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lundi 24 novembre 2025

Libres d'obéir

Toute la vie ne passe pas par les mécanismes de la sélection naturelle.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2025. Il s’agit de l’adaptation en bande dessinée d’un livre du même nom de Johann Chapoutot, publié en 2020, adapté par Philippe Girard. Il comprend cent-trente-deux pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface de de deux pages de l’écrivain, évoquant : Des techno-suprémacistes imbus de racisme, d’antisémitisme et darwinisme social qui fantasment l’oligarchie de la tech et du dollar, poussent les feux de la production jusqu’à la dévastation, assumée là encore, et réservent quelques sièges chèrement payés dans des fusées pour Mars […] Puis vient un glossaire recensant douze termes allemands, allant de Bewegung (mouvement) à Volkskörper (corps du peuple), en passant par Menschenführung (leadership) et Menschenmaterial (matériau humain), et en les replaçant dans le contexte de l’idéologie du troisième Reich.


Florence est en entretien avec Jean-Yves Roulx, son manager chez Appal. Il lui rappelle comment fonctionne l’entreprise : Chez Appal, le mot d’ordre, c’est l’action. Il continue : chaque jour l’entreprise prend des décisions rapides, sans que ses employés se perdent en bavardages inutiles. En tant que gestionnaire, sa devise est : À bas les scrupules bureaucratiques ! C’est la guerre ! Seuls les employés les plus performants réussiront à faire leur place ! Ha ! Ha ! Ha ! L’expérience du terrain lui a appris que les vrais gagnants agissent sans perdre de temps, sans demander de moyens supplémentaires, ils s’imposent face aux perdants qui, eux, paient le prix fort pour leurs défaillances et leur infériorité ! Il poursuit du même ton assuré et péremptoire : Le monde est une arène ! Toutes les espèces se livrent un combat à mort pour survivre ! C’est du darwinisme à l’état pur ! Il conclut : Il faut faire plus avec moins et optimiser chaque dollar investi, le bon côté c’est que Florence est libre d’employer la stratégie de son choix pour atteindre les objectifs de sa mission, avec de la flexibilité elle maximisera ses performances.



Florence parle à sa meilleure amie du malaise qu’a généré ces propos en elle. Sa copine lui parle de Reinhard Höhn. Ce dernier est le père de la doctrine de la philosophie managériale non autoritaire où l’employé consent à son sort dans un espace de liberté. Selon lui, c’est le nec plus ultra de la liberté d’action. Après la défaite de la Grande Guerre (1914-1918), la situation économique de l’Allemagne est critique : armistice humiliant, pénuries, chômage, hyperinflation, grèves, soulèvements, monnaie dévaluée… Pendant une décennie, des réformes sont instaurées pour redresser l’économie. En 1929, le Krach boursier provoque une inflation galopante qui entraîne une panique bancaire. Le gouvernement décide d’adopter une politique de déflation : baisse des salaires, des loyers et des prix à la consommation, réduction des allocations de chômage, augmentation des impôts. Ces mesures déplaisent au patronat.


Dans l’introduction, l’auteur de l’essai original loue l’art du dessinateur qui consiste à aider le dévoilement de cette réalité managériale par son intelligence du trait, du scénario et de la mise en situation, ce dont il lui sait gré. Ainsi informé, le lecteur prend conscience qu’il va lire un ouvrage didactique à charge. Sur la base d’une thèse clairement affichée : l’incidence des théories de Reinhard Höhn (1904-2000) sur la gestion de l’État, appliquée au management et comment leur influence perdure à ce jour. Cela se ressent de deux manières. La première réside dans le fait qu’il s’agit d’un ouvrage à charge, présentant et défendant une thèse, par opposition à un ouvrage analytique qui présenterait une étude complète sur le sujet, avec les arguments pour et les arguments contre. L’auteur est un historien spécialiste d'histoire contemporaine, des fascismes et du nazisme et de l'Allemagne. Il évoque dans son introduction que l’écho du livre (paru en 2020) fut indissociable du procès des cadres de France Télécom, ce maillon intermédiaire entre un service public (les PTT) et une entreprise pleinement assujettie aux lois du profit (Orange), avec tout ce que cela impliquait de modernisation et de management. Plus loin, il ajoute que cinq ans plus tard les oppositions ont sans doute été dissipées par les saluts hitlériens en mondovision à Washington.



La deuxième manière dont l’origine de l’ouvrage apparaît dans cette bande dessinée réside dans sa forme même. L’artiste et adaptateur se retrouve à réaliser des dessins qui viennent illustrer un propos souvent théorique, c’est-à-dire à trouver des visuels venant enrichir l’idée développée, ou simplement servir d’image pour assurer la continuité de la forme de bande dessinée. Philippe Girard a bien effectué un travail d’adaptation, revoyant la forme de l’essai pour montrer le plus possible de son propos. Il introduit donc deux jeunes femmes, peut-être trentenaires, ayant déjà une expérience professionnelle. L’une travaille pour Appal, vraisemblablement un clin d’œil à Apple et France Télécom, l’autre rappelant qu’elle a fait un burn-out il y a trois ans. L’artiste opte pour un registre visuel de type réaliste et descriptif, avec un degré de simplification significatif, rendant les dessins immédiatement lisibles et éloignés d’un registre de type photoréaliste. Cet ajout permet de faire le lien pour le lecteur avec le discours de certains managers enjoués employant des termes comme flexibilité & souplesse, force du mouvement, collaborateurs égaux, famille, rendement de chaque euro qui doit être optimal, sous oublier le Happiness manager et son programme Pleine Conscience (l’occasion d’être heureux au travail par l’atteinte de ses objectifs). Pour autant, la représentation de chaque personnage reste dans une tonalité réaliste, sans romantisme ou diabolisation visuelle.


Les discussions entre les deux amies permettent également à celle qui a fondé sa propre entreprise à taille humaine d’exposer à Florence la biographie de Reinhard Höhn et de lui exposer ses idées. L’ouvrage compose d’un prologue et d’un épilogue, chacun consacré aux deux amies, et de sept chapitres intitulés : Penser l’administration du grand Reich, En finir avec l’État, La liberté germanique, Manager la ressource humaine, L’Akademie für Führungskräfte, L’art de la guerre, La liberté d’obéir l’obligation de réussir. Au cours de ces chapitres, le dessinateur est amené à représenter des événements historiques, des personnages historiques, et des idées. Pour la reconstitution historique, le lecteur reconnait aisément la porte de Brandebourg, l’incendie du Reichstag en 1933, la tour Eiffel, les uniformes militaires allemands de la seconde guerre mondiale, la Ford T, la Volkswagen (future Coccinelle), etc. Il voit aussi apparaître les personnages historiques : Höhn (qu’il ne connaissait pas forcément), Adolf Hitler (1889-1945), plusieurs juristes, politiciens et hauts fonctionnaires comme Wilhelm Stuckart (1902-1953), Walter Labs (1910-1988), Herbert Backe (1896-1947), Hans Globke (1898-1973), Werner Best (1903-1989), Reinhard Höhn (1904-2000), etc. Et aussi Louis XIV (1638-1715), Georg Wilhelm Friedrich Heigel (1770-1831), Joseph Staline (1878-1953), Gerhard von Scharnhorst (1755-1813), ou encore Napoléon Bonaparte (1769-1821).



L’auteur effectue une mise en image plus conceptuelle pour les idées et les théories exposées. Il a recours à des éléments visuels relevant pour certains d’une iconographie, évoquant des concepts. Par exemple : l’aigle allemand pour le nazisme, les menottes, le pistolet, la cravache et le coup de poing américain pour la répression policière, l’étoile de David pour l’extermination des Juifs, le salut bras tendu pour l’obédience au Führer, la veste rayée pour les camps de concentration et d’extermination, le maillet et la plaque pour la Justice, des logos de marque pour des entreprises, le poing fermé levé devenu lui aussi un logo pour le socialisme, la faucille et le marteau pour le communisme, etc. Par ces dispositifs, l’artiste apporte un point d’ancrage visuel pour le lecteur, en utilisant leur charge conceptuelle. Le lecteur se rend compte qu’il retrouve certaines de ces images régulièrement, ce qui a pour effet à la fois de les charger de nuances différentes les enrichissant ainsi, et de créer un écho visuel qui a pour effet de rapprocher deux développements.


En fonction de sa familiarité avec les méthodes de management, soit directement, soit sous forme d’acculturation, le lecteur ressent avec une acuité plus ou moins forte les rapprochements opérés par les auteurs. Il ne peut que reconnaître des techniques utilisées en entreprise par certains responsables hiérarchiques, et certains de mode de fonctionnement de nature systémique. L’exposé lui permet de percevoir comment fonctionnent ces mécanismes et en quoi il est possible d’y reconnaitre les idées de Reinhard Höhn. À certains moments, il peut également s’interroger sur des rapprochements moins évidents comme la création d’agences au sein de l’État pour affaiblir son pouvoir, ou d’autres sources de techniques de management, provenant de différentes cultures, différentes régions du monde.


Adapter un essai en bande dessinée constitue un véritable défi, pour aboutir à un ouvrage utilisant les techniques de ce média, sans dénaturer ou alléger le propos initial et la profondeur de réflexion. Le bédéaste a réalisé un vrai travail d’adaptation, introduisant des personnages pour l’époque contemporaine, réalisant une reconstitution historique solide, mettant à profit les possibilités visuelles pour exposer et relier les concepts entre eux. Enrichissant et éclairants.



samedi 3 avril 2021

De surprise en surprise

Sourire, c'est bon pour le cerveau, le système immunitaire, les triglycérides et les gamma GT.


Ce tome est le onzième dans la collection de dessins d'humour de Voutch. Il est publié pour la première fois en 2020. Il contient une centaine de gags, à raison d'un par page au format d'une illustration peinte, avec une brève répartie écrite en-dessous, parfois deux lignes de dialogue. Tous les gags sont réalisés par Voutch (de son vrai nom Olivier Vouktchevitch).


Dans un immense pôle d'échange de gare, une centaine de personnes sont tous en train de regarder l'écran de leur smartphone, totalement oublieux des individus autour d'eux, totalement étrangers les uns aux autres, une forme d'absence au lieu présent. L'infirmière accueille le fils quinquagénaire et sa mère à la porte de la chambre du père en leur demandant ne pas y rentrer car il désire être seul quelques instants pour faire son dernier selfie. Le serveur vient prendre la commande d'un couple au restaurant en leur signalant que c'est la journée sans plaisir, en solidarité avec toutes les personnes malheureuses dans le monde, et en leur demandant ce qui les tenterait le moins. Un homme se promène dans un parc et un chat se jette sur lui et le griffe. Il n'hésite pas un seul instant. Il sort son smartphone, trouve l'appli qui convient et répond aux questions : si le chat du voisin vous attaqué sans raison alors que vous passiez sous un arbre, que vous ne savez pas quoi faire pour vous en débarrasser et que vous souffrez atrocement, tapez 4. Un couple cinquantenaire ou sexagénaire est en train d'effectuer du ski de fond, et le mari consulte son téléphone qui lui propose pour la cinquième fois une publicité personnalisée pour un monte-escalier électrique. Il en déduit qu'il ferait peut-être mieux de foncer à l'hôpital pour faire un bilan motricité complet.


À bord d'un navire de guerre, le second vient trouver l'amiral pour l'informer que l'offensive suit son cours et qu'ils viennent de recevoir un message du commandant en chef des forces armées hostiles qui souhaite devenir de toute urgence son ami sur Facebook. À la porte d'entrée de leur pavillon, une quinquagénaire se tourne vers son époux pour savoir s'ils souhaitent intégrer l'a communauté des gens qui se schtroumpfent en schtroumpfs le week-end, alors que deux personnes déguisées en schtroumpfs se tiennent sur le pas de la porte. Dans un arbre de grande hauteur, un homme et une femme se tiennent suspendus par les pieds à une branche tout en dégustant un sandwich, le monsieur se félicitant d'avoir fait la connaissance de la dame sur un site de rencontre spécialisé. Une famille se trouve à bord d'un sous-marin amarré dans une rade, la dame faisant observer à son époux que même si c'était l'affaire du siècle sur eBay, leur camping-car était plus pratique. Dans les toilettes d'un immeuble de bureaux, deux cadres en chemise blanche et cravate rayée papotent, l'un recommandant à l'autre un produit pour la peau spécial entretien annuel d'évaluation. Un dirigeant reçoit un cadre dans une immense salle de réunion, très tard le soir. Il lui explique que sa philosophie est de sourire car c'est bon pour le cerveau, le système immunitaire, les triglycérides et les gammas GT, et excellent contre l'oxydation cellulaire et le diabète. Alors, son conseil, c'est de tout prendre avec le sourire, même ce qu'il va lui annoncer.



Quand il entame la découverte de nouveaux gags par Voutch, le lecteur sait qu'il va pouvoir se projeter dans des décors spacieux, s'y promener, profiter de l'espace, aussi bien en intérieur qu'en extérieur. Cela commence avec cet énorme pôle d'échange aux murs si éloignés qu'il n'y en a qu'un seul de visible, et que chaque individu dispose d'un à deux mètres de libre autour de lui. Par la suite, le lecteur ressent une liberté de mouvement dans le couloir haut de plafond de l'hôpital, les larges tables au restaurant, le grand hall d'entrée du pavillon recevant l'invitation à schtroumpher, les toilettes de l'entreprise, la grande salle de réunion vide, les très longs couloirs du musée avec une hauteur sous plafond incroyable, la très grande cuisine vide d'un célibataire, la largeur du lit dans lequel discute la dame avec son gigolo, etc. Il ressent la même liberté de mouvement dans les scènes d'extérieur : la grande allée du parc sans personne d'autre, la piste de ski de fond où le couple est seul, les montagnes dans le lointain derrière l'étendue d'eau de la rade, la page de sable blanc, la plage au coucher du soleil, le grand jardin potager, la forêt dans laquelle il n'y a pas de champignon, etc. Ces décors constituent une invitation à flâner, à savourer le calme. Comme d'habitude, la dimension des espaces intérieurs comme extérieurs produit un effet de relativisation de l'importance des personnages qui sont assez petits par rapport au décor. Ils ne deviennent pas insignifiants. Leurs actions et leurs propos sont bien au centre du gag, mais en même temps ils n'occupent pas tout l'espace, le monde ne tourne pas autour d'eux, ils ne définissent pas l'instant par leur présence, ils ne font que l'habiter temporairement, en n'étant pas tout à fait à la hauteur.


Le lecteur note bien que les environnements choisis par l'auteur sont donc tous de type propre et souvent luxueux, une représentation sciemment très partiale de la réalité, plutôt confortable et aisée. Comme dans les albums précédents, il remarque également qu'il s'agit de personnages blancs, et que les figurants ne reflètent pas la diversité. L'artiste n'a rien changé dans sa manière de représenter les individus : essentiellement des individus filiformes, avec une silhouette un peu trop longue, et un nez particulièrement trop long. Même s'ils ont l'air un peu mou et résigné à leur sort, ils conservent tous leur dignité, et pour quelques-uns leur suffisance, y compris les personnes âgées ridées et flétries. Même leur appendice nasal hypertrophié ne les rend pas ridicules. Le lecteur relève également que les quelques personnes en surcharge pondérale et les très riches ont quasiment systématiquement le mauvais rôle, sur le plan moral. Les personnages ont tous des attitudes adultes et posées, dépourvues de toute trace d'hystérie, d'agitation inutile. Ils sont habités par une forme de calme qui découle de la conscience de leur situation, de leurs limites, du fait qu'ils doivent faire face à une adversité sur laquelle ils n'ont pas de prise, leurs actions ou leurs émotions n'y changeront rien.



Dès la première image, le lecteur comprend que l'auteur s'en prend à l'omniprésence du téléphone portable, isolant les individus encore plus qu'avant. L'homme est totalement accaparé par son écran de portable dans la foule. Il faut qu'il fasse un ultime seflie avant de rendre l'âme plutôt que de voir ses proches. Il le consulte dans la rue, sur la plage, en faisant l'amour pour profiter d'une forme d'augmentation de la réalité, n'étant plus jamais complètement là dans l'instant présent. Impossible de résister à la dame en levrette consultant en même temps le temps moyen d'un premier rapport en Europe sur son téléphone, ni au monsieur griffé par le chat qui recours à son portable pour une marche à suivre, passant de l'assistance à l'assistanat, tout en s'en remettant à 100% à des avis anonymes, sans chercher à prendre une initiative par lui-même. Mais dans le même temps, l'hyperconnectivité permet de rencontrer des individus aux passions aussi bizarres que les siennes (le couple avec la tête en bas). Le lecteur est tenté de voir là une critique déguisée sur le phénomène des chambres d'écho qui permettent d'entretenir ses marottes envers et contre tout. Voutch continue également à mettre en scène la cruauté des rapports professionnels, le cynisme sans borne du capitalisme. Impossible de ne pas rire jaune en voyant le patron conseiller à un collaborateur de tout prendre avec le sourire alors qu'il se prépare à lui annoncer son licenciement, en entendant un autre patron expliquer que les résultats de l'année de son collaborateur sont de vrais records, mais que ce n'est pas pour autant qu'il en satisfait, ou encore la journaliste interrogeant un multimilliardaire qui a fait fortune en vendant des téléphones défectueux couplés à un réseau ne fonctionnant pas. Toute ressemblance avec la réalité est voulue, et rend l'humour très acide.



Sous des dehors très policés, l'humoriste montre la cruauté systémique du capitalisme. En particulier dans ce thème, il pointe du doigt les effets pervers de la compétitivité et les systèmes de notation. Un hôpital doit se séparer d'un patient parce qu'il est atteint d'une maladie incurable, ce qui va faire chuter le taux de guérison trimestriel de cet établissement. Un avocat intègre à sa plaidoirie qu'il a déjà perdu 4 procès et qu'un nouveau verdict défavorable serait désastreux pour sa carrière. Une responsable de chaîne télé explique à deux auteurs qu'elle ne peut pas accepter leur projet parce qu'il est à la fois drôle et intelligent, ce qui ne correspond pas du tout aux normes de qualité pour les programmes de la chaîne. Lors d'une promenade dans les bois pour ramasser les champignons où ils n'en trouvent aucun, le mari prend son épouse pour que leur sortie ne soit pas un échec, ne soit pas du temps gaspillé.


Le lecteur ressort de ces gags, à la fois ravi par les lieux agréables, avec e sourire aux lèvres du fait d'un humour taillé sur mesure, et avec un début de malaise généré par les travers d'une humanité dans laquelle il se reconnaît sans peine.



mardi 23 mars 2021

Chaque jour est une fête

Il y a quand même une bonne nouvelle…

Ce tome est le sixième dans la collection de dessins d'humour de Voutch. Il contient une centaine de gags, à raison d'un par page au format d'une illustration peinte, avec une brève répartie écrite en-dessous, parfois deux lignes de dialogue. Tous les gags sont réalisés par Voutch (de son vrai nom Olivier Vouktchevitch) et publié pour la première fois en 2014.


Dans le hall d'un aéroport, les voyageurs ont débarqué et récupéré leurs bagages, et ils se dirigent vers la sortie. Un homme et une femme attendent avec un écriteau sur lequel est marqué le mot Maman. Au troisième siècle, les astronomes d'Alexandrie ont classé les sept jours de la semaine d'après le temps que mettaient les astres qui leur sont associés pour retrouver la même place dans le ciel, du plus rapide (la Lune), au plus lent (Saturne). Une secrétaire de direction est assise derrière son bureau avec le combiné téléphonique dans la main, et tenu en joue par un individu avec un fusil. Elle lui demande son non, son numéro de téléphone, ainsi que la raison pour laquelle il désire tirer à bout portant une balle mdoum-mdoum dans la tête de monsieur Duvernois. Un cadre supérieur est assis à son bureau dans une vaste pièce avec 3 panières devant lui portant chacune étiquette : Pas très important, Pas du tout important, Aucune importance. Dans une immense salle de réunion, très haute de plafond, le PDG s'adresse à ses cadres en leur tenant le discours suivant : Oui, il nous est possible de dominer notre peur, même dans des conditions d'extrême danger, et ce stage l'a prouvé. Et maintenant, nous allons faire une minute de silence à la mémoire de Gomez, Martineau et Vanderboghen.


À l'époque de l'antiquité romaine, un conseiller s'adresse à l'empereur en commentant un schéma sur un petit tableau : le peuple aime les tyrans cruels et implacables, or vous êtes un tyran cruel et implacable, malheureusement le peuple vous perçoit à 94,7% comme un gros patapouf sympa. Deux détenus avec des tatouages tribaux discutent dans la cour de la prison, l'un d'eux expliquant qu'il n'a été vraiment été lui-même que 3 petites minutes dans toute sa vie. Bilan : 5 morts et 14 blessés dont 2 graves. Le gardien vient voir un prisonnier dans sa cellule en lui indiquant qu'il est trop tard pour réorienter sa vie, mais qu'il doit lui indiquer ce qu'il veut pour son dernier dîner. Un homme des cavernes explique à un autre que ce n'est pas un vrai bison, mais la représentation d'un vrai bison et que c'est pour ça qu'on ne peut pas le manger. Un mécène vient trouver un des peintres qu'il parraine pour lui faire observer que son choix de réaliser des œuvres s'inscrivant dans le néoconstructivisme allemand n'est pas des plus heureux en pleine Renaissance Italienne. En pleine nature, un scribe a installé son écritoire pour mettre au propre ses idées : les voix, le roi de France, les anglais, tout est bon, mais il reste un problème : Jeanne Darkowski. Faute d'images de l'épouvantable catastrophe, deux présentateurs s'apprêtent à mimer la tragédie du crash d'un avion l'avion avec à son bord 268 passagers moldaves inconscients du danger.



Il ne s'agit donc pas d'une bande dessinée, car il n'y a pas de narration séquentielle d'un dessin à l'autre, mais d'une collection d'illustrations humoristiques autonomes. La couverture donne une bonne idée de l'intérieur : une peinture à la gouache, avec une situation représentée dans le détail, et un décalage comique dans le comportement de l'individu. La résignation de ce monsieur qui essaye de trouver une bonne chose dans cette catastrophe peut faire penser à l'attitude apaisée des personnages de Jean-Jacques Sempé qui font contre mauvaise fortune bon cœur. Le lecteur remarque que ce peintre a une silhouette longiligne avec un cou étrangement long et courbé, les épaules tombantes. C'est une constante quasi systématique dans les illustrations de chaque gag. Les personnages donnent l'impression d'être peu présents, l'étirement de leur silhouette leur donnant une allure de brindille légère, un fétu conscient de ne pas peser lourd face à l'adversité, au fait qu'ils doivent se plier à l'existence d'un monde sur lequel ils ne pèsent rien. Le cou allongé donne l'impression d'une oie en train de regarder autour d'elle en essayant de rechercher un élément dans son environnement qui donnera du sens à ce qu'elle perçoit. Le dessinateur s'amuse également avec la forme de la tête : très allongée, avec un nez proéminent dont la longueur correspond au moins à deux tiers de la hauteur de la tête parfois plus. Il apparaît que ces moments ne sont habités que par des individus blancs. En revanche, il y en a de différents âges : des jeunes, des trentenaires, des quadragénaires, des retraités. Il arrive parfois qu'un personnage porte un embonpoint marqué, ou soit affligé d'un double menton, ou d'une peau distendue sous le menton du fait de l'âge. Le visage des personnes âgées est marqué par des rides profondes. La plupart des personnages dont un effort de toilette que ce soit les robes des dames ou les costumes des messieurs.


En regardant les personnages, le lecteur ne peut pas s'empêcher de penser à d'autres dessins humoristiques paraissant dans les mêmes magazines, il y a quelque chose de la sophistication des parisiennes longilignes de Kiraz, mais sans leur ingénuité, ni leur élégance parisienne. En regardant les personnages de Voutch, le lecteur voit sur leur visage et dans leur posture qu'ils ont conscience de l'imperfection de la vie, de la finitude de leur personne : ils y sont résignés. Ils se savent imparfaits, physiquement ou moralement. Ils savent que c'est le lot de tout individu, que c'est consubstantiel de la condition humaine et que personne ne peut rien y changer. Le lecteur y reconnaît sa propre limite à agir sur le cours des choses.



À partir du troisième gag, le lecteur observe que l'illustrateur aime beaucoup placer ses personnages dans un décor qui les écrase par sa taille. Un jeune cadre en costume cravate dans un bureau immaculé très haut de plafond, 6 cadres autour d'une table de réunion de la taille d'un demi-terrain de football, un empereur assis dans une cour aux colonnades hautes de plusieurs mètres, deux détenus au pied d'un mur d'enceinte très haut, un auteur assis sur une chaise avec un écritoire au milieu d'une prairie s'étalant à perte de vue, une mère et sa fille prenant le thé dans un établissement avec une verrière haute d'une dizaine de mètres, etc. Le lecteur est ravi de pouvoir se projeter dans ces lieux souvent magnifiques : une terrasse ouverte donnant sur l'océan, une forêt enneigée, une immense pelouse devant une demeure luxueuse, un magnifique salon à la décoration minimaliste avec une terrasse donnant sur les toits de New York, une immense salle de concert classique, une longue piscine devant une villa, une salle d'audience gigantesque dans une tribunal, etc. Il est tellement impressionné par ces lieux qu'il se demande s'il n'est pas en train d'attraper un torticolis tellement il doit lever les yeux pour apprécier la volumétrie de chaque endroit. Du coup, il ne fait plus forcément attention au fait qu'à intervalle régulier un gag place ses personnages dans un endroit aux dimensions plus normales.


De page en page, le lecteur est frappé par la variété des situations : des relations professionnelles au bureau, la Rome antique, la cour d'un centre de détention, la Renaissance italienne, un plateau de journal télé, le quai d'une gare de banlieue, le hall d'un aéroport, une chambre de torture médiévale, une cuisine, une grotte avec des peintures rupestres, un champ de bataille au vingtième siècle, une poissonnerie, une forêt préhistorique, la savane, etc. La curiosité du lecteur est donc constante : découvrir un nouveau lieu, parfois une nouvelle époque, une nouvelle situation et rire de l'absurdité d'une réflexion ou d'une réaction. Ces gags ne sont jamais agressifs, les personnages étant plutôt placides et un peu coincés, rendus très humains du fait de leur importance rendue très relative par le peu de place qu'ils prennent dans des environnements beaucoup plus impressionnants qu'eux. L'auteur joue alors sur le décalage entre les présupposés d'une situation et la réalité de son déroulement.



À chaque page, le lecteur commence par voir l'illustration dans son ensemble, puis il lit le texte en dessous, et il revient à l'illustration pour apprécier l'interaction entre les deux. Il y a peu de gags qui soient de nature visuelle. Le lecteur se projette donc dans un monde à l'apparence plutôt douce, aux côtés d'individus bien élevés et fréquentables, généralement dans le milieu de la bourgeoisie, voire de la haute bourgeoisie. Le texte associé à l'illustration fait apparaître un profond malaise, un comique absurde reposant une inadéquation, un décalage entre le statut et la position sociale du personnage, et son ressenti. Cela commence par ces deux quinquagénaires qui tiennent un panneau Maman à l'aéroport, évoquant le fait qu'ils seront incapables de la reconnaître. Il y a la violence latente de cet individu avec un fusil qui vient pour tuer un patron dans son bureau (mais en respectant l'autorité de la secrétaire particulière), le monsieur à son bureau à traiter des dossiers sans importance, le patron actant la mort de 2 cadres pendant un stage, le tyran cruel à l'image de marque pas assez cruelle, le pianiste qui a raté sa vocation, le couple qui divorce après 60 ans de mariage, le monsieur qui choisit sa compagne uniquement sur des critères utilitaires, le rhinocéros qui ne parvient pas à se mettre en position du lotus, etc. Le décalage naît également de la calme résignation des individus qui ont complètement intégré que les choses sont comme ça, et qu'ils n'y peuvent rien changer. Ils n'ont aucune maîtrise sur leur destin, ils le subissent. Leur placidité est en apparente contradiction avec l'énormité qu'ils énoncent si calmement, si factuellement, rien ne pouvant remettre en cause leur constat, ou entamer leur résolution, ou modifier le cours des choses. En creux, le lecteur peut voir transparaître des réalités sociales comme le carriérisme, les modes de management en entreprise, l'argent qui ne fait pas le bonheur, la vie inutile, la violence physique ou psychologique entre êtres humains, la frustration sexuelle, l'angoisse de l'avenir, l'incommunicabilité, la perte de contrôle sur son environnement, le conformisme bridant l'individualisation, l'inaccessibilité du bonheur, et peut-être tout simplement son inexistence.


Au vu des magnifiques illustrations et des personnages bon chic bon genre, voire bien nantis, ainsi que l'absence de diversité, le lecteur pourrait s'attendre à un humour inoffensif et consensuel. Il découvre rapidement qu'il n'en est rien. Ces individus se sont résignés à vivre avec leurs imperfections, leurs limites dont ils ont une conscience aigüe, subissant la cruauté inhérente à la condition humaine et l'acceptant comme étant inéluctable, souvent la répercutant sur leurs proches dans des comportements civils mais implacables. Le lecteur rit de ces situations rendues cocasses par la beauté des lieux et l'insignifiance de ces vies étriquées, futiles, pouvant facilement identifier certains de ses comportements les moins reluisants.