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mercredi 13 mai 2026

Le monde d'Alef-Thau

Le destin des ombres est de se transformer en lumière !


Cette intégrale regroupe les deux tomes de cette série : Résurrection initialement paru en 2008, puis Entre deux mondes avec une édition originale de 2009. Ils ont été réalisés par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Marco Nizzoli pour les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Silvano Sccolari, Pierre Matterne et Nizzoli pour le tome un, et Albertine Ralenti et Nizzoli pour le deux. Chaque tome comprend cinquante-deux planches de bande dessinée. Cette intégrale se termine avec les couvertures des deux tomes de l’intégrale de la série initiale : Les aventures d’Alef-Thau, huit tomes parus en 1983, 1984, 1986, 1988, 1989, 1991, 1994 et 1994, du même scénariste, dessinés par Arno (1961-1996), avec l’aide d’Al’Covial (Alain Boussillon) pour le dernier tome.


Quelque part dans un arrondissement de Paris, l’auteur de la bande dessinée Le monde d’Alef-Thau dédicace son ouvrage. Pour l’enfant qui se trouve devant lui, il réalise un Louroulou à sa demande. Le suivant veut un Alef-Thau entier, avec des, des jambes et deux yeux. À la fin de la journée, le libraire sort à l’extérieur à la nuit tombante et explique aux dernières personnes faisant la queue qu’il est vraiment désolé, mais qu’il va devoir fermer : les jeunes trouvent que c’est injuste. Finalement, c’est au tour du bédéaste de sortir du magasin, son casque sous le bras. Une femme âgée l’aborde et insiste : elle l’a attendu des heures, elle demande une dédicace. Il lui explique qu’il a mal au bras et qu’il ne pourrait pas dessiner un trait de plus. La vieille femme se fait insistante, lui demande de faire un effort, un dessin pour son petit-fils, un enfant tronc, sans bras, sans jambes, sans yeux. Il se fâche lui demandant de le laisser tranquille, la repoussant en la traitant de vieille folle, et en montant sur sa moto. Elle réplique en le qualifiant de petit vaniteux, d’égoïste, qu’il mérite qu’on l’écrase comme un cafard. Tout en roulant, il se retourne pour lui intimer de la fermer, à cette vieille sorcière. Et il se fait renverser par une camionnette qu’il n’a pas vu venir.



Dans appartement, l’épouse du bédéaste reçoit un appel lui demandant de venir à l‘hôpital. Dans la chambre, elle découvre son mari intubé et monitoré de partout, le médecin lui expliquant qu’il s’agit d’un accident grave, qu’ils ne sont pas arrivés à le faire sortir du coma. La médecine ne peut plus rien pour lui. Son cerveau, peut-être, fonctionne encore, et s’il lutte pour retrouver la réalité… L’épouse l’interrompt : Quelle réalité ? Son mari serait dans une autre réalité ? Le docteur reprend : Qui sait ? Coupé d’eux, il survit maintenant dans un monde intérieur, un lieu qu’ils ne peuvent atteindre par des moyens biologiques. Ni lui, ni elle, ni personne en ce bas monde ne peut rien pour lui, Lui seul, s’il a conservé la conscience et sa mémoire, peut se battre pour revenir et y parvenir. Dans un autre monde, Ygdrasil recrache le corps tronc d’Alef-Thau. Ici, ce dernier n’a ni bras, ni jambes, ni yeux, il n’est qu’un vermisseau. L’arbre de la connaissance explique au jeune homme que ce dernier est là pour empêcher que son cauchemar devienne celui de Mu-Dhara, la planète aux deux lunes.


Le lecteur peut très bien lire ce diptyque sans connaissance préalable de la première série. Il découvre alors le personnage principal dans sa forme réelle le temps de trois pages, avec une narration visuelle dans un registre descriptif et détaillé, des contours au trait fin, légèrement épurés, une mise en couleurs dans un registre assez réaliste avec une façon d’accentuer l’ambiance en jouant sur les bleus. Puis le lit d’hôpital et l’épouse venant à son chevet, avec un diagnostic accablant… Et c’est parti pour la plongée dans cet autre monde, celui de Fantasy, avec un retour à l’état antérieur, celui d’homme tronc et aveugle… Enfin presqu’antérieur puisque le titre du premier tome de la série originale était l’enfant tronc. Le lecteur sent bien que l’intrigue prend le chemin d’une quête d’éveil, le héros gagnant un membre supplémentaire à chaque fois qu’il triomphe d’un péril. C’est bien parti pour refaire le même chemin que la première série : L’enfant tronc, Le prince manchot, Le roi borgne. Et la suite : Le seigneur des illusions, L’empereur boiteux, L’homme sans réalité, La porte de la vérité, pour finir avec Le triomphe du rêveur. Et tout ça en deux tomes au lieu de huit. D’ailleurs le médecin l’annonce lui-même dans la cinquième planche : Arno survit dans un délire intérieur, lui seul peut se battre pour revenir et y parvenir, à l’aide de sa conscience et de sa mémoire. Toute l’intrigue est ainsi posée.



Au premier degré, le lecteur découvre donc la quête d’un héros : un point de départ très clair, d’un côté le personnage principal à l’hôpital, de l’autre le héros qui commence sans bras, ni jambes, ni yeux. Le médecin dans la chambre d’hôpital lie d’entrée jeu et de manière explicite, le sort médical de l’accidenté et la réussite de la quête du héros. Cette dernière s’avère très simple : prendre la route (bien aidé par d’autres), se retrouver face à une menace et un ennemi, se battre contre les monstres avec les moyens du bord, aussi inexistants soient-ils. Et bien sûr, cela se conclut systématiquement par une victoire. La lisibilité des dessins participe à cette qualité tout public. Après la séquence d’ouverture à Paris, les images montrent une situation brillant également par sa simplicité et son caractère teinté d’enfance : un arbre qui parle, qui recrache un être humain, ce dernier totalement démuni pour interagir avec le monde, tout aussi démuni qu’un nouveau-né. La narration visuelle continue : l’homme tronc est pris en charge quelques minutes plus tard par un couple de personnes âgées, dont la roulotte est tirée par un gros chat géant. Ils arrivent dans une ville portant un nom très parlant (Bassecour-paradis) : des ours ailés qui dévorent les habitants, des jets de nourriture par catapulte, une sorte de dinosaure, une ville fortifiée avec de hauts murs, un voyage à dos de chat géant, une guerrière à l’épée tuant un gros monstre pas beau, une femme avec une chevelure de serpents, un palais gigantesque avec dorures, un pont de pierre très étroit au-dessus d’une rivière de lave, des combats entre des créatures angéliques, etc.


La narration visuelle contient plus que ces éléments de genre, divertissants pour eux-mêmes, parlant à tous les publics, sans violence soutenue ou atrocités graphiques. La reconstitution des rues de Paris s’avère concrète et solide, avec des détails urbains concrets et spécifiques, tels que les croix de Saint-André. Les différents appareillages dans la chambre d’hôpital sont également réalistes et plausibles, ainsi que plus tard les camions de pompiers, le fauteuil roulant, ou encore le quartier du septième arrondissement vu du ciel. En outre, l’artiste respecte les éléments graphiques établis dans la première série, à commencer par l’apparence des principaux personnages tels qu’Alef-Thau, Louroulou, Malkhout, Mirra et Hogl. Il développe de nouveaux personnages en cohérence avec la conception des originaux, que ce soient Sambara la compagne de Hogl, ou Aquason, Aéronto, Ignégalo, Terrakan et Gargagna. La narration visuelle porte le récit aussi bien pendant les discussions, les déplacements ou les affrontements physiques, avec des prises de vue claires et parlantes, une mise en avant raisonnable des exploits physiques, et une attention aux détails pour que la situation d’Alef-Thau puisse rester plausible malgré sa condition d’homme tronc.



En effet, Jodorowsky fait du Jodorowsky : il met à profit sa trame préférée, celle d’un personnage partant d’une situation d’infériorité, ici physique, et devant surmonter des épreuves formidables, des souffrances qui vont le marquer dans sa chair, parfois teintées de sadisme. Il reprend également la trame de la première série, inversant le principe de l’épreuve physique laissant des séquelles physiques diminuant le personnage tout en l’élevant sur le plan spirituel, puisqu’ici la situation physique du héros s’améliore à l’issue de chaque épreuve, tout en acquérant une plus grande maîtrise de sa situation sur le plan psychologique. Les épreuves semblent se succéder de manière linéaire, et correspondent de manière transparente à une situation dans le monde réel. Par exemple, Alef-Thau se bat contre un être de feu dans Mu-Dhara, alors que son corps réel est la proie de la fièvre à l’hôpital. De ce point de vue, il est possible de considérer ce récit comme enfantin, à destination d’un jeune public. Le parallèle entre Arno dans le coma et les aventures de son avatar dans son monde intérieur se fait de manière littérale et transparente. Le scénariste semble réaliser un hommage simplifié à sa propre série originelle. Même les quatre éléments sont de retour : le feu (Ignégalo), la terre (
Terrakan), l’air (Aéronto) et l’eau (Aquason), explicitement nommés.


Le scénariste rend également un autre hommage : au dessinateur Arno, décédé en 1993, avant d’avoir pu terminer le huitième et dernier tome de la série initiale. Le lecteur en déduit qu’il met en scène son épouse, et son fils également. Il fait revivre la série pour honorer la mémoire de l’artiste originel. D’ailleurs, l’entité bienveillante de Mu-Dhara s’appelle Ahrno, une variation directe sur Arno. Le lecteur se dit alors qu’il peut prendre au pied de la lettre la présence de Félix, le fils de l’artiste hospitalisé, et que le scénariste a réalisé une histoire en mémoire d’Arnaud Einar Dombre qui puisse être lue par son fils. Il y a intégré quelques métaphores dont il a l’habitude : l’épreuve de traverser le labyrinthe, trouver le salut d’une situation périlleuse par des moyens non conventionnels, certains étant même pacifiques comme le fait de chanter, le fait que des combats se déroulent dans la ville de Kon-Sien-Ziah (un héros luttant pour regagner l’état de conscience), et même un artifice arrivant à point nommé, la bouteille magique de la grand-mère de Sambara, pouvant évoquer un bon vieux remède de grand-mère.


Alef-Thau revient dix ans après la parution du dernier tome de la série initiale. Le lecteur plonge dans une histoire tout public, relevant du genre de la Fantasy, avec des dessins facilement accessibles et une narration visuelle solide. Il accompagne le héros dans une succession linéaire dont l’issue est prévisible à chaque fois, pour une quête enchaînant un affrontement après l’autre, vers une victoire finale assurée d’avance. Cela ne retire rien au plaisir premier du divertissement. Le lecteur familier de la première série, découvre un très bel hommage rendu à la mémoire du défunt dessinateur originel. Émouvant.



mercredi 4 mars 2026

Juan Solo T04 Saint-Salaud

Quand je commence quelque chose, je le termine…


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 3 : La Chair et la Gale (1998) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1999. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. C’est le dernier tome de la série.


Dans un désert pierreux, un vautour plane haut dans le ciel. Sur la route en terre, un moteur rugit, Juan Solo chevauche une puissante moto et progresse sous un soleil écrasant. D’autres vautours rejoignent le premier haut dans le ciel. Le motard passe un petit col et parvient dans une gorge tout aussi désertique, avec quelques cactus saguaro. Le moteur émet quelques halètements, et la moto s’arrête. Juan Solo comprend immédiatement : Panne sèche ! Il se demande comment il va se sortir de cette situation. Il récupère les souliers de Laura et son flingue. Puis il pousse sa moto jusqu’au bord d’un précipice et la pousse dans le vide : Bon débarras ! Il se dit qu’il a tiré le gros lot : seul, à pied, sous un soleil de plomb, sans rien à boire et à manger. Au beau milieu de nulle part… Il ne pouvait pas rêver mieux. Solo avance péniblement, un pas après l’autre suant de tout son corps, chaque heure semble une éternité, c’es pire qu’un four. Il repère un lièvre devant lui : du sang frais ! Il dégaine son pistolet et il tire dessus à sept reprises, jusqu’à le chargeur soit vide. Le lièvre détale, indemne.



Chevauchant une mule, un Indien arrive à proximité, avec son épouse assise derrière lui, et deux autres mules en remorque, attachées par une longe à la première. Il demande à Juan Solo pourquoi il est à pied sur ces terres du diable. L’autre répond : inutile qu’il lui raconte des sornettes, des ennemis le pourchassent pour l’abattre, il essaye de gagner la frontière. L’Indien a peine à y croire : sans vivre et sans eau, impossible ! Solo le menace avec son pistolet en exigeant qu’il lui donne une de ses mules et tout le reste avec. L’Indien rit franchement : il sait que son feu est vide, il l’a vu courir après le lièvre, d’ailleurs Solo n’aurait même pas la force d’appuyer sur la détente. Ce dernier s’assoit à même le sol, dépité et accablé. La femme susurre à l’oreille de son époux, qui décide alors de se rapprocher de l’homme au sol. Il lui propose un kilo de viande séchée et une gourde pleine contre les souliers rouges, car ils plaisent à Maria. L’ancien homme de main accepte, donne les souliers, s’empare de la gourde et boit goulument. Puis il se souvient que les souliers abritent son trésor. Il les récupère, les vide des diamants, et les rend. L’Indien est intrigué : il prend ce qu’il appelle un bout de verre, le place dans la bande de cuir de son lance-pierre, et parvient à tuer un rongeur à quelques pas de là. Il propose à Solo d’échanger ses bouts de verre contre une bouteille d’aguardiente, pour le protéger du froid la nuit. Solo accepte, et propose son pistolet contre une des mules. L’Indien accepte incontinent, et il dit qu’il a eu de la chance de rencontrer l’homme de main aujourd’hui : ils ont fait de bonnes affaires. Et il s’en va.


En entamant ce dernier tome, le lecteur sait où le récit va le conduire : jusqu’à la première scène du premier tome, celle de la crucifixion du personnage principal. Toutefois il reste encore du chemin à parcourir. L’évolution spirituelle du personnage principal nécessite de passer encore par quelques étapes, d’affronter des épreuves supplémentaires, de franchir de nouveaux obstacles… Et bien sûr de souffrir… Et puis qu’en est-il des personnes à sa poursuite ? En particulier de Lucho, le jeune adolescent qu’il a pris en charge comme un grand frère, et qui s’est révélé être bien plus cela. Le spectre de Laura reviendra-t-il le hanter ? Ou celui de Clara ? Ou ceux des nombreux êtres humains qu’il a assassinés au long de sa vie ? Après avoir été un ami qui a trahi ses compagnons, un homme de main qui a tué la fille de son employeur, un garde du corps qui a couché avec la femme de son patron, et bien pire encore, le voilà pris pour le saint patron d’une église dont la communauté de paysans brille par sa pauvreté, dans une région aride où faire pousser quoi que ce soit demande une énergie de tous les jours, un vrai sacerdoce, où les conditions météorologiques sont défavorables au possible, etc. Où les êtes humains semblent abandonnés de Dieu.



La narration visuelle semble avoir franchi un nouveau stade, mariant des images de nature mythologique avec des éléments concrets et pragmatiques, spécifiques à cette région du monde et à cette communauté. Dans ce registre, la page d’ouverture est magnifique avec ces tons bruns mêlés d’une discrète nuance d’orange ou de rose, ainsi que les deux pages suivantes : la nature sauvage et aride, inhospitalière, la moto de grosse cylindrée, le motard aux cheveux longs, en bottes, jean et maillot de corps. Une vision mythologique de la chevauchée dans la nature sur un destrier mécanique. Le contraste visuel saute aux yeux avec l’Indien et ses mules, opposant une forme de liberté conquérante grâce à la technologie, à un paysan pauvre en harmonie avec ce même environnement, mettant en lumière le contraste entre un voyageur et un habitant. L’artiste met en valeur les formations rocheuses, les étendues stériles à perte de vue, gorgées de lumière orangée, attestant de la chaleur omniprésente. L’intrigue est indissociable de ces caractéristiques géologiques et climatiques. Le lecteur devient sensible à l’utilisation des couleurs soulignant une perception différente entre un ressenti global de cette région, ou un état d’esprit distinguant un premier plan rouge avec un personnage se dirigeant vers le bleu soutenu du ciel (planche trente-sept), ou encore une terre délavée par une pluie torrentielle jusqu’à en devenir blanche en planche cinquante. Ce paysage apparaît d’autant plus changeant et vivant par la présence de la faune : les vautours, le lièvre, la gerbille.


Dans l’immensité de cette zone naturelle, les constructions et les activités humaines ressortent également avec plus de vivacité. Sans être tout à fait incongrue, l’apparition providentielle de l’Indien, de son épouse et des mules revêt un caractère providentiel et symbolique. Juan Solo, être humain né dans un état de pauvreté total, ayant grandi en milieu urbain, poursuivant l’unique objectif de s’élever socialement et considérant tous les autres êtres humains comme des moyens, se retrouve à discuter, voir à marchander, avec un individu se contentant de ce qu’il a, de la frugalité parfois insuffisante de ce que la nature lui donne. D’une certaine manière, Juan Solo se retrouve parmi les vrais gens, le peuple défavorisé, avec ses croyances, sa foi de charbonnier, et ses rituels sociaux. Le dessinateur sait les représenter avec des tenues vestimentaires plausibles et naturelles, des coutumes ancestrales se voyant dans les éléments de décoration divers, des traits burinés par la dureté de leurs conditions de vies. Le lecteur se rend compte qu’il les considère comme formant un groupe culturel, qu’il leur jette un coup d’œil rapide comme membres d’une communauté, et qu’il peut également prendre le temps de les considérer un par un découvrant ainsi le soin que l’artiste a apporté pour leur donner une identité propre.



Les moments de violence et les scènes d’épreuve sont tout aussi impressionnants, et mémorables par leur aspect spectaculaire : les gestes rageurs de Solo tirant sur le lièvre, Juan buvant le sang de la mule à même son cou, donnant des coups avec sa queue préhensile, le souvenir de lui tétant le canon d’un pistolet, l’horrible procession jusqu’à la croix de métal… Le scénariste montre clairement son personnage en train de rejouer le sacrifice pour le bien de la communauté, la passion du Christ… Enfin, uniquement les éléments qui l’intéressent. Juan Solo est qualifié de Saint Patron par les paysans, il accomplit des miracles, ou plutôt il utilise sa malice au service de ceux qui viennent le trouver pour statuer sur la moralité d’un ménage à trois, pour faire accoucher une femme enceinte trop faible pour pousser, pour soigner un individu possédé. Le lecteur peut voir un individu débarrassé de croyances et de foi, utiliser son bon sens et sa capacité au spectacle pour apporter une solution apaisante à chacun de ces problèmes. Le scénariste reprend le thème du dénuement, en particulier au travers de la valeur toute relative des diamants qui, ici, font d’excellents projectiles pour un lance-pierre. Une fois reconnu par la communauté comme un homme saint (grâce à sa queue préhensile, une forme de difformité), tous ses besoins sont satisfaits par les autres : en se consacrant aux autres, il bénéficie d’une forme de Providence divine, ou tout du moins suscitée par la foi des paysans. Mais voilà, les bonnes actions et le temps consacré aux autres sont insuffisants : il faut un vrai miracle ! Une preuve tangible. Jodorowsky met en scène la spiritualité comme une énergie véritable, capable de transformer le monde. Et cette énergie est générée par la transformation de l’individu, par le fait d’avoir affronté des épreuves, s’y être soumis, en avoir payer le prix aussi bien sur le plan psychique que physique, en porter des traces, des séquelles, même si pour Juan Solo le stigmate (la queue préhensile) était présent dès la naissance. Et finalement il y a encore un prix à payer, pour une fin très morale, étonnamment morale même.


L’artiste entraîne le lecteur dans ce recoin isolé du monde en Amérique centrale ou du Sud, dans un désert montagneux inhospitaliers, dans une communauté hospitalière, comme pour compenser la rudesse de cet environnement. Le personnage principal se soumet aux dernières épreuves payant le prix pour accéder à son éveil final. Dans une démarche très christique, le récit connaît une fin morale, totalement cohérente avec le récit, pleine de sens étonnamment chrétienne, totalement rédemptrice.



mercredi 18 février 2026

Juan Solo T03 La chair et la gale

Laisse donc le passé derrière toi.


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 2 : Les Chiens du Pouvoir (1996) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Juan Solo a emmené le jeune Lucho, le fils du premier ministre, dans une boîte Los 7 en soirée, tous les deux habillés de manière assortie avec un pantalon noir, une chemise noire également, une fine cravate rose assortie à leur veste. Solo ordonne une tournée générale, c’est-à-dire mettre une bouteille de rhum sur chaque table. La fête bat son plein, de nombreuses personnes dansant au son de l’orchestre. Assis à une table, un verre d’alcool à la main, le tout jeune adolescent demande à son gardien comment on fait pour devenir un garde du corps comme lui. L’adulte répond qu’il y a certains choses qu’il faut que Lucho apprenne, ce à quoi le garçon répond qu’il ne demande que ça. Solo lui demande alors de regarder la porte d’entrée derrière. L’adolescent obtempère, et dès qu’il a tourné la tête, il reçoit une grosse mandale. Leçon numéro un : ne jamais se laisser distraire une seule seconde. Solo passe à la leçon numéro deux. Il demande à son jeune protégé de lui faire confiance et de lui présenter sa paume de la main ouverte. Devant son hésitation, Juan insiste en lui répétant de lui faire confiance. D’un geste vif de la main, il saisit alors le poignet de Lucho pour l’immobiliser, et il écrase son cigare dans la paume offerte. Alors que la douleur se fait sentir, il lui demande s’il a compris : ne pas se fier même à son meilleur ami. Il lui resserre un verre : ça lui fera passer la douleur. Lucho réagit en disant qu’il veut être comme Solo quand il sera grand, c’est bien plus rigolo de tuer les gens que de devenir un ministre comme son père et de passer sa vie à parler au téléphone. Puis Solo se lève pour lui apprendre à danser le mambo.



Tard dans la nuit, ils sont de retour dans le domaine du premier ministre. Solo demande à Eduardo de coucher Lucas qui s’est écroulé car il a trop bu. Lui-même va s’écrouler dans son lit après avoir pris une douche. Il s’en roule un petit qu’il fume pour se détendre. La porte de sa chambre s’ouvre : Laura, la femme du premier ministre, entre, et elle enlève sa robe de chambre, se dénudant totalement. Elle s’installe sur Juan qui plaide la fatigue. Elle lui retourne une claque bien sentie, et lui annonce qu’il fera ce qu’elle désire, quand et où elle le veut. Elle le chevauche fougueusement. Le lendemain, elle s’introduit dans la salle de sport alors qu’il est en train de soulever des haltères. Elle ordonne à ses deux lévriers de rester dehors, elle ferme la porte qu’elle verrouille et elle commence à le caresser. Il s’insurge et s’adresse sèchement à elle : au début c’était seulement la nuit, le lundi et le jeudi, après ça a été toutes les nuits… Puis n’importe quand, n’importe où : salons, cuisines, penderies, caves. Dans les massifs du jardin, sous la douche, derrière les portes. Il n’y a que dans la niche des chiens qu’il n’y a pas eu le droit ! Elle est insatiable, un vrai puits sans fond, une chatte à l’agonie !


Le lecteur sait pertinemment que le personnage principal va au-devant de nouvelles épreuves, de nouvelles humiliations sordides, s’élevant socialement, tout en s’enfonçant dans des actes de plus en plus abjects. Il sait également, ou plutôt il redoute l’inventivité implacable du scénariste, son sadisme envers ses personnages, chaque récit constituant un rite initiatique révélateur laissant des séquelles accablantes, un processus se faisant dans la douleur physique pour transformer le psychisme de l’individu, éveiller sa spiritualité et la faire progresser. Un lecteur averti en vaut deux, et pourtant il ne peut pas être préparé à l’ampleur des révélations monstrueuses jusqu’à l’absurde, à la brutalité de la tragédie, jusqu’à annihiler l’envie de vivre du personnage principal, et d’un autre. Si la localisation du récit peut faire penser aux télénovelas comme source d’inspiration pour le scénariste, la nature jusqu’au-boutiste des transgressions morales fait plutôt penser aux tragédies grecques, en particulier Œdipe roi (-425) de Sophocle (-496 à -406). C’est du lourd, du grotesque jusqu’à l’absurde. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir un usage assumé des conventions des tragédies dans ce qu’elles peuvent avoir de plus artificielles, ou une facilité scénaristique à laquelle il a régulièrement recours.



Pour le personnage principal, rien ne s’arrange, même mal. Pourtant, il semblait avoir pris la place du premier ministre au sein de sa famille, devenant l’amant de son épouse Laura, et une sorte de père de substitution, ou de grand frère pour leur fils Lucho. Celui-ci admire la virilité et le comportement dominateur de l’adulte, sans percevoir le prix à payer. La narration visuelle de l’artiste semble s’apparenter à un naturalisme, proche parfois du reportage embarqué, montrant aussi bien les lieux, les personnes et leurs actions, que les états d’esprit et les émotions. La première case montre Juan Solo commandant la tournée générale avec un entrain de circonstance, et un air mutin sur le visage du jeune adolescent, anticipant avec curiosité les plaisirs à venir. Le lecteur peut voir les habitués du lieu, les tentures, la fumée des cigarettes, la foule dans la rue lui donnant une bonne idée des activités nocturnes, les gens en train de danser. Il peut regarder chaque visage, et lire aussi bien un plaisir de participer à la fête qu’un masque de circonstance pour donner le change. Vient le retour à la luxueuse résidence de province du premier ministre : le magnifique bâtiment, la somptueuse cour intérieure et ses jardinières aux végétaux luxuriants, la froideur des appareils de musculation, la grande piscine profonde, etc. La direction d’acteur pour Laura permet d’exprimer tout l’appétit sexuel de ce personnage, son côté charnel, avec conviction et plausibilité.


Quelles que soient les outrances ou les subtilités requises par le scénario, l’artiste sait les donner à voir, de manière claire, et réaliste. Il faut parfois quelques instants au lecteur pour prendre la mesure de ce qu’il vient de lire, revenir en arrière d’une page ou deux pour se rendre compte de ce qu’il a accepté comme allant de soi ou comme relevant de la normalité et de la logique. Juan Solo qui brûle la paume de la main de Lucho avec son cigare d’un geste vif et précis, sans sourciller ; oui, cet individu se comporte effectivement ainsi de manière naturelle, c’est dans sa nature. Oui, il est tout à fait évident que Laura prenne un vrai plaisir sensuel à sucer l’appendice caudal de Juan, autant par volonté de pouvoir tout savourer de son corps, que par jeu de soumission. Cela fait également sens que Laura aille chercher le spectre de sa fille défunte Clara pour l’emmener avec elle, et qu’il soit visible de Solo. L’artiste se montre tout aussi formidable dans les séquences d’action, que ce soit le massacre autour de la piscine, ou la course-poursuite à travers le désert. Les paysages désertiques sont magnifiques, à la fois pour les formations montagneuses, le sol poussiéreux, les cactus, etc. Le dessinateur maîtrise les codes du Western et sait les mettre à profit pour servir son propre récit : Solo menant la vie dure à sa monture à travers le désert rocheux pour rattraper l’homme de main à moto qui emprunte la piste, sec, net, sauvage et brutal. Dans la dernière planche, c’est Juan Solo lui-même qui taille la route à moto sur une piste s’enfonçant dans le désert : tout aussi sauvage et indompté.



Bon, l’histoire, plutôt linéaire et basique : un homme de main profite de la femme et du fils de son employeur politicien, et il se fait prendre la main dans le sac, des confrontations sanglantes s’en suivent. Le degré de sadisme : plutôt élevé. Les situations : chargées en images, en métaphores, en commentaires sous-jacents. Le conflit œdipien prend une forme paroxystique dans la violence de son expression et de sa forme de résolution. Pas de chance : le jeune adolescent Lucho y assiste aux premières loges, et comme tout jeune humain qui se respecte, il se comporte en éponge, assimilant cette dynamique, et prêt à la reproduire avant même la fin du tome. Le cycle infernal de la vengeance est enclenché. Laura s’avère être une femme avec de gros besoins charnels, elle se sert de sa nudité et de son corps avec art, et même professionnalisme, se retrouvant nue pendant de nombreuses pages. De son côté, Juan Solo se retrouve également nu, réagissant par automatisme aux situations de péril, laissant sa part animale prendre le dessus. Dans ces comportements, il semble y avoir une convergence entre sexualité et animalité. Le lecteur peut être pris au dépourvu par la mise en scène du spectre de la défunte Clara : il y voit une métaphore de la culpabilité des vivants, incapables de mener à bien leur processus de deuil. Au fil des épreuves, les individus les plus en souffrance ont recours de manière libérale à l’alcool pour s’anesthésier, une façon de supprimer les sensations, faute d’un mécanisme de refoulement assez puissant, à défaut de mécanisme de deuil. Au milieu de toutes ces souffrances, le lecteur sourit en voyant Solo et Laura faire l’expérience de la valeur toute relative des diamants… qui se voient refusés comme moyen de paiement par un paysan inconscient de ce que représente cette pierre précieuse, attendant du bon argent sonnant et trébuchant, un grand moment d’ironie.


Pour les auteurs, vivre c’est souffrir, et leurs personnages vivent à fond. Ils connaissent la déchéance la plus abjecte et l’humiliation la plus intime, mettant à mal leur pulsion de vivre, l’étincelle de vie, l’envie d’avoir envie. La narration visuelle est épatante de bout en bout par la consistance des paysages et des décors, les nuances des personnages, la mise en scène fluide rendant tout évident et naturel, la direction des acteurs. L’intrigue simple et linaire charrie de nombreux thèmes adultes et complexes, sous des atours de fuite en avant nihiliste. Chef d’œuvre.



mercredi 4 février 2026

Juan Solo T02 Les Chiens du Pouvoir

Il me semble que notre jeune coq se laisse déborder par le lion !


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue une histoire complète ; il fait suite à Juan Solo, tome 1 : Fils de flingue (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Dans l’immense palais du premier ministre du Huatulco, se trouve une véritable salle de boxe au sous-sol. Sur le ring, Juan Solo s’apprête à affronter à main nue, le Vieux, chef des gorilles de l’homme politique. Ils s’observent sans trahir un seul signe, alors que le politicien annonce que le combat commence au coup de bouchon. Il fait sauter celui de la bouteille de champagne qu’il tient à la main, entouré de ses hommes de main et de jeunes femmes faciles. Les deux combattants restent immobiles et s’observent. Puis le Vieux décoche soudainement un coup de pied à la mâchoire de son adversaire, suivi de trois uppercuts. Juan Solo tombe à terre, puis se relève, cueilli par un nouveau coup de pied en pleine tête. Les spectateurs commentent, et le premier ministre fait observer que le jeune coq se laisse déborder par le lion. Solo encaisse encore une demi-douzaine de coups violents. Tutti-Frutti espère qu’il va se reprendre car il a parié sur lui, alors que la Hyène lui enjoint de ne pas le décevoir, de ne pas crier grâce et de mourir. Solo se relève en déclarant que ça suffit comme ça, qu’ils vont changer de disque, que c’est à son tour de faire danser le vieux pour voir comment il résiste. Les coups pleuvent, et le combat cesse brutalement. Le premier ministre fait applaudir le nouveau champion.



Quarante-huit heures plus tard, Juan Solo se réveille dans son lit : quelqu’un toque à la porte. Il se saisit de son arme à feu. C’est Tutti-Frutti qui vient lui apporter un consommé, et qui lui explique qu’il l’a veillé pendant ces deux tours de cadrans, restant éveillé grâce à dame Coco. Il l’avertit que la Hyène ne le reconnaît pas comme chef et compte faire valoir ses droits, car après le Vieux c’est lui le plus ancien. En outre, il pense être plus fort que Solo, il dit qu’il le tuera dès qu’il en aura l’occasion. Solo déclare que le plus tôt sera le mieux, il se lève péniblement, pistolet en main, et il sort de la chambre pour se diriger vers la salle où se trouvent les autres. Tutti-Frutti prend le temps de se repoudrer avant de le suivre. Il entend des coups de feu, et il se met à courir dans le couloir. Il arrive et passe la porte : il découvre une scène d’affrontement, et voit Solo tuer la Hyène. Le corps de ce dernier glisse à terre, et le tueur demande à la cantonade s’il y a un autre amateur. Les six autres porte-flingues restent interdits. Juan Solo leur propose de passer à table, joignant le geste à la parole. L’un des hommes lui demande s’il préfère le blanc ou la cuisse. Il répond qu’il préfère la queue et éclate de rire, tous les autres l’imitant.


Le lecteur se prépare psychologiquement car il sait qu’il va replonger dans une ambiance violente, sadique et glauque. Son horizon d’attente est comblé dès la première scène avec ce combat à main nue, sans pitié, des coups brutaux portés pour infliger la plus grande douleur possible, dans la seule volonté de mettre à terre son adversaire, en le tuant si possible, car telle est la règle implicite du jeu. Le dessinateur se montre d’une efficacité terrifiante pour faire ressortir cette brutalité, cette absence de pitié, cette certitude qu’il s’agit de vaincre ou périr. Il joue avec la couleur rouge pour renforcer la violence des impacts, la fureur qui habite les deux combattants. Jodorowsky se montre à la hauteur de sa réputation : le premier ministre confie trois autres missions à Juan Solo, et celui-ci s’en acquitte avec efficacité grâce à un usage de la violence sans état d’âme, et une capacité extraordinaire à encaisser les coups. Il ne fait pas un pli qu’aucune situation ne peut se résoudre autrement que par un bain de sang et d’atroces souffrances physiques occasionnant des séquelles psychologiques irrémédiables, avec un sens du spectacle aussi glauque que malsain. Les dessins remplissent leur mission de montrer clairement ces horreurs, sans pour autant se complaire dans le voyeurisme ou dans une forme de complaisance vis-à-vis de la souffrance humaine. Entre dépravation et perversion, les personnages anesthésient leur souffrance en infligeant des souffrances plus intenses à autrui.



Tout s’arrange, même mal… forcément mal pour Juan Solo. Le lecteur a encore en tête les horreurs vécues par cet homme depuis son enfance, l’exemple qu’il a pu avoir sous les yeux. Par la force des choses, Juan Solo va reproduire les schémas qu’il a eu pour exemple pendant ses tendres années, celles où l’enfant se forge sa vision du monde, et absorbe comme une éponge ce qu’il observe autour de lui. Le premier tome a déjà donné un aperçu très parlant et très explicite de la psychologie profonde de cet homme. Ce dernier sait qu’il doit tout encaisser pour pouvoir survivre, et que quand l’occasion lui en est donné il doit agir sans hésiter, et porter les coups les plus destructeurs possibles pour mettre à profit ce moment crucial. Le lecteur sait que Solo ne peut pas oublier cette leçon de vie, car il porte une marque physique indélébile, un stigmate permanent, un appendice caudal qu’il peut dissimuler lorsqu’il est habillé, mais qu’il lui est impossible d’oublier. D’une certaine manière il personnifie la force masculine dans ce qu’elle a de plus destructeur, de plus conquérant, de plus égocentré. Il comprend les rapports de force et réagit en conséquence, avec les moyens dont il dispose, c’est-à-dire sa force physique et sa force de frappe. Pas de pitié, pas de quartier, pas d’empathie, et une avidité digne d’un ogre à dévorer tout ce qui est à sa portée. Un seul objectif : conquérir sans émotion ce qui constitue les signes extérieurs de réussite de ceux se trouvant au-dessus dans la pyramide sociale, par la force brutale qui prouve qu’il est le plus fort, le dominant.


Il faut un artiste au cœur bien accroché pour mettre en images un tel prédateur sans empathie ni remord. Comme Juan Solo, Georges Bess se montre impitoyable, inflexible, honnête et franc. Le lecteur le ressent tout du long, à chaque page, à travers une narration visuelle factuelle, qui montre sans hypocrise, avec une mise à profit d’une forme discrète de révérence face à cet homme si déterminé et conquérant. Juan Solo impressionne le lecteur par sa vivacité, sa réactivité, sa souplesse, ses mouvements rapides et droit au but, sa silhouette sèche, son calme extérieur, son comportement en encaissant sans accuser le coup. Il se tient souvent immobile, en observation, ce qui contraste totalement avec la rapidité avec laquelle il passe à l’action, fonçant sans aucune hésitation. L’artiste prend autant de plaisir à le montrer presque statufié, qu’à réaliser une scène d’action ébouriffante comme l’enlèvement de la Lionne, la danseuse du Général, en hélicoptère, séquence digne d’un film d’action échevelé. Et toujours il encaisse et il frappe pour faire mal, autant de passages éprouvants : la souffrance lue sur les visages, la force des coups montrée de manière factuelle sans la romantiser, le sang en quantité réaliste, la destruction et le saccage, l’absence de palabre ou de moment d’explication avant de frapper, le stoïcisme inhumain pour encaisser les coups sans broncher.



Les autres dimensions de la narration visuelle présentent tout autant de richesse. En particulier, le lecteur se rend compte qu’il voyage et s’immerge dans de nombreux lieux de nature exotique pour un européen : l’immense palais du premier ministre en lisière de la capitale, une petite bourgade campagnarde au milieu des champs où la Lionne réalise un discours enflammé avec les poules au milieu de la rue et un temple à la façade délicatement ouvragée, les locaux beaucoup plus standardisés et fonctionnels de l’université, la magnifique et luxueuse résidence de Laura l’épouse du premier ministre, au milieu d’un paysage naturel. Au fil des pages, le lecteur sent également qu’il ralentit sa lecture imperceptiblement pour certains éléments visuels : les poutres du plafond d’un large couloir du palais, un vol de cormorans, la qualité esthétique du motif d’un tapis, la beauté d’un bouquet de fleurs, les véhicules blindés des forces de l’ordre, un toit en tuiles, une décoration à base de plantes vertes et de végétalisation, la riche décoration de la chambre de Laura proche d’un boudoir, etc.


Emporté dans cette histoire de bruit et de fureur, le lecteur retrouve les thèmes présents dans le premier tome : la loi du plus fort, l’ascension sociale par la force, une vision masculine et conquérante, prédatrice, des maltraitances systémiques et une résilience pervertie, la fascination pour une bête sauvage, les épreuves vécues dans la chair chères au scénariste. Le premier ministre voit Juan Solo comme un outil efficace et loyal, le Général y voit un moyen matériel sans dimension humaine, les autres gorilles s’inclinent devant un alpha-mâle, Lucho (un tout jeune adolescent) le voit comme un modèle à suivre, une femme éplorée comme un amant doté d’un magnétisme animal. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la manière dont lui-même considère le personnage. Il se rend compte qu’il est plutôt taiseux, qu’il semble se comporter de façon monolithique, avec cette forme de revanche à prendre sur la société, sur les conditions de sa naissance, sur la violence de son enfance. Juan Solo ne semble pas agir sur la base d’un code de l’honneur, encore moins d’un code moral, et certaines réactions ou expressions visuelles semblent indiquer une forme de dégout de soi. Quel peut être l’état d’esprit d’un tel être humain ? Qu’est-ce qui le fait tenir ? Quel est le prix à payer pour lui ? Le lecteur dispose déjà d’une partie de ces réponses, contenues dans la séquence introductive du premier tome, une crucifixion ritualisée.


Un deuxième tome aussi violent, impitoyable et sadique que le premier. Une narration visuelle sèche et riche, tout aussi impitoyable, et porteuse de nuances. Juan Solo continue d’avancer, d’encaisser, de détruire tout ce qui se trouve sur son passage. La force de la narration et son premier degré font exister ce tueur, lui donnant une épaisseur humaine tragique.



mercredi 21 janvier 2026

Juan Solo T01 Fils de flingue

En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre.


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui constitue une histoire complète. Son édition originale date de 1995. Ila été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-huit pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Quelque part dans les faubourgs de Huatulco City, une ville d’Amérique du Sud, la foule se livre à une cérémonie religieuse. Ils portent des oriflammes colorées, et un homme dans une robe sur une chaise à porteurs. Ils psalmodient un chant : En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre. Où va-t-on si loin du ciel ? On amène à la mort le Christ de Tlacahuepan. Sur le siège, Juan Solo constate que plus personne ne crie, la terre se désagrège, les fleurs se décomposent, il ouvre ses ailes et pleure devant elles. Après avoir gravi un petit mont, la foule arrive au pied d’une grande croix en bois dressée. Juan descend de son siège et ordonne aux hommes de lui lier les bras à la sainte-croix. Une vieille femme s’adresse à lui, les mains jointes, pour lui dire de ne pas faire ça, son sacrifice est déjà bien assez grand. Juan répond violemment : Non ! Il indique qu’il paiera pour tout le monde, il exige qu’ils l’attachent et qu’ils le coiffent de la couronne d’épines. Les hommes s’exécutent : ils lui lient les poignets à la barre transversale, et le ceignent de la couronne. Il leur ordonne de s’en aller de suite, car c’est un problème entre Dieu et lui, personne d’autre ne se sacrifiera. Il continue : qu’ils retournent dans leurs cases, boire et manger le peu qu’il leur reste. S’ils veulent un miracle, il faut qu’ils le laissent seul… Seul comme il l’a toujours été… depuis sa naissance.



Plusieurs décennies plus tôt, à minuit, les sirènes hurlent au cœur de la nuit, couvre-feu. Plusieurs soldats ordonnent aux habitants de regagner leur abri, dès que la sirène se tait ils tireront dans le tas. Une petite silhouette se fait jeter hors de l’église, un individu refusant la présence d’un monstre, homosexuel et travesti de surcroît dans la maison du Seigneur. Les sirènes se taisent, et les soldats ouvrent le feu, la personne de petite taille se mettant à courir pour trouver un abri. Plus tard, un groupe de trois militaires se partagent une bouteille d’alcool de mezcal. Une femme de petite taille se présente pour leur proposer une petite gâterie, histoire qu’ils se détendent, pour un petit billet. Un des soldats accepte avec l’accord de son caporal. Ils s’éloignent un peu, et Demi-Litre se met à la besogne. Tout d’un coup, une voiture fonce dans la rue, violant le couvre-feu. Le soldat et le caporal se mettent à tirer sur le véhicule, celui qui était en train de se détendre rapplique sans avoir pu terminer. La voiture fait un tonneau un homme ivre en sort, la bouteille à la main, expliquant que c’est l’anniversaire du Général. Le soldat pas encore détendu se rend compte qu’il s’est fait voler son pistolet. Demi-Litre regagne la décharge où se trouve son abri.


Peut-être que le lecteur a été attiré par la réputation sulfureuse de cette série, ou parce qu’il a déjà a pu apprécier les idiosyncrasies de l’écriture du scénariste, en particulier sa propension à soumettre ses personnages à des épreuves dégradantes, avilissantes dont ils ressortent généralement mutilés d’une manière ou d’une autre. Pour autant il est peu probable qu’il soit prêt à affronter les souffrances dans lesquelles baignent ces pages. Ce qui semble être le personnage principal se fait mettre en croix, dans une cérémonie dont les couleurs peuvent évoquer le Tibet de la série Le lama blanc. Cette crucifixion s’effectue sans clous plantés dans les mains ou les chevilles, en revanche Juan réclame sa couronne d’épines, et celles-ci transpercent la fine peau du crâne, le faisant doucement saigner. Puis c’est l’application brutale d’un couvre-feu, les forces de l’ordre ouvrant le feu sur la populace qui ne serait pas assez rapide. Ensuite une passe dans la rue, réalisée par un nain. Un nouveau-né retrouvé au milieu des déchets dans une décharge alors que les chiens errants s’apprêtent à le dévorer. Demi-Litre qui se fait bastonner par un groupe de jeunes voyous au point de mourir de ses blessures. Un viol rendu encore plus immonde par ses circonstances : sur la banquette arrière d’une voiture, par un groupe organisé. Une femme âgée aux cheveux blancs à qui un tueur brise la colonne dans une étreinte brutale. La gégène appliquée à un homme attaché à l’armature métallique d’un lit superposé. Etc.



Pour raconter toutes cette accumulation d’horreurs, le dessinateur se montre plutôt correct avec le lecteur : il se tient à l’écart de gros plans voyeuristes et malsains. Cependant son talent s’exprime dans la qualité de sa mise en scène, sa puissance d’évocation, et le lecteur en ressort affecté. Il voit à quel point les épines de la couronne sont acérées. Il comprend autour de quoi les chiens étaient en train de rôder, attendant le bon moment pour goûter à la chair du nouveau-né. Il ressent la force avec laquelle les jeunes hommes assènent des coups de barre de métal sur la personne de petite taille. Il voit la sauvagerie avec laquelle Juan déchire les vêtements de la vendeuse de tickets de loterie, en expliquant après coup aux trois autres membres de la bande qu’elle était vierge. Ignoble. Chaque scène se déploie dans un plan de prise de vue spécifique, avec sa propre palette de couleurs : le rouge ocre de la terre des espaces naturels pour la crucifixion avec la lente progression de la foule et les cactus, le noir et blanc rehaussé de brun pour le couvre-feu avec un arbre magnifique et les rues désertes, le jaune soutenu d’un soleil vif pour la bastonnade et une installation de fortune de personne à la rue avec une tente, un matelas, des caisses en bois, le rouge carmin pour la soirée en boîte de nuit avec son petit orchestre et son saladier de sangria, le brun pour la soirée en l’honneur de la maîtresse du Général, les limousines alignées devant la demeure luxueuse, la scène pour la chanteuse et les tenues de soirée, etc.


En une cinquantaine de pages, les auteurs racontent beaucoup d’événements avec une fluidité remarquable : de la fin de l’histoire (Juan Solo sur la croix), avec un retour à Demi-Litre se procurant le flingue que Solo va conserver, la découverte du nouveau-né, jusqu’à son recrutement par le premier ministre et sa première initiative pour le contenter, sanglante bien sûr. À la fin de chaque scène, le lecteur prend la mesure de la densité de la narration, pourtant très facile d’accès et agréable à la lecture. Il comprend que cela vient de l’habitude qu’ont acquis les deux créateurs à travailler ensemble précédemment. Il ressort très impressionné par cette première scène, tout ce qui est montré dans les dessins, raconté par eux, avec de rares phylactères qui peuvent ainsi se focaliser sur l’état d’esprit du personnage principal. Afin d’améliorer sa condition sociale, Juan Solo décide donc de se faire introduire auprès du premier ministre, en mettant en scène le faux sauvetage de son médecin, dans une agression préméditée et réalisée par ses trois nervis. À nouveau, cette scène constitue un tour de force en trois pages : l’exécution d’un plan élaboré et exposé quelques pages auparavant, la violence avec laquelle se déroule l’agression, les actions qui n’étaient pas prévues au programme, et le gros plan sur le visage de Solo dans l’avant-dernière, dans un registre plus réaliste, avec des traits plus fins, et son regard à la fois vicieux, à la fois déjà peut-être déjà un peu triste. L’attention ainsi attirée, le lecteur se rend compte que le dessinateur utilisera de nouveau ce décalage dans la représentation d’un visage à plusieurs reprises par la suite.



Il faut qu’il ait le cœur bien accroché pour que le lecteur puisse encaisser la violence du récit. L’art de conteur des deux créateurs fait qu’il ressent l’impact de chaque horreur, pourtant classiques dans le genre Polar. Il se rend compte que ce qui l’affecte dans ces exactions réside dans la qualité de la narration, dans la brutalité qui se déchaîne sur les victimes, dans l’horreur de leurs souffrances, et… L’accumulation des horreurs participent également à les rendre implacables, à banaliser la mort violente et la cruauté des assassins, et… Les victimes subissent les décisions sur un coup de tête des criminels, l’arbitraire qui fait que ça tombe sur elles, et… Le malaise provient également de l’impunité des tortionnaires, de la nature systémique de cette violence : il est évident que tout individu montrant une part de bonté, ou agissant suivant des valeurs morales est une victime toute désignée qui sera détruite tôt ou tard, massacrée, il ne peut pas y avoir d’échappatoire. Le lecteur ressent également qu’il se trouve très partagé dans ses sentiments pour le personnage principal. Celui-ci a été abandonné dans une décharge, il a tété une chienne pour toute attention humaine, il est affublé d’une déformation physique pour laquelle il est systématiquement méchamment raillé par tous, y compris les garçons de son âge. C’est un paria à vie, quoi qu’il fasse, quelle que soit la manière dont il se conduise. Il n’a jamais connu d’exemple positif à partir duquel se construire, à l’exception de Demi-Litre qui a été battu à mort sous yeux comme toute récompense, et qui s’est fait exploser dans une église pour hurler sa douleur à la face de Dieu. Cette société broie les faibles et les vertueux, systématiquement, totalement. Quand bien même Juan Solo évoluerait en développant un début d’empathie, son sort ne changerait pas, il serait tout aussi scellé. D’ailleurs, il va finir sur la croix, dans une révolte contre Dieu.


Une lecture aussi éprouvante qu’intense, désespérée à un point que le lecteur découvre progressivement. Une suite d’horreurs ignobles infligées à des victimes innocentes ce qui les désigne d’autant plus comme des cibles. Une collection d’individus dépourvus d’empathie et de scrupules, assouvissant leurs pulsions par la violence, sans considération pour autrui, sans aucune inquiétude quant aux conséquences de leurs actes, à leurs répercussions, ou pour leur propre devenir, anesthésiant leur souffrance grâce à celles qu’ils infligent aux autres. Les deux créateurs ont réussi un récit d’une noirceur sans égale, provocateur, transgressif, et horrifiant. Sans espoir.



mercredi 17 septembre 2025

Alef-Thau T08 Le triomphe du rêveur

Quand l’épée qui coupe toute chose ne peut-elle te couper ?


Ce tome fait suite à Alef-Thau T07: La Porte de la vérité (1994), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau (2008 & 2009), dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Covial pour les dessins et les couleurs, prenant la suite d’Arno (Arnaud Dombre) décédé en 1996 à l’âge de trente-cinq ans. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Quelque part sur la planète Mu-Dhara, Alef-Thau gît à même le sol, allongé sur le ventre dans l’herbe, la main droite dans l’eau du ruisseau, les ruines des murs d’enceinte à quelques mètres de là. Il redresse la tête, des larmes coulent sur son visage, puis il s’assoit. Il se lamente qu’il n’est qu’une illusion. À quoi bon lutter si même l’espoir est vain. Il n’est qu’une illusion comme ce reflet dans l’eau. Deux rapaces, l’un au plumage blanc, l’autre au plumage noir, l’observent perchés sur la même branche. Soudain son nom retentit dans cette clairière, et Diamante apparaît, elle s’agenouille pour le serrer dans ses bras et le réconforter. Elle l’assure qu’elle connaît son tourment. Elle lui conseille de se contenter de ce bonheur qu’il a conquis de ses mains, d’être fier de sa force et de sa volonté. Il se relève, toujours aussi tourmenté, et il lui déclare qu’il veut être réel. Il pointe du doigt le rapace noir : celui-ci se laisse descendre et il passe au travers du corps du jeune homme comme si ce dernier n’avait pas de substance. Puis il se perche sur la tête de la jeune femme et déclare que la vérité est fond des rêves, il intime à Diamante de parler. Celle-ci explique qu’il existe une possibilité : sur la planète des immortels, se trouve la porte de la vérité, cette porte conduit à l’univers réel. Mais il faudra aussi accepter la maladie, la vieillesse, la mort.



Le visage de Diamante se déforme et elle déclare qu’elle doit obéir à la loi des immortels et qu’elle ne peut guider Alef-Thau vers la porte de la Vérité. Elle l’abandonne et s’en va en courant. Puis Bébé, Holibanoum, et enfin Louroulou lui apparaissent, ce dernier tenant l’épée de cristal brisée entre ses mains. Enfin Alef-Thau se réveille de ce cauchemar : il se trouve dans le vaisseau spatial, aux côtés de Diamante. Ils traversent un champ d’astéroïdes peu dense, avec une gigantesque statue de lézard flottant dans le vide. Elle lui explique qu’ils arrivent à Kastus Ignis, sa planète d’origine. Cette sculpture géante a été taillée par les immortels. Ils s’ennuient tellement qu’ils font des roches stellaires des œuvres d’art ! Chacune d’elles leur a demandé des siècles de travail ! Il va maintenant voir le fruit de milliers d’années. Toujours dans le vide de l’espace, Alef-Thau voit une femme géante assise sur un siège, il s’exclame que c’est Diamante. Cette dernière explique que ce n’est pas elle, mais le modèle essentiel. Tous les immortels, elle comprise, sont issus des mêmes gênes ; ils sont pareils à elle. Enfin la planète Kastus-Ignis devient visible à travers le hublot. Le jeune homme constate qu’il n’y a rien, que c’est une boule lisse. La jeune femme explique qu’il voit là l’hémisphère austral, que Cité-Nesga est sur l’autre face.


La fin de l’épopée, du voyage du héros, toujours accompagnée par l’héroïne. Alef-Thau a conservé son intégrité physique, possédant tous ses membres corporels, tout en souffrant toujours de la même douleur existentielle. Il sait qu’il n’est qu’une illusion, que la seule personne réelle est Diamante. Après le décès d’Arno (1961-1996) le dessinateur de la série, les lecteurs ont dû se demander s’ils connaîtraient un jour la fin de l’histoire (après un moment de recueillement pour un être humain parti trop vite, à un très jeune âge). En découvrant cet ultime tome, ils constatent que le héros et l’héroïne arrivent à la fin de leur quête dont l’objectif était subtilement annoncé dès le premier tome, que la résolution, ou plutôt l’aboutissement de leur voyage présente une parfaite cohérence avec les tomes précédents. Dans le même temps, accompagné par un nouvel artiste, le scénariste réussit le tour de force de rendre hommage à Arno de très belle manière, dans le récit lui-même, sans solution de continuité avec la trame de l’intrigue. Dans le même ordre d’idée, le scénariste ou peut-être l’éditeur ont fait appel à un dessinateur œuvrant dans un registre très proche de celui d’Arno, et ami de celui-ci également : Alain Boussillon, surnommé Al Covial. Le lecteur retrouve les caractéristiques visuelles de la série : l’apparence des personnages, du petit vaisseau spatial, de l’épée de cristal, du corps ectoplasmique, des gnomes.



Le scénariste conserve la même forme de récit : une aventure allant de l’avant, des héros confrontés à des dangers, un but à atteindre, ce qui donne de l’allant à l’histoire, un mouvement les obligeant à aller de l’avant. Le lecteur retrouve Alef-Thau en pleine crise existentielle, et un petit peu différent. Covial rend hommage avec respect à son ami décédé, tout en conservant certaines caractéristiques graphiques qui lui sont propres. Ses traits de contour sont un petit peu plus rugueux, moins lissés. Il épure moins ses cases, évoquant ainsi plus l’esthétique des premiers tomes de la série, que les deux tomes précédents. Le lecteur s’y habitue rapidement, oubliant au bout de quelques pages qu’il ne s’agit plus du même dessinateur. Le nouvel artiste va plus loin que de reprendre les éléments graphiques récurrents de la série (personnages, vêtements et accessoires), il parvient à reproduire le langage corporel des personnages, en particulier celui des trois gnomes Holibanoum, Bébé et Louroulou.


L’artiste se montre également à la hauteur des épreuves et des situations imaginées par le scénariste, toujours aussi inventif. Après la découverte des statues géantes flottant dans l’espace, les deux héros débarquent dans la Cité Nesga, sur la planète Kastus-Ignis. Ils n’y trouvent aucun habitant, en revanche ils sont pris à parti par l’incarnation de la cité elle-même. Celle-ci les informe qu’ils vont être soumis à des épreuves, et que tout échec les condamne à une mort dans d’atroces souffrances. Dans les faits, il revient à Alef-Thau de trouver comment résoudre des énigmes qui semblent impossibles. L’inventivité de Jodorowsky n’est plus à louer, que ce soit dans des associations psychédéliques, ou dans la cruauté. L’artiste sait donner forme à chaque exubérance : il les rend plausibles dans le cadre de ce récit de science-fiction, cohérentes avec l’environnement, acceptables sans besoin d’augmentation de suspension d’incrédulité consentie chez le lecteur. Ce dernier prend plaisir à découvrir la cité futuriste dépourvue d’habitants, l’hologramme flottant de la tête de ladite cité, l’architecture baroque de certains bâtiments, des créatures aux réactions improbables (la créature féline qui grandit jusqu’à être géante), un usage vif et percutant de la feuille de l’arbre de la Vérité au bout de la longue tresse d’Alef-Thau, une armée de bonhommes de neige pas commodes, une course de fuite digne d’Indiana Jones dans le temple maudit, un déplacement sur un tapis volant sous une nuée de flèches, un puit de lave en ébullition, et bien sûr le changement de registre graphique inattendu pour la dernière scène.



Les auteurs reprennent donc les éléments récurrents de la série. Le lecteur sourit de bon cœur quand le héros réfléchit et déduit des épreuves qu’il doit exister un quatrième chemin pour s’échapper d’une impasse. Son analyse l’amène à se dire que les gnomes ont été confrontés sur un sentier au feu, sur l’autre à l’eau et sur le troisième la terre. En effet les quatre éléments de la cosmologie de Platon ont régulièrement été à l’origine d’épreuves dans les tomes précédents. Par ailleurs, le scénariste reprend le principe de l’immortalité de Diamante qui veut toute personne qui l’assaille voit son attaque se retourner contre elle, et que l’héroïne s’en sort indemne. Très conscient de cette propriété, Alef-Thau commence par l’utiliser comme bouclier humain contre la nuée de flèches, puis il n’hésite pas à la lancer dans le puit de lave, une démarche bien morbide. Pour finir, c’est Diamante elle-même qui tire parti des conséquences d’un acte suicidaire de sa part. Le lecteur y voit bien là l’expression de toute la philosophie sous-jacente du scénariste : pour pouvoir progresser sur le chemin de la vie, dans l’éveil, il faut savoir mettre en jeu son intégrité physique, se mettre en danger physique, jouer sa vie même.


Ce dernier tome apporte encore plus que les précédents. Il peut se lire comme une aventure au premier degré, la quête pour devenir réel, et une résolution logique, plus qu’une simple pirouette élégante. Il peut également se lire comme la dernière étape de la quête d’Alef-Thau dans son devenir d’être humain, une pulsion irrépressible d’aller vers la vérité. Le lecteur remarque alors que les épreuves auxquelles la Cité-Nesga le soumet sont d’abord d’ordre intellectuel, avant de nécessiter des capacités physiques. Tout commence d’ailleurs par un Kōan : Quand l’épée qui coupe toute chose ne peut-elle te couper ? Il y a également la question de savoir si un verre sur un présentoir est à moitié plein ou à moitié vide. En considérant ces aventures sur un plan spirituel, les gnomes deviennent alors des incarnations des états d’esprit d’Alef-Thau, caractérisés par leur comportement, mus par une émotion principale. Le lecteur en vient alors à s’interroger sur le statut très déconcertant des deux principaux personnages. Alef-Thau ressent qu’il n’est qu’une illusion dans son environnement : il souhaite atteindre le monde réel, et pour cela il affronte des épreuves qu’il ne peut résoudre qu’en reconsidérant le sens du langage et en pensant autrement pour dépasser une façon de pensée trop littérale. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la nature de Diamante, et sur son rôle. Son immortalité semble indiquer qu’il est possible de la considérer comme l’incarnation d’une idée, d’un concept immatériel et de ce fait immortel. Il fait alors sens que le héros la mette en danger, ou plutôt la mette à l’épreuve des risques qu’il prend pour elle. D’un autre point de vue, les possibilités d’action de Diamante en deviennent limitées par sa nature d’idée, de principe, de valeur : elle ne peut exister qu’à travers les actions d’un être humain qui la met en pratique, qui poursuit cet idéal.


Le lecteur aborde ce dernier tome avec tristesse, conscient de la disparition de son artiste, décédé à un jeune âge. Il sait gré au scénariste et à l’éditeur d’avoir mené à son terme la série, et au nouveau dessinateur d’avoir accepté de prendre le relais de son ami. Il se rend compte que la narration visuelle reprend les caractéristiques de celle d’Arno, respectueusement, avec la même capacité pour donner à voir ces aventures. Les auteurs savent mener à son terme cette quête de recherche de la vérité, d’atteinte de la réalité, avec une révélation élégante et pleine de sens à la fin, et des épreuves distrayantes et pénétrantes. Un peu plus près de la réalité.



mercredi 3 septembre 2025

Alef-Thau T07 La porte de la vérité

La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure.


Ce tome fait suite à Alef-Thau T06 L'Homme sans réalité (1991), une série en huit tomes, suivie par une seconde saison en deux tomes : Le monde d’Alef-Thau, dessiné par Marco Nizzoli. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Arno (Arnaud Dombre) pour les dessins et les couleurs, avec Florence Breton pour les couleurs. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Sur la planète Mu-Dhara, une grande activité paisible règne dans le village des gnomes. À table, Louroulou et Holibanoum se disputent la cuisse du sangaï. Le second l’arrache de la main du premier qui à son tour lui renverse un bol de sauce sur la tête. Un peu plus loin, Malkouth et un gnome sont en train de se battre au bâton sur une poutre au-dessus d’un étroit cours d’eau. Elle prend le dessus et parvient à le faire tomber à l’eau. Un autre gnome approche et les appelle à venir : la noce va commencer. Le doyen est en train de prononcer les paroles rituelles : Comme le veut la tradition dharienne, au septième mois de la grossesse et au nom de la grande Geah… Diamante intervient en le coupant au beau milieu de sa phrase pour faire observer qu’elle ne trouve pas Alef-Thau. Le patriarche rappelle que c’est lui qui doit sceller l’union. Elle et Malkouth vont jeter un coup d’œil chez lui : il ne s’y trouve pas. Il a juste laissé un court mot d’adieu. Une petite fée indique qu’il est parti du côté d’Oravi, bien qu’une autre lui reproche qu’il ne fallait rien dire. Diamante décide de partir à sa recherche, et elle demande à Louroulou de l’accompagner. Elle commence à s’éloigner du village, accompagnée par Louroulou et Holibanoum montés sur Mirra.



Le petit groupe rejoint bientôt Alef-Thau et Diamante lui demande ce qui se passe, lui rappelant que les mariés l’attendent, il doit sceller leur union. Il répond qu’il ne supporte plus ce monde, rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Il se lève, et devant Diamante, les deux gnomes et Mirra, il fait pousser instantanément un arbre, il crée un forêt aussi haute qu’une montagne, puis il fait se matérialiser une meute de louths rugissants ! Alors que la meute fonce droit sur eux, il fait s’ouvrir un gouffre dans lequel ils sont tous engloutis. Alors que la poussière commence à retomber, il se tourne vers Diamante pour lui dire que ce n’est pas tout : il peut aussi enflammer le village dharien en un tour de main. Dans son esprit, elle voit ledit village en proie aux flammes. Elle le prie d’arrêter car c’est aussi son village à lui. Il accepte tout en rappelant qu’il s’agit d’un monde factice, créé par le tuteur de Diamante, le vieil Immortel. Elle lui répond que c’est fini tout ça, qu’il a puni le vieil Immortel, que ce dernier a disparu, et qu’Alef-Thau est entouré d’amis. Louroulou lui rappelle que c’est Alef-Thau qui lui a appris à jouer de la flûte. Holibanoum fait preuve de malice en déclarant que c’est bien mieux quand tout va mal. Diamante lui demande ce qu’il veut de plus. Alef-Thau réduit les deux gnomes à l’état de flaque de fluide vital. Il lui rappelle que lui aussi n’est qu’une illusion animée d’une force de volonté sans égale, mais sans espoir.


Le lecteur contemporain a conscience qu’il s’agit de l’avant-dernier tome et que par voie de conséquence la résolution approche. Il se rappelle également qu’il avait découvert à la dernière page du tome précédent la mention : Fin du premier cycle. Ainsi le second compte deux tomes. L’objectif principal des personnages évolue : l’intégrité physique du héros semble rétablie de manière pérenne. Dans la séquence d’ouverture, il revient à un constat déconcertant présent depuis le début de la série : son environnement (la planète Mu-Dhara) et lui-même ne sont pas réels. Seule Diamante est réelle, et cette condition est liée à sa qualité d’immortelle. Dans le même temps, le scénariste continue de développer la dimension métaphysique de son récit, et ésotérique. Précédemment, ses aventures s’accompagnaient d’une évolution physique, gagner des membres corporels supplémentaires pour lui né enfant-tronc, un voyage vers l’autonomie avec des répercussions sur son développement psychique, une forme de métaphore sur le développement personnel. Maintenant en pleine possession de ses moyens physiques, et donc également psychiques, le héros éprouve une sensation d’omnipotence, montrée de manière littérale par sa faculté de créer des paysages, des animaux, de détruire par la force de sa pensée. Prochain objectif de son voyage : se confronter à la réalité.



Dans le même temps, les auteurs reprennent une forme identique : une aventure. Le héros et l’héroïne décident de partir à l’aventure se lançant dans un nouveau voyage, dans lequel le genre de la science-fiction prédomine par rapport au Médiéval fantastique, par contraste avec le premier cycle. Comme dans les tomes précédents, le rythme de l’histoire est rapide, et l’intrigue s’avère linéaire et aérée, pouvant être résumée en peu de mots. Elle se trouve complétée par les éléments apportés par la narration visuelle. Tout commence avec une belle vue du village des gnomes : des constructions faisant penser à des troncs d’arbre ayant subi une taille sévère avec des branches sciées près du tronc, un petit air de village gaulois bien connu, avec une activité plus importante et des habitants de nature fantastique. La planche suivante s’ouvre avec l’affrontement au bâton au-dessus d’une rivière, évoquant alors une scène équivalente de Robin des Bois. Vient le temps d’embarquer dans la fusée pour le voyage, et l’artiste réalise de superbes vues, tout d’abord sur les cohortes se rendant à l’événement pour y assister, puis sur la zone de lancement elle-même. Alors que le voyage spatial prend place, le lecteur y détecte comme un petit goût discret du voyage de Tintin dans la fusée qui l’emmène sur la Lune, avec ses compagnons de voyage. Vient finalement le temps de sauver le héros, avec des influences bien assimilées de Mœbius.


Lorsque Diamante rejoint Alef-Thau, le lecteur assiste bouche bée à la démonstration de son pouvoir, proche de l’omnipotence, le personnage jouant au démiurge. La direction d’acteurs fait ressortir à la fois son sentiment de toute puissance et un désarroi total à n’éprouver aucun plaisir à l’exercice de ce pouvoir. Le lecteur se rend compte que son empathie pour les uns et les autres provient de la justesse de l’expression de leurs émotions et de leur état d’esprit. Par exemple : la sollicitude sincère dont fait preuve Diamante pour Alef-Thau, le manque de retenue dans les gestes et les expressions de visage de Holibanoum, le comportement différencié des trois gnomes (Louroulou, Bébé, Holibanoum) en réaction aux agissements de l’épée de cristal, le comportement de prédateur des monstres ectoplasmiques, etc. Sans paraître démonstratif, l’artiste maîtrise l’art de la mise en scène pour des situations souvent inattendues : Alef-Thau ravalant ses amis à l’état de flaque de fluide vital, les habitants de Mu-Dhara venant des quatre coins de leur monde pour assister au départ du héros, des sortes de chats géants s’approchant pour se jauger, la magnifique éclosion des nénuphars elfiques en un murmure cristallin, la manifestation de l’antimatière ectoplasmique s’en prenant au vaisseau spatial, ou encore le combat contre les monstres ectoplasmiques.



En plus de cet apport narratif des dessins, le lecteur ressent comme depuis le début que les enjeux dépassent l’aventure au premier degré. L’ancien enfant-tronc effectue le constat que rien n’est réel, tout dépend de sa volonté. Le lecteur peut prendre cette déclaration au sens littéral : Alef-Thau modèle la réalité à sa guise en tant que démiurge. Il peut aussi y voir un sentiment de toute-puissance entre celui éprouvé par le jeune enfant, et celui éprouvé par le jeune adulte en pleine possession de ses capacités physiques. Or le héros se trouve insatisfait de cette sensation : il veut vivre la réalité, plutôt que de se bercer dans cette illusion de toute puissance. Il se trouve conforté par Diamante qui lui dit qu’il a raison : il faut vivre dans la réalité. Quant à elle, Diamante exprime cette sensation d’une autre manière. Elle se sait immortelle, une autre forme de toute puissance, et elle a conscience de l’importance de la mort. Elle explique à son compagnon que : La vie est privée de sens sans la mort pour la conclure. Tout dans l’univers doit éclore, durer un temps et s’éteindre, telle est la loi de la nature ! Le lecteur sent bien qu’il s’agit des propres convictions du scénariste, et qu’il met en scène son propre parcours d’éveil spirituel.


La personnalité de cet auteur si particulier transparaît à chaque séquence. Le moment poétique de l’éclosion des nénuphars elfiques ne trouve de sens que s’il est pris comme une profession de foi de Jodorowsky sur l’importance de la poésie dans la vie. L’aventure continue, et le lecteur relève d’autres convictions philosophiques ou métaphysiques : se contenter du bonheur que l’on a conquis avec ses mains, être fier de sa force de volonté, donner du sens au sacrifice, accepter la mort… et vivre dans la réalité. Aussi, il accomplit lui aussi l’effort d’être plus tolérant, plus ouvert d’esprit à ces idées ésotériques. Il voit bien que l’épée de cristal symbolise une sorte de force vitale, il prête donc d’autant plus d’attention au moment crucial du sauvetage d’Alef Thau. L’épée commende aux gnomes de se fondre en elle, de s’abandonner à elle, pour qu’elle puisse réaliser la fusion de leurs qualités : la fidélité, l’innocence et la sincérité. Il en déduit qu’il s’agit des vertus cardinales pour l’auteur, à ce moment-là de sa vie, à la fois son idéal à atteindre, à la fois les forces qui l’animent.


Un récit d’aventures des plus traditionnels, facile à lire, agréable à la vue, rapide et léger. Dans le même temps, une aventure métaphorique, spirituelle et même ésotérique. Une narration visuelle aussi évidente que nourrie. Un voyage aussi linéaire que riche en interprétations, en convictions, en ambition pour devenir une meilleure personne, pour se développer afin d’être en mesure de vivre la réalité. Quelle aventure !