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lundi 3 août 2026

Le crime qui est le tien

Les morts sont toujours les plus forts.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Philippe Bertet pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Dubbo City Nouvelle-Galles du Sud. Qui aurait l’idée de venir s’enterrer dans un trou pareil ? À part Ikke Hopper … À ce qu’il paraît, dans deux jours, c’est Noël. Personnellement, Ikke Hopper n’en a rien à cirer, vu qu’il va clamser à l’aube. Non, c’est à ses chats qu’il pense. Les pauvres ! Il croit qu’ils aimeraient autant s’écorcher vifs plutôt que de devoir supporter cinq minutes de plus cette chaleur poisseuse. Parce que, Ikke ne sait pas si son frère s’en rappelle, mais à Dubbo, quand résonnent les chants de Noël, c’est sainte Canicule et saint Fahrenheit qui mènent le bal ! Ikke va mourir. Mais avant, il a décidé de lâcher deux, trois trucs. Du balèze. Façon Hiroshima. Tant qu’à faire suer le peuple, hein !…  Quand il faisait du théâtre au collège, madame Wexler, la prof d’anglais dont il était secrètement amoureux malgré ses quarante-cinq piges, (ou peut-être, précisément, à cause de ses quarante-cinq piges ?) – enfin bref ! La Wexler disait toujours qu’un grand acteur ne ratait jamais sa sortie. Une sortie, expliquait-elle avec une certaine langueur, c’est le baiser d’adieu de l’acteur au public. Un baiser tendre, un baiser profond, un baiser qui en appelle d’autres… qui jamais ne viendra. Faut croire, alors, qu’il a la trempe d’un Marlon Brando, parce que sa sortie à moi avait tout du french kiss. Madame Wexler aurait été fière de lui. Même si pour être franc avec son petit frère, il serait étonné d’avoir droit à une standing ovation.



L’inspecteur de police Neville McGhee et le révérend se tiennent à l’extérieur de la boutique de friandises de Dubbo City. Le premier éprouve des difficultés à assimiler ce qu’il vient d’apprendre. Il pense au fait que sa cadette venait tous les jours dans sa boutique pour acheter cinq cents de Peppermint Creams ou de Honey Delights. Sacré cadeau de Noël que Hopper leur marchand de bonbons leur a fait là ! Le second lui répond qu’il aura voulu partir l’âme en paix. L’inspecteur estime qu’en attendant il a déclenché une fameuse guerre, et que cela fait vingt-sept ans qu’il poursuit un innocent. Loin dans la campagne, deux moutons mâles à cornes enroulées s’apprêtent à s’affronter. Leurs fronts s’entrechoquent. Le reste du troupeau de moutons Coopworth paît tranquillement. Un dingo rôde à l’affut. Il tombe raide, transpercé par une balle de fusil. Quelque temps plus tard, son cadavre pend à une branche d’arbre, pendu par les pieds. Avec son chien Commonwealth assis à ses côtés, Thomas Wentworth ironise à haute voix sur le fait que le dingo a l’air particulièrement idiot ainsi pendu. Le chien se redresse, il a entendu un bruit. L’homme continue à fumer tranquillement, comprenant qu’ils sont le dernier vendredi du mois. Un homme conduisant une moto avec un sidecar approche : Wentworth le surnomme Friday, avec derrière lui son fils. Friday se dirige vers le cadavre du dingo et touche du doigt la plaie d’entrée de la balle, alors son fils va voir les moutons en demandant pourquoi Thomas ne les tond pas.


L’association de deux grands de la bande dessinée pour un polar dans une petite ville d’Australie. Au fil des séquences, le lecteur relève les éléments culturels évoqués lui permettant de situer plus précisément la période. La chanson des Beach Boys : Surfin’ U.S.A., sorti en 1963. Un numéro de Women’s Weekly daté du quinze mars 1970. La date de naissance de Greg Hopper sur un avis de recherche : le vingt-deux septembre 1928. La mention de l’identité de l’assassin révélé vingt-sept ans plus tard. Deux films à l’affiche dans un cinéma : MASH de Robert Altman (1925-2006) sorti en 1970, et Love Story réalisé par Arthur Hiller (1923-2016), également sorti en 1970. Ou encore quelques pochettes d’albums comme Atom Heart Mother (1970) de Pink Floyd, The Velvet Underground & Nico (1967), Deep Purple in rock (1970). Dès la première planche, le lecteur voit que le scénariste a écrit un récit sur mesure pour le dessinateur et son amour de cette période, ainsi que du genre littéraire du Polar. Cela commence avec la bizarrerie du Noël en plein soleil, étrange pour ceux habitués aux noëls froids, et aussi pour cette universalisation d’une tradition alimentée par un décorum de pays nordique… alors qu’il s’agit de célébrer une naissance survenue à Bethléem. La voiture de police d’époque, l’élégance des hommes en pantalon et chemise, le léger décalage induit par l’Australie, et bien sûr l’irrésistible Lee Duncan.



Alors oui, l’approche esthétique de l’artiste se voit à chaque page, avec des traits propres et nets, un jeu mesuré sur les surfaces de noir, et une forme d’élégance dans les personnages. Le lecteur décèle une forte influence de la ligne claire, en particulier dans la délimitation des contours des décors : des traits bien droits et précis. Une mise en couleurs à base d’aplats, avec de rares exceptions de dégradés pour apporter une texture comme le pelage d’un chat, des dégradés dans une sauce, de légères fluctuations pour rehausser discrètement le relief d’une zone enherbée, la laine des moutons. Dans le même ordre d’idées, l’artiste fait preuve de mesure dans l’emploi de petits traits pour ajouter des plis dans les vêtements ou des indications sur les coups de peigne. Ce mode de représentation apporte une patte révolue à ce qui est représentée, sans jouer sur la fibre nostalgique, plutôt sur un passé devenu immuable. Cela marque dans l’esprit du lecteur le caractère inéluctable de ce qui se déroule sous ses yeux, d’inscrit dans les faits avérés, et rien de ce que pourront faire les personnages ne pourra en changer l’issue. Une autre caractéristique constituant un plaisir esthétique ressenti à la lecture réside dans l’élégance des aplats de noir, venant donner du poids à une zone dans la case, à un personnage, à un élément de décor. L’élégance du procédé vient à la fois des formes lissées dessinées par les contours de ces zones, et par un usage régulier et parcimonieux, choisi. L’ombre d’une avancée de toiture, des sourcils épais, une cravate d’un noir uni donnant une sensation solide, un élément en ombre chinoise comme le cadavre suspendu du dingo ou Friday sur le sidecar, ou une tête entièrement masquée, ou encore le costume noir porté par Greg Hopper, et la nuit noire striée du blanc des gouttes lors du crime.


Bien sûr, ces zones de noir tranchent totalement avec le blanc virginal de la robe portée par Lee Duncan. Cela attire encore plus l’attention sur sa pureté, sur l’innocence de son apparence, sur la nuance mordorée de sa peau, sur sa blondeur, sur sa grâce, et donc la puissance de sa séduction. Même si les hommes bénéficient eux aussi du regard du dessinateur qui les rend beau, l’évidence s’impose : aucun homme ne se trouve dans la catégorie de ce personnage féminin solaire. Au fil des pages, la prévenance du scénariste pour l’artiste se remarque à la fois dans la diversité visuelle des situations, à la fois dans les cases et les planches muettes où les dessins portent toutes la narration à eux seuls. Le lecteur sent que le plaisir des yeux prend le pas sur la curiosité découlant de l’intrigue, et il se laisse bien volontiers gagner par lui. Le duel silencieux des moutons, la rêverie à regarder les nuages en gardant le troupeau, Lee allongée dans l’herbe, le mouton rôtissant sur la broche, le chien marchant entre les rails, les quatre cases d’une planche consacrée à marcher dans la ville, la salle de classe vide de ses élèves, les deux équipes sur le terrain de rugby, le crime, le calme retrouvé en contemplant les moutons, etc. Tout cela fonctionne, fluide et évident, naturel et sophistiqué.



En fonction de ses inclinations, le lecteur comprend plus ou moins rapidement l’articulation du mode narratif, entre Lee Duncan et qui parle dans les cartouches de texte. Le scénariste a construit une enquête policière qui débute avec la révélation de l’identité du meurtrier, ce qui innocente un homme, son frère, qui était recherché depuis vingt-sept ans pour ce meurtre. Cela conduit Greg Hopper à revenir en ville pour se faire reconnaître, alors que tout le monde le pensait en cavale à l’autre bout du monde. Il reprend contact avec le monde moderne (de l’époque) voyant ainsi s’offrir pour lui la possibilité de se réinsérer dans la société. Il doit reprendre contact avec ce qu’il lui reste de famille, et revoir des connaissances qui bien sûr n’ont jamais cru à sa culpabilité… non, bien sûr. L’auteur joue à la fois sur l’enjeu que constitue un tel aveu pour des acteurs de premier plan comme l’inspecteur de police qui a poursuivi le coupable présumé pendant vingt-sept, ou la journaliste, dénommée avec malice Olivia Pulitzer, qui a enfin une information digne d’intérêt à traiter. Le personnage principal continue de se trouver confronté à l’image que les autres lui renvoient de lui, et pire encore à celle qu’il renvoie de son épouse assassinée. Le lecteur peut reconnaître la touche empathique de Zidrou dans les conséquences de l’aveu pour les membres de la famille du coupable… et aussi dans le cadeau empoisonné que ces mêmes aveux constituent pour l‘individu innocenté. Il ressent également le fait que cette même empathie empêche le scénariste de se montrer vraiment méchant ou cruel vis-à-vis de ses personnages, ce qui neutralise une partie de la tragédie.


Un scénario bien ficelé, conçu sur mesure pour un artiste réalisant une narration visuelle au pouvoir de séduction irrésistible. Une vraie tragédie fonctionnant de manière douce et implacable sur la base d’aveux de culpabilité qui s’avèrent un cadeau empoisonné. Une cruauté existentielle atténuée par des auteurs trop empathiques envers leurs personnages.



mercredi 24 septembre 2025

Autopsie T03 Retour à Innawanga

Un terme pudique pour un génocide culturel orchestré durant plus d’un siècle


Ce tome fait suite à Autopsie - Tome 2: Bloody Sunday (2025) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Antoine Tracqui pour le scénario, par Philippe Vandaële et Zivorad Radivojevic pour les dessins, et par Antonio Giustoliano pour les couleurs. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


La radio : Chers amis du bush, chers péquenauds des sables, bienvenue sur Karratha FM 93.7, la seule, l’unique radio Dance et Country du grand never never occidental ! Nous sommes le 15 janvier et il est 9 heures à Karratha, la perle du Pilbara ! À ma fenêtre, le thermomètre affiche déjà 42°C, et ça monte, ça monte ! Battrons-nous le record aujourd’hui historique d’il y a cinq ans ? Les paris sont ouverts… D’ici-là, nous sommes partis pour deux heures de musique non-stop, et caliente à Karratha, la plus grande ville entre Perth et Darwin. Amanda Munumgurr éteint la radio et, tout en continuant à conduire vers sa destination, elle pense : Plutôt Karratha la capitale des ploucs, de la bière éventée et de la poussière qui colle à la peau. Après avoir critiqué les paysages et le patrimoine architectural, elle arrive à destination : la zone portuaire, plus précisément la zone de manutention des containers maritimes. Elle est attendue par trois policiers, dont un effectue immédiatement une remarque à connotation raciste sur la chaleur seulement supportable par les Aborigènes. Alors qu’elle se baisse pour examiner le corps, elle constate sans surprise qu’aucun des trois hommes ne l’aide, trop occupés à reluquer son postérieur, elle a l’habitude.



Amanda Munumgurr, médecin légiste, se met au travail et examine le cadavre : Le type s’est noyé dans son vomis. Et pour parfaire l’odeur, il a aussi fait dans son froc. Aucune trace de violence a priori. Par contre, un cubi de Goon presque vide à côté : jusque-là, rien que du très ordinaire. À la louche, elle dirait coma éthylique ou overdose de meth… ou les deux ! Quoi qu’il en soit, ça ne devrait pas dépasser deux lignes dans le Pilbara News. Elle expédie la paperasse et elle programme l’autopsie pour demain après-midi. Les policiers acquiescent mollement. Elle sait d’avance qu’ils ne se déplaceront pas. Un vieux clodo de moins : affaire classée. Après quelques années dans ce trou à rats, sans doute sera-t-elle comme eux : cynique, blasée, indifférente à tout. Résignée en quelque sorte. Mais pour l’instant, même si tout le monde s’en moque, elle s’efforce encore de bosser comme on lui a appris ! Une fois l’examen terminé, elle remonte dans sa voiture et rejoint l’hôpital. À l’accueil des urgences : la cohue habituelle. À la morgue, en revanche, c’est toujours calme. Au programme : une seule autopsie, c’est déjà bien, parfois elle se tourne les pouces pendant trois jours. Les régions de Pilbara, Kimberley, Gascoyne, plus une partie du Midwest : ça fait cinq fois la superficie du Royaume-Uni, mais pour une population d’à peine cent mille habitants. Résultat des courses, même pas deux cents clients par an. Et rarement des cas intéressants… De quoi crever d’ennui !


Troisième tome de la série (et dernier annoncé) : le premier se déroulait en Suède où le lecteur emboîtait le pas à la médecin légiste Jennie Lund, le second à Chicago où le médecin légiste Paul Wahlberg se retrouvait instrumentalisé par une famille mafieuse en pleine effervescence. Cette fois-ci, le scénariste emmène le lecteur en Australie, pour une sombre affaire, avec à nouveau une personne née sur place, et d’origine aborigène, c’est-à-dire une descendante du peuple premier d’Australie. Comme dans les deux autres tomes, il inclut ainsi des éléments culturels relatifs à cette partie de la population : le racisme quotidien au travers d’expressions banales, et celui systémique dans l’affectation d’Amanda Munumgurr. En outre, les auteurs donnent à voir l’environnement social et géographique de manière organique : il est présent en tant que décor, avec une influence directe et significative sur les faits et gestes des personnages. Ils ont choisi un endroit précis et réel de ce continent : Karratha, une ville côtière d’Australie occidentale, avec environ dix-sept mille habitants, dont l’économie est basée sur le minerai de fer, l’exploitation du sel et la fabrication d’ammoniac. Les personnages en supportent la chaleur écrasante, l’intrigue dépend entièrement de ces activités économiques, et des zones désertiques, de la faible densité de population, et d’une zone sacrée pour les Aborigènes.



Les deux artistes réalisent des dessins dans un registre réaliste et descriptif. Le lecteur se rend compte à chaque page du travail de recherche préparatoire qui a été réalisé : pour décrire la zone portuaire, les appareillages du laboratoire de la morgue, l’hélicoptère de la police, les instruments de la médecin légiste, les uniformes des policiers, les modèles de véhicules, un autre laboratoire d’une nature différente, et bien sûr le paysage désertique. Les longues séquences dans ce dernier attestent de l’implication des dessinateurs : à l’opposé d’une suite de représentations génériques, les formations géologiques spécifiques apparaissent bien distinctes les unes des autres, les couches rocheuses successives pour les montagnes, le sol craquelé et aride, les canyons rocheux, les plateaux, et la situation de sécheresse prolongée qu’évoque le superintendant, chef de la police du comté d’Ashburton. Le lecteur peut se projeter aux côtés des deux principaux personnages, comprendre les conditions météorologiques extrêmes auxquelles ils sont soumis, et comme eux il retrouve une respiration plus facile dans la pénombre d’une caverne ou la nuit. Le metteur en couleurs effectue un travail s’approchant de la couleur directe : il apporte beaucoup d’informations, que ce soit la luminosité, les textures, les reliefs, avec peut-être des couleurs un peu trop saturées.


Le lecteur éprouve l’impression de retrouver les mêmes dessinateurs que pour les tomes un et deux, alors qu’ils étaient déjà différents : Francesca Follini pour le storyboard, Paolo Antiga pour les dessins, Antonio Giustoliano pour les couleurs pour le un, Jean Diaz et le même coloriste pour le deux. Toutefois, cela n’équivaut pas à une interchangeabilité impersonnelle : ils œuvrent chacun dans le même registre graphique, avec le même niveau d’implication pour soigner la qualité de chaque case. Ici, Vandaële et Radivojevic se démarquent de leurs prédécesseurs avec une narration se tenant à l’écart des effets de dramatisation, pour rester dans une zone plus réaliste et plus pragmatique. Cette approche rend les personnages et les situations plus plausibles, parce que plus concrètes et plus normales dans la réaction des personnages, leurs mouvements, la banalité (toute relative) de ce qui est montré. Pas de sensation voyeuriste à voir les cadavres, juste un regard professionnel. Pas d’envolée spectaculaire pour les trajets en hélicoptère, juste la banalité de ce mode de transport dans cette région du monde. Cela rend également plus crédible les motifs du crime et leurs circonstances, ainsi que la marche mortelle dans le désert. Ainsi cette narration participe à part égale à raconter la réalité sociale et géographique de cette enquête comme dans tout bon polar.



Le scénariste a encore fait des progrès par rapport au tome précédent pour intégrer les éléments de l‘intrigue dans la narration. Le lecteur relève bien évidemment les origines de la médecin légiste, et il se doute qu’elles auront une incidence sur la manière dont elle est considérée et traitée par les Blancs, et qu’il sera question d’une dimension ou d’une autre de la culture aborigène. L’élégance narrative va au-delà de ce genre de dispositif direct. La deuxième scène établit qu’Amanda Munumgurr éprouve un sentiment de solitude, c’est tout naturellement qu’elle se retrouve attiré par le superintendant Alex Winslow. Le lecteur observe cet homme par les yeux du médecin légiste, notant son professionnalisme rigoureux, attitude qui prendra un autre sens par la suite, le regard d’Amanda ayant été biaisé par sa situation personnelle. D’un côté, il s’agit d’une convention classique et attendue dans une histoire policière ; d’un autre côté, cela prend tout son sens dans le fil du récit, plutôt que d’être un cliché insipide. Le lecteur se laisse donc bien volontiers prendre par le suspense de l’intrigue, dans cette narration sophistiquée et organique.


Le lecteur est tout autant ravi de découvrir d’autres conventions de genre, tout aussi bien mises en œuvre. Les auteurs montrent une région particulière du globe, quasiment vide d’êtres humains, propices à l’organisation d’activités criminelles éloignées de toute surveillance. Le scénariste intègre avec élégance quelques éléments dans l’air du temps, par exemple le fait que le cadavre en plein désert soit repéré par un gamin de dix ans qui vit au Canada, et qui surfait sur Google Earth à la recherche de vues satellite récentes. Le salut d’Amanda Munumgurr vient d’une autre convention qui aurait pu avoir l’artificialité d’un cliché, si ce n’est que cela apparaît comme une forme d’artefact transmis inconsciemment par le milieu culturel dans lequel elle a grandi, une forme de reproduction ou d’une propagation d’un héritage culturel d’une génération à la suivante. De ce point de vue, le récit s’avère impeccable dans sa composition et sa narration, aussi bien visuelle que dans les dialogues et par la voix intérieure de la médecin légiste. Éventuellement, le lecteur peut éprouver une infime sensation de trop peu : il aurait bien aimé des développements plus denses sur le traitement des Aborigènes par l’État, sur l’écosystème de cette région désertique, sur d’autres éléments socioculturels inconscients modelant la vie du personnage principal, à la manière des enquêtes du personnage de l’inspecteur Napoléon Bonaparte dans les romans policiers ethnologiques d’Arthur Upfield (1890-1964).


Cette série d’enquêtes indépendantes se bonifie de tome en tome. Scénariste et dessinateur embarquent le lecteur à la suite d’une médecin légiste, se retrouvant avec un cadavre suspect en plein milieu d’une zone désertique dans l’Australie-Occidentale. Un vrai récit policier, avec analyse post-mortem, travail de déduction à partir de la connaissance du terrain. Les auteurs donnent à voir cette région du monde, tant sur le plan géographique que sur le mode de vie qu’il induit, en intégrant naturellement l’incidence des différentes communautés. Un vrai polar.



lundi 2 décembre 2024

Lefranc T29 La stratégie du chaos

Si une catastrophe devait se produire, l’Australie ne s’en relèverait pas !


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 28 - Le Principe d'Heisenberg (2017, par François Corteggiani & Christophe Alvès) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Le 12 novembre 1956, au sud de l’Australie, un Cessna L-19 Bird Dog vole en direction d’Auckland Island. Le pilote et le copilote suivent un cachalot qui est en chasse. Soudain ils devinent sous les bancs de brume un gigantesque navire. Une trappe s’ouvre à la surface de celui-ci : un missile décolle, et abat le petit avion, tuant les deux hommes sur le coup. Huit jours plus tard, un Lockheed Constellation, avec Guy Lefranc à son bord, se pose dans l’ouest de l’Australie. Le journaliste est chargé par le Globe de couvrir les Jeux Olympiques de Melbourne. Le vol entre Saint-Denis de la réunion et Perth a été perturbé par des conditions météorologiques particulièrement éprouvantes qui doivent encore se prolonger plusieurs heures, voire plusieurs jours. Lefranc et son ami Jean Duval descendent de l’avion et rejoignent l’aérogare avec un bus. Une fois à l’intérieur, ils sont hélés par Janet Kear : elle travaille pour le New-York Times et elle a reconnu Lefranc. Il la présente au boxeur amateur.



Au même moment, à trois mille kilomètres de là, les équipes techniques du Melbourne Cricket Ground mettent la dernière main à la préparation de la cérémonie d’ouverture prévue quarante-huit heures plus tard en présence du duc d’Édimbourg. Cette nuit-là, une silhouette, tout de noir vêtue avec une cagoule masquant tout son visage, s’élance vers la façade du stade. Elle en escalade à main nue une façade. L’inconnu commence à ressentir la fatigue. C’est la cinquième ascension en moins de deux heures. Voilà… Il ne lui reste plus qu’à placer la dernière balise et la mission sera remplie. L’inconnu redescend prestement avec agilité, et se met à courir dans la rue pour s’éloigner le plus rapidement possible. Il est hélé par deux policiers indiquant qu’il se trouve dans une zone interdite au public, et exigeant qu’il leur présente ses papiers. Il sort un pistolet et tire sur les policiers, ceux-ci ripostent et l’abattent. Ils s’approchent du corps et lui retire sa cagoule : ils découvrent le visage d’une femme. Au même moment à l’aéroport de Perth, les passagers désœuvrés meublent leur longue attente en écoutant la radio. Les informations indiquent que l’armée israélienne occupe à présent la totalité de la presqu’île du Sinaï et des unités françaises et anglaises marchent sur le Caire. Jim Meyers, un riche homme d’affaires, estime que les États-Unis ne vont pas tarder à siffler la fin de la récréation. Jean Duval revient avec Bonnie Marsh, une hôtesse, qui les informe que la South Australian Airway Compagny dispose d’un Latécoère 631 capable d’assurer le vol jusqu’à Melbourne malgré le mauvais temps.


Troisième album réalisé par ce duo de créateurs : le lecteur s’attend à une aventure dans une contrée lointaine, une situation géopolitique tendue, et peut-être une touche de science-fiction de type anticipation. La couverture donne déjà une indication sur cette dernière composante : un navire énorme à l’allure fantastique, à la technologie certainement en avance sur son temps, battant un pavillon inconnu. Bien évidemment le pauvre Guy Lefranc se trouve dans une situation périlleuse, et les tempes de l’individu de dos sont argentées… Après l’avion frappé par un missile, le contexte est exposé : la seizième olympiade, c’est-à-dire les Jeux Olympiques de Melbourne en 1956. Les informations à la radio évoquent l'affaire du Canal de Suez, le deuxième conflit entre l'Égypte et Israël. Dans la discussion qui s’en suit, la guerre du Vietnam est également citée, ainsi que la violence en Algérie. En fonction de ses connaissances sur cette période, le lecteur peut également penser à la violence en Afrique du Nord, à l'invasion de la Hongrie par les chars soviétiques. Plus loin dans le récit, un personnage décrit le développement de la Guerre Froide : Cela commence en février 1945 par la conférence de Yalta où les Russes et les Américains se partagent le monde. Avec la capitulation allemande en mai 1945, l’humanité découvre les horreurs des camps nazis. Les 6 et 9 août 1945, Little Boy et Fat Man sont largués au-dessus d’Hiroshima et de Nagasaki, faisant des centaines de milliers de victimes. En 1946 éclate la guerre d’Indochine, en 1950 celle de Corée et en 1955 celle du Vietnam. Partout dans le monde, le camp occidental et le camp communiste s’affrontent, et les risques d’une troisième guerre mondiale deviennent de plus en plus importants de jour en jour.



Dans ce contexte, le lecteur comprend tout de suite que le récit ne va pas traîner : en effet dès la page cinq, un cartouche de texte indique que la cérémonie d’ouverture doit se dérouler dans quarante-huit heures, qui plus est en présence du duc d’Édimbourg. C’est donc le temps dont dispose Guy Lefranc pour faire échouer le plan basé sur la stratégie du chaos. Conformément aux conventions de la série, Guy Lefranc constitue un héros un peu lisse, courageux, animé par de solides valeurs morales. Il porte la même tenue vestimentaire du début à la fin : un pantalon et une veste de costume (il se promène parfois sans cette dernière), une chemise blanche et une cravate rouge, sans oublier sa chevelure blonde toujours impeccablement coiffée en toute circonstance. Malgré tout, de temps à autre, il fait montre de caractère : quand il remet le riche homme d’affaires à sa place en lui disant qu’il est inutile de provoquer leurs hôtes armés, quand il fait montre d’une certaine culture scientifique (certainement développée en exerçant son métier de journaliste), ou encore quand il manie sauvagement un pistolet-mitrailleur avec une dextérité impressionnante. L’auteur introduit deux personnages secondaires : un boxeur amateur sans grande personnalité non plus, et une jeune femme reporter pour le New-York Times, avec un caractère bien trempé et une belle assurance méritée. Les auteurs mettent en avant un second personnage secondaire féminin : Bonnie Marsh, l’hôtesse de l’air, blessée et futée.


Le découpage des planches reste bien dans la forme de cases sagement alignées en bande, souvent au nombre de neuf, parfois seulement sept, ce qui constitue des planches bien denses. Les dessins de type réaliste et descriptif sont de rigueur, bien entendu. Le lecteur ne peut qu’être admiratif de l’investissement de l’artiste dans chaque case, pour des représentations de type Ligne Claire, avec un trait assuré, et un niveau de détails constant dans chaque case. Le lecteur peut ainsi voir chaque endroit, chaque environnement, chaque tenue vestimentaire, chaque avion (le Cessna, puis un Latécoère 631). Il est admiratif du travail réalisé pour donner à voir l’intérieur du navire Armageddon : les dortoirs, la salle commune pour les repas, les coursives interminables et désertes, l’infirmerie, les aquariums d’eau de mer pour la pisciculture, l’installation d’agriculture, le dessalinisateur d’eau de mer, l’armurerie, la baie des missiles, la culture de plancton, l’immense cabine de pilotage et ses ordinateurs comme des armoires. Concernant les personnages, de temps à autres, le dessinateur semble reprendre des expressions à la Jacques Martin qui ne se marient pas toujours avec leur action. À plusieurs reprises, le lecteur ralentit son rythme pour apprécier une image ou une séquence : la première apparition de l’Armageddon dissimulé dans la brume, l’ascension de la façade du stade par l’inconnue, l’amerrissage en catastrophe du Cessna, la découverte des différentes zones de l’Armageddon, Lefranc mitraillant à tout va, sa satisfaction de pouvoir passer le marathonien Alain Mimoun (1921-2013), au téléphone à son rédacteur en chef.



Le scénariste impressionne le lecteur par la maîtrise de la construction de son scénario, ajusté au millimètre près, que ce soit les informations à la radio pour poser le contexte de la guerre froide, les emportements colériques de Jim Mayers pour qu’il ait acquis suffisamment de personnalité quand il est abattu, ou le délai de quarante-huit heures qui impulse une vitesse certaine à l’action. Il s’autorise une légère touche d’anticipation technologique, pour installer un personnage qui met à profit sa fortune personnelle pour essayer d’éviter une escalade des hostilités ce qui mènerait à une troisième guerre mondiale, à laquelle l’humanité ne survivrait probablement pas. Sa stratégie du chaos peut faire penser à La grève (1957) d’Ayn Rand (1905-1982), et à la stratégie d’Adrian Veidt dans Watchmen (1986/87) d’Alan Moore & Dave Gibbons. Comme il peut s’y attendre, le lecteur découvre deux séquences de copieuses explications, une en page trente-trois sur la montée de la Guerre Froide, la seconde en page quarante-trois sur la stratégie du chaos elle-même. Il ne peut que soupirer (ou frémir) à cette évolution menant vers une destruction mutuelle assurée, et apprécier que l’opposant à Lefranc ne soit pas simplement un individu souhaitant devenir le maître du monde parce qu’il est méchant. De la même manière, le héros ne résout pas tout et il participe à la résolution au même titre que d’autres personnages qui font eux aussi preuve de courage.


Une nouvelle aventure pour Guy Lefranc, entièrement intégrée à une facette de la situation géopolitique de l’époque avec une petite touche d’anticipation technologique. La narration visuelle reprend les conventions de la ligne claire, telle que pratiquée par Jacques Martin. Le scénariste est tout aussi investi que le dessinateur pour un thriller en quarante-huit heures prenant et évoquant les conséquences de la propension de l’humanité et de ses dirigeants de régler les problèmes à coup de conflits armés.