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mercredi 4 mars 2026

Juan Solo T04 Saint-Salaud

Quand je commence quelque chose, je le termine…


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 3 : La Chair et la Gale (1998) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1999. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. C’est le dernier tome de la série.


Dans un désert pierreux, un vautour plane haut dans le ciel. Sur la route en terre, un moteur rugit, Juan Solo chevauche une puissante moto et progresse sous un soleil écrasant. D’autres vautours rejoignent le premier haut dans le ciel. Le motard passe un petit col et parvient dans une gorge tout aussi désertique, avec quelques cactus saguaro. Le moteur émet quelques halètements, et la moto s’arrête. Juan Solo comprend immédiatement : Panne sèche ! Il se demande comment il va se sortir de cette situation. Il récupère les souliers de Laura et son flingue. Puis il pousse sa moto jusqu’au bord d’un précipice et la pousse dans le vide : Bon débarras ! Il se dit qu’il a tiré le gros lot : seul, à pied, sous un soleil de plomb, sans rien à boire et à manger. Au beau milieu de nulle part… Il ne pouvait pas rêver mieux. Solo avance péniblement, un pas après l’autre suant de tout son corps, chaque heure semble une éternité, c’es pire qu’un four. Il repère un lièvre devant lui : du sang frais ! Il dégaine son pistolet et il tire dessus à sept reprises, jusqu’à le chargeur soit vide. Le lièvre détale, indemne.



Chevauchant une mule, un Indien arrive à proximité, avec son épouse assise derrière lui, et deux autres mules en remorque, attachées par une longe à la première. Il demande à Juan Solo pourquoi il est à pied sur ces terres du diable. L’autre répond : inutile qu’il lui raconte des sornettes, des ennemis le pourchassent pour l’abattre, il essaye de gagner la frontière. L’Indien a peine à y croire : sans vivre et sans eau, impossible ! Solo le menace avec son pistolet en exigeant qu’il lui donne une de ses mules et tout le reste avec. L’Indien rit franchement : il sait que son feu est vide, il l’a vu courir après le lièvre, d’ailleurs Solo n’aurait même pas la force d’appuyer sur la détente. Ce dernier s’assoit à même le sol, dépité et accablé. La femme susurre à l’oreille de son époux, qui décide alors de se rapprocher de l’homme au sol. Il lui propose un kilo de viande séchée et une gourde pleine contre les souliers rouges, car ils plaisent à Maria. L’ancien homme de main accepte, donne les souliers, s’empare de la gourde et boit goulument. Puis il se souvient que les souliers abritent son trésor. Il les récupère, les vide des diamants, et les rend. L’Indien est intrigué : il prend ce qu’il appelle un bout de verre, le place dans la bande de cuir de son lance-pierre, et parvient à tuer un rongeur à quelques pas de là. Il propose à Solo d’échanger ses bouts de verre contre une bouteille d’aguardiente, pour le protéger du froid la nuit. Solo accepte, et propose son pistolet contre une des mules. L’Indien accepte incontinent, et il dit qu’il a eu de la chance de rencontrer l’homme de main aujourd’hui : ils ont fait de bonnes affaires. Et il s’en va.


En entamant ce dernier tome, le lecteur sait où le récit va le conduire : jusqu’à la première scène du premier tome, celle de la crucifixion du personnage principal. Toutefois il reste encore du chemin à parcourir. L’évolution spirituelle du personnage principal nécessite de passer encore par quelques étapes, d’affronter des épreuves supplémentaires, de franchir de nouveaux obstacles… Et bien sûr de souffrir… Et puis qu’en est-il des personnes à sa poursuite ? En particulier de Lucho, le jeune adolescent qu’il a pris en charge comme un grand frère, et qui s’est révélé être bien plus cela. Le spectre de Laura reviendra-t-il le hanter ? Ou celui de Clara ? Ou ceux des nombreux êtres humains qu’il a assassinés au long de sa vie ? Après avoir été un ami qui a trahi ses compagnons, un homme de main qui a tué la fille de son employeur, un garde du corps qui a couché avec la femme de son patron, et bien pire encore, le voilà pris pour le saint patron d’une église dont la communauté de paysans brille par sa pauvreté, dans une région aride où faire pousser quoi que ce soit demande une énergie de tous les jours, un vrai sacerdoce, où les conditions météorologiques sont défavorables au possible, etc. Où les êtes humains semblent abandonnés de Dieu.



La narration visuelle semble avoir franchi un nouveau stade, mariant des images de nature mythologique avec des éléments concrets et pragmatiques, spécifiques à cette région du monde et à cette communauté. Dans ce registre, la page d’ouverture est magnifique avec ces tons bruns mêlés d’une discrète nuance d’orange ou de rose, ainsi que les deux pages suivantes : la nature sauvage et aride, inhospitalière, la moto de grosse cylindrée, le motard aux cheveux longs, en bottes, jean et maillot de corps. Une vision mythologique de la chevauchée dans la nature sur un destrier mécanique. Le contraste visuel saute aux yeux avec l’Indien et ses mules, opposant une forme de liberté conquérante grâce à la technologie, à un paysan pauvre en harmonie avec ce même environnement, mettant en lumière le contraste entre un voyageur et un habitant. L’artiste met en valeur les formations rocheuses, les étendues stériles à perte de vue, gorgées de lumière orangée, attestant de la chaleur omniprésente. L’intrigue est indissociable de ces caractéristiques géologiques et climatiques. Le lecteur devient sensible à l’utilisation des couleurs soulignant une perception différente entre un ressenti global de cette région, ou un état d’esprit distinguant un premier plan rouge avec un personnage se dirigeant vers le bleu soutenu du ciel (planche trente-sept), ou encore une terre délavée par une pluie torrentielle jusqu’à en devenir blanche en planche cinquante. Ce paysage apparaît d’autant plus changeant et vivant par la présence de la faune : les vautours, le lièvre, la gerbille.


Dans l’immensité de cette zone naturelle, les constructions et les activités humaines ressortent également avec plus de vivacité. Sans être tout à fait incongrue, l’apparition providentielle de l’Indien, de son épouse et des mules revêt un caractère providentiel et symbolique. Juan Solo, être humain né dans un état de pauvreté total, ayant grandi en milieu urbain, poursuivant l’unique objectif de s’élever socialement et considérant tous les autres êtres humains comme des moyens, se retrouve à discuter, voir à marchander, avec un individu se contentant de ce qu’il a, de la frugalité parfois insuffisante de ce que la nature lui donne. D’une certaine manière, Juan Solo se retrouve parmi les vrais gens, le peuple défavorisé, avec ses croyances, sa foi de charbonnier, et ses rituels sociaux. Le dessinateur sait les représenter avec des tenues vestimentaires plausibles et naturelles, des coutumes ancestrales se voyant dans les éléments de décoration divers, des traits burinés par la dureté de leurs conditions de vies. Le lecteur se rend compte qu’il les considère comme formant un groupe culturel, qu’il leur jette un coup d’œil rapide comme membres d’une communauté, et qu’il peut également prendre le temps de les considérer un par un découvrant ainsi le soin que l’artiste a apporté pour leur donner une identité propre.



Les moments de violence et les scènes d’épreuve sont tout aussi impressionnants, et mémorables par leur aspect spectaculaire : les gestes rageurs de Solo tirant sur le lièvre, Juan buvant le sang de la mule à même son cou, donnant des coups avec sa queue préhensile, le souvenir de lui tétant le canon d’un pistolet, l’horrible procession jusqu’à la croix de métal… Le scénariste montre clairement son personnage en train de rejouer le sacrifice pour le bien de la communauté, la passion du Christ… Enfin, uniquement les éléments qui l’intéressent. Juan Solo est qualifié de Saint Patron par les paysans, il accomplit des miracles, ou plutôt il utilise sa malice au service de ceux qui viennent le trouver pour statuer sur la moralité d’un ménage à trois, pour faire accoucher une femme enceinte trop faible pour pousser, pour soigner un individu possédé. Le lecteur peut voir un individu débarrassé de croyances et de foi, utiliser son bon sens et sa capacité au spectacle pour apporter une solution apaisante à chacun de ces problèmes. Le scénariste reprend le thème du dénuement, en particulier au travers de la valeur toute relative des diamants qui, ici, font d’excellents projectiles pour un lance-pierre. Une fois reconnu par la communauté comme un homme saint (grâce à sa queue préhensile, une forme de difformité), tous ses besoins sont satisfaits par les autres : en se consacrant aux autres, il bénéficie d’une forme de Providence divine, ou tout du moins suscitée par la foi des paysans. Mais voilà, les bonnes actions et le temps consacré aux autres sont insuffisants : il faut un vrai miracle ! Une preuve tangible. Jodorowsky met en scène la spiritualité comme une énergie véritable, capable de transformer le monde. Et cette énergie est générée par la transformation de l’individu, par le fait d’avoir affronté des épreuves, s’y être soumis, en avoir payer le prix aussi bien sur le plan psychique que physique, en porter des traces, des séquelles, même si pour Juan Solo le stigmate (la queue préhensile) était présent dès la naissance. Et finalement il y a encore un prix à payer, pour une fin très morale, étonnamment morale même.


L’artiste entraîne le lecteur dans ce recoin isolé du monde en Amérique centrale ou du Sud, dans un désert montagneux inhospitaliers, dans une communauté hospitalière, comme pour compenser la rudesse de cet environnement. Le personnage principal se soumet aux dernières épreuves payant le prix pour accéder à son éveil final. Dans une démarche très christique, le récit connaît une fin morale, totalement cohérente avec le récit, pleine de sens étonnamment chrétienne, totalement rédemptrice.



jeudi 26 février 2026

Sang-de-Lune T02 Sang-Marelle

Il a instauré une sorte de jeu où tous perdent et lui doivent un tribut…


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 1 (1992) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1993. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Quelque part dans le nord du Royaume-Uni, quatre tout jeunes adolescents jouent à la marelle dans la cour de leur collège, un internat. C’est Alfie qui lance le palet qui saute à cloche-pied de case en case. Le palet vient de tomber sur la case quatre, il y saute. Un autre enfant explique qu’il doit passer directement sur le cinq, en un seul coup. Il relance le palet qui atterrit sur la case cinq. Puis il demande comme il la rejoint, cette case qui n’est pas contigüe à celle sur laquelle il se trouve. Le rouquin estime qu’il peut y arriver. Arcombe sort une cigarette d’un étui et lui en propose une. Soap lui fait observer que La Carcasse doit être dans les parages. Arcombe lui répond que si le surveillant les surprend, ils seront punis. L’autre lui rétorque qu’il se demande parfois si ce n’est pas ce qu’il recherche, la punition, le fait d’être puni. Alfie a enfin effectué son saut : il est sur la case cinq, puis sur la six. Il relance le palet, et celui-ci mord sur le bord de la case sept. Les autres le constatent : à deux centimètres près. Logan fait observer qu’il leur doit un gage. Soap demande ce qu’il choisit : la plongée ou le scaphandre. Il choisit le premier. La Carcasse arrive sur ces entrefaites : il surprend Arcombe avec la cigarette au bec. Il lui ordonne de la jeter car elle empuantit l’atmosphère, et de le suivre chez le principal, car ils ne se trompent pas à ses faux airs innocents.



Dans son bureau, le recteur est en train de consulter un parchemin couvert de symboles en forme de Lune, qui semblent évoquer un alphabet. Monsieur Patch explique qu’il a surpris l’élève en train de fumer. Le recteur lui indique qu’il prendra les mesures qui s’imposent, et lui demande de les laisser. Il parle ensuite directement à Arcombe : les vacances se terminent, la nouvelle saison académique commence d’ici peu. Il continue : au sept du mois prochain, il y aura pleine Lune, ce sera la première fois depuis que le jeune homme est ici. Il explique qu’il a bien essayé de reculer la date de la rentrée, mais ce genre de décision appartient au conseil d’administration seul, il n’a malheureusement pas pu les faire changer d’avis à ce sujet. Abercombe demande ce qu’il a à craindre. Le recteur répond : Rien encore, mais il préfèrerait que le garçon garde sa chambre ce jour-là, ne pas se montrer, éviter les rencontres. Alors que l’élève va pour sortir de son bureau, il l’informe d’une dernière chose : le collège va accueillir un nouveau professeur de français, une femme, elle doit se présenter d’ici peu. À la demande d’Abercombe, il répond qu’elle s’appelle Clara de Leyrac. Celle-ci s’est arrêtée sur la plage, devant l’épave d’un navire en bois. Elle descend sur le sable, puis monte sur le pont du bateau car elle a entendu un bruit. Elle pénètre à l’intérieur et y découvre Alfie assis en tailleur, l’air morose.


À l’issue du premier tome, le lecteur avait compris qu’il pèse une malédiction sur les membres mâles de la famille Sang-de-Lune depuis deux siècles, lors du mariage de l’aïeul Ludovic d’Abercombe avec Éléonore Rouge-Vent par suite de la mort du renard Nean de cette dernière. Il en avait également déduit l’importance de la présence d’un renard dans l’environnement des Sang-de-Lune et il avait identifié le rôle de catalyseur d’une belle femme rousse avec un chauffeur, dont il apprend ici les noms : Clara de Leyrac et Guillaume. Il recherche donc les éléments qui apparaissent comme récurrents d’un tome à l’autre, ceux qui participent à l’identité de la série : Clara de Leyrac et Guillaume sont présents, un autre Sang-de-Lune (affublé du surnom de Sang-Marelle) également disposant peut-être d’un pouvoir surnaturel, le renard Nean parcourt la lande à nouveau pris en chasse. Et encore : la date du sept du mois, un serviteur du nom de Carcanpoix. En revanche, il n’est pas question de mariage avant cinquante ans, de l’historique de la malédiction ou de toucher qui gèle tout ce qui vient à son contact. Cette fois, c’est Clara de Leyrac qui semble faire montre d’une capacité surnaturelle, à moins que ce ne soit Nean, le lecteur ayant bien noté que l’une et l’autre apparaissent en même temps dans une même case, et qu’ils semblent donc constituer deux personnages distincts.


Tout naturellement le lecteur se retrouve curieux de découvrir l’intrigue, de savoir quelle est la position de Sang-Marelle, quel genre d’actes répréhensibles ou malfaisants il commet, de comprendre pourquoi il y a un deuxième Carcanpoix, d’en apprendre plus sur Clara de Leyrac, sur la nature de la vengeance qu’elle souhaite accomplir, peut-être sur Guillaume, sur la famille des Sang-de-Lune, sur l’enjeu final de la série. Il s’enfonce dans une histoire assez glauque de groupe d’enfants en maltraitant un autre, d’un surveillant qui fait régner l’ordre par des punitions physiques, d’un recteur ressemblant trait pour trait à un personnage du premier tome pourtant laissé comme définitivement perdu, de gages sadiques et même barbares mettant en jeu l’intégrité physique de ceux qui les subissent, d’un rituel sous forme de marelle… Bizarre, dérangeant et même malsain. Chaque personnage semble disposer de ses propres motivations, par le fait de circonstances qui restent inconnues au lecteur. Le péril risquant de se manifester le sept du mois à l’occasion de la pleine lune reste indéterminé. Le scénariste joue sur ces non-dits, incitant le lecteur à laisser son imagination échafauder des hypothèses et des explications, entremêlant savamment les fils narratifs pour faire surgir une forme de justice immanente déroutante.



La narration visuelle porte elle aussi cette double approche. Le lecteur sourit en voyant cette sorte de parchemin couvert de symboles à base de quartiers de Lune évoquant un alphabet. Il identifie Clara de Leyrac au premier coup d’œil, ainsi que se belle voiture avec chauffeur, et le renard sur ses genoux. Il note en passant que la plaque minéralogique est lisible : HF-26-DR en se demandant s’il se cache là une information codée. Il éprouve un moment de surprise en découvrant le visage du recteur de l’établissement. Il fait l’expérience que le scénariste écrit avec les spécificités de la bande dessinée en tête, en particulier le principe de montrer plutôt que d’écrire dans des cartouches de texte. L’investissement de la dessinatrice se voit dans chaque planche, à commencer par les décors : la grande cour dallée du collège entourée par les bâtiments à trois étages formant comme les murs d’une prison, la petite plage avec l’épave, une croix au loin, des rochers et des mouettes, les moutons sur la lande alors que la voiture avec chauffeur passe en arrière-plan, les longs couloirs vides du collège, la chambre mansardée de La Carcasse, les poutres dans les greniers, les croix celtiques sculptées dans le cimetière, les fourneaux et les plans de travail dans la cuisine, avec les volailles pendues à un anneau, un chemin de terre à travers la lande, et bien sûr la marelle dessinée sur le sol pavé de la cour.


L’artiste apporte la même attention aux accessoires divers et aux tenues vestimentaires : les uniformes des collégiens, la longue badine de Patch pour donner des coups, la boîte à pilules du recteur finement ouvragée, une cheminée avec un beau manteau, les étais pour maintenir l’épave en place, une statue en pied dans un couloir, une toile d’araignée entre deux poutres, le casque d’un scaphandre, les rambardes ouvragées des escaliers, les piles d’assiettes sales dans la cuisine, etc. Le lecteur éprouve la sensation d’être transporté dans chaque lieu, que ceux-ci existent au-delà de la bordure de la case. Les personnages se comportent normalement, sans exagération de leurs postures. Leur langage corporel et les expressions de visage font apparaître leur état d’esprit, comme l’exaspération inquiète de Patch ne parvenant par à briser le calme d’Arcombe, le petit sourire de celui-ci en sachant qu’il a eu le dessus tout en subissant les coups de badine, la résignation craintive d’Alfie se soumettant au gage de la plongée, le visage impénétrable de De Leyrac, l’assurance pleine de vie de la jeune fille rousse dans la dernière scène, etc.


Finalement l’intrigue se déroule de manière linéaire, jusqu’à la fin attendue, c’est-à-dire le sort de Sang-de-Marelle. Le lecteur repense à ce qu’il vient de lire. Les auteurs ont pris de la distance avec les termes de la malédiction et son accomplissement. Celle-ci touche visiblement tous les membres de la famille dite Sang-de-Lune : chacun d’entre eux doit payer pour le crime passé d’un de leurs aïeux, une forme d’héritage psychologique qui s’impose à eux. Le jeune adolescent Abercombe impose ses propres règles à ses camarades, en abusant de sa domination, car il est évident qu’il ne se soumet pas aux épreuves qu’il leur impose qu’il ne court aucun risque de devoir passer l’épreuve d’un gage, une forme de domination par son statut social, découlant de celui de sa famille.


Le lecteur ressent bien qu’il s’agit d’une série, avec des éléments récurrents qui ont bien été posés dans le premier tome, autant pour l’intrigue que sur le plan visuel. Les auteurs présentent un deuxième membre de la famille Sang-de-Lune, plus jeune, dans un collège, avec des valeurs morales corrompues, du sadisme et de la cruauté. Son destin s’apparente à une certitude. Le récit et les dessins emmènent le lecteur dans des lieux aux fortes caractéristiques, avec une narration solide et prenante. La justice immanente fait son œuvre, et bien des mystères restent à découvrir. Intriguant.



mercredi 18 février 2026

Juan Solo T03 La chair et la gale

Laisse donc le passé derrière toi.


Ce tome fait suite à Juan Solo, tome 2 : Les Chiens du Pouvoir (1996) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencer la série par le premier tome. Son édition originale de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Juan Solo a emmené le jeune Lucho, le fils du premier ministre, dans une boîte Los 7 en soirée, tous les deux habillés de manière assortie avec un pantalon noir, une chemise noire également, une fine cravate rose assortie à leur veste. Solo ordonne une tournée générale, c’est-à-dire mettre une bouteille de rhum sur chaque table. La fête bat son plein, de nombreuses personnes dansant au son de l’orchestre. Assis à une table, un verre d’alcool à la main, le tout jeune adolescent demande à son gardien comment on fait pour devenir un garde du corps comme lui. L’adulte répond qu’il y a certains choses qu’il faut que Lucho apprenne, ce à quoi le garçon répond qu’il ne demande que ça. Solo lui demande alors de regarder la porte d’entrée derrière. L’adolescent obtempère, et dès qu’il a tourné la tête, il reçoit une grosse mandale. Leçon numéro un : ne jamais se laisser distraire une seule seconde. Solo passe à la leçon numéro deux. Il demande à son jeune protégé de lui faire confiance et de lui présenter sa paume de la main ouverte. Devant son hésitation, Juan insiste en lui répétant de lui faire confiance. D’un geste vif de la main, il saisit alors le poignet de Lucho pour l’immobiliser, et il écrase son cigare dans la paume offerte. Alors que la douleur se fait sentir, il lui demande s’il a compris : ne pas se fier même à son meilleur ami. Il lui resserre un verre : ça lui fera passer la douleur. Lucho réagit en disant qu’il veut être comme Solo quand il sera grand, c’est bien plus rigolo de tuer les gens que de devenir un ministre comme son père et de passer sa vie à parler au téléphone. Puis Solo se lève pour lui apprendre à danser le mambo.



Tard dans la nuit, ils sont de retour dans le domaine du premier ministre. Solo demande à Eduardo de coucher Lucas qui s’est écroulé car il a trop bu. Lui-même va s’écrouler dans son lit après avoir pris une douche. Il s’en roule un petit qu’il fume pour se détendre. La porte de sa chambre s’ouvre : Laura, la femme du premier ministre, entre, et elle enlève sa robe de chambre, se dénudant totalement. Elle s’installe sur Juan qui plaide la fatigue. Elle lui retourne une claque bien sentie, et lui annonce qu’il fera ce qu’elle désire, quand et où elle le veut. Elle le chevauche fougueusement. Le lendemain, elle s’introduit dans la salle de sport alors qu’il est en train de soulever des haltères. Elle ordonne à ses deux lévriers de rester dehors, elle ferme la porte qu’elle verrouille et elle commence à le caresser. Il s’insurge et s’adresse sèchement à elle : au début c’était seulement la nuit, le lundi et le jeudi, après ça a été toutes les nuits… Puis n’importe quand, n’importe où : salons, cuisines, penderies, caves. Dans les massifs du jardin, sous la douche, derrière les portes. Il n’y a que dans la niche des chiens qu’il n’y a pas eu le droit ! Elle est insatiable, un vrai puits sans fond, une chatte à l’agonie !


Le lecteur sait pertinemment que le personnage principal va au-devant de nouvelles épreuves, de nouvelles humiliations sordides, s’élevant socialement, tout en s’enfonçant dans des actes de plus en plus abjects. Il sait également, ou plutôt il redoute l’inventivité implacable du scénariste, son sadisme envers ses personnages, chaque récit constituant un rite initiatique révélateur laissant des séquelles accablantes, un processus se faisant dans la douleur physique pour transformer le psychisme de l’individu, éveiller sa spiritualité et la faire progresser. Un lecteur averti en vaut deux, et pourtant il ne peut pas être préparé à l’ampleur des révélations monstrueuses jusqu’à l’absurde, à la brutalité de la tragédie, jusqu’à annihiler l’envie de vivre du personnage principal, et d’un autre. Si la localisation du récit peut faire penser aux télénovelas comme source d’inspiration pour le scénariste, la nature jusqu’au-boutiste des transgressions morales fait plutôt penser aux tragédies grecques, en particulier Œdipe roi (-425) de Sophocle (-496 à -406). C’est du lourd, du grotesque jusqu’à l’absurde. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir un usage assumé des conventions des tragédies dans ce qu’elles peuvent avoir de plus artificielles, ou une facilité scénaristique à laquelle il a régulièrement recours.



Pour le personnage principal, rien ne s’arrange, même mal. Pourtant, il semblait avoir pris la place du premier ministre au sein de sa famille, devenant l’amant de son épouse Laura, et une sorte de père de substitution, ou de grand frère pour leur fils Lucho. Celui-ci admire la virilité et le comportement dominateur de l’adulte, sans percevoir le prix à payer. La narration visuelle de l’artiste semble s’apparenter à un naturalisme, proche parfois du reportage embarqué, montrant aussi bien les lieux, les personnes et leurs actions, que les états d’esprit et les émotions. La première case montre Juan Solo commandant la tournée générale avec un entrain de circonstance, et un air mutin sur le visage du jeune adolescent, anticipant avec curiosité les plaisirs à venir. Le lecteur peut voir les habitués du lieu, les tentures, la fumée des cigarettes, la foule dans la rue lui donnant une bonne idée des activités nocturnes, les gens en train de danser. Il peut regarder chaque visage, et lire aussi bien un plaisir de participer à la fête qu’un masque de circonstance pour donner le change. Vient le retour à la luxueuse résidence de province du premier ministre : le magnifique bâtiment, la somptueuse cour intérieure et ses jardinières aux végétaux luxuriants, la froideur des appareils de musculation, la grande piscine profonde, etc. La direction d’acteur pour Laura permet d’exprimer tout l’appétit sexuel de ce personnage, son côté charnel, avec conviction et plausibilité.


Quelles que soient les outrances ou les subtilités requises par le scénario, l’artiste sait les donner à voir, de manière claire, et réaliste. Il faut parfois quelques instants au lecteur pour prendre la mesure de ce qu’il vient de lire, revenir en arrière d’une page ou deux pour se rendre compte de ce qu’il a accepté comme allant de soi ou comme relevant de la normalité et de la logique. Juan Solo qui brûle la paume de la main de Lucho avec son cigare d’un geste vif et précis, sans sourciller ; oui, cet individu se comporte effectivement ainsi de manière naturelle, c’est dans sa nature. Oui, il est tout à fait évident que Laura prenne un vrai plaisir sensuel à sucer l’appendice caudal de Juan, autant par volonté de pouvoir tout savourer de son corps, que par jeu de soumission. Cela fait également sens que Laura aille chercher le spectre de sa fille défunte Clara pour l’emmener avec elle, et qu’il soit visible de Solo. L’artiste se montre tout aussi formidable dans les séquences d’action, que ce soit le massacre autour de la piscine, ou la course-poursuite à travers le désert. Les paysages désertiques sont magnifiques, à la fois pour les formations montagneuses, le sol poussiéreux, les cactus, etc. Le dessinateur maîtrise les codes du Western et sait les mettre à profit pour servir son propre récit : Solo menant la vie dure à sa monture à travers le désert rocheux pour rattraper l’homme de main à moto qui emprunte la piste, sec, net, sauvage et brutal. Dans la dernière planche, c’est Juan Solo lui-même qui taille la route à moto sur une piste s’enfonçant dans le désert : tout aussi sauvage et indompté.



Bon, l’histoire, plutôt linéaire et basique : un homme de main profite de la femme et du fils de son employeur politicien, et il se fait prendre la main dans le sac, des confrontations sanglantes s’en suivent. Le degré de sadisme : plutôt élevé. Les situations : chargées en images, en métaphores, en commentaires sous-jacents. Le conflit œdipien prend une forme paroxystique dans la violence de son expression et de sa forme de résolution. Pas de chance : le jeune adolescent Lucho y assiste aux premières loges, et comme tout jeune humain qui se respecte, il se comporte en éponge, assimilant cette dynamique, et prêt à la reproduire avant même la fin du tome. Le cycle infernal de la vengeance est enclenché. Laura s’avère être une femme avec de gros besoins charnels, elle se sert de sa nudité et de son corps avec art, et même professionnalisme, se retrouvant nue pendant de nombreuses pages. De son côté, Juan Solo se retrouve également nu, réagissant par automatisme aux situations de péril, laissant sa part animale prendre le dessus. Dans ces comportements, il semble y avoir une convergence entre sexualité et animalité. Le lecteur peut être pris au dépourvu par la mise en scène du spectre de la défunte Clara : il y voit une métaphore de la culpabilité des vivants, incapables de mener à bien leur processus de deuil. Au fil des épreuves, les individus les plus en souffrance ont recours de manière libérale à l’alcool pour s’anesthésier, une façon de supprimer les sensations, faute d’un mécanisme de refoulement assez puissant, à défaut de mécanisme de deuil. Au milieu de toutes ces souffrances, le lecteur sourit en voyant Solo et Laura faire l’expérience de la valeur toute relative des diamants… qui se voient refusés comme moyen de paiement par un paysan inconscient de ce que représente cette pierre précieuse, attendant du bon argent sonnant et trébuchant, un grand moment d’ironie.


Pour les auteurs, vivre c’est souffrir, et leurs personnages vivent à fond. Ils connaissent la déchéance la plus abjecte et l’humiliation la plus intime, mettant à mal leur pulsion de vivre, l’étincelle de vie, l’envie d’avoir envie. La narration visuelle est épatante de bout en bout par la consistance des paysages et des décors, les nuances des personnages, la mise en scène fluide rendant tout évident et naturel, la direction des acteurs. L’intrigue simple et linaire charrie de nombreux thèmes adultes et complexes, sous des atours de fuite en avant nihiliste. Chef d’œuvre.



mercredi 4 février 2026

Juan Solo T02 Les Chiens du Pouvoir

Il me semble que notre jeune coq se laisse déborder par le lion !


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue une histoire complète ; il fait suite à Juan Solo, tome 1 : Fils de flingue (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Dans l’immense palais du premier ministre du Huatulco, se trouve une véritable salle de boxe au sous-sol. Sur le ring, Juan Solo s’apprête à affronter à main nue, le Vieux, chef des gorilles de l’homme politique. Ils s’observent sans trahir un seul signe, alors que le politicien annonce que le combat commence au coup de bouchon. Il fait sauter celui de la bouteille de champagne qu’il tient à la main, entouré de ses hommes de main et de jeunes femmes faciles. Les deux combattants restent immobiles et s’observent. Puis le Vieux décoche soudainement un coup de pied à la mâchoire de son adversaire, suivi de trois uppercuts. Juan Solo tombe à terre, puis se relève, cueilli par un nouveau coup de pied en pleine tête. Les spectateurs commentent, et le premier ministre fait observer que le jeune coq se laisse déborder par le lion. Solo encaisse encore une demi-douzaine de coups violents. Tutti-Frutti espère qu’il va se reprendre car il a parié sur lui, alors que la Hyène lui enjoint de ne pas le décevoir, de ne pas crier grâce et de mourir. Solo se relève en déclarant que ça suffit comme ça, qu’ils vont changer de disque, que c’est à son tour de faire danser le vieux pour voir comment il résiste. Les coups pleuvent, et le combat cesse brutalement. Le premier ministre fait applaudir le nouveau champion.



Quarante-huit heures plus tard, Juan Solo se réveille dans son lit : quelqu’un toque à la porte. Il se saisit de son arme à feu. C’est Tutti-Frutti qui vient lui apporter un consommé, et qui lui explique qu’il l’a veillé pendant ces deux tours de cadrans, restant éveillé grâce à dame Coco. Il l’avertit que la Hyène ne le reconnaît pas comme chef et compte faire valoir ses droits, car après le Vieux c’est lui le plus ancien. En outre, il pense être plus fort que Solo, il dit qu’il le tuera dès qu’il en aura l’occasion. Solo déclare que le plus tôt sera le mieux, il se lève péniblement, pistolet en main, et il sort de la chambre pour se diriger vers la salle où se trouvent les autres. Tutti-Frutti prend le temps de se repoudrer avant de le suivre. Il entend des coups de feu, et il se met à courir dans le couloir. Il arrive et passe la porte : il découvre une scène d’affrontement, et voit Solo tuer la Hyène. Le corps de ce dernier glisse à terre, et le tueur demande à la cantonade s’il y a un autre amateur. Les six autres porte-flingues restent interdits. Juan Solo leur propose de passer à table, joignant le geste à la parole. L’un des hommes lui demande s’il préfère le blanc ou la cuisse. Il répond qu’il préfère la queue et éclate de rire, tous les autres l’imitant.


Le lecteur se prépare psychologiquement car il sait qu’il va replonger dans une ambiance violente, sadique et glauque. Son horizon d’attente est comblé dès la première scène avec ce combat à main nue, sans pitié, des coups brutaux portés pour infliger la plus grande douleur possible, dans la seule volonté de mettre à terre son adversaire, en le tuant si possible, car telle est la règle implicite du jeu. Le dessinateur se montre d’une efficacité terrifiante pour faire ressortir cette brutalité, cette absence de pitié, cette certitude qu’il s’agit de vaincre ou périr. Il joue avec la couleur rouge pour renforcer la violence des impacts, la fureur qui habite les deux combattants. Jodorowsky se montre à la hauteur de sa réputation : le premier ministre confie trois autres missions à Juan Solo, et celui-ci s’en acquitte avec efficacité grâce à un usage de la violence sans état d’âme, et une capacité extraordinaire à encaisser les coups. Il ne fait pas un pli qu’aucune situation ne peut se résoudre autrement que par un bain de sang et d’atroces souffrances physiques occasionnant des séquelles psychologiques irrémédiables, avec un sens du spectacle aussi glauque que malsain. Les dessins remplissent leur mission de montrer clairement ces horreurs, sans pour autant se complaire dans le voyeurisme ou dans une forme de complaisance vis-à-vis de la souffrance humaine. Entre dépravation et perversion, les personnages anesthésient leur souffrance en infligeant des souffrances plus intenses à autrui.



Tout s’arrange, même mal… forcément mal pour Juan Solo. Le lecteur a encore en tête les horreurs vécues par cet homme depuis son enfance, l’exemple qu’il a pu avoir sous les yeux. Par la force des choses, Juan Solo va reproduire les schémas qu’il a eu pour exemple pendant ses tendres années, celles où l’enfant se forge sa vision du monde, et absorbe comme une éponge ce qu’il observe autour de lui. Le premier tome a déjà donné un aperçu très parlant et très explicite de la psychologie profonde de cet homme. Ce dernier sait qu’il doit tout encaisser pour pouvoir survivre, et que quand l’occasion lui en est donné il doit agir sans hésiter, et porter les coups les plus destructeurs possibles pour mettre à profit ce moment crucial. Le lecteur sait que Solo ne peut pas oublier cette leçon de vie, car il porte une marque physique indélébile, un stigmate permanent, un appendice caudal qu’il peut dissimuler lorsqu’il est habillé, mais qu’il lui est impossible d’oublier. D’une certaine manière il personnifie la force masculine dans ce qu’elle a de plus destructeur, de plus conquérant, de plus égocentré. Il comprend les rapports de force et réagit en conséquence, avec les moyens dont il dispose, c’est-à-dire sa force physique et sa force de frappe. Pas de pitié, pas de quartier, pas d’empathie, et une avidité digne d’un ogre à dévorer tout ce qui est à sa portée. Un seul objectif : conquérir sans émotion ce qui constitue les signes extérieurs de réussite de ceux se trouvant au-dessus dans la pyramide sociale, par la force brutale qui prouve qu’il est le plus fort, le dominant.


Il faut un artiste au cœur bien accroché pour mettre en images un tel prédateur sans empathie ni remord. Comme Juan Solo, Georges Bess se montre impitoyable, inflexible, honnête et franc. Le lecteur le ressent tout du long, à chaque page, à travers une narration visuelle factuelle, qui montre sans hypocrise, avec une mise à profit d’une forme discrète de révérence face à cet homme si déterminé et conquérant. Juan Solo impressionne le lecteur par sa vivacité, sa réactivité, sa souplesse, ses mouvements rapides et droit au but, sa silhouette sèche, son calme extérieur, son comportement en encaissant sans accuser le coup. Il se tient souvent immobile, en observation, ce qui contraste totalement avec la rapidité avec laquelle il passe à l’action, fonçant sans aucune hésitation. L’artiste prend autant de plaisir à le montrer presque statufié, qu’à réaliser une scène d’action ébouriffante comme l’enlèvement de la Lionne, la danseuse du Général, en hélicoptère, séquence digne d’un film d’action échevelé. Et toujours il encaisse et il frappe pour faire mal, autant de passages éprouvants : la souffrance lue sur les visages, la force des coups montrée de manière factuelle sans la romantiser, le sang en quantité réaliste, la destruction et le saccage, l’absence de palabre ou de moment d’explication avant de frapper, le stoïcisme inhumain pour encaisser les coups sans broncher.



Les autres dimensions de la narration visuelle présentent tout autant de richesse. En particulier, le lecteur se rend compte qu’il voyage et s’immerge dans de nombreux lieux de nature exotique pour un européen : l’immense palais du premier ministre en lisière de la capitale, une petite bourgade campagnarde au milieu des champs où la Lionne réalise un discours enflammé avec les poules au milieu de la rue et un temple à la façade délicatement ouvragée, les locaux beaucoup plus standardisés et fonctionnels de l’université, la magnifique et luxueuse résidence de Laura l’épouse du premier ministre, au milieu d’un paysage naturel. Au fil des pages, le lecteur sent également qu’il ralentit sa lecture imperceptiblement pour certains éléments visuels : les poutres du plafond d’un large couloir du palais, un vol de cormorans, la qualité esthétique du motif d’un tapis, la beauté d’un bouquet de fleurs, les véhicules blindés des forces de l’ordre, un toit en tuiles, une décoration à base de plantes vertes et de végétalisation, la riche décoration de la chambre de Laura proche d’un boudoir, etc.


Emporté dans cette histoire de bruit et de fureur, le lecteur retrouve les thèmes présents dans le premier tome : la loi du plus fort, l’ascension sociale par la force, une vision masculine et conquérante, prédatrice, des maltraitances systémiques et une résilience pervertie, la fascination pour une bête sauvage, les épreuves vécues dans la chair chères au scénariste. Le premier ministre voit Juan Solo comme un outil efficace et loyal, le Général y voit un moyen matériel sans dimension humaine, les autres gorilles s’inclinent devant un alpha-mâle, Lucho (un tout jeune adolescent) le voit comme un modèle à suivre, une femme éplorée comme un amant doté d’un magnétisme animal. Cela amène le lecteur à s’interroger sur la manière dont lui-même considère le personnage. Il se rend compte qu’il est plutôt taiseux, qu’il semble se comporter de façon monolithique, avec cette forme de revanche à prendre sur la société, sur les conditions de sa naissance, sur la violence de son enfance. Juan Solo ne semble pas agir sur la base d’un code de l’honneur, encore moins d’un code moral, et certaines réactions ou expressions visuelles semblent indiquer une forme de dégout de soi. Quel peut être l’état d’esprit d’un tel être humain ? Qu’est-ce qui le fait tenir ? Quel est le prix à payer pour lui ? Le lecteur dispose déjà d’une partie de ces réponses, contenues dans la séquence introductive du premier tome, une crucifixion ritualisée.


Un deuxième tome aussi violent, impitoyable et sadique que le premier. Une narration visuelle sèche et riche, tout aussi impitoyable, et porteuse de nuances. Juan Solo continue d’avancer, d’encaisser, de détruire tout ce qui se trouve sur son passage. La force de la narration et son premier degré font exister ce tueur, lui donnant une épaisseur humaine tragique.



mercredi 21 janvier 2026

Juan Solo T01 Fils de flingue

En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre.


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui constitue une histoire complète. Son édition originale date de 1995. Ila été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-huit pages de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé la série Le lama blanc (1988-1993, six tomes), puis sa suite La légende du lama blanc (2014-2017, trois tomes).


Quelque part dans les faubourgs de Huatulco City, une ville d’Amérique du Sud, la foule se livre à une cérémonie religieuse. Ils portent des oriflammes colorées, et un homme dans une robe sur une chaise à porteurs. Ils psalmodient un chant : En tourbillonnant, la poussière se répand sur la terre. Où va-t-on si loin du ciel ? On amène à la mort le Christ de Tlacahuepan. Sur le siège, Juan Solo constate que plus personne ne crie, la terre se désagrège, les fleurs se décomposent, il ouvre ses ailes et pleure devant elles. Après avoir gravi un petit mont, la foule arrive au pied d’une grande croix en bois dressée. Juan descend de son siège et ordonne aux hommes de lui lier les bras à la sainte-croix. Une vieille femme s’adresse à lui, les mains jointes, pour lui dire de ne pas faire ça, son sacrifice est déjà bien assez grand. Juan répond violemment : Non ! Il indique qu’il paiera pour tout le monde, il exige qu’ils l’attachent et qu’ils le coiffent de la couronne d’épines. Les hommes s’exécutent : ils lui lient les poignets à la barre transversale, et le ceignent de la couronne. Il leur ordonne de s’en aller de suite, car c’est un problème entre Dieu et lui, personne d’autre ne se sacrifiera. Il continue : qu’ils retournent dans leurs cases, boire et manger le peu qu’il leur reste. S’ils veulent un miracle, il faut qu’ils le laissent seul… Seul comme il l’a toujours été… depuis sa naissance.



Plusieurs décennies plus tôt, à minuit, les sirènes hurlent au cœur de la nuit, couvre-feu. Plusieurs soldats ordonnent aux habitants de regagner leur abri, dès que la sirène se tait ils tireront dans le tas. Une petite silhouette se fait jeter hors de l’église, un individu refusant la présence d’un monstre, homosexuel et travesti de surcroît dans la maison du Seigneur. Les sirènes se taisent, et les soldats ouvrent le feu, la personne de petite taille se mettant à courir pour trouver un abri. Plus tard, un groupe de trois militaires se partagent une bouteille d’alcool de mezcal. Une femme de petite taille se présente pour leur proposer une petite gâterie, histoire qu’ils se détendent, pour un petit billet. Un des soldats accepte avec l’accord de son caporal. Ils s’éloignent un peu, et Demi-Litre se met à la besogne. Tout d’un coup, une voiture fonce dans la rue, violant le couvre-feu. Le soldat et le caporal se mettent à tirer sur le véhicule, celui qui était en train de se détendre rapplique sans avoir pu terminer. La voiture fait un tonneau un homme ivre en sort, la bouteille à la main, expliquant que c’est l’anniversaire du Général. Le soldat pas encore détendu se rend compte qu’il s’est fait voler son pistolet. Demi-Litre regagne la décharge où se trouve son abri.


Peut-être que le lecteur a été attiré par la réputation sulfureuse de cette série, ou parce qu’il a déjà a pu apprécier les idiosyncrasies de l’écriture du scénariste, en particulier sa propension à soumettre ses personnages à des épreuves dégradantes, avilissantes dont ils ressortent généralement mutilés d’une manière ou d’une autre. Pour autant il est peu probable qu’il soit prêt à affronter les souffrances dans lesquelles baignent ces pages. Ce qui semble être le personnage principal se fait mettre en croix, dans une cérémonie dont les couleurs peuvent évoquer le Tibet de la série Le lama blanc. Cette crucifixion s’effectue sans clous plantés dans les mains ou les chevilles, en revanche Juan réclame sa couronne d’épines, et celles-ci transpercent la fine peau du crâne, le faisant doucement saigner. Puis c’est l’application brutale d’un couvre-feu, les forces de l’ordre ouvrant le feu sur la populace qui ne serait pas assez rapide. Ensuite une passe dans la rue, réalisée par un nain. Un nouveau-né retrouvé au milieu des déchets dans une décharge alors que les chiens errants s’apprêtent à le dévorer. Demi-Litre qui se fait bastonner par un groupe de jeunes voyous au point de mourir de ses blessures. Un viol rendu encore plus immonde par ses circonstances : sur la banquette arrière d’une voiture, par un groupe organisé. Une femme âgée aux cheveux blancs à qui un tueur brise la colonne dans une étreinte brutale. La gégène appliquée à un homme attaché à l’armature métallique d’un lit superposé. Etc.



Pour raconter toutes cette accumulation d’horreurs, le dessinateur se montre plutôt correct avec le lecteur : il se tient à l’écart de gros plans voyeuristes et malsains. Cependant son talent s’exprime dans la qualité de sa mise en scène, sa puissance d’évocation, et le lecteur en ressort affecté. Il voit à quel point les épines de la couronne sont acérées. Il comprend autour de quoi les chiens étaient en train de rôder, attendant le bon moment pour goûter à la chair du nouveau-né. Il ressent la force avec laquelle les jeunes hommes assènent des coups de barre de métal sur la personne de petite taille. Il voit la sauvagerie avec laquelle Juan déchire les vêtements de la vendeuse de tickets de loterie, en expliquant après coup aux trois autres membres de la bande qu’elle était vierge. Ignoble. Chaque scène se déploie dans un plan de prise de vue spécifique, avec sa propre palette de couleurs : le rouge ocre de la terre des espaces naturels pour la crucifixion avec la lente progression de la foule et les cactus, le noir et blanc rehaussé de brun pour le couvre-feu avec un arbre magnifique et les rues désertes, le jaune soutenu d’un soleil vif pour la bastonnade et une installation de fortune de personne à la rue avec une tente, un matelas, des caisses en bois, le rouge carmin pour la soirée en boîte de nuit avec son petit orchestre et son saladier de sangria, le brun pour la soirée en l’honneur de la maîtresse du Général, les limousines alignées devant la demeure luxueuse, la scène pour la chanteuse et les tenues de soirée, etc.


En une cinquantaine de pages, les auteurs racontent beaucoup d’événements avec une fluidité remarquable : de la fin de l’histoire (Juan Solo sur la croix), avec un retour à Demi-Litre se procurant le flingue que Solo va conserver, la découverte du nouveau-né, jusqu’à son recrutement par le premier ministre et sa première initiative pour le contenter, sanglante bien sûr. À la fin de chaque scène, le lecteur prend la mesure de la densité de la narration, pourtant très facile d’accès et agréable à la lecture. Il comprend que cela vient de l’habitude qu’ont acquis les deux créateurs à travailler ensemble précédemment. Il ressort très impressionné par cette première scène, tout ce qui est montré dans les dessins, raconté par eux, avec de rares phylactères qui peuvent ainsi se focaliser sur l’état d’esprit du personnage principal. Afin d’améliorer sa condition sociale, Juan Solo décide donc de se faire introduire auprès du premier ministre, en mettant en scène le faux sauvetage de son médecin, dans une agression préméditée et réalisée par ses trois nervis. À nouveau, cette scène constitue un tour de force en trois pages : l’exécution d’un plan élaboré et exposé quelques pages auparavant, la violence avec laquelle se déroule l’agression, les actions qui n’étaient pas prévues au programme, et le gros plan sur le visage de Solo dans l’avant-dernière, dans un registre plus réaliste, avec des traits plus fins, et son regard à la fois vicieux, à la fois déjà peut-être déjà un peu triste. L’attention ainsi attirée, le lecteur se rend compte que le dessinateur utilisera de nouveau ce décalage dans la représentation d’un visage à plusieurs reprises par la suite.



Il faut qu’il ait le cœur bien accroché pour que le lecteur puisse encaisser la violence du récit. L’art de conteur des deux créateurs fait qu’il ressent l’impact de chaque horreur, pourtant classiques dans le genre Polar. Il se rend compte que ce qui l’affecte dans ces exactions réside dans la qualité de la narration, dans la brutalité qui se déchaîne sur les victimes, dans l’horreur de leurs souffrances, et… L’accumulation des horreurs participent également à les rendre implacables, à banaliser la mort violente et la cruauté des assassins, et… Les victimes subissent les décisions sur un coup de tête des criminels, l’arbitraire qui fait que ça tombe sur elles, et… Le malaise provient également de l’impunité des tortionnaires, de la nature systémique de cette violence : il est évident que tout individu montrant une part de bonté, ou agissant suivant des valeurs morales est une victime toute désignée qui sera détruite tôt ou tard, massacrée, il ne peut pas y avoir d’échappatoire. Le lecteur ressent également qu’il se trouve très partagé dans ses sentiments pour le personnage principal. Celui-ci a été abandonné dans une décharge, il a tété une chienne pour toute attention humaine, il est affublé d’une déformation physique pour laquelle il est systématiquement méchamment raillé par tous, y compris les garçons de son âge. C’est un paria à vie, quoi qu’il fasse, quelle que soit la manière dont il se conduise. Il n’a jamais connu d’exemple positif à partir duquel se construire, à l’exception de Demi-Litre qui a été battu à mort sous yeux comme toute récompense, et qui s’est fait exploser dans une église pour hurler sa douleur à la face de Dieu. Cette société broie les faibles et les vertueux, systématiquement, totalement. Quand bien même Juan Solo évoluerait en développant un début d’empathie, son sort ne changerait pas, il serait tout aussi scellé. D’ailleurs, il va finir sur la croix, dans une révolte contre Dieu.


Une lecture aussi éprouvante qu’intense, désespérée à un point que le lecteur découvre progressivement. Une suite d’horreurs ignobles infligées à des victimes innocentes ce qui les désigne d’autant plus comme des cibles. Une collection d’individus dépourvus d’empathie et de scrupules, assouvissant leurs pulsions par la violence, sans considération pour autrui, sans aucune inquiétude quant aux conséquences de leurs actes, à leurs répercussions, ou pour leur propre devenir, anesthésiant leur souffrance grâce à celles qu’ils infligent aux autres. Les deux créateurs ont réussi un récit d’une noirceur sans égale, provocateur, transgressif, et horrifiant. Sans espoir.



mercredi 19 mai 2021

Requiem - Tome 09: La cité des pirates

Seule la petite mort peut nous sauver.


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 08: La reine des âmes mortes (2008). Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l'intrigue et les actions des personnages. Ce tome-ci est initialement paru en 2009. Il a été écrit par Pat Mills et illustré par Olivier Ledroit. La réédition de 2021 comprend un supplément intitulé Les arcanes du Hellfire Club : 1 illustration en double de page de Claudia, 1 illustration en pleine page de Dragon & Sire Tengu, 2 pages d'esquisses, recherches préparatoires, dessins inédits. Il contient également 2 pages du bestiaire de Résurrection présentant les loups-garous, les dévots, le Capricorne, Hollywoolf, Razorbed, avec à chaque fois une illustration et un paragraphe de texte.

À Washington, le soir du premier mai 1972, une bonne dizaine d'agents du FBI montent la garde autour de la maison de J. Edgar Hoover. À l'intérieur, le maître de céans informe le président des États-Unis de la situation concernant les contacts avec le monde de Résurrection, ou plutôt avec la communauté des vampires. Les deux s'accordent sur le fait que ce sont les vampires qui sont responsables de la gangrène qui a touché la jeunesse dans les années 1960, quand la décadence a commencé. Richard Nixon ordonne à Hoover que le FBI éradique tous les nids de vampires qu'il décèle. Une fois raccroché, Hoover passe à table avec Clyde Tolson. Il lui explique que les actions de sape des valeurs américaines sont menées par Zacharov, le chef des vampires, un communiste ayant vécu en Russie, un des agents du NKVD qui ont organisé l'Holodomor, la grande famine organisée par le régime stalinien en 1932 et 1933, dans l'Ukraine et le Kouban. Maintenant il organise des nids d'agitation dans les parkings souterrains et les caves, en particulier sur les campus. À la question de Clyde, il répond que Zacharov et ses vampires veulent les préparer à la seconde venue de Dracula. Les responsabilités pèsent lourdement sur ses épaules alors que les pieds tendres et les gauchistes le traitent de goule. Clyde finit par rentrer chez lui. Après son départ, un groupe d'une dizaine de témoins de Dracula s'approche des gardes en faction, souhaitant parler à J. Edgar Hoover.



Sur Résurrection à Aerophagia, la cité des pirates, Dame Mitra est en train d'haranguer sa troupe de pirates, en indiquant qu'ils vont passer à l'attaque contre les vampires, et ainsi enfin prendre leur place légitime, celle de maîtres de Nécropolis. Dame Vénus renchérit sur le fait que les vampires sont une engeance à exterminer, trois autres capitaines acquiesçant. Dame Mitra se lance dans la présentation de l'arsenal présent sur les navires de leur flotte : des munitions à eau bénite, des grenades reliquaires, des bazookas à tête de prêtre, des obus à têtes de saints, et un missile angélique contenant un authentique séraphin, l'équivalent de l'antimatière sur Résurrection, l'arme ultime qui anéantira Dracula. Sans compter ces fusils à larmes d'ange. L'une des capitaines attire l'attention de Dame Mitra sur le fait qu'il y a un vampire dans l'équipage de la capitaine Triade. Cette dernière indique que c'est la vérité : il s'appelle Dragon et c'est un otaku, un exclu, un vampire qui s'est retourné contre les siens. Dame Mitra exige que Dragon se présente devant elle, et elle organise un duel entre lui et Dame Liche immédiatement.

En entamant, un nouveau tome de cette série, le lecteur se demande s'il va bien se rappeler de la situation complexe, et des nombreux personnages. Il se rend vite que ce nouveau chapitre est d'une rare accessibilité en la matière : les événements passés lui reviennent en mémoire incontinent, et l'identité de chacun est une évidence. C'est un effet secondaire de l'exubérance de ce récit : il est impossible de l'oublier, que ce soit sur le plan visuel, ou sur le plan narratif. Il se souvient aussi que chaque tome débute par un retour dans le passé, consacré à un individu condamnable. Celui-ci commence par la mise en scène de J. Edgar Hoover qui fut le premier directeur du FBI, poste qu'il occupa pendant 47 ans de 1924 à 1972, ayant été nommé directeur à vie par Lyndon B. Johnson en 1964. Le dessinateur s'amuse bien avec l'homme célèbre, non pas en reproduisant fidèlement son apparence, mais en le travestissant, conformément à une rumeur non prouvée voulant que Hoover aimait s'habiller en femme. Le lecteur n'est pas dupe : il sait que la séquence d'ouverture de chaque tome met en scène un individu moralement condamnable. Il comprend très bien que le scénariste porte ainsi un jugement de valeurs sur le directeur du FBI, avec quelques petites piques en passant, celle sur les écoutes illégales, celle sur la dégénérescence des mœurs et la corruption de la jeunesse, sans oublie l'absence de remords pour les quatre étudiants tués lors de de la fusillade de Kent State du 04 mai 1970.



Bien évidemment les dessins dégagent une puissance de feu peu commune, dans une exubérance de détails propre à submerger le lecteur non prévenu. Du coup, les images de violence, de bataille, de guerre sont omniprésentes : le beau rônin (Dragon) et son katana tranchant, l'armée de zombies s'avançant sur un large pont avec une armée bien ordonnée prête à faire feu à volonté pour un carnage en règle, ce qui encore n'est rien en comparaison de la vison dantesque de l'armada des pirates dans un dessin en double page, la carte avec les mouvements de troupes proposés par cinq stratèges militaires, la vision infernale d'une flotte de navire en proie aux flammes dans la rade (en double page bien sûr), les canons en train de tonner, les missiles en train de fendre l'air, la destruction des édifices civils, etc. Il souffle un vent de folie guerrière, une folie furieuse décuplée par les pages hors normes. Au fil des séquences, le lecteur prend conscience que le scénariste nourrit ce thème de la guerre, par des petites remarques discrètes en passant, mais dont l'accumulation finit par habiter tout le récit. Ça commence par la mention de la fusillade de l'université d'État de Kent où la garde nationale américaine a tiré à 67 reprise sur les étudiants, faisant 4 morts, et 13 blessés, la famine organisée de l'Holodomor (1932/1933), le massacre de Nankin de décembre 1937 à février 1938 (100.000 morts), un grand maître de l'ordre des chevaliers teutoniques connu pour leur élimination des païens, un officier nazi, l'explosion de Little Boy à Hiroshima le 06 août 1945, sans oublier la mention de nombreux personnages historiques célèbres, entre autres, pour leurs guerres, leurs conquêtes et donc de nombreux morts (Torquemada, Jules César, Napoléon, Alexandre le grand, Saladin). Mills & Ledroit ne font pas semblant : 26 pages de combat sur 47 pages de bandes dessinées.

Le thème général de la guerre, des individus qui massacrent, de la race humaine dotée d'une inextinguible capacité à s'autodétruire s'avère très présent du début à la fin de ce tome, rappelant que les auteurs ne glorifient pas la violence et les tueries, mais les condamnent. L'exubérance des dessins devient l'expression de la folie qui habite les combattants. Le scénariste continue d'entremêler ses différents fils narratifs, les points de jonction devenant de plus en plus clairs. La séquence consacrée à J. Edgar Hoover rapproche le récit de l'époque contemporaine et rend explicite que la communication entre la Terre et Résurrection peut fonctionner dans les deux sens. Le lecteur découvre Dame Holodoror et son costume atteste du soin que l'artiste apporte à chaque détail, à chaque élément visuel : toutes les dents implantées sur les manches et les jambes, son décolleté plongeant avec un tatouage de sang sur sa chair blanche, c'est à la fois Grand-Guignol, et à la fois écœurant. Le lecteur tourne alors la page et se retrouve face à l'armada des pirates : il se rappelle que le cerveau humain n'est pas fait pour pouvoir se souvenir avec exactitude de la munificence des planches d'Olivier Ledroit. Il peut très bien se contenter de l'impression globale : un navire isolé qui arrive en vue de l'armada. Mais comme il est entièrement consentant, il prend plutôt le temps de se repaître de tous les détails : le gréement des navires, leurs voiles, leurs quilles avec leurs décorations, le bastingage ouvragé, le château arrière de ces galions, les tuyères, le jeu de la lumière sur la masse nuageuse, la vision du navire amiral droit devant et la cinquantaine de navires qui gravitent autour, et il finit par se rendre compte que l'artiste est parvenu à surimposer en transparence des graphiques cabalistiques, sans rien perdre en lisibilité. C'est parti pour un festin visuel à risquer la surcharge cognitive.



Ce n'est rien de le dire : Ledroit ne faisait que s'échauffer avec cette vision de l'armada des pirates. Il se lâche vraiment quand l'armada se met en mouvement pour aller attaquer la cité de Necropolis. Le vaisseau amiral occupe la position centrale dans cette illustration en double page, et il s'agit maintenant de plus d'une centaine de vaisseaux de guerre qui sont présents sur la page, tous distincts, avec une dizaine de modèles différents, sans oublier les reflets du soleil sur les nuages. S'il avait été victime d'une indigestion visuelle précédemment, là le lecteur sent son cerveau s'écouler par les oreilles, sa raison le quitter, et son esprit se réfugier dans l'inconscience. En revanche, s'il est consentant, il se délecte de chaque détail, de ce spectacle roboratif, passant en revue chaque millimètre carré pour ne pas en perdre une miette, se repaissant d'une telle abondance, littéralement absorbé dans ce monde si concret, si flamboyant, si incarné, et totalement original. Ainsi, régulièrement, il ressent un orgasme oculaire à la vue d'un dessin de grande taille, ou d'une case parmi d'autres : la vue du ciel du pont Erzebeth avec l'armée et les zombies, mais aussi les bâtiments de Necropolis à perte de vue, l'irruption des forces de l'ordre dans la taverne maison close où se trouve Requiem, la flotte de navires de Dracula au-dessus de la chaîne des Harpagons à la frontière dystopienne de la Draconie du Nord, l'ampleur des destructions occasionnées par l'attaque de l'armada des pirates, sans oublier les zombies en uniforme militaire (une autre pique contre l'armée en guerre).

Les personnages ne sont pas en reste : ils bénéficient également de cette opulence de détails et de cette énergie de tous les instants, dans leurs actions, mais aussi lors des (rares) moments plus statiques. L'esprit du lecteur vacille sous la force de l'élan de Dame Holodoror se jetant toutes dents dehors sur le cou de Hoover, sous l'énergie des ébats de Requiem et Leah, sous la vivacité des chaînes de la chevelure de Dame Liche, sous l'impact de la moto de Requiem touchant le pont du navire amiral des pirates, sous le tourbillon des parades à l'épée de Dame Holodoror, devant la bestialité de l'accouplement de Claudia pour passer le temps, etc. L'amour d'Olivier Ledroit pour les personnages transparaît également dans chaque discussion couplée avec un caractère s'exprimant dans leur propos. Dame Vénus se tient les deux pieds bien campés sur le pont, les pistolets dressés en l'air, avec un discours aux expressions politiquement correctes et inclusives, dans une posture défiante. Ayant compris de qui elle est la réincarnation, le lecteur apprécie mieux les bajoues de Dame Mira. Dame Liche en impose avec sa longue robe verte et ses chaines en guise de cheveux. Le général Salem donne l'impression de contaminer le lecteur avec la perversité s'affichant sur son visage. Sire Tengu est teigneux à souhait dans ses postures, et le lecteur remarque le clin d'œil à Ogami Itto et Dagigoro quand Dragon l'installe dans une petite cariole qu'il pousse comme un landau.



Soit lors d'une lecture qui prend son temps, soit à la relecture, le lecteur s'aperçoit également que l'intrigue va bon train, même si Pat Mills continue de raconter à sa manière, avec des coupures abruptes et des pages d'exposition bourrées à craquer, le summum étant atteint lors des 2 avant-dernières pages où après, avoir recraché sa tétine, Sire Tengu explique à Dragon, comment il a connu Thurim et pourquoi il veut s'en venger. À leur manière fantasque et débridée, les auteurs intègrent également d'autres thèmes de manière incidente. Derrière le comportement de voyeur ultime du général Salem, ils évoquent la force de la pulsion sexuelle, aussi bien chez l'homme que chez la femme, sans oublier de se montrer moqueur, le lecteur se frottant les yeux en se demandant si le petit bout de chair rose au premier plan d'une case est bien ce qu'il croit (oui, c'est bien le prépuce de Sabre Eretica). La réaction d'Igor à la libération des énergies sexuelles rappelle qu'il existe plusieurs types de sexualité, y compris des individus qui n'y sont pas sensibles, et celui du singe de Toth que d'autres prennent leur plaisir dans le masochisme. Mills tourne en dérision le parler politiquement correct sus la forme de périphrases réductrices ou trompeuses : une exploitée sexuelle sans solde à la place d'une compagne, un succès différé à la place d'un échec. La religion n'est pas oubliée quant aux hypocrisies qu'elle peut engendrer. Impossible de ne pas sourire quand un personnage déclare qu'il n'y a rien de mieux que le sexe avec des fanatiques religieux, car ça met tout de suite en bouche, avant un carnage. Impossible également de ne pas sourire quand Dame Vénus se met à exposer les dessous d'un trafic de reliques très lucratif, et vraisemblablement bien en deçà de ce qui a pu exister dans la réalité.

Du fait de l'espacement dans la parution des tomes, le lecteur se dit parfois qu'il va avoir du mal à rentrer dans l'intrigue, à se souvenir de tout. Ce tome vient lui démontrer le contraire. Pat Mills et Olivier Ledroit ont l'art et la manière de tout lui remettre en tête en une ou deux cases. Le scénariste tient bien la route de son intrigue, le lecteur ne se perdant pas dans les différents fils. L'artiste n'a rien perdu de son enthousiasme pour produire une bande dessinée la plus puissante possible, l'exubérance de ses planches ne faiblissant jamais. Le lecteur consentant est à la fête : le ressenti n'est pas loin d'une forte dose de produit psychotrope, sans aucun des inconvénients, avec la possibilité de reconsommer la même dose, en simplement recommençant sa lecture.



mercredi 28 avril 2021

Requiem - Tome 08: La reine des âmes mortes

Cette arme est l'équivalent de la Joconde.


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 07: Le couvent des sœurs de sang (2007). Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l'intrigue et les actions des personnages. Ce tome-ci est initialement paru en 2008. Il a été écrit par Pat Mills et illustré par Olivier Ledroit. La réédition de 2021 comprend un supplément intitulé Les arcanes du Hellfire Club : 2 pages d'esquisses, recherches préparatoires, dessins inédits. Il contient également 3 pages du bestiaire de Résurrection présentant Dent-Bleue, Skalp Jack, les cavaliers fantômes, la Justice Fantôme, scalps, avec à chaque fois une illustration et un paragraphe de texte.

Dans l'un des immeubles cossus donnant sur Washington Square dans le quartier de Greenwich Village, à New York en 1919, se tient une réception donnée par Aleister Crowley, et Leah Hirsig, surnommée sa femme écarlate. Parmi les invités, se trouve Horatio Burton, éditeur de magazine. Il discute avec un autre homme qui désigne Crowley comme étant l'un des plus grands mystiques que le monde n'ait jamais connus. Burton est intimement convaincu qu'au contraire c'est un des plus grands charlatans, drogués et de débauchés. Ils s'approchent de leur hôte, et celui-ci leur propose de prendre un verre : ce n'est pas du vin rouge, mais du sang menstruel, celui du Singe de Toth. Burton et son ami déclinent et une discussion envenimée s'engage. Burton lui reproche que son pseudo-enseignement n'est qu'un prétexte à la débauche, dans lequel des femmes crédules, une atmosphère chargée d'encens et des poèmes psalmodiés sur une musique lancinante jouent un rôle opportun. Crowley ajoute que l'art aussi joue un rôle important en pointant un tableau du doigt. Leah Hirsig explique c'est elle qui est représentée en âme morte. Incrédule, Burton demande si c'est elle le singe. Crowley répond que bien sûr car les apanages de la femme sont ceux du singe et du perroquet. Cela ne le gêne pas : il est tout à fait approprié, d'avoir ses relations sexuelles avec un animal incapable d'abstractions.



Sur Nécropolis, le baron Black Sabbat contemple la ville qui s'étend à ses pieds et constate l'avancée des zombies : la nouvelle plaie a débuté, c'est une infection démoniaque. Seuls les vampires sont immunisés contre ses effets. À ses côtés, Kurse lui suggère de regarder dans le télescope : Sabbat voit que le couvent des sœurs de sang est en flamme. Kurse est persuadé que c'est l'œuvre de Requiem qui allait y chercher Rebecca, ne sachant pas que celle-ci avait été enlevée par Otto von Todt. Sabbat se dit qu'il va présenter le Singe de Toth à von Todt pour que ce dernier se libère de son obsession pour Rebecca. Dans le donjon d'Otto von Todt, le combat fait rage entre son propriétaire et le spectre de Requiem. Ce dernier se sert des armes de collection présentes sur place, attisant la colère de son adversaire qui ne veut pas qu'elles soient abîmées. Rebecca reste en retrait dans un coin de la pièce.

Arrivé au huitième tome, le lecteur se souvient bien des nombreux personnages et se demande dans quelle direction les auteurs vont développer leur récit. Avec le tome précédent, les scènes d'introduction ont quitté la seconde guerre mondiale. Dans le tome 7, elle se déroulait en 1242 avec des chevaliers teutoniques, ici c'est en 1919, avec Aleister Crowley (1875-1947). Ce n'est pas forcément très original, mais l'intérêt de la scène ne réside pas dans ce personnage ayant réellement existé. Il réside dans sa compagne. Comme à leur habitude, les auteurs ne mégotent pas, ni sur la situation, ni sur les dessins. Le scénariste s'amuse bien avec la provocation et la transgression (boire du sang menstruel), et l'artiste est dans une forme éblouissante pour le spectacle. Ça commence avec le tableau de la Reine des Âmes qui figure en page d'ouverture, donnant à voir la personnalité intérieure de Leah Hirsig, bestiale et démoniaque. Ça continue avec la magnifique vue de l'artère de New York sous la neige, la séance de consécration de Leah, l'habit de soirée de Burton, et l'apparition bestiale de du Singe de Toth, toujours un croisement entre gorille et mandrill. Olivier Ledroit n'a rien changé à sa manière : intense, obsessionnelle, investi dans chaque millimètre carré de chaque page sans exception.



Le lecteur en prend plein les mirettes tout du long, avec une densité d'informations visuelles dix fois supérieure à ce dont il a l'habitude. Cela peut en rebuter certains qui peuvent se sentir agressés par une forme de surcharge cognitive, voire éprouver une sensation d'écœurement (indépendamment même de ce qui est représenté), mais ça en dit aussi long sur l'implication de l'artiste. Le rythme de lecture s'en trouve ralenti, mais le rythme de la narration n'est pas lent tellement chaque page regorge d'éléments. Avec la scène introductive, le lecteur découvre une jeune femme svelte à la peau laiteuse, au bras d'un individu grand et élancé au regard vicieux et lubrique. Burton incarne le cinquantenaire aisé de la bonne société, l'indignation faite homme. Plus loin, il fait la connaissance du général Nathaniel Salem avec une pièce sur chaque œil. Il sait qu'il se souviendra sans peine de ces personnages si remarquables et tous uniques. D'ailleurs, il retrouve avec plaisir Black Sabbat avec le nombre 666 sur son front, dans une pleine page hallucinée : sa tête apparaissant en surimpression de la façade du bâtiment où il se tient sur un balcon. Il faut deux ou trois minutes pour qu'il puisse prendre conscience de tout ce que contient cette page : la tête de Sabbat avec ses dents taillées en pointe, la case en forme de croix, les caractères calligraphiés en surimpression, tous les détails de l'architecture de la façade, la créature en base de page, les skieurs démoniaques sur les flots de lave, etc.

Les autres personnages déjà croisés dans les tomes précédents apparaissent en dévoilant d'autres facettes, une apparence un peu différente : Requiem sous forme de spectre, puis en tant que combattant, en tant que séducteur particulière sadique mais aussi prêt à souffrir de manière masochiste. Otto von Todt est difficilement reconnaissable avec sa chair brûlée au troisième degré, pourtant toujours en train de combattre. L'archi-hyérophante est toujours aussi majestueux. Rebecca est d'une pureté insoutenable avec sa peau d'albâtre et ses yeux vert émeraude. Igor génère tout de suite un sourire chez le lecteur avec ses manières craintives et manipulatrices. Même les personnages secondaires apparaissant brièvement laissent une impression durable : impossible d'oublier les trois prostituées dans le lit de Sabre Erectica, se plaignant que sa baguette magique ne fonctionne quand il est victime d'un dysfonctionnement érectile. Comme le lecteur est en droit de s'y attendre, ces personnages évoluent dans des environnements dantesques. Une fois passée la scène d'introduction dans un hôtel particulier de Greenwich Village, la démesure de Necropolis éclate au visage : les bâtiments gothiques, les arches du donjon d'Otto, les tours en flamme du couvent, le château de sang en forme d'arc de triomphe avec son intérieur aménagé en laboratoire de savant fou, la vue générale du pont Vlad sur lequel s'avance l'armée de zombies avec les forces de l'ordre les attendant de pied ferme, la taverne avec son immense puits de lumière et ses lanternes à fée phosphorescente, etc.



Il est possible qu'il faille deux lectures (ou plus) pour pouvoir tout assimiler, pour remarquer les petits détails. Si l'ambiance est macabre et gore, cela n'empêche pas quelques touches plus légères, avec un humour noir. Difficile de ne pas sourire en voyant s'avancer un zombie avec un casquette et une chaîne en or de rappeur, en découvrant monsieur Vermicelli, l'assistant du docteur Dippel, qui crache des vers, le nom de la créature de Dippel (Frank-Einstein) la démesure de la guerre des robots aux formes inattendues, la moue déconfite de Sabre incapable de réveiller sa virilité, les efforts de Thurim pour reconnecter ses bras à son torse, la déception de Leah au manque d'ardeur de Thurim. Scénariste et artiste sont bien en phase pour intégrer deux ou trois clins d'œil : l'assistant du docteur Dipper qui est le sosie de Riff Raff du film The Rocky Horror Picture Show, la moto de Leah qui identique à celle de Ghost Rider (Johnny Blaze), ou encore une réplique tirée du film Il était une fois dans l'ouest (1969) de Sergio Leone (1929-1989). Enfin, les scènes dantesques sont bien au rendez-vous, comblant l'horizon d'attente du lecteur : le combat de 6 pages entre Requiem et Otto von Todt, le déchainement de la Reine des Âmes Mortes, l'attaque des zombies, et bien plus encore, dans des tableaux d'une vivacité saisissante. Pour un peu, le lecteur pourrait en oublier de s'intéresser à l'histoire.

Comme à son habitude, Pat Mills raconte à sa manière n'ayant que faire de conseils standardisés en écriture. En premier lieu, l'affrontement physique entre Requiem et Otto von Todt s'étire, avec une utilisation d'armes très particulières. Leur utilisation reprend quand Rebecca doit se défendre contre le même assaillant. D'un côté, ça fait partie de ce qu'attend le lecteur : des affrontements spectaculaires et frontaux. De l'autre côté pourquoi y consacrer tant de pages ? En prenant la question dans l'autre sens, le lecteur se dit que c'est l'intention de l'auteur, un choix délibéré. Cette énumération d'armes de collection à quelque chose d'obscène : un marteau de guerre italien du seizième siècle, la rapière trident (offerte à l'électeur Christian premier de Saxe par le duc de Mantua en 1587), un bouclier médiéval avec épée incorporée gantelet et briseurs de lames, l'aspersoir d'eau bénite à canons multiples (arme ayant appartenue au Pape Clément VII), une arbalète avec pistolet à rouet intégré, la mitrailleuse à piano. Or le lecteur peut faire confiance à Pat Mills pour n'avoir intégré que des armes ayant existé. Du coup, ce passage tient autant de la farce macabre pour un affrontement grotesque, que du constat de l'énergie déployée par la race humaine pour inventer des machines servant à se détruire, à s'exterminer. Du coup, les exagérations grotesques du monde de Résurrection semblent un peu fade comparées à la réalité historique.



Le lecteur comprend bien que les pages consacrées à l'exercice de remise en forme de Leah Hirsig (exterminer des créatures agressives) visent à montrer que la cruauté et la violence n'est pas l'apanage des mâles de l'espèce humaine. Vient ensuite, ce retour sur une phase de l'humanité : une guerre entre robots. Bien sûr, le lecteur peut y voir un clin d'œil à la série A.B.C. Warriors de Mills publiée dans 2000 AD. Il peut aussi y voir un nouveau commentaire sur les outils fabriqués par les humains, leur destination d'usage, et la perpétuation des engins de mort, même après la fin de la race humaine. La création du général Nathaniel Salem semble une nouvelle outrance de mauvais goût, juste une excuse pour quelques scènes de sexe, avec une dimension malsaine de voyeurisme. En plus le scénariste construit une séquence au déroulé en ellipse, générant un moment de confusion chez le lecteur quant à la chronologie des déplacements de Salem. D'un autre côté, quand il repense à l'énergie dépensée pour s'auto-détruire, au niveau de perversion que cela représente, le lecteur ne peut que se rendre à l'évidence : l'être humain est capable de dépenser la même énergie dans les perversions sexuelles. Dans le monde dépravé de Résurrection, au système de valeurs inversé, il est tout naturel que la soif de domination s'exprime également par les relations sexuelles, et que toutes les déviances imaginables y existent. Le scénariste met en scène une autre forme d'agressivité, de façon de se détruire.

Les deux créateurs laissent s'exprimer toute la démesure de leur imagination macabre, dans un récit de violence et de sang, d'une générosité pouvant faire reculer le lecteur timide. Ce nouveau tome fait un peu progresser l'intrigue générale, tout en développant de nombreux fils narratifs secondaires, dans une richesse telle qu'il peut sembler se disperser. Il faut donc l'envisager comme un chapitre dans une histoire au long cours. Dans un premier temps, le lecteur est trop heureux de pouvoir retrouver la profusion graphique d'Olivier Ledroit, sa capacité à créer et à animer des personnages aussi cruels et uniques, à décrire des environnements infernaux avec une cohérence visuelle extraordinaire, à mettre en scène des situations hallucinantes, tout en en conservant leur lisibilité. Il reçoit le choc des pages, prend le temps d'examiner chaque détail qui vient encore donner plus de consistance à ce récit et cet univers hors norme. De temps à autre, il se rappelle que la narration de Pat Mills ne manque pas de mordant et de tranchant, à la fois dans des remarques acerbes sur le comportement de la race humaine, à la fois dans des situations délirantes, faisant totalement sens dans le contexte de cette série. Ces deux créateurs ont réussi le pari de créer un enfer totalement baroque, outré et premier degré, à lui donner une consistance extraordinaire, prenant le lecteur à la gorge, et à en faire le support d'une intrigue ambitieuse, et de réflexions sans concession sur le genre humain.