les dégradés de nuances apparaissant plus simples dans leur gradation. La narration visuelle baisse d’un cran en termes de superbe, moins de couleur directe au sein d’une forme détourée d’un trait encré, moins de texture. Le dessinateur se montre toujours aussi impliqué dans sa narration, avec une approche réaliste et descriptive, rehaussé par moments d’élans romanesques et d’une touche de spectaculaire bien maîtrisée. Dès la première page, le lecteur se retrouve dans l’Italie de l’époque, avec ce modèle de voiture à cheval, les tenues vestimentaires et la flore de la région. Il peut ainsi prendre plaisir à regarder les meubles, les accessoires de diverse nature, les bâtiments, les uniformes militaires et les armes, les différents styles de coiffures, et les clins d’œil à l’œuvre de Michel-Ange (1475-1564). Ainsi la couverture du tome un reprenait la Piéta (1499), une statue en marbre à la basilique Saint-Pierre du Vatican à Rome. Ici, à l’occasion d’une coucherie entre Michel-Ange et son amant, le dessinateur décline la création d’Adam, telle qu’elle apparaît dans la peinture du plafond de la chapelle Sixtine, réalisée entre 1508 et 1512.


L’apparence des dessins reste inchangée : des traits de contour fins pour détourer les formes, certaines surfaces sont renforcées par des de petits traits secs, et des arrondis un peu torturés, un rendu qui ne cherche pas à faire joli ou à séduire, qui peut donner une sensation parfois un peu disgracieuse (ce qui s’avère en cohérence avec la nature perverse des individus). Toutefois ces petits traits apportent des textures et rehausse alors le relief. Le lecteur observe que l’artiste dose son degré de détails dessinés en fonction de la nature de la séquence ou du moment, tout en s’investissant fortement pour donner à voir concrètement chaque chose. Ainsi le lecteur prend le temps de regarder l’aménagement intérieur de la maison de la sorcière, le harnachement des chevaux, les boiseries et les moulures de la chambre du pape, les colonnades de la basilique Saint-Pierre, les riches broderies du vêtement papal, l’uniforme des gardes papaux, la décoration de la maison close fréquentée par Machiavel, la carrière de marbre de Carrare, l’atelier de Michel-Ange, le monastère de l’Escurial à Madrid… et les tiares papales. Ce dernier élément atteste de l’attention portée par l’artiste, à la reconstitution historique car Jules II avait la manie d’acheter des tiares pontificales et de les faire embellir.



Le lecteur se rend également compte que l’artiste a l’art et la manière de concevoir des cases ou des séquences mémorables par le moment et le cadrage choisis, ou par la construction de la suite de cases et la mise en scène. Cela commence par Aldosi nimbé d’un halo et lévitant à une dizaine de centimètres du sol, situation impressionnante pour elle-même. Quelques pages plus loin, vient le sourire plein de contentement de la papesse face au clan Della Rovere obligé de l’acclamer, un sourire d’une rare finesse. Puis le lecteur retrouve Nicolas Machiavel dans les bras de deux prostituées au physique plantureux, le cardinal français Georges d’Amboise sur son âne, l’incroyable duel au soleil opposant Jules II à Bentivoglio, Giuliano et Michel-Ange en train de lutter nus dans la chambre du pape, la table de festin dressée dans l’église Santa Maria In Cosmedin à Rome, le regard plein de rouerie du pape rappelant ses paroles à Machiavel : En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. Le lecteur se retrouve complètement immergé dans ce qu’il perçoit bien être une recréation historique, par différence avec une reconstitution historique.


La série mérite bien son nom : le pape s’avère terrible dans son exercice du pouvoir. Malgré son âge, il reste très vert et ses amants le sentent passer, avec un consentement sur lequel il est parfois possible de s’interroger en particulier pour Michel-Ange. Comme dans le tome précédent, l’homosexualité est dépeinte avec naturel, une forme d’amour comme un autre, avec tromperie, emprise, et en total opposition avec le dogme de l’Église catholique. Cela s’inscrit dans la volonté de puissance de Giuliani Della Rovere : sa charge de pape lui permet d’imposer ses décisions, de faire advenir ses choix, de modeler la réalité à sa guise, ou peu s’en faut. Le lecteur peut voir ses ambitions prendre de l’ampleur au fur et à mesure qu’il constate que chacune se réalise. Il décide de rendre officielle l’existence de la papesse et tout le monde obéit. Il décide d’affronter le tyran Bentivoglio en duel et il en sort vainqueur. Il décide de mener lui-même son armée pour conquérir Pérouse et il triomphe. Il mutile Gian Paolo Baglioni devant tout le monde, et il est acclamé. Chacune de ses décisions est couronnée de succès. Il en remontre même à Nicolas Machiavel en termes de stratégie politique. Le lecteur sent l’emprise de ce pape le gagner.


Ce deuxième tome confirme que cette saison se différencie de la première. Le lecteur s’est adapté au nouveau dessinateur, et il en apprécie les qualités : consistances des formes, qualité de la reconstitution historique, images mémorables, et prises de vue faisant honneur aux situations. Le scénariste continue à réviser la réalité historique en fonction de ses besoins, pour mettre en scène un homme maniant un pouvoir semblant sans limite, dont il fait usage pour remodeler l’ordre géopolitique. Un monde sous emprise.



mercredi 11 janvier 2023

1525 La guerre des paysans

Omnia sunt communia.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, relatant un épisode historique se déroulant en 1525. Il a été réalisé par Gérard Mordillat pour le scénario, et par Éric Liberge pour les dessins en noir & blanc, avec des nuances de gris, avec une tache de couleur en page 105 et une en page 110, la dernière page du récit. Le tome se termine avec une postface de trois pages, rédigée par Mordillat, à l’attention de Liberge, présentant la nature du récit, ainsi que par une page de chronologie de la guerre des paysans, de 1490 avec la naissance de Thomas Müntzer, à juillet 1525 avec la parution de Missive sur le dur opuscule contre les paysans, de Martin Luther.


Rome, chantier de la basilique Saint Pierre, 1514. Il s’appelle Luca Ponti, mais il est un Médicis comme le saint père Léon X. Sa mère – dont la beauté excite encore la jalousie de toutes les romaines – travaillait comme chambrière au service des Médicis. Il est le fils de Jules de Médicis. Le prince ne pouvait pas le reconnaître, mais il s’est chargé de lui faire donner une éducation chez les dominicains à Santa Sabina où il a appris le latin et le grec, le français et l’allemand. Il a été présenté à maître Raphaël par Margherita Luti, la fille d’un boulanger, sa maîtresse qui est une amie d’enfance de sa mère, et sa voisine dans le Trastevere. Dieu lui a donné un don et il peut presque recopier la nature à s’y tromper, y compris les visages. À quinze ans, il est entré en apprentissage dans son atelier pour y apprendre l’art de peindre. Il y travaille avec maître Raphaël depuis qu’il est le seul architecte à Saint Pierre. Aujourd’hui, avec Enrico Labate et Bernardo Tofoletti, maîtres charpentier et carrier du chantier, ils accompagnent le saint-père pour visiter les travaux de la basilique Saint Pierre que son maître doit reprendre après la mort de Bramante, l’architecte.



Luca Ponti observe les ouvriers au travail sur la fresque, et il écoute Raphaël rendre compte de l’avancement du chantier, au pape. Celui-ci lui demande de finir le chantier avant que le Seigneur ne le rappelle à lui. Raphaël l’informe qu’avant de reprendre la construction, il doit corriger ce qui a été mal fait, ce qui se fissure, ce que Bramante a laissé inachevé. Leur conversation est interrompue par une sœur venue informer le pape que Albert de Bandebourg et le banquier Fugger l’attendent pour l’audience qu’ils ont demandée. Le premier demande l’archevêché de de Mayence, le second se déclare prêt à consentir la somme nécessaire au premier pour acquérir ledit archevêché, car il sait que les indulgences garantiront un remboursement facile. L’accord est conclu. Plus tard, le pape confie une mission à Luca Ponti : suivre Tettzel qui va lever l’indulgence pour faire des rapports sur ce qu’il fait, sur l’argent qu’il ramasse, sur tout. Luca Ponti devient l’envoyé du pape. Il part pour l’Allemagne, malgré les cris et les pleurs de sa mère. Il lui faut près de deux mois pour arriver à Wittenberg, allant de monastère en monastère.


Dans la postface, le scénariste évoque la genèse de ce récit : des lectures, le rêve inaccompli d’un film avec Roberto Rossellini et enfin cette œuvre graphique. C’est la troisième collaboration entre les deux créateurs, après la trilogie de Le Suaire et Notre part des ténèbres. Ils ont appris à travailler ensemble et il ne reste rien de la forme cinématographique : il s’agit bien d’une bande dessinée utilisant les spécificités de cette forme d’expression. Le titre annonce clairement l’enjeu : une reconstitution historique d’une révolution paysanne en 1525. Le récit commence à Rome et passe rapidement en Allemagne, où Martin Luther (1483-1546) joue un rôle de premier plan. En effet, le récit met en scène l’affichage de ses quatre-vingt-quinze thèses le 31 octobre 1517, le temps d’une page, puis la manière dont elles sont reprises par d’autres prêtres allemands, ainsi que les actions de l’Église, ou plutôt du pape et de ses envoyés, pour faire rentrer Luther dans le rang et protéger leurs intérêts financiers. S’il a déjà lu Le suaire, le lecteur connaît déjà clairement la position du scénariste sur l’Église catholique et sa hiérarchie : une véritable haine. Il n’est donc pas surpris par la condamnation des indulgences, ni par l’angle d’attaque sur l’hypocrisie d’une institution dont les responsables se gavent, alors que leurs fidèles se privent pour payer les divers impôts. Il peut même trouver que Mordillat fait presque preuve de retenue.



Les deux auteurs font preuve d’une implication totale pour réaliser une reconstitution historique tangible et plausible. Pour commencer, le scénariste situe les principales figures religieuses : Martin Luther, Thomas Müntzer (1489-1525), Jean Huss, (1372-1415), le pape Léon X (1475-1521), Andreas Rudolf Bodenstein (1486-1541), Philipp Melanchton (1497-1560). Les personnages développent l’avancement du chantier de la basilique Saint Pierre à Rome et son financement, les conditions de vie des paysans, la violence des révoltes, les enjeux d’une traduction de la Bible en langue commune, dire la messe en allemand, l’excommunication de Martin Luther, son mariage, les conditions de travail dans une mine, le nombre de soldats (40.000) face aux paysans (8.000), etc. Le lecteur constate l’habileté élégante avec laquelle le scénariste sait distiller un grand nombre d’informations historiques et religieuses dans les dialogues, et quelques cartouches d’exposition. Il apprécie qu’il sache expliquer les enjeux théologiques dans un langage accessible, sans en sacrifier l’importance, et évitant toute formulation moqueuse, sarcastique ou agressive. Le récit du déroulement des faits historiques parle de lui-même et le scénariste n’a pas besoin d’en rajouter.


Ensuite, l’artiste épate le lecteur du début à la fin par sa capacité à insuffler de la vie dans chaque séquence, même les passages de prêche ou de discussions statiques, avec un soin remarquable dans le détail. L’album s’ouvre avec un dessin en pleine page : une vue de Rome, avec le chantier de la basilique en arrière-plan, et il ne maque aucune maison, aucune façade, aucune toiture. Par la suite, plusieurs scènes se déroulent dans des églises, ou des abbayes, des monastères, dont l’architecture est à chaque fois représentée de manière à bien montrer le style correspondant, qu’il s’agisse des façades de ces monuments, ou des arches, des ogives, des piliers à l’intérieur, attestant du goût de Liberge pour ces monuments. Les cases avec des décors de village, de milieux plus modestes ou pauvres, ou des étendues naturelles offrent à chaque fois une tangibilité assurant une visite de grande qualité au lecteur, une remarquable immersion, passant par une étable, les Enfers, le pied de remparts, l’arrière d’un chariot, une grange avec du foin, le champ de bataille, une presse à imprimer, un bûcher. Le soin apporté aux personnages relève du même niveau : les tenues vestimentaires (robe de bure, habits religieux, vêtements simples de paysans, riches atours des nobles et des hommes d’église de rang élevé), les coiffures (naturelles, ou tonsures), les accessoires que ce soient des outils agricoles, des accessoires du culte, la vaisselle des banquets, etc. À chaque séquence, le dessinateur conçoit un plan de prises de vue spécifique, que ce soit une succession rapide de cases pour un échange énervé ou une joute verbale, ou des plans larges pour rendre compte du nombre de personnes et l’ampleur d’un mouvement.



La coordination entre scénariste et dessinateur apparaît très rapidement : page 9 une demi-page sous forme d’un dessin simple accompagnant un texte sur un parchemin, pages 12 & 13 des dessins de la largeur de la page pour évoquer les tourments en enfer, pages 16, 21 et 24 des dessins sans nuance de gris avec le personnage au centre et des évocations de sa vie autour, pour présenter respectivement la vie de Martin Luther, celle de Thomas Müntzer, Jean de Médicis. Puis les pages 36, 37 et 38 forment une séquence dépourvue de tout texte, de tout mot, attestant de la confiance totale que le scénariste accorde au dessinateur pour raconter l’histoire, et il y en aura d’autres par la suite. Les deux auteurs ont à cœur de présenter une reconstitution dépourvue d’exagérations romantiques, que ce soit côté clergé et noblesse, ou côté paysans et prêtres réformateurs. Le peuple souffre sous le joug des puissants, et lorsqu’ils se révoltent, ils tuent et massacrent. Gérard Mordillat ne fait d’aucun personnage, un héros au cœur pur. Il met en scène une guerre, dans tout ce qu’elle a de brutal, avec ses déchainements de violence meurtrière, ses tueries sur le champ de bataille, et ses mises à mort de boucs émissaires par la foule vengeresse, des boucheries inhumaines.


En fonction de sa familiarité avec cette époque en Allemagne, le lecteur découvre plus ou moins de choses. S’il est familier de l’œuvre récente du scénariste, il constate à nouveau qu’il fait preuve de retenue dans sa présentation des faits. Par exemple, il ne matraque pas l’antisémitisme dont fera montre Martin Luther à la fin de sa vie. Il s’attache à l’évolution des positions et des actes de Thomas Müntzer, par le biais de la vision que Luca Ponti en a. Il parvient avec une élégance remarquable à montrer comment la dénonciation des indulgences induit une remise en cause de l’ordre social établi, comment Martin Luther envisage cette rébellion contre la papauté et son clergé, et comment Thomas Müntzer développe une attitude plus cohérente avec la logique interne des quatre-vingt-quinze thèses. Le scénariste se montre honnête dans sa façon de présenter les faits, ne se limitant pas à une dénonciation pleine de fiel, montrant ce qui aurait pu être, sans rien occulter des réalités mortelles d’une révolution, sans angélisme quant aux conséquences pour les paysans qui ont suivi Thomas Müntzer dans cette guerre.


S’il a lu Le suaire des mêmes auteurs, le lecteur peut craindre que la présentation des faits ne tourne à la diatribe par moments. Dès les premières pages, il se retrouve subjugué par la qualité de la narration visuelle, sa générosité et sa consistance, appréciant son naturel grâce à une vraie collaboration entre scénariste et dessinateur. Au fil des pages, il constate que le scénariste a conçu une structure qui fait la part belle aux personnages et à leurs émotions, leur engagement, à la présentation organique des informations nécessaires à la compréhension et à l’établissement des enjeux, pour un tableau saisissant et nuancé des paramètres politiques et religieux de la société de l’époque en Allemagne. À plusieurs reprises, le lecteur est frappé par le parallèle qui s’établit de lui-même entre cette situation et l’époque contemporaine. Page 82, un paysan résume la situation : tout augmente, les dîmes, les redevances, les impôts pèsent de façon insupportable sur nous tous. Le lecteur se prend à rêver d’une bande dessinée de même qualité sur le mouvement de Niveleurs (Levellers) pendant la guerre civile anglaise (1642-1651) demandant des réformes constitutionnelles et une égalité des droits devant la loi.



lundi 2 janvier 2023

Clément V : Le Sacrifice des Templiers

La torture ne sert pas la vérité.


Ce tome contient une biographie partielle du pape Clément V qui se suffit à elle-même et ne nécessite pas de connaissances préalables. Il a été écrit par France Richemond, médiéviste, dessiné et encré par Germano Giorgini, et mis en couleurs par Florence Fantini. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée, et la première édition date de 2021. La scénariste a également écrit un autre tome de cette collection consacrée aux papes : Léon le Grand: Défier Attila (2019), dessiné par Stefano Carloni. Le tome se termine avec un dossier documentaire de huit pages, réalisé par Bernard Lecomte, composé des parties suivantes : Clément V premier pape d’Avignon, Un Bordelais nommé Bertrand de Got, Les 17 papes français, Philippe IV le Bel plus puissant que le pape ?, Qui étaient les templiers ?, Les routes des trois grandes croisades, Les moines soldats iront-ils en enfer ?, La croix rouge, La fin des templiers, Un procès scandaleux, Jacques de Morlaix trahi par le pape, Le pape Formose, Le vin des papes, Les rois maudits, un lexique.


Lyon, basilique Saint-Just. Le 14 novembre de l’an de grâce 1305. Couronnement de Bertrand de Got. Qui devient le pape Clément V. Il reçoit la tiare à la double couronne. Couronne du royaume terrestre. Couronne du royaume spirituel. Il devient ainsi le père de tous, princes et roi, le recteur de la Terre, le vicaire du seigneur Jésus-Christ. Alors que la procession du nouveau pape monté sur sa mule pontificale avance dans les rues de la ville, un mur sur lequel étaient montés des spectateurs s’écroule. Plusieurs jours ont passé. Le duc de Bretagne est mort. Gaillard de Got agonise. Onze décès jettent un voile de ténèbres sur le couronnement du pape. Le roi Philippe le Bel vient le trouver : il a besoin de lui. Les rapports restent tendus avec l’Angleterre malgré les traités. Le roi veut donner sa fille Isabelle, au prince héritier et il lui faut une dispense. Le pape la lui accorde bien volontiers.



Le roi Philippe le Bel continue : La perte du royaume chrétien d’Orient est terrible. Son grand-père Saint Louis s’est sacrifié pour le créer. Aujourd’hui son œuvre est anéantie ! Cette nouvelle croisade doit les implanter définitivement. Quelques croisés désordonnés ne suffisent pas. Il faut une armée de métier. Or les templiers ont failli. Leur stupide rivalité avec les hospitaliers a tout gâché. Ils ont oublié quel est l’ennemi. Le pape répond que certes, mais ils ont défendu leur dernier bastion Saint-Jean-d’Acre jusqu’à la mort. Le roi insiste : Élire l’orgueilleux Jacques de Molay à la tête du Temple fut une erreur. Il se perd dans un jeu de puissance. Le pape reconnaît que ce choix fut maladroit car Molay est si rigide. Il refuse la fusion avec les Hospitaliers. Il faut pourtant bien réformer le Temple puisqu’il n’y a plus de pèlerins à protéger. Ils ne peuvent être juste des banquiers. Le roi intime au pape de faire cesser ce scandale qui souille l’Église. Il doit imposer la fusion ou les supprimer et créer un nouvel ordre.


Ce tome permet à la scénariste de revenir sur la disparition de l’ordre des Templiers, événement auquel elle faisait déjà référence dans Les Reines de sang - Jeanne, la Mâle Reine T01 (2018) avec Michel Suro. Le titre annonce que l’ouvrage s’attache principalement à la vie du pape Clément V, et également à la fin de l’ordre des Templiers. Le choix de la scénariste est de se focaliser sur la vie de Bertrand de Got (1264-1314) uniquement pendant la période où il fut pape. Le récit commence donc avec son sacre en 1305 et il se termine avec son décès. La première séquence s’accompagne d’un moment spectaculaire, propice à capter l’attention du lecteur : le mur qui s’écroule et les badauds pris en dessous. Puis vient la biographie en elle-même qui parvient à mêler les tracas personnels de Bertrand de Got, en particulier ses problèmes de santé, ses difficiles décisions politiques pour essayer de résister à Philippe le Bel, et à maintenir l’autorité du pape sur l’Église, l’itinérance de sa curie, les événements historiques majeurs en France et en Italie, les attaques de Philippe le Bel contre les Templiers pour asservir leur ordre. France Richemond impressionne le lecteur par la dextérité avec laquelle elle parvient à gérer le volume d’informations nécessaires pour établir les enjeux et rendre compte des défis à l’échelle de l’Église, par le biais de dialogues plausibles, ce qui lui permet de limiter la taille des cartouches de texte, évitant ainsi l’effet exposé massif et indigeste.



La fluidité de l’exposé des informations revêt un tel naturel que le lecteur peut ne pas se rendre compte de la densité de la reconstitution. Si cet aspect l’intéresse, il consulte le lexique en fin d’ouvrage et se rappelle qu’effectivement les personnages représentés dans la bande dessinée ont évoqué Albert Ier de Hasbourg, Arnaud de Pellegrue, Boniface VIII, Célestin V, Charles d’Anjou, Charles II d’Anjou, Charles de Valois, Guillaume de Beaujeu, Guillaume de Nogaret, Henri VII de Luxembourg, Hugues de Payns, Jacques de Molay, Robert d’Anjou, Geoffroy de Charnay, etc. Le lexique continue avec la liste des lieux traversés ou évoqués, au nombre d’une dizaine, avec par exemple Anagni (ville d’Italie où le pape Boniface VIII s’est fait arrêter en 1303 par l’envoyé de Philippe le Bel) ou Ferrare (puissante seigneurie italienne dans le delta du Pô). Vient ensuite une vingtaine de termes relatifs à la religion, dont concile cadavérique, gibelins, relaps. Ces trois registres de vocabulaires transcrivent bien les différentes dimensions du récit : politique et historique, française et italienne, histoire de l’Église et de son dogme. La scénariste sait transcrire toutes ces dimensions, sans faire de prosélytisme ou du dénigrement systématique, sans occulter le religieux.


Par la force des choses, un récit historique de cette nature impose une narration visuelle descriptive pour une reconstitution historique rigoureuse et documenté. Le dessinateur impressionne également par sa capacité à remplir cet objectif : représenter les tenues d’époque et les costumes liés aux fonctions au sein de l’Église, montrer les cathédrales avec fidélité, ainsi que les rue des villes, les environnements particuliers comme des cellules ou la muraille d’un fort. Il représente les arrière-plans dans plus de 80% des cases, même celles avec des gros plans sur les personnages : le lecteur peut donc se projeter dans chaque et il ne ressent pas de solution de continuité qui serait provoquée par l’absence de décors plusieurs cases d’affilée. La séquence d’ouverture lui permet de mettre à profit la dimension spectaculaire de la cérémonie, puis du mur qui s’écroule. Le lecteur constate que la scénariste a fait l’effort de penser en termes visuels chaque fois que la séquence s’y prête : un affrontement entre Templiers et infidèles à Saint-Jean-d’Acre, le déplacement de la curie itinérante du pape, l’entrée en ville du roi et de ses soldats, l’arrivée à Avignon, celle au petit prieuré de Groseau, l’attaque des remparts de Ferrare par l’armée d’Arnaud de Pellegrue, les Templiers mis au bûcher à l’orée du bois de Vincennes, le banquet de clôture du concile, l’exécution de Jacques de Molay. De la même manière, il est visible que le dessinateur a conçu des plans de prise de vue spécifique pour chaque discussion, évitant l’alternance mécanique de champ / contrechamp, montrant ce que font les personnages pendant les échanges, où il se trouvent. L’investissement de l’artiste sur la mise en scène participe de manière significative à la fluidité globale de la narration, à se tenir à l’écart de tout impression de texte copieux limitant les cases à de simples illustrations.



Le lecteur se retrouve vite transporté auprès du pape Clément V. Il sait bien qu’il ne s’agit pas d’un reportage pris sur le vif, qu’il n’existe pas d’archives visuelles ou audio permettant d’avoir la certitude que les événements se sont bien déroulés de cette manière, que les personnages ont prononcé ces paroles ou ont pris ces positions. Les auteurs savent rendre plausibles ce qu’ils racontent, le lecteur étant d’autant plus convaincu par la solidité des références, par la densité d’informations. Il éprouve la sensation que cette reconstitution lui montre pour partie la vérité. Il voit bien que les auteurs se tiennent à l’écart d’une représentation manichéenne ou simpliste : le pape n’est pas un héros ayant permis d’éviter le pire face à un roi omnipotent, ni un lâche ayant abdiqué toute responsabilité et se pliant aux diktats de Philippe le Bel. La réalité décrite s’avère complexe. Les personnages agissent conformément à la structure sociale de l’époque, à l’existence d’une religion d’état, aux jeux des alliances politiques et des guerres. La narration n’essaye pas d’intégrer tous les événements, de gaver le lecteur de passages encyclopédiques : elle s’appuie plutôt sur des événements montrés, et d’autres évoqués, laissant le lecteur libre d’aller se renseigner plus longuement s’il le souhaite. Le dossier documentaire en fin d’ouvrage apporte des informations complémentaires, ou présente certaines sous une autre facette que la bande dessinée, s’avérant très intéressant.


La reconstitution historique est un genre à part entière, particulièrement exigeant en termes de recherches, de compréhension du contexte de l’époque, et assez difficiles à restituer de manière agréable sous forme de bande dessinée. Le lecteur fait le constat par lui-même de la rigueur et de l’investissement des auteurs dans leur ouvrage, ainsi que de leur coordination et de leur complémentarité pour réaliser une narration agréable à la lecture, sans rien sacrifier à l’ambition de cette reconstitution. L’ouvrage donne envie de découvrir cette époque, les actions de ce pape, et une fois terminé, le lecteur en ressort avec l’envie d’en apprendre plus. Une belle réussite.



mercredi 23 novembre 2022

Léon le Grand: Défier Attila

Vous êtes étranges, vous les chrétiens. Vous adorez des perdants qui ont été mis à mort.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s’agit d’une reconstitution de la vie de Léon Ier le grand de l’an 452 à l’an 455. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par France Richemond, médiéviste, pour le scénario, Stefano Carloni pour les dessins, et Luca Merli pour la couleur. Il comporte quarante-six planches de bande dessinée. En fin d’ouvrage, se trouve un dossier écrit par Bernard Lecomte, développant le contexte historique dans lequel a vécu le quarante-cinquième pape : Le déclin de l’Empire romain, Un pouvoir impérial en déconfiture, La primauté de Rome, Que sait-on de Léon ?, Léon triomphe à Chalcédoine, La lutte contre les hérésies, Le face-à-face avec Attila, Après Attila, Genséric, Ce qui reste de Léon.


À Milan, des barbares à cheval, poursuivent des citoyens et les exterminent avec leur épée : c’est un massacre ! Quelques temps auparavant, à Ravenne, dans le palais de l’empereur d’Occident, Valentinien III reçoit le vénérable Léon, évêque de Rome. Avant que l’hôte ne soit autorisé à entrer, la discussion s’engage entre l’empereur, son épouse Licinia Eudoxia et Honoria la sœur de Valentinien. Son épouse lui reproche de ne pas s’intéresser à la religion, de ne pas avoir l’envergure de son cher père, l’empereur d’Orient qui a tant lutté pour la Foi, que son manque d’ambition a pour conséquence que l’empire restera éternellement divisé entre l’Orient et l’Occident. Il rétorque qu’il n’a peut-être pas d’envergure, mais qu’il est vivant, alors que son père Théodose vient de se tuer bêtement, d’une chute de cheval. Elle réagit : il aurait pu en profiter pour réclamer l’empire d’Orient puisqu’elle est la seule héritière, au lieu de laisser sa tante Pulchérie se saisir de la pourpre avec Marcien, son époux fantoche. Il décide de faire entrer le pape Léon premier.



Le pape l’informe que c’est un jour heureux : le concile de Chalcédoine que la défunte impératrice Galla Placidia souhaitait tant a rétabli la pureté de la Foi. Licinia en rajoute : la mère de l’empereur savait, elle, que le destin de l’empire est lié à celui de l’Église. Léon premier synthétise les faits : une grave hérésie est venue du moine Eutychès, supérieur d’un puissant monastère de Constantinople. Sa réputation de sainteté et d’ascèse rayonnait dans tout l’Orient, pourtant il s’acharnait dans l’erreur monophysite. Eutychès refusait de croire que le Seigneur Jésus ait une âme humaine. Il la jugeait incompatible avec sa divinité. Honoria rappelle que l’empereur Théodose avait tout fait pour protéger ce moine. Jusqu’à convoquer un concile dans le seul but de faire lever l’excommunication lancée contre lui. Concile où l’on refusa la parole aux légats du vénérable pape Léon, et où Flavien, le patriarche de Constantinople, fut arrêté violemment en pleine séance. Les rappels théologiques continuent ainsi jusqu’à l’irruption d’un soldat qui les informe qu’Attila et ses Huns sont en train de massacrer les romains dans la cité de Milan.


Un défi ambitieux : une reconstitution historique, devant en plus évoquer la Foi catholique puisqu’il s’agit d’un pape. Le lecteur habitué des bandes dessinées à caractère historique s’est déjà forgé son horizon d’attente : des dessins descriptifs, avec beaucoup de dialogues ou d’exposition à rendre vivants, quelques exagérations romanesques dans les prises de vue, une nécessité contraignante pour la scénariste d’exposer de nombreux éléments historiques dans une pagination restreinte, également par le biais de cartouches. La première séquence comporte deux pages consacrées au massacre des habitants de Milan par les Huns. La prise de vue est dynamique, avec des angles et des cadrages accentuant l’impression de mouvement par des plongées et des contreplongées, de la violence. Il n’y a que quatre phylactères très courts pour laisser la place à l’action visuelle. La seconde séquence se déroule sur six pages, des discussions en deux parties, d’abord entre l’empereur, sa sœur et son épouse, puis avec l’interlocuteur supplémentaire qu’est le pape Léon. L’artiste met en œuvre un réel savoir-faire, avec une forte implication pour que la prise de vue ne se limite pas à une simple alternance de champ et contrechamp. Il ne lésine ni sur la représentation des arrière-plans, ni sur les angles de vue travaillés, avec par exemple une vue de dessus de la salle du trône pour établir la configuration de la pièce. La scénariste entremêle les informations avec l’état d’esprit des personnages, faisant ainsi passer leurs émotions. La narration s’avère vivante, retenant l’attention du lecteur.



Au vu du titre et du sujet, cette bande dessinée attire le lecteur qui y vient en toute connaissance de cause : un récit historique sur un moment précis de la vie du quarante-cinquième pape, dans un contexte bien défini. Pour autant, les auteurs doivent s’adresser aussi bien au néophyte qu’à celui qui dispose déjà de quelques notions. Pour être crédible, le dessinateur doit être en mesure de proposer des visuels plausibles, et de nature descriptive, ce qui induit un bon niveau de recherches de références historiques, ainsi qu’un degré de détails suffisant, sans devenir trop pesant. S’il a déjà lu d’autres bandes dessinées historiques, le lecteur se retrouve très favorablement impressionné par l’investissement de Stefano Carloni pour donner à voir cette époque. Le lecteur prend le temps de savourer les différents lieux et leurs aménagements : la salle du trône de Valentinien III avec son dallage, ses colonnes, son plafond, le camp des huns et leurs tentes, celle d’Attila où il reçoit le pape, les meubles, les tapis, les plats et les mets servis, l’extérieur du palais impérial à Rome, sa piscine pour les bains, le port de Rome alors qu’arrivent les navires de la flotte de Genséric, roi des Vandales et des Alains, la grande place de Rome, l’étude dans laquelle Léon dicte ses missives et rédige ses sermons, etc. Le dessinateur ne se contente pas de représenter le décor dans la première case de chaque séquence, puis de laisser les fonds vides au bon soin du coloriste : il les représente dans presque toutes les cases, ce qui permet au lecteur de se projeter dans chaque lieu, d’avoir à l’esprit où se déroule chaque scène, de découvrir d’autres aspects du lieu dans les cases suivantes en fonction des mouvements de caméra.


D’une manière tout aussi solide et documentée, la scénariste dose habilement les informations historiques et leur exposé, avec des moments faisant ressortir la personnalité ou l’émotion des personnages. Le lecteur n’éprouve jamais la sensation de se perdre en route, ou de passer à côté des enjeux. La scène d’ouverture établit visuellement qu’il s’agit d’éviter que Rome et ses habitants ne subissent le même sort que Milan et les milanais. Les personnages historiques bénéficient d’une présentation savamment dosée pour être définis, sans jamais avoir l’impression de lire une fiche dans une encyclopédie. Le lecteur fait ainsi connaissance avec Valentinien, son épouse Licinia Eudoxia, sa sœur Honoria, le pape Léon, Flavius Aetius, Attila, le sénateur Flavius Bassus Hercolanus, Dame Lucina et son époux, etc. Dans le même temps, il prend note de ceux qui sont évoqués lors de conversation : Priscillien (340-385), Marcien (392-457), Pélage (v. 350 - v. 420), etc. Leur mention se fait avec ce qu’il faut d’informations pour qu’il ne s’agisse pas d’une liste désincarnée, sans devenir trop pesant. Lorsque se produit le face-à-face promis par le titre, le lecteur situe aussi bien Attila en tant que chef de la horde des Huns, et les enjeux pour lui, que le pape Léon, d’où il vient et sa foi. L’entretien s’avère passionnant, sans que les auteurs n’aient besoin de recourir à une dramatisation artificielle ou appuyée.



L’évocation d’un moment de la vie d’un pape ne s’arrête pas à une reconstitution historique de nature politique : le lecteur attend également que soit évoqué l’Église et la Foi. La scénariste n’occulte pas cette dimension, sans faire ni œuvre de prosélytisme, ni se montrer moqueuse. Elle établit l’Église comme une force politique indissoluble de l’unité de l’empire. Elle ne se limite pas à ça : elle intègre le fait que le pape est le chef de l’Église et le montre à l’œuvre. Il ne s’agit pas de le montrer accomplissant les rituels catholiques : elle met en scène son apport décisif à l’unité de l’Église en luttant contre les hérésies. À nouveau, pas besoin d’être versé dans l’histoire du dogme catholique pour comprendre les enjeux. La narration comporte les éléments nécessaires à la compréhension d’hérésies comme le monophysisme, le pélagianisme ou le manichéisme. Libre au lecteur de continuer en allant chercher de plus amples informations dans une encyclopédie. Après avoir parcouru le dossier en fin d’ouvrage, il prend mieux la mesure de la qualité d’écriture et de narration de la bande dessinée : ce texte vient étoffer ce qui est exposé dans la bande dessinée, attestant qu’elle contient bien tous les éléments essentiels.


Parfois, un lecteur doute que les auteurs parviennent à tenir leurs promesses, tellement le projet est ambitieux. Ici, il vient pour découvrir qui fut le pape Léon premier, pourquoi il a laissé une trace dans l’Histoire, et dans quelles circonstances il s’est retrouvé face à Attila, sans forcément nourrir un goût prononcé pour la religion. Il reconnait bien les spécificités propres à la majeure partie des bandes dessinées historiques : dessins descriptifs pour donner de la consistance à la reconstitution, et volume d’informations important. Il se rend vite compte que dessinateur et scénariste se montrent très compétents et investis pour réaliser des planches sans dramatisation artificielle ou arrière-plans sporadiques, avec un dosage de l’information remarquable. Les personnages historiques sont animés par des motivations et des émotions réelles, tout en restant cohérents avec la vérité historique. Le rôle de l’Église est au cœur du récit, ainsi que l’importance du pape, sans prosélytisme, tout en établissant les enjeux tant politiques que théologiques de l’institution. Remarquable.