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jeudi 13 août 2026

Une histoire d'adoption…- Hippie papy

Les sentiments, ça ne s’explique pas : ça se vit !


Ce tome contient une histoire indépendante de toute autre qui ne nécessite pas d’avoir lu les autres tomes de la série. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Arno Monin pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-quatre planches de bande de dessinée. Il se termine par un cahier de recherches graphiques de quatre pages.


Dans une luxueuse demeure de deux étages avec son parc privé, abritant un office notarial, un homme âgé, habillé comme un hippie avec veste en peau de mouton, bandana et pantalon pattes d’éph’, est en train vitupérer tout seul dans le salon. Il évoque le peu de cas que les autres font de son karma, le fait que rien ne l’empêchera d’y retourner, tout comme personne n’était arrivé à l’en dissuader en 1968. Il s’arrête en plein élan, pour se demander à haute voix en quelle année ils sont. Derrière cet homme de quatre-vingt-cinq ans, une femme d’une cinquantaine années en survêtement s’approche et s’adresse à lui, l’appelant Hippie Papy, et lui faisant observer qu’un tel périple à son âge, ce n’est pas raisonnable. Honoré Codicille-Débours répond à sa bru Diane que de toute son existence terrestre, il s’enorgueillit de n’avoir jamais rien fait de raisonnable. Elle lui rétorque qu’elle avait cru remarquer, et elle lui propose de lui chercher un vol aller pour Delhi. Il feint la surprise : L’avion ? Alors qu’il possède le moyen de locomotion le plus fabuleux qui soit : le pouce, et celui-là pas besoin d’en faire le plein, ni d’en changer les plaquettes de freins.



Dans une pièce à côté, le notaire François-René Codicille-Débours, le fils d’Honoré, reçoit une veuve et ses trois filles. Il leur exprime ses condoléances pour le décès inopiné de de leur père et époux. Et il leur demande de quoi il est décédé. Une des filles raconte qu’il s’est immolé par le feu devant l’immeuble d’EDF afin de protester contre l’implantation d’un champ d’éoliennes sur ses meilleures terres. Le notaire reconnaît le fait divers lu dans le journal, et il leur propose, sans plus attendre, de passer à la lecture du testament du défunt Arthur Le Feuillic. Il débute sa lecture, mais se retrouve interrompu par un juron venant du couloir : Pétard de pétard !!! Il sort de son bureau pour s’enquérir de la cause de tout ce ramdam, alors qu’il se trouve avec la famille de la torche humaine de la place Gambetta. Son épouse l’informe c’est son père bien sûr qui est la cause. Elle explique : Honoré a vu, à la télévision, les images du tremblement de terre survenu au Atturkhand, dans le nord de l’Inde. Honoré la reprend : Uttarakhand. Elle poursuit : Du coup, il veut retourner à Kishresh, jouer les Bernard Kouchner de pacotille. Il corrige : Rishikesh !!! Blasé, François-René demande : Un tremblement de terre dans le nord de l’Inde ? Ils n’en ont pas déjà eu un, il y a deux ou trois ans ? Honoré reprend la parole : il était sur place à l’époque, les pauvres gens ! Ils ont à peine fini de tout reconstruire que… C’est pourquoi il se doit d’être à leurs côtés. Il va offrir ses bras aux habitants de Rishikesh. Diane le raille : Ses bras ? Elle n’en voudrait pas comme tuteurs pour ses plants de tomates ! Il met son sac sur le dos et il sort.


Une série sur le thème de l’adoption, avec des configurations de famille recomposée différentes à chaque histoire. Tout commence avec cette invitation dans le quotidien cossu d’une famille blanche, une luxueuse propriété privée sous le toit de laquelle vivent trois générations. Le grand-père Honoré ayant dépassé les quatre-vingt ans, dont le développement semble s’être arrêté dans les années 1960 avec le mouvement hippie, le voyage en Inde, et tout l’attirail qui va avec : des bracelets de perle à un usage récréatif et régulier de l’herbe qui fait rire. Son fils notaire François-René, aussi compassé que son père est de bonne humeur et expressif, et son épouse Diane, à la silhouette parfaitement entretenue, et ne voyant le monde que par le prisme de l’argent et du rang social. Leur fille Louise qui semble tout à fait normale, avec l’esprit ouvert qui la porte tout naturellement vers les valeurs humanistes de son grand-père débonnaire. Ces personnages baignent dans une jolie lumière qui évoque un doux début d’été. En les regardant, le lecteur se rend compte que l’ambiance du récit sera à la comédie plutôt qu’à la tragédie, un conflit de valeurs évident, bien ancré depuis plusieurs décennies, et qu’aucun personnage n’est plus en mesure de changer. Seul l’avenir de Louise reste à bâtir, et elle fait remarquer qu’elle préfèrerait qu’on lui demande ce qu’elle a envie de faire maintenant, et non plus tard.



Le lecteur se sent accueilli dans cette belle demeure, et dans cette famille. Évidemment, Hippie Papy est éminemment sympathique : un vieil homme un peu excentrique, une belle barbe blanche assortie à sa couronne de cheveux, une fine silhouette fragile, une tenue vestimentaire caricaturale… Ah ben si quand même : des sandales laissant voir des orteils bien soignés, son jean pattes d’éph’, sa veste en peau de mouton, ses fins bracelets à perles, et son bandana assorti à son teeshirt. Il conquiert immédiatement le cœur du lecteur avec ses habitudes baba cool : calme, posé, une réelle franchise dépourvue de méchanceté dans ses propos, un usage régulier d’une drogue récréative, une forme d’ingénuité pouvant masquer une certaine profondeur de pensée. Bien évidemment la jeune Louise est tout aussi sympathique : une grande adolescente ou peut-être une jeune adulte, habillée de manière décontractée sans être apprêtée, avec une attitude attentive vis-à-vis de son grand-père, et des expressions de visage montrant sa capacité critique s’exerçant envers ses parents. Ces derniers incarnent un mode de vie bourgeois assumé, sur lequel l’ouvrage porte un regard critique. François-René, un peu empâté, avec des gestes un peu lents, même s’il joue au tennis (où il perd), et en même temps une forme de sérénité ou de placidité dans ses attitudes qui rend impossible de le détester, il n’est pas si méchant que ça. Le cas de Diane s’éloigne de ce moule : silhouette parfaite, visage souvent méprisant ou excédé par la naïveté des autres ou leur crédulité. Il faut attendre le dernier quart du récit pour voir derrière ce masque, pour que ses expressions et son comportement révèlent sa fragilité. Sans oublier le nom qu’elle a donné à ses chiens : Saisine & Quittance.


Les décors promettent également un séjour accueillant et relaxant. Kiaan Codicile-Débours, en provenance de Montréal, s’extasie devant le jardin : Tabernacle ! Un jardin, ça ?! Une réserve naturelle, oui ! Faut pas être assis sur son steak pour entretenir un parc pareil ! C’est vrai que le parc de la demeure fait rêver par sa verdure, avec une mise en couleurs qui met en valeur ses nuances de verts, le parterre de fleurs devant le perron (traversé par Honoré sans une pensée pour cette décoration horticole), les bosquets bien verts, la belle pelouse tout aussi verte sur laquelle Honoré pratique le yoga dans le plus simple appareil, les cours de tennis propres et nets, les arbres majestueux. Oui, c’est un vrai parc. La demeure elle-même présente des pièces avec une belle hauteur sous plafond, un mobilier de choix, une salle de bain design pour le couple, une cuisine avec tout l’équipement moderne, etc. Honoré a décidé de vivre dans un cabanon dans le jardin : une sorte de maison simple et en même temps très accueillante, un rêve d’enfant. Mine de rien, en toute discrétion, le dessinateur réalise des mises en pages et des prises de vue élaborées. Il s’astreint à des cases sagement rectangulaires, alignées en bande, avec parfois des cases de la largeur de la page. Même s’il n’y prête pas particulièrement attention, le lecteur sent que les discussions dépassent la simple alternance de champ et contrechamp entre têtes en train de parler. En effet les prises de vue prennent bien soin d’implanter les personnages dans leur environnement, de montrer leurs gestes, et souvent leurs activités.



Le lecteur se laisse entraîner en douceur par cette situation : ce vieil homme plein d’entrain à la vie plus ou moins anticonformiste (il ne vit pas dans le dénuement quand même, on ne peut pas le qualifier de marginal), son fils confortablement installé dans une vie conformiste profitant des avantages matériels de solides revenus, son épouse à la fois condescendante et insécure, et l’irruption d’un élément perturbateur en la personne d’un enfant adopté, ainsi que de l’annonce d’une maladie. Des certitudes confortables vont être remises en cause. Une vague inquiétude née d’incertitudes matérielles va sourdre. Rien de violent, rien de bien grave… Si un petit peu quand même, avec la mort annoncée d’un des membres de la famille, un mode de vie différent en la personne de Kiaan dont la singularité ne se limite pas au parler québécois (Se faire brasser le Canayen, se tirer une bûche, etc.), sans compter la différence essentielle entre le yoga Hatha et le yoga Iyengar. Le lecteur sourit mollement en tombant sur la maxime : On ne choisit pas sa famille. Même réaction devant les propos sur l’importance de la valeur sentimentale d’une possession, par opposition à sa valeur vénale. Pour autant, ces bons sentiments fonctionnent et il oscille entre envie d’y croire, et sa propre expérience de la réalité des relations adultes. Dans le même temps, il constate la justesse de la dynamique de certaines relations : comment François-René peut tenir de son père en ce qui concerne une forme de gentillesse, sauf que la sienne est contrecarrée par le caractère de son épouse. Comment la dureté de celle-ci semble lui servir de masque voire d’armure pour son insécurité matérielle. Le doute qui plane sur les motivations réelles de cet enfant adopté devenu adulte qui se présente juste au bon moment chez son père adoptif, par amour familial ou par intérêt… Sans en avoir l’air, le scénariste met en scène des forces fondamentales et universelles au sein d’une famille, et des motivations profondes chez l’être humain.


Oui, il est tentant de voir du sentimentalisme parfois un peu mièvre dans cette bande dessinée. Un grand-père anticonformiste qui vit confortablement dans l’aisance financière, un fils et son épouse qui profitent de la situation, un enfant adopté devenu adulte qui revient inopinément, des dessins aux couleurs douces et agréables, une maladie d’une terrible banalité. Pour autant, la qualité de la narration visuelle transporte le lecteur pour une immersion remarquable, et le récit fonctionne sur des aspirations et des valeurs dignes et admirables. Le cynisme se trouve incapable de résister à la sincérité et à la gentillesse du propos. Touchant.



mercredi 18 mars 2026

La saga d'Alandor

Il faut sept religieuses vibratiles pour alimenter son énergie.


Ce tome constitue l’intégrale de ladite sage, regroupant le premier tome Le dieu jaloux (1984) et le second L’Ange carnivore (1991), une histoire presque complète. L’édition originale de ce recueil date de 1991. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Silvio Cadelo pour les dessins et les couleurs. Le premier livre comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée, le second également. L’intégrale comporte une carte répertoriant les différents continents et zones de ce monde : zone nord Teut, continent Uron et le palais du roi, continent Aouralis avec le marais sacré, continent Uslman, continent Inghing, la ville sacrée du Sumo X, le refuge secret des chevaliers du Saint-Axe, les ruines du temple des Géants, et quelques peuples et individus comme l’abbesse de Maldiccia, les fanatiques inghins adorateurs de Br-Tse le médiateur suprême, les habitants d’Usliman adorant le prophète Ram’Aldar. Elle se termine avec un cahier graphique reproduisant les demi-pages encrées des prémices du tome trois.


Lorsque Karnar (la planète prodige créée, pour de divines raisons, sous forme d’une pyramide parfaite irradiant des ondes lumineuses qui baignaient les cent cinquante-trois autres planètes du système trisolaire) explosa en quatre misérables fragments, des milliards de millions d’êtres pensants, à travers toute la Galaxie, éclatèrent en sanglots. Cette plainte immense, figea, le temps d’une courte seconde, la rotation des trois soleils sur leur axe. Immobilisation fatale qui devait inaugurer l’Ère Obscure au cours de laquelle les quatre règnes naturels, le minéral, le végétal, l’animal et l’ectoplasmique, devinrent tout à la fois voraces, faibles et infidèles.



La faute en incombait aux Géants : ceux-ci eurent le front de désobéir à Aour, l’Entité Divine qui, dans un cri d’amour infini, façonna la planète-pyramide pour en faire le centre de spiritualité de la Galaxie ! Ils souhaitèrent dominer la Puissance Négative, cette face cachée et ténébreuse de tout Dieu ! Ils éveillèrent l’Andragorus ! Vanité, suffisance, prétentions insensées ! Ils furent réduits en fumée. Leurs cendres volèrent vers le firmament en même temps que ces quatre cailloux que sont aujourd’hui les îles-continents maudites de Karnar : Urok, la Sophistiquée, avec sa zone brumeuse au Septentrion (Teut) et son midi tempéré (Naria)… Aouralis, la Sublime, la plus sainte d’entre toutes, puisque tous les Dieux y naquirent, et dont la terre atteinte de purulence s’était transformée en marais putréfiés… Uslimane, la Profonde, immense étendue de sable hérissée de cactus et brûlée par les vents… Inghing, l’Énigmatique, vaste roc uniquement peuplé de montagnes de glace. Certains racontent qu’Aour, après cette hécatombe, emprisonna l’Andragorus dans un cristal géant, avant de l’immerger sous les eaux des marais d’Aouralis. D’autres encore prétendent qu’il gît au fond d’un puits. Mais tous s’accordent à dire que cette abomination attend qu’à nouveau d’autres fous téméraires – la folie des êtres de raison ne connaissant pas de limite – le retrouvent et le libérant, lui offrant ainsi l’opportunité de pervertir un peu plus la Matière Universelle issue du cri d’amour de Dieu.


Houlà là ! Ça commence fort avec une page de texte, puis des races extraterrestres dans une sorte de ballon dirigeable, puis une autre page de texte, puis retour au ballon dirigeable avec le titre de la première épitre : L’Andragorus. Puis une autre page de bande dessinée, suivie par une page occupée aux trois quarts par la suite du texte, et une bande de cases. Etc. La dernière page de texte se situe en planche huit. Le scénariste développe tout un monde avec des noms aux consonances bizarres et imprononçables, le dessinateur s’en donne à cœur joie avec des apparences grotesques pour ces races exotiques, toutes basées sur une morphologie humanoïde à la base, c’est plus pratique pour la cohabitation. Il est possible que le lecteur souffre un peu avec les couleurs, en particulier les déclinaisons de rose bonbon déjà sucé, jurant sur le jaune vif et le bleu Cœruleum. Ça s’arrange dans la deuxième moitié avec des formes plus abouties, des cases donnant une sensation moins surchargée, et une technologie qui a évolué pour les couleurs, offrant la possibilité de plus nuances à l’artiste, qui se restreint (un peu), tout en n’ayant rien perdu de son inventivité dans les formes extraterrestres et grotesques, avec une imagination intense et perturbante, même si les décors se raréfient un peu.



Il est possible que le lecteur se trouve captivé par la richesse de cet univers imaginé par le scénariste, auquel l’artiste donne une apparence des plus particulières, qu’il soit fasciné par cette guerre entre plusieurs factions à la recherche d’une sorte d’artefact qui assurera un pouvoir absolu à celui qui le maîtrisera. Cela peut également requérir un effort significatif pour tout retenir, pour s’investir assez pour donner de la consistance et ajouter un peu de sens à tout cette situation imaginaire complexe. Cependant, très vite, il se trouve également fasciné par les visuels. Il y a d’abord ces apparences qui semblent relever de difformités tératologiques impossibles : torse beaucoup trop large, crânes trop allongés, couleur de peau impossible (Ce jaune !), appendice nasal trop aplati, trois seins au lieu de deux, deux tibias par jambe en-dessous de la rotule ce qui donne quatre pieds et un seul bras pour cette race-là, sorte d’appendice partant du milieu du front, le catalogue des difformités semble sans fin. La faune présente elle aussi des particularités morphologiques impossibles, entre monstruosité et divagations physiques entre naïveté et poésie. Un festival graphique dans les deux tomes, avec un trait plus élégant et plus léger dans le deuxième ajoutant une touche d’onirisme.


Régulièrement, l’artiste laisse également son imagination prendre les rênes pour les accessoires et les environnements. En vrac : des armures massives, un dieu enchâssé dans un cristal, des sabres d’une longueur trop importante pour être facilement maniables, des tenues d’apparat psychédéliques, des armes pas toujours facilement compréhensibles dans leur destination, des roches cristallines aux formes tordues, etc. Le dessinateur prend bien soin d’établir les caractéristiques de chaque lieu en début de séquence, sans forcément les représenter systématiquement par la suite, jouant sur les couleurs pour des effets spéciaux. Là encore il fait preuve d’une imagination très personnelle, où il est possible de détecter l’influence de certains artistes de science-fiction de l’époque, complétement assimilées et intégrées. Parmi ces lieux hautement exotiques : la porte de la Ghéassa l’Abime de l’Éternel Châtiment et sa chapelle centrale, la chaîne rocheuse permettant d’accéder à Maldiccia la cité-état capitale religieuse du continent d’Urok, la crypte des visions (une salle d’un noir impénétrable), des champs en fleurs dont l’apparence de texture évoque du pollen, le pont-levis du château de pierres lépreuses d’Aria-His ainsi que sa salle de banquet pour les noces d’Alandor et Vanessa, ses souterrains, le ghetto des malades atteints de la main-péché, la salle du conseil du royaume, la forêt pétrifiée, le temple du monastère des navigateurs du Saint-Axe, etc.



Le lecteur peut aussi approcher cette histoire sur un plan plus mythologique ou métaphorique, sans s’agripper aux appellations des différentes factions, comme s’il s’agissait plus d’un récit conceptuel que factuel. S’il est familier de l’œuvre du scénariste, il trouve rapidement ses repères. Un personnage principal destiné à devenir le héros en surmontant des obstacles qui le marquent dans sa chair. Ça ne rate pas : Alandor ne tarde pas à contracter une maladie des plus répugnantes, faisant de lui un réprouvé : ses noces sont annulées sur le champ et il est banni de son propre royaume. Ayant bénéficié d’une aide extérieure pour guérir, il décide de guérir les autres et pour cela il doit développer sa foi en subissant des épreuves. La première est d’être enterré pendant trois jours (terre), la seconde l’oblige à marcher sur le feu (feu), et la troisième à sauter dans le vide (air). Le lecteur identifie tout de suite cette confrontation à trois des quatre éléments (il manque l’eau), concept développé à l’Antiquité. Il ne lui faut pas attendre longtemps pour que quelques pages plus loin Alandor doive sauter dans l’eau, le quatrième élément. Il relève également le titre des dix épitres assurant la fonction de chapitrage : L’Andragorus, Le règne le pouvoir et la gloire, L’hérésie de la main-péché, La voie de la dissolution, L’attentat sacrilège, L’âme et le feu, L’ermite, L’initiation, Temps d’écroulement, le cœur couronné. Le scénariste use d’un vocabulaire religieux, et également mystique, des thèmes qu’il chérit. Les épreuves physiques revêtent alors un sens ésotérique, dans la mythologie très personnelle de l’auteur. Le héros progresse sur le chemin de la spiritualité, alors que les autres factions sont aveuglées par leurs croyances, incapables d’évoluer, de s’adapter à la réalité. Son cheminement spirituel fait de lui le sauveur.


Plonger dans la première partie de la carrière de bédéaste d’Alejandro Jodorowsky peut s’avérer intimidant : des récits baroques dont l’intelligibilité a pu s’émousser avec les décennies passées. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut appréhender ce qu’il va trouver dans cette série interrompue après le deuxième tome. En effet l’expérience est au rendez-vous, tout d’abord visuelle du fait de la forte personnalité graphique de Silvio Cadelo, peut-être encore un peu brut pour le premier tome, proprement enchanteresse pour le second. L’intrigue peut sembler très linéaire et relever d’une formule souvent utilisée par le scénariste. Toutefois, s’il se laisse porter par le charme brut et poétique de la narration, le lecteur se laisse gagner par la séduction très particulière de cette quête spirituelle haute en couleurs. Particulier.



lundi 20 septembre 2021

Mes mauvaises filles

Comment fait-on pour décider du moment de la mort de quelqu'un ?

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 150 pages.

Au temps présent, l'esprit de la défunte Bri évoque le livre Chronique d'une mort annoncée, de Gabriel Garcia Marquez, se disant qu'elle n'en connaîtrait jamais la fin. Elle avait toujours bien aimé ce titre, bien avant qu'il ne rime avec sa propre fin de vie : maladie chronique avec mort assistée, c'est pas terrible comme titre. De toute façon, elle a toujours préféré les débuts aux fins, les bourgeons prometteurs aux fleurs fanées. Au début tout est beau, et si ça part, on peut rectifier le tir. Réussir sa fin est plus compliqué. Une vielle dame passe avec son chien et son arrosoir, devant la tombe de Bri, 11.9.1948 – 3.3.2006, alors qu'un rouge-gorge vient de se saisir d'un asticot et l'emmène à ses oisillons pour leur donner la becquée, dans le nid posé au creux d'une statue d'ange. La voix désincarnée poursuit sa réflexion : elle adore l'idée d'avoir donné la vie à celles qui allaient lui donner la mort. Dans l'allée menant à cette tombe, arrivent Ylva, la cadette de Bri, avec son mari Grishka et ses deux enfants Olga & Laslo. Ils viennent se recueillir sur la tombe de Bri, alors que Grishka essaye de faire promettre à sa femme qu'elle se conduira correctement pour la cérémonie de remariage de son père qui doit se dérouler le matin même.

Devant l'église, Liv, l'aînée de Bri, attend l'arrivée de sa sœur en compagnie d'Omi, une dame âgée, la belle-mère de Bri. Omi est une belle-mère à faire mentir les contes de fée : pas une once de méchanceté, par l'ombre d'une jalousie mal placée, Bri l'appelait maman. Liv est divorcée d'un homme qui voulait faire d'elle une jolie plante verte posée dans la cuisine. Ça a tenu quelques années parce que Liv et sa mère ont une faiblesse : se laisser entretenir tout en rêvant d'indépendance. Paradoxal en effet. Depuis Liv s'est réveillée, a repris son travail de kinésithérapeute et a claqué la porte. Devant l'église, une amie de la famille s'approche de Liv et lui parle de l'état de la tombe de sa mère. Au cimetière, Ylva est au bord des larmes, alors que le soliloque de Bri reprend, se disant que ce ne sont pas les vivants qui manquent aux morts mais le contraire, qu'elle avait apprécié que son hépatologue ait plus d'humour que ses collègues en pneumologie pour lui annoncer son diagnostic quant à l'hépatite C et l'état de ses poumons. Sylva prend une petite fleur sur la tombe de sa mère et la met dans ses cheveux, puis il est temps de se rendre à la cérémonie de re-mariage. Elle est accueillie avec soulagement par sa sœur, avec des remarques sans filtre par Omi qui lui demande ce qu'elle a fait avec ses cheveux, et pourquoi elle est sortie en chemise de nuit. Elle est surprise qu'on n'est jamais appris à Ylva que lors d'un mariage, seule la mariée s'habille en blanc. Puis elle demande si la naissance est pour bientôt : elle a perdu la mémoire concernant la venue au monde de Laslo il y a deux mois.


Le début de cette bande dessinée s'avère un peu étrange. Un titre qui dénigre les filles d'une mère, et une très belle utilisation du vernis sélectif pour le spectre de la mère. Une scène d'introduction dans un cimetière pour évoquer un (re)mariage et une voix désincarnée : celle de la défunte. Dans le même temps, l'oiseau donnant la becquée à ses oisillons est d'un naturalisme remarquable, et la mise en couleurs est extraordinaire, évoquant la technique de la couleur directe complétant harmonieusement les formes détourées avec un trait encré. Les décors sont représentés avec un précision et texture, un bon niveau descriptif, et les traits de visage des êtres humains sont un peu appuyés ce qui les rend plus expressifs et plus vivants, avec là encore un bon niveau de détails, ce qui ne crée pas de solution de continuité avec l'environnement dans lequel ils évoluent. Le lecteur est pris au dépourvu par la franchise d'Ylva et son humour, ainsi que par Omi et ses absences de mémoire. Cette scène au présent est en couleurs, et le récit passe en noir & blanc avec des nuances de gris pour le passé. Le lecteur est vite séduit par le naturel d'Ylva, de son mari, de ses enfants, de sa sœur Liv, ressentant la chaleur humaine des relations familiales, la banalité et le caractère unique de cette famille, appréciant les commentaires de la défunte, présentant les unes et les autres, avec un regard aimant assorti de quelques pointes d'humour.

Rapidement, le lecteur se demande si c'est un récit autobiographique ou une autofiction, s'il doit voir Zelba dans le personnage d'Ylva, évoquant le souvenir de sa propre mère, ou s'il s'agit d'une reconstruction. Dès le début, il se rend compte que cette interrogation passe en arrière-plan grâce à l'authenticité des émotions. La direction d'actrices et aussi des acteurs, est remarquable, d'une rare justesse et finalement peu importe s'il s'agit d'une reconstitution authentique ou d'un roman, car la justesse des personnages et de leur propos atteste de la véracité du vécu. Cette question perd tout son intérêt au bout de quelques pages. En fait cela permet de créer une petite distance salutaire, sans diminuer en rien l'impact émotionnel de la narration. Faire parler la mère défunte est un dispositif narratif assez gonflé : un enfant devenu adulte qui imagine les pensées de sa mère, une autre adulte plus âgée avec une expérience de vie différente, ne serait-ce que pour la maladie, et le décalage d'époque. C'est tout à l'honneur de l'autrice de réussir ce pari, de faire ainsi s'incarner l'esprit de la défunte, la rendant plus présente, plus personnifiée y compris dans la phase où elle n'est plus qu'un corps sans conscience.


Le lecteur suit donc bien volontiers les deux sœurs pendant la cérémonie et le repas, se sentant un invité à sa place, ayant loisir de faire connaissance avec les uns et avec les autres, et pouvant regarder autour de lui grâce aux dessins. Puis le récit revient en 2006, alors que Bri vient d'être hospitalisée dans le coma à 57 ans. La narration visuelle reste douce et concrète, sans prendre en otage les émotions du lecteur, sans virer au mélodrame, tout en montrant bien l'état de santé de Bri. Alors que Liv s'occupe des formalités matérielles, Ylva prend le train depuis la France pour la rejoindre à l'hôpital en Allemagne. En noir & blanc avec des nuances de gris, le récit raconte alors les heures qui suivent, entrecoupées de quelques souvenirs qui sont en couleurs. Parmi ces souvenirs : Bri expliquant à ses filles qu'elle ne veut pas finir branchée 24 heures sur 24 à une machine, Bri rencontrant un autre homme après son divorce, Ylva et Liv se racontant chacune d'un souvenir avec leur mère.

Pour autant, il ne s'agit pas d'un récit lisse ou d'un long fleuve tranquille. En page 8, le lecteur est pris au dépourvu par une simple phrase : j'adore l'idée d'avoir donné la vie à celles qui vont me donner la mort. Avant de découvrir le contexte de l'acte de mort assistée, cette phrase semble relever d'une forme de cruauté. Après avoir fait la connaissance d'Omi et de ses pertes de mémoire, le lecteur tombe sur une petite phrase d'une rare honnêteté sur les femmes entretenues rêvant d'indépendance, qui semble même sévère au regard des personnages qu'il voit évoluer. Il apprécie également la finesse avec laquelle l'autrice met en scène la manière dont la nouvelle épouse se heurte à la connivence existant entre le père et ses filles, issue d'années de vie de famille. Il n'y a pas de volonté de se montrer désagréable, juste les habitudes communes. Il se crée progressivement une familiarité et une réelle intimité entre lui et les deux sœurs même s'il ne sait pas tout de leur vie. Il est donc émotionnellement impliqué et en pleine empathie quand elles s'assoient dans le cabinet du docteur Keller à l'hôpital. Il explique posément les règles de l'assistance au décès, rendant concret le processus. En sortant de la pièce, Ylva fait remarquer que les tâches à accomplir incombe à l'aînée, que c'est elle qui va commettre le matricide. Le lecteur se souvient de la petite phrase sur celles qui vont donner la mort, et toute l'ampleur de cette transgression s'impose à lui. Les heures se passent jusqu'à l'heure programmée et il faut passer à l'acte. À nouveau, l'autrice reste à un niveau pragmatique, avec une narration visuelle tout en retenue, sans mélodramatisation, et le lecteur se retrouve ainsi à se projeter dans la situation, ressentant son propre désarroi si c'était à lui de le faire. La mort se produit aux deux tiers de la bande dessinée, et la vie continue.


Sans effet de manche ou d'exagération tire-larme, Zelba a placé le lecteur devant ce choix et cet acte. La douceur et la prévenance de la narration visuelle n'occultent en rien l'ampleur de la transgression que constitue l'acte de donner la mort, de mettre fin à une vie. Il y a à la fois l'énormité pour les filles de devoir tuer leur mère, à la fois le processus d'agonie une fois l'acte commis, à la fois le jugement de certaines personnes dans l'entourage. S'il arrive avec ses propres convictions déjà établies, il est vraisemblable que cette histoire ne le fera pas changer d'avis qu'il soit farouchement opposé à l'assistance au décès, ou au contraire déjà convaincu de son bien-fondé. S'il ne s'est jamais posé la question, ce témoignage lui permet de prendre toute la mesure du tabou de tuer, de cette valeur de la société qui est de préserver la vie à tout prix, et de l'énormité transgressive qu'il y a à aller contre cette valeur fondamentale implicite dans tellement de facettes des sociétés humaines. Zelba en rajoute une couche dans la postface, en 7 pages de bande dessinée. Elle évoque la fin de vie de Vincent Lambert (1976-2019) dont un accident de la route a mis fin à l'existence consciente en 2008. Le lecteur peut voir l'autrice, son mari et une invitée se réjouirent de la mort de Vincent Lambert, à nouveau une réaction éminemment transgressive. Elle met ainsi clairement en scène ses propres convictions, et les explique, tout en laissant le lecteur libre de sa propre opinion.

Le lecteur part pour une bande dessinée dont il sait qu'elle ne sera pas forcément facile au vu de son thème. Il a tout faux : la lecture est très agréable, à la fois pour la narration visuelle détaillée et vivante, organique et naturelle, à la fois grâce à l'humour d'Ylva et de sa mère. Le registre naturaliste se tient à l'écart de toute tentation mélodramatique, et l'autrice l'utilise à merveille pour que le lecteur puisse ressentir cette expérience humaine de devoir donner la mort à un proche. Il n'y a pas de leçon de morale ou même de prosélytisme : c'est une expérience de vie relatée avec une honnêteté extraordinaire, permettant de comprendre et de ressentir le choix des filles de Bri, à la fois pour leur mère, à la fois dans les différentes facettes de cet acte transgressif au regard de la valeur donnée à la vie humaine dans la société. Une réussite exceptionnelle.



mardi 12 juin 2018

Amorostasia (Tome 1)

L'amour est bien une maladie, une maladie qui rend dépendant et amoureux.

Ce tome comprend un chapitre complet, le premier d'une trilogie. Il est initialement paru en 2013, écrit et dessiné par Cyril Bonin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, avec des nuances de gris. L'ouvrage commence avec une introduction d'une page rédigée par Bernard Sablonnière, médecin biologiste et professeur de biochimie moléculaire à la faculté de médecine de Lille, auteur de La chimie des sentiments (2015).

À Paris dans un quartier proche de la Tour Eiffel, dans un immeuble haussmannien, une femme de ménage monte les escaliers et sonne à la porte de sa patronne. Cette dernière ne répond pas. La femme ouvre la porte avec son trousseau de clefs, pose son manteau, enfile sa blouse, et commence à passer l'aspirateur tout en pensant à sa différence de revenue d'avec celui de la patronne. Elle finit par la trouver dans le salon, une lettre à la main. La patronne est comme statufiée. Dehors dans la rue, alors que la pluie commence à tomber, une dame âgée voit un jeune couple immobile sur le trottoir. Elle s'approche d'eux pour leur conseiller de se mettre à l'abri, mais ils ne répondent pas, comme s'ils étaient statufiés. En attendant leur tour pour une interview, Olga Politof et Julien Lambert, 2 collègues journalistes au quotidien Murmures de Paris, prennent un café. L'heure étant venu, ils marchent jusqu'à l'adresse de leur rendez-vous et observent un automobiliste énervé que la voiture devant n'avance pas. À l'intérieur : un couple est en train de s'embrasser, statufié.

Peu de temps après les journaux font leurs gros titres sur des cas similaires. Olga Politof et Julien Lambert vont couvrir la conférence de presse donnée par le docteur Korda, épidémiologiste à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Il évoque une épidémie, et décrit l'état des malades : figés comme en stase. Le cœur bat, le sang circule, le cerveau reste en activité mais avec une extrême lenteur. Ils n'ont pas besoin d'être nourris. Leur métabolisme est comme ralenti et leur épiderme forme une carapace qui les protège du monde extérieur. Il a donné un nom à cette maladie : l'amorostasie. Olga Politof rentre chez elle. En passant elle entend les concierges se disputer comme à leur habitude. Elle croise son voisin de palier monsieur Rozier, veuf, qui évoque une pratique de scène de ménage dans certaines tribus primitives. Elle rentre dans son appartement et se sert un verre de vin. Quelques temps après, elle sort pour aller passer la soirée avec Thomas, son petit ami.


Quand il publie cet album, Cyril Bonin est déjà un dessinateur de BD confirmé, en particulier avec la série Fog (1999-2007) écrite par Roger Seiter, et il a entamé une carrière d'auteur complet, qu'il poursuivra avec The time before (2016). Le succès de ce premier tome d'Amorostasia a donné lieu à 2 suites formant ainsi une trilogie : Amorostasia 2 - Pour toujours… (2015) et Amorostasia 3 - … à jamais (2017). Effectivement ce premier tome propose un principe intriguant : l'expression de maladie d'amour prise au premier degré. Le lecteur fait la connaissance d'Olga Politof dont il apprend qu'elle est journaliste, qu'elle dégage un certain charme, l'un de ses porches succombant à la maladie par amour platonique, qu'elle rend visite à ses parents en Gironde et qu'elle est parfois un peu froide dans ses relations interpersonnelles. Il n'en apprend pas beaucoup plus et ce n'est pas tout à fait suffisant pour qu'elle s'incarne au point que le lecteur éprouve une réelle empathie pour elle. Peut-être est-ce mieux ainsi car il aurait alors risqué de succomber à l'amorostasie à son tour.

Le portrait des autres personnages principaux n'est pas plus consistant, que ce soit Thomas (dont on n'apprend pas grand-chose) ou Kiran, un beau brun ténébreux se livrant à de activités illicites. Du fait du thème du récit, Bonin est amené à évoquer plusieurs relations amoureuses : celle bruyante des concierges antagonistes, celle de monsieur Rozier, et bien sûr celle d'Olga & Thomas, ou encore de ses parents. Il en montre la diversité et les spécificités, sans qu'elles ne viennent en dire beaucoup sur les personnages en eux-mêmes. Les dessins apportent plus d'informations sur eux. Olga Politof est une jeune femme pas encore trentenaire, fine et élancée, portant aussi bien la jupe que le pantalon. Elle porte ses cheveux courts, et est capable de regards aussi bien chaleureux que très froids. À quelques reprises, le lecteur peut déceler une forme de tristesse dans son regard. En fonction de ses goûts, il peut éprouver quelques difficultés à croire qu'elle produise un tel effet sur certains hommes. Thomas est un joli blond assez fade, ce qui correspond à son comportement dans le récit. Le docteur Korda possède une stature impressionnante, en accord avec son importante compétence professionnelle. Monsieur Rozier est assez frêle et très distingué, un voisin charmant et un retraité digne et conscient de son âge. Les dessins apportent donc beaucoup d'informations complémentaires sur les personnages, même s'ils restent encore un peu lointains.


Dès la première page, le lecteur peut apprécier le trait léger de l'artiste, ainsi que son utilisation des nuances de gris. Ces dernières habillent les dessins, en faisant ressorti les formes les unes par rapport aux autres, en indiquant les ombres portées, et apportant un peu de relief lorsque qu'une zone détourée comportée 2 nuances de gris différentes. Dès la première page, le lecteur apprécie également l'attention portée aux décors, à commencer par ce plan sur les toits de Paris. Par la suite il peut admirer les façades des immeubles haussmanniens quand Olga Politof marche dans la rue, le lecteur éprouve la sensation de pouvoir lui aussi progresser sur les trottoirs de la capitale. Les cages d'escalier sont tout aussi authentiques, ainsi que les espaces des appartements, des pièces spacieuses de la rombière de la séquence d'ouverture, à l'appartement sous les combles de d'Olga. Lorsqu'Olga sort de la capitale pour se rendre chez ses parents, le lecteur peut admirer l'architecture de leur pavillon, la vue sur l'océan, le confort des fauteuils en osier sur la terrasse. Il est également possible de reconnaître la forme des galeries lorsqu'Olga se trouve au Louvre. Sous des dehors un peu esquissés, avec des traits de contours délicats et des petits traits secs dans les formes, Cyril Bonin fait preuve de solides compétences de chef décorateur.

La narration visuelle ne fait pas dans l'épate ou le sensationnalisme. Il y a certes une course-poursuite et une explosion, mais la majeure partie du récit repose sur la banalité du quotidien. Dès la séquence d'ouverture, le lecteur peut apprécier la capacité de l'auteur à raconter son histoire avant tout avec les images plus qu'avec les mots. Il voit les gestes familiers de la femme ménage, reproduisant le rituel habituel de démarrage de ses tâches chez son employeur. Le lecteur retrouve des gestes familiers quand Olga rentre chez elle, suspend son manteau, se sert son verre de vin dans une page muette. En page 58, le lecteur a un nouvel aperçu de la sensibilité visuelle de l'artiste. Olga Politof s'est vue attribuer un brassard indiquant qu'elle a provoqué une amorostasie chez une autre personne. Elle subit le regard méfiant ou réprobateur des autres usagers de la voie publique notant son brassard. De même quand Olga revient à son appartement qui a été ravagé pour un incendie, le lecteur la suit pendant 2 pages muettes, constatant avec elle les dégâts


L'intrigue se déroule ainsi portée par des dessins faciles à lire avec une narration visuelle qui l'emporte de temps à autre sur les dialogues. Le lecteur découvre la progression de l'épidémie, et l'évolution de la situation d'Olga Politof. Du fait de l'empathie limitée générée par le personnage, le lecteur la suit gentiment, mais sans vraiment réussir à s'investir dans ses coups durs. Il se retrouve confronté au fait que ni elle, ni Thomas ne soient victimes de l'amorostasie, ce qui indique clairement ce qu'il en est de leur relation. Son appartement est dévasté par un incendie mais elle surmonte cette épreuve assez rapidement en termes de pages. Elle doit porter un brassard la désignant comme dangereuse, mais finalement elle sait composer avec le regard des autres. Elle développe une relation sentimentale avec une autre personne, mais là encore le déclic amoureux se manifeste soudainement, sans profondeur émotionnelle.

Cyril Bonin se montre beaucoup plus adroit avec la maladie. Il arrive à faire avaler la pilule de l'état des malades, sans trop insister dessus, demandant finalement un niveau de suspension consentie d'incrédulité assez faible. La maladie devient un révélateur négatif de l'absence d'amour, mais aussi de sa présence. Cela donne lieu à des révélations sur les sentiments d'individus qui ne laissent rien paraître de leurs émotions, sur l'interprétation que peut faire un observateur des signes extérieurs d'une relation. Le dispositif se montre beaucoup plus cruel quand il révèle l'absence d'amour alors que les conjoints n'en n'avaient pas conscience. L'auteur introduit également des nuances, quand un personnage indique que le sentiment amoureux et comme une vague et qu'on ne peut pas être en permanence au sommet. La cruauté de ce dispositif ressort également quand les personnes séduisantes doivent porter un brassard, stigmatisant ainsi les individus capables de provoquer un sentiment amoureux. D'état recherché, ce sentiment devient synonyme de sentence de mort, et est réprouvé par la majorité, dans une inversion d'état des plus subversives.


Les dessins de ce premier tome consacré à la maladie d'amour emmènent le lecteur dans un monde léger et agréable, précis sans être surchargé, des rues de Paris à l'intérieur de quelques appartements, avec une escapade au bord de l'océan. L'intrigue met en scène des personnages un peu distants, pas assez étoffés pour exister complètement, confrontés à une maladie honteuse provoquée par le sentiment amoureux. Si le lecteur peut parfois regretter de ne pas se sentir plus proche des personnages, il apprécie la cruauté de la situation engendrée par cette maladie amoureuse.