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lundi 14 avril 2025

Père-Lachaise : Légendes, célébrités et sépultures insolites

La tombe continue d’être très visitée.


Ce tome constitue une anthologie qui peut être lue pour elle-même, sans connaissance préalable du cimetière du Père-Lachaise. Son édition originale date de 2024. Il est l’œuvre de Sébastien Floc’h pour le scénario de chacune de ces entrées. Il évoque la vie de seize personnes différentes qui sont enterrées ou dont la sépulture se trouve au Père-Lachaise. Chaque entrée est illustrée par un dessinateur différent : David François, Fabio Mancini, Gaël Henry, Nancy Peña, Teddy Kristiansen, Alexis Vitrebert, Ricard Efa, Oriol, Eliot Baum, Facundo Percio, Sagar, Terkel Risbjerg, Enrique Corominas, Grazia La Padula, Florent Desanthèmes, Sylvain Dorange. Il comprend cent-treize pages de bande dessinée. Il se termine avec deux pages de bibliographies sélectives pour les seize artistes (deux ou trois références chaque) et deux pages de sources biographiques.


François d’Aix de la Chaize est né le 25 aout 1624 au château d’Aix, près de Saint-Martin-la-Sauveté, dans la Loire. Il est le fils de Renée de Rochefort et de Georges d’Aix, seigneur de la Chaize. Il est le deuxième des 12 enfants du couple. Du côté paternel, François est le petit-neveu de Pierre Coton, prêtre jésuite et confesseur du roi Henri IV, puis de son fils, le jeune Louis XIII. Enfant, il suit des études au collège jésuite de Roanne, fondé justement par Pierre Coton et son frère Jacques. En 1639, il entre dans l’ordre religieux de la compagnie de Jésus pour devenir à son tour jésuite. Ses études terminées, il est professeur d’humanités et de philosophie au collège de la trinité de Lyon. Puis en devient le recteur quelques années plus tard. À côté de ses activités, il se passionne pour les pièces de monnaie antiques et en fait collection. En 1675, François d’Aix de la Chaize devient confesseur de Louis XIV alors âgé de 37 ans. Réputé discret et pondéré, François essaye d’améliorer les relations tendues entre Louis XIV, le pape et les différents courants religieux. Présent à la cour pour le roi, il ne réside pas à Versailles, mais comme le veut son ordre, dans la maison professe des Jésuites, près de l’église Saint-Paul Saint-Louis à Paris.



En dehors de la capitale, la compagnie de Jésus possède également une modeste maison où François va se reposer sur le Mont-Louis. À la mort de la reine en 1683, il marie en secret le souverain avec Madame de Maintenon. Apprécié par Louis XIV, le roi lui octroie des terres qui étendent le domaine autour de la maison de campagne des Jésuites. Une position privilégiée auprès du roi soleil qui est vue d’un mauvais œil par une partie de la cour, dont une ancienne favorite du roi, Madame de Montespan. Au fil du temps et de la volonté de François d’Aix de la Chaize, la simple maison se transforme en demeure distinguée. Des jardins à la française y sont établis, tout comme une orangerie. Le lieu gagne en réputation auprès de la population locale comme la maison du Père-Lachaise. Des fêtes y sont également organisées par le frère de François, le comte de la Chaize. Fidèle à Louis XIV et habile diplomate, il est son confesseur pendant 34 années. Le 20 janvier 1709, il décède à 84 ans, peu de temps après que le roi lui a permis de se retirer de ses fonctions.


Une couverture splendide qui constitue une invitation irrésistible à se promener dans les allées du Père-Lachaise par une belle journée d’automne. Ce cimetière fut ouvert le 21 mai 1804 et il accueille chaque année plus de trois millions et demi de visiteurs. Pour lui rendre hommage, le scénariste a conçu une bande dessinée de forme anthologique, présentant seize personnalités qui y sont enterrées. Il évoque ainsi la vie puis la sépulture de François d’Aix de la Chaize (1624-1709) prêtre jésuite, Héloïse (1092-1164) & Pierre Abélard (1079-1142) religieux, Antoine Parmentier (1737-1813) agronome, Élisabeth Alexandrovna Stroganoff (1779-1818) comtesse, Théodore Géricault (1791-1824) peintre, Félix de Beaujour (1765-1836) diplomate, Honoré de Balzac (1799-1850) écrivain, Frédéric Chopin (1810-1849) musicien, Alfred de Musset (1810-1857) poète, Allan Kardec (1804-1869) fondateur de philosophie spirite, Victor Noir (1848-1870) journaliste, Georges Rodenbach (1855-1898) écrivain, Oscar Wilde (1854-1900) écrivain, Sarah Bernhardt (1844-1923) comédienne, Jane Avril (1868-1943) danseuse, Jim Morrison (1943-1971) chanteur. En fonction de ses inclinations, le lecteur reconnaîtra un plus ou moins grand nombre de ces personnages, voire sera peut-être déjà allé se recueillir sur leur sépulture. De même, il connaît peut-être déjà un ou plusieurs dessinateurs, et il guette le segment qu’il ou elle a illustré.



Dès la première entrée, celle consacrée au confesseur du roi de France Louis XIV, le lecteur comprend que le scénariste a écrit des textes fournis, peut-être livrés clé en main à chaque artiste, avec une forte densité d’informations à faire tenir. Cela induit un narratif copieux qui court de cartouche de texte en cartouche de texte, et qui incite les dessinateurs à opter pour des planches en sept à neuf cases pour apporter tous les éléments visuels correspondants, scène par scène. Pour autant chacun d’entre eux conserve ses caractéristiques graphiques habituelles, ce qui fait que chaque personne évoquée dispose d’une narration visuelle différente, renforçant ainsi l’identité de l’entrée. Le lecteur passe ainsi des dessins réalistes aux contours encrés avec un degré de simplification de David François, aux dessins sans traits de contour, plus colorés et un peu plus dessin animé de Fabio Mancini. Chaque chapitre contient deux parties : la première relevant de la biographie dense et synthétique de la personne considérée, la seconde de la place de sa tombe et de ses caractéristiques, avec parfois un développement sur ses funérailles, sur l’artiste ayant créé le monument funéraire, sur la postérité de l’individu, et celle de sa tombe pour les visiteurs.


En consultant les dates, le lecteur peut voir que l’auteur a retenu des personnages répartis du douzième au vingtième siècle, avec une forte concentration au dix-neuvième siècle (dix individus décédés au cours de ce siècle). Pour le reste : un couple décédé au douzième siècle, un prêtre jésuite au dix-huitième siècle, et quatre décédés au vingtième siècle. Il relève également que la majeure partie des défunts exerçait un métier artistique, neuf sur seize. Il peut éventuellement s’interroger sur les critères de choix de l’auteur qui l’ont conduit à retenir ces seize personnalités, et à écarter Guillaume Apollinaire (1880-1918), Alain Bashing (1947-2009), Pierre Bourdieu (1930-2002), Maria Callas (1923-1977), Sidonie-Gabrielle Colette (1873-1954), Max Ernst (1891-1976), Jacques Higelin (1940-2018), Georges Méliès (1861-1938), Malik Oussekine (1964-1986), Georges Seurat (1859-1891), et tant d’autres. Même s’il est vrai que le site internet du cimetière propose pas moins de six plans interactifs thématiques différents. Il pourrait d’ailleurs se poser une question similaire quant au choix des artistes, même s’ils s’avèrent tous impliqués et visuellement intéressants dans cet exercice de style très contraint.



Chaque dessinateur se trouve confronté au défi d’apporter des informations visuelles qui ne soient pas déjà évoquées dans le texte, de réaliser une reconstitution historique consistante et fiable, de donner une saveur particulière à son chapitre. Le lecteur constate rapidement que chaque narration visuelle s’avère également dense en informations, comme le texte : le site du cimetière alors qu’il n’était encore qu’une vaste propriété de François d’Aix de la Chaise, montrer les tenues d’Héloïse & Pierre Abélard, les uniformes des militaires chargés de surveiller le champ de patates de Parmentier, le cercueil en cristal de roche de la comtesse Stroganoff, les croquis de Géricault, la tour chinoise à Munich, le château de Fougères, la place Vendôme avec sa colonne, Venise avec ses canaux, la rue principale d’un ville brésilienne, la ville d’Attigny dans les Vosges, des visions de Bruges aux rues vidées de toute présence humaine, la triste chambre de l’hôtel d’Alsace au 13 rue des Beaux-Arts où Oscar Wilde a rendu son dernier soupir, le paquebot transatlantique emmenant Sarah Bernhardt à New York, le Moulin Rouge accueillant la danseuse Jane Avril, la boîte de nuit Rock and Roll Circus à Paris. Et bien sûr, chaque artiste représente la sépulture du personnage dont il met la vie en scène, la statue ou la sculpture correspondante, et les allées alentours. En fonction de ses goûts personnels, le lecteur succombera plutôt au charme de tel artiste ou tel autre : le trait très évocateur de Kristiansen avec une mise en couleurs sombre, les cases majoritairement en couleur directe d’Oriol, les dessins plus charbonneux de Facundo Percio, les couleurs magnifiques d’Enrique Corominas, la narration très élégante de Grazia la Padula, etc.


Au fil des différentes entrées, le scénariste aborde des thèmes variés : la place de la religion pour Héloïse & Pierre Abélard, la lutte contre la famine en France avec Antoine Parmentier, les impressionnistes avec Théodore Géricault, le trio amoureux formé par Chopin et Musset avec George Sand, l’engouement pour le spiritisme avec Allan Kardec, la poésie symboliste belge avec Georges Rodenbach, l’homosexualité dans la société avec Oscar Wilde, l’art de gérer sa carrière à l’international et les produits dérivés avec Sarah Bernhardt, le culte de la personnalité avec Jim Morrison, etc. Chaque chapitre se termine avec une petite balade dans le cimetière, généralement autour de la sépulture afférente, avec un chat comme guide : à la fois la présentation des caractéristiques architecturales ou artistiques du monument, à la fois une évocation des funérailles ou de la postérité, et de la gestion de certaines tombes. Impossible d’empêcher les visiteurs de toucher les protubérances du gisant de Victor Noir, ou d’organiser des manifestations diverses et variées autour de la tombe de Jim Morrison. Au vu de la richesse culturelle de ce lieu de repos final, le lecteur peut comprendre que le scénariste ait été obligé d’écarter d’autres dimensions du cimetière comme sa faune (une quarantaine d’espèces d’oiseaux) ou sa flore.


Une anthologie présentant la vie et la sépulture de seize personnes célèbres enterrées au cimetière du Père-Lachaise, avec autant de dessinateurs différents. Les auteurs ont opté pour des chapitres courts abordant ces deux facettes de chaque individu et mettant en valeur leur sépulture dans la deuxième. Le lecteur déguste un chapitre à la fois, tous étant très riches en informations, et bénéficiant d’une mise en images soignée, adaptée au défunt, et consistante. Belle visite guidée, riches de nombreuses vies.



mardi 13 août 2024

La peau de l'ours T01

Les bandits font rêver, pas les gentils.


Ce tome est le premier d’un diptyque. Son édition originale date de 2012. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et Oriol (Hernandez Sanchez) pour les dessins. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Ces créateurs ont également réalisé ensemble Les 3 fruits (2015), puis Natures mortes (2017).


Dans la petite île de Lipari, Amadeo a pris son vélo pour se rendre chez Teofilio don Palermo qui habite une maison isolée sur la colline. Il passe devant Silvana, une belle adolescente qui l’attend au sommet de la première montée, avec sa jupe relevée, lui dévoilant ainsi sa culotte. Il pousse son vélo devant lui, tout en lui disant Non pour la deux mille trois cent quarante-quatrième fois : il doit aller lire son destin à Don Palermo, et il lui intime de baisser sa jupe car elle va finir par attraper un rhume de l’albicocca. Il s’éloigne, alors qu’elle reste sur place et qu’elle rabaisse sa jupe. Il arrive chez Don Palermo qui est assis sur une chaise avec des coussins sur sa terrasse, face à la mer. En octobre, sur l’île de Lipari, le soleil ne semble jamais vraiment pressé de grimper tout en haut du ciel. Amadeo arrive enfin, en s’excusant de son retard, il a crevé, comme pour changer. Son hôte relativise : en avance, en retard, avec le temps Amadeo apprendra que tout cela est relatif. Et qui sait ? En crevant ce pneu lui a peut-être sauvé la vie… Don Palermo fait observer que le seul inconvénient est que le café qu’avait préparé Laura la tante du jeune homme doit être tiède à présent. Amadeo va le faire réchauffer, ils papotent, l’adolescent évoquant Silvana. Puis il fait ce pour quoi il est venu : lire son horoscope au vieil homme. Taureau. Travail : pourquoi toujours viser la première place ? Inutile de vouloir rafler toutes les médailles d’or : laissez-en aux autres. Santé : ménagez-vous un peu. Évitez les excès. Limitez vos sempiternelles sorties jusqu’aux petites heures du matin. Amour : à force de foncer tête baissée, vous risquez de passer à côté de l’amour de votre vie.



Don Palermo soupire : ce n’est donc pas encore pour aujourd’hui. Amadeo s’étonne que le vieil homme espère le grand amour à son âge. Son hôte répond qu’en amour, il n’y a pas de date de péremption. Il n’est jamais trop tard pour tomber amoureux. Ni trop tôt d’ailleurs… D’ailleurs lui était plus jeune quand une fille lui a mis le cœur à l’envers pour la première fois. Pendant qu’Amadeo répare sa roue, il commence à raconter son histoire. Enfant, il travaillait dans un cirque. Ce n’était pas Barnum loin de là, plutôt le genre de petit cirque familial, avec le ciel pour unique chapiteau… Le magicien de service, c’était son père. Le genre de magicien qui, en réalité, a toujours rêvé de devenir trapéziste. Un désastre, quoi ! Le seul tour qu’il ait réussi de sa vie fut de disparaître un jour comme ça. Pouf ! Sans laisser de trace ! La mère de don Palermo, qui était une femme pragmatique, s’est remise avec le fakir. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’il a compris que la disparition de son père n’avait rien de magique. Tous les sabres du fakir n’étaient pas truqués.


Le titre renvoie automatiquement au proverbe : Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Une petite île italienne en mer Tyrrhénienne, une histoire de gangster dans la deuxième moitié des années 1930 à Stonefield sur la côte Est des États-Unis. Les auteurs maîtrisent bien les conventions de genre : exécution sommaire, usage d’une violence sadique, tuerie en pleine rue, vengeance disproportionnée, code de l’honneur très idiosyncrasique, règne de la terreur, etc. Don Palermo raconte son histoire : encore jeune adolescent, il se retrouve pris en charge par Don Pomodoro, le parrain le plus important de la ville, pour une histoire d’ours. Une nuit, il s’était endormi enfant, il s’est réveillé avec le sale goût dans la bouche qu’on a quand on est adulte. Belle formule, et le scénariste fait la preuve à plusieurs reprises qu’il sait tourner une phrase pour obtenir un effet de fatalité ironique. Même s’il décontenance par certains partis pris graphiques très personnels, l’artiste utilise également les conventions du genre Gangster & Crime organisé, avec intelligence et originalité. Coup de feu à bout portant sur la tête de la victime avec du sang qui gicle et qui tache, angoisse des individus qui se tiennent devant Don Pomodoro du fait de son caractère psychotique, passage à tabac dans une ruelle tellement moche que les autorités ne s’étaient pas donné la peine de lui donner un nom, explosion d’une bombe sur un navire de plaisance, énucléation.



Dès la couverture, le lecteur découvre le choix particulier de l’artiste pour les nez : ici, un long et fin cylindre qui semble comme répondre au canon du revolver pointé droit vers lui. Celui d’Amadeo est juste un peu grand et assez pointu en son extrémité. Celui de Teofilio don Palermo pointe très fortement vers le bas. Celui de Don Pomorodo est allongé tout du long du récit, comme sur la couverture, évoquant le nez allongé de Pinocchio. Celui du barbier du Don est normal. Celui de la Vedova (veuve) est à nouveau très proéminent et aquilin. Celui de Mietta présente des proportions anatomiquement classiques, ainsi que ceux des personnages secondaires ou anonymes. En outre, le dessinateur en accentue la couleur, plus rouge que celle du reste de la peau. Au fil des pages, le lecteur relève d’autres jeux avec les proportions : les bras très fins (ceux d’Amadeo sont plus fins que ses doigts) dans lesquels il n’y a pas assez de place pour mettre un humérus, un cubitus ou un radius, des jambes tout aussi fines et allongées, la couleur de peau très rouge de Don Pomodoro et ses expressions de visage quasi méphistophéliques, les mentons qui peuvent être très allongés vers le bas, les épaules parfois quasi inexistantes de Don Palermo. D’un autre côté ces libertés anatomiques forment un tout cohérent que le lecteur peut accepter en l’état, une expression visible d’une bizarrerie de la personnalité de chacun. Il apprécie également rapidement l’alliance de traits de contour très fins et cassants, avec la mise en couleur sophistiquée rehaussant chaque surface pour lui donner une consistance et une apparence qui la distingue des autres.


L’intrigue raconte une vengeance en deux temps, chacune à la fois accomplie et contrariée. Don Pomodoro a exécuté l’ours à bout portant et en a fait faire une peau (donnant ainsi un sens littéral au titre) et le montreur d’ours jure de venger son animal. Mietta, la petite fille du Don, décide de se venger du tueur, prenant tout son temps (plusieurs décennies) car la vengeance est un plat qui se mange froid. D’un côté, le scénariste raconte une histoire avec des ingrédients très classiques : exécution de sang-froid, des représailles qui ne respectent pas la loi du Talion, un Don totalement dépourvu de la moindre once d’empathie (n’hésitant pas à exécuter le barbier qui l’a coupé, ou à faire tabasser une prostituée qui s’est fait porter pâle), des trahisons en acceptant une offre de l’ennemi de son employeur (à deux reprises), des femmes subissant la volonté des hommes, etc. Le dessinateur représente de manière frontale la violence correspondante : coups de feu à bout portant, taches de sang sur le costume blanc de Don Pomodoro, nudité frontale, rapports sexuels consentis.



De l’autre côté, le cadre de la narration, Don Palermo racontant son enfance, prend la forme de discussions entre lui et un adolescent venant pour lui lire son horoscope, sur une terrasse ensoleillée, par un beau ciel bleu, dans le calme et la tranquillité. Il est régulièrement question des problèmes de vélo d’Amadeo, et le lecteur ne sait pas trop qu’elle importance accorder à cette Silvana au comportement aguicheur. Au vu des mentions répétées à Les raisins de la colère (1939) de John Steinbeck (1902-1968), et aux strips de Dick Tracy (par Chester Gould, 1900-1985), il comprend que les auteurs y font référence comme source d’inspiration, et comme hommage. Il se rend compte que la structure du récit fait se répondre des faits d’une époque à l’autre. Alors qu’Amadeo explique à Don Palermo qu’il a crevé avec son vélo, le vieil homme lui répond qu’en crevant, ce pneu lui a peut-être sauvé la vie. Sur le moment, le lecteur se dit qu’il en fait beaucoup. En page quarante-deux, il comprend le sous-entendu contenu dans cette remarque. De la même manière, il voit se répéter le motif de la trahison, mais pour des raisons différentes. Accouplés à l’ironie discrète de certains propos, cette narration participe d’une démarche littéraire, sans se prendre au sérieux, à l’instar de la narration visuelle. Pourtant au cœur de cette histoire, se trouve le thème du cercle de sang, de la spirale de la vengeance, de l’exemple que les adultes donnent aux enfants qui les prennent comme modèles et répètent les mêmes schémas comportementaux. Le lecteur s’en trouve d’autant plus attentif au dénouement, voulant connaître la conviction des auteurs : est-il possible de briser le cycle ?


Une étrange couverture qui demande un peu de temps pour être bien sûr de ce que l’on regarde. Les pages intérieures présentent le même degré de sophistication discret, tout en produisant son effet. Le lecteur s’adapte instantanément à cette narration graphique à la personnalité particulière, en dégustant ce roman noir de gangsters et de vengeances. Les auteurs maîtrisent les conventions du genre et savent les mettre à profit, leur rendre toutes leurs saveurs, et les mettre au service de leur récit. Est-il possible d’éviter de perpétuer le cercle de sang ?



mardi 24 avril 2018

Natures mortes

Vous ne fermez jamais la porte ?

Ce tome comprend un récit complet, indépendant de tout autres. Il est initialement paru en 2017, écrit par Zidrou, dessiné et peint par Oriol. Ces 2 auteurs avaient déjà collaboré pour La peau de l'ours (2012) et Les 3 fruits (2015).

Sur le toit en tuiles d'une maison à Barcelone, Vidal Balaguer, un jeune peintre, discute avec une jeune femme nue sous son blouson. Ils parlent des muses. Ils finissent par faire l'amour sur le toit, sous le ciel étoilé. La scène suivante se déroule le 30 décembre 1939, dans l'atelier du peintre Joaquim Mir. Il est en train d'esquisser au crayon le sujet d'une toile. N'arrivant pas à dessiner à sa satisfaction, il indique au modèle de ce nu que la séance est terminée. S'étant rhabillée, la jeune femme observe l'un des tableaux accrochés au mur, signé Vidal Balaguer. La séance payée au modèle n'étant pas parvenue à son terme, le peintre propose à son modèle de lui raconter l'histoire de cette toile réalisée par Vidal Balaguer.

Joaquim Mir remonte au tournant du siècle, peu de temps avant 1900. Il se rappelle d'une exposition de toiles regroupant quelques-unes de ses œuvres et de ses amis artistes : Vidal Balaguer, Isidre Nonell, Ricard Canals et Ramón Pitchot. Il était allé chercher Vidal Balaguer, attablé au café, parce qu'Augusti Puig souhaitait acheter une de ses toiles, titrée La jeune femme au mantón. Balaguer avait fermement refusé, au point de la décrocher et de partir avec dans la rue. Il avait été rejoint par Mir, et ils avaient dû se cacher dans un recoin, pour ne pas être vus par Herzog, un usurier auquel Balaguer devait une certaine somme. Balaguer réussit à rentrer dans son appartement et atelier sans être vu. Il salue son canari Stradivarius en rentrant.


Lorsque le lecteur prend cette bande dessinée en main, il en apprécie la finition avec un matériau de couverture qui évoque la texture de la toile. Il admire (discrètement) cette belle femme, sa chevelure, ses courbes, et le rendu qui évoque ces caractéristiques, plus qu'il ne les décrit de manière photographique. Il déchiffre le titre du livre qu'elle tient à la main : Crime et châtiment (1866) de Fiodor Dostoïevski. Voilà une lecture qui s'annonce comme étant placée sous le signe de l'art pictural et de la littérature. En feuilletant rapidement l'ouvrage, le lecteur constate que chaque page semble avoir été peinte, comme autant de tableaux. Certaines cases font penser aux techniques picturales de Vincent van Gogh (19853-1890). Oriol ne se contente donc pas d'une approche descriptive, il intègre une dimension émotionnelle, rendant compte d'impressions, de ressentis.

Tout au long de ces pages, le lecteur peut relever les cases évoquant le métier de peintre, ou des hommages picturaux à cet art. Cela commence page 6 avec Joaquim Mir âgé entamant une esquisse pour sa prochaine œuvre. Il y a plusieurs tableaux dans son atelier, que le lecteur peut voir. Il a accroché des tableaux d'autres artistes aux murs de son appartement. Il y a bien sûr le tableau de Vidal Balaguer : La jeune femme au mantón. Le lecteur a droit à un aperçu de l'atelier de Balaguer, à la fois pendant la séance de pose de Mar, mais aussi plus tard quand il peint une nature morte. Il aperçoit plusieurs de ses toiles dont certaines font penser à des œuvres de Vincent van Gogh (1853-1890). S'il est un peu curieux, il peut trouver la biographie d'Isidre Nonell (1872-1911), celle de Ricard Canals (1876-1931) et de Ramón Pitchot (1871-1925), 3 peintres catalans membres du groupe du Safran. Le récit est donc bien enraciné dans le milieu artistique de l'époque. Le narrateur initial Joaquim Mir fut lui-même un peintre espagnol (1873-1940), représentant du post-modernisme. Il n'y a finalement que Vidal Balaguer qui soit un peintre fictif. Le lecteur est un peu surpris de découvrir un article qui lui soit consacré en fin de tome, avec la reproduction d'une partie de ses œuvres. Une petite vérification en ligne permet de comprendre qu'il s'agit d'un article réalisé pour promouvoir cette bande dessinée à l'occasion de sa sortie.


Dès qu'il plonge dans la lecture, le lecteur se retrouve totalement immergé dans un univers visuel très riche. Oriol met ses talents de peintre au service de l'histoire pour rendre compte de ses différentes saveurs. Il peut se montrer très descriptif : la vue sur les toits de Barcelone depuis le toit de l'atelier de Balaguer, le poêle à charbon de l'atelier de Joaquim Mir, l'aménagement un peu chargé de son salon (toiles au mur, tapis richement décoré, fauteuils confortables, table basse, carrelage, horloge comtoise), la Sagrada Familia en cours de construction, une vue en plongée de la foule venue admirer l'exposition de peinture, les façades d'immeubles barcelonais, l'intérieur bourgeois de l'appartement de l'usurier Herzog. Il croque les visages en fonction de la nature de la scène en y projetant également la personnalité de chacun : le visage un peu lunaire et blafard de Vidal Balaguer, parfois un peu vide, le visage à la peau tout aussi blanche de Mar, les visages plus marqués de l'inspecteur et de l'usurier comme si leur métier y avait laissé des traces.

En filigrane, le lecteur peut également noter quelques éléments attestant de l'époque à laquelle se passe le récit : essentiellement les tenues vestimentaires, mais aussi l'absence de technologie et de produits industriels de masse. De séquence en séquence, il observe les choix picturaux de mise en scène qui en racontent autant que les dialogues ou les gestes des personnages. Celle d'ouverture se déroule de nuit sur le toit d'un petit immeuble. Les personnages se détachent sur un ciel luminescent où scintillent des étoiles trop grosses. Il s'en dégage l'impression d'une féérie, rendant compte de la félicité éprouvée par les personnages. Page 6, 4 cases montrent la main de Joaquim Mir en train d'esquisser la silhouette nue de son modèle. Il se produit un effet de mise en abîme dans lequel les auteurs montrent un artiste entamer la création d'une image, incitant le lecteur à envisager la page qu'il lit de la même manière, comme la création finalisée des auteurs. Dans la page d'après une case montre le visage de Joaquim mir ressortant sur le fond coloré d'un de ses tableaux achevés, comme si les couleurs flamboyantes en arrière-plan rendaient compte de son état d'esprit agité.


En page 10, Joaquim Mir cite le nom de 3 artistes, alors que le modèle regarde leur toile accrochée au mur, et Oriol réalise 3 cases, à la manière des tableaux de Canals, Nonell et Pichot. Page 19, Malaguer rentre chez lui, et le lecteur voit l'intérieur de son appartement avant qu'il n'ouvre la porte, selon un angle de guingois évoquant celui retenu par Vincent van Gogh pour une de ses toiles. Pour des accessoires très concrets, le rendu du dessin donne l'impression que l'artiste les a réalisés à partir d'une photographie, ou même les a intégrés à l'infographie, par exemple la petite horloge de buffet dont s'empare Josefina, ou le motif de carrelage si distinctif de l'atelier de Balaguer. De scène en scène, le lecteur se rend compte que les murs de l'appartement de Balaguer et de son atelier changent de couleur. Le lecteur y voit une subjectivité qui rend compte de l'état d'esprit changeant de Balaguer, au gré des événements. Arrivé au dénouement, les cases deviennent plus épurées pour rendre compte du nouvel état d'esprit de Balaguer, après avoir pris sa décision et agi en conséquence.

De fait, dès la première page, le lecteur ressent la coordination étroite entre le dessinateur et le scénariste comme si cette histoire avait été réalisée par un unique créateur. Il apprécie la richesse picturale de l'ouvrage, apportant des informations visuelles pour une narration dense et diversifiée. La scène d'introduction présente un caractère un peu onirique, une forme d'échappée de la banalité du quotidien vers un monde plus sensuel, comme si Balaguer pouvait éprouver en cet instant l'émotion qu'il exprime au travers de ses toiles. Mar est sa muse. Les auteurs ne font apparaître Mar qu'à 4 reprises au cours de cette soixantaine de pages. À chaque fois, elle est nue, qu'elle soit en train de poser, ou juste après une séance de pose, avec ou non le mantón sur ses épaules. Elle ne dégage pas une forte personnalité, si ce n'est une forme de légèreté et le fait qu'elle lise Dostoïevski. Son corps dispose de rondeurs bien présentes, sans être exagérées, la rendant un peu gironde. Parmi les différents personnages, le lecteur constate qu'il apparaît 2 autres personnages féminins qui interagissent directement avec Vidal Balaguer : Josefina qui semble plus âgée que Balaguer et qui entretient son appartement et lui prépare à manger, et Melpomène une petite fille rencontrée dans un parc. Le prénom de cette dernière met la puce à l'oreille du lecteur : il s'agit de celui de la Muse du chant, de l'Harmonie musicale et de la Tragédie. Or Balaguer a également déclaré à Mar qu'elle est sa muse. En outre, un trio de femmes à différents âges de maturité (jeune fille, mère potentielle, et vieille femme) évoque les Érinyes, parfois appelées les Euménides, c’est-à-dire les Bienveillantes.


En commençant cette histoire, le lecteur ne sait pas a priori dans quel genre elle s'inscrit. Il découvre un peintre peu de temps avant le vingtième siècle qui entretient une relation charnelle avec son modèle, tout en sachant qu'elle exerce occasionnellement le métier de prostituée. Il découvre qu'il fait partie d'un cercle de peintres locaux et qu'il évite un créancier. Le lecteur peut alors penser à un drame naturaliste, dans la tradition des romans d'Émile Zola. Le cadrage de la narration par la discussion entre Joaquim Mir et son modèle des décennies plus tard apporte une touche de destin inéluctable à la narration puisque les événements sont déjà advenus. Cela renforce l'impression dans l'esprit du lecteur qu'il s'agit d'un drame. En cours de récit, apparaît un inspecteur qui est à la recherche de Mar qui a disparu. Le récit emprunte alors quelques conventions au genre policier pour une enquête menée en arrière-plan, comme si la justice des hommes était aux basques de l'artiste, prête à l'enfermer dans la réalité concrète et les lois des hommes. Le lecteur se doute aussi qu'il y a une forme d'histoire d'amour entre Balaguer et Mar, et entre Balaguer et son art. En outre, les auteurs ont soigné leur reconstitution historique et celle de Barcelone, avec de nombreuses références culturelles espagnoles : mantón, butifarra, la Sagrada Familia, cava, moscatel.

La somme de ces différentes composantes fait de cette bande dessinées l'équivalent d'un roman ambitieux et substantiel. En décrivant l'évolution de la situation de Vidal Balaguer avec autant de facettes, les auteurs prennent le risque de s'éparpiller. Mais en fait les images rappellent au lecteur que chaque séquence parle de l'art de Balaguer, de son rapport avec son art. Le lecteur apprécie de lire un récit avec du suspense : découvrir ce qui est arrivé à cet artiste. Il absorbe mécaniquement les références diverses et variées, culturelles et autres, en se laissant porter par l'enquête, la découverte des informations, et les ressentis de Balaguer. Il se demande comment ce dernier va se débarrasser de son usurier Herzog. Il peut s'en tenir là de sa lecture, et s'en trouver un peu déçu par un dénouement trop surnaturel. Il peut aussi prendre un peu de recul pour penser aux autres éléments contenus dans la narration.


Pour commencer, il y a cette couverture qui repose sur un oxymore hétérogène. La couverture est donc la reproduction du tableau qui est au centre du récit. Cependant il ne s'agit pas d'une nature morte, mais d'un nu, à partir d'un modèle bien vivant. En réalisant cette alliance de 2 éléments au sens contraire, les auteurs donnent déjà une indication sur le thème du récit, sur l'interprétation que fait l'artiste de la vie de certains personnages, alors que lui est vivant. En outre, le fait que Mar lise Crimes et Châtiments oriente l'a priori du lecteur sur le fait qu'il s'agit d'un drame. Les auteurs sous-entendent qu'il s'agit des Bienveillantes, sans jamais le rendre explicite. Elles personnifient une malédiction s'exerçant à l'encontre du personnage principal. À nouveau, la nature de cette malédiction n'est pas explicite, mais comme il est question d'art pictural tout au long du récit et de muse, le lecteur comprend que la malédiction qui pèse sur Balaguer est celle de l'artiste cherchant à exprimer un absolu intemporel, à créer quelque chose d'immanent, et que ce but est devenu sa raison d'être. Il est dans la recherche d'un absolu et il vit pour cet absolu. Ce thème est repris par Stradivarius, son canari. Les auteurs montrent un petit oiseau jaune prisonnier de sa cage et qui demande (page 46) si Balaguer ne ferme jamais la porte (dans une mise en scène très habile). Le sous-entendu est que l'artiste est prisonnier du monde matériel et qu'il cherche à ouvrir la porte de ce confinement par le biais de ses toiles, d'accéder à un état plus libre.

Au cours du récit, Josefina (la dame qui prend en charge les corvées matérielles de l'existence de Vidal Balaguer) finit par claquer la porte, en emportant avec elle la pendulette posée sur le manteau de cheminée. Il s'agit d'un acte banal dicté par le fait que Balaguer l'a traitée de voleuse et ne lui a pas payé ses gages depuis un certain temps. À la lumière des éléments précédents, le lecteur y voit aussi une métaphore de l'artiste libéré du temps, échappant à cette contrainte, à cette mesure. En prenant en compte ces métaphores, la fin du récit prend une toute autre dimension, et les 2 épilogues se comprennent comme un autre déroulement possible de la vie de l'artiste s'il avait pris une autre décision.


Cette bande dessinée est une réussite exceptionnelle, à la fois pour la richesse de ses images, pour la sensibilité de son scénario, et pour la synergie entre scénariste et dessinateur. Le lecteur plonge dans un drame, mais aussi une enquête, une reconstitution historique, et une quête existentielle, parfaitement intégrés les uns aux autres, qu'il s'agisse des scènes, des images, ou des dialogues.