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mardi 16 mai 2023

DesSeins

Rien ne les intimide plus qu’une femme sans complexe, qui s’assume telle qu’elle est.


Ce tome contient sept chapitres, chacun consacré à une femme différente. Sa première édition date de 2016. Il a été réalisé par Olivier Pont le scénario et les dessins, et par Laurence Croix pour les couleurs.


Chloé, 12 pages : Sarah & Julie, deux lycéennes papotent en se rendant au cours de natation à la piscine. La discussion porte d’abord le fait que Nico a rompu avec sa copine et qu’il est maintenant libre. Justement, elles arrivent devant les portes de l’établissement et les mecs sont là en train d’attendre : les échanges sont vaguement orientés drague. Dans les vestiaires des filles, les copines continuent de papoter, et la discussion porte maintenant sur la taille de leurs seins, leur développement, la forme qu’ils auront à quarante ans. Derrière elles, une camarade d’origine asiatique se change en silence. Mathilde, onze pages : Au beau milieu de la journée, dans la maison vide de ses occupants, Mathilde enfile son manteau, prend sa valise et s’en va. Dans la rue, les forces de l’ordre embarquent des manifestants dans le panier à salade. Henri, son mari, rentre dans son foyer en fin d’après-midi et il trouve la lettre que son épouse lui a laissé. Il la lit : elle s’adresse à lui en sachant que cette lettre le surprendra sans doute. Depuis le temps, qu’il ne la voit plus, ne l’entend plus, elle doute de sa capacité à anticiper la moindre de ses pensées. Alison, treize pages : Alison, une femme magnifique, est en plein tournage d’une scène romantique où son partenaire l’embrasse, glisse sa main dans son corsage, en dégage le sein gauche pour le peloter. Elle l’arrête dans son geste, se dégage et s’emporte contre le réalisateur Sidney Bridge car son contrat stipule explicitement qu’elle ne tournera pas dans une scène dénudée.



Sylvia, treize pages : Slyvia est en train de revêtir sa lingerie chic, sur sa silhouette empâtée. Elle ressasse : les hommes, ils sont comme ça. Ils aiment leur femme et puis ils l’abandonnent. Au début leurs yeux, ils leur disent qu’elle est tout pour eux. Parce qu’elle avait quelque chose qui les attirait et qui leur plaisait. Et puis un jour, ils ne la regardent plus pareil. Ils ont eu ce qui leur avait plus ; il reste ce qui ne leur plaît pas. Fanny, quatorze pages : Fanny, belle femme rousse se promène dans la rue, s’arrête à un kiosque pour acheter de la lecture, prend un café, reprend sa promenade en ville, s’arrête pour noter l’adresse et les coordonnées d’un atelier de nu. Elikya, quatorze pages : dans un petit village de brousse, le père d’Elikya la confie à la famille de son nouveau mari, en échange de la dot promise. Elle ne desserre pas les lèvres. Le nouveau mari ne s’en formalise pas : le temps fera son œuvre. Fleur, dix-huit pages : C’est une petite boutique discrète, sans prétention, dont les habituées diront qu’elle est là depuis toujours. Quand elles en poussent la porte, c’est d’abord pour acheter un peu de tissu, quelques jolies matières qui les mettront en valeur et dans lesquelles elles se sentiront bien. Mais au bout du compte, c’est un peu plus que cela.


Le lecteur part avec un a priori en plongeant dans cet ouvrage : des nouvelles réalisées par un homme, un titre qui fait ressortir le mot Sein contenu dans le terme desSeins, une jeune femme à moitié dénudée sur la couverture. Il est probable qu’il s’agit d’un bédéiste faisant une fixette sur les atouts mammaires de la gent féminine et qu’il y aura une dimension érotique. À la lecture, la tonalité n’apparaît pas exactement celle-ci. Certes, l’artiste représente la poitrine nue de Chloé (et celle de Julie) pour la première histoire, puis celle de Mathilde et de quelques compagnes de manifestation, d’Alison dans la scène de cinéma, de Sylvia pendant l’amour, de Fanny lorsqu’elle pose nue dans un atelier d’élèves artistes, d’Elikya sous la pluie, et d’une cliente de Fleur. À chaque fois, le contexte s’y prête et cette nudité partielle joue un rôle significatif dans l’histoire, même s’il aurait été envisageable de réaliser des dessins simplement suggestifs de décolletés, ou de dos, ou en ombre chinoise, ou encore avec un élément en premier plan masquant le sein que l’on ne saurait voir. D’un autre côté, les plans de prises de vue et les représentations en elles-mêmes ne correspondent pas à une obsession sur cette partie sexualisée de l’anatomie féminine, ou à des codes visuels de nature érotique, encore moins pornographique.



D’ailleurs la narration visuelle s’avère posée plutôt qu’excitée, dans un registre naturaliste et descriptif avec un savant dosage de la densité d’informations dans chaque case. La première histoire s’ouvre avec une case de la largeur de la page montrant les deux adolescentes marcher dans la rue. Le lecteur devine les immeubles de deux ou trois étages en arrière-plan, les trottoirs, avec une voiture et un scooter garés, d’autres jeunes gens en train de marcher, l’ambiance est plutôt lumineuse. Tout du long de ces cinq récits, l’artiste représente de nombreux environnements différents : le grand bassin de la piscine et ses circulations périphériques, les vestiaires, l’intérieur d’une demeure bourgeoise avec la décoration de différentes pièces et une lumière tamisée, un plateau de tournage avec ses caméras, le spacieux bureau d’un producteur de premier plan avec ses affiches, un simple diner au bord d’une route traversant une zone sauvage à perte de vue, un appartement plus modeste, un atelier de dessin avec les chevalets des élèves et l’estrade de pose du modèle, une zone désertique en Afrique avec un maigre village, un boutique de sous-vêtements féminins tranquille, discrète et accueillante. Le lecteur apprécie le trait fin et souple utilisé pour les détourages, les détails rendant chaque lieu unique avec également des éléments plus génériques pour apporter une consistance complète. Le lecteur observe également que la mise en couleur apporte une ambiance lumineuse particulière pour chaque histoire en fonction de l’environnement dans lequel elle se déroule.


Les personnages apparaissent très vivants : des silhouettes variées, des origines diversifiées, une expressivité un peu soutenue pour les visages faisant passer les émotions et les états d’esprit avec plus de conviction. Leur rendu présente une cohérence tout du long de chaque nouvelle, et du tome dans son ensemble, avec, lorsque la scène ou l’instant le requiert, un peu plus de sérieux, ou un sourire plus blanc et plus grand, ou une mine renfrognée, un visage moins lisse et marqué par les rides, une expression de dégout en mode comique, une expression tragique de résignation, un calme et une sérénité imperturbables reflétant un choix mûrement réfléchi, un entrain et une ingénuité pour un jeune adolescent, un grand plaisir éprouvé à s’adonnant à une activité préférée ou même en accomplissant son métier au quotidien. Toutes ces caractéristiques participent à modeler la personnalité de chaque protagoniste, premiers comme seconds rôles, et même pour les figurants, neutralisant de fait toute forme de relations dépersonnalisées, ou de corps objectifiés.



Pour autant, l’auteur raconte bien des histoires dans lesquelles la poitrine féminine constitue un élément indispensable du récit. Dans la première, les adolescentes constatent avec plaisir le développement physiologique, à l’exception d’une. Dans le deuxième, la poitrine dénudée devient un instrument d’affirmation de son indépendance. Dans la troisième, une femme a décidé de ne plus accepter que ses seins soient instrumentalisés par les réalisateurs. Puis une autre décide de s’en servir comme une arme dans un assassinat, une autre décide au contraire de les mettre en avant lors d’une séance de pose nue, ceux de la suivante servent d’inspiration. Enfin dans la dernière histoire, le choix de soutien-gorge par différentes clientes reflète la manière dont elles s’approprient cette partie de leur corps. De fait, l’auteur raconte chaque histoire, à l’exception de la sixième, du point de vue de la femme dont le prénom donne le titre au chapitre. Il adopte le point de vue de chacune d’entre elles, avec un a priori bienveillant, même pour la meurtrière. La poitrine féminine, quelle que soit sa forme, apparaît comme un point commun, une caractéristique physique qu’aucune ne peut ignorer et que chacune doit intégrer, en fonction de son histoire de vie, de ses aspirations, de son mode de vie. Olivier Pont ne porte pas de jugement sur l’une ou l’autre, se mettant au service de chacune, faisant preuve d’une démarche empathique sincère et honnête pour se mettre à la place de Chloé, Mathilde, Alison, Sylvia, Fanny, Elikya et Fleur afin de les faire exister. Il se projette en elles, se mettant à leur place, afin qu’elles s’incarnent pour la lectrice, le lecteur.


La couverture et le titre laissent supposer un ouvrage d’une nature doucement érotique, avec une fixation sur les seins. La lecture révèle des histoires avec une sensibilité d’une belle justesse, dans lesquelles la poitrine féminine joue un rôle capital mais pas exclusif de tout autre. Le lecteur découvre une tranche de vie de sept femmes différentes, un peu plus avec deux ou trois rôles secondaires, de milieux différentes, d’origines différentes et vivant dans une autre partie du globe pour Elikya, avec une narration visuelle bienveillante sans être mièvre, consistante et facile à lire. Il se sent projeté dans leur vie et prend conscience de la présence inéluctable de cet attribut féminin, et des différentes manières dont il est considéré par chaque femme.



vendredi 29 juin 2018

Deux Cons, Tome 1

Il s'appelle Revient.

Ce tome est le premier de la série, publié en 2006. Le second a été publié en 2018. Il comprend une série de gags sur une partie de page ou plus, réalisés par Tronchet (Didier Vasseur), scénario, dessins, mise en couleurs directe.

Ce tome regroupe 51 gags répartis sur 46 pages de bandes dessinées. Patacrêpe et Couyalère sont deux hommes d'un âge indéterminés, entre 20 et 35 ans à vue de nez, qui vivent dans le même appartement et partagent le même lit. Ils disposent visiblement de leur autonomie financière et ne semblent pas avoir d'attache avec des proches, de la famille ou des copains. Ils réfléchissent à haute de voix sur des sujets très variés, se posant beaucoup de questions, et établissant des constats au travers desquels ils remettent en question ce qui relève su sens commun, mais qui pourrait bien être trompeur. En ouverture, Couyalère met Patacrêpe (occupé à se faire cuire un œuf) au défi de trouver la réponse à sa charade, se déclarant prêt à manger sa charade et le stylo, si Patacrêpe en trouve la solution. La charade est la suivante. Mon premier est la syllabe inaugurale d'une substitution linguistique dont l'antonyme est syntagmatique. Mon deuxième est la moitié d'un micro-organisme végétatif et parasitaire du pancréas.

Dans le gag suivant, Couyalère réalise un numéro de télépathie qui laisse son compère très impressionné. Cependant dans le gag suivant, Patacrêpe est plus nuancé dans son appréciation de cette capacité extraordinaire quand elle se manifeste sur le quai d'une gare. Il est ensuite question du repas de réveillon, pour lequel Patacrêpe se prête au jeu d'en deviner le menu. Puis c'est à son tour de proposer une charade (en 1 syllabe) à son compère. C'est un échec. Pour la troisième charade, Patacrêpe essaye d'utiliser son don de télépathie pour lire la réponse dans les pensées de Couyalère ; c'est encore un échec. Par la suite, les 2 compères s'attaquent à la question de savoir si 2 seins ne seraient pas un peu redondant, alors qu'il s'en suffirait d'un, puis aux objets qui s'appellent Revient, à et leur lien de parenté entre eux, mais aussi avec Jésus Revient.



La couverture annonce clairement la couleur : 2 individus aux goûts vestimentaires peu heureux, se posent des questions face à l'évidence (visiblement ce sont eux qui sont désignés par le titre) et y répondent de manière logique, mais privée de bon sens. Tronchet est un bédéaste qui a commencé sa carrière au milieu des années 1980 et qui a à son actif des séries comme Raymond Calbuth, Jean-Claude Thergal, Les Poissart. Il est également le réalisateur de Le nouveau Jean-Claude (2002) avec Clotilde Courau et Richard Berry. Les sketchs de ce premier album ont bénéficié d'une adaptation au théâtre réalisée par Patrice Rocour & Pierre Gorses, en 2017, avec l'assentiment de l'auteur. Rien qu'en regardant la couverture, le lecteur sait donc ce qui l'attend : des gags dont le comique est généré par la bêtise de 2 individus à l'apparence moche, à l'intelligence visiblement limitée, un grand maigre et un petit un peu enrobé. Très vite, il apparaît que ce choix de morphologie ne constitue pas une référence à Laurel & Hardy, juste un choix pratique pour le différencier facilement.

La couverture constitue une image parlante du type de dessins réalisés par Tronchet pour ces gags. Il caricature ses personnages de plusieurs manières. Ils sont habillés de la même manière, avec un pantalon trop large, remonté tellement haut par des bretelles qu'il donne l'impression d'être une salopette, et remonté tellement haut qu'il laisse les chevilles à nu. Les 2 compères sont affublés d'un pull marin rayé de rouge, évoquant un maillot pour enfant de type Petit Bateau. Enfin leurs chaussures sont à la fois informes et très épaisses, leur faisant des gros pieds, comme s'ils étaient dessinés par un enfant ayant une conscience trop imprécise de son corps. Le lecteur observe également que Couyalère comme Patacrêpe n'ont que quelques poils sur le caillou, pour une chevelure plus que clairsemée, impossible à coiffer, impossible à rendre jolie. Pour les rendre encore plus patauds, le dessinateur leur fait des gros doigts, comme des saucisses, là encore indiquant une forme mal dégrossie, primaire, un manque de finesse dans la morphologie, et donc l'utilisation de leur main. Il joue également avec les traits des visages. Couyalère a toujours les dents découvertes, comme si son visage était figé dans un rictus non contrôlé, indépendant de ses émotions. Néanmoins le visage de Couyalère comme celui de Patacrêpe sont très expressifs car l'artiste joue sur la forme des yeux et des sourcils pour transcrire des émotions un peu appuyées, pour un effet comique.



En commençant l'ouvrage, le lecteur découvre un gag en 1 page, sur la base de 9 cases de la même taille. Il suppose qu'il en sera de même pour les suivants, à raison d'un gag par page. Mais en fait l'auteur change le rythme dès la page 2. Il conserve le principe de découper ses planches en 9 cases (parfois, 2 d'entre elles peuvent être réunies en 1 seule), cependant, un gag peut ne comporter que 4 ou 5 cases, et être mis à la suite du précédent, dans la même bande. C'est inattendu que Tronchet brise ainsi l'unité de la page, mais le lecteur s'y fait rapidement. Dans ce genre de bande dessinée (h)umoristique, les décors et les accessoires n'ont souvent qu'une importance très relative, ce qui permet au dessinateur de s'affranchir de les représenter, le comique reposant sur les dialogues des personnages. Ainsi le quai d'une gare n'est visuellement apparent que par le haut-parleur effectuant les annonces, sans aucun autre élément visuel. Au fil des gags, les 2 compères se retrouvent dans leur cuisine (représentée avec le carrelage et l'ameublement), dans leur lit double (qu'ils partagent), devant le sapin de Noël, devant des fonds vides (avec juste une couleur et leur ombre portée), dans leur pièce principale (avec une sorte de bibliothèque dans le fond), devant leur miroir, dans un jardin public, dans une église, devant la porte des vestiaires des femmes à la piscine, devant la devanture d'une pharmacie, dans un pré (à contempler une vache), dans le rayon sous-vêtement féminin d'un magasin, dans la rue, et même sur la plage. Finalement, il y a une variété significative dans les endroits où se retrouvent les 2 compères.



Au fil de ces 51 gags, Tronchet fait discuter ses 2 personnages sur les charades, la télépathie, un cochon d'Inde, la poitrine féminine, la nudité féminine, les sosies, le son de sa voix, la manière de dissimuler son visage pour se rendre anonyme, les petites culottes, les testicules ou plutôt la forme du scrotum, et les raviolis. Dans ce dernier sujet, le lecteur peut reconnaître l'obsession de Raymond Calbuth pour la languette d'ouverture des portions de Vache qui Rit, la fascination irrépressible pour un détail du quotidien, pour un objet tellement familier qu'il est tenu pour acquis et qu'il peut en devenir invisible. Patacrêpe et Couyalère s'interrogent sur le ravioli, et sur la société des raviolis, en appliquant des critères décalés, en leur prêtant une forme primaire de conscience, faisant naître un humour absurde et quelque peu pathétique du fait de l'objet dérisoire sur lequel se focalise l'intérêt des 2 personnages. De fait, le titre est explicite : le comique de ces gags s'exerce aux dépens de 2 personnages. L'auteur les décrit comme des individus idiots, développant des raisonnements futiles et basés sur des idées erronées manquant de bon sens, ainsi que comme 2 inadaptés sociaux, n'ayant pas vraiment atteint l'âge adulte bloqués dans quelques-unes des obsessions de l'adolescence, en particulier celle relative aux femmes. En fonction de la sensibilité du lecteur, il peut s'amuser de cette bêtise sans arrière-pensée, ou au contraire ressentir une forme de gêne à se moquer ainsi d'individus un peu innocents. Dans les 2 cas, il reconnaît implicitement la qualité de ces 2 personnages, incarnant la bêtise en chacun de nous, ainsi que la curiosité insatiable s'exprimant parfois de manière idiote.


Il se produit donc un glissement étrange. La couverture annonce clairement que ces gags ont pour cible la bêtise des 2 personnages et qu'il est attendu que le lecteur se moque d'eux, fasse preuve d'une forme plus ou moins prononcée de méchanceté à leur égard. Tout le monde ne peut pas souscrire à cette forme d'humour à charge, s'exerçant contre quelqu'un. Mais même avec ce point de vue, le lecteur se laisse attendrir par la gentillesse foncière de Couyalère et Patacrêpe, par leur absence de méchanceté, par leur manque d'outil de compréhension pour affronter la complexité du monde. Finalement l'auteur ne se montre pas si méchant que ça vis-à-vis de ses créatures. Il transparaît une affection réelle pour les 2 compères, cherchant à améliorer leur situation, à rétablir la vérité (sur la cause de la disparition des dinosaures), à aider à améliorer la condition des raviolis, et leur amitié réchauffe le cœur. Même s'il est rétif au principe de se moquer d'individus à la comprenette limitée (car on est tous l'idiot de quelqu'un d'autre), le lecteur finit par succomber à la gentillesse sous-jacente de ces gags.


mardi 8 mai 2018

Betty Boob

Montrez ce sein que je ne saurais voir.

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre. Cette bande dessinée est parue en septembre 2017, écrite par Véro Cazot, dessinée et mise en couleurs par Julie Rocheleau. Elle présente la particularité de reposer sur une narration visuelle, sans dialogues, ni bulles de pensée ou autres indications dans des cellules de texte. La scénariste est également l'auteur de Et toi quand est-ce que tu t'y mets ? dessinée par Madeleine Martin. La dessinatrice a également illustré la série La colère de Fantômas sur un scénario d'Olivier Bocquet.

Élisabeth B. fait un cauchemar. Elle est allongée toute nue sur son lit, avec son conjoint, nu également. Une nuée de petits crabes s'avancent vers elle depuis les ténèbres de la chambre. Ils s'attaquent à son sein gauche qui est orné d'un piercing. Elle reprend connaissance dans une chambre d'hôpital, la tête rasée, une cicatrice là où devrait se trouver son sein gauche. Elle le cherche partout dans sa chambre, renversant les tiroirs et agressant l'infirmière qui arrive pour lui prodiguer des soins. Elle exige qu'on lui rende son sein et la menace avec un urinal plein. La cancérologue accède à sa demande et lui ramène son sein dans un bocal. Peu de temps après, le conjoint d'Élisabeth arrive pour venir la chercher. Il se sent mal au moment de toquer sur la porte de sa chambre. Il est pris de vertige en regardant l'endroit où se trouvait le sein gauche de sa copine. Il perd connaissance en voyant son sein dans la boîte ramenée par le médecin.

Élisabeth et son copain rentrent dans leur appartement, mais le soir elle éprouve des malaises en voyant son conjoint (il n'est jamais nommé) couper une pomme. Elle ressent une intense solitude et un sentiment d'abandon quand il se tient à l'écart d'elle dans le lit. Le lendemain elle retourne travailler aux grands magasins Traubon Pourtoy, et elle éprouve une forme d'appréhension et de honte à se changer devant ses collègues dans les vestiaires. Elle décide de se rendre chez une spécialiste en prothèse et réussit à en obtenir une, malgré son prix exorbitant, par un étrange concours de circonstances. Mais les relations avec son conjoint ne vont pas en s'améliorant, et en plus elle perd sa perruque, ce qui la conduit à se lancer dans une course-poursuite farfelue échevelée pour la récupérer. Le postiche finit sa course au milieu d'une troupe de burlesque en train d'embarquer sur une péniche.


Quelle étrange couverture, avec cette jeune femme presque nue, ce phénix sortant de son sein gauche, ce nippie sur son téton droit associé aux spectacles burlesques, et cet éclairage radieux en arrière-plan. Le lecteur a pu être attiré par cette image étonnante, par le thème de l'histoire (s'adapter après une ablation mammaire) ou par la forme de la narration sans texte. Il plonge dans un récit très linéaire au cours duquel Élisabeth se réveille après l'opération, se rend compte que son conjoint est incapable de s'adapter, perd son emploi du fait de son changement d'apparence, et s'intègre dans une troupe de comédiens burlesques. La narration visuelle est impeccable, il n'y a pas de page incompréhensible. Julie Rocheleau réalise des dessins descriptifs, avec de petites exagérations dans la morphologie ou dans les expressions des visages pour les rendre plus expressifs, pur en accentuer la dimension comique, avec une bonne humeur communicative. De ce fait le récit n'est jamais déprimant ou triste, mais toujours plein d'entrain.

L'artiste dispose également d'un nombre de pages conséquent, 179 pages, ce qui lui permet d'en consacrer plusieurs à des dessins en pleine page, ou à des séquences oniriques. Elle détoure les formes, avec un trait élégant évoquant la légèreté du crayon graphite. Elle ne détoure pas les cases par une bordure. La plupart sont de format rectangulaire, mais elle peut aussi utiliser d'autres formes et un agencement différent de celui de cases disposées en bande quand la séquence le justifie, pour insuffler plus de mouvement. Elle sait varier le degré de précision des dessins en fonction de la séquence, de très précis et détaillés, à des représentations plus esquissées pour insister sur une ambiance ou un ressenti. Elle utilise une palette de couleurs réduite pour chaque scène, installant une ambiance chromatique spécifique, avec souvent une teinte dominante. Ces changements de rythme et de forme induisent un rythme enlevé à la narration, augmenté par l'absence de texte. Il s'agit donc d'une bande dessinée qui se dévore, et le lecteur se surprend à plusieurs reprises, à freiner sa lecture pour savourer l'inventivité des pages, et leur dimension burlesque. Par exemple, il finit par connecter la métaphore filée de la pomme, découpée par le conjoint, croquée par une collègue de travail.


C'est quand même une lecture parfois un peu bizarre. Le lecteur apprécie la mise en scène des crabes venant s'en prendre au sein d'Élisabeth, comme une métaphore délicate et terrifiante du cancer. Il sourit en voyant Élisabeth mettre sa chambre d'hôpital sens dessus-dessous pour retrouver cette partie de son anatomie. Il est un peu décontenancé de voir que le bocal contenant son sein se trouve sur un tapis roulant, à côté d'un bocal de fraises. Il grimace devant l'efficacité de l'association entre la pomme découpée en tranche et la sensation de charcutage de son propre corps, ressentie par Élisabeth, à nouveau une séquence visuelle exécutée de main de maître. Par contre la scène de cambriolage dans le magasin de prothèses Au sein Graal semble délirante et forcée. La plastique de la commerçante met en avant l'opulence d'une poitrine symbolisant une fertilité hors norme. La course-poursuite après sa perruque dure une quinzaine de pages (pages 74 à 90) ce qui fait basculer la narration dans le domaine du dessin animé pour enfants, sortant totalement le lecteur de l'immersion dans un monde normal. Il y a encore plusieurs séquences tout aussi fofolles, très enlevées, mais aussi peu réalistes.

Le lecteur doit alors faire un petit effort de mémoire. Véro Cazot a inclus quelques références discrètes dans son récit à Betty Boop dans le titre et dans une loge (personnage créé en 1930 par Grim Natwick pour les studios Fleischer), à Alberto Vargas (1896-1982, page 96) dessinateur de pinups 100 Alberto Vargas Pinups, ou encore à Dita von Teese effeuilleuse contemporaine. Mais bien sûr, la référence la plus évidente est celle au burlesque. Un petit tour par une encyclopédie permet de se rappeler que ce terme recouvre plusieurs domaines. Il peut s'agir (1) d'une bouffonnerie outrée, (2) d'un spectacle basé sur le comique de la surprise et de l'outrance, souvent légèrement racoleur, et aussi (3) dans le contexte du cinéma muet d'un comique du geste. En ayant à l'esprit ces différentes dimensions du burlesque, le lecteur se rend compte que les auteures les utilisent toutes les 3 dans leur narration. Ce qui peut parfois paraître comme outré ou très agité trouve alors sa place dans l'un des aspects du burlesque et le lecteur comprend la cohérence de la narration, à commencer par la course-poursuite à la façon Buster Keaton.


Emporté par la vivacité et l'inventivité de la narration, le lecteur peut effectivement lire cette bande dessinée pour sa bonne humeur, sa gaieté, et le plaisir des images, complètement oublieux du thème développé à partir de la mastectomie totale subie par Élisabeth. Mais au fil des séquences, les auteures évoquent bien le traumatisme de l'amputation, la réaction des proches confrontés à quelqu'un qui est sortie de la norme corporelle, le travail de deuil à effectuer pour Élisabeth, la norme sociale totalitaire (pour sa cheffe, Élisabeth ne présente plus les caractéristiques attendues pour effectuer son travail), la monétarisation des prothèses (une médecine réparatrice accessible uniquement aux bons salaires), la panique irrépressible à l'idée de perdre ce qui rend normale (la course-poursuite avec la perruque), d'autres écarts physiques par rapport à la norme (le surpoids, mais aussi un appareil génital masculin de a taille d'une cacahuète), etc. Ces traumatismes alimentent un cauchemar saisissant (pages 154 à 158) rendu très impressionnant par des dessins qui s'envolent vers l'expressionnisme. La fin reste dans une optique optimiste et souligne à quel point un phénomène de mode peut changer le regard de l'opinion.

Le plaisir de cette lecture provient également de l'absence de méchanceté des auteures. Elles mettent en scène le phénomène de rejet de la société normale qui s'exerce sur Élisabeth, mais sans pointer du doigt un individu ou un groupe de personnes. Le conjoint est incapable de dépasser la mutilation, mais ce n'est pas intentionnel de sa part. Sa réaction n'est pas dictée par le mépris vis-à-vis d'une personne qu'il juge imparfaite, incomplète ou infirme. Les dessins montrent qu'il s'agit d'une réaction physique qui va jusqu'à la perte de connaissance. Il est incapable de contrôler ou de dominer sa réaction corporelle qui relève de la phobie, et pas du mépris ou de la répugnance. Les membres de la troupe burlesque ne sont pas monstrueux ou difformes. Ils présentent des caractéristiques physiques ne répondant pas aux critères de la perfection tels que véhiculés par les publicités de toute sorte. À nouveau la manière de les représenter fait ressortir leur bonne humeur et leur joie de vivre, les rendant bien plus agréables et plus sympathiques au lecteur qu'un personnage doté d'une simple séduction physique.


La remise en cause des idées reçues va plus loin avec la mise en scène d'une femme tatouée, et d'une mangeuse d'hommes au cours du spectacle burlesque. Ces numéros reposent sur la surprise du renversement des rôles, sous-entendant l'artificialité des conventions comportementales attribuées au genre. Le lecteur apprécie d'autant plus Élisabeth qu'elle refuse le rôle de victime. Elle n'accepte pas s'enfermer dans la façon dont elle est décrite et classée par le reste de la société, rejetant l'identité qui lui est ainsi imposée.


En refermant ce tome, le lecteur se dit que les auteures ont tenu toutes les promesses faites par la couverture. Il a apprécié un récit très divertissant, avec une verve comique et une joie de vivre épatantes, s'exprimant au travers des émotions des personnages et des péripéties. Il s'est retrouvé entraîné dans des endroits et des situations inattendus, avec une lecture d'autant plus ludique qu'elle s'effectue sans le recours aux mots. Le niveau de coordination entre Véro Cazot et Julie Rocheleau le laisse ébahi par sa fluidité, comme si l'album avait été réalisé par une seule et même personne. En outre les auteures mettent en scène le traumatisme de l'amputation et l'ostracisation banale de l'individu qui ne répond pas aux critères implicites de la normalité sociale. Il voit les petits rituels qui permettent d'acter une évolution, un changement, représentés avec sensibilité et humour, comme l'incroyable enterrement de la perruque. Enfin il s'agit d'un hommage à la tradition burlesque dans ses différentes manifestations, qui ne tombe jamais dans le plagiat. Le lecteur en ressort rasséréné quant à son droit à la différence, réconforté d'avoir pu côtoyer une femme aussi pétillante qu'Élisabeth, et émerveillé par un spectacle drôle et surprenant.