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mardi 12 mai 2026

Sœurs des vagues

Hélas ! Personne n’est éternel en ce bas monde.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Tristan Roulot pour le scénario et Mikaël pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-deux planches de bande dessinée, et un cahier graphique de quatre pages avec des études de personnages.


La mer secouée de nuit par une tempête au large du petit village de Peggy’s Cove, dans la Nouvelle-Écosse, en octobre 1914. Un navire vient de se fracasser sur les récifs, et sa cargaison est emmenée pour partie par les vagues, pour partie coule vers le fond. Miraculeusement, un homme tatoué est amené jusqu’au rivage. Il lève la tête et il constate la présence de quatre femmes chaudement emmitouflées, avec des hottes sur le dos. Le lendemain, le ciel est encore occupé par de larges nuages, un étrange duo de messieurs parcourt la petite route en terre qui mène jusqu’au village de Peggy’s Cove. Le plus âgé au visage émacié raconte une anecdote : il gisait sur le plancher d’un bar, en train de se vider de son sang, et c’est à ce moment précis qu’il a trouvé Dieu. Il précise qu’il ne parle pas d’aller à l’office se farcir les sermons du pasteur. Il avait trois balles dans le buffet, il aurait dû calancher. Mais il a survécu, pourquoi ? Il est intimement persuadé que c’est parce qu’il est destiné à de grandes choses, le Seigneur a un plan pour lui, sinon Il ne l’aurait pas sauvé. Son compagnon se gausse : sûr que son collègue doit être le nouveau messie, d’ailleurs il change déjà les patates en gnôle. C’est quoi son prochain miracle. En tout cas il devrait dire au bon Dieu de se presser parce que le conducteur n’est plus tout jeune. Ce dernier sent que la voiture a fait une embardée, une roue ayant buté dans un nid de poule, et il redresse rapidement car le véhicule manque de basculer du haut de la falaise.



Dans le phare maritime du village, la jeune Maria, une métisse, est en train de nettoyer l’optique, tout en exprimant son énervement. Elle en a marre, son père installé à l’étage du dessous, la dégoute. Elle ajoute qu’il la déprime. Maurice, surnommé Balane, conserve tout son calme et lui demande si elle avait bien rempli la lampe. Il faudrait vérifier qu’il n’y a pas une fissure dans le réservoir, même si la demoiselle s’en fiche, il ne faudrait pas que ça arrive en pleine nuit, ils auraient alors un naufrage sur le dos et ce serait de sa faute à lui. Elle rétorque qu’il n’a qu’à monter y voir s’il veut… mais pour ça il faudrait encore qu’il puisse passer son gros postérieur par l’escalier.il lui demande de le respecter en tant que père, mais sa fille est intraitable. Elle continue : il faudrait déjà qu’il se respecte lui-même, personne ne le respecte. Elle exige de savoir quand il arrêtera avec l’autre cruche, elle a beau taper au mur, toute la nuit que ça dure. Des fois, elle n’en peut tellement plus d’entendre les cris de Tache-de-vin qu’elle monte sur le toit. Alors Maria regarde les étoiles ou la pluie tomber. Il serait étonné de savoir ce qu’on y voit. Mais pour ça il faudrait qu’il sorte le nez de son phare, qu’il vive pour de vrai.


Une communauté de femmes livrées à elles-mêmes, les hommes étant partis pour une sortie de pêche, mis à part le gardien de phare. Des mystères et présences inquiétantes : un naufrage, un naufragé semblant avoir perdu la mémoire et ne se souvenant que de son prénom William, des individus dépêchés par le crime organisé, certainement des tueurs. Une communauté assez soudée, autour d’Ekilda Mauser assurant le rôle de cheffe, une institutrice Lilly Cope arrivée d’une autre ville et différemment appréciée, un gardien de phare obèse, une fille métisse rêvant d’ailleurs, etc. C’est sûr que ça va mal se passer, que la violence va s’exprimer aux dépens de l’une ou l’autre, entre jalousies et recherche d’une cargaison perdue, avec en prime un accouchement imminent, des marins vraisemblablement perdus en mer. Avec tout ça, la question de la réalité de l’amnésie de ce William Clark en devient quasiment secondaire. Les auteurs savent faire percevoir l’isolement du village, qui pourrait presque se trouver sur une île, donnant la sensation d’un huis-clos dont les personnages ne peuvent pas s’échapper, ou à la rigueur par la mer, celle-ci étant très dangereuse du fait des tempêtes et des récifs. En cela, le récit revêt certains aspects du polar : une intrigue qui met en lumière des caractéristiques de la société où elle se déroule, que ce soient des jalousies entre certaines femmes, des aspirations à une vie meilleure, à un développement économique, ou encore la mémoire quasi fantomatique des hommes.



Le récit s’ouvre par une séquence muette de trois pages, qui permet de prendre conscience des qualités narratives des images. L’artiste donne vie aux vagues, à leur puissance, à leurs mouvements, au fracas contre les rochers, à l’écume des vagues qui se brisent dessus, aux débris emportés par ces masses d’eau tourbillonnant. Le lecteur en ressort tout secoué, se demandant comment William a pu survivre à une telle force. La vue est bien différente le lendemain quand Romulus & Bambi contemplent le paysage depuis leur coupé Ford T, depuis une le sommet de la route, avec une vue sur un océan calme et étal. Ou encore cet océan sans une ride de surface de nuit, avec le faisceau du phare qui passe au-dessus. En page quarante-neuf, une illustration en pleine page : une vague qui saute sur un rocher, rappelant que les courants marins sont toujours à l’œuvre. Dans la dernière partie du récit, avant l’épilogue, des personnages reprennent la mer : à nouveau le mauvais temps se déchaîne les vagues sont fluides et puissantes, elles gagnent en ampleur, l’embarcation devient ridiculement petite au milieu de ces montagnes d’eau, les rochers ne pardonnent pas, et la séquence se termine par un dessin en pleine page avec une vague au premier plan, en écho à la précédente. Les teintes de l’eau et ciel semblent se confondre entre vert émeraude et vert Prasin, le lecteur en ressortant avec la sensation d’être détrempé et d’avoir été violemment brinquebalé et secoué en tous sens.


Tout du long, le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des éléments concrets et des prises de vue qui le baladent : le petit bout de route de terre en Ford T, l’accueil des enfants qui exigent de percevoir un péage pour lever la barrière, les cabanes de maris au-dessus d’un petit bras de mer pour décharger et pour emmener le matériel, les paniers à poissons, la salle de classe avec le poêle au milieu de la pièce et les crochets au mur pour les manteaux, la chambre très simple de l’unique auberge, la grande salle à vivre de la maison des Mauser avec la mère, la grand-mère, les enfants qui courent, la grande table à manger, l’église dont le toit a été détruit par une tempête, les voies en terre pour aller d’une maison à l’autre, le hangar à bateau qui abrite le CGS Esmeralda, et bien sûr le phare et sa lanterne. Le dessinateur joue discrètement sur les morphologies des personnages pour les rendre plus mémorables. L’obésité du gardien de phare à l’évidence, la vivacité courroucée de sa fille Maria, les gestes posés de l’institutrice enceinte, les mouvements plus lents de la matriarche Ekida Mauser, le langage corporel plus vif de la postière Bessie chargée d’émotions, les jeunes enfants pleins d’entrain, le comportement menaçant des deux hommes de main, etc. La narration visuelle rend tout plausible et évident, dans des environnements concrets avec des personnages incarnés sans être caricaturaux. Le lecteur garde en mémoire aussi bien la séance de torture infligée à Bessie pour découvrir où est cachée la marchandise, que la bataille de varech entre enfants sur la plage.



En fonction de sa perspicacité, le lecteur peut se douter de ce qui se trame dans ce village, et de qui peut en être responsable, ou bien simplement se laisser porter par l’intrigue sans envie particulière de la devancer. Elle s’avère bien ficelée, à la fois pour la situation de cette communauté, à la fois pour l’entremêlement des agissements des uns et des autres, et leurs répercussions. Le dénouement s’avère totalement satisfaisant : que ce soit pour l’enquête des deux tueurs de la pègre, pour le futur de la communauté, et même pour William Clark qui conserve sa part de mystère. Les auteurs peuvent même se permettre de jouer à inclure de très célèbres naufrages, pour évoquer comme une forme de lien mythologique entre ceux-ci, et ceux évoqués dans le récit. Le lecteur se rend compte qu’au cours de cette centaine de planches, il s’est attaché à de nombreux personnages, éprouvant une réelle sympathie pour eux. Il comprend parfaitement l’agacement de la jeune Maria, sa colère vis-à-vis de son père obèse en même temps que l’amour qu’elle lui porte. Il ne peut que compatir avec la colère de Bessie qui a vu l’homme qui allait vraisemblablement devenir son mari, tomber amoureux de la nouvelle femme arrivée dans le village. Il sourit en voyant comment la matriarche gère le fait que cette même personne découvre le secret de la communauté. Il est de tout cœur avec le marin qui fait disparaître les traces d’un double meurtre pour éviter que la police n’enquête de trop près.


Une étrange couverture aux teintes rouge évoquant la violence, un phare éteint et cinq silhouettes féminines semblant guetter on ne sait quoi. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’immerge dans un polar en bonne et due forme : une enquête menée par deux hommes de main du crime organisé, une petite communauté de femmes, un marin amnésique, et un gardien de phare résigné. La narration visuelle s’avère d’une très belle facture, que ce soit pour la mise en place des environnements, la reconstitution historique, la vie des personnages et les moments spectaculaires ou tendus. Qu’il se doute du dénouement ou non, le lecteur se retrouve immergé dans ce lieu et à cette époque, espérant de tout cœur que le prix à payer ne soit pas trop élevé pour ces femmes.



mercredi 23 avril 2025

Autopsie T02 Bloody Sunday

Mais mon job, c’est justement de me méfier des évidences !


Ce tome fait suite à Autopsie - Tome 1: Le Sacrificateur (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, car il s’agit d’un trilogie thématique autour du métier de médecin légiste, avec trois personnages principaux différents, dans trois villes différentes. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Antoine Tracqui pour le scénario, Jean Diaz pour les dessins, Antonio Giustoliano pour les couleurs, ce dernier appartenant à Arancia Studio. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans une magnifique chambre d’hôtel de luxe, dans un gratte-ciel du centre de Chicago, Paul Wahlberg se dit que : C’est quand même un job en or… Bien sûr, il faut se lever tôt. Mais à part ça, c’est jackpot. Salaire princier, zéro stress, peu de comptes à rendre, jamais de contraventions à payer. Stimulation intellectuelle permanente… et surtout un incroyable piège à filles. Adjointe au maire ou femme de chambre, peu importe, dès qu’il annonce la couleur, c’est toujours la même lueur dans leur regard. Mélange de surprise et d’excitation malsaine, comme si l’odeur du sang leur fouettait les hormones !!! Ensuite, il suffit de raconter deux ou trois histoires un peu glauques, sans forcer sur le trait… et l’affaire est dans le sac !!! En se levant, Paul regarde la femme couchée dans le lit, encore endormie. C’est quoi, déjà, son nom ? Susie ? non… pas Susie… Sally ? Stacy ?… Peu importe à vrai dire, c’était pas terrible ! Ça doit bien être sa quatrième Sandy depuis la fac, et aucune qui soit restée dans les annales. Seul intérêt de celle-ci, elle crèche à deux pas de Humboldt Park. Avec ça, il sera au boulot dans même pas dix minutes !



7h18. Tout le monde le dit : l’arrivée des beaux jours, c’est le meilleur moment de l’année à Chicago. L’hiver est barbant, ce sont surtout les vieux qui claquent : pneumonies, chutes sur le verglas, décompensation de ceci ou de cela, pas mal de feux de cheminée aussi… Sans oublier les clodos qu’on décolle du trottoir quand il fait -30°C… L’été, ce sont les morts violentes : les accidents de bagnole, les soirées arrosées qui partent en vrille, les crétins qui se noient en prenant le lac Michigan pour une pataugeoire, plein de vieux, encore, lors des pics de chaleur… Et bien sûr, grand classique estival, le type seul qu’on retrouve vert et plein d’asticots quand la voisine appelle pour signaler l’odeur… Les demi-saisons sont plus variées chacune avec ses nuances. Quand les jours raccourcissent, le moral s’effondrent et les suicides repartent en flèche. Au printemps, au contraire, quand la sève monte, ce sont les crimes sexuels, ou alors le cinglé qui dézingue femme et enfants avant de se faire sauter le caisson. Curieuse manière d’envisager la ronde des saisons … Non, pas vraiment… Simple déformation professionnelle, en réalité ! Paul Wahlberg se rend à l’institut médicolégal : Aujourd’hui, il y a vingt-trois autopsies au menu… Avec l’échantillonnage standard : quatre homicides et deux suspicions, huit accidents, six suicides, deux morts suspectes à l’hosto et une en prison…


Deuxième tome de cette trilogie et changement de pays, changement de ville, changement de médecin légiste, changement de dessinateur, et sans artiste réalisant le storyboard. Pour autant, le lecteur retrouve la même ambiance que dans le premier tome, grâce aux éléments techniques sur la pratique de l’autopsie. Le scénariste, médecin légiste de profession commence par exposer l’organisation d’une journée de travail dans un institut médicolégal : le nombre d’analyse à réaliser, le personnel présent, la répartition des cadavres en fonction des compétences, etc. Puis il en pratique une, alors que ses pensées portent un regard satisfait sur la qualité de son propre travail. Les dessins montrent différentes phases de son activité : les gants, les scanners projetés sur grand écran, les personnes assistant à l’opération, la première incision au scalpel, le prélèvement de la matière cervicale, l’ouverture de l’abdomen, et après dans son bureau la rédaction du rapport. Les dessins sont précis, descriptifs et réalistes. La mise en lumière produit un effet blafard, avec une majorité de nuances de gris. Plus tard, Paul Wahlberg doit pratiquer une nouvelle autopsie dans des conditions artisanales, dans une cuisine avec des ustensiles afférents. Le récit montre alors le recours à des gants de vaisselle, à une batterie de couteaux de cuisine, l’emploi d’un thermomètre à rôti, un sécateur pour découper les côtes, une balance à plateau pour peser les organes, des bocaux pour les échantillons, etc.



Avec un tel métier pour le personnage principal, le récit relève forcément du polar. Le scénariste a choisi un point de départ différent de celui du tome précédent, et un déroulement plus compact dans le temps : environ vingt-quatre heures. Le flux de pensées de Paul Wahlberg est écrit de manière construite, servant de moyen d’exposition d’un certains nombres de faits. Première dimension de ce roman policier avec une composante sociale : le lieu. L’intrigue aurait peut-être pu se dérouler dans une autre grande métropole américaine ; pour autant scénariste et artiste mettent à profit plusieurs spécificités de Chicago. De nombreuses cases montrent la ville : une illustration en pleine page des immeubles d’un quartier pour la page six, les grandes avenues avec quatre files de circulation dans chaque sens, les rues un peu moins larges du quartier où se trouve le rade dans lequel le médecin va pécho, les grandes propriétés et riches demeures dans les lointaines banlieues etc. Ensuite, l’intrigue repose pleinement sur le métier du personnage principal : c’est l’occasion d’évoquer les enjeux d’une autopsie, ainsi que les compétences nécessaires pour la réaliser de manière rigoureuse, le matériel, l’état d’esprit d’un médecin légiste par rapport à la chair, à la mort, aux actes de violence meurtrière, et aussi aux morts banales dans l’indifférence de la société. Dans le même temps, le dessinateur représente de manière pragmatique les actes de découpage et de prélèvement sur un corps redevenu un simple objet inanimé, privé de personnalité. Les auteurs mettent également en œuvre des conventions propres à ce genre littéraire, telles que la famille mafieuse dysfonctionnelle, la violence gratuite, et le plan bien préparé.


Le lecteur se retrouve embarqué avec Paul Wahlberg, contre son gré dans une autopsie artisanale réalisée dans une cuisine parce qu’un parrain mafieux souhaite en avoir le cœur net sur les circonstances réelles du décès de son fils. Il suit alors une enquête qui repose à la fois sur les éléments mis en évidence au fil du déroulement de l’autopsie et sur les informations qui arrivent par d’autres canaux comme les conversations, ce que le médecin peut avoir entendu sur cette famille, et la lecture d’un document dans les archives. De temps à autre, le lecteur ressent bien que le scénariste écrit une phase d’exposition. Il constate également qu’il y a eu une amélioration par rapport au premier tome : ces phases sont mieux construites, plus courtes, et la narration visuelle montre d’autres éléments dans le même temps. Cela commence avec la première autopsie dans l’institut médicolégal, avec les images montrant la pratique et les cartouches de texte contenant les commentaires du médecin. Puis Wahlberg se retrouve ligoté sur une chaise, et le parrain Luca Scarfone lui explique ce qu’il attend de lui, pendant que le lecteur peut voir comment réagisse les autres membres de la famille dans la même pièce. Après cette première partie de l’autopsie, tout le monde se trouve assemblé dans le salon à écouter les conclusions provisoires du médecin, et là encore le lecteur peut voir les réactions des différentes personnes. Plus tard, lorsque que Wahlberg lit un long article sur la famille Scarfone, le scénariste rédige quatre extraits dans les cellules de texte, simulant la lecture fragmentaire pour plus d’efficacité.



Les auteurs apportent également ce qu’il faut de personnalité à leur personnage principal pour qu’il dispose d’assez d’épaisseur : à la fois par son professionnalisme, et son regard presque lucide sur lui-même. Il sait qu’À en croire certains, il serait un sale type. Arrogant vaniteux, immature, séducteur compulsif et totalement égocentrique. Tout cela est certainement exagéré… Mais vu que ses ex s’accordent toutes sur ce diagnostic, il y a peut-être un fond de vérité. Ils montrent également sa première levée de corps en solo où il finit plaqué au sol par le cadavre trop lourd pour lui, scène permettant de jauger sa force de caractère. De la même manière, ils donnent de l’épaisseur à Bianca Scarfone, la conseillère du Don. Comme dans le tome précédent, le lecteur reste déconcerté par la très grande tolérance au froid des personnages, qui restent soit en bras de chemise soit en robe avec un grand décolleté à papoter sous la neige comme si de rien n’était. Pour autant, le cumul des différents ingrédients (environnement, autopsie, personnages) aboutit à un récit bien construit, avec un suspense généré par les résultats de l’autopsie, mais aussi la situation mortelle dans laquelle se trouve le personnage principal (il n’y a aucune raison que la famille Scarfone le laisse en vie après les résultats), et la conviction qu’il se trame autre chose en arrière-plan entre les membres de ladite famille.


Deuxième médecin légiste, deuxième autopsie, deuxième ville : le scénariste a gagné en aisance dans sa narration qui apparaît plus fluide. Nouveau dessinateur, tout aussi impliqué que le précédent pour donner à voir les situations de manière réaliste et descriptive, sans redondance avec ce que disent les dialogues ou les cellules de texte. Même metteur en couleurs, pour des ambiances en phase avec la tension et la noirceur des situations. Un bon polar tenant le lecteur en haleine.



mardi 27 août 2024

La peau de l'ours T02

La vie est belle. Mais le sait-elle ? Le sait-elle vraiment ?


Ce tome fait suite à La Peau de l'ours - Tome 1 (2012) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Oriol (Oriol Hernàndez Sànchez) pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Un soir, dans le cinéma d’une ville d’Italie, le projecteur fonctionne illuminant l’écran tout de blanc. Dans la salle, un seul spectateur : Andrea Montale. Il attend et il écoute sa petite voix intérieure qui lui dit : Il viendra. Seul. Par-derrière, comme toujours. Un sourire gourmand aux lèvres. Il viendra. Posera ses yeux sur la nuque. Le dos. Pas un mot. Au mieux un soupir. Une histoire faite de silence qui, bientôt, retournera au silence. Une balle. On n’a encore rien inventé de mieux pour dire adieu aux secrets qui nous tourmentent. Mais l’oubli est un privilège accordé aux seuls vivants. Les morts, eux, se souviennent. C’est même le pire de leurs tourments. Un coup de feu retentit mettant un terme à ses pensées. Quelques années plutôt dans une région naturelle de l’Italie, un homme dit le fond de sa pensée, à Montale le père d’Andrea. Il explique qu’il a grandi du côté de Biccari, et c’est là que son grand-père lui a appris une règle fondamentale. Il l’énonce : il ne faut jamais s’aviser de faire son fromage avec le lait du voisin, jamais ! il faut rester bien peinard sur son bout de pâture, avec ses chèvres et ce qui leur sort des pis. Sinon la montagne ne sera pas assez grande pour se cacher, et l’écho sera trop content de répéter le claquement sec de la détonation qui le butera. À ses pieds, Montale, gît mort, assassiné par balle.



Le tueur continue : Montale pourrait le remercier, car grâce à lui, le défunt ne verra pas sa femme lui servir de chèvre. Puis il s’approche de la mère et lui propose un marché : soit une relation sexuelle avec elle, soit avec son fils Andrea qui assiste figé à la scène. Elle accepte de se faire violer pour préserver son fils, et l’autre homme de main oblige Andrea à regarder l’agression de sa mère. Avec le recul, en son for intérieur, il se dit que l’enfance était son élément naturel, il n’était pas fait pour devenir adulte, d’ailleurs le deviendrait-il jamais un jour ? Il repense au trajet en Alpha Romeo pour aller piqueniquer du côté de Spiagge, au sourire de sa mère. Il se souvient d’avoir pensé à cet instant : La vie est belle, mais le sait-elle ? Le sait-elle vraiment ? Une fois les deux agresseurs partis, la mère se relève, et elle s’approche de son fils à qui elle décoche une gifle. Puis elle se dirige vers le bord de la falaise, et se suicide en se jetant dans le vide, sous les yeux de son fils. Son chapeau est emporté par le vent qui le dépose à côté de celui de son père, à proximité de la nappe du pique-nique. Un peu plus tard, les deux agresseurs sont de retour avec le parrain surnommé Orso, tout habillé de blanc, qu’ils sont allés réveiller pendant sa sieste. L’un explique que la situation leur a quelque peu échappé des mains. Orso ironise : encore heureux qu’elle ne leur ait pas complètement échappé des mains, sinon tout Lecce y passait.


S’il a lu le premier tome, le lecteur retrouve des caractéristiques similaires, à commencer par un ton de narration évoquant celui du polar ou du roman noir, marqué par une forme de fatalité, de désenchantement et d’ironie amère. Il rapproche également le costume blanc de Vittorio Damniani (surnommé Orso) au costume blanc de Don Pomodoro dans l’histoire précédente, le mot Ours (même si précédemment il s’agissait de l’animal), l’histoire d’amour cachée du père, un parrain dans le crime organisé dans les deux récits, l’exécution d’un être cher sous les yeux d’un jeune adolescent qui va être pris en tutelle par le parrain jusqu’à être adopté dans sa famille, et bien sûr la vengeance. Il apprécie de retrouver également la palette de couleurs si personnelle de l’artiste. L’histoire se déroule dans la campagne italienne et dans une petite ville : la séquence de l’agression présente des teintes chaudes et lumineuses, en décalage total : le beau bleu du ciel, le rouge chaud de la nappe, et les ombres de feuilles des arbres se projetant dessus. L’arrivée à la demeure familiale des Damiani met en valeur le blanc des fleurs dans les haies bordant l’escalier aux longues marches, le violet de la plante grimpante recouvrant une façade. Les séquences de plage sont l’occasion d’admirer le bleu du ciel rehaussé par des nuages paresseux, les reflets émeraudes de l’eau. L’artiste joue avec les couleurs se reflétant dans les canaux de venise pour des motifs abstraits hypnotiques, entremêlant orange, vert et bleu. Le rouge des tentures de la maison close est aussi humide que englobant.



La couverture de ce tome semble répondre à celle du premier : elle donne l’impression que le lecteur tient le pistolet enfoncé dans la bouche de la victime, l’inverse du pistolet qui était braqué sur lui pour le tome un. Il s’attend également à retrouver les exagérations nasales propres à cet artiste : il découvre qu’Oriol est revenu à des proportions anatomiquement plus justes. Pour autant, d’autres particularités anatomiques ont fait leur chemin, la plus prédominante étant l’absence de traits de visage. Cela commence discrètement en page neuf où l’ombre portée de son chapeau marque totalement les yeux de la mère d’Andrea. Ce phénomène devient plus marqué en page dix-sept quand Orso présente sa famille à l’adolescent : chacun des yeux, le nez et la bouche sont marqués juste d’un trait chacun sur les visages du père, de son épouse et de ses deux enfants, le lecteur suppose qu’Andrea ne les distingue pas bien encore sous le coup du traumatisme du sort horrible de ses parents. Cela devient patent lors de la séance au cinéma où, assis à côté d’Aurelio, le visage d’Andrea ne comporte pas ses yeux, ce qui rend son visage totalement indéchiffrable, comme si le personnage lui-même était incapable de dire ce qu’il ressent. Et ça semble contagieux puisque Natalia assise de l’autre côté de son frère arbore elle-aussi un visage comme gommé. En fonction de la situation, cela peut s’interpréter comme l’incapacité à définir l’émotion ressentie, ou comme la remontée d’un traumatisme prenant le dessus sur tout autre émotion, ou encore comme un refoulement de ses émotions pour conserver un comportement social acceptable.


Le lecteur se rend compte qu’il se sent très proche des personnages, pouvant se faire une idée de leur état d’esprit, ressentant leur moment de plaisir, que ce soit le plaisir physique d’une relation amoureuse, l’assurance d’Orso dirigeant ses affaires criminelles par un usage libéral de la violence, le plaisir de la lecture pour Natalia avec L’art d’aimer, d’Ovide (-43 à 17), le contentement d’Ornella Damiani en trouvant un occupant pour la chambre de son jeune enfant défunt. Il apprécie également de pouvoir suivre les personnages dans chaque lieu : la salle obscure du cinéma avec ses profonds fauteuils, le site paradisiaque pour le piquenique (avant l’arrivée des deux hommes de main), le magnifique jardin de la demeure des Damiani, la plage et son eau turquoise, la chambre dans laquelle une prostituée emmène Andrea pour ses seize ans, la plantation d’amandiers. L’artiste a l’art et la manière de faire se mouvoir son registre graphique entre la description, l’impressionnisme et l’expressionnisme, avec élégance et le sens de la cohérence. Chaque scène bénéficie d’un plan de prises de vue particulier, rendant aussi bien les conversations intéressantes, que les plans fixe d’Aurelio et Andrea allongés sur le sable, ou les démonstrations horribles de violence.



Le scénariste reprend les conventions d’un polar, d’une histoire de gangster avec intelligence : règlements de compte, exécution sommaire, intégration dans la famille, déferlement de violence, à chaque fois en correspondance avec la personnalité de ceux présents, ou de ceux agissants. En particulier, le lecteur en vient vite à redouter les démonstrations de violence par Orso. Il explique sa façon de penser à Andrea : la vie, c’est comme cette amande : tout doux, tout soyeux par dehors. Si on veut manger le fruit qu’il y a dedans, il n’y a qu’une seule solution. La violence ! C’est comme ça : pour jouir du meilleur de la vie, faut montrer que c’est pas des noisettes qu’on a dans le fond du pantalon. Plus tard, il développe autrement sa pensée : On ne respecte vraiment que ce que l’on craint. Or, qu’est-ce qui plus que tout engendre la peur ? La souffrance ! Avec lui, le sadisme des tortures, aussi bien physiques que psychologiques, devient une démonstration de professionnalisme et d’efficacité, jusqu’à en provoquer des haut-le-cœur chez le lecteur. Dans le même temps, ce récit constitue également deux belles histoires d’amour, à haut risque car interdites, l’une consommée, l’autre refoulée. D’ailleurs, un personnage fait observer que : Dans toute histoire d’amour, il faut un perdant, pas vrai ? La première scène d’amour physique, pages quarante et quarante-et-un, donne lieu à des caresses d’une grande sensualité.


Après avoir terminé la dernière page, le lecteur repense aux principaux personnages, et au titre. Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Bien évident, cela s’applique à Vittorio Damiani surnommé Orso pour son goût du miel. Cela s’applique également à Aurelio, Natalia et Andrea, chacun à la recherche du bonheur au travers d’une relation amoureuse, et ils ne devraient pas estimer l’avoir conquis, avant de s’être assuré de sa pérennité. Le lecteur se rend compte qu’au-delà des similitudes de forme avec le récit du premier tome, celui-ci s’avère fort différent sur le fond, à la fois dans sa conclusion, à la fois dans ses enjeux.


Une histoire de gangster bien tournée, à la fois par sa narration visuelle personnelle et savoureuse, à la fois par cet usage de conventions de genre mises qui leur donne toute leur saveur, et qui les adapte à ce récit spécifique, du cousu main. Le lecteur se prend tout naturellement d’amitié pour Andrea Montale traumatisé par le meurtre de ses parents sous yeux, pour le bel Aurelio si séduisant, pour la brave Natalia et sa capacité d’adaptation aux contraintes, plus brièvement pour Ornella Damiani en mère de famille à la sensibilité futée, et il éprouve des difficultés à ne pas accorder un minimum de sympathie spontanée à Orso, pourtant un ignoble bourreau. Des auteurs qui maîtrisent les codes du genre Gangster pour réaliser un récit émouvant et touchant.



mardi 13 août 2024

La peau de l'ours T01

Les bandits font rêver, pas les gentils.


Ce tome est le premier d’un diptyque. Son édition originale date de 2012. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et Oriol (Hernandez Sanchez) pour les dessins. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Ces créateurs ont également réalisé ensemble Les 3 fruits (2015), puis Natures mortes (2017).


Dans la petite île de Lipari, Amadeo a pris son vélo pour se rendre chez Teofilio don Palermo qui habite une maison isolée sur la colline. Il passe devant Silvana, une belle adolescente qui l’attend au sommet de la première montée, avec sa jupe relevée, lui dévoilant ainsi sa culotte. Il pousse son vélo devant lui, tout en lui disant Non pour la deux mille trois cent quarante-quatrième fois : il doit aller lire son destin à Don Palermo, et il lui intime de baisser sa jupe car elle va finir par attraper un rhume de l’albicocca. Il s’éloigne, alors qu’elle reste sur place et qu’elle rabaisse sa jupe. Il arrive chez Don Palermo qui est assis sur une chaise avec des coussins sur sa terrasse, face à la mer. En octobre, sur l’île de Lipari, le soleil ne semble jamais vraiment pressé de grimper tout en haut du ciel. Amadeo arrive enfin, en s’excusant de son retard, il a crevé, comme pour changer. Son hôte relativise : en avance, en retard, avec le temps Amadeo apprendra que tout cela est relatif. Et qui sait ? En crevant ce pneu lui a peut-être sauvé la vie… Don Palermo fait observer que le seul inconvénient est que le café qu’avait préparé Laura la tante du jeune homme doit être tiède à présent. Amadeo va le faire réchauffer, ils papotent, l’adolescent évoquant Silvana. Puis il fait ce pour quoi il est venu : lire son horoscope au vieil homme. Taureau. Travail : pourquoi toujours viser la première place ? Inutile de vouloir rafler toutes les médailles d’or : laissez-en aux autres. Santé : ménagez-vous un peu. Évitez les excès. Limitez vos sempiternelles sorties jusqu’aux petites heures du matin. Amour : à force de foncer tête baissée, vous risquez de passer à côté de l’amour de votre vie.



Don Palermo soupire : ce n’est donc pas encore pour aujourd’hui. Amadeo s’étonne que le vieil homme espère le grand amour à son âge. Son hôte répond qu’en amour, il n’y a pas de date de péremption. Il n’est jamais trop tard pour tomber amoureux. Ni trop tôt d’ailleurs… D’ailleurs lui était plus jeune quand une fille lui a mis le cœur à l’envers pour la première fois. Pendant qu’Amadeo répare sa roue, il commence à raconter son histoire. Enfant, il travaillait dans un cirque. Ce n’était pas Barnum loin de là, plutôt le genre de petit cirque familial, avec le ciel pour unique chapiteau… Le magicien de service, c’était son père. Le genre de magicien qui, en réalité, a toujours rêvé de devenir trapéziste. Un désastre, quoi ! Le seul tour qu’il ait réussi de sa vie fut de disparaître un jour comme ça. Pouf ! Sans laisser de trace ! La mère de don Palermo, qui était une femme pragmatique, s’est remise avec le fakir. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’il a compris que la disparition de son père n’avait rien de magique. Tous les sabres du fakir n’étaient pas truqués.


Le titre renvoie automatiquement au proverbe : Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Une petite île italienne en mer Tyrrhénienne, une histoire de gangster dans la deuxième moitié des années 1930 à Stonefield sur la côte Est des États-Unis. Les auteurs maîtrisent bien les conventions de genre : exécution sommaire, usage d’une violence sadique, tuerie en pleine rue, vengeance disproportionnée, code de l’honneur très idiosyncrasique, règne de la terreur, etc. Don Palermo raconte son histoire : encore jeune adolescent, il se retrouve pris en charge par Don Pomodoro, le parrain le plus important de la ville, pour une histoire d’ours. Une nuit, il s’était endormi enfant, il s’est réveillé avec le sale goût dans la bouche qu’on a quand on est adulte. Belle formule, et le scénariste fait la preuve à plusieurs reprises qu’il sait tourner une phrase pour obtenir un effet de fatalité ironique. Même s’il décontenance par certains partis pris graphiques très personnels, l’artiste utilise également les conventions du genre Gangster & Crime organisé, avec intelligence et originalité. Coup de feu à bout portant sur la tête de la victime avec du sang qui gicle et qui tache, angoisse des individus qui se tiennent devant Don Pomodoro du fait de son caractère psychotique, passage à tabac dans une ruelle tellement moche que les autorités ne s’étaient pas donné la peine de lui donner un nom, explosion d’une bombe sur un navire de plaisance, énucléation.



Dès la couverture, le lecteur découvre le choix particulier de l’artiste pour les nez : ici, un long et fin cylindre qui semble comme répondre au canon du revolver pointé droit vers lui. Celui d’Amadeo est juste un peu grand et assez pointu en son extrémité. Celui de Teofilio don Palermo pointe très fortement vers le bas. Celui de Don Pomorodo est allongé tout du long du récit, comme sur la couverture, évoquant le nez allongé de Pinocchio. Celui du barbier du Don est normal. Celui de la Vedova (veuve) est à nouveau très proéminent et aquilin. Celui de Mietta présente des proportions anatomiquement classiques, ainsi que ceux des personnages secondaires ou anonymes. En outre, le dessinateur en accentue la couleur, plus rouge que celle du reste de la peau. Au fil des pages, le lecteur relève d’autres jeux avec les proportions : les bras très fins (ceux d’Amadeo sont plus fins que ses doigts) dans lesquels il n’y a pas assez de place pour mettre un humérus, un cubitus ou un radius, des jambes tout aussi fines et allongées, la couleur de peau très rouge de Don Pomodoro et ses expressions de visage quasi méphistophéliques, les mentons qui peuvent être très allongés vers le bas, les épaules parfois quasi inexistantes de Don Palermo. D’un autre côté ces libertés anatomiques forment un tout cohérent que le lecteur peut accepter en l’état, une expression visible d’une bizarrerie de la personnalité de chacun. Il apprécie également rapidement l’alliance de traits de contour très fins et cassants, avec la mise en couleur sophistiquée rehaussant chaque surface pour lui donner une consistance et une apparence qui la distingue des autres.


L’intrigue raconte une vengeance en deux temps, chacune à la fois accomplie et contrariée. Don Pomodoro a exécuté l’ours à bout portant et en a fait faire une peau (donnant ainsi un sens littéral au titre) et le montreur d’ours jure de venger son animal. Mietta, la petite fille du Don, décide de se venger du tueur, prenant tout son temps (plusieurs décennies) car la vengeance est un plat qui se mange froid. D’un côté, le scénariste raconte une histoire avec des ingrédients très classiques : exécution de sang-froid, des représailles qui ne respectent pas la loi du Talion, un Don totalement dépourvu de la moindre once d’empathie (n’hésitant pas à exécuter le barbier qui l’a coupé, ou à faire tabasser une prostituée qui s’est fait porter pâle), des trahisons en acceptant une offre de l’ennemi de son employeur (à deux reprises), des femmes subissant la volonté des hommes, etc. Le dessinateur représente de manière frontale la violence correspondante : coups de feu à bout portant, taches de sang sur le costume blanc de Don Pomodoro, nudité frontale, rapports sexuels consentis.



De l’autre côté, le cadre de la narration, Don Palermo racontant son enfance, prend la forme de discussions entre lui et un adolescent venant pour lui lire son horoscope, sur une terrasse ensoleillée, par un beau ciel bleu, dans le calme et la tranquillité. Il est régulièrement question des problèmes de vélo d’Amadeo, et le lecteur ne sait pas trop qu’elle importance accorder à cette Silvana au comportement aguicheur. Au vu des mentions répétées à Les raisins de la colère (1939) de John Steinbeck (1902-1968), et aux strips de Dick Tracy (par Chester Gould, 1900-1985), il comprend que les auteurs y font référence comme source d’inspiration, et comme hommage. Il se rend compte que la structure du récit fait se répondre des faits d’une époque à l’autre. Alors qu’Amadeo explique à Don Palermo qu’il a crevé avec son vélo, le vieil homme lui répond qu’en crevant, ce pneu lui a peut-être sauvé la vie. Sur le moment, le lecteur se dit qu’il en fait beaucoup. En page quarante-deux, il comprend le sous-entendu contenu dans cette remarque. De la même manière, il voit se répéter le motif de la trahison, mais pour des raisons différentes. Accouplés à l’ironie discrète de certains propos, cette narration participe d’une démarche littéraire, sans se prendre au sérieux, à l’instar de la narration visuelle. Pourtant au cœur de cette histoire, se trouve le thème du cercle de sang, de la spirale de la vengeance, de l’exemple que les adultes donnent aux enfants qui les prennent comme modèles et répètent les mêmes schémas comportementaux. Le lecteur s’en trouve d’autant plus attentif au dénouement, voulant connaître la conviction des auteurs : est-il possible de briser le cycle ?


Une étrange couverture qui demande un peu de temps pour être bien sûr de ce que l’on regarde. Les pages intérieures présentent le même degré de sophistication discret, tout en produisant son effet. Le lecteur s’adapte instantanément à cette narration graphique à la personnalité particulière, en dégustant ce roman noir de gangsters et de vengeances. Les auteurs maîtrisent les conventions du genre et savent les mettre à profit, leur rendre toutes leurs saveurs, et les mettre au service de leur récit. Est-il possible d’éviter de perpétuer le cercle de sang ?



jeudi 21 octobre 2021

Cher pays de notre enfance: Enquête sur les années de plomb de la Vᵉ République

Un organisme qui ne se réunit jamais, qui ne fait rien et ne rencontre personne


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre. Sa première publication date de 2015. Cette bande dessinée est l'œuvre d'Étienne Davodeau et Benoît Collombat pour le scénario, et de Davodeau pour le dessin. Il se termine avec une postface de Roberto Scarpinato, procureur général auprès du parquet de Palerme. Il comprend 216 pages de bande dessinée en noir & blanc, avec des nuances de gris.


Un matin d'octobre 2013, un taxi dépose Étienne Davodeau et Benoît Collombat au 89 Montée de l'Observatoire. Ils évoquent l'assassinat du juge François Renaud à 2h42 du matin le 3 juillet 1975. Il était un magistrat qui dérangeait. Tenace, incorruptible, il n'avait pas froid aux yeux. En plus il était membre du syndicat de la magistrature, classé à gauche. Ancien résistant, passé par la justice coloniale, il n'éprouvait aucune fascination pour les voyous. Il leur faisait la guerre. Lyon, c'était un peu la capitale du crime. On l'appelait Chicago-sur-Rhône. Des affaires de prostitution, de corruption, éclaboussaient la ville. C'était aussi l'un des bastions du SAC, le Service d'Action Civique, même s'il n'avait que peu à voir avec le civisme. Officiellement, le SAC est une simple association créée en 1960 par des fidèles du général De Gaulle, comme Jacques Foccart, Alexandre Sanguinetti, ou Roger Frey, pour défendre sa pensée et son action. Deux ans plus tôt, en 1958, ces mêmes fidèles avaient soutenu l'arrivée au pouvoir du général dans des conditions proches d'un coup d'état. C'était l'opération Résurrection. Il s'agissait pour les gaullistes de contrer un autre coup d'état, mené au même moment par des militaires partisans de l'Algérie française. Et en 1961 à Alger, un putsch tente à nouveau de renverser le pouvoir. Dans le tumulte de la guerre d'Algérie, le rôle du SAC consiste donc à verrouiller le pouvoir gaulliste contre tout débordement potentiel.



Benoît continue d'expliquer à Étienne ce que faisant concrètement les militants du SAC, et comment cette association a perduré sous Pompidou, puis sous Giscard, tout en ayant soutenu Chirac entretemps. Finalement leur rendez-vous arrive : Robert Daranc, 80 ans, journaliste, ancien correspondant de RTL à Lyon. Ils vont boire un café. Il explique qu'il a bien connu le juge Renaud car il entretenait de bonnes relations avec lui. Ils lui demandent de parler du hold-up de l'Hôtel des Postes de Strasbourg, le 30 juin 1971. Cinq hommes parviennent à faire main basse sur onze millions de francs, soit 1,8 millions d'euros. Ils réussissent ainsi le casse du siècle qui restera le plus lucratif en France au vingtième siècle, et ils s'évanouissent dans la nature. L'ancien journaliste continue en indiquant que le chef du gang aux estafettes a fini par se retrouver face au juge Renaud. Ce dernier a confié au journaliste qu'il avait la certitude que l'argent du hold-up avait dû être rapatrié au profit d'un parti politique de l'époque, l'UDR, l'ancêtre du RPR et de l'UMP. Il supposait que les le gang des lyonnais passait à travers tous les barrages de police et de gendarmerie, en empruntant l'avion d'un des patrons du SAC de Lyon.


Le titre annonce clairement la nature de l'ouvrage : l'existence d'un activisme politique violent dans les années 1960-1970-1980. Le lecteur comprend bien qu'il s'agit d'un ouvrage de type historique, et que par la force de choses, les auteurs vont relater de nombreux faits, des témoignages, des dates, des hypothèses ou des théories, c’est-à-dire une forme d'exposé auquel il est toujours délicat de donner une forme visuellement intéressante. Il se dit que l'auteur proprement dit doit être le journaliste et qu'il s'est associé à un bédéaste confirmé pour aboutir à quelque chose de digeste. Les auteurs ont choisi de se mettre en scène : le lecteur accompagne ainsi Benoît et Étienne dans leurs déplacements, et dans leurs rendez-vous. Dans la première séquence, il les voit discuter entre eux, Benoit relatant les faits de l'assassinat du juge à Étienne. Puis il voit Robert Daranc se présenter à eux, avec un échange de poignées de main, et ils s'attablent au bistro pour prendre un café. Au fur et à mesure qu'ils évoquent des faits, ceux-ci sont représentés dans les cases. C'est une forme assez basique de reconstitution historique, le lecteur absorbant effectivement beaucoup d'informations au cours de discussions et de témoignages. Les traits de contour sont un peu irréguliers, tout en étant précis. Les images rendent bien compte de la banalité du quotidien, des événements relatés, et la représentation des hommes politiques est très ressemblante, de Charles Pasqua à Nicolas Sarkozy.



La première affaire relatée est donc celle de l'assassinat du juge François Renaud (1923-1975), et de l'enquête, par le biais des connaissances du journaliste et de sept entretiens, avec un journaliste ancien correspondant de RTL à Lyon, l'ancienne greffière du juge Renaud, l'ancien patron du Service Régional de Police Judiciaire de l'époque, un magistrat du syndicat de la magistrature, la meilleure amie du juge rencontré lors de ses études à la faculté de droit, l'avocat lyonnais de la famille du juge, et le fils du juge. Chaque interlocuteur raconte ses souvenirs, ou d'autres éléments connexes. Par exemple, l'avocat évoque le tournage du film d'Yves Boisset Le Juge Fayard Dit Le Shériff (1977). Cette première affaire est relatée de la page 2 à la page 61. Le lecteur se rend compte qu'il passe vite d'une lecture qui lui semble pesante du fait du volume d'informations à assimiler, à une lecture haletante, car il se produit un effet de révélations sur ce qui peut être qualifié de complot. Puis il arrive sur une page d'interlude dans laquelle les auteurs essayent de contacter Charles Pasqua pour un entretien : son secrétaire leur conseille de lui écrire un courriel.


À partir de la page 66, le thème change : il s'agit de se faire une idée de ce qu'était le Service d'Action Civil au cours de plusieurs entretiens. Le dispositif narratif reste donc le même : Collombat et Davodeau se déplacent pour se rendre à chaque nouvel entretien, en voiture ou en train, et échangent, en route, quelques idées, quelques remarques, quelques informations. Puis vient le temps des questions posées avec au moins 50% des cases composées de têtes en train de parler. Se glissent quelques reconstitutions, et parfois une copie d'un document d'archive, ou des extraits de journaux. Du point de vue BD, les têtes en train de parler, c'est assez pauvre et une forme de facilité dans une récit d'aventure. Pourtant le lecteur constate qu'il continue de dévorer les pages avec une grande avidité, et que sa lecture présente une fluidité et une intensité de haut niveau. Ce chapitre s'étend de la page 66 à la page 116, là encore avec son lot de révélations. Puis arrive une nouvelle page d'interlude pour décrocher, en vain, un entretien avec Charles Pasqua.



À partir de la page 122 jusqu'à la page 144, les coscénaristes s'entretiennent avec trois ouvriers à la retraite, ayant été délégués syndicaux, et évoquant la présence des syndicats patronaux dans les usines, et les interventions des membres du SAC pour empêcher de tracter, ou pour coller des affiches. De la page 149 à la page 207, les auteurs relatent les faits dans l'affaire de la mort de Robert Boulin (1920-1979), ministre du travail. Davodeau s'adresse au lecteur en toute transparence, pour indiquer qu'il s'agit pour partie d'un résumé de faits exposé dans Un homme à abattre: Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin (2007) de Benoît Collombat, et pour partie de nouveaux témoignages. Enfin, l'ouvrage se termine avec l'information que Pasqua refuse l'entretien, et un épilogue de huit pages avec quelques dernières informations et dernières suppositions. Le lecteur ne s'est même pas rendu compte de la pagination, de la mise en forme : il a tout dévoré avec cette sensation de naviguer au cœur d'un complot nauséabond. La postface du procureur général de Palerme vient appuyer les dires des auteurs sur le rôle du SAC.


En reconsultant la première page, le lecteur revoit que Davodeau est mentionné comme scénariste. Après sa lecture, il comprend mieux cette qualification : pour que la lecture soit aussi fluide et facile, le bédéaste n'a pas fait que mettre en images un texte préétabli. Il a dû apporter son savoir-faire pour la construction de l'ouvrage. Plus que cela, il a accompagné le journaliste dans chaque entretien, pour s'imprégner de la personnalité de l'interlocuteur, mais aussi pour poser quelques questions. S'il a vécu ces années comme les auteurs (l'un né en 1965, l'autre en 1970), ou s'il découvre ces événements après coup, le lecteur plonge dans des révélations à l'attrait irrésistible : la sensation d'en savoir plus que les autres, d’être du côté des victimes, de s'indigner à juste titre et de dénoncer l'injustice. Par réaction primaire, il prend du recul, et se demande s'il doit gober tout ça, et quels sont les intérêts des auteurs. Il découvre la postface, d'un procureur général, et la citation de Milan Kundera par laquelle il conclut : La lutte contre le pouvoir et sa dégénérescence est aussi la lutte de la mémoire contre l'oubli. Ensuite, lorsqu'ils interviewent James Sarazin, journalise au Monde et à L'express, celui-ci explique que quand on écrit ce genre de bouquin (il parle du sien Dossier M comme milieu, 1978) on ne cite pas les noms complets pour éviter d'être poursuivi en justice. Or, ici, les auteurs prennent bien soin de citer tous les noms, de montrer leurs interlocuteurs, de référencer les archives qu'ils ont consultées, de faire en sorte que tout ce qui est énoncé soit vérifiable. Il ne parle pas d'une organisation mystérieuse et inconnue, mais du SAC, une organisation qui a pignon sur rue, et ils établissent des liens de cause à effet qu'ils annoncent explicitement comme étant des faits ou comme étant des hypothèses. Ils font également œuvre de mémoire car parmi les personnes qu'ils questionnent certains ont 80 ans ou plus, et il y a un nombre anormalement élevé de témoins qui sont déjà morts d'accident. Le lecteur sceptique ou critique voit se dessiner les actions coup de poing d'une milice officieuse bien réelle et répondant à des intérêts moins opaques qu'il n'y paraît, symptomatique du fait que le pouvoir corrompt et que nombreux sont ceux qui souhaitent s'y maintenir, mais aussi y accéder.


Le titre de l'ouvrage promet un dossier brûlot sur les actes criminels commis par le pouvoir pendant la cinquième République. La lecture comble cet horizon d'attente, avec une densité d'information très élevée. Pourtant la lecture s'avère facile, addictive et propice à la prise de recul. Contrairement à ce qu'aurait pu craindre le lecteur, il ne s'agit pas d'un texte tout prêt confié à un dessinateur chargé de l'illustrer tant bien que mal dans l'obligation de caser des pavés de faits, de dates et d'individus. Il s'agit d'une enquête racontée avec verve et tension, avec rigueur et preuves à l'appui. Après avoir terminé, le lecteur se dit qu'il va passer à Le choix du chômage: De Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique (2021) du même journaliste avec Damien Cuvillier.