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mercredi 18 mars 2026

La saga d'Alandor

Il faut sept religieuses vibratiles pour alimenter son énergie.


Ce tome constitue l’intégrale de ladite sage, regroupant le premier tome Le dieu jaloux (1984) et le second L’Ange carnivore (1991), une histoire presque complète. L’édition originale de ce recueil date de 1991. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Silvio Cadelo pour les dessins et les couleurs. Le premier livre comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée, le second également. L’intégrale comporte une carte répertoriant les différents continents et zones de ce monde : zone nord Teut, continent Uron et le palais du roi, continent Aouralis avec le marais sacré, continent Uslman, continent Inghing, la ville sacrée du Sumo X, le refuge secret des chevaliers du Saint-Axe, les ruines du temple des Géants, et quelques peuples et individus comme l’abbesse de Maldiccia, les fanatiques inghins adorateurs de Br-Tse le médiateur suprême, les habitants d’Usliman adorant le prophète Ram’Aldar. Elle se termine avec un cahier graphique reproduisant les demi-pages encrées des prémices du tome trois.


Lorsque Karnar (la planète prodige créée, pour de divines raisons, sous forme d’une pyramide parfaite irradiant des ondes lumineuses qui baignaient les cent cinquante-trois autres planètes du système trisolaire) explosa en quatre misérables fragments, des milliards de millions d’êtres pensants, à travers toute la Galaxie, éclatèrent en sanglots. Cette plainte immense, figea, le temps d’une courte seconde, la rotation des trois soleils sur leur axe. Immobilisation fatale qui devait inaugurer l’Ère Obscure au cours de laquelle les quatre règnes naturels, le minéral, le végétal, l’animal et l’ectoplasmique, devinrent tout à la fois voraces, faibles et infidèles.



La faute en incombait aux Géants : ceux-ci eurent le front de désobéir à Aour, l’Entité Divine qui, dans un cri d’amour infini, façonna la planète-pyramide pour en faire le centre de spiritualité de la Galaxie ! Ils souhaitèrent dominer la Puissance Négative, cette face cachée et ténébreuse de tout Dieu ! Ils éveillèrent l’Andragorus ! Vanité, suffisance, prétentions insensées ! Ils furent réduits en fumée. Leurs cendres volèrent vers le firmament en même temps que ces quatre cailloux que sont aujourd’hui les îles-continents maudites de Karnar : Urok, la Sophistiquée, avec sa zone brumeuse au Septentrion (Teut) et son midi tempéré (Naria)… Aouralis, la Sublime, la plus sainte d’entre toutes, puisque tous les Dieux y naquirent, et dont la terre atteinte de purulence s’était transformée en marais putréfiés… Uslimane, la Profonde, immense étendue de sable hérissée de cactus et brûlée par les vents… Inghing, l’Énigmatique, vaste roc uniquement peuplé de montagnes de glace. Certains racontent qu’Aour, après cette hécatombe, emprisonna l’Andragorus dans un cristal géant, avant de l’immerger sous les eaux des marais d’Aouralis. D’autres encore prétendent qu’il gît au fond d’un puits. Mais tous s’accordent à dire que cette abomination attend qu’à nouveau d’autres fous téméraires – la folie des êtres de raison ne connaissant pas de limite – le retrouvent et le libérant, lui offrant ainsi l’opportunité de pervertir un peu plus la Matière Universelle issue du cri d’amour de Dieu.


Houlà là ! Ça commence fort avec une page de texte, puis des races extraterrestres dans une sorte de ballon dirigeable, puis une autre page de texte, puis retour au ballon dirigeable avec le titre de la première épitre : L’Andragorus. Puis une autre page de bande dessinée, suivie par une page occupée aux trois quarts par la suite du texte, et une bande de cases. Etc. La dernière page de texte se situe en planche huit. Le scénariste développe tout un monde avec des noms aux consonances bizarres et imprononçables, le dessinateur s’en donne à cœur joie avec des apparences grotesques pour ces races exotiques, toutes basées sur une morphologie humanoïde à la base, c’est plus pratique pour la cohabitation. Il est possible que le lecteur souffre un peu avec les couleurs, en particulier les déclinaisons de rose bonbon déjà sucé, jurant sur le jaune vif et le bleu Cœruleum. Ça s’arrange dans la deuxième moitié avec des formes plus abouties, des cases donnant une sensation moins surchargée, et une technologie qui a évolué pour les couleurs, offrant la possibilité de plus nuances à l’artiste, qui se restreint (un peu), tout en n’ayant rien perdu de son inventivité dans les formes extraterrestres et grotesques, avec une imagination intense et perturbante, même si les décors se raréfient un peu.



Il est possible que le lecteur se trouve captivé par la richesse de cet univers imaginé par le scénariste, auquel l’artiste donne une apparence des plus particulières, qu’il soit fasciné par cette guerre entre plusieurs factions à la recherche d’une sorte d’artefact qui assurera un pouvoir absolu à celui qui le maîtrisera. Cela peut également requérir un effort significatif pour tout retenir, pour s’investir assez pour donner de la consistance et ajouter un peu de sens à tout cette situation imaginaire complexe. Cependant, très vite, il se trouve également fasciné par les visuels. Il y a d’abord ces apparences qui semblent relever de difformités tératologiques impossibles : torse beaucoup trop large, crânes trop allongés, couleur de peau impossible (Ce jaune !), appendice nasal trop aplati, trois seins au lieu de deux, deux tibias par jambe en-dessous de la rotule ce qui donne quatre pieds et un seul bras pour cette race-là, sorte d’appendice partant du milieu du front, le catalogue des difformités semble sans fin. La faune présente elle aussi des particularités morphologiques impossibles, entre monstruosité et divagations physiques entre naïveté et poésie. Un festival graphique dans les deux tomes, avec un trait plus élégant et plus léger dans le deuxième ajoutant une touche d’onirisme.


Régulièrement, l’artiste laisse également son imagination prendre les rênes pour les accessoires et les environnements. En vrac : des armures massives, un dieu enchâssé dans un cristal, des sabres d’une longueur trop importante pour être facilement maniables, des tenues d’apparat psychédéliques, des armes pas toujours facilement compréhensibles dans leur destination, des roches cristallines aux formes tordues, etc. Le dessinateur prend bien soin d’établir les caractéristiques de chaque lieu en début de séquence, sans forcément les représenter systématiquement par la suite, jouant sur les couleurs pour des effets spéciaux. Là encore il fait preuve d’une imagination très personnelle, où il est possible de détecter l’influence de certains artistes de science-fiction de l’époque, complétement assimilées et intégrées. Parmi ces lieux hautement exotiques : la porte de la Ghéassa l’Abime de l’Éternel Châtiment et sa chapelle centrale, la chaîne rocheuse permettant d’accéder à Maldiccia la cité-état capitale religieuse du continent d’Urok, la crypte des visions (une salle d’un noir impénétrable), des champs en fleurs dont l’apparence de texture évoque du pollen, le pont-levis du château de pierres lépreuses d’Aria-His ainsi que sa salle de banquet pour les noces d’Alandor et Vanessa, ses souterrains, le ghetto des malades atteints de la main-péché, la salle du conseil du royaume, la forêt pétrifiée, le temple du monastère des navigateurs du Saint-Axe, etc.



Le lecteur peut aussi approcher cette histoire sur un plan plus mythologique ou métaphorique, sans s’agripper aux appellations des différentes factions, comme s’il s’agissait plus d’un récit conceptuel que factuel. S’il est familier de l’œuvre du scénariste, il trouve rapidement ses repères. Un personnage principal destiné à devenir le héros en surmontant des obstacles qui le marquent dans sa chair. Ça ne rate pas : Alandor ne tarde pas à contracter une maladie des plus répugnantes, faisant de lui un réprouvé : ses noces sont annulées sur le champ et il est banni de son propre royaume. Ayant bénéficié d’une aide extérieure pour guérir, il décide de guérir les autres et pour cela il doit développer sa foi en subissant des épreuves. La première est d’être enterré pendant trois jours (terre), la seconde l’oblige à marcher sur le feu (feu), et la troisième à sauter dans le vide (air). Le lecteur identifie tout de suite cette confrontation à trois des quatre éléments (il manque l’eau), concept développé à l’Antiquité. Il ne lui faut pas attendre longtemps pour que quelques pages plus loin Alandor doive sauter dans l’eau, le quatrième élément. Il relève également le titre des dix épitres assurant la fonction de chapitrage : L’Andragorus, Le règne le pouvoir et la gloire, L’hérésie de la main-péché, La voie de la dissolution, L’attentat sacrilège, L’âme et le feu, L’ermite, L’initiation, Temps d’écroulement, le cœur couronné. Le scénariste use d’un vocabulaire religieux, et également mystique, des thèmes qu’il chérit. Les épreuves physiques revêtent alors un sens ésotérique, dans la mythologie très personnelle de l’auteur. Le héros progresse sur le chemin de la spiritualité, alors que les autres factions sont aveuglées par leurs croyances, incapables d’évoluer, de s’adapter à la réalité. Son cheminement spirituel fait de lui le sauveur.


Plonger dans la première partie de la carrière de bédéaste d’Alejandro Jodorowsky peut s’avérer intimidant : des récits baroques dont l’intelligibilité a pu s’émousser avec les décennies passées. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut appréhender ce qu’il va trouver dans cette série interrompue après le deuxième tome. En effet l’expérience est au rendez-vous, tout d’abord visuelle du fait de la forte personnalité graphique de Silvio Cadelo, peut-être encore un peu brut pour le premier tome, proprement enchanteresse pour le second. L’intrigue peut sembler très linéaire et relever d’une formule souvent utilisée par le scénariste. Toutefois, s’il se laisse porter par le charme brut et poétique de la narration, le lecteur se laisse gagner par la séduction très particulière de cette quête spirituelle haute en couleurs. Particulier.



mercredi 4 mars 2026

Juan Solo T04 Saint-Salaud

Quand je commence quelque chose, je le termine…


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 3 : La Chair et la Gale (1998) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1999. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. C’est le dernier tome de la série.


Dans un désert pierreux, un vautour plane haut dans le ciel. Sur la route en terre, un moteur rugit, Juan Solo chevauche une puissante moto et progresse sous un soleil écrasant. D’autres vautours rejoignent le premier haut dans le ciel. Le motard passe un petit col et parvient dans une gorge tout aussi désertique, avec quelques cactus saguaro. Le moteur émet quelques halètements, et la moto s’arrête. Juan Solo comprend immédiatement : Panne sèche ! Il se demande comment il va se sortir de cette situation. Il récupère les souliers de Laura et son flingue. Puis il pousse sa moto jusqu’au bord d’un précipice et la pousse dans le vide : Bon débarras ! Il se dit qu’il a tiré le gros lot : seul, à pied, sous un soleil de plomb, sans rien à boire et à manger. Au beau milieu de nulle part… Il ne pouvait pas rêver mieux. Solo avance péniblement, un pas après l’autre suant de tout son corps, chaque heure semble une éternité, c’es pire qu’un four. Il repère un lièvre devant lui : du sang frais ! Il dégaine son pistolet et il tire dessus à sept reprises, jusqu’à le chargeur soit vide. Le lièvre détale, indemne.



Chevauchant une mule, un Indien arrive à proximité, avec son épouse assise derrière lui, et deux autres mules en remorque, attachées par une longe à la première. Il demande à Juan Solo pourquoi il est à pied sur ces terres du diable. L’autre répond : inutile qu’il lui raconte des sornettes, des ennemis le pourchassent pour l’abattre, il essaye de gagner la frontière. L’Indien a peine à y croire : sans vivre et sans eau, impossible ! Solo le menace avec son pistolet en exigeant qu’il lui donne une de ses mules et tout le reste avec. L’Indien rit franchement : il sait que son feu est vide, il l’a vu courir après le lièvre, d’ailleurs Solo n’aurait même pas la force d’appuyer sur la détente. Ce dernier s’assoit à même le sol, dépité et accablé. La femme susurre à l’oreille de son époux, qui décide alors de se rapprocher de l’homme au sol. Il lui propose un kilo de viande séchée et une gourde pleine contre les souliers rouges, car ils plaisent à Maria. L’ancien homme de main accepte, donne les souliers, s’empare de la gourde et boit goulument. Puis il se souvient que les souliers abritent son trésor. Il les récupère, les vide des diamants, et les rend. L’Indien est intrigué : il prend ce qu’il appelle un bout de verre, le place dans la bande de cuir de son lance-pierre, et parvient à tuer un rongeur à quelques pas de là. Il propose à Solo d’échanger ses bouts de verre contre une bouteille d’aguardiente, pour le protéger du froid la nuit. Solo accepte, et propose son pistolet contre une des mules. L’Indien accepte incontinent, et il dit qu’il a eu de la chance de rencontrer l’homme de main aujourd’hui : ils ont fait de bonnes affaires. Et il s’en va.


En entamant ce dernier tome, le lecteur sait où le récit va le conduire : jusqu’à la première scène du premier tome, celle de la crucifixion du personnage principal. Toutefois il reste encore du chemin à parcourir. L’évolution spirituelle du personnage principal nécessite de passer encore par quelques étapes, d’affronter des épreuves supplémentaires, de franchir de nouveaux obstacles… Et bien sûr de souffrir… Et puis qu’en est-il des personnes à sa poursuite ? En particulier de Lucho, le jeune adolescent qu’il a pris en charge comme un grand frère, et qui s’est révélé être bien plus cela. Le spectre de Laura reviendra-t-il le hanter ? Ou celui de Clara ? Ou ceux des nombreux êtres humains qu’il a assassinés au long de sa vie ? Après avoir été un ami qui a trahi ses compagnons, un homme de main qui a tué la fille de son employeur, un garde du corps qui a couché avec la femme de son patron, et bien pire encore, le voilà pris pour le saint patron d’une église dont la communauté de paysans brille par sa pauvreté, dans une région aride où faire pousser quoi que ce soit demande une énergie de tous les jours, un vrai sacerdoce, où les conditions météorologiques sont défavorables au possible, etc. Où les êtes humains semblent abandonnés de Dieu.



La narration visuelle semble avoir franchi un nouveau stade, mariant des images de nature mythologique avec des éléments concrets et pragmatiques, spécifiques à cette région du monde et à cette communauté. Dans ce registre, la page d’ouverture est magnifique avec ces tons bruns mêlés d’une discrète nuance d’orange ou de rose, ainsi que les deux pages suivantes : la nature sauvage et aride, inhospitalière, la moto de grosse cylindrée, le motard aux cheveux longs, en bottes, jean et maillot de corps. Une vision mythologique de la chevauchée dans la nature sur un destrier mécanique. Le contraste visuel saute aux yeux avec l’Indien et ses mules, opposant une forme de liberté conquérante grâce à la technologie, à un paysan pauvre en harmonie avec ce même environnement, mettant en lumière le contraste entre un voyageur et un habitant. L’artiste met en valeur les formations rocheuses, les étendues stériles à perte de vue, gorgées de lumière orangée, attestant de la chaleur omniprésente. L’intrigue est indissociable de ces caractéristiques géologiques et climatiques. Le lecteur devient sensible à l’utilisation des couleurs soulignant une perception différente entre un ressenti global de cette région, ou un état d’esprit distinguant un premier plan rouge avec un personnage se dirigeant vers le bleu soutenu du ciel (planche trente-sept), ou encore une terre délavée par une pluie torrentielle jusqu’à en devenir blanche en planche cinquante. Ce paysage apparaît d’autant plus changeant et vivant par la présence de la faune : les vautours, le lièvre, la gerbille.


Dans l’immensité de cette zone naturelle, les constructions et les activités humaines ressortent également avec plus de vivacité. Sans être tout à fait incongrue, l’apparition providentielle de l’Indien, de son épouse et des mules revêt un caractère providentiel et symbolique. Juan Solo, être humain né dans un état de pauvreté total, ayant grandi en milieu urbain, poursuivant l’unique objectif de s’élever socialement et considérant tous les autres êtres humains comme des moyens, se retrouve à discuter, voir à marchander, avec un individu se contentant de ce qu’il a, de la frugalité parfois insuffisante de ce que la nature lui donne. D’une certaine manière, Juan Solo se retrouve parmi les vrais gens, le peuple défavorisé, avec ses croyances, sa foi de charbonnier, et ses rituels sociaux. Le dessinateur sait les représenter avec des tenues vestimentaires plausibles et naturelles, des coutumes ancestrales se voyant dans les éléments de décoration divers, des traits burinés par la dureté de leurs conditions de vies. Le lecteur se rend compte qu’il les considère comme formant un groupe culturel, qu’il leur jette un coup d’œil rapide comme membres d’une communauté, et qu’il peut également prendre le temps de les considérer un par un découvrant ainsi le soin que l’artiste a apporté pour leur donner une identité propre.



Les moments de violence et les scènes d’épreuve sont tout aussi impressionnants, et mémorables par leur aspect spectaculaire : les gestes rageurs de Solo tirant sur le lièvre, Juan buvant le sang de la mule à même son cou, donnant des coups avec sa queue préhensile, le souvenir de lui tétant le canon d’un pistolet, l’horrible procession jusqu’à la croix de métal… Le scénariste montre clairement son personnage en train de rejouer le sacrifice pour le bien de la communauté, la passion du Christ… Enfin, uniquement les éléments qui l’intéressent. Juan Solo est qualifié de Saint Patron par les paysans, il accomplit des miracles, ou plutôt il utilise sa malice au service de ceux qui viennent le trouver pour statuer sur la moralité d’un ménage à trois, pour faire accoucher une femme enceinte trop faible pour pousser, pour soigner un individu possédé. Le lecteur peut voir un individu débarrassé de croyances et de foi, utiliser son bon sens et sa capacité au spectacle pour apporter une solution apaisante à chacun de ces problèmes. Le scénariste reprend le thème du dénuement, en particulier au travers de la valeur toute relative des diamants qui, ici, font d’excellents projectiles pour un lance-pierre. Une fois reconnu par la communauté comme un homme saint (grâce à sa queue préhensile, une forme de difformité), tous ses besoins sont satisfaits par les autres : en se consacrant aux autres, il bénéficie d’une forme de Providence divine, ou tout du moins suscitée par la foi des paysans. Mais voilà, les bonnes actions et le temps consacré aux autres sont insuffisants : il faut un vrai miracle ! Une preuve tangible. Jodorowsky met en scène la spiritualité comme une énergie véritable, capable de transformer le monde. Et cette énergie est générée par la transformation de l’individu, par le fait d’avoir affronté des épreuves, s’y être soumis, en avoir payer le prix aussi bien sur le plan psychique que physique, en porter des traces, des séquelles, même si pour Juan Solo le stigmate (la queue préhensile) était présent dès la naissance. Et finalement il y a encore un prix à payer, pour une fin très morale, étonnamment morale même.


L’artiste entraîne le lecteur dans ce recoin isolé du monde en Amérique centrale ou du Sud, dans un désert montagneux inhospitaliers, dans une communauté hospitalière, comme pour compenser la rudesse de cet environnement. Le personnage principal se soumet aux dernières épreuves payant le prix pour accéder à son éveil final. Dans une démarche très christique, le récit connaît une fin morale, totalement cohérente avec le récit, pleine de sens étonnamment chrétienne, totalement rédemptrice.



mercredi 18 février 2026

Juan Solo T03 La chair et la gale

Laisse donc le passé derrière toi.


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 2 : Les Chiens du Pouvoir (1996) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Juan Solo a emmené le jeune Lucho, le fils du premier ministre, dans une boîte Los 7 en soirée, tous les deux habillés de manière assortie avec un pantalon noir, une chemise noire également, une fine cravate rose assortie à leur veste. Solo ordonne une tournée générale, c’est-à-dire mettre une bouteille de rhum sur chaque table. La fête bat son plein, de nombreuses personnes dansant au son de l’orchestre. Assis à une table, un verre d’alcool à la main, le tout jeune adolescent demande à son gardien comment on fait pour devenir un garde du corps comme lui. L’adulte répond qu’il y a certains choses qu’il faut que Lucho apprenne, ce à quoi le garçon répond qu’il ne demande que ça. Solo lui demande alors de regarder la porte d’entrée derrière. L’adolescent obtempère, et dès qu’il a tourné la tête, il reçoit une grosse mandale. Leçon numéro un : ne jamais se laisser distraire une seule seconde. Solo passe à la leçon numéro deux. Il demande à son jeune protégé de lui faire confiance et de lui présenter sa paume de la main ouverte. Devant son hésitation, Juan insiste en lui répétant de lui faire confiance. D’un geste vif de la main, il saisit alors le poignet de Lucho pour l’immobiliser, et il écrase son cigare dans la paume offerte. Alors que la douleur se fait sentir, il lui demande s’il a compris : ne pas se fier même à son meilleur ami. Il lui resserre un verre : ça lui fera passer la douleur. Lucho réagit en disant qu’il veut être comme Solo quand il sera grand, c’est bien plus rigolo de tuer les gens que de devenir un ministre comme son père et de passer sa vie à parler au téléphone. Puis Solo se lève pour lui apprendre à danser le mambo.



Tard dans la nuit, ils sont de retour dans le domaine du premier ministre. Solo demande à Eduardo de coucher Lucas qui s’est écroulé car il a trop bu. Lui-même va s’écrouler dans son lit après avoir pris une douche. Il s’en roule un petit qu’il fume pour se détendre. La porte de sa chambre s’ouvre : Laura, la femme du premier ministre, entre, et elle enlève sa robe de chambre, se dénudant totalement. Elle s’installe sur Juan qui plaide la fatigue. Elle lui retourne une claque bien sentie, et lui annonce qu’il fera ce qu’elle désire, quand et où elle le veut. Elle le chevauche fougueusement. Le lendemain, elle s’introduit dans la salle de sport alors qu’il est en train de soulever des haltères. Elle ordonne à ses deux lévriers de rester dehors, elle ferme la porte qu’elle verrouille et elle commence à le caresser. Il s’insurge et s’adresse sèchement à elle : au début c’était seulement la nuit, le lundi et le jeudi, après ça a été toutes les nuits… Puis n’importe quand, n’importe où : salons, cuisines, penderies, caves. Dans les massifs du jardin, sous la douche, derrière les portes. Il n’y a que dans la niche des chiens qu’il n’y a pas eu le droit ! Elle est insatiable, un vrai puits sans fond, une chatte à l’agonie !


Le lecteur sait pertinemment que le personnage principal va au-devant de nouvelles épreuves, de nouvelles humiliations sordides, s’élevant socialement, tout en s’enfonçant dans des actes de plus en plus abjects. Il sait également, ou plutôt il redoute l’inventivité implacable du scénariste, son sadisme envers ses personnages, chaque récit constituant un rite initiatique révélateur laissant des séquelles accablantes, un processus se faisant dans la douleur physique pour transformer le psychisme de l’individu, éveiller sa spiritualité et la faire progresser. Un lecteur averti en vaut deux, et pourtant il ne peut pas être préparé à l’ampleur des révélations monstrueuses jusqu’à l’absurde, à la brutalité de la tragédie, jusqu’à annihiler l’envie de vivre du personnage principal, et d’un autre. Si la localisation du récit peut faire penser aux télénovelas comme source d’inspiration pour le scénariste, la nature jusqu’au-boutiste des transgressions morales fait plutôt penser aux tragédies grecques, en particulier Œdipe roi (-425) de Sophocle (-496 à -406). C’est du lourd, du grotesque jusqu’à l’absurde. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir un usage assumé des conventions des tragédies dans ce qu’elles peuvent avoir de plus artificielles, ou une facilité scénaristique à laquelle il a régulièrement recours.



Pour le personnage principal, rien ne s’arrange, même mal. Pourtant, il semblait avoir pris la place du premier ministre au sein de sa famille, devenant l’amant de son épouse Laura, et une sorte de père de substitution, ou de grand frère pour leur fils Lucho. Celui-ci admire la virilité et le comportement dominateur de l’adulte, sans percevoir le prix à payer. La narration visuelle de l’artiste semble s’apparenter à un naturalisme, proche parfois du reportage embarqué, montrant aussi bien les lieux, les personnes et leurs actions, que les états d’esprit et les émotions. La première case montre Juan Solo commandant la tournée générale avec un entrain de circonstance, et un air mutin sur le visage du jeune adolescent, anticipant avec curiosité les plaisirs à venir. Le lecteur peut voir les habitués du lieu, les tentures, la fumée des cigarettes, la foule dans la rue lui donnant une bonne idée des activités nocturnes, les gens en train de danser. Il peut regarder chaque visage, et lire aussi bien un plaisir de participer à la fête qu’un masque de circonstance pour donner le change. Vient le retour à la luxueuse résidence de province du premier ministre : le magnifique bâtiment, la somptueuse cour intérieure et ses jardinières aux végétaux luxuriants, la froideur des appareils de musculation, la grande piscine profonde, etc. La direction d’acteur pour Laura permet d’exprimer tout l’appétit sexuel de ce personnage, son côté charnel, avec conviction et plausibilité.


Quelles que soient les outrances ou les subtilités requises par le scénario, l’artiste sait les donner à voir, de manière claire, et réaliste. Il faut parfois quelques instants au lecteur pour prendre la mesure de ce qu’il vient de lire, revenir en arrière d’une page ou deux pour se rendre compte de ce qu’il a accepté comme allant de soi ou comme relevant de la normalité et de la logique. Juan Solo qui brûle la paume de la main de Lucho avec son cigare d’un geste vif et précis, sans sourciller ; oui, cet individu se comporte effectivement ainsi de manière naturelle, c’est dans sa nature. Oui, il est tout à fait évident que Laura prenne un vrai plaisir sensuel à sucer l’appendice caudal de Juan, autant par volonté de pouvoir tout savourer de son corps, que par jeu de soumission. Cela fait également sens que Laura aille chercher le spectre de sa fille défunte Clara pour l’emmener avec elle, et qu’il soit visible de Solo. L’artiste se montre tout aussi formidable dans les séquences d’action, que ce soit le massacre autour de la piscine, ou la course-poursuite à travers le désert. Les paysages désertiques sont magnifiques, à la fois pour les formations montagneuses, le sol poussiéreux, les cactus, etc. Le dessinateur maîtrise les codes du Western et sait les mettre à profit pour servir son propre récit : Solo menant la vie dure à sa monture à travers le désert rocheux pour rattraper l’homme de main à moto qui emprunte la piste, sec, net, sauvage et brutal. Dans la dernière planche, c’est Juan Solo lui-même qui taille la route à moto sur une piste s’enfonçant dans le désert : tout aussi sauvage et indompté.



Bon, l’histoire, plutôt linéaire et basique : un homme de main profite de la femme et du fils de son employeur politicien, et il se fait prendre la main dans le sac, des confrontations sanglantes s’en suivent. Le degré de sadisme : plutôt élevé. Les situations : chargées en images, en métaphores, en commentaires sous-jacents. Le conflit œdipien prend une forme paroxystique dans la violence de son expression et de sa forme de résolution. Pas de chance : le jeune adolescent Lucho y assiste aux premières loges, et comme tout jeune humain qui se respecte, il se comporte en éponge, assimilant cette dynamique, et prêt à la reproduire avant même la fin du tome. Le cycle infernal de la vengeance est enclenché. Laura s’avère être une femme avec de gros besoins charnels, elle se sert de sa nudité et de son corps avec art, et même professionnalisme, se retrouvant nue pendant de nombreuses pages. De son côté, Juan Solo se retrouve également nu, réagissant par automatisme aux situations de péril, laissant sa part animale prendre le dessus. Dans ces comportements, il semble y avoir une convergence entre sexualité et animalité. Le lecteur peut être pris au dépourvu par la mise en scène du spectre de la défunte Clara : il y voit une métaphore de la culpabilité des vivants, incapables de mener à bien leur processus de deuil. Au fil des épreuves, les individus les plus en souffrance ont recours de manière libérale à l’alcool pour s’anesthésier, une façon de supprimer les sensations, faute d’un mécanisme de refoulement assez puissant, à défaut de mécanisme de deuil. Au milieu de toutes ces souffrances, le lecteur sourit en voyant Solo et Laura faire l’expérience de la valeur toute relative des diamants… qui se voient refusés comme moyen de paiement par un paysan inconscient de ce que représente cette pierre précieuse, attendant du bon argent sonnant et trébuchant, un grand moment d’ironie.


Pour les auteurs, vivre c’est souffrir, et leurs personnages vivent à fond. Ils connaissent la déchéance la plus abjecte et l’humiliation la plus intime, mettant à mal leur pulsion de vivre, l’étincelle de vie, l’envie d’avoir envie. La narration visuelle est épatante de bout en bout par la consistance des paysages et des décors, les nuances des personnages, la mise en scène fluide rendant tout évident et naturel, la direction des acteurs. L’intrigue simple et linaire charrie de nombreux thèmes adultes et complexes, sous des atours de fuite en avant nihiliste. Chef d’œuvre.



lundi 27 octobre 2025

L'Amourante

La beauté ?! C’est la plus grande arnaque de la création !


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Pierre Alexandrine pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux-cent-vingt-huit pages de bande dessinée.


Au temps présent, un soir à Paris, dans le vingtième arrondissement, non loin du parc des Buttes-Chaumont, Zayn, un jeune homme, se rend dans un bel appartement spacieux et haut de plafond, habité par Louise. Elle accepte qu’il monte chez elle. Elle l’accueille poliment en lui disant qu’elle était en train de s’endormir devant une série. Il est très impressionné par l’appartement. Il finit par indiquer qu’il est venu parce qu’il n’arrête pas de penser à elle depuis la dernière fois, et il voulait savoir s’il y avait la moindre chance que… Elle répond immédiatement : Non. Elle pensait avoir été claire : c’était bien, tous les deux, mais elle préfère qu’ils en restent là. Il lui dit qu’il ne comprend pas : c’est elle qui l’a abordé dans ce bar, qui l’a séduit, qui l’a embrassé, et cette nuit chez lui, il avait cru… Et ses textos à elle, ses déclarations enflammées. Elle ne s’en souvient pas. Il a juste besoin de comprendre pourquoi. Il la supplie. Elle finit par accepter, tout en le prévenant qu’il risque d’avoir du mal à la croire. Elle lâche le morceau : elle a fait en sorte qu’il tombe amoureux d’elle parce que, faute d’amour, elle se met à vieillir. Mais quand on l’aime elle devient éternelle. C’est la stricte vérité : tant que quelqu’un a des sentiments pour elle, elle ne peut pas vieillir. Elle lui montre un tableau dont elle a été le modèle, datant de 1527.



Zayn acceptant de l’écouter, Louise continue. Elle a dans les six ans, elle est née au quinzième siècle. Au risque de le décevoir, elle raconte qu’elle n’a pas rencontré beaucoup de gens célèbres. Jean-Sébastien Bach lui a parlé une fois. Elle a dû croiser Oscar Wilde à deux trois soirées. Elle a bu du porto avec Marlene Dietrich en 1934… C’est tout. Ah, et elle a couché avec Spinoza, excellent amant d’ailleurs. Répondant à une question du jeune homme, elle indique qu’il lui est arrivé quelques bricoles, mais la plupart des trucs qui font mourir les humains sont inefficaces sur elle. Son corps se régénère de façon quasi instantanée. Il n’y a guère que le feu qui puisse la détruire. Elle est née avec ce pouvoir miraculeux, et elle ignore d’où il lui vient. Devant ses yeux, elle se tire une belle dans la poitrine et en ressort indemne. Il comprend qu’elle est une sorte de vampire de l’amour et que la vie a dû être facile pour elle. Cette remarque la fait sortir de ses gonds. IL n’a aucune idée de ce à quoi ressemblait le monde avant son petit vingt-et-unième siècle. A-t-il déjà connu le vrai froid ? Et la faim ? La guerre ? La misère ? La peur ? A-t-il déjà été traqué par un village entier juste parce qu’on le trouvait bizarre ? Est-ce qu’on l’a déjà pendu parce qu’il avait flirté avec la mauvaise personne ? Combien de fois dans sa vie s’est-il fait traiter de succube ? De renarde, de stryge ? De chienne impudique ? De puterelle malfaisante et vérolée ?


Un point de départ fantastique très simple : tant que quelqu’un aime Louise, elle ne peut pas vieillir, et elle a maintenant six cents ans. Un jeune homme épris d’elle vient pour obtenir une réponse claire sur les raisons qui ont poussé Louise à le laisser tomber du jour au lendemain : parce qu’il est sympathique elle accepte de lui raconter son histoire. Le lecteur trouve ce qu’il est en droit d’attendre : des moments historiques, ou plutôt des époques identifiées avec parfois une référence historique, des leçons d’amour, ou plutôt de séduction, ou plutôt comment rendre un homme fou de désir, des périodes sans rien de particulier, le temps qui passe, le questionnement sur le pourquoi de cette immortalité, la solitude, la tentation de succomber à l’amour, etc. Il s’agit d’une histoire avec une forte pagination qui se lit très facilement. L’artiste se place dans un registre proche de la Ligne Claire : des traits de contours nets et une légère simplification dans les visages et dans la représentation des objets et des décors, par comparaison avec une approche qui aurait été plus photoréaliste. La mise en couleurs déroge quelque peu aux dogmes de la Ligne Claire : elle intègre des variations de nuances pour une même couleur, de discrets ombrages en fonction des sources de lumière, quelques rares effets discrètement expressionnistes. Le lecteur remarque également quelques personnages en ombre chinoise, se faisant écho entre ces séquences, une demi-douzaine de dessins en pleine page.



Le lecteur ressent immédiatement qu’il s’agit de l’œuvre d’un artiste complet : à la fois pour la complémentarité entre les textes et les dessins sans redondances, à la fois pour la personnalité de la narration. En effet l’appartenance à la famille de la Ligne Claire donne une apparence assez jeune aux personnages, de jeunes adultes en tout cas, à l’exception de Martin de la Fôle étant devenu un vieil homme, ou encore d’Eleanore, elle aussi atteinte par l’âge. Dans le même temps, le soin apporté aux tenues vestimentaires et aux décors place la narration visuelle dans un registre adulte, plutôt que tout public, sans voyeurisme graphique pour autant. Au fil des années qui passent, des décennies qui défilent, des siècles qui siècles qui s’accumulent, le personnage principal voit du paysage, à la fois par ses voyages, à la fois par l’évolution de la société aussi bien technologique que sociétale. Une fois bien calé dans son fauteuil dans ce bel appartement parisien aux côtés de Zayn pour écouter Louise, le lecteur voyage lui aussi : au galop dans un champ, dans une maison close parisienne au quinzième siècle y compris lors d’une réception aussi somptueuse que décadente ou dans la plus belle chambre, en Hollande au pied des moulins, dans une cathédrale, dans un grand bal à Venise, sur une scène de théâtre, aux portes de l’université de Samarcande, à la cour de Catherine II. Puis le temps d’une case : à Lhassa, à bord d’un grand voilier militaire, dans la jungle des Indes, au Japon devant le mont Fuji. Etc. L’artiste sait faire voyager le lecteur, sans ostentation, de manière organique et intégrée au récit, servant le déroulement de la vie de l’amourante.


Tout au long du récit, le lecteur relève également un usage à bon escient d’éléments visuels variés. Quelques exemples : trente pages muettes dépourvues de tout texte où les dessins portent toute la narration, cinq dessins en pleine page, un dessin en double page, quelques visuels se répondant (par exemple le passage au pied des moulins qui revient plus tard avec le même cadrage, mais à une autre saison, page cinquante rappelé en page cent-trente-trois), des silhouettes en ombre chinoise, le jeu des couleurs, etc. Il remarque que l’artiste utilise des découpages de page à base de cases rectangulaires bien alignées en bande, avec un nombre variable en fonction de la nature de la scène. Il met en œuvre une direction d’acteurs de type naturaliste, sans exagérer les émotions ou les gestes, sauf lorsqu’ils sont en représentation, littéralement sur une scène de théâtre, ou en phase de séduction en appliquant des techniques. Le lecteur se trouve vite séduit par cette narration visuelle facile à lire, agréable à l’œil, riche en informations sans être indigeste. Une narration douce et substantielle donnant à voir cette vie longue de plusieurs siècles, riche de voyages et de découvertes, avec quelques péripéties, sans se transformer en une suite d’aventures échevelées. Louise elle-même dit qu’elle n’a pas rencontré beaucoup de personnes célèbres.



L’histoire raconte donc la vie de cette femme qui se découvre un pouvoir extraordinaire : vivre éternellement jeune, sous réserve que quelqu’un soit amoureux d’elle. Elle rencontre Eleanor qui lui explique comment faire pour séduire et éveiller la passion, et les décennies se succèdent les unes aux autres. Le lecteur voit apparaître un thème : l’évolution de la vie amoureuse de Louise. Cela commence par un bon mariage de raison avec un paysan, puis par un veuvage soudain. Dans ce quinzième siècle, elle se retrouve jeune veuve sans le sou et décide de monter à Paris. Dépourvue de ressources, elle se retrouve contrainte à la prostitution dans une maison close, où ses qualités (la maladie n’a pas de prise sur elle, elle ne risque pas de tomber enceinte) en font une professionnelle inégalable. Puis le schéma s’inverse : ayant bénéficié de la tutelle d’une autre amourante, c’est elle qui suscite l’amour chez les hommes, selon sa volonté. Le lecteur assiste alors à une leçon, une technique en cinq étapes : le désir, le mystère, l’obstacle, une pincée d’espoir, la souffrance. L’amour devient ainsi un simple moyen pour parvenir à ses fins. Eleanor le décrit ainsi : Le véritable amour, celui qui fait brûler de désir et mourir de jalousie… L’amour qui brise les amitiés et provoque des guerres, le grand et terrible amour qui se presse dans les cœurs depuis que le monde est monde, ce n’est pas un noble sentiment. Il est chaotique, violent, incontrôlable. C’est une maladie…


L’histoire raconte également une forme d’émancipation : cette femme qui maîtrise son corps, qui séduit les hommes pour les utiliser, qui maîtrise parfaitement la psychologie de la séduction. Une chose importante à retenir, c’est qu’à chaque variété d’homme correspond une approche bien précise. Avec les jeunes, il suffit d’être entreprenante. Les types mûrs, il faut les flatter. Les riches, ne pas avoir l’air impressionné par leur argent. Avec les débauchés, il faut surjouer l’innocence. Avec les chastes, la dépravation. Être directe avec les timides et évasive avec les téméraires. Face à un orgueilleux, le coup de froideur indifférente est la meilleure option. Sauf si on a affaire à un demeuré. Auquel cas mieux vaut passer tout de suite à la technique de la demoiselle en détresse. […] Un être humain également détaché des contingences matérielles pouvant satisfaire sa soif de découvertes, de voyages, de savoir grâce à un temps sans limite. Une personne dans un corps jeune, avec une expérience de plusieurs siècles, en pleine possession de ses moyens physiques et intellectuels. Comme tout être humain, Louise est la recherche du sens à donner à sa vie, à cette existence éternelle, cette vie dont elle a la totale jouissance et la totale responsabilité, dont la seule limite est de devoir s’accommoder des évolutions de la société.


Une simple histoire d’amour, ou d’amoureuse, avec une touche de fantastique ? Tellement plus que ça : une narration visuelle accessible et impeccable, riche et agréable, sympathique et solide. Un récit s’étalant sur plusieurs siècles, mêlant amour, séduction, quelques aventures, et une touche de perversité dans la manière d’instrumentaliser le désir des hommes. Un exercice de pensée sur ce que l’on peut attendre de l’existence, ou ce que l’on peut rechercher dans la vie de telles conditions de vie. Formidable.



mardi 22 avril 2025

Rendez-vous fatal

Il est juste que les meilleurs commandent les masses, voilà le vrai darwinisme.


Ce tome contient une histoire complète. Son édition originale date de 1996. Il a été regroupé avec le récit Trois filles sur le net (1998, Le piège) dans le recueil Noirs desseins (2011 qui comprend également une introduction d’une page de l’auteur). Il a été réalisé par Milo Manara pour le scénario et les dessins. Il s’agit d’une histoire en noir & blanc. Elle compte quarante-quatre pages de bande dessinée. Dans l’introduction de Noirs desseins, l’auteur explique qu’il s’est inspiré de faits réels pour la première partie de son récit, et pour le personnage de Si Bémol qui est évoqué dans la dernière partie.


À Rome, en fin de soirée, marchant dans la rue, un député déclare à Silvio et son épouse Valeria, que ce fut une belle soirée, et que pourtant il est temps de rentrer dormir, car ils prennent l’avion tôt le lendemain matin très tôt. Ils leur rappellent qu’ils les attendent chez eux à la Barbade, sans faute. Le sénateur suggère à Silvio de ne pas le prendre mal, car il est impatient de la voir elle, Valeria, pas lui. Tout le monde rit de bon cœur au bon mot. Il ajoute que Silvio fait du bon boulot, qu’il a parlé de lui au président et de la façon dont vont les choses. Ils prennent congés, et ils s’en vont de leur côté. Silvio et Valeria rejoignent leur propre berline et y prennent place. Elle est ravie à l’idée de se rendre à la Barbade. Son époux se montre moins enthousiaste : ils ne sont pas riches comme le député et son épouse, ils ont des soucis. Elle rétorque qu’elle pas envie de l’écouter. Il lui demande d’être raisonnable : tout n’est pas rose en ce moment, il a quelques problèmes. Elle lui rappelle qu’il avait promis à son père qu’en l’épousant il veillerait sur elle. Ils avaient un accord. Il explique que ce sont des difficultés passagères, il va se refaire, elle a bien entendu ce qu’a dit le député. Elle lui fait observer que le député pourvoie aux besoins de son épouse, lui.



Silvio parvient à amadouer son épouse, et elle accepte de l’embrasser. Il s’enhardit et lui demande de baisser sa culotte. Elle lui fait observer qu’il ne pense qu’à ça, et qu’il ne le mérite pas car il l’a fâchée. Il promet de l’emmener à la Barbade et il finit par la convaincre. Elle baisse sa culotte, soulève sa jupe et ouvre les jambes. Il continue de l’embrasser et il la caresse intimement. Elle apprécie le plaisir que ça lui procure, et elle finit par lui demander de rentrer à la maison : certaines choses ne se font que là-bas. Il obtempère de bonne grâce. Le lendemain il se rend chez son usurier. Celui-ci lui refuse un prêt supplémentaire : il lui rappelle que Silvio savait pertinemment quels étaient les intérêts à rembourser pour son prêt. Si Silvio les avait payés plus vite, il ne serait pas dans la panade. L’usurier enfonce le clou : parce que là, oui, Silvio y est jusqu’au cou. Ce dernier lui rétorque qu’il pourrait aller trouver la police. L’usurier répond calmement que Silvio vient de faire une erreur, il n’aurait pas dû dire ça, cela va lui coûter très cher. Silvio argue du fait qu’il sera candidat aux prochaines élections et qu’il ne peut se permettre un scandale. L’usurier lui suggère de lui fournir une preuve. Silvio appelle son épouse pour qu’elle lui amène la lettre du député S.G.


Milo Manara est l’un des auteurs de bande dessinée italien les plus célèbres, en particulier dans le registre érotique, avec la série Le Déclic (4 tomes, 1984, 1991, 1994, 2001) et des collaborations avec Federico Fellini (1920-1993), Hugo Pratt (1927-1995), Neil Gaiman, Chris Claremont. En particulier, il a séduit des générations de lecteurs avec ses jeunes femmes graciles, souples, élégantes, sensuelles. Le lecteur entame donc cette histoire avec cet a priori en tête. Dès la quatrième page, la belle épouse enlève sa culotte et le lecteur peut voir sa délicate toison, ainsi que la passion qui anime son époux. Par la suite, il peut admirer son corps : son élégance dans un tailleur tout simple d’apparence, certainement d’un coût très élevé. Elle marche avec des talons hauts qui mettent en valeur sa silhouette. Elle porte le pantalon avec la même prestance, une liane élancée. Elle porte les cheveux mi-longs, et ne change pas de coiffure malgré un passage chez le coiffeur. En fonction de sa tenue, elle porte un beau collier de perles, deux bracelets fins au poignet droit, ou bien pas de bijoux, une liquette en guise de chemise nuit, de grosses lunettes noires pour cacher sa détresse. Elle ne semble pas maquillée : sa beauté naturelle rayonne et se suffit à elle-même. Le lecteur se retrouve sous le charme physique de cette jeune femme. Il comprend bien qu’elle soit entretenue par son époux, et qu’elle vient d’une famille aisée : elle a conscience de son rôle d’épouse d’apparat, ce qui atteste d’une certaine force de caractère.



Quand bien même la vie de Valeria et ses aspirations sont très éloignées des siennes, le lecteur éprouve une forme de respect pour elle. Lorsqu’elle subit son premier viol, il éprouve de l’empathie devant la violence atroce qui lui est faite, sa souffrance physique et psychique, et la torture mentale de savoir qu’il en ira de même le lendemain à la même heure jusqu’à ce que son époux ait remboursé ses dettes. Le lecteur ne s’attendait pas à un récit aussi atroce, peut-être uniquement parti pour un récit érotico-chic, une fantaisie avec une fibre cruelle pour les besoins du divertissement. Il assite aux tourments de Valeria, éprouvant une forme de honte à se trouver cantonné au rôle de voyeur impuissant comme l’époux. L’artiste ne se montre pas complaisant vis-à-vis de ce qu’il montre : il ne joue pas hypocritement sur les deux tableaux, de condamner tout en montrant. Le premier viol est raconté sur quatre pages : il montre la lâcheté des participants qui agissent en groupe contre une femme seule, une demi-douzaine de personnes, hommes et femmes, qui l’immobilisent sur une table, le commanditaire assis dans son fauteuil, le mari résigné à l’écart, le violeur impassible accomplissant une mission sans état d’âme. Rien n’est épargné au lecteur des viols quotidiens qui suivent pendant de nombreuses semaines, trois pages pour le second, cinq pour le troisième, trois pour celui d’après, jusqu’à passer à une bande de cases, ou même une simple case. L’érotisme potentiel est annihilé par l’usage d’une contrainte abjecte, par l’absence de plaisir du violeur, un acte mécanique indépendant de la personnalité de la victime, de ses émotions, de ses sentiments, le violeur semblant lui aussi totalement dépourvu d’émotions.


Le lecteur découvre des dessins dans un registre descriptif et réaliste. L’artiste utilise des traits de contour très fins et secs, une attention délicate portée aux visages, aux tenues vestimentaires, aux accessoires, aux coupes de cheveux y compris avec un effet décoiffé pour Silvio, ou cheveux en bataille après une agression sexuelle. Comme le veut la convention graphique dans ce genre, le visage de Valeria est plus jeune et lisse, que celui des hommes, marqué par les plis et les rides. Le langage corporel appartient également à un registre naturel, ce qui fait ressortir les gestes plus étudiés de Valeria, et ses poses parfois alanguies. Mis à part le député, le reste de la distribution semble provenir d’une couche de l’humanité moins élégante, plus commune, même Silvio dans son beau costume. Alors que les personnages donnent une impression de réalisme poussé, le lecteur s’aperçoit que l’artiste déploie des techniques variées pour les décors et les environnements : presque une toile abstraite pour donner l’impression des façades de la rue avec un éclairage nocturne, l’usage de motifs non figuratifs pour le papier peint ou pour le décor d’un fauteuil, des aplats de noir irréguliers, striés ou piquetés, des franges irrégulières pour le parement d’un fauteuil bas, des traits nouilles pour le mouvement de l’eau de la mer, des entrelacs secs et fins pour des ombres projetées, des traits obliques drus pour la pluie, etc. Les images et le récit font voyager le lecteur : une avenue animée de nuit, l’habitacle d’une berline, le grand salon un peu vieillot de l’usurier, la chambre à coucher cossue des époux, le salon de coiffure chic, une route nationale peu fréquentée, un yacht à la Barbade, une chambre d’hôtel minable, etc.



Potentiellement un peu décontenancé par rapport à ses attentes, le lecteur se laisse porter par l’intrigue, vite mal à l’aise dans sa position de voyeur, dans la souffrance physique et psychique de Valeria subissant un viol chaque jour à dix-huit heures, sans échappatoire possible quoi qu’elle fasse. Elle s’en fait la remarque : Elle faisait maintenant partie d’un autre monde, celui des perdants, celui des victimes. Et malgré tout, elle conserve sa santé mentale, assez de volonté de vivre pour tenir le coup. Il se rend compte que Silvio n’apparaît plus après la vingt-huitième planche. L’enjeu du récit semble être de savoir si Valeria pourra trouver une issue à cette torture quotidienne. De fait, le scénariste amène son intrigue à une conclusion claire et nette, tranchée même. Il intègre d’autres éléments. Deux retournements de situation sous la forme de deux révélations : il apparaît ainsi qu’il s’agit bien d’un récit de genre, entre policier et thriller. Il met également en scène cette femme surnommée Si Bémol, du nom de la corde dont elle se sert pour émasculer des prisonniers bosniaques, une séquence éprouvante même si elle n’est pas graphique. Par ailleurs, le député réapparaît dans une scène et il exprime son opinion sur la politique : tranquillement installé sur le pont de yacht à la Barbade, il déclare à son interlocutrice qu’il est juste que les meilleurs commandent les masses, voilà le vrai darwinisme. Plus loin, il insiste : quand on n’est pas assez fort, on ne fait pas de la politique, seuls les forts peuvent commander les masses. Du point de vue de l’intrigue, le lecteur peut estimer que certaines situations manquent de plausibilité, et il se souvient qu’il est dans un récit de genre, pas dans un reportage. Il prend un peu de recul pour identifier les forts du récit, ceux qui commandent. Silvio a voulu intégrer le cercle des forts et il a échoué, le darwinisme a tranché : il ne fait pas partie des meilleurs. Le lecteur considère alors ceux qui survivent et qui commandent. Il en déduit que les différentes révélations n’affecteront pas la position sociale du député, un individu véritablement fort, et en même temps abject. Il réfléchit alors à la position de Valeria : indubitablement forte pour avoir survécu à une telle série d’épreuves innommables, toutefois elle ne commande à personne. La morale de l’histoire apparaît dans toute son ambiguïté, bien noire, et bien révélatrice d’une façon dont marche le monde.


C’est parti pour un divertissement de type érotico-chic avec une touche de cruauté… Que nenni ! C’est une plongée dans un récit très noir, mettant le lecteur dans une position de voyeur impuissant. La narration visuelle atteint le niveau d’élégance et de grâce propre à Manara. L’intrigue se montre cruelle et sadique, impitoyable et terrifiante. Traumatisant.



mardi 27 août 2024

La peau de l'ours T02

La vie est belle. Mais le sait-elle ? Le sait-elle vraiment ?


Ce tome fait suite à La Peau de l'ours - Tome 1 (2012) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Oriol (Oriol Hernàndez Sànchez) pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Un soir, dans le cinéma d’une ville d’Italie, le projecteur fonctionne illuminant l’écran tout de blanc. Dans la salle, un seul spectateur : Andrea Montale. Il attend et il écoute sa petite voix intérieure qui lui dit : Il viendra. Seul. Par-derrière, comme toujours. Un sourire gourmand aux lèvres. Il viendra. Posera ses yeux sur la nuque. Le dos. Pas un mot. Au mieux un soupir. Une histoire faite de silence qui, bientôt, retournera au silence. Une balle. On n’a encore rien inventé de mieux pour dire adieu aux secrets qui nous tourmentent. Mais l’oubli est un privilège accordé aux seuls vivants. Les morts, eux, se souviennent. C’est même le pire de leurs tourments. Un coup de feu retentit mettant un terme à ses pensées. Quelques années plutôt dans une région naturelle de l’Italie, un homme dit le fond de sa pensée, à Montale le père d’Andrea. Il explique qu’il a grandi du côté de Biccari, et c’est là que son grand-père lui a appris une règle fondamentale. Il l’énonce : il ne faut jamais s’aviser de faire son fromage avec le lait du voisin, jamais ! il faut rester bien peinard sur son bout de pâture, avec ses chèvres et ce qui leur sort des pis. Sinon la montagne ne sera pas assez grande pour se cacher, et l’écho sera trop content de répéter le claquement sec de la détonation qui le butera. À ses pieds, Montale, gît mort, assassiné par balle.



Le tueur continue : Montale pourrait le remercier, car grâce à lui, le défunt ne verra pas sa femme lui servir de chèvre. Puis il s’approche de la mère et lui propose un marché : soit une relation sexuelle avec elle, soit avec son fils Andrea qui assiste figé à la scène. Elle accepte de se faire violer pour préserver son fils, et l’autre homme de main oblige Andrea à regarder l’agression de sa mère. Avec le recul, en son for intérieur, il se dit que l’enfance était son élément naturel, il n’était pas fait pour devenir adulte, d’ailleurs le deviendrait-il jamais un jour ? Il repense au trajet en Alpha Romeo pour aller piqueniquer du côté de Spiagge, au sourire de sa mère. Il se souvient d’avoir pensé à cet instant : La vie est belle, mais le sait-elle ? Le sait-elle vraiment ? Une fois les deux agresseurs partis, la mère se relève, et elle s’approche de son fils à qui elle décoche une gifle. Puis elle se dirige vers le bord de la falaise, et se suicide en se jetant dans le vide, sous les yeux de son fils. Son chapeau est emporté par le vent qui le dépose à côté de celui de son père, à proximité de la nappe du pique-nique. Un peu plus tard, les deux agresseurs sont de retour avec le parrain surnommé Orso, tout habillé de blanc, qu’ils sont allés réveiller pendant sa sieste. L’un explique que la situation leur a quelque peu échappé des mains. Orso ironise : encore heureux qu’elle ne leur ait pas complètement échappé des mains, sinon tout Lecce y passait.


S’il a lu le premier tome, le lecteur retrouve des caractéristiques similaires, à commencer par un ton de narration évoquant celui du polar ou du roman noir, marqué par une forme de fatalité, de désenchantement et d’ironie amère. Il rapproche également le costume blanc de Vittorio Damniani (surnommé Orso) au costume blanc de Don Pomodoro dans l’histoire précédente, le mot Ours (même si précédemment il s’agissait de l’animal), l’histoire d’amour cachée du père, un parrain dans le crime organisé dans les deux récits, l’exécution d’un être cher sous les yeux d’un jeune adolescent qui va être pris en tutelle par le parrain jusqu’à être adopté dans sa famille, et bien sûr la vengeance. Il apprécie de retrouver également la palette de couleurs si personnelle de l’artiste. L’histoire se déroule dans la campagne italienne et dans une petite ville : la séquence de l’agression présente des teintes chaudes et lumineuses, en décalage total : le beau bleu du ciel, le rouge chaud de la nappe, et les ombres de feuilles des arbres se projetant dessus. L’arrivée à la demeure familiale des Damiani met en valeur le blanc des fleurs dans les haies bordant l’escalier aux longues marches, le violet de la plante grimpante recouvrant une façade. Les séquences de plage sont l’occasion d’admirer le bleu du ciel rehaussé par des nuages paresseux, les reflets émeraudes de l’eau. L’artiste joue avec les couleurs se reflétant dans les canaux de venise pour des motifs abstraits hypnotiques, entremêlant orange, vert et bleu. Le rouge des tentures de la maison close est aussi humide que englobant.



La couverture de ce tome semble répondre à celle du premier : elle donne l’impression que le lecteur tient le pistolet enfoncé dans la bouche de la victime, l’inverse du pistolet qui était braqué sur lui pour le tome un. Il s’attend également à retrouver les exagérations nasales propres à cet artiste : il découvre qu’Oriol est revenu à des proportions anatomiquement plus justes. Pour autant, d’autres particularités anatomiques ont fait leur chemin, la plus prédominante étant l’absence de traits de visage. Cela commence discrètement en page neuf où l’ombre portée de son chapeau marque totalement les yeux de la mère d’Andrea. Ce phénomène devient plus marqué en page dix-sept quand Orso présente sa famille à l’adolescent : chacun des yeux, le nez et la bouche sont marqués juste d’un trait chacun sur les visages du père, de son épouse et de ses deux enfants, le lecteur suppose qu’Andrea ne les distingue pas bien encore sous le coup du traumatisme du sort horrible de ses parents. Cela devient patent lors de la séance au cinéma où, assis à côté d’Aurelio, le visage d’Andrea ne comporte pas ses yeux, ce qui rend son visage totalement indéchiffrable, comme si le personnage lui-même était incapable de dire ce qu’il ressent. Et ça semble contagieux puisque Natalia assise de l’autre côté de son frère arbore elle-aussi un visage comme gommé. En fonction de la situation, cela peut s’interpréter comme l’incapacité à définir l’émotion ressentie, ou comme la remontée d’un traumatisme prenant le dessus sur tout autre émotion, ou encore comme un refoulement de ses émotions pour conserver un comportement social acceptable.


Le lecteur se rend compte qu’il se sent très proche des personnages, pouvant se faire une idée de leur état d’esprit, ressentant leur moment de plaisir, que ce soit le plaisir physique d’une relation amoureuse, l’assurance d’Orso dirigeant ses affaires criminelles par un usage libéral de la violence, le plaisir de la lecture pour Natalia avec L’art d’aimer, d’Ovide (-43 à 17), le contentement d’Ornella Damiani en trouvant un occupant pour la chambre de son jeune enfant défunt. Il apprécie également de pouvoir suivre les personnages dans chaque lieu : la salle obscure du cinéma avec ses profonds fauteuils, le site paradisiaque pour le piquenique (avant l’arrivée des deux hommes de main), le magnifique jardin de la demeure des Damiani, la plage et son eau turquoise, la chambre dans laquelle une prostituée emmène Andrea pour ses seize ans, la plantation d’amandiers. L’artiste a l’art et la manière de faire se mouvoir son registre graphique entre la description, l’impressionnisme et l’expressionnisme, avec élégance et le sens de la cohérence. Chaque scène bénéficie d’un plan de prises de vue particulier, rendant aussi bien les conversations intéressantes, que les plans fixe d’Aurelio et Andrea allongés sur le sable, ou les démonstrations horribles de violence.



Le scénariste reprend les conventions d’un polar, d’une histoire de gangster avec intelligence : règlements de compte, exécution sommaire, intégration dans la famille, déferlement de violence, à chaque fois en correspondance avec la personnalité de ceux présents, ou de ceux agissants. En particulier, le lecteur en vient vite à redouter les démonstrations de violence par Orso. Il explique sa façon de penser à Andrea : la vie, c’est comme cette amande : tout doux, tout soyeux par dehors. Si on veut manger le fruit qu’il y a dedans, il n’y a qu’une seule solution. La violence ! C’est comme ça : pour jouir du meilleur de la vie, faut montrer que c’est pas des noisettes qu’on a dans le fond du pantalon. Plus tard, il développe autrement sa pensée : On ne respecte vraiment que ce que l’on craint. Or, qu’est-ce qui plus que tout engendre la peur ? La souffrance ! Avec lui, le sadisme des tortures, aussi bien physiques que psychologiques, devient une démonstration de professionnalisme et d’efficacité, jusqu’à en provoquer des haut-le-cœur chez le lecteur. Dans le même temps, ce récit constitue également deux belles histoires d’amour, à haut risque car interdites, l’une consommée, l’autre refoulée. D’ailleurs, un personnage fait observer que : Dans toute histoire d’amour, il faut un perdant, pas vrai ? La première scène d’amour physique, pages quarante et quarante-et-un, donne lieu à des caresses d’une grande sensualité.


Après avoir terminé la dernière page, le lecteur repense aux principaux personnages, et au titre. Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Bien évident, cela s’applique à Vittorio Damiani surnommé Orso pour son goût du miel. Cela s’applique également à Aurelio, Natalia et Andrea, chacun à la recherche du bonheur au travers d’une relation amoureuse, et ils ne devraient pas estimer l’avoir conquis, avant de s’être assuré de sa pérennité. Le lecteur se rend compte qu’au-delà des similitudes de forme avec le récit du premier tome, celui-ci s’avère fort différent sur le fond, à la fois dans sa conclusion, à la fois dans ses enjeux.


Une histoire de gangster bien tournée, à la fois par sa narration visuelle personnelle et savoureuse, à la fois par cet usage de conventions de genre mises qui leur donne toute leur saveur, et qui les adapte à ce récit spécifique, du cousu main. Le lecteur se prend tout naturellement d’amitié pour Andrea Montale traumatisé par le meurtre de ses parents sous yeux, pour le bel Aurelio si séduisant, pour la brave Natalia et sa capacité d’adaptation aux contraintes, plus brièvement pour Ornella Damiani en mère de famille à la sensibilité futée, et il éprouve des difficultés à ne pas accorder un minimum de sympathie spontanée à Orso, pourtant un ignoble bourreau. Des auteurs qui maîtrisent les codes du genre Gangster pour réaliser un récit émouvant et touchant.



mardi 19 juillet 2022

Réalités obliques - Tome 3 - Rencontres obliques

Au début… au début tout était normal.


Ce tome fait suite à Réalités obliques - Tome 2 - Mondes obliques (2016) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, car il s'agit de tomes autonomes. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par Clarke (Frédéric Seron) pour le scénario, les dessins et l'encrage. Il est également le créateur, et dessinateur et, depuis le tome 21, le scénariste de la série Mélusine avec François Gilson pour les tomes 1 à 20. Il a collaboré avec Turk pour la série Docteur Bonheur, avec Midam pour la série Histoires à lunettes, et il a réalisé de nombreuses autres séries et histoires en 1 tome, comme Les étiquettes (2014). Ce tome est une anthologie d'histoires courtes en noir & blanc. Elles se présentent toutes sous le même format : une page sur fond noir avec le titre et un liseré blanc oblique sur la partie droite, suivie par une page noire. Viennent alors les 4 pages de bandes dessinées, chacune comprenant 4 cases carrées de la même taille. L'ouvrage lui-même est de format carré, avec une couverture rigide. Ce tome comprend 25 histoires de 4 pages, et en ouverture 1 histoire d'une page.


Dans un petit bateau de pêche, deux marins sont secoués dans de hautes vagues d'une tempête : pas une seule terre émergée en vue, ça fait plus d'un mois qu'il pleut, un déluge, comme dans la Bible. – Un voile sur les vivants : elle s'appelle Louise et elle est confortablement assise dans un fauteuil de l'avion de ligne qui vient de décoller. La première fois qu'elle a remarqué son don, c'était avec sa grand-mère sur son lit de mort. Elle était encore une enfant, et on lui avait dit que sa grand-mère allait mourir, que c'était inéluctable. Mais il y a avait autre chose : dans son regard, un voile qui la coupait du monde comme si elle déjà partie. Louise a alors su ce qu'on voit dans les yeux de ceux qui vont mourir. – La danseuse : alors qu'elle s'entraîne avec des mouvements dans une salle de danse, cette jeune femme se dit qu'elle aime danser, qu'elle aime son corps, le sentir bouger, occuper l'espace autour de lui, vibrer, ondoyer, onduler, de plus en plus vite, sentir ses membres se détacher d'elle…



Y grec : un homme est allongé dans le noir. Il éprouve une sensation atroce, plus bas dans son corps. Il ne voit rien, mais la douleur est trop importante, avec l'impression d'être vidé, étripé. – Une victime de plus : un homme est assis sur un banc et il regarde les jeunes femmes passer en pensant à a prochaine victime. Mais laquelle choisir ? Il lui faut rester prudent. Ne pas se précipiter, sélectionner avec soin. Mais c'est si difficile. Il arrive à peine à se contenir. Il a tellement envie de meurtres et il y a tant de proies. - La fin : un homme est assis dans l'herbe, adossé à un arbre, en train de regarder sa fille marcher avec application. Il y a quelques semaines encore, elle ne marchait pas, et voilà. Il se demande à quoi ressemblera sa vie dans vingt ou trente ans.


S’il a lu les deux premiers tomes de la série, le lecteur sait ce qu’il est venu chercher : un exercice de style, des histoires à chute, une vision pessimiste et négative du monde, des gens et de la vie en général. Il retrouve tout ça, sans sensation de répétition le cadre formel très contraignant. Le créateur respecte scrupuleusement le format qu’il s’est imposé. Comme dans les deux précédents tomes, seule la première histoire y déroge : en une seule page, composée de quatre cases de la même taille. Un gag reposant sur la surprise de la dernière case, et une déduction laissée au lecteur. Le contraste entre noir & blanc est total, avec des masses noires, des masses blanches, et des traits secs apparaissant soit noir sur fond blanc, soit blanc sur fond noir, venant comme griffer l’aplat, ce qui évite que l’œil du lecteur voie immédiatement la forme à repérer dans la dernière case. En quatre phylactères et trois cases, l’auteur a posé la situation et la résolution est purement visuelle, sans texte, charge au lecteur de formuler dans son esprit ce à quoi les deux marins sont confrontés dans cette mer démontée. Une maîtrise de la concision, du découpage et la mise en scène, une leçon de narration.



Au fil de ces vingt-cinq histoires, le lecteur pense à nouveau aux Idées noires d’André Franquin, à la fois pour ce choix du noir & blanc, à la fois pour la vision pessimiste du monde et de l’existence. Il représente des individus assez fades, afin de faciliter la projection du lecteur, des hommes et des femmes d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, au physique banal, parfois similaires entre deux histoires, même s’il n’y a aucune forme de continuité. Il esquisse les tenues vestimentaires s’attachant à leur allure générale, sans rentrer dans les détails, pantalon, chemise ou chemisier, et parfois un imperméable pour son allure esthétique. De temps à autre, un vêtement ou un accessoire un peu particulier apparaît : un béret de marin, une barrette, une jupe, un juste-au-corps de danseuse, des lunettes qui cachent le regard, un habit de bonne sœur, une tenue d’employé d’établissement de restauration rapide, un parapluie, des talons haut, un tatouage, une combinaison d’astronaute, une tenue de clown. Avec un peu de recul, le lecteur s’aperçoit qu’il y a plus de variété qu’il ne pensait, et qu’à chaque fois l’artiste sait trouver les traits nécessaires et justes pour évoquer ces éléments sans avoir besoin d’en représenter la texture ou la forme exacte.


Les histoires apparaissent plus distinctement variées aux yeux du lecteur grâce à la mise en scène. Alors que la structure figée et la forme de minimalisme visuelle peut laisser supposer une uniformité visuelle, il n’en est rien. Chaque histoire est bien distincte : l’environnement dans laquelle elle se déroule, la situation initiale. Tout l’art de Clarke est de savoir construire une mise en scène spécifique à chaque histoire, lui donnant une apparence particulière, la distinguant des autres. Une mer démontée, un voyage en avion, un cours de danse, un banc dans une rue, un grand parc, un établissement de restauration rapide, un champ, les bas-côtés d’une nationale la nuit, un lit la nuit, une navette spatiale, le garage d’un pavillon, un paquebot en train de couler, et de nombreuses pièces noires sans signes distinctifs. Même dans ce dernier cas, la mise en scène des personnages, et la direction d’acteur évitent toute sensation de redondance ou d’inconsistance. À chaque histoire, le lecteur ressent la sensation de plonger dans une nouvelle situation, d’observer de nouvelles personnes, avec une curiosité renouvelée, et un sentiment d’inquiétude palpable dès la première case, car il sait que l’échec ou la malchance sont au bout de la nouvelle.



Pour ce troisième tome, l’auteur a collaboré avec d’autres scénaristes, chacun écrivant une histoire : Andreas, Raoul Cauvin, Aimée de Jongh, Dugomier, Foerster, Joseph Safieddine, Kid Toussaint, Vehlman, Zidrou. Soit neuf histoires, ce qui en fait seize écrites par Clarke. Si, dans la table des matières, il n’était pas fait mention de leur nom accolé à la nouvelle qu’ils ont écrite, le lecteur ne subodorerait pas que l’auteur ne les a pas toutes écrites. Comme dans les tomes précédents, la fatalité s’abat sur les personnages : la mort bien sûr, l’impossibilité d’être à la hauteur de ses rêves, la pulsion de tuer, la part de ténèbres en chacun de nous, le passage inexorable du temps, l’incommunicabilité, l’intranquillité, l’innocence trompée, l’incompréhension de la réalité générée par sa perception avec des sens finis, l’égoïsme naturel de l’être humain, les plans bien préparés qui se heurtent aux impondérables, la survenance d’événements arbitraires sur lequel l’individu n’a aucune prise. Il ne s’agit pas d’un humour noir gentil. Au début, le lecteur peut avoir l’impression que l’auteur se conforme plus à l’exercice de style pour lui-même, qu’il ne creuse pas la douleur d’exister. Quelle que soit sa sensibilité, le lecteur finit par tomber sur une nouvelle qui lui parle plus, parce qu’il a déjà fait l’expérience de ce type de vulnérabilité, de se retrouver sans défense, sans moyen d’action, de subir. Le mal-être ressenti par un personnage ou un autre fait mal. Comment rester insensible devant cet homme qui peste contre une panne qui l’empêche d’accomplir ce qu’il souhaite ? Comment accuser le coup quand le lecteur comprend que son but est de se suicider et que cette panne l’empêche de le faire ? Quel désespoir que de vouloir en finir avec la vie, et de ne même pas en être capable… Et ce couple qui se défait juste parce que la femme et l’homme n’ont plus le même rythme. Ou encore cet homme sachant que sa mort entraînera sa disparation à jamais et qui ne peut rien y changer.


Troisième tome de cet exercice de style : chaque histoire en noir & blanc, en quatre pages, contenant chacune quatre cases de la même taille. Aucune sensation de redite : chaque histoire développe une situation différente, une souffrance particulière, soit banale, soit teintée de fantastique. Une narration visuelle focalisée sur l’essentiel, au point d’en devenir évident, la justesse d’une sensibilité à la pénibilité de la condition humaine.