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jeudi 25 août 2022

Itinéraire d'une garce

Quelle femme je veux être ?


Il s’agit d’une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Céline Tran pour le scénario, et par Grazia la Padula pour les dessins et les couleurs. Elle comporte un peu plus d’une centaine de pages de bande dessinée, entrecoupée de courts textes correspondant à des réflexions intérieures de l’héroïne.


Le téléphone d’Élise sonne, sur sa fonction réveil. Elle l’arrête, et réveille doucement son mari à ses côtés dans le lit. Elle est en culotte et elle se lève. Elle passe une robe de chambre et va préparer la table du petit-déjeuner. Il arrive en teeshirt et pantalon de pyjama, alors qu’elle verse le café, et il dépose un chaste baiser sur son front. Le téléphone d’Élise vibre : un message lui indiquant que son rendez-vous du matin est décalé au midi, juste pendant sa pause. Elle doit interviewer Belinda Bella, une star des réseaux sociaux, une Instagram Model. Son mari la charrie : Élise n’est même pas sur Instagram, et cette influenceuse dispose réellement de nombreux suiveurs. Il l’informe que leur fille Manon vient bientôt passer quelques jours à la maison. Elle doit rappeler dans quelques minutes pour dire quand elle arrive. La mère en déduit que sa fille ne part plus en stage à Londres avec Fred, tout en se demandant pourquoi Manon ne lui en parle jamais. Il part prendre sa douche, et elle finit ses tartines. Puis elle se lève et va dans la chambre. Elle enlève sa robe de chambre, et prend le téléphone de son mari qui est en train de sonner. Elle manque l’appel, mais écoute les messages. Le premier est de sa fille : elle arrive samedi et elle demande à son père de ne pas dire à sa mère qu’elle a rompu avec Fred. Elle écoute le second : une confirmation de réservation de la suite habituelle pour le lendemain vendredi dès dix-neuf heures. Conformément à sa demande : suite Marquise avec vue sur jardin, champagne et fraises pour madame. Le mari sort de la salle de bain, la brosse à dent dans la bouche : elle confirme que c’était Manon annonçant son arrivée et sa rupture avec Fred. Elle rentre dans la salle de bain, enlève sa culotte et rentre dans la baignoire, pendant que son mari lui annonce qu’il ne rentrera pas ce week-end pour des raisons professionnelles. Elle se laisse glisser au fond de la baignoire et se met à pleure.



Élise se dit que c’est le comble : c’est elle qui a honte. Mais de quoi serait-elle coupable ? Son époux continue de sourire comme si de rien n’était, avec cette tendresse qui a toujours défini son regard. Il ment tout en la serrant dans ses bras. Il la quitte pour rejoindre une autre. Il l’embrasse, la pénètre, jouit avec elle. Et pendant ce temps-là, elle s’endort en paix dans leur lit. Combien de fois l’a-t-il retrouvée après l’avoir baisée ? Combien de fois compte-t-il partir encore pour jouir avec elle ? Y en a-t-il d’autres ? Combien sont-elles ? Le lendemain, Élise réalise l’interview avec Belinda Bella, une tombeuse. Puis elle se rend chez sa gynécologue qui lui parle ménopause, sécheresse vaginale et lubrifiant.


Une femme trompée et qui se conduit comme une garce ? Pas tout à fait. La scénariste met en scène un couple qui visiblement gagne bien sa vie. La quatrième de couverture précise que Élise a 52 ans, les dessins montrent une femme bien conservée, légèrement empâtée qui pourrait en avoir 40. Elle travaille pour un magazine féminin indéterminé. Leur fille Manon semble avoir terminé ses études, ne pas être forcément encore établie, ni professionnellement, ni amoureusement. Son corps est visiblement plus ferme que celui de sa mère. Le mari est très bien conservé, athlétique, grand beau et fort, avec également une bonne situation de cadre qui l’amène à voyager régulièrement, pour quelques jours. Ils ont un appartement spacieux, sans luxe ostentatoire. L’histoire est racontée du point de vue d’Élise, un point de vue féminin qui n’est pas féministe. Les dessins appartiennent à un registre descriptif, avec des traits de contour très légers pour les silhouettes humaines dont les détails sont réalisés en couleur direct. Pour les décors, ils peuvent aussi bien être dépeint avec des traits de contour minutieux, puis peints, qu’entièrement en couleur directe. Cela aboutit à une narration visuelle plutôt douce, avec un niveau de détail élevé, des représentations très concrètes.



L’artiste réalise des planches très agréable avec un sens du détail descriptif et narratif remarquable. Au fils des planches, le lecteur apprécie de pouvoir regarder autour de lui et d’admirer la chambre à coucher du couple dans toute son intimité, leur cuisine tout équipée avec la table les chaises, les placards, les appareils électroménagers, le grille-pain les sets de table, le salon avec le canapé confortable pour regarder la télévision à deux, etc. Il prend grand plaisir à accompagner Élise dans le métro (avec des slogans d’affiche publicitaire qui lui suggère d’aller voir ailleurs), chez la gynécologue, à l’interview, au yoga, dans les couloirs de l’hôtel George VI (magnifiques tapis dans les couloirs), au cours de boxe, à la journée au hammam, au café ou encore chez le bottier pour une séance d’essayage très sensuelle. Il apprécie de voir que Gazia la Padula dessine des individus avec des morphologies variées, des visages expressifs, sans exagération.


Cette bande dessinée est publiée par Glénat dans sa collection Porn’Pop, et une mention sur la quatrième de couverture précise que la mise à disposition des mineurs est interdite. De fait, les personnages sont représentés nus sans hypocrisie, à commencer lorsqu’ils prennent une douche, mais aussi lors des relations sexuelles en solo ou à plusieurs. La dessinatrice le fait sans hypocrisie, montrant des corps imparfaits et séduisants. Lors des rapports sexuels, elle va jusqu’au gros plan de la pénétration à deux ou trois reprises quand Élise ou son époux ont sciemment recherché une relation sexuelle, quand elle souhaite éprouver une sensation charnelle. De ce point de vue les promesses de la couverture sont bien tenues. À nouveau, le point de vue reste féminin, au travers des actions et des émotions d’Élise. Toutefois, c’est la sensualité qui prédomine, et le désir qui s’éveille peu à peu au travers des images : le constat de dépit en regardant son corps dans la glace, la position très technique de l’examen gynécologique, puis petit à petit la prise de conscience des sens, dans les vestiaires du yoga, puis du cours de boxe, puis dans le hammam. Le lecteur ressent une forte empathie pour Élise ce qui a pour effet de le faire considérer les dessins comme étant plus érotiques que pornographiques.



Une femme trompée et qui comprend qu’elle a été aveugle au comportement de son mari, voilà qui rappelle l’une des premières bandes dessinées du genre réalisé par une femme : Le démon de Midi, ou Changement d'herbage réjouit les veaux (1996), de Florence Cestac. Ici la narration ne s’inscrit pas dans le registre comique, et les sentiments sont plus présents. La découverte de la tromperie de son époux la plonge dans une phase de déprime prononcée, mais il s’agit d’un couple ayant la cinquantaine, sans volonté de tout recommencer. Passant par différentes phases, elle décide de s’occuper d’elle et de son plaisir. La douleur sentimentale occasionnée par la trahison est bien présente, mais dans le même temps elle n’a pas de velléité de refaire sa vie, de tirer un trait sur une relation maritale qui lui apporte toujours le plaisir du partage, d’une vie à deux douillette. Elle se demande donc plutôt ce qu’elle souhaite elle, comme libérée de son vœu de fidélité. D’un côté, elle n’avait jamais envisagé de rechercher sa satisfaction par elle-même sans époux, de l’autre elle éprouve l’envie d’explorer et elle en a le courage.


Élise ne se met pas du jour au lendemain à draguer tout ce qui passe à sa portée. Son éveil au plaisir de son corps est progressif. C’est comme si une barrière mentale avait été levée et qu’elle s’autorise des pensées, puis des actes qui étaient précédemment tabous. S’il n’y avait pas de passage à l’acte, cette dame serait vraiment fleur bleue. Sa démarche apparaît authentique au lecteur : à la fois son affliction sentimentale, à la fois ses envies qui se manifestent d’abord dans des rêves explicites, puis dans la prise de conscience desdites envies. Là encore, la narration visuelle s’avère épatante pour montrer ce mélange de trouble et de désir. Le lecteur sourit quand après une séance de yoga, Élise se retrouve par erreur dans le vestiaire des hommes et découvre un spécimen sympathique nu devant elle. Il sourit encore en voyant son trouble lors des massages au hammam, par un grand costaud musclé, encore plus quand elle se fait la remarque qu’elle ne souhaiterait nullement avoir une relation avec un homme de cette carrure. 



Au fil des expériences et de la reconnexion grandissante d’Élise avec ses sensations physiques, le lecteur éprouve une forte empathie de la voir gagner en confiance, tout en restant parfois timorée ou maladroite. À ce titre, le test d’un vibromasseur dans sa salle de bains est plus touchant que drôle : quand l’appareil s’arrête et qu’elle le remet à charger, ou quand son mari arrive et qu’il la trouve à quatre pattes en culottes en train de faire mine de ramasser quelque chose par terre. Le récit est découpé en sept chapitres dont la succession des titres montre bien la progression d’Élise : Se réveiller, Crier, Lâcher, Sentir, Oser, Jouir, Aimer. Chaque chapitre comprend un ou deux textes d’une ou deux pages, correspondant aux réflexion internes d’Élise, intitulés : Bataille, Obsession, Sens, Sidération, Frustration, Libido, Féminité, Rituel, Vibrations, Fantasmes, Partage, Tromperie, Mon amour. Le lecteur peut ainsi plonger dans ses pensées et partager son état d’esprit plus avant, apprenant à connaître un être humain très normal, une femme gentille sans être idiote, fidèle sans être servile.


Une femme trompée et qui devient une garce ? Cet album est beaucoup plus riche que ça : l’itinéraire certes, mais d’une femme qui décide de retrouver son plaisir physique. D’un côté, c’est un schéma d’une banalité générique, de l’autre les autrices en font une femme sympathique et agréable, avec une narration visuelle douce et sans fard, concrète et toute en sensations, toute en sensualité même lors des relations sexuelles explicites. La scénariste suit le schéma classique de libération progressive, sans donner le beau rôle à Élise, simplement en la montrant sans fard, son épanouissement étant une évidence, sans pour autant tourner le dos à ses responsabilités d’adulte. Superbe.



jeudi 14 avril 2022

Lentement aplati par la consternation

Récit participatif


Cette bande dessinée contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2013. Elle a été entièrement réalisée par Ibn Al Rabin. Elle se présente sous un format plus grand qu'une bande dessinée traditionnelle : 29,7cm de large pour 40cm de haut. Elle comporte 22 pages en couleurs. Elle présente la particularité d'être dépourvu de mots, texte, dialogue.


Un jeune homme en teeshirt blanc sort de chez lui, se rend à un café où il s'installe seul à une table en terrasse. Une jeune femme en robe blanche sort de chez elle et se rend au même café où elle s'installe seule à une table en terrasse. D'autres personnes sont attablées aux autres tables souvent à deux ou à trois. Teeshirt Blanc remarque Robe Blanche et il commence à se dire qu'il l'aborderait bien : se lever, aller prendre place à la chaise à côté d'elle, à la même table, tout en commençant à la baratiner avec des propos amusants et flatteurs, prendre une consommation ensemble, continuer à la baratiner avec volubilité jusqu'elle soit sous son charme et finir par la mettre dans son lit. Il passe à l'acte : il se lève et s'approche de la table en prenant le dossier de la chaise pour la déplacer et en suggérant qu'il va s'installer. Elle répond qu'elle attend une copine en jupe noire qui va justement s'assoir à cette place. Il se met à penser qu'il peut peut-être les emballer toutes les deux et avoir deux femmes nues allongées sur son lit. Un homme à la casquette blanche arrive et Robe Blanche le reconnaît, se lève et lui dit bonjour.




Casquette Blanche s'installe sur la chaise que Teeshirt Blanc avait pris comme cible, et Robe Blanche se rassoit sur la sienne : ils papotent avec entrain comme de vieux amis. Teeshirt Blanc va se rassoir à sa table et commande un demi. Robe Noire arrive à son tour et s'assoit avec ses deux amis après leur avoir fait la bise. Depuis sa table, Teeshirt Blanc commence à envisager Jupe Noire. Chacun des trois amis se fait un film : Robe Blanche imagine Casquette blanche nu étendu sur son lit, lui imagine Jupe Noire nue à quatre pattes sur son lit, et cette dernière imagine Teeshirt Blanc nu son lit. Quant à ce dernier il se rend compte que son corps lui dit que sa vessie est pleine et qu'il faut qu'il se rende aux toilettes. Teeshirt Blanc se rend aux toilettes, mais elles sont fermées. Il toque à la porte pour s'assurer qu'il y a quelqu'un : une voix de femme lui répond que ces toilettes mixtes sont occupées. Il sent que ça commence à presser car il pense à une haute vague déferlante. Jupe Noire arrive à son tour pour passer aux toilettes : elle le voit et se dit que c'est l'occasion rêvée pour commencer à flirter. Elle se dit qu'elle va entamer la conversation sur le mode séduction, mais Teeshirt Blanc va s'en rendre compte. Si elle prend l'initiative, elle court le risque qu'il la prenne pour une fille facile, prête à tapiner. Elle n'a pas envie qu'il la traite de prostituée.



Voilà une bande dessinée très singulière : par sa taille grand format, par son absence de mots, par l'agencement des cases, par l'absence de nom pour les personnages. Le lecteur n'éprouve aucune difficulté à reconnaître chacun des protagonistes alors même que leur représentation est très simplifiée : pas de trait de visage, une bouche ouverte de temps à autre pour émotion plus intense, des caractéristiques de chevelure réduites au strict minimum avec un point noir accolé au niveau du cou au rond noir de la tête pour des cheveux mi-longs, deux traits en U inversé pour des couettes tressées, au plus trois doigts à une main, un petit ovale écrasé pour les pieds, un renflement un peu prononcé au niveau de la poitrine féminine. Pour autant, alors même qu'il n'y a ni prénom ni nom, le lecteur identifie aisément chaque personne par un menu détail, et un attribut vestimentaire, lui aussi représenté de manière minimaliste. Pour autant la direction d'acteurs est impeccable : l'activité ou le geste de chaque personnage est une évidence, ainsi que son état d'esprit quand il l'accomplit.


L'artiste met en œuvre le même minimalisme pour représenter les décors : une simplification s'arrêtant juste avant de passer dans le domaine de l'icône ou du logo. Les véhicules qui passent dans la rue présentent plus de détails que les logos utilisés sur les panneaux du code de la route, tout en restant dans le domaine de la forme générique, par opposition à une représentation photographique : hors de question de reconnaître un modèle ou même une marque. Un tiers des fonds de case sont vides de toute information visuelle. Une fois les personnages attablés, seule la table est représentée par un ovale, et parfois un dossier de chaise par un petit trapèze et deux gros traits pour les montants du dossier. Dans le même temps, le lecteur voit bien des endroits différenciés : la terrasse du café, la porte des toilettes du café, le lit d'une chambre, l'intérieur du café avec le comptoir, une salle de bain avec une baignoire, et même une vue plus complexe de la terrasse, avec le café derrière et une vue de la salle à travers la vitrine, dans une perspective isométrique. Totalement fasciné par ce mode narratif minimaliste, le lecteur n'en revient pas de découvrir un dessin en pleine page sur la dernière planche, avec une vue détaillée des immeubles de la ville.



Dès la première page, le lecteur perçoit que le minimalisme des dessins s'accompagne d'autres outils visuels pour une narration sophistiquée, très construite, et d'une lisibilité remarquable. L'artiste ne compense pas la simplicité des dessins : il en tire parti pour raconter son histoire avec d'autres outils visuels, d'autres effets. Ça commence dès la première planche avec cette disposition des cases en V : le jeune homme venant de la gauche, avec des cases selon une diagonale verticale inclinée plutôt qu'en bande, et la jeune femme arrivant de la droite avec des cases selon une diagonale inclinée dans l'autre sens, les deux se rejoignant en bas de page arrivant à la même terrasse de café. Dans la deuxième planche, le bédéiste montre ce que pense le jeune homme en commençant à flirter avec la jeune femme : il y a un gros phylactère avec les petits ronds le reliant au personnage pour indiquer qu'il s'agit d'une pensée, et à l'intérieur une bande dessinée, les pensées du jeune homme étant retranscrite sous cette forme. Ce dispositif fonctionne à merveille, et il est utilisé à plusieurs reprises : parfois pour plusieurs personnages en même temps dans une grande case avec plusieurs cases de pensée, parfois par un même personnage qui se fait un premier film, puis un second.


Ibn Al Rabin déploie de nombreux outils visuels pour exprimer des états d'esprit ou des jugements de valeur sous une forme visuelle. Alors que les cases sont en nuances de gris, il arrive qu'un phylactère de parole (vide de mode) soit en rose, ou le cadre d'une case en rose. Le lecteur comprend que cela correspond à un langage et un comportement de séduction de la part de la personne, ou à une expression de plaisir. En planche 11, Teeshirt Blanc cherche des embrouilles avec deux autres clients au bar et l'un d'eux fait le constate qu'il parle sous l'emprise de l'alcool, ce que le dessinateur exprime par un phylactère dans lequel Teeshirt Blanc est représenté avec un torse comme une grosse outre remplie d'un liquide jaune, c’est-à-dire de la bière. Teeshirt Blanc se met à les traiter d'homosexuels et la représentation visuelle est instantanément compréhensible, et très drôle. Un peu plus tard, il se vante des exploits sexuels et de sa partenaire qui évoque sa virilité sous la forme d'une tour Eiffel dans son phylactère, pour un bon effet humoristique. Quelques planches plus loin, le lecteur découvre un gros sac dans un phylactère, avec des mouches tournant autour : un sac à m… Indéniablement, la narration visuelle s'avère riche, inventive et intelligente, sachant transcrire les émotions et les états d'esprit des uns et des autres avec clarté et empathie.



Cette manière de raconter fonctionne à plein : il y a un effet ludique qui incite le lecteur à se montrer participatif, à penser aux liens de cause à effet dans son esprit, à se dire qu'il a capté la symbolique d'une représentation, la signification d'un code graphique. C'est à la fois une forme de récompense et de motivation. Dans le même temps, il ne ressent pas sa lecture comme un jeu, mais bien comme la découverte d'une histoire, avec un jeune homme qui veut pécho, une jeune femme qui veut pécho également. L'usage d'images en guise propos et de flux de pensée donne à voir la représentation mentale du personnage, la façon dont il envisage son action, et par voie de conséquence, le décalage avec la représentation que s'en fait son interlocuteur et son intention personnelle. Il se dessine également une image des comportements sociaux acceptables pour faire connaissance et plus si affinités, ainsi qu'une mise en lumière de ceux qui ne sont pas acceptables, ou tout du moins qui produisent des émotions négatives. L'auteur pointe du doigt l'abus d'alcool comme mauvais conseiller, ainsi que les vantardises comme vouées à se confronter à la réalité, au désavantage du fort en gueule. Les avanies subies par Teeshirt Blanc montrent également une forme de comportement condamné à se répéter, les retours de bâton confortant l'individu dans ses ressentis négatifs vis-à-vis des individus avec qui il interagit, un cercle vicieux.


Une bande dessinée qui sort des sentiers battus par son format double d'un album traditionnel, et par une narration muette (sans mots) avec des personnages très simplifiés sans nom. Une tranche de vie d'un individu pitoyable, dans un récit choral, avec une inventivité narrative de chaque planche, et une mise en lumière du point de vue différent de chaque personne interagissant dans une même situation.



samedi 3 avril 2021

De surprise en surprise

Sourire, c'est bon pour le cerveau, le système immunitaire, les triglycérides et les gamma GT.


Ce tome est le onzième dans la collection de dessins d'humour de Voutch. Il est publié pour la première fois en 2020. Il contient une centaine de gags, à raison d'un par page au format d'une illustration peinte, avec une brève répartie écrite en-dessous, parfois deux lignes de dialogue. Tous les gags sont réalisés par Voutch (de son vrai nom Olivier Vouktchevitch).


Dans un immense pôle d'échange de gare, une centaine de personnes sont tous en train de regarder l'écran de leur smartphone, totalement oublieux des individus autour d'eux, totalement étrangers les uns aux autres, une forme d'absence au lieu présent. L'infirmière accueille le fils quinquagénaire et sa mère à la porte de la chambre du père en leur demandant ne pas y rentrer car il désire être seul quelques instants pour faire son dernier selfie. Le serveur vient prendre la commande d'un couple au restaurant en leur signalant que c'est la journée sans plaisir, en solidarité avec toutes les personnes malheureuses dans le monde, et en leur demandant ce qui les tenterait le moins. Un homme se promène dans un parc et un chat se jette sur lui et le griffe. Il n'hésite pas un seul instant. Il sort son smartphone, trouve l'appli qui convient et répond aux questions : si le chat du voisin vous attaqué sans raison alors que vous passiez sous un arbre, que vous ne savez pas quoi faire pour vous en débarrasser et que vous souffrez atrocement, tapez 4. Un couple cinquantenaire ou sexagénaire est en train d'effectuer du ski de fond, et le mari consulte son téléphone qui lui propose pour la cinquième fois une publicité personnalisée pour un monte-escalier électrique. Il en déduit qu'il ferait peut-être mieux de foncer à l'hôpital pour faire un bilan motricité complet.


À bord d'un navire de guerre, le second vient trouver l'amiral pour l'informer que l'offensive suit son cours et qu'ils viennent de recevoir un message du commandant en chef des forces armées hostiles qui souhaite devenir de toute urgence son ami sur Facebook. À la porte d'entrée de leur pavillon, une quinquagénaire se tourne vers son époux pour savoir s'ils souhaitent intégrer l'a communauté des gens qui se schtroumpfent en schtroumpfs le week-end, alors que deux personnes déguisées en schtroumpfs se tiennent sur le pas de la porte. Dans un arbre de grande hauteur, un homme et une femme se tiennent suspendus par les pieds à une branche tout en dégustant un sandwich, le monsieur se félicitant d'avoir fait la connaissance de la dame sur un site de rencontre spécialisé. Une famille se trouve à bord d'un sous-marin amarré dans une rade, la dame faisant observer à son époux que même si c'était l'affaire du siècle sur eBay, leur camping-car était plus pratique. Dans les toilettes d'un immeuble de bureaux, deux cadres en chemise blanche et cravate rayée papotent, l'un recommandant à l'autre un produit pour la peau spécial entretien annuel d'évaluation. Un dirigeant reçoit un cadre dans une immense salle de réunion, très tard le soir. Il lui explique que sa philosophie est de sourire car c'est bon pour le cerveau, le système immunitaire, les triglycérides et les gammas GT, et excellent contre l'oxydation cellulaire et le diabète. Alors, son conseil, c'est de tout prendre avec le sourire, même ce qu'il va lui annoncer.



Quand il entame la découverte de nouveaux gags par Voutch, le lecteur sait qu'il va pouvoir se projeter dans des décors spacieux, s'y promener, profiter de l'espace, aussi bien en intérieur qu'en extérieur. Cela commence avec cet énorme pôle d'échange aux murs si éloignés qu'il n'y en a qu'un seul de visible, et que chaque individu dispose d'un à deux mètres de libre autour de lui. Par la suite, le lecteur ressent une liberté de mouvement dans le couloir haut de plafond de l'hôpital, les larges tables au restaurant, le grand hall d'entrée du pavillon recevant l'invitation à schtroumpher, les toilettes de l'entreprise, la grande salle de réunion vide, les très longs couloirs du musée avec une hauteur sous plafond incroyable, la très grande cuisine vide d'un célibataire, la largeur du lit dans lequel discute la dame avec son gigolo, etc. Il ressent la même liberté de mouvement dans les scènes d'extérieur : la grande allée du parc sans personne d'autre, la piste de ski de fond où le couple est seul, les montagnes dans le lointain derrière l'étendue d'eau de la rade, la page de sable blanc, la plage au coucher du soleil, le grand jardin potager, la forêt dans laquelle il n'y a pas de champignon, etc. Ces décors constituent une invitation à flâner, à savourer le calme. Comme d'habitude, la dimension des espaces intérieurs comme extérieurs produit un effet de relativisation de l'importance des personnages qui sont assez petits par rapport au décor. Ils ne deviennent pas insignifiants. Leurs actions et leurs propos sont bien au centre du gag, mais en même temps ils n'occupent pas tout l'espace, le monde ne tourne pas autour d'eux, ils ne définissent pas l'instant par leur présence, ils ne font que l'habiter temporairement, en n'étant pas tout à fait à la hauteur.


Le lecteur note bien que les environnements choisis par l'auteur sont donc tous de type propre et souvent luxueux, une représentation sciemment très partiale de la réalité, plutôt confortable et aisée. Comme dans les albums précédents, il remarque également qu'il s'agit de personnages blancs, et que les figurants ne reflètent pas la diversité. L'artiste n'a rien changé dans sa manière de représenter les individus : essentiellement des individus filiformes, avec une silhouette un peu trop longue, et un nez particulièrement trop long. Même s'ils ont l'air un peu mou et résigné à leur sort, ils conservent tous leur dignité, et pour quelques-uns leur suffisance, y compris les personnes âgées ridées et flétries. Même leur appendice nasal hypertrophié ne les rend pas ridicules. Le lecteur relève également que les quelques personnes en surcharge pondérale et les très riches ont quasiment systématiquement le mauvais rôle, sur le plan moral. Les personnages ont tous des attitudes adultes et posées, dépourvues de toute trace d'hystérie, d'agitation inutile. Ils sont habités par une forme de calme qui découle de la conscience de leur situation, de leurs limites, du fait qu'ils doivent faire face à une adversité sur laquelle ils n'ont pas de prise, leurs actions ou leurs émotions n'y changeront rien.



Dès la première image, le lecteur comprend que l'auteur s'en prend à l'omniprésence du téléphone portable, isolant les individus encore plus qu'avant. L'homme est totalement accaparé par son écran de portable dans la foule. Il faut qu'il fasse un ultime seflie avant de rendre l'âme plutôt que de voir ses proches. Il le consulte dans la rue, sur la plage, en faisant l'amour pour profiter d'une forme d'augmentation de la réalité, n'étant plus jamais complètement là dans l'instant présent. Impossible de résister à la dame en levrette consultant en même temps le temps moyen d'un premier rapport en Europe sur son téléphone, ni au monsieur griffé par le chat qui recours à son portable pour une marche à suivre, passant de l'assistance à l'assistanat, tout en s'en remettant à 100% à des avis anonymes, sans chercher à prendre une initiative par lui-même. Mais dans le même temps, l'hyperconnectivité permet de rencontrer des individus aux passions aussi bizarres que les siennes (le couple avec la tête en bas). Le lecteur est tenté de voir là une critique déguisée sur le phénomène des chambres d'écho qui permettent d'entretenir ses marottes envers et contre tout. Voutch continue également à mettre en scène la cruauté des rapports professionnels, le cynisme sans borne du capitalisme. Impossible de ne pas rire jaune en voyant le patron conseiller à un collaborateur de tout prendre avec le sourire alors qu'il se prépare à lui annoncer son licenciement, en entendant un autre patron expliquer que les résultats de l'année de son collaborateur sont de vrais records, mais que ce n'est pas pour autant qu'il en satisfait, ou encore la journaliste interrogeant un multimilliardaire qui a fait fortune en vendant des téléphones défectueux couplés à un réseau ne fonctionnant pas. Toute ressemblance avec la réalité est voulue, et rend l'humour très acide.



Sous des dehors très policés, l'humoriste montre la cruauté systémique du capitalisme. En particulier dans ce thème, il pointe du doigt les effets pervers de la compétitivité et les systèmes de notation. Un hôpital doit se séparer d'un patient parce qu'il est atteint d'une maladie incurable, ce qui va faire chuter le taux de guérison trimestriel de cet établissement. Un avocat intègre à sa plaidoirie qu'il a déjà perdu 4 procès et qu'un nouveau verdict défavorable serait désastreux pour sa carrière. Une responsable de chaîne télé explique à deux auteurs qu'elle ne peut pas accepter leur projet parce qu'il est à la fois drôle et intelligent, ce qui ne correspond pas du tout aux normes de qualité pour les programmes de la chaîne. Lors d'une promenade dans les bois pour ramasser les champignons où ils n'en trouvent aucun, le mari prend son épouse pour que leur sortie ne soit pas un échec, ne soit pas du temps gaspillé.


Le lecteur ressort de ces gags, à la fois ravi par les lieux agréables, avec e sourire aux lèvres du fait d'un humour taillé sur mesure, et avec un début de malaise généré par les travers d'une humanité dans laquelle il se reconnaît sans peine.



mardi 23 mars 2021

Chaque jour est une fête

Il y a quand même une bonne nouvelle…

Ce tome est le sixième dans la collection de dessins d'humour de Voutch. Il contient une centaine de gags, à raison d'un par page au format d'une illustration peinte, avec une brève répartie écrite en-dessous, parfois deux lignes de dialogue. Tous les gags sont réalisés par Voutch (de son vrai nom Olivier Vouktchevitch) et publié pour la première fois en 2014.


Dans le hall d'un aéroport, les voyageurs ont débarqué et récupéré leurs bagages, et ils se dirigent vers la sortie. Un homme et une femme attendent avec un écriteau sur lequel est marqué le mot Maman. Au troisième siècle, les astronomes d'Alexandrie ont classé les sept jours de la semaine d'après le temps que mettaient les astres qui leur sont associés pour retrouver la même place dans le ciel, du plus rapide (la Lune), au plus lent (Saturne). Une secrétaire de direction est assise derrière son bureau avec le combiné téléphonique dans la main, et tenu en joue par un individu avec un fusil. Elle lui demande son non, son numéro de téléphone, ainsi que la raison pour laquelle il désire tirer à bout portant une balle mdoum-mdoum dans la tête de monsieur Duvernois. Un cadre supérieur est assis à son bureau dans une vaste pièce avec 3 panières devant lui portant chacune étiquette : Pas très important, Pas du tout important, Aucune importance. Dans une immense salle de réunion, très haute de plafond, le PDG s'adresse à ses cadres en leur tenant le discours suivant : Oui, il nous est possible de dominer notre peur, même dans des conditions d'extrême danger, et ce stage l'a prouvé. Et maintenant, nous allons faire une minute de silence à la mémoire de Gomez, Martineau et Vanderboghen.


À l'époque de l'antiquité romaine, un conseiller s'adresse à l'empereur en commentant un schéma sur un petit tableau : le peuple aime les tyrans cruels et implacables, or vous êtes un tyran cruel et implacable, malheureusement le peuple vous perçoit à 94,7% comme un gros patapouf sympa. Deux détenus avec des tatouages tribaux discutent dans la cour de la prison, l'un d'eux expliquant qu'il n'a été vraiment été lui-même que 3 petites minutes dans toute sa vie. Bilan : 5 morts et 14 blessés dont 2 graves. Le gardien vient voir un prisonnier dans sa cellule en lui indiquant qu'il est trop tard pour réorienter sa vie, mais qu'il doit lui indiquer ce qu'il veut pour son dernier dîner. Un homme des cavernes explique à un autre que ce n'est pas un vrai bison, mais la représentation d'un vrai bison et que c'est pour ça qu'on ne peut pas le manger. Un mécène vient trouver un des peintres qu'il parraine pour lui faire observer que son choix de réaliser des œuvres s'inscrivant dans le néoconstructivisme allemand n'est pas des plus heureux en pleine Renaissance Italienne. En pleine nature, un scribe a installé son écritoire pour mettre au propre ses idées : les voix, le roi de France, les anglais, tout est bon, mais il reste un problème : Jeanne Darkowski. Faute d'images de l'épouvantable catastrophe, deux présentateurs s'apprêtent à mimer la tragédie du crash d'un avion l'avion avec à son bord 268 passagers moldaves inconscients du danger.



Il ne s'agit donc pas d'une bande dessinée, car il n'y a pas de narration séquentielle d'un dessin à l'autre, mais d'une collection d'illustrations humoristiques autonomes. La couverture donne une bonne idée de l'intérieur : une peinture à la gouache, avec une situation représentée dans le détail, et un décalage comique dans le comportement de l'individu. La résignation de ce monsieur qui essaye de trouver une bonne chose dans cette catastrophe peut faire penser à l'attitude apaisée des personnages de Jean-Jacques Sempé qui font contre mauvaise fortune bon cœur. Le lecteur remarque que ce peintre a une silhouette longiligne avec un cou étrangement long et courbé, les épaules tombantes. C'est une constante quasi systématique dans les illustrations de chaque gag. Les personnages donnent l'impression d'être peu présents, l'étirement de leur silhouette leur donnant une allure de brindille légère, un fétu conscient de ne pas peser lourd face à l'adversité, au fait qu'ils doivent se plier à l'existence d'un monde sur lequel ils ne pèsent rien. Le cou allongé donne l'impression d'une oie en train de regarder autour d'elle en essayant de rechercher un élément dans son environnement qui donnera du sens à ce qu'elle perçoit. Le dessinateur s'amuse également avec la forme de la tête : très allongée, avec un nez proéminent dont la longueur correspond au moins à deux tiers de la hauteur de la tête parfois plus. Il apparaît que ces moments ne sont habités que par des individus blancs. En revanche, il y en a de différents âges : des jeunes, des trentenaires, des quadragénaires, des retraités. Il arrive parfois qu'un personnage porte un embonpoint marqué, ou soit affligé d'un double menton, ou d'une peau distendue sous le menton du fait de l'âge. Le visage des personnes âgées est marqué par des rides profondes. La plupart des personnages dont un effort de toilette que ce soit les robes des dames ou les costumes des messieurs.


En regardant les personnages, le lecteur ne peut pas s'empêcher de penser à d'autres dessins humoristiques paraissant dans les mêmes magazines, il y a quelque chose de la sophistication des parisiennes longilignes de Kiraz, mais sans leur ingénuité, ni leur élégance parisienne. En regardant les personnages de Voutch, le lecteur voit sur leur visage et dans leur posture qu'ils ont conscience de l'imperfection de la vie, de la finitude de leur personne : ils y sont résignés. Ils se savent imparfaits, physiquement ou moralement. Ils savent que c'est le lot de tout individu, que c'est consubstantiel de la condition humaine et que personne ne peut rien y changer. Le lecteur y reconnaît sa propre limite à agir sur le cours des choses.



À partir du troisième gag, le lecteur observe que l'illustrateur aime beaucoup placer ses personnages dans un décor qui les écrase par sa taille. Un jeune cadre en costume cravate dans un bureau immaculé très haut de plafond, 6 cadres autour d'une table de réunion de la taille d'un demi-terrain de football, un empereur assis dans une cour aux colonnades hautes de plusieurs mètres, deux détenus au pied d'un mur d'enceinte très haut, un auteur assis sur une chaise avec un écritoire au milieu d'une prairie s'étalant à perte de vue, une mère et sa fille prenant le thé dans un établissement avec une verrière haute d'une dizaine de mètres, etc. Le lecteur est ravi de pouvoir se projeter dans ces lieux souvent magnifiques : une terrasse ouverte donnant sur l'océan, une forêt enneigée, une immense pelouse devant une demeure luxueuse, un magnifique salon à la décoration minimaliste avec une terrasse donnant sur les toits de New York, une immense salle de concert classique, une longue piscine devant une villa, une salle d'audience gigantesque dans une tribunal, etc. Il est tellement impressionné par ces lieux qu'il se demande s'il n'est pas en train d'attraper un torticolis tellement il doit lever les yeux pour apprécier la volumétrie de chaque endroit. Du coup, il ne fait plus forcément attention au fait qu'à intervalle régulier un gag place ses personnages dans un endroit aux dimensions plus normales.


De page en page, le lecteur est frappé par la variété des situations : des relations professionnelles au bureau, la Rome antique, la cour d'un centre de détention, la Renaissance italienne, un plateau de journal télé, le quai d'une gare de banlieue, le hall d'un aéroport, une chambre de torture médiévale, une cuisine, une grotte avec des peintures rupestres, un champ de bataille au vingtième siècle, une poissonnerie, une forêt préhistorique, la savane, etc. La curiosité du lecteur est donc constante : découvrir un nouveau lieu, parfois une nouvelle époque, une nouvelle situation et rire de l'absurdité d'une réflexion ou d'une réaction. Ces gags ne sont jamais agressifs, les personnages étant plutôt placides et un peu coincés, rendus très humains du fait de leur importance rendue très relative par le peu de place qu'ils prennent dans des environnements beaucoup plus impressionnants qu'eux. L'auteur joue alors sur le décalage entre les présupposés d'une situation et la réalité de son déroulement.



À chaque page, le lecteur commence par voir l'illustration dans son ensemble, puis il lit le texte en dessous, et il revient à l'illustration pour apprécier l'interaction entre les deux. Il y a peu de gags qui soient de nature visuelle. Le lecteur se projette donc dans un monde à l'apparence plutôt douce, aux côtés d'individus bien élevés et fréquentables, généralement dans le milieu de la bourgeoisie, voire de la haute bourgeoisie. Le texte associé à l'illustration fait apparaître un profond malaise, un comique absurde reposant une inadéquation, un décalage entre le statut et la position sociale du personnage, et son ressenti. Cela commence par ces deux quinquagénaires qui tiennent un panneau Maman à l'aéroport, évoquant le fait qu'ils seront incapables de la reconnaître. Il y a la violence latente de cet individu avec un fusil qui vient pour tuer un patron dans son bureau (mais en respectant l'autorité de la secrétaire particulière), le monsieur à son bureau à traiter des dossiers sans importance, le patron actant la mort de 2 cadres pendant un stage, le tyran cruel à l'image de marque pas assez cruelle, le pianiste qui a raté sa vocation, le couple qui divorce après 60 ans de mariage, le monsieur qui choisit sa compagne uniquement sur des critères utilitaires, le rhinocéros qui ne parvient pas à se mettre en position du lotus, etc. Le décalage naît également de la calme résignation des individus qui ont complètement intégré que les choses sont comme ça, et qu'ils n'y peuvent rien changer. Ils n'ont aucune maîtrise sur leur destin, ils le subissent. Leur placidité est en apparente contradiction avec l'énormité qu'ils énoncent si calmement, si factuellement, rien ne pouvant remettre en cause leur constat, ou entamer leur résolution, ou modifier le cours des choses. En creux, le lecteur peut voir transparaître des réalités sociales comme le carriérisme, les modes de management en entreprise, l'argent qui ne fait pas le bonheur, la vie inutile, la violence physique ou psychologique entre êtres humains, la frustration sexuelle, l'angoisse de l'avenir, l'incommunicabilité, la perte de contrôle sur son environnement, le conformisme bridant l'individualisation, l'inaccessibilité du bonheur, et peut-être tout simplement son inexistence.


Au vu des magnifiques illustrations et des personnages bon chic bon genre, voire bien nantis, ainsi que l'absence de diversité, le lecteur pourrait s'attendre à un humour inoffensif et consensuel. Il découvre rapidement qu'il n'en est rien. Ces individus se sont résignés à vivre avec leurs imperfections, leurs limites dont ils ont une conscience aigüe, subissant la cruauté inhérente à la condition humaine et l'acceptant comme étant inéluctable, souvent la répercutant sur leurs proches dans des comportements civils mais implacables. Le lecteur rit de ces situations rendues cocasses par la beauté des lieux et l'insignifiance de ces vies étriquées, futiles, pouvant facilement identifier certains de ses comportements les moins reluisants.