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mercredi 10 avril 2024

Tous à la campagne !

Avant de l’abattre, il faut parler avec l’arbre !! C’est important…


Ce tome est compilation de gags en une page, indépendante de tout autre. Sa première parution date de 2024. Il a été réalisé par Tronchet (Didier Vasseur) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-quatre pages de bande dessinée. Le couple central de ces histoires est déjà apparu dans Les Catastrophobes (2021).


Enfin : Madame & Monsieur arrivent descendent de voiture : ils sont arrivés devant leur nouvelle demeure, une belle maison avec un étage, à la campagne. Elle s’exclame, en ouvrant grand les bras : Ça y est, ils ont réussi ! Ils ont fait le grand saut ! Finis la ville, la pollution, le stress !! Ils vont bâtir ici une nouvelle vie, ne plus dépendre du système, travailler dur pour être autonomes. Il intervient pour poser une question : Heu, l’idée, c’était pas une année sabbatique ?? Elle commence à répondre, mais il consulte un dictionnaire en ligne pour la définition de sabbatique : Congé qui permet au salarié de prendre une année de repos. Il s’étonne de ne pas voir les transats. – Isolement : Madame a un plan dans la main et elle le commente pour monsieur : La maison est là, idéalement située, totalement isolée. Au bout d’un chemin où personne ne passe et au milieu de la forêt. Il demande une précision : Personne ne peut savoir qu’ils habitent ici ? Elle répond que non, même du ciel on ne les voit pas. Elle continue : ils sont indépendants, ils ne doivent rien à personne, ils ne vivent que du fruit de leur travail. Il répond que ça l’embête un peu, il aimerait bien qu’on retrouve leurs cadavres… Ben comme elle a dit qu’ils allaient vivre du fruit de leur travail…



Évacuation : devant leur maison, Madame constate que leur nouvelle demeure a tout ce qu’il faut : la toiture est saine, les mur épais, solides, les portes et fenêtres ferment bien. Elle se sent protégée. Elle demande à Monsieur s’il aime. Il répond que oui, mais se demande si les normes de sécurité sont bien respectées. Il précise : Où est le plan avec les issues de secours et d’évacuation vers la ville en cas de danger. Déjà, le danger d’habiter ici ! – Souplesse : Elle lui fait remarquer qu’il faudrait qu’Il soit un peu plus souple. Il répond qu’il a l’intention d’être hyper souple pendant l’année sabbatique… Et après, ils rentrent. Elle l’informe que non, ils ne rentrent pas. Elle a vendu leur appartement en ville. Il fait un malaise et il est transporté à l’hôpital. Alors qu’il est conscient sur le lit d’hôpital avec une intraveineuse, elle constate qu’au moins ils savent maintenant qu’il y a un hôpital pas loin, ce qui doit le rassurer. Elle ajoute que ce n’était pas vrai : elle voulait tester sa souplesse. Elle ne peut pas vendre l’appartement sans sa signature, il aurait dû réfléchir. Elle continue en lui tendant un papier, et l’enjoignant à signer. - Table rase : ils sont devant leur voiture et elle lui montre qu’elle n’a emporté que deux bagages, la sobriété avant tout. Lui, il est venu les mains dans les poches… Il a tout commandé sur Amazon.


Sans surprise, l’auteur se moque de deux urbains, parisiens de surcroît qui tentent l’aventure d’habiter à la campagne, et de tenter l’autosuffisance, au moins alimentaire dans un premier temps. Il peut compter sur le bédéiste pour se montrer moqueur, avec un fond de tendresse vis-à-vis de ses personnages, si normaux, vaguement pathétiques. Pour commencer, il ne leur donne ni nom, ni prénom, juste une femme et un homme, madame et monsieur, peut-être quadragénaires, peut-être quinquagénaires, pas vraiment beaux, mais pas repoussants pour autant, généralement contents ou souvent souriants en tout cas, l’air gentiment satisfaits d’eux-mêmes, enfin surtout Madame, parce que Monsieur… L’artiste est en mode caricature, avec une simplification dans la représentation. Par exemple, les personnages n’ont que quatre doigts à chaque main, leur coiffure s’apparente à une sorte de touffe dressée sur la tête, ou encore ils sont affublés de pieds pointus, sans oublier le pantalon trop large et remonté trop haut de Monsieur. Cela donne une allure comique à Monsieur, teintée de dérision plutôt que de réelle moquerie. Son nez semble un peu écrasé, surtout comparé à celui pointu de son épouse, et il fait souvent des grands gestes, ou des moues exagérées. L’auteur s’en sert comme dispositif comique : au fond de lui opposé à l’idée de s’installer à la campagne, cherchant comment dénigrer cette expérience, essayant mollement de ruser pour retrouver Paris, régulièrement victime d’une conséquence plus ou moins grave de la vie à la campagne.



D’un côté, l’auteur raconte des morceaux choisis de cette année sabbatique, chaque page racontant un gag se suffisant à lui-même. De temps à autre, Tronchet file une note humoristique, le principe de parler aux arbres ou à un objet par exemple, la tentation du recours à Amazon pour se faire livrer des objets de grande consommation contre les principes de sa femme, qui, elle, ne semble pas reconnaître la banane, c’est-à-dire le logo de cette enseigne de vente en ligne. D’un autre côté, le lecteur peut aussi envisager l’album comme un tout : différents moments vécus lors de cette année sabbatique, ce couple faisant l’expérience de différents points de passage attendus. Madame et Monsieur vont commencer par apprécier l’isolement de leur maison, l’effet de sevrage de la société de consommation, les risques liés aux travaux manuels (enfin un bobo minime avant même de commencer), un changement d’approche dans le rapport aux choses (il faut parler aux arbres), un voisin à la communication un peu particulière (il faut parler à sa tronçonneuse), le silence aussi assourdissant qu’aliénant, l’importance des vers de terre, la visite d’amis de la ville, le plaisir tout relatif du feu de cheminée, les toilettes sèches et l’avantage de tout récupérer, etc.


Comme l’indique l’énumération ci-dessus, les scènes se suivent et ne se ressemblent pas. Elles donnent l’occasion au dessinateur de diversifier les visuels : les arbres, la maison vue de l’extérieur, quelques pièces à l’intérieur, une chambre d’hôpital, l’abattage d’un arbre à la hache, une clairière, le jardin potager, le garage et l’automobile, les toilettes sèches, etc. Le lecteur contemple également de nombreux accessoires : une pelle et un râteau, un ordinateur, un crapaud, une tronçonneuse, un caddie de supermarché, une ruche, une brouette, un taille-haie, des valises. En termes de mise en scène, le bédéiste a choisi un format reposant sur les dialogues entre Madame et Monsieur, ou l’un de deux avec un interlocuteur invisible au téléphone, avec des invités, avec leurs enfants, et même avec deux inspecteurs du service de l’hygiène. D’un côté, il lui arrive régulièrement de faire l’économie de l’arrière-plan, ou de reproduire le même décor en fond de case ; de l’autre côté, les personnages sont toujours en train de vaquer à une occupation, souvent différente. Cela nourrit la richesse de la narration visuelle qui présente toujours un intérêt, renforcée par les mouvements des personnages, leurs postures et leurs mimiques.



Le lecteur constate rapidement que la charge humoristique reste dans un registre gentil : Madame s’avère déterminée, se livrant, l’une après l’autre, aux activités de base pour essayer d’aller vers l’autonomie : le jardinage sous différentes formes le sevrage au consumérisme, l’abandon d’habitudes citadines. Monsieur se livre, à contrecœur et de mauvaise grâce, ou au moins en râlant, à des activités de plein air comme couper du bois ou jardiner lui aussi. S’il espère glaner des conseils pour aller vers l’autosuffisance en mettant en œuvre la permaculture, le lecteur s’est trompé d’ouvrage. Ça ne va pas plus loin que l’importance des vers de terre, l’évocation de panneaux solaires, la culture de ses légumes et la mise en place de toilettes sèches. Les effets comiques naissent des pitreries de Monsieur et de sa réticence latente exprimée plus ou moins ouvertement, de son décalage de ressenti d’avec celui de son épouse, de son absence totale de motivation. L’auteur file un ou deux effets comiques : le voisin un peu particulier qui recommande de parler aux arbres, puis à la tronçonneuse, ou encore Madame qui n’identifie le sigle en forme de banane d’un géant de la vente en ligne.


Dans le même temps, ces scénettes ne constituent pas une suite de gags tièdes et inoffensifs. En passant, sans avoir l’air d’y toucher, sans approche moralisatrice, l’auteur évoque l’omni-disponibilité des biens de consommation livrés dans des délais d’une brièveté redoutable, le partage des richesses, le risque d’isolement à la campagne, le puits sans fond de connaissances d’internet, la nécessité de disposer d’une voiture, la violence de l’abattage des animaux d’élevage et les ravages de l’élevage intensif, l’investissement à faire en efforts pour un résultat pas toujours à la hauteur en qualité mais aussi en quantité, les conséquences de la surconsommation, le partage de ce mode de vie pour donner envie à d’autres en devenant influenceur. Dans le même temps, le constat reste lucide : ce couple n’a aucune chance d’être auto-suffisant dans un proche avenir, ou même à moyen terme. En page dix, Monsieur fait même observer à madame qu’ils vont pouvoir tout produire… à condition d’avoir sur place une usine de transformation, des fours industriels et un hangar réfrigéré, un troupeau de mille têtes et une chaîne d’abattage. Comme Adam Smith (1723-1790) avant lui, il a pleinement conscience que nul être humain est en mesure d’être autosuffisant et de produire les biens manufacturés indispensables à la satisfaction de se besoins primaires.


Aaaah, se mettre au vert… Un beau projet écoresponsable, un choix de vie pour l’avenir de la planète, une aventure enrichissante et formatrice. Tronchet choisit un mode humoristique doux et gentil, sans railler ni les urbains et leur frénésie mortifère de consommation, ni les urbains incompétents et contre-productifs qui s’improvisent campagnards. Il réalise une cinquantaine de gags avec des dessins caricaturant un peu les êtres humains, expressifs et très juste, montrant cette maison accueillante et tranquille, une nature plutôt évoquée, et un couple avec Madame pleine de bonne volonté, et Monsieur rétif. Au fil des gags sympathiques, le lecteur ressent en filigrane la remise en question d’un mode de vie destructeur, et le désemparement d’êtres humains dépassés par l’ampleur de la situation.



mercredi 19 septembre 2018

Deux Cons, Tome 2

Vous êtes ici.

Ce tome fait suite à Deux cons  (2006) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Il s'agit d'un album paru pour la première fois en 2018, écrit et dessiné par Tronchet qui a également réalisé la mise en couleurs.

Ce tome regroupe 29 gags répartis sur 46 pages de bandes dessinées. Chaque gag correspond à une histoire sur 1 ou 2 pages, avec 1 de 3 pages. Ils mettent en scène 2 personnages, des hommes d'un âge indéterminé, entre 20 et 35 ans à vue de nez, qui vivent dans le même appartement et partagent le même lit. Ils disposent visiblement de leur autonomie financière et ne semblent pas avoir d'attache avec des proches, de la famille ou des copains. Ils réfléchissent à haute de voix sur des sujets très variés, se posant beaucoup de questions, et établissant des constats au travers desquels ils remettent en question ce qui relève du sens commun, mais qui pourrait bien être trompeur. Dans ce tome-ci il ne leur est donné un nom qu'à une seule reprise ; ils s'appellent toujours Patacrêpe et Couyalère comme dans le premier recueil de gags. En ouverture, ils reprennent les constats qui relèvent du sens commun : une tartine tombe toujours du côté confiture, un chat retombe toujours sur ses pattes.

Pour le deuxième gag, alors qu'ils s'apprêtent à partir en vacances, les 2 compères sont confrontés au fait que les vacances sont le contraire du travail. Or comme ils ne font rien de leur journée, ils deviennent très inquiets à l'idée de ce que peut être le contraire de leur quotidien, ce qui remet en cause leur projet. La suite de leur quotidien se montre tout autant source de réflexions fondées sur une logique inébranlable générée par une assurance complète en leur capacité, fut-il le manque de discernement. C'est ainsi qu'ils vont s'interroger le cycle de retour des allemands envahissant la France, sur la possibilité de semer un indicateur de localisation (le fameux Vous êtes ici), sur la façon de déjouer des fourmis pour qu'elles ne se pointent pas systématiquement à leur pique-nique, sur les sacrifices moraux et émotionnels pour réussir à Paris, sur une expression du langage courant, sur leur bilan carbone, sur leur absence de succès auprès de la gente féminine. Ils commentent également 5 matchs de foot différents pour essayer de déterminer la bonne tactique face à chacun de ces pays.


Le titre et le dialogue de couverture annoncent la couleur sans ambages : Patacrêpe et Couyalère ne sont pas très futés et leurs raisonnements génèrent un humour absurde. S'il a lu le premier tome, le lecteur retrouve avec plaisir ces 2 individus dépourvus de toute once de méchanceté, et prenant plutôt la vie du bon côté, au vu de leur absence de réussite dans quelque domaine que ce soit, à commencer avec les femmes. Il retrouve aussi les dessins caricaturaux de Tronchet, à commencer par la trogne de ses deux personnages principaux. S'il s'amuse à détailler ce qui est représenté, le lecteur voit tout de suite que ça ne tient pas la route. Dans chaque case où il apparaît, Patacrêpe conserve la bouche ouverte, montrant ses énormes dents du dessus, d'une blancheur éclatante, d'une taille impossible, dans un rictus qui provoquerait des crevasses dans les lèvres de toute personne normalement constituée. Sa coiffure ne se compose que de cheveux rebelles dressés droits sur sa tête. Ses doigts sont boudinés et ils ne sont qu'au nombre de quatre par main, comme pour son compère. Le visage de Couyalère est un moins ingrat car il arrive à fermer sa bouche, même s'il a souvent un air un peu idiot. Par contre il n'a littéralement que trois poils sur le caillou. Ils ont tous les deux des épaules tombantes, et sont affublés d'une énorme salopette dont on ne peut pas dire qu'elle les mette en valeur. Ils portent également toujours le même pull à rayure rouge, ainsi que d'énormes godasses pour être plus stables, à défaut d'avoir les pieds sur terre.


Même le lecteur le moins futé comprend vite qu'il s'agit de dessins s'inscrivant dans le registre de la caricature comique, aussi bien pour les personnages, que pour les décors. Tronchet représente à gros traits le carrelage de la cuisine, les façades d'immeuble, les pavés d'une rue, les véhicules garés, les rayons d'un supermarché, ou les immeubles de New York. Pour autant, le lecteur voit tout de suite où se déroule chaque scène, il est impressionné par la taille des gratte-ciels newyorkais, il aimerait bien se promener sur la plage au coucher de soleil (mais loin de Couyalère & Patacrêpe), et il serait presque tenté par leur canapé pour regarder un match de foot (mais sans eux).

Malgré le rictus vissé sur le visage de Patacrêpe et l'air de chien battu de Couyalère, ces personnages parviennent à dégager d'autres émotions comme le désarroi, l'entrain, la satisfaction d'avoir déjoué un piège tendu par la vie ou d'avoir réussi malgré les embûches, l'angoisse (de la perte de valeurs morales), une colère (provoquée) sans retenue jusqu'à la haine, etc. Si les personnages sont représentés de manière caricaturale, et les décors à grands traits, ils ne donnent jamais l'impression d'évoluer sur une scène. Ils se déplacent en fonction des caractéristiques du décor interagissant avec, ce qui offre plus d'intérêt visuel que 2 comiques en train de gesticuler. Le lecteur peut plus facilement se projeter dans les situations, et même se reconnaître dans les personnages. En effet, Couyalère et Patacrêpe ont un comportement très normal, dans leurs gestes, ainsi que dans l'amitié qui les unit. S'ils peuvent parfois se montrer suffisants ou méprisants, il ne s'agit que d'une phase dans leur réflexion, et ils ne sont jamais agressifs, verbalement ou encore moins physiquement, vis-à-vis d'autrui. Les dessins montrent 2 individus foncièrement gentils et attentifs entre eux et envers les autres.


Comme dans le premier tome, il faut un petit peu de temps avant de se laisser convaincre par les gags, pour s'adapter à leur humour. Tronchet commence par reprendre un postulat éculé, celui de la tartine qui retombe toujours côté confiture, et du chat qui retombe toujours sur ses pattes. Le lecteur voit venir la chute dès la troisième case, et l'auteur ne renouvelle pas le gag, même s'il en propose une variation en introduisant la génétique dedans. Le troisième gag part également d'un point souvent utilisé : la mention Vous êtes ici, sur les plans dans les rues. Le lecteur peut aussi manquer d'enthousiasme pour les 5 gags concernant le football, surtout si lui-même ne s'y intéresse pas. Mais, comme dans le premier tome, le charme opère insidieusement, et il se rend compte qu'il est vite impliqué émotionnellement par le désarroi ou la détresse émotionnelle des 2 compères, et pas seulement parce qu'ils n'arrivent pas à pécho. Leur inadaptation sociale renvoie le lecteur à ses propres limites, à ses propres difficultés à comprendre ou interpréter les lois qui régissent le monde qui l'entoure.


Au fil des gags, Didier Vasseur aborde bien d'autres thèmes comme les vacances, la nostalgie de l'enfance, l'ambition de la réussite, les bagnoles et les filles, l'infini de l'océan, la connaissance de l'avenir, le mystère des grandes pyramides, et même la fin du monde. Sans égrainer les sujets à la mode ou jouer la démagogie à partir des sujets les plus racoleurs, il évoque des interrogations bien humaines allant du quotidien (mais sans les languettes de portion de Vache-qui-rit ou les boîtes de raviolis), au questionnement métaphysique, en passant par les grandes énigmes de l'Histoire. À chaque fois, le lecteur observe le degré d'inadaptation sociale de Couyalère & Patacrêpe. À chaque fois, leurs efforts pour interpréter ce qu'ils perçoivent de la réalité et ce que cela implique renvoie le lecteur à ses propres efforts en la matière. Il se reconnaît non pas dans le questionnement sur ces sujets-là, mais dans la démarche, et dans l'humilité nécessaire pour les aborder. Même si les technologies du vingt-et-unième siècle ont mis la connaissance à portée de clic, l'étendue des savoirs est devenue infinie, impossible à explorer pour un unique individu. Finalement le comportement de Couyalère & Patacrêpe constitue une forme d'adaptation à un univers devenant de plus en plus incompréhensible pour le commun des mortels au fur et à mesure que les scientifiques et les experts s'aventurent toujours plus loin et couvrent plus de territoire.


La couverture fait une étrange proposition au lecteur, celle de suivre deux abrutis se ridiculiser tant et plus à chaque fois qu'ils ouvrent la bouche. La lecture commence doucement sur la base d'un gag au ressort mainte fois utilisé, avec ces deux individus bêtes, mais pas méchants. Le lecteur apprécie que l'auteur soit un bédéaste confirmé qui ne se contente pas d'une mise en scène minimaliste. Les dessins plongent le lecteur dans des situations du quotidien bien ancrés dans des décors concrets. Il se produit alors un effet de mise en perspective des réactions et des raisonnements de Couyalère & Patacrêpe, le lecteur y voyant un reflet de ses propres difficultés à comprendre la réalité, à déchiffrer les étonnements du quotidien. En outre, Tronchet dispose d'un bon sens du rythme et de l'humour, avec des gags drôles, quelques jeux de mots irrésistibles (le gaz de chips) et la promesse implicite de la lecture est tenue : faire rire le lecteur.


vendredi 29 juin 2018

Deux Cons, Tome 1

Il s'appelle Revient.

Ce tome est le premier de la série, publié en 2006. Le second a été publié en 2018. Il comprend une série de gags sur une partie de page ou plus, réalisés par Tronchet (Didier Vasseur), scénario, dessins, mise en couleurs directe.

Ce tome regroupe 51 gags répartis sur 46 pages de bandes dessinées. Patacrêpe et Couyalère sont deux hommes d'un âge indéterminés, entre 20 et 35 ans à vue de nez, qui vivent dans le même appartement et partagent le même lit. Ils disposent visiblement de leur autonomie financière et ne semblent pas avoir d'attache avec des proches, de la famille ou des copains. Ils réfléchissent à haute de voix sur des sujets très variés, se posant beaucoup de questions, et établissant des constats au travers desquels ils remettent en question ce qui relève su sens commun, mais qui pourrait bien être trompeur. En ouverture, Couyalère met Patacrêpe (occupé à se faire cuire un œuf) au défi de trouver la réponse à sa charade, se déclarant prêt à manger sa charade et le stylo, si Patacrêpe en trouve la solution. La charade est la suivante. Mon premier est la syllabe inaugurale d'une substitution linguistique dont l'antonyme est syntagmatique. Mon deuxième est la moitié d'un micro-organisme végétatif et parasitaire du pancréas.

Dans le gag suivant, Couyalère réalise un numéro de télépathie qui laisse son compère très impressionné. Cependant dans le gag suivant, Patacrêpe est plus nuancé dans son appréciation de cette capacité extraordinaire quand elle se manifeste sur le quai d'une gare. Il est ensuite question du repas de réveillon, pour lequel Patacrêpe se prête au jeu d'en deviner le menu. Puis c'est à son tour de proposer une charade (en 1 syllabe) à son compère. C'est un échec. Pour la troisième charade, Patacrêpe essaye d'utiliser son don de télépathie pour lire la réponse dans les pensées de Couyalère ; c'est encore un échec. Par la suite, les 2 compères s'attaquent à la question de savoir si 2 seins ne seraient pas un peu redondant, alors qu'il s'en suffirait d'un, puis aux objets qui s'appellent Revient, à et leur lien de parenté entre eux, mais aussi avec Jésus Revient.



La couverture annonce clairement la couleur : 2 individus aux goûts vestimentaires peu heureux, se posent des questions face à l'évidence (visiblement ce sont eux qui sont désignés par le titre) et y répondent de manière logique, mais privée de bon sens. Tronchet est un bédéaste qui a commencé sa carrière au milieu des années 1980 et qui a à son actif des séries comme Raymond Calbuth, Jean-Claude Thergal, Les Poissart. Il est également le réalisateur de Le nouveau Jean-Claude (2002) avec Clotilde Courau et Richard Berry. Les sketchs de ce premier album ont bénéficié d'une adaptation au théâtre réalisée par Patrice Rocour & Pierre Gorses, en 2017, avec l'assentiment de l'auteur. Rien qu'en regardant la couverture, le lecteur sait donc ce qui l'attend : des gags dont le comique est généré par la bêtise de 2 individus à l'apparence moche, à l'intelligence visiblement limitée, un grand maigre et un petit un peu enrobé. Très vite, il apparaît que ce choix de morphologie ne constitue pas une référence à Laurel & Hardy, juste un choix pratique pour le différencier facilement.

La couverture constitue une image parlante du type de dessins réalisés par Tronchet pour ces gags. Il caricature ses personnages de plusieurs manières. Ils sont habillés de la même manière, avec un pantalon trop large, remonté tellement haut par des bretelles qu'il donne l'impression d'être une salopette, et remonté tellement haut qu'il laisse les chevilles à nu. Les 2 compères sont affublés d'un pull marin rayé de rouge, évoquant un maillot pour enfant de type Petit Bateau. Enfin leurs chaussures sont à la fois informes et très épaisses, leur faisant des gros pieds, comme s'ils étaient dessinés par un enfant ayant une conscience trop imprécise de son corps. Le lecteur observe également que Couyalère comme Patacrêpe n'ont que quelques poils sur le caillou, pour une chevelure plus que clairsemée, impossible à coiffer, impossible à rendre jolie. Pour les rendre encore plus patauds, le dessinateur leur fait des gros doigts, comme des saucisses, là encore indiquant une forme mal dégrossie, primaire, un manque de finesse dans la morphologie, et donc l'utilisation de leur main. Il joue également avec les traits des visages. Couyalère a toujours les dents découvertes, comme si son visage était figé dans un rictus non contrôlé, indépendant de ses émotions. Néanmoins le visage de Couyalère comme celui de Patacrêpe sont très expressifs car l'artiste joue sur la forme des yeux et des sourcils pour transcrire des émotions un peu appuyées, pour un effet comique.



En commençant l'ouvrage, le lecteur découvre un gag en 1 page, sur la base de 9 cases de la même taille. Il suppose qu'il en sera de même pour les suivants, à raison d'un gag par page. Mais en fait l'auteur change le rythme dès la page 2. Il conserve le principe de découper ses planches en 9 cases (parfois, 2 d'entre elles peuvent être réunies en 1 seule), cependant, un gag peut ne comporter que 4 ou 5 cases, et être mis à la suite du précédent, dans la même bande. C'est inattendu que Tronchet brise ainsi l'unité de la page, mais le lecteur s'y fait rapidement. Dans ce genre de bande dessinée (h)umoristique, les décors et les accessoires n'ont souvent qu'une importance très relative, ce qui permet au dessinateur de s'affranchir de les représenter, le comique reposant sur les dialogues des personnages. Ainsi le quai d'une gare n'est visuellement apparent que par le haut-parleur effectuant les annonces, sans aucun autre élément visuel. Au fil des gags, les 2 compères se retrouvent dans leur cuisine (représentée avec le carrelage et l'ameublement), dans leur lit double (qu'ils partagent), devant le sapin de Noël, devant des fonds vides (avec juste une couleur et leur ombre portée), dans leur pièce principale (avec une sorte de bibliothèque dans le fond), devant leur miroir, dans un jardin public, dans une église, devant la porte des vestiaires des femmes à la piscine, devant la devanture d'une pharmacie, dans un pré (à contempler une vache), dans le rayon sous-vêtement féminin d'un magasin, dans la rue, et même sur la plage. Finalement, il y a une variété significative dans les endroits où se retrouvent les 2 compères.



Au fil de ces 51 gags, Tronchet fait discuter ses 2 personnages sur les charades, la télépathie, un cochon d'Inde, la poitrine féminine, la nudité féminine, les sosies, le son de sa voix, la manière de dissimuler son visage pour se rendre anonyme, les petites culottes, les testicules ou plutôt la forme du scrotum, et les raviolis. Dans ce dernier sujet, le lecteur peut reconnaître l'obsession de Raymond Calbuth pour la languette d'ouverture des portions de Vache qui Rit, la fascination irrépressible pour un détail du quotidien, pour un objet tellement familier qu'il est tenu pour acquis et qu'il peut en devenir invisible. Patacrêpe et Couyalère s'interrogent sur le ravioli, et sur la société des raviolis, en appliquant des critères décalés, en leur prêtant une forme primaire de conscience, faisant naître un humour absurde et quelque peu pathétique du fait de l'objet dérisoire sur lequel se focalise l'intérêt des 2 personnages. De fait, le titre est explicite : le comique de ces gags s'exerce aux dépens de 2 personnages. L'auteur les décrit comme des individus idiots, développant des raisonnements futiles et basés sur des idées erronées manquant de bon sens, ainsi que comme 2 inadaptés sociaux, n'ayant pas vraiment atteint l'âge adulte bloqués dans quelques-unes des obsessions de l'adolescence, en particulier celle relative aux femmes. En fonction de la sensibilité du lecteur, il peut s'amuser de cette bêtise sans arrière-pensée, ou au contraire ressentir une forme de gêne à se moquer ainsi d'individus un peu innocents. Dans les 2 cas, il reconnaît implicitement la qualité de ces 2 personnages, incarnant la bêtise en chacun de nous, ainsi que la curiosité insatiable s'exprimant parfois de manière idiote.


Il se produit donc un glissement étrange. La couverture annonce clairement que ces gags ont pour cible la bêtise des 2 personnages et qu'il est attendu que le lecteur se moque d'eux, fasse preuve d'une forme plus ou moins prononcée de méchanceté à leur égard. Tout le monde ne peut pas souscrire à cette forme d'humour à charge, s'exerçant contre quelqu'un. Mais même avec ce point de vue, le lecteur se laisse attendrir par la gentillesse foncière de Couyalère et Patacrêpe, par leur absence de méchanceté, par leur manque d'outil de compréhension pour affronter la complexité du monde. Finalement l'auteur ne se montre pas si méchant que ça vis-à-vis de ses créatures. Il transparaît une affection réelle pour les 2 compères, cherchant à améliorer leur situation, à rétablir la vérité (sur la cause de la disparition des dinosaures), à aider à améliorer la condition des raviolis, et leur amitié réchauffe le cœur. Même s'il est rétif au principe de se moquer d'individus à la comprenette limitée (car on est tous l'idiot de quelqu'un d'autre), le lecteur finit par succomber à la gentillesse sous-jacente de ces gags.