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mercredi 24 septembre 2025

Autopsie T03 Retour à Innawanga

Un terme pudique pour un génocide culturel orchestré durant plus d’un siècle


Ce tome fait suite à Autopsie - Tome 2: Bloody Sunday (2025) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Antoine Tracqui pour le scénario, par Philippe Vandaële et Zivorad Radivojevic pour les dessins, et par Antonio Giustoliano pour les couleurs. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


La radio : Chers amis du bush, chers péquenauds des sables, bienvenue sur Karratha FM 93.7, la seule, l’unique radio Dance et Country du grand never never occidental ! Nous sommes le 15 janvier et il est 9 heures à Karratha, la perle du Pilbara ! À ma fenêtre, le thermomètre affiche déjà 42°C, et ça monte, ça monte ! Battrons-nous le record aujourd’hui historique d’il y a cinq ans ? Les paris sont ouverts… D’ici-là, nous sommes partis pour deux heures de musique non-stop, et caliente à Karratha, la plus grande ville entre Perth et Darwin. Amanda Munumgurr éteint la radio et, tout en continuant à conduire vers sa destination, elle pense : Plutôt Karratha la capitale des ploucs, de la bière éventée et de la poussière qui colle à la peau. Après avoir critiqué les paysages et le patrimoine architectural, elle arrive à destination : la zone portuaire, plus précisément la zone de manutention des containers maritimes. Elle est attendue par trois policiers, dont un effectue immédiatement une remarque à connotation raciste sur la chaleur seulement supportable par les Aborigènes. Alors qu’elle se baisse pour examiner le corps, elle constate sans surprise qu’aucun des trois hommes ne l’aide, trop occupés à reluquer son postérieur, elle a l’habitude.



Amanda Munumgurr, médecin légiste, se met au travail et examine le cadavre : Le type s’est noyé dans son vomis. Et pour parfaire l’odeur, il a aussi fait dans son froc. Aucune trace de violence a priori. Par contre, un cubi de Goon presque vide à côté : jusque-là, rien que du très ordinaire. À la louche, elle dirait coma éthylique ou overdose de meth… ou les deux ! Quoi qu’il en soit, ça ne devrait pas dépasser deux lignes dans le Pilbara News. Elle expédie la paperasse et elle programme l’autopsie pour demain après-midi. Les policiers acquiescent mollement. Elle sait d’avance qu’ils ne se déplaceront pas. Un vieux clodo de moins : affaire classée. Après quelques années dans ce trou à rats, sans doute sera-t-elle comme eux : cynique, blasée, indifférente à tout. Résignée en quelque sorte. Mais pour l’instant, même si tout le monde s’en moque, elle s’efforce encore de bosser comme on lui a appris ! Une fois l’examen terminé, elle remonte dans sa voiture et rejoint l’hôpital. À l’accueil des urgences : la cohue habituelle. À la morgue, en revanche, c’est toujours calme. Au programme : une seule autopsie, c’est déjà bien, parfois elle se tourne les pouces pendant trois jours. Les régions de Pilbara, Kimberley, Gascoyne, plus une partie du Midwest : ça fait cinq fois la superficie du Royaume-Uni, mais pour une population d’à peine cent mille habitants. Résultat des courses, même pas deux cents clients par an. Et rarement des cas intéressants… De quoi crever d’ennui !


Troisième tome de la série (et dernier annoncé) : le premier se déroulait en Suède où le lecteur emboîtait le pas à la médecin légiste Jennie Lund, le second à Chicago où le médecin légiste Paul Wahlberg se retrouvait instrumentalisé par une famille mafieuse en pleine effervescence. Cette fois-ci, le scénariste emmène le lecteur en Australie, pour une sombre affaire, avec à nouveau une personne née sur place, et d’origine aborigène, c’est-à-dire une descendante du peuple premier d’Australie. Comme dans les deux autres tomes, il inclut ainsi des éléments culturels relatifs à cette partie de la population : le racisme quotidien au travers d’expressions banales, et celui systémique dans l’affectation d’Amanda Munumgurr. En outre, les auteurs donnent à voir l’environnement social et géographique de manière organique : il est présent en tant que décor, avec une influence directe et significative sur les faits et gestes des personnages. Ils ont choisi un endroit précis et réel de ce continent : Karratha, une ville côtière d’Australie occidentale, avec environ dix-sept mille habitants, dont l’économie est basée sur le minerai de fer, l’exploitation du sel et la fabrication d’ammoniac. Les personnages en supportent la chaleur écrasante, l’intrigue dépend entièrement de ces activités économiques, et des zones désertiques, de la faible densité de population, et d’une zone sacrée pour les Aborigènes.



Les deux artistes réalisent des dessins dans un registre réaliste et descriptif. Le lecteur se rend compte à chaque page du travail de recherche préparatoire qui a été réalisé : pour décrire la zone portuaire, les appareillages du laboratoire de la morgue, l’hélicoptère de la police, les instruments de la médecin légiste, les uniformes des policiers, les modèles de véhicules, un autre laboratoire d’une nature différente, et bien sûr le paysage désertique. Les longues séquences dans ce dernier attestent de l’implication des dessinateurs : à l’opposé d’une suite de représentations génériques, les formations géologiques spécifiques apparaissent bien distinctes les unes des autres, les couches rocheuses successives pour les montagnes, le sol craquelé et aride, les canyons rocheux, les plateaux, et la situation de sécheresse prolongée qu’évoque le superintendant, chef de la police du comté d’Ashburton. Le lecteur peut se projeter aux côtés des deux principaux personnages, comprendre les conditions météorologiques extrêmes auxquelles ils sont soumis, et comme eux il retrouve une respiration plus facile dans la pénombre d’une caverne ou la nuit. Le metteur en couleurs effectue un travail s’approchant de la couleur directe : il apporte beaucoup d’informations, que ce soit la luminosité, les textures, les reliefs, avec peut-être des couleurs un peu trop saturées.


Le lecteur éprouve l’impression de retrouver les mêmes dessinateurs que pour les tomes un et deux, alors qu’ils étaient déjà différents : Francesca Follini pour le storyboard, Paolo Antiga pour les dessins, Antonio Giustoliano pour les couleurs pour le un, Jean Diaz et le même coloriste pour le deux. Toutefois, cela n’équivaut pas à une interchangeabilité impersonnelle : ils œuvrent chacun dans le même registre graphique, avec le même niveau d’implication pour soigner la qualité de chaque case. Ici, Vandaële et Radivojevic se démarquent de leurs prédécesseurs avec une narration se tenant à l’écart des effets de dramatisation, pour rester dans une zone plus réaliste et plus pragmatique. Cette approche rend les personnages et les situations plus plausibles, parce que plus concrètes et plus normales dans la réaction des personnages, leurs mouvements, la banalité (toute relative) de ce qui est montré. Pas de sensation voyeuriste à voir les cadavres, juste un regard professionnel. Pas d’envolée spectaculaire pour les trajets en hélicoptère, juste la banalité de ce mode de transport dans cette région du monde. Cela rend également plus crédible les motifs du crime et leurs circonstances, ainsi que la marche mortelle dans le désert. Ainsi cette narration participe à part égale à raconter la réalité sociale et géographique de cette enquête comme dans tout bon polar.



Le scénariste a encore fait des progrès par rapport au tome précédent pour intégrer les éléments de l‘intrigue dans la narration. Le lecteur relève bien évidemment les origines de la médecin légiste, et il se doute qu’elles auront une incidence sur la manière dont elle est considérée et traitée par les Blancs, et qu’il sera question d’une dimension ou d’une autre de la culture aborigène. L’élégance narrative va au-delà de ce genre de dispositif direct. La deuxième scène établit qu’Amanda Munumgurr éprouve un sentiment de solitude, c’est tout naturellement qu’elle se retrouve attiré par le superintendant Alex Winslow. Le lecteur observe cet homme par les yeux du médecin légiste, notant son professionnalisme rigoureux, attitude qui prendra un autre sens par la suite, le regard d’Amanda ayant été biaisé par sa situation personnelle. D’un côté, il s’agit d’une convention classique et attendue dans une histoire policière ; d’un autre côté, cela prend tout son sens dans le fil du récit, plutôt que d’être un cliché insipide. Le lecteur se laisse donc bien volontiers prendre par le suspense de l’intrigue, dans cette narration sophistiquée et organique.


Le lecteur est tout autant ravi de découvrir d’autres conventions de genre, tout aussi bien mises en œuvre. Les auteurs montrent une région particulière du globe, quasiment vide d’êtres humains, propices à l’organisation d’activités criminelles éloignées de toute surveillance. Le scénariste intègre avec élégance quelques éléments dans l’air du temps, par exemple le fait que le cadavre en plein désert soit repéré par un gamin de dix ans qui vit au Canada, et qui surfait sur Google Earth à la recherche de vues satellite récentes. Le salut d’Amanda Munumgurr vient d’une autre convention qui aurait pu avoir l’artificialité d’un cliché, si ce n’est que cela apparaît comme une forme d’artefact transmis inconsciemment par le milieu culturel dans lequel elle a grandi, une forme de reproduction ou d’une propagation d’un héritage culturel d’une génération à la suivante. De ce point de vue, le récit s’avère impeccable dans sa composition et sa narration, aussi bien visuelle que dans les dialogues et par la voix intérieure de la médecin légiste. Éventuellement, le lecteur peut éprouver une infime sensation de trop peu : il aurait bien aimé des développements plus denses sur le traitement des Aborigènes par l’État, sur l’écosystème de cette région désertique, sur d’autres éléments socioculturels inconscients modelant la vie du personnage principal, à la manière des enquêtes du personnage de l’inspecteur Napoléon Bonaparte dans les romans policiers ethnologiques d’Arthur Upfield (1890-1964).


Cette série d’enquêtes indépendantes se bonifie de tome en tome. Scénariste et dessinateur embarquent le lecteur à la suite d’une médecin légiste, se retrouvant avec un cadavre suspect en plein milieu d’une zone désertique dans l’Australie-Occidentale. Un vrai récit policier, avec analyse post-mortem, travail de déduction à partir de la connaissance du terrain. Les auteurs donnent à voir cette région du monde, tant sur le plan géographique que sur le mode de vie qu’il induit, en intégrant naturellement l’incidence des différentes communautés. Un vrai polar.



mercredi 23 avril 2025

Autopsie T02 Bloody Sunday

Mais mon job, c’est justement de me méfier des évidences !


Ce tome fait suite à Autopsie - Tome 1: Le Sacrificateur (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, car il s’agit d’un trilogie thématique autour du métier de médecin légiste, avec trois personnages principaux différents, dans trois villes différentes. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Antoine Tracqui pour le scénario, Jean Diaz pour les dessins, Antonio Giustoliano pour les couleurs, ce dernier appartenant à Arancia Studio. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans une magnifique chambre d’hôtel de luxe, dans un gratte-ciel du centre de Chicago, Paul Wahlberg se dit que : C’est quand même un job en or… Bien sûr, il faut se lever tôt. Mais à part ça, c’est jackpot. Salaire princier, zéro stress, peu de comptes à rendre, jamais de contraventions à payer. Stimulation intellectuelle permanente… et surtout un incroyable piège à filles. Adjointe au maire ou femme de chambre, peu importe, dès qu’il annonce la couleur, c’est toujours la même lueur dans leur regard. Mélange de surprise et d’excitation malsaine, comme si l’odeur du sang leur fouettait les hormones !!! Ensuite, il suffit de raconter deux ou trois histoires un peu glauques, sans forcer sur le trait… et l’affaire est dans le sac !!! En se levant, Paul regarde la femme couchée dans le lit, encore endormie. C’est quoi, déjà, son nom ? Susie ? non… pas Susie… Sally ? Stacy ?… Peu importe à vrai dire, c’était pas terrible ! Ça doit bien être sa quatrième Sandy depuis la fac, et aucune qui soit restée dans les annales. Seul intérêt de celle-ci, elle crèche à deux pas de Humboldt Park. Avec ça, il sera au boulot dans même pas dix minutes !



7h18. Tout le monde le dit : l’arrivée des beaux jours, c’est le meilleur moment de l’année à Chicago. L’hiver est barbant, ce sont surtout les vieux qui claquent : pneumonies, chutes sur le verglas, décompensation de ceci ou de cela, pas mal de feux de cheminée aussi… Sans oublier les clodos qu’on décolle du trottoir quand il fait -30°C… L’été, ce sont les morts violentes : les accidents de bagnole, les soirées arrosées qui partent en vrille, les crétins qui se noient en prenant le lac Michigan pour une pataugeoire, plein de vieux, encore, lors des pics de chaleur… Et bien sûr, grand classique estival, le type seul qu’on retrouve vert et plein d’asticots quand la voisine appelle pour signaler l’odeur… Les demi-saisons sont plus variées chacune avec ses nuances. Quand les jours raccourcissent, le moral s’effondrent et les suicides repartent en flèche. Au printemps, au contraire, quand la sève monte, ce sont les crimes sexuels, ou alors le cinglé qui dézingue femme et enfants avant de se faire sauter le caisson. Curieuse manière d’envisager la ronde des saisons … Non, pas vraiment… Simple déformation professionnelle, en réalité ! Paul Wahlberg se rend à l’institut médicolégal : Aujourd’hui, il y a vingt-trois autopsies au menu… Avec l’échantillonnage standard : quatre homicides et deux suspicions, huit accidents, six suicides, deux morts suspectes à l’hosto et une en prison…


Deuxième tome de cette trilogie et changement de pays, changement de ville, changement de médecin légiste, changement de dessinateur, et sans artiste réalisant le storyboard. Pour autant, le lecteur retrouve la même ambiance que dans le premier tome, grâce aux éléments techniques sur la pratique de l’autopsie. Le scénariste, médecin légiste de profession commence par exposer l’organisation d’une journée de travail dans un institut médicolégal : le nombre d’analyse à réaliser, le personnel présent, la répartition des cadavres en fonction des compétences, etc. Puis il en pratique une, alors que ses pensées portent un regard satisfait sur la qualité de son propre travail. Les dessins montrent différentes phases de son activité : les gants, les scanners projetés sur grand écran, les personnes assistant à l’opération, la première incision au scalpel, le prélèvement de la matière cervicale, l’ouverture de l’abdomen, et après dans son bureau la rédaction du rapport. Les dessins sont précis, descriptifs et réalistes. La mise en lumière produit un effet blafard, avec une majorité de nuances de gris. Plus tard, Paul Wahlberg doit pratiquer une nouvelle autopsie dans des conditions artisanales, dans une cuisine avec des ustensiles afférents. Le récit montre alors le recours à des gants de vaisselle, à une batterie de couteaux de cuisine, l’emploi d’un thermomètre à rôti, un sécateur pour découper les côtes, une balance à plateau pour peser les organes, des bocaux pour les échantillons, etc.



Avec un tel métier pour le personnage principal, le récit relève forcément du polar. Le scénariste a choisi un point de départ différent de celui du tome précédent, et un déroulement plus compact dans le temps : environ vingt-quatre heures. Le flux de pensées de Paul Wahlberg est écrit de manière construite, servant de moyen d’exposition d’un certains nombres de faits. Première dimension de ce roman policier avec une composante sociale : le lieu. L’intrigue aurait peut-être pu se dérouler dans une autre grande métropole américaine ; pour autant scénariste et artiste mettent à profit plusieurs spécificités de Chicago. De nombreuses cases montrent la ville : une illustration en pleine page des immeubles d’un quartier pour la page six, les grandes avenues avec quatre files de circulation dans chaque sens, les rues un peu moins larges du quartier où se trouve le rade dans lequel le médecin va pécho, les grandes propriétés et riches demeures dans les lointaines banlieues etc. Ensuite, l’intrigue repose pleinement sur le métier du personnage principal : c’est l’occasion d’évoquer les enjeux d’une autopsie, ainsi que les compétences nécessaires pour la réaliser de manière rigoureuse, le matériel, l’état d’esprit d’un médecin légiste par rapport à la chair, à la mort, aux actes de violence meurtrière, et aussi aux morts banales dans l’indifférence de la société. Dans le même temps, le dessinateur représente de manière pragmatique les actes de découpage et de prélèvement sur un corps redevenu un simple objet inanimé, privé de personnalité. Les auteurs mettent également en œuvre des conventions propres à ce genre littéraire, telles que la famille mafieuse dysfonctionnelle, la violence gratuite, et le plan bien préparé.


Le lecteur se retrouve embarqué avec Paul Wahlberg, contre son gré dans une autopsie artisanale réalisée dans une cuisine parce qu’un parrain mafieux souhaite en avoir le cœur net sur les circonstances réelles du décès de son fils. Il suit alors une enquête qui repose à la fois sur les éléments mis en évidence au fil du déroulement de l’autopsie et sur les informations qui arrivent par d’autres canaux comme les conversations, ce que le médecin peut avoir entendu sur cette famille, et la lecture d’un document dans les archives. De temps à autre, le lecteur ressent bien que le scénariste écrit une phase d’exposition. Il constate également qu’il y a eu une amélioration par rapport au premier tome : ces phases sont mieux construites, plus courtes, et la narration visuelle montre d’autres éléments dans le même temps. Cela commence avec la première autopsie dans l’institut médicolégal, avec les images montrant la pratique et les cartouches de texte contenant les commentaires du médecin. Puis Wahlberg se retrouve ligoté sur une chaise, et le parrain Luca Scarfone lui explique ce qu’il attend de lui, pendant que le lecteur peut voir comment réagisse les autres membres de la famille dans la même pièce. Après cette première partie de l’autopsie, tout le monde se trouve assemblé dans le salon à écouter les conclusions provisoires du médecin, et là encore le lecteur peut voir les réactions des différentes personnes. Plus tard, lorsque que Wahlberg lit un long article sur la famille Scarfone, le scénariste rédige quatre extraits dans les cellules de texte, simulant la lecture fragmentaire pour plus d’efficacité.



Les auteurs apportent également ce qu’il faut de personnalité à leur personnage principal pour qu’il dispose d’assez d’épaisseur : à la fois par son professionnalisme, et son regard presque lucide sur lui-même. Il sait qu’À en croire certains, il serait un sale type. Arrogant vaniteux, immature, séducteur compulsif et totalement égocentrique. Tout cela est certainement exagéré… Mais vu que ses ex s’accordent toutes sur ce diagnostic, il y a peut-être un fond de vérité. Ils montrent également sa première levée de corps en solo où il finit plaqué au sol par le cadavre trop lourd pour lui, scène permettant de jauger sa force de caractère. De la même manière, ils donnent de l’épaisseur à Bianca Scarfone, la conseillère du Don. Comme dans le tome précédent, le lecteur reste déconcerté par la très grande tolérance au froid des personnages, qui restent soit en bras de chemise soit en robe avec un grand décolleté à papoter sous la neige comme si de rien n’était. Pour autant, le cumul des différents ingrédients (environnement, autopsie, personnages) aboutit à un récit bien construit, avec un suspense généré par les résultats de l’autopsie, mais aussi la situation mortelle dans laquelle se trouve le personnage principal (il n’y a aucune raison que la famille Scarfone le laisse en vie après les résultats), et la conviction qu’il se trame autre chose en arrière-plan entre les membres de ladite famille.


Deuxième médecin légiste, deuxième autopsie, deuxième ville : le scénariste a gagné en aisance dans sa narration qui apparaît plus fluide. Nouveau dessinateur, tout aussi impliqué que le précédent pour donner à voir les situations de manière réaliste et descriptive, sans redondance avec ce que disent les dialogues ou les cellules de texte. Même metteur en couleurs, pour des ambiances en phase avec la tension et la noirceur des situations. Un bon polar tenant le lecteur en haleine.



lundi 6 janvier 2025

Autopsie T01 Le sacrificateur

On dit qu’à partir d’un certain degré d’horreur, le cerveau disjoncte.


Ce tome est le premier d’une trilogie qui promet trois albums, trois meurtres, trois médecins légistes. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Antoine Tracqui pour le scénario, Francesca Follini pour le storyboard, Paolo Antiga pour les dessins, Antonio Giustoliano pour les couleurs, ces trois derniers appartenant à Arancia Studio. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée.


Bientôt juin, déjà ! … Dans un mois à peine, ce sera Midsommar. De la Scanie jusqu’au Norrland, bûchers et feux de joie célèbreront le solstice. Et consumeront les derniers souvenirs des mois de froidures. Pour elle aussi, c’est une page qui se tourne. Un nouveau chapitre qui s’ouvre. Mais avant cela, il me reste une épreuve à affronter. La psychologue n’était pas d’accord : elle a parlé Rebond d’anxiété, Réactivation du PTSD. On verra bien… Jennie Lund quitte sa chambre d’hôpital où elle a passé plusieurs mois, et elle prend le taxi pour se rendre à son rendez-vous avec la journaliste, une table en terrasse, au bord de l’océan. L’intervieweuse lui demande comment elle va, puis elle lui suggère de commencer par le début. Jennie Lund se lance.



À l’époque, les médias ont pas mal insisté sur la parenté de Jennie Lund avec le commissaire Sandström, donc la journaliste connaît déjà les grandes lignes. L’accident de ses parents alors qu’elle avait à peine trois mois, son adoption, son enfance dans un village de la côte sud, pas loin de Karlskrona… Les époux Lund ne pouvaient avoir d’enfants, ils l’ont accueillie comme un don du ciel. Elle a été choyée bien plus qu’elle n’aurait pu l’espérer. Pour autant, ils n’ont jamais voulu la couper de ses origines. Chaque année à Pâques, ils allaient en pèlerinage au phare d’Häradskär. Là où les cendres avaient été dispersées. À l’école, elle était une élève assidue, mais réservée et solitaire. Ce n’est qu’à la fac qu’elle a commencé à se faire des amis. Son dossier lui ouvrait toutes les portes, elle a choisi médecine sans hésiter. Mais elle a vite réalisé que le métier de soignant ne comblait pas ses attentes : il lui manquait quelque chose une excitation intellectuelle. Puis il y a eu ce cycle de conférences sur la médecine légale. Avec ce Russe, un certain Vlassov, qui parlait de morts célèbres, de crimes inexpliqués. Elle a tout de suite su que c’était sa voie. Par chance, elle a pu intégrer le cursus de l’institut Karolinska, à Stockholm. Un choix qu’elle n’a jamais regretté. Enfin… Jusqu’à l’hiver dernier bien sûr. La journaliste fait observer que cela les amène à Göteborg, le premier poste de Jennie. Celle-ci répond : Exact. Elle venait juste de terminer ses quatre années de formation. Elle n’aurait jamais dû être de garde ce soir-là. Normalement, il faut six mois d’ancienneté. Mais voilà, la patronne était en congrès au Canada avec la moitié du staff. Et le seul légiste titulaire, au lit avec une grippe carabinée. Elle se souvient très bien, il était 22h40 et la nuit s’annonçait calme. Voilà… C’est comme ça que tout a commencé.


Le titre, la couverture, la quatrième de couverture (Texte : des meurtres atroces, un rituel dément, une jeune légiste à la dérive : entre sang et glace, une enquête au tréfonds de la folie), tout annonce et promet un polar sérieux et angoissant. De fait, Jennie Lund, médecin légiste, a été adoptée suite à la mort de ses parents, elle est appelée sur la scène d’un crime, un vrai rituel immonde par défaut, tous les légistes avec de l’expérience étant indisponibles. Le lecteur a accès à sa voix intérieure et celle-ci parle avec la connaissance du futur : ce qui va arriver va être terrible et atroce. Il découvre la scène du sacrifice, en pleine forêt sous la neige, et il assiste à l’autopsie, commentée par le médecin légiste elle-même. La narration visuelle se situe dans un registre réaliste et descriptif, prenant bien soin d’éviter les exagérations gore ou voyeuristes. Par voie de conséquence, il se produit un effet de réel plaçant le récit dans le registre du plausible. Le lecteur acquiert la conviction de la véracité du macaron sur la couverture : le scénariste a bien exercé la profession de médecin légiste. Il en déduit que la représentation de la salle d’autopsie doit correspondre à la réalité, ainsi que le déroulement en respectant la procédure, les instruments. Il se dit qu’il en va de même pour ce qui est montré par les dessins : les tenues vestimentaires qui sont effectivement adaptées aux conditions climatiques, les uniformes, les rues et les constructions, les modèles de voiture et les accessoires.



En fonction de sa familiarité avec le genre du polar, le lecteur voit son horizon d’attente comprendre plus ou moins d’éléments. Peut-être a-t-il déjà eu l’occasion de lire des romans policiers mettant en scène Kay Scarpetta, médecin légiste, créée par Patricia Cornwell, apparue pour la première fois dans Post Mortem (1990). Dans ce cas, il s’attend à une enquête pimentée à la sauce Thriller. Ou peut-être est-il plus polar, avec une enquête révélant une facette peu reluisante de la société. Les auteurs utilisent la trame de l’enquête : un meurtre, un second, une enquêtrice, des indices, des découvertes. Dans un roman, l’écrivain peut facilement distraire le lecteur, l’orienter sur des fausses pistes, ou tout simplement lui donner trop peu d’éléments pour pouvoir prendre l’enquêtrice de vitesse. Cela s’avère plus difficile en bande dessinée, surtout quand elle est de nature réaliste. Ici, les auteurs commencent par montrer Jennie Lund en bonne santé, sortant de l’hôpital, alors que ses commentaires indiquent qu’elle va au-devant d’épreuves horribles : du coup, la tension s’en trouve diminuée d’autant puisqu’elle s’en sort saine et sauve. En outre, ils font usage à une ou deux reprises d’une coïncidence bien pratique : l’absence de médecin légiste confirmé justement la nuit de la découverte d’un sacrifice (bon d’accord, ça peut arriver), puis le fait que ce soit Shakti Kapoor (numéro deux de la brigade criminelle de Göteborg), une copine de fac de Jennie, qui se soit occupée de précédentes affaires similaires (bon d’accord, c’est possible aussi). Puis le fait que Jennie Lund découvre la date et le lieu du prochain sacrifice le jour même où il doit se produire, et comme par hasard Shakti Kapoor n’est pas joignable.


Dans le même temps, les auteurs respectent le principe d’une narration factuelle. Le lecteur remarque que cette bande dessinée semble avoir été conçue sur la base d’une chaîne de production : un scénariste qui n’est pas familier de la bande dessinée, une personne chargée du séquençage et du découpage, puis un dessinateur et enfin un metteur en couleurs. Cela permet aux artistes d’être pleinement investis dans leur tâche respective. Le dessinateur a visiblement effectué un travail conséquent de recherche et de repérage pour représenter Göteborg, ses rues, son fleuve Göta älv, quelques monuments, le centre médicolégal, quelques communes avoisinantes, le réseau routier, etc. Il fait preuve du même investissement pour représenter les intérieurs, avec des agencements différenciés, des ameublements spécifiques. Il détoure chaque forme d’un trait fin et prévis, avec un nombre d’informations visuelles souvent élevé dans chaque case de chaque page. En prenant un peu de recul, le lecteur remarque que cette sensation de densité est également générée par la mise en couleurs, elle aussi très travaillée. À la base une approche réaliste également, avec des dégradés pour rendre compte de la luminosité, ainsi que pour rehausser le relief de chaque surface. Le metteur en couleurs sait également jouer sur les nuances pour baigner une scène dans une atmosphère particulière, s’approchant d’un effet expressionniste, par exemple à base de vert sauge pour la froideur de la lumière émise par un écran, ou vert des teintes rouge-orange lors d’accès de violence.



La sensibilité du lecteur peut faire osciller son ressenti entre un contentement de découvrir une narration visuelle consistante et descriptive, ou la trouver un peu froide et impersonnelle, manquant d’une forme de point de vue. Dans les deux cas, il peut se projeter dans chaque endroit et suivre les découvertes de Jennie Lund. Une fois le petit plus de suspension d’incrédulité consentie, il sent la curiosité le gagner quant à ces sacrifices. Il découvre l’explication culturelle donnée par le spécialiste en archéologie médiévale, dépassant le folklore de pacotille pour touriste pressé. Les auteurs se tiennent à l’écart de la mise en scène sociologique de la société suédoise, s’attachant plus à cette résurgence de rituels issus du paganisme pour les dieux de la mythologie nordique, tel que le blót (sacrifice). L’intrigue s’avère bien ficelée, même si le mode d’exposition des explications met en évidence que le scénariste a plus pensé en termes de livre, qu’en termes de bande dessinée. Au travers de ces crimes rituels, le récit évoque la prédation sur les plus faibles, ainsi que la force des croyances attachées à une foi. Il n’y a pas de moquerie ou de forme de dérision de la part des auteurs, simplement la mise en scène que la foi peut être utilisée par des individus pour en asservir d’autres.


Une enquête menée du point de vue d’une jeune femme médecin légiste, sur des sacrifices sanglants. Le récit est raconté par des dessins réalistes et descriptifs et une mise en couleurs solide, donnant une sensation de réalité plausible et tangible. Il souffre par moments de maladresses provenant du fait que la bande dessinée rend visible toute incohérence, comme le nez au milieu de la figure, dans ce genre. Pour autant, le lecteur se prend d’amitié pour Jennie Lund qui veut montrer qu’elle a le niveau, dans un environnement où beaucoup de personnes semblent en savoir plus qu’elle.