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lundi 6 janvier 2025

Autopsie T01 Le sacrificateur

On dit qu’à partir d’un certain degré d’horreur, le cerveau disjoncte.


Ce tome est le premier d’une trilogie qui promet trois albums, trois meurtres, trois médecins légistes. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Antoine Tracqui pour le scénario, Francesca Follini pour le storyboard, Paolo Antiga pour les dessins, Antonio Giustoliano pour les couleurs, ces trois derniers appartenant à Arancia Studio. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée.


Bientôt juin, déjà ! … Dans un mois à peine, ce sera Midsommar. De la Scanie jusqu’au Norrland, bûchers et feux de joie célèbreront le solstice. Et consumeront les derniers souvenirs des mois de froidures. Pour elle aussi, c’est une page qui se tourne. Un nouveau chapitre qui s’ouvre. Mais avant cela, il me reste une épreuve à affronter. La psychologue n’était pas d’accord : elle a parlé Rebond d’anxiété, Réactivation du PTSD. On verra bien… Jennie Lund quitte sa chambre d’hôpital où elle a passé plusieurs mois, et elle prend le taxi pour se rendre à son rendez-vous avec la journaliste, une table en terrasse, au bord de l’océan. L’intervieweuse lui demande comment elle va, puis elle lui suggère de commencer par le début. Jennie Lund se lance.



À l’époque, les médias ont pas mal insisté sur la parenté de Jennie Lund avec le commissaire Sandström, donc la journaliste connaît déjà les grandes lignes. L’accident de ses parents alors qu’elle avait à peine trois mois, son adoption, son enfance dans un village de la côte sud, pas loin de Karlskrona… Les époux Lund ne pouvaient avoir d’enfants, ils l’ont accueillie comme un don du ciel. Elle a été choyée bien plus qu’elle n’aurait pu l’espérer. Pour autant, ils n’ont jamais voulu la couper de ses origines. Chaque année à Pâques, ils allaient en pèlerinage au phare d’Häradskär. Là où les cendres avaient été dispersées. À l’école, elle était une élève assidue, mais réservée et solitaire. Ce n’est qu’à la fac qu’elle a commencé à se faire des amis. Son dossier lui ouvrait toutes les portes, elle a choisi médecine sans hésiter. Mais elle a vite réalisé que le métier de soignant ne comblait pas ses attentes : il lui manquait quelque chose une excitation intellectuelle. Puis il y a eu ce cycle de conférences sur la médecine légale. Avec ce Russe, un certain Vlassov, qui parlait de morts célèbres, de crimes inexpliqués. Elle a tout de suite su que c’était sa voie. Par chance, elle a pu intégrer le cursus de l’institut Karolinska, à Stockholm. Un choix qu’elle n’a jamais regretté. Enfin… Jusqu’à l’hiver dernier bien sûr. La journaliste fait observer que cela les amène à Göteborg, le premier poste de Jennie. Celle-ci répond : Exact. Elle venait juste de terminer ses quatre années de formation. Elle n’aurait jamais dû être de garde ce soir-là. Normalement, il faut six mois d’ancienneté. Mais voilà, la patronne était en congrès au Canada avec la moitié du staff. Et le seul légiste titulaire, au lit avec une grippe carabinée. Elle se souvient très bien, il était 22h40 et la nuit s’annonçait calme. Voilà… C’est comme ça que tout a commencé.


Le titre, la couverture, la quatrième de couverture (Texte : des meurtres atroces, un rituel dément, une jeune légiste à la dérive : entre sang et glace, une enquête au tréfonds de la folie), tout annonce et promet un polar sérieux et angoissant. De fait, Jennie Lund, médecin légiste, a été adoptée suite à la mort de ses parents, elle est appelée sur la scène d’un crime, un vrai rituel immonde par défaut, tous les légistes avec de l’expérience étant indisponibles. Le lecteur a accès à sa voix intérieure et celle-ci parle avec la connaissance du futur : ce qui va arriver va être terrible et atroce. Il découvre la scène du sacrifice, en pleine forêt sous la neige, et il assiste à l’autopsie, commentée par le médecin légiste elle-même. La narration visuelle se situe dans un registre réaliste et descriptif, prenant bien soin d’éviter les exagérations gore ou voyeuristes. Par voie de conséquence, il se produit un effet de réel plaçant le récit dans le registre du plausible. Le lecteur acquiert la conviction de la véracité du macaron sur la couverture : le scénariste a bien exercé la profession de médecin légiste. Il en déduit que la représentation de la salle d’autopsie doit correspondre à la réalité, ainsi que le déroulement en respectant la procédure, les instruments. Il se dit qu’il en va de même pour ce qui est montré par les dessins : les tenues vestimentaires qui sont effectivement adaptées aux conditions climatiques, les uniformes, les rues et les constructions, les modèles de voiture et les accessoires.



En fonction de sa familiarité avec le genre du polar, le lecteur voit son horizon d’attente comprendre plus ou moins d’éléments. Peut-être a-t-il déjà eu l’occasion de lire des romans policiers mettant en scène Kay Scarpetta, médecin légiste, créée par Patricia Cornwell, apparue pour la première fois dans Post Mortem (1990). Dans ce cas, il s’attend à une enquête pimentée à la sauce Thriller. Ou peut-être est-il plus polar, avec une enquête révélant une facette peu reluisante de la société. Les auteurs utilisent la trame de l’enquête : un meurtre, un second, une enquêtrice, des indices, des découvertes. Dans un roman, l’écrivain peut facilement distraire le lecteur, l’orienter sur des fausses pistes, ou tout simplement lui donner trop peu d’éléments pour pouvoir prendre l’enquêtrice de vitesse. Cela s’avère plus difficile en bande dessinée, surtout quand elle est de nature réaliste. Ici, les auteurs commencent par montrer Jennie Lund en bonne santé, sortant de l’hôpital, alors que ses commentaires indiquent qu’elle va au-devant d’épreuves horribles : du coup, la tension s’en trouve diminuée d’autant puisqu’elle s’en sort saine et sauve. En outre, ils font usage à une ou deux reprises d’une coïncidence bien pratique : l’absence de médecin légiste confirmé justement la nuit de la découverte d’un sacrifice (bon d’accord, ça peut arriver), puis le fait que ce soit Shakti Kapoor (numéro deux de la brigade criminelle de Göteborg), une copine de fac de Jennie, qui se soit occupée de précédentes affaires similaires (bon d’accord, c’est possible aussi). Puis le fait que Jennie Lund découvre la date et le lieu du prochain sacrifice le jour même où il doit se produire, et comme par hasard Shakti Kapoor n’est pas joignable.


Dans le même temps, les auteurs respectent le principe d’une narration factuelle. Le lecteur remarque que cette bande dessinée semble avoir été conçue sur la base d’une chaîne de production : un scénariste qui n’est pas familier de la bande dessinée, une personne chargée du séquençage et du découpage, puis un dessinateur et enfin un metteur en couleurs. Cela permet aux artistes d’être pleinement investis dans leur tâche respective. Le dessinateur a visiblement effectué un travail conséquent de recherche et de repérage pour représenter Göteborg, ses rues, son fleuve Göta älv, quelques monuments, le centre médicolégal, quelques communes avoisinantes, le réseau routier, etc. Il fait preuve du même investissement pour représenter les intérieurs, avec des agencements différenciés, des ameublements spécifiques. Il détoure chaque forme d’un trait fin et prévis, avec un nombre d’informations visuelles souvent élevé dans chaque case de chaque page. En prenant un peu de recul, le lecteur remarque que cette sensation de densité est également générée par la mise en couleurs, elle aussi très travaillée. À la base une approche réaliste également, avec des dégradés pour rendre compte de la luminosité, ainsi que pour rehausser le relief de chaque surface. Le metteur en couleurs sait également jouer sur les nuances pour baigner une scène dans une atmosphère particulière, s’approchant d’un effet expressionniste, par exemple à base de vert sauge pour la froideur de la lumière émise par un écran, ou vert des teintes rouge-orange lors d’accès de violence.



La sensibilité du lecteur peut faire osciller son ressenti entre un contentement de découvrir une narration visuelle consistante et descriptive, ou la trouver un peu froide et impersonnelle, manquant d’une forme de point de vue. Dans les deux cas, il peut se projeter dans chaque endroit et suivre les découvertes de Jennie Lund. Une fois le petit plus de suspension d’incrédulité consentie, il sent la curiosité le gagner quant à ces sacrifices. Il découvre l’explication culturelle donnée par le spécialiste en archéologie médiévale, dépassant le folklore de pacotille pour touriste pressé. Les auteurs se tiennent à l’écart de la mise en scène sociologique de la société suédoise, s’attachant plus à cette résurgence de rituels issus du paganisme pour les dieux de la mythologie nordique, tel que le blót (sacrifice). L’intrigue s’avère bien ficelée, même si le mode d’exposition des explications met en évidence que le scénariste a plus pensé en termes de livre, qu’en termes de bande dessinée. Au travers de ces crimes rituels, le récit évoque la prédation sur les plus faibles, ainsi que la force des croyances attachées à une foi. Il n’y a pas de moquerie ou de forme de dérision de la part des auteurs, simplement la mise en scène que la foi peut être utilisée par des individus pour en asservir d’autres.


Une enquête menée du point de vue d’une jeune femme médecin légiste, sur des sacrifices sanglants. Le récit est raconté par des dessins réalistes et descriptifs et une mise en couleurs solide, donnant une sensation de réalité plausible et tangible. Il souffre par moments de maladresses provenant du fait que la bande dessinée rend visible toute incohérence, comme le nez au milieu de la figure, dans ce genre. Pour autant, le lecteur se prend d’amitié pour Jennie Lund qui veut montrer qu’elle a le niveau, dans un environnement où beaucoup de personnes semblent en savoir plus qu’elle.



mercredi 7 août 2024

Fin de la parenthèse

Ça s’appelle l’égrégore. C’est hautement magique.


Ce tome est le second d’un diptyque : il fait suite à Tu n’as rien à craindre de moi (2016). Sa première édition date également de 2016. Il a été réalisé par Joann Sfar pour le scénario et les dessins, et par Brigitte Findakly pour les couleurs. Il comprend quatre-vingt-dix pages de bande dessinée. Il commence par une page d’introduction rédigée par l’auteur sur l’importance de Salvador Dalí pour lui.


Deux individus sont en train de regarder et de commenter un tirage du tarot de Marseille. Ils échangent sur la fixation de l’un à propos des jumelles, sur les systèmes de pensée, sur le pouvoir des Américains, des Saoudiens ou des Qataris dans l’art contemporain, sur Romain Gary, sur les entretiens de Salvador Dalí avec Louis Pauwels, sur la façon dont Platon défendait le Logos par un recours paradoxal au mythe, etc. Sur une plage paradisiaque de sable blanc, Lior, une très belle femme, s’adresse à l’artiste pictural Seabearstein. Elle lui dit que ce qui le fait retourner en France n’a aucune logique. Lui-même entretient des doutes quant à sa décision de rentrer. Elle l’aide à faire son nœud de cravate. Il s’en va, et elle se rend compte qu’il lui manque… au bout de onze secondes. Elle croit qu’elle est vraiment amoureuse. Lui est arrivé à l’aéroport international de La Cucaracha, tirant sa valise à roulettes derrière lui, tout en fumant un cigare. Il prend place dans l’avion, et il sirote des cocktails. Il explique à l’hôtesse de l’air qu’aujourd’hui, pour une fois, un héros qui n’est pas américain va peut-être sauver la planète. Ce n’est pas lui, c’est Salvador Dalí. Derrière lui, deux autres voyageurs papotent en anglais, et évoquent des champignons hallucinogènes. L’artiste s’approche et ils lui en offrent un petit paquet.


Seabearstein sort de l’avion à Paris, sous la pluie. Il se parle à lui-même : ce truc qui le saisit lorsqu’on revient en France. Ce sentiment que son pays vit une sorte de malédiction depuis trente ans. L’imaginaire en panne, incapables d’aimer le monde actuel, ni d’être aimés par lui. Ne plus comprendre ni les échanges économiques ni les mouvements de population. Ne plus comprendre l’amour non plus. Comme si à force d’être coincés entre Nord et Sud, on était devenus complètement idiots. Voilà ce vide où est la France aujourd’hui. Par manque de génie. On manque de génie. Il évoque Jean Gabin dans le film Le président, avec l’agent de la douane, lui faisant observer qu’avec un tribun comme lui, le Front National n’aurait aucune chance, ce dont son interlocuteur n’a cure. Il prend un taxi-moto pour se rendre l’aéroport à Paris, et il discute religion avec le motard. Ce dernier estime que la religion donne des réponses à toutes les questions. L’artiste rétorque qu’il veut devenir chrétien apostolique et romain, épouser Gala une deuxième fois, selon le rite copte. Il décide de descendre de moto et de terminer le trajet à pied sous la pluie. Il rejoint le Centre Dalinien pour le Futur dont les bureaux se situent place Vendôme, abrités par la maison Schiaparelli. Il discute avec Farida Khela, et il écoute le projet qu’elle lui propose : ressusciter ou réveiller Dali qui est cryogénisé par une expérience consistant à passer quatre nuits dans un hôtel particulier avec quatre modèles nues.


Le lecteur retrouve Seabearstein, exilé dans une île paradisiaque à la fin du tom précédent, en compagnie de la magnifique Lior. Il rentre à Paris et il se voit confier une mission : réveiller Salvador Dalí (1904-1989) ou participer à sa résurrection en fonction du point de vue, en réalisant une session de dessins très particulière. L’enjeu est de sauver le monde, ou au moins la France d’un obscurantisme grandissant, par le retour de Dali en prophète non-religieux. Par contraste avec le tome précédent, celui-ci repose donc sur une intrigue, avec une mission dont l’objectif est défini, même si les modalités peuvent paraître floues. Le lecteur continue de voir en Seabearstein, un avatar de l’auteur dont le patronyme évoque une forme orthographique déformée de Cyber-stein. En effet les quatre modèles évoluent nues la plupart du temps, sauf Christel qui a choisi de porter un string avec l’accord de l’artiste. Il s’agit de quatre mannequins travaillant pour la haute couture, des maisons comme Yves Saint-Laurent ou Schiaparelli. En vis-à-vis de la page d’introduction de l’auteur, se trouve une photographie du peintre prise par Jean Gaumy, avec en arrière-plan quatre jeunes femmes nues. Alors que Seabearstein se trouve à assister à la préparation d’un défilé, il se fait la remarque qu’il n’y a aucune de ces modèles qu’il ait envie de voir nue. Il ne parvient pas à comprendre comment Farida Khelfa effectue ses castings : les filles trop sexy sont tout de suite éliminées. La haute couture, c’est l’anti-Pirelli. Il croit qu’elle garde les œuvres d’art sur pattes : des filles aux cartilages originaux, à la démarche inexplicable. Sfar les représente avec cette même vision : de grandes jeunes femmes, avec des os protubérants, parfois tout juste la peau sur les os, souples, conscientes de leur beauté, de très beaux yeux, des jambes interminables, des bras fins, de beaux cheveux. Le lecteur voit cette beauté plastique, sans pour autant qu’elle ne dégage d’érotisme.


Le lecteur fait connaissance avec les quatre mannequins dès la couverture, un moment qui se situe vers la fin du récit : la blonde Christel, les jumelles nommées uniquement par leur surnom Tweedle Dee & Tweedle Dum, et au centre Seabearstein avec Ylva derrière lui. L’auteur donne rapidement un soupçon de personnalité aux jumelles qui restent toutefois interchangeables, remplissant leur fonction d’incarnation vivante de la beauté. Ylva bénéficie d’une discussion en tête à tête avec Seabearstein le temps de deux pages (34 & 35), évoquant son habitude d’être en retard à elle, le songe de Jacob (épisode biblique du Livre de la Genèse). Ces éléments ne joueront pas de rôle significatif par la suite ; en revanche le dessinateur retranscrit avec justesse et amour les différents gestes et postures du mannequin, très sensuels. Le cas de Christel s’avère un peu différent : elle et lui ont été dans une relation amoureuse précédemment. Elle assure sa fonction de muse dénudée, avec un soupçon de résistance symbolique au processus en conservant son string, et en ayant un enjeu émotionnel vis-à-vis de l’artiste. Son rôle n’est pas cantonné à une fonction : elle porte un regard personnel sur l’artiste qui les représente.


Comme pour l’album précédent, le dessinateur fait preuve d’un degré élevé d’implication pour représenter les environnements, présents dans 95% des cases. Les caractéristiques de dessin restent les mêmes : des traits de contour très fins, un peu tremblés comme mal assurés, donnant une apparence parfois malhabile aux personnages et aux décors, voire froissée, tout en conservant un regard adulte dépourvu de naïveté. En dehors de l’hôtel particulier, l’artiste emmène le lecteur sur une plage paradisiaque, avec bungalow sur le sable, faire du surf sur les vagues, devant l’aéroport La Cucaracha, au guichet d’embarquement, dans les rangées de sièges de l’avion, dans un immeuble de la place Vendôme, dans ses sous-sols pour voir Dalí dans sa chambre de cryogénisation, dans les coulisses d’un défilé pour la maison Schiaparelli, dans les rues de Paris et dans le muséum d’Histoire naturelle. Il apporte également un grand soin à représenter les différentes pièces de l’hôtel particulier et leur décoration : la terrasse, le grand escalier avec ses tentures rouge et sa rambarde de bois, les parquets, les œuvres d’art, la chambre de Seabearstein, l’ascenseur, le jardin avec sa piscine, le salon avec ses canapés et ses fauteuils, la salle à manger. Sous des dehors griffonnés à la va-vite, Sfar représente cette habitation avec la même attention et la même affection qu’il porte aux modèles.


Dans son introduction, Joan Sfar explicite son intention. Il commence par indiquer que ce livre n’est que la retranscription d’une expérience réelle, vécue à Paris l’an dernier par quatre modèles et un dessinateur. Il n’indique pas si l’expérience menée était exactement identique à celle racontée. Le lecteur peut penser que la forme littéraire l’emporte sur la réalité : Seabearstein semble bien fonctionner comme un avatar de l’auteur, tout en n’étant pas exactement lui, puisqu’il est possible d’assimiler l’un des passagers de l’avion à un autre avatar plus proche physiquement de l’auteur. Dans le même temps, la référence à la pratique du dessin en tant qu’étudiant d’art lors de dissection de cadavres correspond bien à une expérience personnelle de Sfar. Ensuite, l’expérience qui doit participer au réveil de Dalí s’avère très compréhensible : reproduire ses tableaux par les poses des mannequins. Sfar indique que c’est par ce processus qu’il a pu saisir l’esprit de Dalí au-delà des simples images que constituent ses tableaux. L’objectif devient : ranimer l’esprit de Salvador Dalí chez l’artiste pour retrouver sa flamme, ses visions, son génie. Cette interprétation de la présente bande dessinée se trouve confortée par l’introduction de Sfar, et le tirage des cartes du tarot de Marseille, au début et à la fin de l’ouvrage. L’auteur écrit que : L’envie de sacré ne le prend pas tous les jours. Il a peu d’enthousiasme pour les rituels des religions consacrée ; il ressent le besoin de se barder de la mystique de grands artistes. Il s’agit pour lui de défendre les arts et la liberté qu’on attaque de plus en plus. Face au mur des Pleurnichations, à la Pierre noire et à Saint Pierre, un urinoir, ça va pas suffire. Il incombe aux arts de kidnapper la fonction sacrée. Dans la deuxième partie du tirage de cartes, l’un des deux personnages mentionne la Kabbale, une tradition ésotérique du judaïsme. L’enjeu pour l’auteur est bel et bien d’effectuer une expérience mystique lui permettant de faire l’expérience d’une révélation spirituelle sur l’ordre des choses, le sens de la vie. A-t-il réussi ?


Après lecture, il s’avère que le texte de quatrième de couverture synthétise bien la nature de cet ouvrage : Et si l’art était la seule alternative à la violence et à l’obscurantisme contemporain ? Et si seul Salvador Dalí, en prophète surréaliste pouvait en montrer le chemin ? Pour répondre à cette question, Joann Sfar raconte son étude des œuvres du peintre, par le biais d’une expérience entre réalité et fiction (dans une proportion impossible à déterminer) : un rituel entre spiritisme et reconstitution des œuvres du maître. Le lecteur ressort de cette bande dessinée avec l’envie irrépressible de découvrir l’œuvre de Salvador Dalí, avec ses propres moyens, un rituel d’acculturation à sa manière en fonction de ses moyens.



jeudi 15 février 2024

Monsieur Noir, tome 2

Elle n’arrêtait pas de lancer son cri : Yagermoe ! Yagermoe !


Ce tome constitue la seconde moitié d’un diptyque qui forme une histoire indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1995, la première partie étant parue en 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Griffo (Werner Goelen) pour les dessins, et Anaïs pour les couleurs. Il compte soixante-deux pages. Dufaux & Griffo ont déjà collaboré sur d’autres séries comme Beatifica Blues (1986-1989, trois tomes), Samba Bugatti (1992-1997, quatre tomes), Giacomo C. (1988-2005, quinze tomes, et une suite en deux tomes 2017/2018).


Le monde de Blacktales est régi par sept cent quarante-huit rites qu’il vaut mieux assimiler au plus vite si on veut être accepté par ses habitants. Ces rites régissent la vie quotidienne du château. Ils se répètent, constants, immuables, précis. Ainsi de la cloche du matin qui annonce le jour du Seigneur. Elle ne peut être actionnée que par le tir d’une balle. Facile… Voire… Car, à Blacktales, on ne tire jamais de face ! Ce serait trop vulgaire ! Non, il faut se munir d’un miroir et tourner le dos à sa cible. On comprend dès lors pourquoi il faut parfois à Lord Charleston un certain temps pour atteindre son objectif. Quand il est atteint ! Car il est certains matins où rien ne lui réussit, où les balles s’égarent en des endroits inattendus, où l’on frôle les pires catastrophes ! De nombreux blessés peuvent en témoigner qui furent confondus un bref instant avec la cloche au-dessus de la chapelle. Et lorsque la cloche refuse obstinément de sonner, les gens de bon goût et de bon ton - en un mot le clan des Tohu – ne se lèvent pas. Certains le prennent sereinement, comme Lady Habanera qui en profite pour poursuivre ses lectures de la manière la plus agréables qui soit. Elle est confortablement installée dans son lit, avec le chat Black Bottom a portée de main pour le caresser, et Le capital de Karl Max pour lecture, le sens de chaque idée lui échappant toujours autant.


Pour d’autres, le fait de devoir passer le dimanche au lit ne paraît guère réjouissant. Alors qu’il y a tant à apprendre, à découvrir à Blacktales, voilà Fanny condamnée à l’inaction. Elle reste allongée sur son lit dans sa chambre : elle peut toujours s’occuper de sa peluche Grimsie : la brosser, faire reluire le bout de son nez, mais ce n’est pas la même chose… Ce n’est plus la même chose. Ce jour-là heureusement, la cloche sonne ! Lord Charleston s’est montré habile. Fanny se lève et enlève le haut de sa tenue de nuit, se tenant le torse nu devant le miroir qu’elle a fait installer dans sa chambre, un beau miroir dans lequel elle a pris l’habitude de se contempler longuement chaque matin. Car elle change, la petite fanny. En quelques mois, elle a acquis une maturité peu commune pour les fillettes de son âge. Et non seulement son esprit s’est affermi, mais le corps a suivi murissant harmonieusement en lignes longues et courbes douces. Ce que certains ne manqueront pas d’observer qui surgissent toujours aux moments les moins opportuns. Maître Gavotte se tient à sa porte pour l’emmener à la salle des cartes de Blacktales où se trouvent lady Habanera Charleston, Foxtrot et le savant Sarabande.



Bien évidemment, le lecteur se demande qui parviendra à s’approprier la plume (un stylo-plume dans les faits) et pourra ainsi signer le contrat de Monsieur Noir, ce qui fera de lui le maître incontesté du château démesuré de Blacktales. En son for intérieur, il a parié sur la petite nouvelle arrivée en première page du récit. Le scénariste mène à son terme son intrigue jusqu’à la signature dudit contrat, en bonne et due forme, avec les conséquences qui en découlent. Il raconte une histoire de mystère d’aventures, avec de nouvelles explorations dans ce château gigantesque toujours en cours de croissance, deux duels mortels, deux passages secrets, une meute de chiens tueurs, la présence d’une mystérieuse jeune fille insaisissable, et des intrigues de palais pour être dans le camp de ceux qui profiteront du changement de propriétaire. Griffo s’en donne à cœur joie dans ce registre : pièces gigantesques rendant les êtres humains d’autant plus fragiles par comparaison, pièce saccagée, pendu tirant la langue, frêle jeune fille tenant tête au cuisinier massif, grands couloirs sombres en ogive, fumée toxique, gueule de chien baveuse avec des crocs acérés, duels vifs avec des attaques et des esquives qui s’enchaînent logiquement, éclairage expressionniste mettant en valeur la tension des visages.


Le lecteur se rend compte qu’il sourit de temps à autre. Pourtant, il s’agit bien d’un drame, mais les auteurs ont conscience du caractère archétypal de la dynamique générale de leur récit, et ils s’en amusent, sans pour autant que cela nuise à la tension dramatique. Les sept cent quarante-huit rites avaient été évoqués dans le tome un, et le lecteur sait qu’il s’agit d’un élément du récit : Lord Charleston tirant la langue sous l’effort de concentration pour viser et tirer dans son dos apparaît un peu ridicule, sans que cela invalide la force du rite. Lorsque Fanny se regarde dans le miroir, le texte évoque son corps ayant mûri en lignes longues et courbes douces, alors que le miroir renvoie l’image d’une très jeune femme pas encore formée. Foxtrot est toujours aussi bossu, comme une caricature de Quasimodo. Sous l’effort de compréhension et l’effet de l’incompréhension, Lady Habanera fait des mines irrésistibles. La demi-douzaine de savants apparaît empesée et guindée dans leurs tenues officielles d’un autre âge, tout en faisant apparaître le besoin de l’existence d’une telle société. L’état second de Lord Arthur bien parti, tout en ne faisant aucun doute sur sa détresse psychique. Les mimiques de Passepied pour se donner de l’importance alors qu’il n’a aucune chance dans ce jeu politique d’adultes aguerris. La suite de pas inattendus pour reproduire la danse de Pavane afin d’identifier la bonne armure médiévale qui contient la plume, suite comique de pas et de mouvements hasardeux, tout en faisant sens dans la logique du récit.


Ces facéties viennent ajouter de la saveur à une narration visuelle fort élaborée et très riche. Dans le dossier de fin, l’artiste explicite certains de ses choix. Il explique que le château est un personnage important de l’histoire, c’est un être vivant. Il a un côté organique que Griffo a marqué par des détails d’architecture en formes de plantes, des voûtes en corolles, etc. À de nombreuses reprises – par les escaliers en colimaçon, les ondoiements de planchers – il a également cherché à faire passer le mouvement qui l’anime. Il a une véritable personnalité. Et pour rendre cette demeure encore plus vivante, il a voulu que chaque pièce ressemble à un personnage et qu’elle en garde ses proportions démesurées. Par ailleurs, il prend chaque scène au premier degré avec sérieux, avec des pages ou des cases impressionnantes : le vol du rapace au-dessus du château dans la première page, la sensualité naissante de Fanny se regardant dans le miroir, l’agressivité du chat Black Bottom à l’encontre de Fanny, la tentative de meurtre de Fanny endormie dans son lit dans un page presque muette, le jeu d’acteur de Fanny face à maître Surf pour lui imposer son autorité et empêcher la mise à mort d’un jeune garçon, suivi du relâchement de sa tension une fois sortie de la cuisine et hors de vue, les chiens pourchassant Campagnole et Fanny, la bave aux lèvres, le calme glaçant de Monsieur Noir.



Dans le dossier en fin d’ouvrage, le scénariste donne des clés de compréhension du récit. Il explicite son intention : Blacktales, où se déroule cette histoire, est une représentation du système politique, on y assiste à une valse des dirigeants et la violence ne peut s’y exprimer qu’en respectant un code très complexe. Sept cent quarante-huit règles ponctuent, un véritable corpus de lois, la vie de cet univers pratiquement clos comme isolé du reste du monde. Mais on ne peut tout contrôler par des lois et des rites, aussi stricts soient-ils. On pervertit la nourriture, on dénature l’éducation, qui se borne à apprendre les règles, et le professeur est tellement mauvais qu’il s’endort lui-même. Dans une telle structure, personne n’est sûr de sa place, poursuit le scénariste. Les habitants portent d’ailleurs des noms de danse parce qu’ils sont tous mouvants. Lorsque le bail viendra à échéance, ils pourront aussi bien se retrouver en bas de l’échelle sociale qu’en haut. Jean Dufaux ajoute que Le Mal est incontrôlable, il s’insinue partout, et qu’il est représenté ici par cette fumée rougeâtre qui envahit le château, qui n’appartient pas à l’ordre établi et dont il faut se défendre en l’expulsant. Le lecteur peut aussi interpréter certaines caractéristiques du récit comme des métaphores psychanalytiques. Ce château en extension peut figurer l’esprit de Fanny qui se développe au fur et à mesure qu’elle grandit en âge. Chaque personnage devient une expression d’une facette consciente ou inconsciente de sa personnalité. La disparition et la réapparition de certains personnages peuvent se voir comme le refoulement de certains souvenirs, et leur réapparition par les conséquences de ces formes de déni. Si ce point de vue n’explique pas tous les éléments du scénario, cela donne du sens aux tableaux annonçant le destin de Fanny ou d’autres personnages, comme étant la conséquence logique et inéluctable de processus psychique, ou des révélateurs de l’inconscient de la jeune fille.


Seconde partie de ce diptyque : les auteurs tiennent une forme éblouissante du début à la fin, que ce soit pour la narration premier degré de l’intrigue, pour la saveur comique, pour la tension dans les aventures et explorations, dans les éléments horrifiques. Le lecteur savoure ce conte, entre politique et psychanalytique, jusqu’à la signature du contrat avec Monsieur Noir, et le prix à payer, aussi inéluctable que les saisons de la vie qui défilent avec le temps qui passe. Un vrai conte.



jeudi 1 février 2024

Monsieur Noir, tome 1

Rien ne se perd à Blacktales. Tout se crée, tout s’échange, tout se monnaie.


Ce tome constitue la première moitié d’un diptyque qui forme une histoire indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1994, la seconde partie étant parue en 1995. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Griffo (Werner Goelen) pour les dessins, et Anaïs pour les couleurs. Il compte soixante-deux pages. Dufaux & Griffo ont déjà collaboré sur d’autres séries comme Beatifica Blues (1986-1989, trois tomes), Samba Bugatti (1992-1997, quatre tomes), Giacomo C. (1988-2005, quinze tomes, et une suite en deux tomes 2017/2018).


Quand la mère de Fanny mourut, ses tuteurs la confièrent à son oncle Lord Arthur Charleston, qui voulut bien condescendre à recueillir la fillette chez lui. C’est ainsi que par une vilaine nuit de novembre, une voiture à cheval, conduite par Jasper, amena l’enfant au château de son parent en un lieu appelé Blacktales. Il était plus de minuit quand la voiture s’arrêta enfin dans la cour intérieure du château. Pour Fanny une nouvelle vie allait commencer, bien différente de tout ce qu’elle avait pu imaginer lorsqu’elle vivait encore auprès de sa mère. Le cocher frappa la porte. Le château semblait comme abandonné et, là-haut, les éclairs redoublèrent de violence. Finalement des pas se firent entendre, la lourde porte grinça sur ses gonds… Et une silhouette hideuse se montra aux deux voyageurs glacés jusqu’aux os par la pluie battante. Le cocher remet Fanny aux bons soins du serviteur Foxtrot, en lui précisant que cette demoiselle désire voir les maîtres du lieu et qu’elle est attendue normalement, tout en se faisant la réflexion qu’il est fort laid. Le serviteur bossu et de très grande taille accueille Fanny par son prénom en précisant qu’ils étaient prévenus de son arrivée. Jasper souhaite des vœux de bonheur à Fanny et prend congé.



Foxtrot guide Fanny à travers le grand hall pour prendre l’escalier monumental. En marchant, il lui explique que lord Charleston s’excuse de ne pouvoir la recevoir, mais une grippe le retient au lit. Il a ordre de la conduire à monsieur Gavotte qui s’occupera d’elle. C’est un professeur qui vient de Paris, il sera le précepteur de Fanny. Ils entrent dans un grand salon muni d’une imposante bibliothèque et monsieur Gavotte se lève en indiquant Fanny qu’elle peut l’appeler maître tout simplement. Il explique que c’est à lui que Milady et Milord Charleston ont confié son éducation, une rude tâche car la jeunesse est rebelle à leur époque. Il prend une lampe à huile et il se lève pour aller montre sa chambre à la jeune fille. Milady la recevra le lendemain matin à sa table, à sept heures. Il espère que Fanny ne l’oubliera pas. Après qu’ils aient quitté la pièce, le serviteur se met à passer un coup de balai et il glisse la poussière sous le tapis en le soulevant, ce qui fait apparaître qu’il manque des lattes. Gavotte ouvre la porte de la chambre, en s’excusant de sa petitesse. Fanny découvre une très grande pièce, avec un monceau de cartons à chapeau dans un coin. En redescendant l’escalier, Gavotte se fait la réflexion que Fanny est rudement mignonne, et son petit air faussement naïf ne fait qu’ajouter à la chose. Il se fait le pari qu’elle a de jolies jambes.


Une jeune demoiselle orpheline, recueillie par un membre de sa famille éloignée, dans un château aux dimensions impossibles, habité par des individus aux allures étranges, avec un secret, une mystérieuse plume perdue qui confère un pouvoir politique à celui qui la détient. Sans oublier un certain Monsieur Noir qui brille par son absence. Il s’agit d’un conte à n’en point douter. D’ailleurs, le scénariste s’amuse bien avec les conventions du genre : des individus au comportement étrange, au physique particulier entre inquiétant et ridicule, une aristocratie déconnectée, une jeune fille jouant le rôle de candide, des rituels immémoriaux semblant dépourvus de sens, des adultes incompréhensibles, le nom du château Blacktales (les contes noirs), des phénomènes surnaturels, un historique inconnu qui pèse lourd sur le présent, deux enfants ou tout juste adolescents qui découvrent ce monde, et qui mettent à jour des secrets qui échappent aux adultes au cours d’une aventure. Griffo s’amuse avec les conventions visuelles correspondantes, faisant preuve d’une verve malicieuse : l’architecture surdimensionnée du château Blacktales, l’allure du serviteur qui ouvre la porte (un bossu avec une très grande taille), les grands yeux curieux de Fanny, la taille et la masse imposante du cuisinier Surf avec son grand couteau à sa ceinture de cuir, la décoration luxueuse du salon de Lady Habanera (les tapis, la peau de bête, sans oublier les lourdes tentures, son chat irascible), la lunette astronomique d’une taille gigantesque, les flammes de l’âtre qui prennent la forme d’une entité maléfique, le bazar dans les appartements de Mambo & Tango, la ressemblance de Carmagnole (le fossoyeur du château) avec le chapelier fou, la soupe populaire sous la neige, etc.



Régulièrement, le lecteur sent son regard s’arrêter sur une case pour un moment d’une rare puissance évocatrice, où le plaisir de l’artiste et celui du scénariste se rencontrent pour un instant intense : la perspective vertigineuse d’une vue de dessus d’un escalier de pierre en colimaçon, l’envol d’un ballon rempli d’urine (il y a bien une raison loufoque et logique pour ce rituel), ou encore les amoncellements en tas de cartons à chapeau. La complicité et la complémentarité des deux créateurs se ressentent à la lecture. En découvrant, la silhouette du château Blacktales dans le lointain alors que la carriole s’y dirige, le lecteur commence par se dire que le dessinateur s’est fait plaisir avec un assemblage esthétiquement joli, mais dépourvu de plausibilité dans la réalité. Alors que le serviteur et Fanny se dirigent vers l’immense escalier, il envisage cette approche comme héritée des films américains avec château européen en carton-pâte : la cohérence d’une pièce à l’autre est foulée au pied, au profit du caractère spectaculaire de la prise de vue. Il savoure donc la représentation des autres pièces comme un spectacle. Puis voilà qu’un personnage dit explicitement que Lord Charleston considère Blacktales comme l’une de ses plus belles demeures, demeure qui ne cesse de croître au fil des ans. Des salles s’allongent chaque fois un peu plus, les murs s’écartent, les plafonds montent, les caves se creusent. Certaines pièces dans cette maison ont atteint des proportions inouïes. On se perd facilement à Blacktales. Aussi, lorsqu’on se décide à explorer les lieux, il faut prendre soin d’emmener avec soi quelques victuailles et, bien sûr, un carton à chapeau… Il devient alors patent que ce château peut être envisagé comme un être vivant, ou interprété comme une métaphore évolutive.


Le lecteur se retrouve vite accroché par ce conte avec un discret second degré s’adressant aux adultes, sans aller jusqu’à la raillerie ou la moquerie du genre. Les personnages sont à la recherche de cette mystérieuse plume qui se révèle être l’artefact dont la possession permet de devenir le maître de Blacktales. Cette dynamique est nourrie par d’autres composantes politiques. La plus évidente réside dans cet état de fait où une aristocratie oisive (mais non dénuée d’une certaine grandeur d’âme) est servie par des gens du peuple besogneux, dont certains se servent en premier pour leur enrichissement personnel (charité bien ordonnée commence par soi-même). En se rendant au petit déjeuner, maître Gavotte informe Fanny que Lady Habanera s’est entiché d’un auteur rencontré par hasard à Londres lors d’une de ses rares excursions dans la capitale. L’auteur, très barbu, très entreprenant, a réussi à la convaincre de lire ses principaux ouvrages. Le nom de l’auteur se trouve sur la couverture du livre. Il n’est pas encore très connu, mais il paraît que cela viendra. Le lecteur jette un coup d’œil à la couverture du livre et découvre qu’il s’agit de Karl Marx, Lady Habanera réalisant des expériences sociales pour aider les masses laborieuses. Il apparaît également rapidement que la possession de la plume constitue un enjeu économique, à la fois pour celui qui la monnaye et pour celui qui la possède, puisqu’il devient maître des richesses de Blacktales. D’ailleurs la derrière scène permet de découvrir ce qu’il est advenu du précédent maître des lieux.



Dans le même temps, le lecteur prend rapidement conscience qu’il est possible d’interpréter le château comme étant la métaphore de l’esprit, avec ses parties conscientes et ses parties inconscientes. Les pièces prennent de l’ampleur au fil des années, tout comme la quantité de souvenirs d’un être humain prend de l’ampleur au cours de sa vie. Différentes parties du château sont habitées par des individus à la personnalité très marquée : Sarabande comme s’il s’agissait de la partie cartésienne de l’esprit, Mambo & Tango symboliseraient la facette matérialiste et intéressée, maître Surf un appétit vorace (avec l’étrange appétit d’ogre de Fanny pour son premier repas), Monsieur Noir l’inconscient ou le refoulé de la psyché, Carmagnole l’empathie et la sollicitude, etc. Carmagnole mentionne à Fanny que rien ne se perd à Blacktales, tout s’échange, tout se monnaie, évoquant le fait qu’aucune expérience ne laisse l’individu intact, aucun souvenir ne se perd même s’il est refoulé, et toutes les pensées interagissent entre elles, parfois pouvant être décrites comme des tractations, ou selon une dynamique transactionnelle. Comme dans toute métaphore, certaines facettes ne trouvent pas d’équivalent dans ce mode d’analogie. Pour autant, elle fonctionne bien comme peuvent le faire les éléments symboliques d’un conte.


Première partie d’un diptyque : un conte où une jeune demoiselle orpheline est à la recherche d’une plume (un stylo-plume en fait) pour assurer la gouvernance d’un château qui grandit. Deux créateurs maîtrisant les conventions du conte, et jouant avec tout en les respectant, un plaisir se communiquant au lecteur. Un conte politique aussi une métaphore psychologique, et l’absence inquiétante de Monsieur Noir.



jeudi 25 août 2022

Itinéraire d'une garce

Quelle femme je veux être ?


Il s’agit d’une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Céline Tran pour le scénario, et par Grazia la Padula pour les dessins et les couleurs. Elle comporte un peu plus d’une centaine de pages de bande dessinée, entrecoupée de courts textes correspondant à des réflexions intérieures de l’héroïne.


Le téléphone d’Élise sonne, sur sa fonction réveil. Elle l’arrête, et réveille doucement son mari à ses côtés dans le lit. Elle est en culotte et elle se lève. Elle passe une robe de chambre et va préparer la table du petit-déjeuner. Il arrive en teeshirt et pantalon de pyjama, alors qu’elle verse le café, et il dépose un chaste baiser sur son front. Le téléphone d’Élise vibre : un message lui indiquant que son rendez-vous du matin est décalé au midi, juste pendant sa pause. Elle doit interviewer Belinda Bella, une star des réseaux sociaux, une Instagram Model. Son mari la charrie : Élise n’est même pas sur Instagram, et cette influenceuse dispose réellement de nombreux suiveurs. Il l’informe que leur fille Manon vient bientôt passer quelques jours à la maison. Elle doit rappeler dans quelques minutes pour dire quand elle arrive. La mère en déduit que sa fille ne part plus en stage à Londres avec Fred, tout en se demandant pourquoi Manon ne lui en parle jamais. Il part prendre sa douche, et elle finit ses tartines. Puis elle se lève et va dans la chambre. Elle enlève sa robe de chambre, et prend le téléphone de son mari qui est en train de sonner. Elle manque l’appel, mais écoute les messages. Le premier est de sa fille : elle arrive samedi et elle demande à son père de ne pas dire à sa mère qu’elle a rompu avec Fred. Elle écoute le second : une confirmation de réservation de la suite habituelle pour le lendemain vendredi dès dix-neuf heures. Conformément à sa demande : suite Marquise avec vue sur jardin, champagne et fraises pour madame. Le mari sort de la salle de bain, la brosse à dent dans la bouche : elle confirme que c’était Manon annonçant son arrivée et sa rupture avec Fred. Elle rentre dans la salle de bain, enlève sa culotte et rentre dans la baignoire, pendant que son mari lui annonce qu’il ne rentrera pas ce week-end pour des raisons professionnelles. Elle se laisse glisser au fond de la baignoire et se met à pleure.



Élise se dit que c’est le comble : c’est elle qui a honte. Mais de quoi serait-elle coupable ? Son époux continue de sourire comme si de rien n’était, avec cette tendresse qui a toujours défini son regard. Il ment tout en la serrant dans ses bras. Il la quitte pour rejoindre une autre. Il l’embrasse, la pénètre, jouit avec elle. Et pendant ce temps-là, elle s’endort en paix dans leur lit. Combien de fois l’a-t-il retrouvée après l’avoir baisée ? Combien de fois compte-t-il partir encore pour jouir avec elle ? Y en a-t-il d’autres ? Combien sont-elles ? Le lendemain, Élise réalise l’interview avec Belinda Bella, une tombeuse. Puis elle se rend chez sa gynécologue qui lui parle ménopause, sécheresse vaginale et lubrifiant.


Une femme trompée et qui se conduit comme une garce ? Pas tout à fait. La scénariste met en scène un couple qui visiblement gagne bien sa vie. La quatrième de couverture précise que Élise a 52 ans, les dessins montrent une femme bien conservée, légèrement empâtée qui pourrait en avoir 40. Elle travaille pour un magazine féminin indéterminé. Leur fille Manon semble avoir terminé ses études, ne pas être forcément encore établie, ni professionnellement, ni amoureusement. Son corps est visiblement plus ferme que celui de sa mère. Le mari est très bien conservé, athlétique, grand beau et fort, avec également une bonne situation de cadre qui l’amène à voyager régulièrement, pour quelques jours. Ils ont un appartement spacieux, sans luxe ostentatoire. L’histoire est racontée du point de vue d’Élise, un point de vue féminin qui n’est pas féministe. Les dessins appartiennent à un registre descriptif, avec des traits de contour très légers pour les silhouettes humaines dont les détails sont réalisés en couleur direct. Pour les décors, ils peuvent aussi bien être dépeint avec des traits de contour minutieux, puis peints, qu’entièrement en couleur directe. Cela aboutit à une narration visuelle plutôt douce, avec un niveau de détail élevé, des représentations très concrètes.



L’artiste réalise des planches très agréable avec un sens du détail descriptif et narratif remarquable. Au fils des planches, le lecteur apprécie de pouvoir regarder autour de lui et d’admirer la chambre à coucher du couple dans toute son intimité, leur cuisine tout équipée avec la table les chaises, les placards, les appareils électroménagers, le grille-pain les sets de table, le salon avec le canapé confortable pour regarder la télévision à deux, etc. Il prend grand plaisir à accompagner Élise dans le métro (avec des slogans d’affiche publicitaire qui lui suggère d’aller voir ailleurs), chez la gynécologue, à l’interview, au yoga, dans les couloirs de l’hôtel George VI (magnifiques tapis dans les couloirs), au cours de boxe, à la journée au hammam, au café ou encore chez le bottier pour une séance d’essayage très sensuelle. Il apprécie de voir que Gazia la Padula dessine des individus avec des morphologies variées, des visages expressifs, sans exagération.


Cette bande dessinée est publiée par Glénat dans sa collection Porn’Pop, et une mention sur la quatrième de couverture précise que la mise à disposition des mineurs est interdite. De fait, les personnages sont représentés nus sans hypocrisie, à commencer lorsqu’ils prennent une douche, mais aussi lors des relations sexuelles en solo ou à plusieurs. La dessinatrice le fait sans hypocrisie, montrant des corps imparfaits et séduisants. Lors des rapports sexuels, elle va jusqu’au gros plan de la pénétration à deux ou trois reprises quand Élise ou son époux ont sciemment recherché une relation sexuelle, quand elle souhaite éprouver une sensation charnelle. De ce point de vue les promesses de la couverture sont bien tenues. À nouveau, le point de vue reste féminin, au travers des actions et des émotions d’Élise. Toutefois, c’est la sensualité qui prédomine, et le désir qui s’éveille peu à peu au travers des images : le constat de dépit en regardant son corps dans la glace, la position très technique de l’examen gynécologique, puis petit à petit la prise de conscience des sens, dans les vestiaires du yoga, puis du cours de boxe, puis dans le hammam. Le lecteur ressent une forte empathie pour Élise ce qui a pour effet de le faire considérer les dessins comme étant plus érotiques que pornographiques.



Une femme trompée et qui comprend qu’elle a été aveugle au comportement de son mari, voilà qui rappelle l’une des premières bandes dessinées du genre réalisé par une femme : Le démon de Midi, ou Changement d'herbage réjouit les veaux (1996), de Florence Cestac. Ici la narration ne s’inscrit pas dans le registre comique, et les sentiments sont plus présents. La découverte de la tromperie de son époux la plonge dans une phase de déprime prononcée, mais il s’agit d’un couple ayant la cinquantaine, sans volonté de tout recommencer. Passant par différentes phases, elle décide de s’occuper d’elle et de son plaisir. La douleur sentimentale occasionnée par la trahison est bien présente, mais dans le même temps elle n’a pas de velléité de refaire sa vie, de tirer un trait sur une relation maritale qui lui apporte toujours le plaisir du partage, d’une vie à deux douillette. Elle se demande donc plutôt ce qu’elle souhaite elle, comme libérée de son vœu de fidélité. D’un côté, elle n’avait jamais envisagé de rechercher sa satisfaction par elle-même sans époux, de l’autre elle éprouve l’envie d’explorer et elle en a le courage.


Élise ne se met pas du jour au lendemain à draguer tout ce qui passe à sa portée. Son éveil au plaisir de son corps est progressif. C’est comme si une barrière mentale avait été levée et qu’elle s’autorise des pensées, puis des actes qui étaient précédemment tabous. S’il n’y avait pas de passage à l’acte, cette dame serait vraiment fleur bleue. Sa démarche apparaît authentique au lecteur : à la fois son affliction sentimentale, à la fois ses envies qui se manifestent d’abord dans des rêves explicites, puis dans la prise de conscience desdites envies. Là encore, la narration visuelle s’avère épatante pour montrer ce mélange de trouble et de désir. Le lecteur sourit quand après une séance de yoga, Élise se retrouve par erreur dans le vestiaire des hommes et découvre un spécimen sympathique nu devant elle. Il sourit encore en voyant son trouble lors des massages au hammam, par un grand costaud musclé, encore plus quand elle se fait la remarque qu’elle ne souhaiterait nullement avoir une relation avec un homme de cette carrure. 



Au fil des expériences et de la reconnexion grandissante d’Élise avec ses sensations physiques, le lecteur éprouve une forte empathie de la voir gagner en confiance, tout en restant parfois timorée ou maladroite. À ce titre, le test d’un vibromasseur dans sa salle de bains est plus touchant que drôle : quand l’appareil s’arrête et qu’elle le remet à charger, ou quand son mari arrive et qu’il la trouve à quatre pattes en culottes en train de faire mine de ramasser quelque chose par terre. Le récit est découpé en sept chapitres dont la succession des titres montre bien la progression d’Élise : Se réveiller, Crier, Lâcher, Sentir, Oser, Jouir, Aimer. Chaque chapitre comprend un ou deux textes d’une ou deux pages, correspondant aux réflexion internes d’Élise, intitulés : Bataille, Obsession, Sens, Sidération, Frustration, Libido, Féminité, Rituel, Vibrations, Fantasmes, Partage, Tromperie, Mon amour. Le lecteur peut ainsi plonger dans ses pensées et partager son état d’esprit plus avant, apprenant à connaître un être humain très normal, une femme gentille sans être idiote, fidèle sans être servile.


Une femme trompée et qui devient une garce ? Cet album est beaucoup plus riche que ça : l’itinéraire certes, mais d’une femme qui décide de retrouver son plaisir physique. D’un côté, c’est un schéma d’une banalité générique, de l’autre les autrices en font une femme sympathique et agréable, avec une narration visuelle douce et sans fard, concrète et toute en sensations, toute en sensualité même lors des relations sexuelles explicites. La scénariste suit le schéma classique de libération progressive, sans donner le beau rôle à Élise, simplement en la montrant sans fard, son épanouissement étant une évidence, sans pour autant tourner le dos à ses responsabilités d’adulte. Superbe.