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mardi 16 mai 2023

DesSeins

Rien ne les intimide plus qu’une femme sans complexe, qui s’assume telle qu’elle est.


Ce tome contient sept chapitres, chacun consacré à une femme différente. Sa première édition date de 2016. Il a été réalisé par Olivier Pont le scénario et les dessins, et par Laurence Croix pour les couleurs.


Chloé, 12 pages : Sarah & Julie, deux lycéennes papotent en se rendant au cours de natation à la piscine. La discussion porte d’abord le fait que Nico a rompu avec sa copine et qu’il est maintenant libre. Justement, elles arrivent devant les portes de l’établissement et les mecs sont là en train d’attendre : les échanges sont vaguement orientés drague. Dans les vestiaires des filles, les copines continuent de papoter, et la discussion porte maintenant sur la taille de leurs seins, leur développement, la forme qu’ils auront à quarante ans. Derrière elles, une camarade d’origine asiatique se change en silence. Mathilde, onze pages : Au beau milieu de la journée, dans la maison vide de ses occupants, Mathilde enfile son manteau, prend sa valise et s’en va. Dans la rue, les forces de l’ordre embarquent des manifestants dans le panier à salade. Henri, son mari, rentre dans son foyer en fin d’après-midi et il trouve la lettre que son épouse lui a laissé. Il la lit : elle s’adresse à lui en sachant que cette lettre le surprendra sans doute. Depuis le temps, qu’il ne la voit plus, ne l’entend plus, elle doute de sa capacité à anticiper la moindre de ses pensées. Alison, treize pages : Alison, une femme magnifique, est en plein tournage d’une scène romantique où son partenaire l’embrasse, glisse sa main dans son corsage, en dégage le sein gauche pour le peloter. Elle l’arrête dans son geste, se dégage et s’emporte contre le réalisateur Sidney Bridge car son contrat stipule explicitement qu’elle ne tournera pas dans une scène dénudée.



Sylvia, treize pages : Slyvia est en train de revêtir sa lingerie chic, sur sa silhouette empâtée. Elle ressasse : les hommes, ils sont comme ça. Ils aiment leur femme et puis ils l’abandonnent. Au début leurs yeux, ils leur disent qu’elle est tout pour eux. Parce qu’elle avait quelque chose qui les attirait et qui leur plaisait. Et puis un jour, ils ne la regardent plus pareil. Ils ont eu ce qui leur avait plus ; il reste ce qui ne leur plaît pas. Fanny, quatorze pages : Fanny, belle femme rousse se promène dans la rue, s’arrête à un kiosque pour acheter de la lecture, prend un café, reprend sa promenade en ville, s’arrête pour noter l’adresse et les coordonnées d’un atelier de nu. Elikya, quatorze pages : dans un petit village de brousse, le père d’Elikya la confie à la famille de son nouveau mari, en échange de la dot promise. Elle ne desserre pas les lèvres. Le nouveau mari ne s’en formalise pas : le temps fera son œuvre. Fleur, dix-huit pages : C’est une petite boutique discrète, sans prétention, dont les habituées diront qu’elle est là depuis toujours. Quand elles en poussent la porte, c’est d’abord pour acheter un peu de tissu, quelques jolies matières qui les mettront en valeur et dans lesquelles elles se sentiront bien. Mais au bout du compte, c’est un peu plus que cela.


Le lecteur part avec un a priori en plongeant dans cet ouvrage : des nouvelles réalisées par un homme, un titre qui fait ressortir le mot Sein contenu dans le terme desSeins, une jeune femme à moitié dénudée sur la couverture. Il est probable qu’il s’agit d’un bédéiste faisant une fixette sur les atouts mammaires de la gent féminine et qu’il y aura une dimension érotique. À la lecture, la tonalité n’apparaît pas exactement celle-ci. Certes, l’artiste représente la poitrine nue de Chloé (et celle de Julie) pour la première histoire, puis celle de Mathilde et de quelques compagnes de manifestation, d’Alison dans la scène de cinéma, de Sylvia pendant l’amour, de Fanny lorsqu’elle pose nue dans un atelier d’élèves artistes, d’Elikya sous la pluie, et d’une cliente de Fleur. À chaque fois, le contexte s’y prête et cette nudité partielle joue un rôle significatif dans l’histoire, même s’il aurait été envisageable de réaliser des dessins simplement suggestifs de décolletés, ou de dos, ou en ombre chinoise, ou encore avec un élément en premier plan masquant le sein que l’on ne saurait voir. D’un autre côté, les plans de prises de vue et les représentations en elles-mêmes ne correspondent pas à une obsession sur cette partie sexualisée de l’anatomie féminine, ou à des codes visuels de nature érotique, encore moins pornographique.



D’ailleurs la narration visuelle s’avère posée plutôt qu’excitée, dans un registre naturaliste et descriptif avec un savant dosage de la densité d’informations dans chaque case. La première histoire s’ouvre avec une case de la largeur de la page montrant les deux adolescentes marcher dans la rue. Le lecteur devine les immeubles de deux ou trois étages en arrière-plan, les trottoirs, avec une voiture et un scooter garés, d’autres jeunes gens en train de marcher, l’ambiance est plutôt lumineuse. Tout du long de ces cinq récits, l’artiste représente de nombreux environnements différents : le grand bassin de la piscine et ses circulations périphériques, les vestiaires, l’intérieur d’une demeure bourgeoise avec la décoration de différentes pièces et une lumière tamisée, un plateau de tournage avec ses caméras, le spacieux bureau d’un producteur de premier plan avec ses affiches, un simple diner au bord d’une route traversant une zone sauvage à perte de vue, un appartement plus modeste, un atelier de dessin avec les chevalets des élèves et l’estrade de pose du modèle, une zone désertique en Afrique avec un maigre village, un boutique de sous-vêtements féminins tranquille, discrète et accueillante. Le lecteur apprécie le trait fin et souple utilisé pour les détourages, les détails rendant chaque lieu unique avec également des éléments plus génériques pour apporter une consistance complète. Le lecteur observe également que la mise en couleur apporte une ambiance lumineuse particulière pour chaque histoire en fonction de l’environnement dans lequel elle se déroule.


Les personnages apparaissent très vivants : des silhouettes variées, des origines diversifiées, une expressivité un peu soutenue pour les visages faisant passer les émotions et les états d’esprit avec plus de conviction. Leur rendu présente une cohérence tout du long de chaque nouvelle, et du tome dans son ensemble, avec, lorsque la scène ou l’instant le requiert, un peu plus de sérieux, ou un sourire plus blanc et plus grand, ou une mine renfrognée, un visage moins lisse et marqué par les rides, une expression de dégout en mode comique, une expression tragique de résignation, un calme et une sérénité imperturbables reflétant un choix mûrement réfléchi, un entrain et une ingénuité pour un jeune adolescent, un grand plaisir éprouvé à s’adonnant à une activité préférée ou même en accomplissant son métier au quotidien. Toutes ces caractéristiques participent à modeler la personnalité de chaque protagoniste, premiers comme seconds rôles, et même pour les figurants, neutralisant de fait toute forme de relations dépersonnalisées, ou de corps objectifiés.



Pour autant, l’auteur raconte bien des histoires dans lesquelles la poitrine féminine constitue un élément indispensable du récit. Dans la première, les adolescentes constatent avec plaisir le développement physiologique, à l’exception d’une. Dans le deuxième, la poitrine dénudée devient un instrument d’affirmation de son indépendance. Dans la troisième, une femme a décidé de ne plus accepter que ses seins soient instrumentalisés par les réalisateurs. Puis une autre décide de s’en servir comme une arme dans un assassinat, une autre décide au contraire de les mettre en avant lors d’une séance de pose nue, ceux de la suivante servent d’inspiration. Enfin dans la dernière histoire, le choix de soutien-gorge par différentes clientes reflète la manière dont elles s’approprient cette partie de leur corps. De fait, l’auteur raconte chaque histoire, à l’exception de la sixième, du point de vue de la femme dont le prénom donne le titre au chapitre. Il adopte le point de vue de chacune d’entre elles, avec un a priori bienveillant, même pour la meurtrière. La poitrine féminine, quelle que soit sa forme, apparaît comme un point commun, une caractéristique physique qu’aucune ne peut ignorer et que chacune doit intégrer, en fonction de son histoire de vie, de ses aspirations, de son mode de vie. Olivier Pont ne porte pas de jugement sur l’une ou l’autre, se mettant au service de chacune, faisant preuve d’une démarche empathique sincère et honnête pour se mettre à la place de Chloé, Mathilde, Alison, Sylvia, Fanny, Elikya et Fleur afin de les faire exister. Il se projette en elles, se mettant à leur place, afin qu’elles s’incarnent pour la lectrice, le lecteur.


La couverture et le titre laissent supposer un ouvrage d’une nature doucement érotique, avec une fixation sur les seins. La lecture révèle des histoires avec une sensibilité d’une belle justesse, dans lesquelles la poitrine féminine joue un rôle capital mais pas exclusif de tout autre. Le lecteur découvre une tranche de vie de sept femmes différentes, un peu plus avec deux ou trois rôles secondaires, de milieux différentes, d’origines différentes et vivant dans une autre partie du globe pour Elikya, avec une narration visuelle bienveillante sans être mièvre, consistante et facile à lire. Il se sent projeté dans leur vie et prend conscience de la présence inéluctable de cet attribut féminin, et des différentes manières dont il est considéré par chaque femme.



mardi 14 février 2023

Anaïs Nin: Sur la mer des mensonges

Chaque homme à qui j’ai fait lire mes textes a tenté de changer mon écriture. Écrire comme un homme ne m’intéresse pas.


Ce tome contient une biographie d’Anaïs Nin (1903-1977) qui ne nécessite pas de connaissance préalable de l’artiste ou de son œuvre. Elle a été réalisée par Léonie Bischoff, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Elle comprend 184 pages de bandes dessinées. Sa publication initiale date de 2020. Elle a bénéficié d’une édition grand format en 2022, complétée par un cahier graphique de quatorze pages.


Des nuages d’orage au-dessus d’un océan déchainé. Des vagues puissantes et arrondies, pleines d’écume, avec un minuscule navire au sommet de l’une d’elle. Les vagues redoublent d’intensité, et projettent le navire sur un récif. Dans les débris, une forme humaine allongée, recroquevillée sur elle-même. Dans la même position, Anaïs Nin se tient le visage dans les mains, avec des feuilles éparpillées autour d’elle. Elle se redresse sur son séant, sèche ses larmes et rassemble les feuilles. Le soir, elle rejoint son époux Hugo Guiler, un banquier, dans une réception mondaine. Il la présente à Mme & M. Bordin, à Mme & M. Moris, Richard Osborne. Ils vont s’installer à l’une des tables. La conversation porte sur les occupations de Mme Nin : M. Guiler leur a dit qu’elle est une artiste. A-t-elle des enfants ? Depuis combien de temps sont-ils à Paris ? Hugo Guiler répond : cela fait trois ans maintenant, mais ils viennent de déménager à Louveciennes. Est-ce que New York lui manque ? Quel est ce drôle d’accent ? Elle explique que sa mère est Danoise et Cubaine, son père Espagnol et Cubain, et elle a grandi entre la France et New York. Elle a dû inventer son propre langage. Au retour, dans la voiture, son mari lui assure qu’elle les a tous charmés. Il s’inquiète pour elle : elle semble de nouveau fragile, nerveuse. Elle lui répond que le banquier en lui est en train d’asphyxier le poète. Une fois rentrés, ils s’installent dans le salon : elle écrit, il s’exerce à la guitare.



L’esprit d’Anaïs Nin divague : elle développe un dialogue avec une autre elle-même plus libre, qui lui reproche d’être en train d’étouffer, de jouer les épouses parfaites. La nuit, elle cauchemarde : par la fenêtre elle voit l’épave du trois-mâts sur leur pelouse et elle s’y rend sous une fine pluie, en chemise de nuit. Elle touche le bois de la coque et pénètre dans la cale par une énorme brèche : son double plein d’assurance l’y attend. Elle se réveille, se lève, puis vaque à ses occupations. Elle a l’air tranquille et solide, mais bien peu savent combien de femmes il y a en elle. L’une d’entre elles s’est révélée dans la danse espagnole. Avec d’autres femmes, elle prend des cours avec monsieur Mirales. Ce dernier lui a proposé de monter sur scène et de partir en tournée. Elle refuse une nouvelle fois : la danse est un passe-temps acceptable pour une femme de banquier, mais pas monter sur scène. Plus tard, elle y repense : qu’est-ce au fond qui la retient de monter sur scène ? Ça n’est sûrement pas Hugo, ni la banque. Sa culture catholique, certainement… Une femme qui se montre est une putain. Mais Mirales a raison, la sensualité de la danse espagnole touche au mystique, au sacré.


L’autrice ne donne pas de date exacte au cours de sa narration, toutefois des repères permettent de déterminer la période couverte. Au début, Hugo Guiler indique que cela fait trois ans que le couple est installé en France, ce qui amène en 1927. La biographie se termine après la rencontre avec Lawrence Durrell (1912-1990), c’est-à-dire en 1937. Elle présente la vie de l’écrivaine du point de vue de celle-ci : elle est de toutes les scènes et son flux de pensées est exprimé régulièrement, certainement pour partie extrait de ses journaux. S’il connaît déjà le parcours d’Anaïs Nin, le lecteur se doute que la bédéiste a choisi cette période pour sa fonction charnière dans son développement personnel, et donc dans son écriture. Sinon, il fait connaissance avec une épouse bien sous tout rapport, dépendant financièrement de son mari qui dispose d’un revenu confortable grâce à son métier de banquier. Il est vite touché par l’esthétique des dessins : ils semblent avoir été réalisés au crayon de couleur un peu gras, avec trois teintes majoritaires qui s’entremêlent avec une teinte prenant le dessus sur les autres en fonction de la scène, et souvent des arrière-plans vides. Il serait tentant de voir une sensibilité féminine, dans certaines courbes, la façon de représenter les yeux plus grands que nature, ou encore certaines postures, l’intérêt porté aux tenues vestimentaires, les fleurs. Mais au regard des autres caractéristiques visuelles, cela reflète plutôt le point de vue d’Anaïs Nin elle-même, sa propre sensibilité, sa façon de ressentir le monde. Ces choix graphiques servent à transcrire l’état d’esprit de l’écrivaine, en phase avec son journal et ses romans.



Au fil des pages, le lecteur se retrouve totalement séduit par l’élégance de la narration visuelle. L’artiste sait inclure les éléments nécessaires à la reconstitution historique : les voitures, les décorations intérieures, les tenues vestimentaires, les accessoires comme la machine à écrire. Elle effectue un dosage parfaitement équilibré de la quantité de détails par scène. Cela peut aller d’une représentation détaillée des façades au droit du Moulin Rouge boulevard de Clichy, à juste des personnages sur fond blanc, de la gare de Louveciennes reproduite avec exactitude à la texture du manteau de fourrure de June Miller, en passant par des scènes oniriques ou métaphoriques où l’imaginaire l’emporte. La tempête en ouverture est magnifique avec les éléments déchainés. À la fin de ce premier chapitre, Anaïs Nin marche pied nu dans un désert avec des cactus, et des cristaux sur le sol, vers une silhouette à contre-jour. La première vision qu’elle a de June Miller se fait avec un décor de fleurs. Plus loin, Henry Miller épingle son épouse au mur, comme un papillon, sa robe ouverte donnant l’impression d’aile, et il lui ouvre le ventre pour dérouler ses intestins dans la page suivante dans une vraie vision d’horreur. Quelque temps plus tard, Anaïs s’imagine glissant dans une eau habitée par des plantes aquatiques douces et sensuelles. Indépendamment de l’esthétique choisie, la narration visuelle met en œuvre des dispositifs variés bien choisis.


En page 17, le lecteur découvre que les deux tiers inférieurs de la page sont occupés par une dizaine de silhouettes juste détourées, d’une femme en train de danser le flamenco pour un résultat très parlant. En page 37, les feuilles de papier volètent autour d’Henry Miller et Anaïs Nin assis à une table de jardin, comme emportées par le vent, mais aussi animées par l’esprit de création des deux auteurs. En pages 92 & 93, Léonie Bischoff raconte uniquement avec les images, sans aucun mot, avec une disposition de page originale : deux colonnes de quatre cases de part et d’autre de la page, et une image de la hauteur de la page qui les sépare : un voyage en train avec une arrivée le matin, et un départ le soir pour évoquer le mouvement de va-et-vient dans la relation entre Henry et elle. Dans le chapitre quatre, Anaïs enfant voit apparaître un homme en costume descendant du ciel entre les immeubles, avec un soleil à la place de la tête, une métaphore qui prend tous ses sens par la suite. Avec toutes ces qualités de mise en scène en tête, le lecteur se dit que le choix d’avoir régulièrement des personnages en train de dialoguer avec un fond de case vide relève lui aussi d’une mise en scène conceptuelle : des personnages sur une scène de théâtre, une focalisation sur le langage corporel et sur les phrases, les mots, une évidence pour la biographie d’une écrivaine. Il prête alors une égale attention aux dessins en tête de chaque chapitre et au sens qu’ils revêtent par rapport au développement de la personnalité d’Anaïs Nin : un papillon aux ailes repliées, un éventail ouvert, des nuages masquant le soleil, un papillon aux ailes déployées, un soleil radieux à la fin de la pluie, un labyrinthe, des fleurs écloses.



Anaïs Nin étant le point focal de chaque scène, majoritairement accompagné de ses pensées, le lecteur adopte tout naturellement son point de vue. Elle n’en devient pas une héroïne, mais le personnage principal. Il ressent son expérience de la vie par son point de vue, au travers de ses émotions. D’une certaine manière, l’autrice la présente comme l’héroïne de sa propre vie, ce qui induit que le lecteur prenne parti pour elle, même si son système de valeurs diffère, même s’il conserve un regard critique sur le comportement de cette jeune femme. Léonie Bischoff a choisi de montrer la transformation de l’écrivaine, d’épouse modèle, en une femme épanouie. Elle découvre progressivement son attachement aux plaisirs des sens, la volupté de la sensualité, ses besoins en la matière et le fonctionnement de son système psychique. L’autrice en brosse un tableau d’une finesse remarquable, incorporant la pression et les attendus sociaux de l’époque, l’enfance et l’éducation d’Anaïs Nin, ses traumatismes, son effet inconscient sur les hommes, ses appétits sensuels, sa vocation d’écrivaine, ses doutes, sa façon de s’adapter aux attentes des hommes. Cette femme dispose d’une sécurité économique assurée par son époux Hugh Parker Guiler (1898-1985), et recherche une âme sœur en littérature qu’elle trouve en la personne d’Henry Miller (1891-1980) qui a séjourné à Paris de 1930 à 1939. Elle rencontre ainsi son épouse June Miller (1902-1979), une femme beaucoup plus libre qu’elle. Par la suite, le lecteur découvre sa relation avec son cousin Eduardo Sanchez, avec le psychiatre Docteur René Allendy (1889-1942), avec son deuxième psychiatre Otto Rank, et d’autres. L’autrice le laisse libre de porter son propre jugement valeur sur la dynamique de ces relations, sur la personnalité d’Anaïs Nin et ses choix de vie. Il ne s’attend pas aux deux traumatismes survenant en fin de récit. Il découvre sa relation avec son père Joaquín Nin, puis son avortement. Ces deux séquences le laissent sans voix, en train de chercher sa respiration, tellement il en fait l’expérience comme s’il était lui-même ou elle-même Anaïs Nin, deux moments de bande dessinée exceptionnels.


Raconter la vie d’une écrivaine ayant fait date dans l’histoire de la littérature présente plusieurs défis : celui des faits biographiques, celui d’une ligne directrice, et celui de respecter son œuvre, voire d’en intégrer l’essence. Léonie Bischoff parvient à combler tous ces enjeux de l’horizon d’attente du lecteur, avec une élégance tout en douceur, y compris dans les pires moments, une sensibilité en phase parfaite avec celle de son sujet, un point de vue qui fait corps avec celui d’Anaïs Nin, et une narration visuelle enchanteresse. Chef d’œuvre.



lundi 19 décembre 2022

Ces mauvaises femmes

Sexualité, beauté et pouvoir : la triade du danger chez une femme.


Ce tome contient un texte complet, indépendant de tout autre. Il s’agit d’un essai de l’autrice María Hesse, initialement paru en 2022, et traduit de l’espagnol par Éloïse de la Maison. L’ouvrage se présente sous la forme d’un texte illustré, majoritairement une page de texte, avec une illustration sur la page en vis-à-vis. À quelques reprises, le texte est en partie supérieure, avec une illustration sur la partie basse de la page. Le tome se termine avec une page de remerciements adressés à ses copines dont l’amitié a été assez forte pour prendre le pas sur tout le reste, et d’avoir su accepter assez tôt que le rôle de la fille cool n’était pas pour elle. Ses amies l’ont aidée à se débarrasser de la honte et du sentiment de culpabilité.


L’autrice commence par évoquer le conte de la Belle au bois dormant, dans sa version initiale. Il y a fort longtemps, dans un lointain royaume, vivaient un roi et une reine dont le vœu le plus cher était d’avoir un enfant. Un jour, une grenouille magique se glissa dans le bain de la reine et lui offrit ce qu’elle désirait tant, sans même réclamer de bisou. Neuf mois plus tard exactement, une petite fille vint au monde. Ils l’appelèrent Fleur-d’Épine. Le couple royal était si heureux qu’il organisa une grande fête et invita toutes les fées du royaume. Toutes sauf une, car leur service de table ne comptait pas assez de vaisselle d’or et il leur paru plus facile de commettre ce petit impair que d’acheter une assiette dépareillée. En invitées modèles, les fées ne vinrent pas les mains vides. Elles offrirent à l’enfant de précieux dons : la beauté, la vertu, la patience… Vous voyez le genre. La fée laissée à l’écart entre en scène. Elle lance une malédiction. La dernière fée atténue le sort qui de mortel passe à un sommeil d’un siècle. La jeune demoiselle finit par se piquer malgré toutes les précautions. Au bout de cent ans, un jeune prince arrive et la réveille d’un baiser.



Des siècles après le conte original, en 1959, Disney offre au monde une version de l’histoire quelque peu édulcorée. Mais la fin reste à l’identique : la petite spectatrice en sort avec l’assurance que quelque part se trouve un prince destiné à venir la secourir. Comme beaucoup de petites filles, María Hesse a grandi dans l’espoir de devenir une princesse qu’un jeune et charmant prince viendrait sauver : ils se marieraient, ils vivraient heureux, ils auraient beaucoup d’enfants. Alors pour le motiver un peu, il fallait qu’elle soit gentille et jolie. Une fin heureuse et positive, c’est tout ce qui comptait, peu importe que la princesse Aurore soit effacée ou qu’elle passe les trois quarts du film à dormir. Quand María Hesse était petite, à l’école, les autres l’appelaient la foldingue. Elle ne comprenait pas trop ce qu’elle avait fait concrètement pour mériter ce surnom. Une autre élève un peu différente a fini par arriver et elles se sont soutenues entre copines, mais elle a conservé la crainte de réellement souffrir d’une sorte de problème mental, peur qui l’a accompagnée toute sa vie. En 2021, la chanteuse Zahara a sorti un album très personnel dans lequel elle a raconté que ses camarades de classe l’avaient affublée d’un surnom, et le mal-être intériorisé qui était le sien.


Il suffit de quelques pages pour que le lecteur se fasse une idée générale de l’ouvrage qu’il est en train de découvrir : il s’agit d’un essai écrit par une femme confrontant son expérience de vie de l’enfance à l’âge adulte, à l’image de la femme dans la culture populaire. Il y a bien sûr une forme de dénonciation qui court tout du long : cette image des femmes a été écrite, puis filmée par des hommes pour cantonner les femmes dans un rôle subalterne. Néanmoins, si ce texte est revendicatif, il n’est ni aigri, ni revanchard, ni agressif contre tous les hommes. L’autrice passe en revue différentes facettes culturelles pour proposer un point de vue féminin sur les stéréotypes construit par les hommes, et pour appréhender certains personnages féminins moralement condamnés par le récit dans lequel ils figurent, avec une interprétation les réhabilitant. À l’évidence, María Hesse est légitime dans sa démarche à au moins deux titres : elle parle de sa vie et de l’effet de ces artefacts culturels sur son comportement, et elle s’exprime sur le sujet en tant que femme. Elle commence donc par des exemples universels dans le monde occidental : les contes, puis leur version revue et corrigée par les studios Disney, évoquant Aurore, Blanche-Neige, Cendrillon, ainsi que leurs belles-mères maléfiques, et les marâtres. Puis elle se tourne vers le passé.



En allant à rebours, l’autrice passe des contes à la mythologie grecque, en prenant en exemple Pandore, la beauté d’Aphrodite, le sort de Méduse, le rôle dans lequel Pénélope est cantonnée, y compris pendant que Ulysse passe une année avec Circé. Après ce passage, elle remonte à la Genèse, et au rôle attribuée à Ève, l’histoire de Lilith la première femme. Puis elle repart dans un ordre chronologique, s’arrêtant sur des femmes qui lui semblent emblématique du thème qu’elle développe, comme la séductrice, la tentatrice, la rebelle, la mauvaise mère, bref toutes ces mauvaises femmes. Régulièrement, elle fait le lien avec une femme contemporaine et la manière dont elle a été traitée ou jugée par son entourage ou par le grand public. À chaque fois, elle propose un point de vue mettant en évidence que le jugement de valeur est relatif, et souvent discriminatoire dans le sens où un homme ayant commis les mêmes actions n’aurait pas été jugé de la même manière. María Hesse n’est pas la première à utiliser ce dispositif de changement de point de vue pour faire apparaître une histoire sous un tout autre jour. Par exemple, dans son roman Les Dames du lac (1983, The Mists of Avalon), Marion Zimmer Bradley raconte la geste arthurienne du point de vue de Morgane qui devient le personnage principal, apportant un regard très différent sur les autres personnages et sur leurs motifs.


Dès le début, l’autrice expose qu’il s’agit d’un essai à charge : le lecteur a donc conscience qu’elle choisit ses exemples allant dans le sens qu’elle souhaite, et qu’elle n’affiche jamais la prétention de se vouloir exhaustive. Au fil des nombreux exemples, elle montre comment des textes écrits par des hommes condamnent systématiquement les femmes avec un comportement rebelle à un sort fatal. Elle rappelle que dans des textes fondateurs comme la Bible, ou la mythologie grecque, les maux du monde trouvent leur origine dans une action commise par une femme, la tentation de mordre dans la pomme du fait d’Ève, l’ouverture de la boîte contenant tous les maux par Pandore. Elle évoque les femmes de pouvoir et la manière dont elles ont été contrecarrées à différentes époques, y compris en les traitant de foldingues, d’hystériques ou de névrosées. La maternité s’imposant comme une finalité, une évidence à toutes les femmes. La libération progressive et fragile des femmes au cours du vingtième siècle. Elle sait mettre en lumière comment les femmes, ces créatures faibles et stupides, sont toutefois très douées pour faire tomber les hommes dans des pièges qui les mènent tout droit à la perdition. Elle utilise la réflexivité pour mettre en lumière un double standard : quand David Bowie se drogue, il expérimente pour augmenter sa créativité, quand Amy Winehouse fait de même, elle n’est qu’une junky. Quand Kurt Cobain se suicide, c’est un artiste romantique, quand Marylin Monroe se suicide, c’est une pauvre fille.



Pour accompagner cet essai, l’artiste a réalisé des illustrations, chacune apparaissant majoritairement en vis-à-vis d’une page de texte. Celle en couverture donne une bonne idée de leurs caractéristiques visuelles : une apparence un peu enfantine, ou teintée de naïveté, avec une touche féminine (elle était facile celle-là). La lectrice ou le lecteur est fort tenté de voir en chacune de ces femmes, généralement une interprétation immédiatement identifiable du personnage réel ou fictif évoqué dans le texte, de la douceur, avec ces yeux clairs un peu trop grands, une peau lisse et nette, des lèvres bien rouges comme maquillées, et la présence quasi systématique d’un élément végétal, fleur ou tige. Elle ou il comprend bien également qu’il s’agit de la façon dont l’artiste se représente Björk, Ellen Ripley, Leia Organa, la reine Elizabeth, Coco Chanel, Komako Kimura, Carrie, Hécate, Olympe de Gouges, et toutes les autres. Il s’agit de représentations subjectives, à la fois des sœurs dans la condition féminine, à la fois des êtres humains normaux quel qu’ait été leur destin extraordinaire, teintées par l’affection que l’autrice porte à ces femmes. Ces images donnent à voir ces mauvaises femmes avec ses yeux, en parfaite cohérence avec le texte, changeant ainsi le regard de la lectrice ou du lecteur, sur elles.


En terminant cet ouvrage, la lectrice ou le lecteur garde à l’esprit qu’il s’agit d’un texte orienté, et présenté comme tel, qu’il s’est peut-être glissé une ou deux approximations (la réalisation du premier film Alien de 1979 attribué à James Cameron au lieu de Ridley Scott, le nom de famille de Poison Ivy erroné). Pour autant, le regard porté par María Hesse sur la représentation des femmes dans la culture repose sur des bases solides : la femme en tant qu’origine de tous les maux dans la Bible et la mythologie grecque, la sanction pour tous les personnages féminins dévient de la norme sociale, le caractère impensable d’être une mauvaise mère ou de refuser d’être mère, la vile tentatrice, sans oublier le jugement de valeur différent, voire opposé, sur des actions suivant qu’elles sont commises par une femme ou par un homme. Si la lectrice ou le lecteur s’est déjà fait ce genre de réflexion, il dispose d’un panorama élargi avec une palette d’exemples culturels d’une grande richesse, et les dessins viennent achever de changer son regard. Si elle ou il n’a jamais formulé ces interrogations de manière explicite, cet ouvre lui ouvre les yeux sur cette réalité.



jeudi 25 août 2022

Itinéraire d'une garce

Quelle femme je veux être ?


Il s’agit d’une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Céline Tran pour le scénario, et par Grazia la Padula pour les dessins et les couleurs. Elle comporte un peu plus d’une centaine de pages de bande dessinée, entrecoupée de courts textes correspondant à des réflexions intérieures de l’héroïne.


Le téléphone d’Élise sonne, sur sa fonction réveil. Elle l’arrête, et réveille doucement son mari à ses côtés dans le lit. Elle est en culotte et elle se lève. Elle passe une robe de chambre et va préparer la table du petit-déjeuner. Il arrive en teeshirt et pantalon de pyjama, alors qu’elle verse le café, et il dépose un chaste baiser sur son front. Le téléphone d’Élise vibre : un message lui indiquant que son rendez-vous du matin est décalé au midi, juste pendant sa pause. Elle doit interviewer Belinda Bella, une star des réseaux sociaux, une Instagram Model. Son mari la charrie : Élise n’est même pas sur Instagram, et cette influenceuse dispose réellement de nombreux suiveurs. Il l’informe que leur fille Manon vient bientôt passer quelques jours à la maison. Elle doit rappeler dans quelques minutes pour dire quand elle arrive. La mère en déduit que sa fille ne part plus en stage à Londres avec Fred, tout en se demandant pourquoi Manon ne lui en parle jamais. Il part prendre sa douche, et elle finit ses tartines. Puis elle se lève et va dans la chambre. Elle enlève sa robe de chambre, et prend le téléphone de son mari qui est en train de sonner. Elle manque l’appel, mais écoute les messages. Le premier est de sa fille : elle arrive samedi et elle demande à son père de ne pas dire à sa mère qu’elle a rompu avec Fred. Elle écoute le second : une confirmation de réservation de la suite habituelle pour le lendemain vendredi dès dix-neuf heures. Conformément à sa demande : suite Marquise avec vue sur jardin, champagne et fraises pour madame. Le mari sort de la salle de bain, la brosse à dent dans la bouche : elle confirme que c’était Manon annonçant son arrivée et sa rupture avec Fred. Elle rentre dans la salle de bain, enlève sa culotte et rentre dans la baignoire, pendant que son mari lui annonce qu’il ne rentrera pas ce week-end pour des raisons professionnelles. Elle se laisse glisser au fond de la baignoire et se met à pleure.



Élise se dit que c’est le comble : c’est elle qui a honte. Mais de quoi serait-elle coupable ? Son époux continue de sourire comme si de rien n’était, avec cette tendresse qui a toujours défini son regard. Il ment tout en la serrant dans ses bras. Il la quitte pour rejoindre une autre. Il l’embrasse, la pénètre, jouit avec elle. Et pendant ce temps-là, elle s’endort en paix dans leur lit. Combien de fois l’a-t-il retrouvée après l’avoir baisée ? Combien de fois compte-t-il partir encore pour jouir avec elle ? Y en a-t-il d’autres ? Combien sont-elles ? Le lendemain, Élise réalise l’interview avec Belinda Bella, une tombeuse. Puis elle se rend chez sa gynécologue qui lui parle ménopause, sécheresse vaginale et lubrifiant.


Une femme trompée et qui se conduit comme une garce ? Pas tout à fait. La scénariste met en scène un couple qui visiblement gagne bien sa vie. La quatrième de couverture précise que Élise a 52 ans, les dessins montrent une femme bien conservée, légèrement empâtée qui pourrait en avoir 40. Elle travaille pour un magazine féminin indéterminé. Leur fille Manon semble avoir terminé ses études, ne pas être forcément encore établie, ni professionnellement, ni amoureusement. Son corps est visiblement plus ferme que celui de sa mère. Le mari est très bien conservé, athlétique, grand beau et fort, avec également une bonne situation de cadre qui l’amène à voyager régulièrement, pour quelques jours. Ils ont un appartement spacieux, sans luxe ostentatoire. L’histoire est racontée du point de vue d’Élise, un point de vue féminin qui n’est pas féministe. Les dessins appartiennent à un registre descriptif, avec des traits de contour très légers pour les silhouettes humaines dont les détails sont réalisés en couleur direct. Pour les décors, ils peuvent aussi bien être dépeint avec des traits de contour minutieux, puis peints, qu’entièrement en couleur directe. Cela aboutit à une narration visuelle plutôt douce, avec un niveau de détail élevé, des représentations très concrètes.



L’artiste réalise des planches très agréable avec un sens du détail descriptif et narratif remarquable. Au fils des planches, le lecteur apprécie de pouvoir regarder autour de lui et d’admirer la chambre à coucher du couple dans toute son intimité, leur cuisine tout équipée avec la table les chaises, les placards, les appareils électroménagers, le grille-pain les sets de table, le salon avec le canapé confortable pour regarder la télévision à deux, etc. Il prend grand plaisir à accompagner Élise dans le métro (avec des slogans d’affiche publicitaire qui lui suggère d’aller voir ailleurs), chez la gynécologue, à l’interview, au yoga, dans les couloirs de l’hôtel George VI (magnifiques tapis dans les couloirs), au cours de boxe, à la journée au hammam, au café ou encore chez le bottier pour une séance d’essayage très sensuelle. Il apprécie de voir que Gazia la Padula dessine des individus avec des morphologies variées, des visages expressifs, sans exagération.


Cette bande dessinée est publiée par Glénat dans sa collection Porn’Pop, et une mention sur la quatrième de couverture précise que la mise à disposition des mineurs est interdite. De fait, les personnages sont représentés nus sans hypocrisie, à commencer lorsqu’ils prennent une douche, mais aussi lors des relations sexuelles en solo ou à plusieurs. La dessinatrice le fait sans hypocrisie, montrant des corps imparfaits et séduisants. Lors des rapports sexuels, elle va jusqu’au gros plan de la pénétration à deux ou trois reprises quand Élise ou son époux ont sciemment recherché une relation sexuelle, quand elle souhaite éprouver une sensation charnelle. De ce point de vue les promesses de la couverture sont bien tenues. À nouveau, le point de vue reste féminin, au travers des actions et des émotions d’Élise. Toutefois, c’est la sensualité qui prédomine, et le désir qui s’éveille peu à peu au travers des images : le constat de dépit en regardant son corps dans la glace, la position très technique de l’examen gynécologique, puis petit à petit la prise de conscience des sens, dans les vestiaires du yoga, puis du cours de boxe, puis dans le hammam. Le lecteur ressent une forte empathie pour Élise ce qui a pour effet de le faire considérer les dessins comme étant plus érotiques que pornographiques.



Une femme trompée et qui comprend qu’elle a été aveugle au comportement de son mari, voilà qui rappelle l’une des premières bandes dessinées du genre réalisé par une femme : Le démon de Midi, ou Changement d'herbage réjouit les veaux (1996), de Florence Cestac. Ici la narration ne s’inscrit pas dans le registre comique, et les sentiments sont plus présents. La découverte de la tromperie de son époux la plonge dans une phase de déprime prononcée, mais il s’agit d’un couple ayant la cinquantaine, sans volonté de tout recommencer. Passant par différentes phases, elle décide de s’occuper d’elle et de son plaisir. La douleur sentimentale occasionnée par la trahison est bien présente, mais dans le même temps elle n’a pas de velléité de refaire sa vie, de tirer un trait sur une relation maritale qui lui apporte toujours le plaisir du partage, d’une vie à deux douillette. Elle se demande donc plutôt ce qu’elle souhaite elle, comme libérée de son vœu de fidélité. D’un côté, elle n’avait jamais envisagé de rechercher sa satisfaction par elle-même sans époux, de l’autre elle éprouve l’envie d’explorer et elle en a le courage.


Élise ne se met pas du jour au lendemain à draguer tout ce qui passe à sa portée. Son éveil au plaisir de son corps est progressif. C’est comme si une barrière mentale avait été levée et qu’elle s’autorise des pensées, puis des actes qui étaient précédemment tabous. S’il n’y avait pas de passage à l’acte, cette dame serait vraiment fleur bleue. Sa démarche apparaît authentique au lecteur : à la fois son affliction sentimentale, à la fois ses envies qui se manifestent d’abord dans des rêves explicites, puis dans la prise de conscience desdites envies. Là encore, la narration visuelle s’avère épatante pour montrer ce mélange de trouble et de désir. Le lecteur sourit quand après une séance de yoga, Élise se retrouve par erreur dans le vestiaire des hommes et découvre un spécimen sympathique nu devant elle. Il sourit encore en voyant son trouble lors des massages au hammam, par un grand costaud musclé, encore plus quand elle se fait la remarque qu’elle ne souhaiterait nullement avoir une relation avec un homme de cette carrure. 



Au fil des expériences et de la reconnexion grandissante d’Élise avec ses sensations physiques, le lecteur éprouve une forte empathie de la voir gagner en confiance, tout en restant parfois timorée ou maladroite. À ce titre, le test d’un vibromasseur dans sa salle de bains est plus touchant que drôle : quand l’appareil s’arrête et qu’elle le remet à charger, ou quand son mari arrive et qu’il la trouve à quatre pattes en culottes en train de faire mine de ramasser quelque chose par terre. Le récit est découpé en sept chapitres dont la succession des titres montre bien la progression d’Élise : Se réveiller, Crier, Lâcher, Sentir, Oser, Jouir, Aimer. Chaque chapitre comprend un ou deux textes d’une ou deux pages, correspondant aux réflexion internes d’Élise, intitulés : Bataille, Obsession, Sens, Sidération, Frustration, Libido, Féminité, Rituel, Vibrations, Fantasmes, Partage, Tromperie, Mon amour. Le lecteur peut ainsi plonger dans ses pensées et partager son état d’esprit plus avant, apprenant à connaître un être humain très normal, une femme gentille sans être idiote, fidèle sans être servile.


Une femme trompée et qui devient une garce ? Cet album est beaucoup plus riche que ça : l’itinéraire certes, mais d’une femme qui décide de retrouver son plaisir physique. D’un côté, c’est un schéma d’une banalité générique, de l’autre les autrices en font une femme sympathique et agréable, avec une narration visuelle douce et sans fard, concrète et toute en sensations, toute en sensualité même lors des relations sexuelles explicites. La scénariste suit le schéma classique de libération progressive, sans donner le beau rôle à Élise, simplement en la montrant sans fard, son épanouissement étant une évidence, sans pour autant tourner le dos à ses responsabilités d’adulte. Superbe.