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mercredi 16 septembre 2026

Les chevaliers d'Héliopolis T04 Citrinitas, l'œuvre au jaune

Ni un homme, ni une femme, juste un fou de plus parmi les fous…


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 03: Rubedo, l'Œuvre au rouge (2019) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-trois planches de bande dessinée.


À Londres en 1888, dans un pub au sein d’un quartier populaire, une prostituée dit à ses amis qu’elle paye sa tournée, car cette nuit est sa nuit, elle va revenir dans une heure, un client généreux l’attend. Une autre professionnelle lui recommande d’être prudente, et de ne pas y aller seule, un autre lui dit qu’elle pourrait demander à Chulo de l’accompagner, une dernière ajoute que son client, c’est peut-être l’éventreur. Elle répond qu’il n’y a pas à s’inquiéter, son client est une cliente. Elle sort du Red Owl et se rend à son rendez-vous. Dans une zone déserte, elle retrouve une jeune femme masquée et l’enlace. La cliente sort discrètement un scalpel et lui tranche la gorge d’un geste vif et précis. Puis elle l’éventre et récupère une partie de ses viscères. Le lendemain, les crieurs de journaux annonce : Jack l’Éventreur a assassiné une autre prostituée ! Comme d’habitude, il lui a arraché les ovaires !!



Ailleurs, dans la chaîne de montagnes des Pyrénées espagnoles, où se trouve la nouvelle Héliopolis, Fulcanelli présente une petite fiole métallique à Asiamar en lui commentant : L’huile pure réalisée à partir de la couronne de Marie-Josèphe est enfin prête, ces trente gouttes sont un élixir de longue vie. Chaque goutte, c’est mille années de vie. Mais il ne peut en boire qu’une à la fois. S’il en avale plus d’une, son corps explosera. Fulcanelli lui demande s’il veut mettre sa vie en jeu. Asiamar répond que bien sûr qu’il veut, il a cent-dix ans et plus grand-chose à perdre. C’est au tour de Tadeo de s’adresser à lui : Au sommet de la montagne sacrée, Asiamar boira l’élixir alchimique. XVII répond qu’il craint ne plus avoir la force de l’escalader. Son interlocuteur le rassure : il n’a plus à prouver sa force, c’est Beto qui va le hisser jusqu’en haut. Il a déjà accompagné certains d’entre eux. Il lui dira comment accomplir le rituel de Citrinitas, l’œuvre au jaune. Le grand gorille doté de conscience s’élance avec Asiamar accroché à son dos, et il atteint rapidement le sommet. Il installe le jeune chevalier au centre d’un tracé labyrinthique en forme de cercle, en lui répétant que s’il veut vivre ses premières mille années, il doit accomplir le rituel Citrinas. Il énonce les consignes : Mettre une seule goutte sur sa langue, sans l’avaler. S’il avale la goutte avant, son corps se désintègrera… Il sera seul pour lutter contre lui-même. À son soleil intérieur, il lui faut ajouter la puissance du soleil extérieur, et pour cela, vaincre son ouragan ardent, et s’immerger en lui. Il arrivera en son centre et là, il passera vingt-deux jours à absorber cette inimaginable chaleur. S’il résiste à tout cela, alors seulement, il pourra avaler la goutte sacrée… et son corps flétri rajeunira. Le corps astral d’Asiamar se trouve attiré par une énorme boule de feu.


Dernier tome de cette tétralogie, l’horizon d’attente du lecteur comprend une résolution de l’intrigue principale en bonne et due forme, et de préférence l’aboutissement également des intrigues secondaires. En effet, le récit aboutit à une résolution claire, d’une certaine envergure, ouvrant vers un futur à construire, les chevaliers d’Héliopolis pouvant potentiellement apporter leur pierre à l’édifice, voire conduire l’humanité sur le chemin de la progression spirituelle collective et personnelle, en l’accompagnant dans un processus de transformation alchimique, en passant par les quatre étapes Nigredo, Albedo, Rubedo et Citrinitas, dans cet ordre un peu anticonformiste. Le dessinateur et le coloriste continuent à faire des merveilles, un enchantement visuel, avec le souffle du grand spectacle et de l’élan romantique de la jeunesse. Toujours très en verve, le scénariste continue d’introduire de nouveaux éléments, pas forcément attendus, comme le célèbre tueur en série œuvrant à Londres en 1888, ou en revenant dans le passé alors qu’un chevalier d’Héliopolis rencontre Louis XV (1710-1774), puis la reine de France Marie-Caroline-Sophie-Félicité Leszczynska (1703-1768). En cohérence avec les tomes précédents, il s’empare de l’Histoire pour mieux la plier aux besoins de son scénario, avec entrain et sans remords, que ce soient les détails des mutilations monstrueuses perpétrées par Jack l’éventreur, ou la descendance de la reine de France.



De manière tout aussi cohérente, le dessinateur poursuit dans sa veine réaliste et détaillée, descriptive avec de belles ambiances lumineuses. Cela commence par des tons entre ocre et sépia pour le pub, puis des très belles nuances de bleus dans le terrain de vague de nuit. Le haut de la page suivante met en avant la grisaille londonienne rendue encore plus cafardeuse par l’annonce d’une nouvelle victime de l’éventreur, et sans transition, sur la même page, c’est l’air pur d’une chaîne montagneuse avec des nuages cotonneux, avant de basculer vers un ciel plus brun au sommet de la montagne, permettant de glisser naturellement vers les oranges bruns du soleil et le bleu plus pâle et plus froid du corps astral. En fonction de ses goût personnels, le lecteur se sentira plus touché par le bleu gris de la première rencontre, également nocturne, entre Asiamar et Vénus, la nuée de corbeaux dont le corps noir est enveloppé de flammes, les teintes verdâtres de l’asile de Bedlam, des verts plus sombres pour le laboratoire industriel de Vénus, ou encore la teinte mordorée quand… Oups ! Non, pas un tel divulgâcheur… À nouveau, le dessinateur se donne sans retenue pour donner à voir toutes les péripéties du récit, des éléments quasi gore (le coup de scalpel tranchant net le cou et la jugulaire, les mains de l’éventreur fouaillant l’abdomen ouvert de sa victime pour en extraire…), le combat acrobatique entre Asiamar et Vénus dans des échafaudages, une scène incroyable où les mains de Vénus façonnent un matériau primordial pour en faire une silhouette féminine, un acte de création déconcertant, ou encore cette scène finale dans cette teinte mordorée où… Oups ! À nouveau un faux pas qui se serait avéré un commentaire trop révélateur…


Quel que soit son degré de surprise à découvrir que le récit se nourrisse de la légende de Jack l’Éventreur, le lecteur se trouve à nouveau projeté dans ce monde, dans ces lieux si concrets, si palpables. Il prend le temps d’observer la table grossière en bois du pub, les deux bougies posées sur de simples coupelles, le sol en pierre, les carreaux de verre épais et ne laissant passer qu’une partie de la lumière, le tonneau près du comptoir, etc. À nouveau, en fonction de ses préférences, il va prendre son temps pour plus détailler la tenue de Jack l’Éventreur, la texture de la roche dans les Pyrénées espagnoles, le bouillonnement de l’énergie du soleil, les mouvements de la fourrure de gorille de Beto, la minutie du détail des éléments de Tower Bridge en construction, la beauté du jardin devant le petit Trianon, les câbles et les tuyauteries des éprouvettes de gestation à taille humaine, les débris de Londres sous les bombes en 1941, ou la forme du vaisseau spatial (Oups ! le morceau est lâché…). Le bédéaste fait preuve d’un investissement de chaque séquence, chaque planche, concevant une prise de vues et un découpage spécifique à chaque action ou chaque discussion, afin de mette aussi bien en valeur l’enchaînement logique des mouvements lors d’un affrontement physique, que les gestes machinaux lors d’une conversation et ceux plus révélateurs.



Donc, le scénariste pilote son intrigue de manière à arriver à une résolution apportant la satisfaction de l’aboutissement. Mais quand même… En cours de route, le lecteur en vient à ressentir des émotions contradictoires. Avec un peu de recul, phagocyter les crimes de Jack l’Éventreur s’avère totalement en phase avec le reste de la série, qui a déjà intégré des éléments comme la couronne de Marie-Josèphe, la main de Napoléon Bonaparte sous son gilet, ou encore la retraite de Russie, un tigre, la guillotine, etc. Toutefois à une deux reprises, il se dit que le ton de la narration dépare du tout. Il y a la révélation énorme sur la véritable nature de Fuxi qui pousse le bouchon vraiment très loin, qui constitue une sorte d’accélération de l’intrigue jusqu’à des ellipses monumentales et des cases qui donnent la sensation d’une présentation condensée qui aurait dû faire l’objet de plusieurs pages. Même sensation de déphasage avec la révélation de ce que les Chevaliers d’Héliopolis ont fait subir à Vénus Blavatsky (un hommage à Helena Blavastki, 1831-1891, une occultiste, cofondatrice de la Société théosophique et théoricienne de la théosophie) : une abjection peut-être pire qu’un viol. Dans le fil du récit, cet aveu ne passe pas : trop sadique, trop en décalage avec le reste… Même un lecteur indulgent éprouve des difficultés à accepter que cet acte ignominieux soit raccord avec la politique pratiquée sur Sirius. C’est comme si la série avait été raccourcie d’un tome ou deux et que le scénariste avait dû condenser son intrigue au point qu’elle en perde sa cohérence faute de pouvoir étoffer certains choix. De fait, cette narration accélérée a pour effet de cantonner les femmes à un rôle purement décoratif, et de faire-valoir pour les chevaliers d’Héliopolis. Un comble quand dans le tome précédent, le caractère hermaphrodite d’Asiamar semblait constituer l’évolution logique du processus de transformation alchimique. Et d’ailleurs où est passé Napoléon Bonaparte ?


Un dernier tome à la narration visuelle toujours aussi solide et enchanteresse, substantielle, inventive et pleine d’entrain. Une intrigue qui continue de se nourrir d’éléments historiques arrangés à la sauce du scénariste. Traditionnellement la troisième phase du Grand Œuvre alchimique que le scénariste a ici placée en dernier : la transmutation solaire et de l'épuration, affiner et de recombiner les éléments épurés… Alors qu’il s’était tenu à l’écart de ses excès sadiques habituels, le scénariste en met en scène un (les éventrations et mutilations) et en évoque un second ignoble, tout en surenchérissant dans les rebondissements improbables. Pour conclure sur la formation d’une équipe de surhumains (presque une équipé de superhéros… dont les aventures ne seront jamais contées. Le lecteur en ressort avec le sourire aux lèvres devant une telle accumulation virant au kitsch, et le regret que cette conclusion détonne par rapport aux trois précédents tomes.



mercredi 2 septembre 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T03 Rubedo, l'œuvre au rouge

Les mots ne sont pas ce qu’ils décrivent. Les faits sont les faits.


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 02: Albedo, L'Œuvre au blanc (2018) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Au château de Saint-Cloud, Napoléon se réveille dans son lit en hurlant. Joséphine Beauharnais se trouve sortie de son sommeil et fait remarquer que ça fait un mois qu’il se réveille toutes les nuits en sursaut. Elle estime qu’il devrait consulter un médecin. Il élude la question : Juste un cauchemar. Elle le reprend : un cauchemar qui l’empêche de la satisfaire, depuis qu’il s’est couronné empereur, il se comporte avec elle comme un impuissant, pas comme l’amant dont elle a besoin. Il lui répond sèchement, l’enjoignant à arrêter de se plaindre, car tout Paris goberge de ses incartades avec ses jeunes officiers. La discussion s’envenime, lui espérant que l’un de ces opportunistes saura l’engrosser car c’est le rôle de l’épouse de lui donner un fils pour créer une dynastie. Elle lui répond qu’elle tombe de sommeil. L’empereur décide de sortir.



Napoléon Bonaparte enjambe le bord de la fenêtre et saute vers une voiture à cheval qui l’attend. Le sergent Lemorpion l’attend en uniforme, tenant les rênes. L’empereur le traite de crétin : Était-ce trop pour sa cervelle de crapaud que de lui demander de s’habiller aussi en civil ? Le soldat se rattrape en l’informant qu’il a accompli sa mission : Madame Coquelicot a reçu le sac de pièces d’or que Bonaparte lui a envoyé, elle attend le cœur grand ouvert. L’empereur fixe un loup sur son visage et répond que le cocher aura sa récompense de cent bouteilles de vin. Arrivé à destination, il descend de la voiture, et pénètre dans la maison close, vide de tout autre client, et est accueilli par la Madame qui lui confirme que vingt filles l’attendent comme convenu. Il les essaye une par une dans la chambre mise à sa disposition, à raison d’une minute chacune. Autant d’échecs : il cherche un baiser avec une âme. Il repart en claquant la porte et rejoint la voiture. Il fait quelques confidences à Lemorpion : Pour trouver ce qu’il cherche, il faudrait qu’il embrasse son propre cerveau, personne ne comprendra jamais. Son cœur vit dans un autre monde, les baisers de toutes les femmes sont vides. La seule qui puisse le satisfaire est une véritable reine, elle a engagé la bataille contre lui. Il continue : Les batailles contre les femmes sont les seules qui se gagnent en fuyant, il oubliera cette reine en combattant le monde entier… Sur une montagne dans le Nord de l’Espagne, Asiamar est en train de méditer au sommet d’un piton rocheux, assis dans la position du lotus. Sa concentration est rompue par l’arrivée de maître Tadeo chevauchant un condor géant. Celui-ci lui crie qu’en se cachant ainsi pour trouver une réponse à son problème, Asiamar gâche les trente mille années qu’il pourrait vivre. XVII lui dit que sa réponse pourrait être de se jeter dans le vide…


La séquence d’ouverture vient confirmer que le véritable antagoniste du récit n’est autre que… Napoléon Bonaparte. Belle ambition pour le scénariste, d’autres auteurs s’y sont essayé, s’inclinant en cours d’intrigue devant l’ampleur insurpassable de son destin, par exemple Jean Dufaux dans Double Masque, six tomes de 2006 à 2013, avec Martin Jamar. Ici, les auteurs parviennent à s’accommoder de ce destin écrasant… en faisant encore plus fort. Ils le présentent comme un homme assez jeune, svelte, avec la main sous le gilet (l’explication a été établie dans le tome précédent), avec un visage assez dur. Ils s’amusent à le montrer comme un individu athlétique, capable de sauter de la fenêtre d’un premier étage, un homme tragique s’exprimant à haute voix sur une terrasse de Notre-Dame, charismatique, limite gourou pour haranguer ses soldats et leur faire supporter la faim et le froid. Le lecteur comprend vite qu’il lit une fable plutôt qu’une reconstitution historique. Le grand homme a succombé aux charmes d’une belle inconnue, et faute de pouvoir en faire sa reine (le terme qu’il utilise, car il y a déjà une impératrice), il décide de conquérir le monde pour évacuer sa frustration (chacun sa méthode). Le lecteur prend grand plaisir à le voir se battre en duel à l’épée contre XVII, ou encore à assister à sa mise en bière à Sainte-Hélène dans des circonstances aménagées par rapport à la réalité historique. La soudaineté de l’arrivée du Général Hiver donne lieu à une splendide double page, trois cases de la hauteur de la page par planche, une vue de l’esprit aussi amusante que fatale.



Dès la première séquence, le lecteur ressent la confiance que le scénariste porte à l’artiste : il se repose sur lui pour faire souffler un vent d’aventures, avec des touches de dramatisation, et d’autres de farce (le scénariste affuble un personnage du patronyme de Lemorpion). Le lecteur prend un plaisir simple au premier degré de la silhouette de Bonaparte bondissant vers le sol, du même ajustant son loup sur son visage, de la petite silhouette solitaire de XVII en train de méditer au sommet d’un piton rocheux, des grands arabesques dessinées par une chaîne métallique maniée par un chevalier, du combat à mains nues contre un tigre dans une arène, d’un second vol à dos d’un condor géant au-dessus Paris, du zeppelin steampunk dans un ciel d’orage, de l’improbable berceau formé par les racines d’un arbre majestueux, etc. Les auteurs ont le sens du spectacle. L’artiste sait intensifier la tension d’une scène par sa mise en couleur : les flammes rouge orangé lors de l’accouplement du roi rouge et de la reine blanche, l’aura bleutée du corps astral de XVII, la luminosité gris-bleu de la nuit depuis la terrasse de Notre-Dame, le retour du rouge orangé pour les incendies de Moscou, les nuances de vert entre sauge et épinard baignant la crypte alchimique, etc. Il y a également ces pages muettes splendides : Asiamar méditant devant le paysage des sommets d’une chaîne de montagne, avec une couche nuageuse en contrebas, ces six cases verticales réparties sur deux planches en vis-à-vis où frappe le Général Hiver faisant des morts par centaines dans les rangs de l’armée napoléonienne, ou encore Beto ouvrant les portes de la crypte pour aller réveiller XVII.


La narration visuelle inscrit ainsi le récit dans l’aventure spectaculaire et fantastique tout en soignant la reconstitution historique. Si le cœur lui en dit, le lecteur sent son regard s’attarder sur de nombreux détails : la façade du château de Saint-Cloud, l’uniforme du sergent Lemorpion, la décoration intérieure de la maison close, le pavage des rues de Paris, l’architecture intérieure du temple secret des Chevaliers d’Héliopolis, la beauté de la cathédrale Notre-Dame de Paris, quelques monuments de Moscou, les uniformes napoléoniens, etc. L’artiste sait faire ressortir aussi bien les moments merveilleux (un corps astral, l’attaque fulgurante du scarabée de jade), que les situations complexes (Asiamar jugé par les neuf chevaliers d’Héliopolis, le général britannique Hudson Lowe délivrant sa sentence de mort à Napoléon). Les dessins plongent donc le lecteur dans une époque historique bien identifiée, à partir d’environ 1810 à 1823, puis dix-neuf années après le décès de Napoléon Bonaparte, apportant un ancrage à cette fantaisie historique.



Le lecteur se prépare à ce troisième stade de la transformation alchimique, Rubedo, c’est-à-dire l'achèvement de la grande œuvre, l'union mystique et la réalisation de la totalité, symbole de l'illumination, de la sagesse ultime. Il peut être un peu décontenancé par ce choix du scénariste de placer cette phase en troisième, avant Critinitas généralement qualifiée de troisième phase. Il relève qu’en cours de récit, Asiamar lui-même explicite les transformations par lesquelles il est passé : Avec Nigredo, il a vaincu son chaos mental, son armure émotionnelle, sa lâcheté animale, l’obscurité qui assombrissait son âme. Avec Albedo, il est parvenu à la pureté spirituelle, la vertu lumineuse, faite de beauté et de bonté. Et devant les Chevaliers d’Héliopolis, il s’interroge : Que lui manque-t-il ? La réponse d’Imhotep prend autant le lecteur au dépourvu que le héros lui-même : Asiamar ne connaît que la bonté féminine, il lui faut découvrir la cruauté féminine. Comme le scénariste n’est pas renommé pour sa fibre féministe, le lecteur craint le pire… et c’est moins pire qu’il était en droit de le redouter… voire la cruauté dont fait preuve Asiamar ne se trouve pas liée à la féminité… Bref… L’intrigue poursuit son cours : alors que le personnage principal semble intégrer ses deux facettes dans toutes leurs nuances, il apparaît que Napoléon n’est pas en mesure de faire preuve d’une telle discipline, une forme de reflet déformé du héros, un cheminement conduisant à l’échec. Le lecteur retient donc plutôt cette perspective de l’intrigue et les valeurs qui s’en trouvent mises en avant : la capacité de s’adapter et de progresser, d’accepter ses qualités et ses défauts, de s’intégrer à un groupe, illustrant la maxime que : Tout seul on va plus vite (ce que fait Napoléon Bonaparte) et qu’à plusieurs on va plus loin (Asiamar acceptant les enseignements des Chevaliers d’Héliopolis et intégrant leurs rangs).


Ce récit d’aventures continue avec élégance, adresse et une pointe d’amusement. Le dessinateur fait preuve d’une implication sans faille pour toutes les dimensions de la narration visuelle : reconstitution historique, mises en scène vivantes, éléments fantastiques, scènes d’action, avec une sensation enjouée communicative. Le scénariste s’amuse avec l’Histoire, avec le Grand œuvre alchimique, le héros surmontant les épreuves et progressant ainsi dans la spiritualité. Entrainant.



mercredi 19 août 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T02 Albedo, l'œuvre au blanc

Les planètes sont des globes de pierre et de terre et pourtant elles sont vivantes.


Ce tome fait suite à Les Chevaliers d'Héliopolis - Tome 01: Nigredo, l'œuvre au noir (2017) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte soixante-deux planches de bande dessinée.


Les Chevaliers d’Héliopolis. Neuf alchimistes qui, en confectionnant l’élixir de longue vie, peuvent vivre trois cents siècles. Fuxi, né en 2852 avant J.-C., l’un des premiers rois de Chine, inventeur de l’écriture et des hexagrammes du Yi King. Imhotep, né en 270 avant J.-C., grand prêtre de la cité sacrée d’Héliopolis, en Égypte. Auteur des plus vieux textes scientifiques, et médecine et astronomie. Lao Tseu, né au IVe siècle avant J.-C., le plus grand philosophe de l’Histoire chinoise, a écrit le Tao Te King, œuvre essentielle du taoïsme. Ezequiel, né en 595 avant J.-C. un prophète hébreu, auteur du livre d’Ezequiel, où il fait d’importantes révélations sous forme de visions symboliques. Jean l’apôtre, auteur de l’Apocalypse (Nouveau Testament). Disciple le plus jeune et le plus aimé de Jésus. Nostradamus, né en 1503, médecin et astrologue d’origine juive, auteur de prophéties dans lesquelles il prédit plusieurs catastrophes dans le monde, de 1555 à 3797. Le comte de Saint-Germain, né en 1712, de nationalité inconnue, parlait onze langues à la perfection, portait sur lui de nombreux diamants, dont il se servait comme d’argent, fut conseiller de Louis XV. Fulcanelli, d’âge inconnu, auteur de livre d’alchimie, restaurateur de cathédrales gothiques en France. Tadeo, origine et âge inconnus, maître en arts martiaux. Il pourrait être l’apôtre Judas Thaddée, que les Évangiles présentent comme le frère de Jésus. Ces alchimistes immortels ont fait construire un refuge secret, la Nouvelle Héliopolis, dans les montagnes au nord de l’Espagne.



Asiamar se trouve à l’extérieur de la forteresse : fini sa retraite obligatoire, quarante jours enfermé sans voir personne. De nouveau, il sent la caresse des montagnes et de l’air pur de la révérée Héliopolis. Il est rejoint sur les pentes de la montagne par maître Tadeo, à qui il indique que le parfum de ces pierres lui manquait, elles qui l’ont autrefois lavé des odeurs du château de Versailles, cette luxueuse demeure sans latrines. Le maître lui demande quelle est son arme préférée. L’élève répond qu’il n’en pas. Tadeo explique qu’il existe une arme immatérielle, invisible, plus puissante que toute autre, il va la lui montrer. Enfin, elle, il ne la verra pas, seulement ce qu’elle provoque. Tout en marchant, ils sont arrivés à proximité d’une demi-douzaine de boucs. Tadeo se rapproche encore des animaux, s’arrête et ferme les yeux. Il pousse un cri dévastateur et les boucs tombent raides morts. Il explique : l’onde de choc provoquée par son cri a tué un animal, puis, comme la peste, s’est répandue pour tuer les autres. Asiamar reconnaît qu’il s’agit d’une arme remarquable mais utilisée de façon cruelle, pauvres boucs. La leçon n’est pas finie : Tadeo pousse un autre cri qui leur redonne vie.


Le scénariste sent que le lecteur manque de contexte, et il commence par un trombinoscope d’une page, présentant les neufs chevaliers d’Héliopolis avec un portrait en plan poitrine, leur nom et un court texte les situant chronologiquement. Ce mélange entre personnages historiques et personnages de légende indique au lecteur comment situer le récit : une fiction empruntant à l’Histoire de manière libérale, sans prétention de véracité. Cette façon de faire se trouve confirmée dans ce tome par le traitement réservé à Napoléon Bonaparte (1769-1821) et au général Jean-Baptiste Kléber (1753-1800). Le principe selon lequel ces neuf individus sont des alchimistes qui ont confectionné un élixir qui leur confère une espérance de vie de trois cents siècles le confirme, si le lecteur avait encore entretenu un doute. L’alchimie se trouve toujours au cœur du récit : après l’œuvre au noir (mort sous l’influence de Saturne), voici l’œuvre au blanc c’est-à-dire purification, lavage sous l’influence de la Lune. Voilà Napoléon Bonaparte à la recherche du processus qui lui permettra d’accéder à la vie éternelle, en Égypte, puis à Nazareth. Lors de cette quête, il acquiert une abeille de Jade, et le lecteur découvre pour quelle raison il se tient souvent avec une main dans son gilet. Le personnage principal subit une nouvelle épreuve transformatrice, et lui-même met à l’œuvre sa propre capacité à se transformer : son hermaphrodisme, un individu alchimique.



Ainsi bien conscient de la nature du récit, avant tout des aventures, le lecteur se laisse entraîner par sa dimension spectaculaire, et par la qualité de sa narration visuelle. Comme dans le tome précédent, le scénariste a pensé son récit en termes visuels, et le dessinateur se montre à la hauteur de chaque séquence. Une fois passé la planche du trombinoscope, quatre pages dans les montagnes autour de la citadelle des Chevaliers d’Héliopolis. Les couleurs habillent les contours encrés : l’impression donnée par l’herbe plutôt sèche, se mêlant aux roches, chacune avec leur texture particulière. En planche cinq, le vert de la végétation se fait plus consistant alors que les deux personnages sont descendus vers l’entrée d’une grotte, et les roches se font plus massives, les couleurs accompagnant ce passage de la haute montagne à une zone plus basse et plus accueillante. Tout du long de ce second tome, les couleurs vont établir une ambiance par séquence, rehausser les reliefs de chaque surface détourée, apporter des textures et aller jusqu’à la couleur directe pour certains éléments de décors. En fonction de sa sensibilité, le lecteur sera plutôt subjugué par les pierres de taille à l’intérieur de la citadelle, les teintes dorées de la crypte alchimique, les jaunes plus d’élavés des déserts égyptiens, qui se teintent d’orange puis de rouge lors de l’affrontement de l’armée française contre les Mamelouks, ceux tirant vers le brun dans la chambre intérieure du Sphinx, le vert de gris tirant vers le prasin pour le rayon lumineux s’abattant sur le sommet de la pyramide de Kheops la nuit, ou encore le bleu Tiffany luminescent alors que XVII sort par la fenêtre des appartements de Napoléon Bonaparte de nuit.


Tout du long, le dessinateur a le sens du spectacle : l’onde de choc du cri qui tue, Beto, un énorme gorille doté de conscience, abattant de toutes ses forces sa masse sur la couronne de Marie-Josèphe, archiduchesse d’Autriche et reine de Pologne, Asiamar s’enfonçant dans l’eau vu en contreplongée, l’armada de Bonaparte sur la Méditerranée dans une magnifique illustration en pleine page, une nuée d’abeilles formant un cercle autour de la tête de Napoléon nourrisson, la danse de Nadia, des chevaux galopant dans une mer de sang (après l’exécution de trois mille Mamelouks), une planche constituée de cinq cases de la largeur de la page montrant un voyage à toute allure pour rejoindre la pyramide de Kheops, le sacre de Napoléon Bonaparte en empereur, un affrontement entre XVII et Beto d’un côté, contre une quinzaine de soldats de l’autre. C’est un vrai plaisir de lecture que de voyager ainsi, d’accompagner le très calme et très efficace Asiamar, de voir la détermination quasi obsessionnelle sur le visage et dans les gestes de Napoléon, d’assister à la fureur déchaînée de Beto. Le lecteur met son esprit critique en veille et profite de sa place privilégiée pour ces aventures hautes en couleurs.



Le titre du premier album contenait déjà la trame du récit : la transformation alchimique en quatre étapes : Nigredo, Albedo, Critinitas, Rubedo. Celui-ci se situe dans la droite lignée de cette tétralogie conçue comme un tout. Les aventures d’Asiamar ne prennent leur sens que dans le processus de la transformation. Comme il s’y attendait, le lecteur voit la particularité physique du héros jouer un rôle dans ce deuxième tome. Au-delà des remarques d’ordre politique, cela constitue l’aspect le plus transgressif du récit, bien plus que la dimension fantastique de l’alchimie, ou que les libertés prises avec la réalité historique. Asiamar défie les stéréotypes du genre et de genre, avec le sourire, une certaine assurance de séducteur et un naturel confondant. En toute simplicité évidente, le scénariste met en scène un personnage principal politiquement incorrect au possible, ou au contraire d’un rare niveau d’inclusivité. Le lecteur pourrait même ne pas en prendre conscience, entièrement captivé par les péripéties de l’intrigue et leur rythme. Il lui arrive même de ne pas savoir trop ou donner de la tête. Faut-il prendre au premier degré cette histoire de cri qui tue ? Sans même parler du cri qui redonne la vie ! Mais quel est donc l’objectif de ces neuf chevaliers d’Héliopolis ? Dans un premier temps, Napoléon Bonaparte est montré comme un stratège extraordinaire, comme un conquérant hors pair, sachant galvaniser ses troupes, manipuler les foules conquises, et très adroit à l’épée en duel. Puis la réalité de l’horreur des massacres et celle de la soif de pouvoir apparaissent en pleine lumière, dans toute leur atrocité et leur horreur. Enfin les auteurs réalisent une séquence d’anthologie en deux parties : l’attente de l’arrivée de Letizia Bonaparte (1750-1836) pour le sacre, puis le baiser aussi gratuit que spontané, mais sans consentement, entre Napoléon et…


À l’évidence, les deux créateurs s’amusent : les libertés prises avec la réalité historique, la caractérisation de Napoléon Bonaparte, l’explication de sa main glissée sous son manteau, la transposition du Grand Œuvre appliqué au voyage du héros, la mise en couleurs splendide, la narration visuelle solide et vivante. Parfait. Sans avoir l’air d’y toucher, ils réalisent une évolution de l’archétype du héros d’aventure, transformant radicalement ce qu’il incarne. Formidable.



mercredi 5 août 2026

Les Chevaliers d'Héliopolis T01 Nigredo, l'œuvre au noir

De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse.


Ce tome est le premier d’une tétralogie formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, Jérémy Petiqueux pour les dessins, et Filedeus pour les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Nord de l’Espagne, dans le temple secret des Chevaliers d’Héliopolis, dans une grande salle monumentale, avec de nombreux piliers, une assemblée d’alchimistes se tenant en hauteur, accueille un jeune homme. Ce dernier est présenté par le docteur Fulcanelli qui s’adresse à ses frères alchimistes, indiquant désignant son protégé, qu’il a appelé Dix-sept pour ne pas révéler son identité, et indiquant qu’il doit aujourd’hui leur montrer ce qu’il sait de l’art du combat que lui a enseigné pendant dix ans leur frère Tadeo. Puis il se tourne vers son protégé en lui expliquant qu’il passe son ultime épreuve, s’il y parvient, ils l’admettront dans leur fraternité et lui inculqueront les arcanes qui mènent à la longue vie. S’il échoue… pour préserver le secret de leur existence, ils devront lui ôter la vie. Tadeo s’incline devant Dix-sept, avec la formule : Vaincre ou mourir, que lui répète le jeune homme. Tadeo frappe le gong et un être simiesque et massif entre dans ce qui ressemble à une arène. Il s’adresse aux alchimistes : C’est un honneur pour lui d’exhiber, devant eux, sa maladroite dextérité. Tadeo s’adresse directement à lui : Jusqu’à présent il lui a demandé de ne pas faire usage de la totalité de sa force, cette fois-ci il devra se donner à fond, mais sans griffer, ni mordre.



Tadeo frappe le gong de son maillet et annonce un combat au corps à corps. L’être simiesque se jette sur Dix-sept qui l’évite avec grâce. Après deux attaques et parades, le premier mord littéralement la poussière. Nouveau coup de gong, et annonce que Dix-sept gagne, et que le second affrontement se déroule à l’épée. Dix-sept pare difficilement les attaques du colosse, puis il se redresse et se défait de sa robe apparaissant totalement nu devant son adversaire. Ce dernier s’en trouve décontenancé et marque un temps d’hésitation. Dix-sept en profite pour le désarmer d’un adroit moulinet. Il énonce que : De toutes les armes, la beauté est la plus dangereuse. Tadeo frappe un nouveau coup sur le gong et déclare : Beto est techniquement mort ! Victoire de Dix-sept ! L’un des alchimistes se tourne vers Fulcanelli et s‘adresse à lui pour dire que les progrès de son élève sont impressionnants, ils pourraient être initié aux mystères de la sainte Alchimie, mais il l’a tellement protégé qu’ils ne savent rien de ses origines. Fulcanelli se met à les raconter. Il ne savait pas si ce jeune homme devait vivre ou mourir, mais puisqu’il a triomphé de toutes les épreuves, le moment est venu de lever le voile. Le vrai nom de son apprenti est Louis XVII, roi légitime de France. Son passé et celui de sa famille prennent racine au château de Versailles. En mars 1778, Louis XVI n’était pas encore le père de son apprenti, mais prenait à cœur son devoir royal.


Voilà une série alléchante : un scénariste de grand renom ayant écrit des bandes dessinées qui ont fait date dans cet art, un dessinateur qui a collaboré avec Jean Dufaux pour les séries La complainte des landes perdues (le dernier tome du cycle des Chevaliers du pardon), Barracuda, Murena. Le titre de ce premier tome semble assez mystérieux : Nigredo l’œuvre au noir. Pour les néophytes, une rapide recherche permet de découvrir qu’il s’agit d’une référence aux phases classiques du Grand Œuvre, c’est-à-dire le travail alchimique. Celui-ci comprend quatre phases : noir, blanc, jaune, rouge, ces couleurs figurant dans le titre des tomes successifs. Cette première phase est placée sous le signe de Saturne : il y a mort, dissolution du mercure et coagulation du soufre. L’objectif est de réaliser la pierre philosophale, dont la principale propriété est de changer les métaux vils en métaux précieux, mais aussi de guérir les malades, et de prolonger la vie au-delà des limites naturelles. De fait, la scène introductive se déroule dans le temple secret des chevaliers d’Héliopolis, une confrérie d’alchimistes dans laquelle sont nommés Imhotep et Fulcanelli dans ce tome. Le lecteur reconnaît aisément le premier nom, celui d’un personnage historique emblématique de l'Égypte antique. Il est peut -être moins familier avec le second, un nom de plume pour l’auteur de Le Mystère des cathédrales en 1926, et Les Demeures philosophales en 1930. En tout cas, avec les quatre phases et ces deux personnages, ça baigne dans l’alchimie.



Quel plaisir de retrouver les dessins léchés de Jérémy, dès la première page. Celle-ci se compose de deux cases de la hauteur de la page, côte à côte, agrémentées d’un court cartouche de texte chacune : Nord de l’Espagne (pour la première), Temple secret des Chevaliers d’Héliopolis (pour la seconde). Dans la première, l’artiste tire profit de la hauteur de la case pour mettre en perspective la taille de la montagne, dans la seconde, la dimension gigantesque du temple, avec un escalier de pierre très long pour accéder à son portail. Ces deux cases baignent dans une lumière bleu-gris, avec des effets estompés pour évoquer le brouillard, les halos de lumière, la texture des écorces, celle de la pierre de taille, une ambiance très immersive et très prenante. Le lecteur retrouve cette extraordinaire complémentarité entre les éléments détourés d’un trait fin, assuré et précis, et la mise en couleur sophistiquée apportant relief, texture et ambiance lumineuse. Le coloriste adopte des teintes mordorées pour le combat initiatique à l’intérieur du temps, avec à nouveau un travail extraordinaire sur les pierres et l’architecture. Puis le récit passe au château de Versailles avec l’une de ses grandes galeries et tout son statuaire, pour un retour à l’ambiance bleu-gris, dans laquelle baigne l’apparition de spectre parfaitement intégrés dans cette palette. Les teintes mordorées reviennent pour la relation intime entre Louis XVI et Marie-Antoinette, évoquant la chaleur humaine et celle de la passion. La brillance diminue ensuite pour inclure des nuances de gris, dans un quotidien plus banal, jusqu’à s’assombrir alors que le gris gagne encore sur les autres couleurs et que Charlotte va visiter son fils naturel dans les cuisines. Le gris devient majoritaire lorsque la guillotine tranche le cou du roi. De nouvelles teintes apparaissent lors d’une phase d’initiation alchimique du héros.


Le lecteur sent que le scénariste est en bonne forme : à l’évidence il a pensé son écriture et son récit à l’échelle des quatre tomes. En effet il intègre des éléments dans son intrigue sans développement dans ce tome et qui prendront certainement leur sens dans les suivants, à commencer par la particularité physique de Dix-sept. Cela augmente d’autant la diversité des visuels, et les exigences qui portent sur le dessinateur. Celui-ci enchaîne les différentes scènes avec une consistance remarquable dans le niveau de détails de chaque endroit, de chaque personnage, de chaque accessoire, quelle qu’en soit la nature. Des piliers du temple gigantesque en Espagne et de la cohérence entre les robes des membres, aux dorures de Versailles et à la beauté radiante du corps de Marie-Antoinette, au service somptueux du petit-déjeuner royal avec de riches habits. Du contraste entre l’accouchement public de la reine, et celui de Charlotte seule accroupie dans la cuisine. L’étonnante continuité de lieu entre le cortège menant la reine à l’échafaud et le cavalier tout de noir vêtu fendant la foule. L’horrible séquence où Asiamar se laisse enterrer vivant et la vision cauchemardesque qui s’en suit avec la nuée de corbeaux en spirale. L’escalier ouvert en colimaçon descendant dans les profondeurs de la terre répondant au pilier formé de troncs d’arbres enchevêtrés s’élevant vers le plafond. Le superbe parkour sur les toits de Paris semblant rendre hommage à Assassin’s Creed. Les trois duels successifs à l’épée, avec l’usage inattendu de deux cerises. Un enchantement visuel de la première à la dernière page.



Comme à son habitude, Jodorowsky construit son récit sur la base d’un héros qui va traverser des épreuves lui permettant de s’élever sur le plan spirituel. Il semble ici avoir fait un effort manifeste pour s’inscrire dans un registre plus tout public que d’habitude, en mettant la pédale douce sur les actions outrancières et les traumatismes physiques. Au cours de ce premier tome, Dix-sept apparaît comme un jeune homme bien comme il fait, plein de ressources, astucieux, espiègle, courageux, plutôt solaire, dont la particularité physique est juste dite, jamais montrée, et sans conséquence pour le moment. Bon, il y a quand même quelques moments durs, comme la maltraitance d’un enfant attardé, une tête guillotinée en train de tomber, et une recherche dans des latrines. Par comparaison avec une autre série de la même époque, Sang royal (2010-2020, quatre tomes) avec Donzi Liu, le scénariste est vraiment dans la retenue. Le lecteur se sent gagné par le plaisir premier degré de ce divertissement mêlant jeu avec la vérité historique (Louis XVII) et alchimie avec le mystérieux Fulcanelli, aventures spectaculaires et enjouées avec parcours initiatique sous l’égide d’un mentor : du très classique et en même du pur Jodorowsky.


Une des dernières séries écrites par Jodorowsky et complètes. Comme toujours, un artiste remarquable et talentueux totalement impliqué dans le projet. Une narration visuelle somptueuse, vive, colorée, consistante et formidable. Une intrigue linéaire, reposant sur un héros bon teint non perverti, des éléments fantastiques se prêtant à l’aventure et au spectaculaire, sur fond de fantaisie historique. Vivement la suite.



mercredi 22 juillet 2026

Les fils d'El Topo

La boue ne souille pas la pureté de la fleur.


Ce récit constitue la suite du film El Topo, datant de 1970, réalisé par Alejandro Jodorowsky, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir visionné avant. Il est initialement paru sous la forme de trois tomes : Caïn en 2016, Abel en 2019, AbelCaïn en 2022. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par José Ladrönn pour les dessins et les couleurs. L’intégrale compte deux cent vingt-six planches de bande dessinée.


Un homme d’une soixantaine d’années, d’allure pauvre, conduit trois enfants dans un défilé rocheux très étroit, en les appelant ses crabes. Il leur raconte l’histoire d’El Topo : il fut un bandit qui, ouvrant les portes de son cœur, devint un saint, à même d’accomplir de grands miracles. À son époque obscure, il eut un fils Caïn qu’il abandonna enfant. Devenu adulte, Caïn chercha El Topo. Le trouva. Voulut le tuer. Mais comme son père était devenu un saint, il ne le put. Faisant face à son père, il lui indiqua qu’il Il ne peut pas tuer son maître, mais il peut tuer son fils, et le père ne pourra pas l’en empêcher, alors que le saint a fini de creuser le tunnel pour délivrer les monstres, ceux-ci vont l’écraser. Dans le petit village d’à côté, les monstres, des individus handicapés, arrivent dans la grande rue, où ils sont attendus par les habitants bien décidés à les tuer. En effet, ils ouvrent le feu, faisant un massacre, sauf pour le Saint. Celui-ci se fait tirer dessus, ce qui n’a aucun effet, et il énonce : Œil pour œil, dent pour dent. Il se saisit d’une arme à feu sur le sol et commence à tirer à son tour. Une fois tout le monde mort, il dit : Que la richesse revienne aux seuls saints ! Qu’explose ce monde imparfait ! Alors, pour châtier ces porcs, le Saint provoqua un cataclysme qui recouvrit le pays d’une croûte aride.



Le vieil homme continue à raconter l’histoire du saint au bénéfice des enfants, tout en cheminant : Il proscrit ensuite toutes les armes à feu, tolérant seulement les armes blanches. Quand naquit Abel, son second fils. Pour empêcher que Caïn n’assassine son demi-frère, il interdit à quiconque de lui parler et de le regarder sous peine de mort. Ainsi condamné à ne pas exister, Caïn devint un paria. Enfin, le Saint s’assit en position du lotus et s’immola par le feu, en disant : Mourir n’est pas mourir, je reviendrai. Une fois son corps enterré et recouvert de pierres, des abeilles vinrent s’y installer et y produisirent du miel. Autour de la tombe d’El Topo, couverte du miel de milliers d’abeilles, des menhirs d’or surgirent des entrailles de la terre, et un profond fossé se forma autour. Restés en hauteur le vieil homme et les enfants observent des bandits hypocrites déguisés en maîtres spirituels venir rendre hommage au Saint, car c’est aujourd’hui son anniversaire. Il ajoute : rendre hommage non pas au Saint, mais à l’or. Il mit un signe sur Caïn pour que quiconque le trouverait ne le tuât point. Genèse IV-151. Plusieurs processions convergent vers l’île aux menhirs d’or, avec les étendards respectifs de leur religion, et des statues du Saint. Après plusieurs essais, c’est au tour d’un prêtre barbu portant une aube blanche, une cape et une mitre violettes de tenter le passage sur un chemin de pierres flottant dans le vide. Il échoue, car personne ne trompe le Saint, et il chute plusieurs dizaines de mètres plus bas dans l’acide.


C’est du Jodorowsky pur jus, avec violences, cruauté, épreuves sadiques, avilissement… et un excellent dessinateur. Le lecteur se rend compte que la présentation d’El Topo fait par le vieil homme fournit toutes les informations nécessaires pour comprendre l’intrigue, pour ceux qui n’ont pas vu le film, et qui se sont contentés de la lecture d’une synthèse de son synopsis dans un site en ligne. Au vu de l’ambiance de début du récit, le lecteur pourrait être tenté d’effectuer un rapprochement avec une autre série du même scénariste : Juan Solo, quatre tomes parus de 1995 à 1999, illustrés par Georges Bess. Une histoire avec cette imagerie de pistolero dans une région montagneuse d’Amérique Centrale, de rédemption, et d’accession à une forme (exotique) de sainteté. L’humanité exprime avec force toute sa bassesse, que ce soit l’esprit de vengeance qui anime le Saint, la manière dont sa colère s’exprime, et la vénalité des différentes congrégations attirées par l’or. Le dessinateur impressionne dès les premières pages par un trait clair, des couleurs naturalistes, une forte implication visible dans les décors très tangibles et les tenues vestimentaires. Un investissement dans les scènes de foule avec la volonté de représenter tout le monde, un symbole différent pour chaque religion, et un découpage en trois bandes comme exigé par le scénariste.



C’est du pur Jodorowsky : il faut avoir le cœur bien accroché et se préparer aux outrances en tout genre. Transposer le mythe d’Abel & Caïn dans une zone désertique, peut-être du Mexique ou d’Amérique centrale à la fin XIXe siècle ou début XXe, et l’adapter à sa sauce, en y ajoutant ses idiosyncrasies, pourquoi pas. C’est donc parti pour une version très personnelle avec le Saint (père des deux frères) à l’allure de bonze chinois, et Caïn tout habillé de cuir noir. Dès la planche quatre, c’est une hécatombe, une boucherie sanguinolente, avec du sang rouge et pas orange, le massacre d’un groupe d’infirmes ! Puis on passe à règlement de compte à OK Corral, avec le Saint transpercé par les balles qui abat tous les habitants avec un fusil, et force effusion de sang, pour finir par une sorte d’explosion de grande ampleur qui pulvérise la roche. Planche six, un mini éclair provenant du Saint zèbre l’air pour imprimer la marque infâmante sur le front de Caïn. Page sept une immolation par le feu, le dessinateur montrant un homme assis en tailleur renversant le contenu d’un calice sur sa tête et mettant le feu à l’huile. Quelques pages plus loin, un crâne entièrement nettoyé par l’acide flotte en grimaçant. Plus loin encore, l’avant-bras droit d’un homme se pétrifie, puis tout son corps se change en statue. Le premier viol survient avant la page trente. Les horreurs vont crescendo en cruauté et en nombre dans les deux tomes suivants. Le dessinateur a leur cœur bien accroché et il représente tout de manière descriptive et explicite, sans intention voyeuriste, plutôt une volonté de rendre compte sans ciller, de regarder les horreurs en face, pour représenter du concret, dans tout ce que ces événements présentent d’outrancier.


Au cours de ces trois albums, le scénariste intègre de nombreux thèmes et une riche imagerie hétérogène, dans une intrigue facile à suivre, qui peut paraître délirante par moments. Le dessinateur épate de bout en bout également par sa capacité à tout représenter. Caïn et Abel vont chacun traverser leurs propres épreuves, se croiser à plusieurs reprises. L’artiste transcrit avec le même naturel la ferveur religieuse bien simulée, l’étranger qui arrive dans un village dans un style western des plus purs, un spectacle de marionnettes, un jeu de piñata en forme de vache, une traversée du désert avec une roulotte en suivant un rapace, un desperado régalé par quatre aveugles en plein désert également, des individus évoquant des Mormons essayant de déflorer une vierge sur la place publique devant le village réuni, la traversée d’une forêt dont les arbres sont tous morts évoquant le bois dormant du conte, des nuées de papillons blancs, le passage par un temple-casino, les flammes de l’enfer se déchaînant sur Terre, etc. Il donne aussi bien à voir les exactions les plus cruelles que les moments à forte teneur en spiritualité, en représentant tout au premier degré et en faisant en sorte que chacun de ces éléments hétéroclites existent sans solution de continuité. Régulièrement le scénariste lui fait entièrement confiance lors de planches dépourvues de texte et de mots, laissant la narration visuelle raconter à elle seule.



Régulièrement le lecteur marque une pause dans sa lecture en disant que ça fait beaucoup, c’est trop même. Les auteurs mettent en scène les pires facettes de l’humanité : la colère, l’hypocrisie, la convoitise, l’appât de l’or, la violence, des viols immondes, des mutilations, des tortures, la cruauté, le sadisme, l’addiction au jeu, la vengeance, etc. Il relève également les symboles et les références mythologiques et ésotériques : le chiffre sept (pour le sept menhirs d’or), la pétrification, une vierge déposée sur un autel, la marque de Caïn dans une causalité inversée (elle est apposée sur front avant qu’il n’ait commis le crime de fratricide), un visage sur un linge évoquant le suaire de Turin, des papillons blancs évoquant la sainteté de la défunte, un personnage s’appelant Lilith (mais elle mange des bananes, pas des pommes, ah non aucun rapport), traverser une forêt d’épines, déchaîner les flammes de l’enfer, Abel se battant en duel contre un géant comme David contre Goliath, Abel endossant la tenue en cuir de Caïn, Caïn soignant des malades ce qui revêt le caractère de miracle pour la foule, et plein d’autres encore. Que faire de tout ça ?


On peut s’offusquer du rôle dévolu aux femmes, entre vierge et péripatéticienne, et on peut constater que les hommes ne sont pas mieux lotis. Le Saint apparaît comme particulièrement intransigeant, un père imposant sa loi. Caïn fait preuve d’un égocentrisme exemplaire, dépourvu de toute empathie… ce qui peut également se voir comme la conséquence de sa malédiction qui le prive de tout contact avec autrui. Abel apparaît comme un saint… très vite déchu de sa position morale supérieure. Lilith est mue par la vénalité. La Vierge est aveuglée par l’amour. Les seconds rôles sont au mieux des victimes, au pire des individus sous l’emprise de leurs pulsions. Mais… Il y a bien une intrigue qui dépasse le seul suspense de savoir si Caïn tuera Abel ou non. Chacun à leur manière, les deux frères baignent dans le tourbillon de la vie, dans ce qu’elle peut avoir de plus arbitraire et violent. Leur cheminement les entraîne entre déchéance et rédemption. Le récit aboutit à une conclusion déstabilisante, quant à qui survit, comment, en ayant réalisé les efforts nécessaires pour progresser sur le plan spirituel. Le lecteur peut y voir un jugement personnel sur l’inanité de la vie moralement irréprochable, sur la nécessité d’avoir fait l’expérience des pires turpides de la condition humaine, sur la compréhension nécessaire pour accepter l’héritage du père.


Une trilogie formant une histoire qui se lit d’une traite, pouvant s’appréhender comme une lecture idiosyncrasique de l’histoire de Caïn & Abel. Une narration visuelle épatante de bout en bout, parfaitement au service du scénario, sachant lui donner forme dans toutes ses exubérances les plus outrancières, et tous ces détails les plus baroques. Une intrigue facile à suivre qui exhale toutes ses fragrances sous réserve que le lecteur se prête au jeu du thème de la spiritualité et de l’ésotérisme. Une profession de foi du scénariste, jusque dans la confiance qu’il accorde à un artiste remarquable.



mercredi 8 juillet 2026

Sang Royal T04 Vengeance et rédemption

La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise.


Ce tome constitue la dernière partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang Royal - Tome 03: Des loups et des rois (2013) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante planches de bande dessinée.


Au pied de la colline de cristal, deux bergers mènent leur maigre troupeau vers le château royal. Le premier explique que ça lui fait mal de penser que ces nobles vont manger toutes leurs brebis. Son ami ironise : est-ce qu’il veut qu’ils assistent au couronnement le ventre vide. En outre, ils leur en ont donné un bon prix, ils peuvent se réjouir. Le plus rondouillard répond : Se réjouir de cette folie ? Pour aplanir leur rivalité et conclure la paix, leurs rois cèdent leurs trônes à deux jeunes sans expérience ! Il verra qu’eux vont les entraîner dans une guerre encore plus atroce ! Son ami lui répond qu’il se trompe : Aram et Mara s’aiment, l’amour est fécond, leurs rois seront les aïeuls d’un même descendant, c’est la paix qu’ils auront, pas la guerre. En réponse, l’autre fermier lui fait observer qu’il lui parle sur ce champ de bataille, jadis jonché de cadavres, on raconte que la nuit ils reviennent par ici en quête de viande fraîche. Les deux hommes et leurs bêtes sont observés par une créature ailée, juchée au sommet d’un des cristaux titanesques. Il fond vers eux, prend une brebis dans ses griffes et se met à boire son sang. Le grand berger frappe la créature avec son long bâton, et il se fait décapiter d’un coup de griffes. L’autre s’enfuit aussi vite qu’il le peut, et il est rattrapé par deux autres créatures ailées. Le soleil se lève.



Au château, les deux rois sont en train de comparer la taille de la couronne de leurs enfants. Honim estime que c’est inacceptable : la couronne de sa fille a moins de diamants que celle du fils de Alvar. Ce dernier répond que la première a beaucoup plus d’émeraudes que celle de son fils, en fait elles sont d’égale valeur, ce que reconnaît finalement Honim. Son homologue lui propose alors de trinquer. Alors qu’ils viennent d’entrechoquer leurs verres, ils sont interrompus par Goiria qui les informe qu’il y a là un berger qui dit avoir été attaqué par de féroces vampires la veille au soir. Alvar minimise la déclaration : ce vieux cherche à justifier avec des histoires à dormir debout le peu de bêtes qu’il leur amène. Il ordonne qu’on lui donne un bout de pain et qu’il s’en aille. Goiria obtempère. Un autre serviteur fait observer qu’il y aura peu de viande au banquet. Alvar rassure Honim : il n’y a pas à s’inquiéter, il va sacrifier quelques-unes de ses meilleurs chevaux, ils feront d’excellentes grillades. Honim ajoute que lui, pour chaque monture sacrifiée, il offrira un tonneau comme celui qui se trouve devant lui, de son meilleur vin, pour accompagner cette viande savoureuse. Honim vide son gobelet et tombe inconscient comme une masse par terre. Alvar se décompose : l’autre roi ne respire plus. Le serviteur le rassure : il n’est pas mort, c’est une de ses attaques, il est habitué.


Ça commence très fort : apparition d’une nouvelle race surnaturelle dans la série, des vampires. Elle s’intègre tout naturellement dans le contexte, puisqu’il y avait déjà des loups garous, toutefois rien n’annonçait leur existence. L’intrigue progresse rapidement, avec le déroulement du couronnement de la nouvelle reine et du nouveau roi. Puis l’apparition du spectre du Maître vénéré… Et hop la menace de Batia & Sambra est réglée avec une bouteille magique. Ça continue à un rythme effréné avec la révélation de ce que recèle le site des cristaux titanesques, et l’existence d’une autre reine, déjà décédée. Le lecteur se remémore qu’il s’est écoulé sept ans entre la parution du tome trois en 2013 et du quatre en 2020. Une partie de l’électorat avait peut-être déjà abandonné tout espoir que cette série connaisse une fin en bonne et due forme, que le scénariste puisse la mener à son terme, en plus avec le même artiste. La connivence entre ces deux créateurs transparaît à chaque page. Le scénariste se montre en totale confiance vis-à-vis de l’artiste : sept pages sans un seul mot ou tout juste une phrase courte, avec les dessins qui portent toute la narration pour raconter l’histoire. Effectivement certains passages donnent la sensation qu’ils auraient mérité plus de page. Par exemple, l’attaque du camp de l’armée royale et la riposte : c’est réglé en deux pages, alors qu’il s’agit d’une bataille spectaculaire et décisive, elle se prêtait bien à une séquence d’une dizaine de pages pour le fracas des armes et les enjeux.



Arrivé à ce dernier tome, l’horizon d’attente du lecteur se compose de nombreuses composantes, sans forcément de priorité. Par exemple, dans les tomes précédents, il a pu prendre goût aux ténèbres de certaines séquences, rendues glauques et effrayantes par l’artiste. De ce point de vue, la première attaque des vampires fondant sur leurs proies, brebis et êtres humains, remplit son office : les canines plus longues bien sûr, et aussi la mâchoire déformée en conséquence, la bestialité de la voracité, la musculature sèche, les griffes épaisses et acérées, les petits yeux enfoncés, tout cela établit comme une évidence que cette race est très éloignée de l’humanité. Cette séquence s’insinue et reste dans l’esprit du lecteur et il ne s’en trouve que plus affecté en découvrant le corps de mère-louve qui a subi pareille attaque : une horreur. L’artiste met en scène l’envol d’une nuée de vampires : une scène nocturne sous une pleine lune, une planche de cinq cases qui font frémir devant l’agressivité évidente de ces créatures. Il s’en suit un carnage avec des cases d’un massacre quasiment insoutenable, en particulier quand le meneur saisit fait éclater le sommet du crâne d’un soldat en serrant ses mâchoires. Le lecteur n’en regrette que d’autant plus le faible nombre de pages dévolues à l’attaque finale des vampires contre l’armée royale.


Les horreurs vont plus loin que les violences physiques. Comme à son habitude, le scénariste fait subir des souffrances dépassant l’entendement à ses personnages. Ainsi Mara se retrouve attachée et offerte à la merci de Prétor, le vampire alpha des vampires, pour une scène de viol traumatisante, y compris pour le lecteur. Le dessinateur sait également mettre en scène l’horreur d’une autre nature. Lors de la rencontre entre Vaal et la grande prêtresse Sor Rana, sa direction d’acteurs montre au lecteur l’agressivité de celle-ci à l’égard du jeune homme plus petit et plus chétif, sous-entendant une forme de mépris pour un individu qu’elle considère comme inférieur. Au cours de l’entretien, il s’avère que les talents de stratège de Vaal lui permettent de reprendre le dessus de la conversation, et que la grande prêtresse n’arrive plus à donner le change, trébuchant même en prenant congé, et s’étalant de tout son long. Vaal assure alors son ascendant, qu’elle ne peut qu’accepter, sans réussir à masquer totalement sa révulsion, une forme d’horreur psychologique tout aussi traumatisante. Le lecteur retrouve également toute l’implication de l’artiste pour représenter les différents environnements aussi complexes soient-ils (le camp piégé de l’armée), et les éléments inattendus comme un tigre magnifique ou un luth. Il s’investit tout autant pour une scène de banquet aux innombrables invités, que pour un moment psychologique entre deux personnages. Le lecteur savoure la dernière planche en espérant que cet artiste mènera une longue et prolifique carrière.



Parmi les autres attentes du lecteur, figure également la résolution de l’intrigue. Celle-ci est menée à son terme en bonne et due forme, que ce soit la possibilité d’une guerre entre les deux royaumes, la descendance de la filiation du roi Alvar sur laquelle il a été sciemment trompé, ou son propre sort. Le scénariste réserve plusieurs développements inattendus au lecteur, que ce soient les vampires ou la nature du site aux cristaux gigantesques. Venu pour une aventure sur une trame classique, le lecteur sent son petit cœur battre d’espoir pour l’amour d’Aram & Mara, et pourquoi pas pour celui de Vaal & Sor Rama, quoi que ce dernier soit perverti. Il sait ne sait que trop bien que les amoureux vont souffrir comme jamais, parce que c’est du Jodorowsky et que ses personnages grandissent en traversant des épreuves traumatisantes qui les marquent dans leur chair et dans leur âme. Il a gardé à l’esprit la maxime mise en avant dans le tome précédent : La haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond. Il en découvre une variante dans celui-ci : La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise. C’est toujours ça de gagné pour les amoureux. Quant à Alvar, il lui reste du chemin à parcourir pour trouver sa propre paix. Il extermine ses ennemis avec une rare efficacité, les vampires étant mis en scène comme une race toxique pour l’humanité sans valeur rédemptrice aucune. Il confronte ses démons intérieurs, qui viennent à lui sous forme de spectre : Batia & Sambra. Sous cette forme, elles sont tenues de ne dire que la vérité, et il apprend que la dynastie qu’il s’est employé à créer au prix de moults sacrifices personnels tant physiques (jusqu’à l’automutilation) que des renoncements psychologiques repose sur une duperie sciemment ourdie faisant office de vengeance. Ses tourmenteuses trouvent le repos de leur âme en confessant leurs manipulations, et surtout en obtenant vengeance. Il en coûte à une ultime automutilation à Alvar pour enfin faire le deuil de son arrogance, de son égoïsme et de son absence de valeurs morales. Comme à son habitude, le scénariste se montre moral à sa manière.


Une série qui débute avec un tome où le lecteur éprouve la sensation que le scénariste effectue un exercice de style de commande, sans grande conviction, avec un dessinateur fougueux manquant encore un peu d’expérience, et des facilités dans les horreurs choc. Puis le récit révèle que ces abominations ne sont pas gratuites, que l’intrigue est plus substantielle qu’une simple suite de combats et un comportement dicté par un orgueil dépourvu de toute empathie. Dès le deuxième tome, l’artiste a acquis la confiance du scénariste et réalise des planches consistantes, souvent à couper le souffle. Le scénariste reste égal à lui-même en termes d’atrocités, d’épreuves insoutenables, chaque personnage progressant à sa manière sur le chemin de l’éveil spirituel. La nouvelle génération effectue le constat qu’ils ne sont pas ce qu’ils étaient, qu’ils ne sont pas ce qu’ils seront, qu’ils sont ce qu’ils sont. Ce constat fait sens dans le cadre de la conclusion et constitue une conclusion pleine d’espoir.



mercredi 24 juin 2026

Sang Royal T03 Des loups et des rois

La haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond.


Ce tome constitue la troisième partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang Royal - Tome 02: Crime et châtiment (2011) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Au château du roi, une demi-douzaine de serviteurs viennent lui apporter sa nouvelle cuirasse… à peine plus grande que la précédente, presque rien. Le roi Alvar ne s’en laisse pas conter : sa panse ne rentre plus dans l’autre, les années passent, les kilos s’accumulent. Il leur demande de se hâter à le vêtir car cinq mille soldats l’attendent. Enfin le grand cardinal Lifas précède le porteur de l’épée : l’Implacable, bénie par Kosmath leur dieu-père. Le roi est satisfait, mais il manque un détail. Il appelle d’une voix forte Goiria, pour avoir sa fleur sauvage. Elle arrive en courant, expliquant qu’elle a eu du mal à en trouver une intacte, les villageois les ont presque toutes piétinées en fuyant pour se réfugier dans les montagnes. Le roi les traite de poltrons : chaque fois que lui et son armée livrent bataille au roi Honim, les paysans détalent comme des lièvres, affolés. Quand le combat cesse, ils reviennent tout honteux, pourtant ne savent-ils pas que Kosmath les protège. Le grand cardinal tente une intercession : en tant que vicaire de Dieu, il conjure le roi de cesser de combattre le roi Honim. Alvar répond sèchement que voilà des années que Honim et lui sont rivaux. Alvar revendique le rocher de cristal qui s’élève entre leurs deux royaumes, et bien entendu, Honim le veut aussi. Il a une immense valeur émotionnelle. Depuis toujours, le vainqueur y verse le sang de ses soldats morts. La guerre continuera jusqu’à ce que son rival succombe !



Vaal, le jeune fils du roi, demande à ce que Alvar l’emmène, car il manie très bien l’épée. Son père lui fait observer qu’avec son pied difforme, quelle que soit son adresse à l’épée, n’importe quel débutant le vaincra., car il n’a pas d’équilibre, il devrait plutôt continuer à se consacrer à son élevage de canaris. L’heure est venue : le roi marche d’un bon pas pour rejoindre son armée, alors que Goiria fait observer que Honim a vaincu aussi souvent que Alvar. Dans une immense plaine, les deux armées fortes de plusieurs centaines d’hommes se font face à quelques dizaines de mètres. Le roi Honim déclare d’une voix forte à Alvar que pour ne pas sacrifier leurs soldats, il le défie en combat singulier : Que le plus fort soit le maître de ce rocher ! Alvar accepte : ils combattront jusqu’à la mort ! Les deux rois chevauchent l’un vers l’autre et le duel à l’épée s’engage. Les échanges est farouche, et les deux combattants sont d’une force similaire. Après plusieurs passes d’arme, les deux grands cardinaux se détachent des rangs des soldat et s’avancent vers la zone de duel. Ils indiquent que leur dieu respectif les conjure de cesser cette nuisible dispute, de cesser le combat que le dieu-père Kosmath et la déesse mère Gardita ne sont pas rivaux, mais complémentaires. Le sang sacré ne doit plus couler : la haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond.


Après les horreurs du tome précédent, entre mutilations, automutilations, meurtres de type exécution sommaire et nécrophilie (Ah oui, quand même), le lecteur se prépare au pire. Ça commence bien avec le roi Alvar toujours aussi condescendant et méprisant du haut de sa virilité assurée par une haute stature, un corps bien découplé et fortement charpenté, et sa position d’autorité absolue en tant que roi. Il commence par rabaisser une personne de petite taille, puis raille la faiblesse de son propre fils devant une demi-douzaine d’adultes, et enfin il se moque des paysans qui ne sont que des poltrons, tout en s’apprêtant tranquillement à verser le sang de ses soldats, sans une arrière-pensée. Le dessinateur exécute une case occupant le quart supérieur d’une double page : une vision panoramique saisissante des deux armées face à face, qui rappelle la bataille ouvrant le premier tome. Il accentue les angles de prise vue pour qu’ils soient plus inclinés, un effet dramatique imparable : ces cases en contreplongée magnifient la force des cavaliers, leur vitesse, leur puissance. Puis vient une case de la largeur de la planche avec les destriers cabrés, les épées entrechoquées, le ciel d’orage en arrière-plan, la poussière soulevée par les sabots, et la formation rocheuse de cristaux géants dans le lointain. Et… Rupture totale alors que les deux grands cardinaux s’avancent et prennent la parole.



La série continue sur sa lancée : le voyage du héros, enfin le personnage principal, qui passe par des épreuves qui le marquent dans sa chair ou dans son âme. Les auteurs inscrivent ce voyage dans les conventions de genre, celles du Médiéval fantastique. L’artiste progresse de tome en tome. Il sait transcrire la dimension spectaculaire avec plausibilité et dramatisation. Les murailles du château d’Alvar s’élèvent haut dans le ciel, massives et indestructibles, dans une contreplongée qui leur fait honneur. À l’intérieur, la hauteur sous plafond atteste de la majesté de la construction, avec le double effet de donner de l’importance aux maîtres des lieux et de relativiser leur importance au vu de la différence d’échelle. Les deux armées en place dans une grande plaine ceinte de montagnes, s’étalant sur deux pages en vis-à-vis en imposent avec le nombre de soldats, leurs armes, leurs oriflammes. Quatre pages plus loin, elles ont installé leurs campements respectifs, une vue du ciel avec les tentes et les torches, un apaisement total. Le lecteur sourit d’aise devant la case occupant les deux tiers d’une planche où un beau jeune homme en pagne, bien découplé suit quatre loups, avec une montagne en arrière-plan : une convention de genre très bien réalisée. Pour la scène finale, l’artiste ne ménage pas sa peine : foule nombreuse, faste de la cérémonie, vue générale de la ville depuis le château qui la domine, pluie de pétales pour accompagner la procession nuptiale, habits d’apparat, multitude innombrable rassemblée autour de la formation de cristaux géants, etc.


Les auteurs comblent l’horizon d’attente du lecteur en termes de visuels grandioses et soignés, donnant une consistance remarquable, tangible et spécifique à ce récit de genre. Le lecteur constate également la qualité de la mise en scène et des prises de vue pour les affrontements physiques. Le duel à cheval entre Alvar et Honim fait sens dans son déroulement, dans l’enchaînement de ses différentes phases, dans la plausibilité de l’intervention des grands cardinaux, dans l’établissement des campements par la suite. Plus loin, le lecteur assiste à l’affrontement entre un loup garou et un loup chef de meute, un combat intense et sauvage de trois pages, dans une lumière bleutée ensorcelante. C’est ensuite autour de Mara de littéralement massacrer et ridiculiser un cinquième maître d’armes, le lecteur souffre pour lui. Le combat nuptial entre le fils d’Arval et la fille de Honim se déroule sans pitié, en cohérence avec ce que le lecteur a pu voir des personnages, une suite de coups chorégraphiés avec une logique spatiale et d’attaques. L’artiste met en œuvre sa sensibilité personnelle pour donner à voir des moments tout aussi inattendus, comme la nuée de canaris autour du prince Vaal.



Le scénariste continue de faire souffrir ses personnages, même si la chair d’Alvar en porte déjà des traumatismes graves aux conséquences définitives. Dans la continuité du tome précédent, tout commence avec une résolution de conflit inattendue : Jodorowsky prend le lecteur à contrepied avec l’intervention du clergé pour éviter les morts. Le lecteur se souvient que Alvar lui-même avait gracié deux meurtriers dans le tome précédent. Il est accordé au prince de développer un talent en cohérence avec le fait qu’il souffre d’une difformité physique qui rend impossible les prouesses au combat. Le roi Honim montre des symptômes de l’âge et de la solitude. Un vieil homme prend à sa charge un jeune homme rejeté par la société et l’éduque avec altruisme (enfin, pour ce que l’on en voit dans ce tome). Ces passages servent également pour augmenter le contraste avec les moments plus horribles. Pour la deuxième fois dans la série, un individu procède à l’ablation de ses testicules, de manière volontaire. La sauvagerie de la princesse Mara porte l’arrogance d’une personne de son rang bénéficiant de privilèges. Le prince Vaal se conduit de manière fourbe et cruelle, à sa façon, comme il a pu voir son père le faire, et comme son père s’est conduit envers lui. La princesse Mara se trouve dans un état psychique tout aussi conflictuel, allant jusqu’à décider que : Celui désire être son époux doit la combattre et s’il vainc son hymen sera sien (un écho d’une déclinaison de Red Sonja, personnage de Robert Erwin Howard, 1906-1936). Cela aboutit à une scène peu féministe.


D’une certaine manière, Alvar s’est un peu amélioré, dans la mesure où il accepte que certaines situations puissent se résoudre autrement que par l’application de la force brutale pour asséner l’arbitraire de sa volonté. Cependant il lui reste encore beaucoup de chemin à parcourir, ne serait-ce que dans la façon dont il traite son fils Vaal, le considérant comme inférieur du fait de sa difformité physique, et le lui disant explicitement. Il faut voir ce roi piquer une colère, épée à la main parce qu’il n’a pas de descendance en mesure de lui succéder, estimer que son trône ne lui sert à rien, et décider sous le coup de la colère et de la frustration que le royaume pourra finir avec lui. Il finit par s’écrouler sur les marches devant son trône, en se lamentant que personne ne l’aime… et humilier Goiria la seule personne qui lui porte une sincère affection. Le tome précédent révélait qu’il est également pris dans les machinations de Batia & Sambra, à base de mensonges pour assouvir leur vengeance depuis l’au-delà. À nouveau, l’âme du lecteur au cœur pur se révulse devant des tromperies aussi infâmes et injustes, même si la victime en est Alvar, lui-même indigne à bien des égards.


Cette série était partie avec un tome assez bateau, dont l’intrigue semblait indigne du scénariste, et les dessins sacrifiant la consistance à l’esbrouffe. Le second tome commençait à dévoiler la profondeur des thèmes mis en scène dans ce récit de genre Médiéval fantastique, avec des planches impressionnantes. Avec ce troisième tome, les auteurs continuent de faire souffrir des individus souvent méprisables, tout en réussissant à générer de l’empathie chez le lecteur, à poursuivre leur tragédie à haute teneur en pathos et destin qui s’acharne, avec une narration visuelle qui emporte tout sur son passage, autant par sa qualité descriptive, que par son élan tragique.