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lundi 14 avril 2025

Père-Lachaise : Légendes, célébrités et sépultures insolites

La tombe continue d’être très visitée.


Ce tome constitue une anthologie qui peut être lue pour elle-même, sans connaissance préalable du cimetière du Père-Lachaise. Son édition originale date de 2024. Il est l’œuvre de Sébastien Floc’h pour le scénario de chacune de ces entrées. Il évoque la vie de seize personnes différentes qui sont enterrées ou dont la sépulture se trouve au Père-Lachaise. Chaque entrée est illustrée par un dessinateur différent : David François, Fabio Mancini, Gaël Henry, Nancy Peña, Teddy Kristiansen, Alexis Vitrebert, Ricard Efa, Oriol, Eliot Baum, Facundo Percio, Sagar, Terkel Risbjerg, Enrique Corominas, Grazia La Padula, Florent Desanthèmes, Sylvain Dorange. Il comprend cent-treize pages de bande dessinée. Il se termine avec deux pages de bibliographies sélectives pour les seize artistes (deux ou trois références chaque) et deux pages de sources biographiques.


François d’Aix de la Chaize est né le 25 aout 1624 au château d’Aix, près de Saint-Martin-la-Sauveté, dans la Loire. Il est le fils de Renée de Rochefort et de Georges d’Aix, seigneur de la Chaize. Il est le deuxième des 12 enfants du couple. Du côté paternel, François est le petit-neveu de Pierre Coton, prêtre jésuite et confesseur du roi Henri IV, puis de son fils, le jeune Louis XIII. Enfant, il suit des études au collège jésuite de Roanne, fondé justement par Pierre Coton et son frère Jacques. En 1639, il entre dans l’ordre religieux de la compagnie de Jésus pour devenir à son tour jésuite. Ses études terminées, il est professeur d’humanités et de philosophie au collège de la trinité de Lyon. Puis en devient le recteur quelques années plus tard. À côté de ses activités, il se passionne pour les pièces de monnaie antiques et en fait collection. En 1675, François d’Aix de la Chaize devient confesseur de Louis XIV alors âgé de 37 ans. Réputé discret et pondéré, François essaye d’améliorer les relations tendues entre Louis XIV, le pape et les différents courants religieux. Présent à la cour pour le roi, il ne réside pas à Versailles, mais comme le veut son ordre, dans la maison professe des Jésuites, près de l’église Saint-Paul Saint-Louis à Paris.



En dehors de la capitale, la compagnie de Jésus possède également une modeste maison où François va se reposer sur le Mont-Louis. À la mort de la reine en 1683, il marie en secret le souverain avec Madame de Maintenon. Apprécié par Louis XIV, le roi lui octroie des terres qui étendent le domaine autour de la maison de campagne des Jésuites. Une position privilégiée auprès du roi soleil qui est vue d’un mauvais œil par une partie de la cour, dont une ancienne favorite du roi, Madame de Montespan. Au fil du temps et de la volonté de François d’Aix de la Chaize, la simple maison se transforme en demeure distinguée. Des jardins à la française y sont établis, tout comme une orangerie. Le lieu gagne en réputation auprès de la population locale comme la maison du Père-Lachaise. Des fêtes y sont également organisées par le frère de François, le comte de la Chaize. Fidèle à Louis XIV et habile diplomate, il est son confesseur pendant 34 années. Le 20 janvier 1709, il décède à 84 ans, peu de temps après que le roi lui a permis de se retirer de ses fonctions.


Une couverture splendide qui constitue une invitation irrésistible à se promener dans les allées du Père-Lachaise par une belle journée d’automne. Ce cimetière fut ouvert le 21 mai 1804 et il accueille chaque année plus de trois millions et demi de visiteurs. Pour lui rendre hommage, le scénariste a conçu une bande dessinée de forme anthologique, présentant seize personnalités qui y sont enterrées. Il évoque ainsi la vie puis la sépulture de François d’Aix de la Chaize (1624-1709) prêtre jésuite, Héloïse (1092-1164) & Pierre Abélard (1079-1142) religieux, Antoine Parmentier (1737-1813) agronome, Élisabeth Alexandrovna Stroganoff (1779-1818) comtesse, Théodore Géricault (1791-1824) peintre, Félix de Beaujour (1765-1836) diplomate, Honoré de Balzac (1799-1850) écrivain, Frédéric Chopin (1810-1849) musicien, Alfred de Musset (1810-1857) poète, Allan Kardec (1804-1869) fondateur de philosophie spirite, Victor Noir (1848-1870) journaliste, Georges Rodenbach (1855-1898) écrivain, Oscar Wilde (1854-1900) écrivain, Sarah Bernhardt (1844-1923) comédienne, Jane Avril (1868-1943) danseuse, Jim Morrison (1943-1971) chanteur. En fonction de ses inclinations, le lecteur reconnaîtra un plus ou moins grand nombre de ces personnages, voire sera peut-être déjà allé se recueillir sur leur sépulture. De même, il connaît peut-être déjà un ou plusieurs dessinateurs, et il guette le segment qu’il ou elle a illustré.



Dès la première entrée, celle consacrée au confesseur du roi de France Louis XIV, le lecteur comprend que le scénariste a écrit des textes fournis, peut-être livrés clé en main à chaque artiste, avec une forte densité d’informations à faire tenir. Cela induit un narratif copieux qui court de cartouche de texte en cartouche de texte, et qui incite les dessinateurs à opter pour des planches en sept à neuf cases pour apporter tous les éléments visuels correspondants, scène par scène. Pour autant chacun d’entre eux conserve ses caractéristiques graphiques habituelles, ce qui fait que chaque personne évoquée dispose d’une narration visuelle différente, renforçant ainsi l’identité de l’entrée. Le lecteur passe ainsi des dessins réalistes aux contours encrés avec un degré de simplification de David François, aux dessins sans traits de contour, plus colorés et un peu plus dessin animé de Fabio Mancini. Chaque chapitre contient deux parties : la première relevant de la biographie dense et synthétique de la personne considérée, la seconde de la place de sa tombe et de ses caractéristiques, avec parfois un développement sur ses funérailles, sur l’artiste ayant créé le monument funéraire, sur la postérité de l’individu, et celle de sa tombe pour les visiteurs.


En consultant les dates, le lecteur peut voir que l’auteur a retenu des personnages répartis du douzième au vingtième siècle, avec une forte concentration au dix-neuvième siècle (dix individus décédés au cours de ce siècle). Pour le reste : un couple décédé au douzième siècle, un prêtre jésuite au dix-huitième siècle, et quatre décédés au vingtième siècle. Il relève également que la majeure partie des défunts exerçait un métier artistique, neuf sur seize. Il peut éventuellement s’interroger sur les critères de choix de l’auteur qui l’ont conduit à retenir ces seize personnalités, et à écarter Guillaume Apollinaire (1880-1918), Alain Bashing (1947-2009), Pierre Bourdieu (1930-2002), Maria Callas (1923-1977), Sidonie-Gabrielle Colette (1873-1954), Max Ernst (1891-1976), Jacques Higelin (1940-2018), Georges Méliès (1861-1938), Malik Oussekine (1964-1986), Georges Seurat (1859-1891), et tant d’autres. Même s’il est vrai que le site internet du cimetière propose pas moins de six plans interactifs thématiques différents. Il pourrait d’ailleurs se poser une question similaire quant au choix des artistes, même s’ils s’avèrent tous impliqués et visuellement intéressants dans cet exercice de style très contraint.



Chaque dessinateur se trouve confronté au défi d’apporter des informations visuelles qui ne soient pas déjà évoquées dans le texte, de réaliser une reconstitution historique consistante et fiable, de donner une saveur particulière à son chapitre. Le lecteur constate rapidement que chaque narration visuelle s’avère également dense en informations, comme le texte : le site du cimetière alors qu’il n’était encore qu’une vaste propriété de François d’Aix de la Chaise, montrer les tenues d’Héloïse & Pierre Abélard, les uniformes des militaires chargés de surveiller le champ de patates de Parmentier, le cercueil en cristal de roche de la comtesse Stroganoff, les croquis de Géricault, la tour chinoise à Munich, le château de Fougères, la place Vendôme avec sa colonne, Venise avec ses canaux, la rue principale d’un ville brésilienne, la ville d’Attigny dans les Vosges, des visions de Bruges aux rues vidées de toute présence humaine, la triste chambre de l’hôtel d’Alsace au 13 rue des Beaux-Arts où Oscar Wilde a rendu son dernier soupir, le paquebot transatlantique emmenant Sarah Bernhardt à New York, le Moulin Rouge accueillant la danseuse Jane Avril, la boîte de nuit Rock and Roll Circus à Paris. Et bien sûr, chaque artiste représente la sépulture du personnage dont il met la vie en scène, la statue ou la sculpture correspondante, et les allées alentours. En fonction de ses goûts personnels, le lecteur succombera plutôt au charme de tel artiste ou tel autre : le trait très évocateur de Kristiansen avec une mise en couleurs sombre, les cases majoritairement en couleur directe d’Oriol, les dessins plus charbonneux de Facundo Percio, les couleurs magnifiques d’Enrique Corominas, la narration très élégante de Grazia la Padula, etc.


Au fil des différentes entrées, le scénariste aborde des thèmes variés : la place de la religion pour Héloïse & Pierre Abélard, la lutte contre la famine en France avec Antoine Parmentier, les impressionnistes avec Théodore Géricault, le trio amoureux formé par Chopin et Musset avec George Sand, l’engouement pour le spiritisme avec Allan Kardec, la poésie symboliste belge avec Georges Rodenbach, l’homosexualité dans la société avec Oscar Wilde, l’art de gérer sa carrière à l’international et les produits dérivés avec Sarah Bernhardt, le culte de la personnalité avec Jim Morrison, etc. Chaque chapitre se termine avec une petite balade dans le cimetière, généralement autour de la sépulture afférente, avec un chat comme guide : à la fois la présentation des caractéristiques architecturales ou artistiques du monument, à la fois une évocation des funérailles ou de la postérité, et de la gestion de certaines tombes. Impossible d’empêcher les visiteurs de toucher les protubérances du gisant de Victor Noir, ou d’organiser des manifestations diverses et variées autour de la tombe de Jim Morrison. Au vu de la richesse culturelle de ce lieu de repos final, le lecteur peut comprendre que le scénariste ait été obligé d’écarter d’autres dimensions du cimetière comme sa faune (une quarantaine d’espèces d’oiseaux) ou sa flore.


Une anthologie présentant la vie et la sépulture de seize personnes célèbres enterrées au cimetière du Père-Lachaise, avec autant de dessinateurs différents. Les auteurs ont opté pour des chapitres courts abordant ces deux facettes de chaque individu et mettant en valeur leur sépulture dans la deuxième. Le lecteur déguste un chapitre à la fois, tous étant très riches en informations, et bénéficiant d’une mise en images soignée, adaptée au défunt, et consistante. Belle visite guidée, riches de nombreuses vies.



jeudi 25 août 2022

Itinéraire d'une garce

Quelle femme je veux être ?


Il s’agit d’une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Céline Tran pour le scénario, et par Grazia la Padula pour les dessins et les couleurs. Elle comporte un peu plus d’une centaine de pages de bande dessinée, entrecoupée de courts textes correspondant à des réflexions intérieures de l’héroïne.


Le téléphone d’Élise sonne, sur sa fonction réveil. Elle l’arrête, et réveille doucement son mari à ses côtés dans le lit. Elle est en culotte et elle se lève. Elle passe une robe de chambre et va préparer la table du petit-déjeuner. Il arrive en teeshirt et pantalon de pyjama, alors qu’elle verse le café, et il dépose un chaste baiser sur son front. Le téléphone d’Élise vibre : un message lui indiquant que son rendez-vous du matin est décalé au midi, juste pendant sa pause. Elle doit interviewer Belinda Bella, une star des réseaux sociaux, une Instagram Model. Son mari la charrie : Élise n’est même pas sur Instagram, et cette influenceuse dispose réellement de nombreux suiveurs. Il l’informe que leur fille Manon vient bientôt passer quelques jours à la maison. Elle doit rappeler dans quelques minutes pour dire quand elle arrive. La mère en déduit que sa fille ne part plus en stage à Londres avec Fred, tout en se demandant pourquoi Manon ne lui en parle jamais. Il part prendre sa douche, et elle finit ses tartines. Puis elle se lève et va dans la chambre. Elle enlève sa robe de chambre, et prend le téléphone de son mari qui est en train de sonner. Elle manque l’appel, mais écoute les messages. Le premier est de sa fille : elle arrive samedi et elle demande à son père de ne pas dire à sa mère qu’elle a rompu avec Fred. Elle écoute le second : une confirmation de réservation de la suite habituelle pour le lendemain vendredi dès dix-neuf heures. Conformément à sa demande : suite Marquise avec vue sur jardin, champagne et fraises pour madame. Le mari sort de la salle de bain, la brosse à dent dans la bouche : elle confirme que c’était Manon annonçant son arrivée et sa rupture avec Fred. Elle rentre dans la salle de bain, enlève sa culotte et rentre dans la baignoire, pendant que son mari lui annonce qu’il ne rentrera pas ce week-end pour des raisons professionnelles. Elle se laisse glisser au fond de la baignoire et se met à pleure.



Élise se dit que c’est le comble : c’est elle qui a honte. Mais de quoi serait-elle coupable ? Son époux continue de sourire comme si de rien n’était, avec cette tendresse qui a toujours défini son regard. Il ment tout en la serrant dans ses bras. Il la quitte pour rejoindre une autre. Il l’embrasse, la pénètre, jouit avec elle. Et pendant ce temps-là, elle s’endort en paix dans leur lit. Combien de fois l’a-t-il retrouvée après l’avoir baisée ? Combien de fois compte-t-il partir encore pour jouir avec elle ? Y en a-t-il d’autres ? Combien sont-elles ? Le lendemain, Élise réalise l’interview avec Belinda Bella, une tombeuse. Puis elle se rend chez sa gynécologue qui lui parle ménopause, sécheresse vaginale et lubrifiant.


Une femme trompée et qui se conduit comme une garce ? Pas tout à fait. La scénariste met en scène un couple qui visiblement gagne bien sa vie. La quatrième de couverture précise que Élise a 52 ans, les dessins montrent une femme bien conservée, légèrement empâtée qui pourrait en avoir 40. Elle travaille pour un magazine féminin indéterminé. Leur fille Manon semble avoir terminé ses études, ne pas être forcément encore établie, ni professionnellement, ni amoureusement. Son corps est visiblement plus ferme que celui de sa mère. Le mari est très bien conservé, athlétique, grand beau et fort, avec également une bonne situation de cadre qui l’amène à voyager régulièrement, pour quelques jours. Ils ont un appartement spacieux, sans luxe ostentatoire. L’histoire est racontée du point de vue d’Élise, un point de vue féminin qui n’est pas féministe. Les dessins appartiennent à un registre descriptif, avec des traits de contour très légers pour les silhouettes humaines dont les détails sont réalisés en couleur direct. Pour les décors, ils peuvent aussi bien être dépeint avec des traits de contour minutieux, puis peints, qu’entièrement en couleur directe. Cela aboutit à une narration visuelle plutôt douce, avec un niveau de détail élevé, des représentations très concrètes.



L’artiste réalise des planches très agréable avec un sens du détail descriptif et narratif remarquable. Au fils des planches, le lecteur apprécie de pouvoir regarder autour de lui et d’admirer la chambre à coucher du couple dans toute son intimité, leur cuisine tout équipée avec la table les chaises, les placards, les appareils électroménagers, le grille-pain les sets de table, le salon avec le canapé confortable pour regarder la télévision à deux, etc. Il prend grand plaisir à accompagner Élise dans le métro (avec des slogans d’affiche publicitaire qui lui suggère d’aller voir ailleurs), chez la gynécologue, à l’interview, au yoga, dans les couloirs de l’hôtel George VI (magnifiques tapis dans les couloirs), au cours de boxe, à la journée au hammam, au café ou encore chez le bottier pour une séance d’essayage très sensuelle. Il apprécie de voir que Gazia la Padula dessine des individus avec des morphologies variées, des visages expressifs, sans exagération.


Cette bande dessinée est publiée par Glénat dans sa collection Porn’Pop, et une mention sur la quatrième de couverture précise que la mise à disposition des mineurs est interdite. De fait, les personnages sont représentés nus sans hypocrisie, à commencer lorsqu’ils prennent une douche, mais aussi lors des relations sexuelles en solo ou à plusieurs. La dessinatrice le fait sans hypocrisie, montrant des corps imparfaits et séduisants. Lors des rapports sexuels, elle va jusqu’au gros plan de la pénétration à deux ou trois reprises quand Élise ou son époux ont sciemment recherché une relation sexuelle, quand elle souhaite éprouver une sensation charnelle. De ce point de vue les promesses de la couverture sont bien tenues. À nouveau, le point de vue reste féminin, au travers des actions et des émotions d’Élise. Toutefois, c’est la sensualité qui prédomine, et le désir qui s’éveille peu à peu au travers des images : le constat de dépit en regardant son corps dans la glace, la position très technique de l’examen gynécologique, puis petit à petit la prise de conscience des sens, dans les vestiaires du yoga, puis du cours de boxe, puis dans le hammam. Le lecteur ressent une forte empathie pour Élise ce qui a pour effet de le faire considérer les dessins comme étant plus érotiques que pornographiques.



Une femme trompée et qui comprend qu’elle a été aveugle au comportement de son mari, voilà qui rappelle l’une des premières bandes dessinées du genre réalisé par une femme : Le démon de Midi, ou Changement d'herbage réjouit les veaux (1996), de Florence Cestac. Ici la narration ne s’inscrit pas dans le registre comique, et les sentiments sont plus présents. La découverte de la tromperie de son époux la plonge dans une phase de déprime prononcée, mais il s’agit d’un couple ayant la cinquantaine, sans volonté de tout recommencer. Passant par différentes phases, elle décide de s’occuper d’elle et de son plaisir. La douleur sentimentale occasionnée par la trahison est bien présente, mais dans le même temps elle n’a pas de velléité de refaire sa vie, de tirer un trait sur une relation maritale qui lui apporte toujours le plaisir du partage, d’une vie à deux douillette. Elle se demande donc plutôt ce qu’elle souhaite elle, comme libérée de son vœu de fidélité. D’un côté, elle n’avait jamais envisagé de rechercher sa satisfaction par elle-même sans époux, de l’autre elle éprouve l’envie d’explorer et elle en a le courage.


Élise ne se met pas du jour au lendemain à draguer tout ce qui passe à sa portée. Son éveil au plaisir de son corps est progressif. C’est comme si une barrière mentale avait été levée et qu’elle s’autorise des pensées, puis des actes qui étaient précédemment tabous. S’il n’y avait pas de passage à l’acte, cette dame serait vraiment fleur bleue. Sa démarche apparaît authentique au lecteur : à la fois son affliction sentimentale, à la fois ses envies qui se manifestent d’abord dans des rêves explicites, puis dans la prise de conscience desdites envies. Là encore, la narration visuelle s’avère épatante pour montrer ce mélange de trouble et de désir. Le lecteur sourit quand après une séance de yoga, Élise se retrouve par erreur dans le vestiaire des hommes et découvre un spécimen sympathique nu devant elle. Il sourit encore en voyant son trouble lors des massages au hammam, par un grand costaud musclé, encore plus quand elle se fait la remarque qu’elle ne souhaiterait nullement avoir une relation avec un homme de cette carrure. 



Au fil des expériences et de la reconnexion grandissante d’Élise avec ses sensations physiques, le lecteur éprouve une forte empathie de la voir gagner en confiance, tout en restant parfois timorée ou maladroite. À ce titre, le test d’un vibromasseur dans sa salle de bains est plus touchant que drôle : quand l’appareil s’arrête et qu’elle le remet à charger, ou quand son mari arrive et qu’il la trouve à quatre pattes en culottes en train de faire mine de ramasser quelque chose par terre. Le récit est découpé en sept chapitres dont la succession des titres montre bien la progression d’Élise : Se réveiller, Crier, Lâcher, Sentir, Oser, Jouir, Aimer. Chaque chapitre comprend un ou deux textes d’une ou deux pages, correspondant aux réflexion internes d’Élise, intitulés : Bataille, Obsession, Sens, Sidération, Frustration, Libido, Féminité, Rituel, Vibrations, Fantasmes, Partage, Tromperie, Mon amour. Le lecteur peut ainsi plonger dans ses pensées et partager son état d’esprit plus avant, apprenant à connaître un être humain très normal, une femme gentille sans être idiote, fidèle sans être servile.


Une femme trompée et qui devient une garce ? Cet album est beaucoup plus riche que ça : l’itinéraire certes, mais d’une femme qui décide de retrouver son plaisir physique. D’un côté, c’est un schéma d’une banalité générique, de l’autre les autrices en font une femme sympathique et agréable, avec une narration visuelle douce et sans fard, concrète et toute en sensations, toute en sensualité même lors des relations sexuelles explicites. La scénariste suit le schéma classique de libération progressive, sans donner le beau rôle à Élise, simplement en la montrant sans fard, son épanouissement étant une évidence, sans pour autant tourner le dos à ses responsabilités d’adulte. Superbe.