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jeudi 24 juillet 2025

Jesse Owens: Des miles et des miles

Ce n’est plus une vie, ça, mais une épreuve de résistance sans fin !


Ce tome contient une autobiographie de Jesse Owens (1913-1980), quadruple médaillé aux Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, en présence d’Adolf Hitler. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Gradimir Smudja, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte cent-vingt-et-une pages de bandes dessinées.


Oakville, le douze septembre 1913. Un chat en salopette jouant du banjo est assis sur une haute branche d’un arbre, et il commente la scène qui se passe devant lui, dans une modeste cabane en bois. La naissance d’un nouveau jour, en même temps que celle d’une nouvelle vie, que c’est beau ! Le chat va raconter une histoire certainement encore jamais entendue. Cette histoire, c’est celle de son petit frère noir. Bienvenue dans ce monde cruel, et plein d’injustices et de dangers… Il voudrait que la chance soit à ses côtés et que jamais elle ne le lâche. Lui, il va prendre soin u nouveau-né, veiller à sa sécurité… Et lorsqu’il saura marcher, le chat le suivra comme son ombre. Mary-Emma et Henry Cleveland Owens avaient beaucoup d’enfants. Le dixième, le plus jeune s’appelait James, surnommé Jesse. Dans la cour de la famille Owens, on n’entend que les éclats de rire joyeux des enfants. Les parents n’en reviennent pas : Jesse n’a que cinq mois et il sait déjà marcher. Un matin, alors que le bambin est resté tout seul à la maison, il se retrouve soudain face à face avec… un monstre !!! Qui aurait pu prédire que Jesse aurait peur d’un campagnol ? Si peur qu’il va se coucher sous le lit, il y reste jusqu’au soir, lorsque son père lui vient en aide.



Un autre jour, le grand jar Auguste se pavane tel un empereur régnant souverainement sur toute la cour. Personne ne sait avec certitude pourquoi Jesse se retrouve tout en haut de la liste noire d’Auguste. Le fait est qu’Auguste est perpétuellement après lui et le pourchasse partout… jusque dans la cabane au fond de la cour, servant de toilettes. Il n’y a aucun lieu sûr ou Jesse peut trouver refuge. Mais l’enfant apprend bien vite que la peur fait bouger ses jambes d’une manière incroyablement rapide. Ainsi, il distance Auguste, et il va se réfugier dans l’espace existant sous les planches formant la terrasse de la cabane. Dans le même temps, le chat, installé dans le rockingchair avec son banjo, incite Jesse à courir, courir le plus vite qu’il peut car bien d’autres dangers le poursuivront bientôt. Par une étouffante après-midi d’été, alors que Jesse n’a que cinq ans, il est assis sur les marches permettant d’accéder à la terrasse. Sans que rien n’annonce le danger, un serpent vient soudain le mordre par derrière au mollet droit. Quand il rentre le soir, le père ne trouve personne pour expliquer pour quelle raison l’enfant gît inanimé sur le sol. Même le médecin du village ne peut établir un diagnostic précis. Les parents couchent l’enfant dans son lit, personne n’imaginant qu’il passera la nuit. Invisible de tous, la mort approche pendant la nuit, mais le chat la lacère jusqu’à ce qu’elle reparte, puis il aspire le venin dans le mollet. Jesse reprend connaissance et il peut voir le chat qui se présente : il se nomme Essej Snewo. Les parents entrent dans la chambre et trouvent leur enfant conscient : ils estiment qu’il s’agit d’un miracle. Ils ne voient pas Essej.


Une couverture impressionnante pour son pouvoir évocateur : le jeune garçon qui court, promis à un avenir olympique, la tenue du Ku Klux Klan comme épouvantail, les champs de coton, de nombreux esclaves et un maître, et un autre épouvantail à l’effigie d’Adolf Hitler. Le lecteur retrouve cette même beauté dans les dessins des pages intérieures, chaque case étant une illustration soignée. Cela devient une évidence lorsqu’il découvre une illustration en double, pages seize et dix-sept : un panoramique très large, avec en premier plan et second plan des dizaines d’exclaves en train de travailler dans des champs de coton. Le lecteur commence par assimiler l’image dans sa globalité, avec un troisième plan consacré à deux énormes bateaux à aube aux cheminées noires fumantes, et en arrière-plan des collines, puis encore des montagnes. Curieux, il regarde des groupes d’esclaves, puis certains un par un : chacun est occupé à une tâche propre qui s’additionne pour donner une image globale entre les cueilleurs (y compris des enfants), des personnes portant de lourds paniers, les chevaux tirant de grandes remorques pour les acheminer vers la baie de chargement d’un deux bateaux, les balles déjà à quai, les chemins de circulation s’adaptant au relief, les maitres à cheval avec leur fusil, etc. Quel tableau !



Ainsi éveillé, le regard du lecteur prend le temps de savourer des illustrations magnifiques et marquantes : la tornade qui soulève une grande cabane en bois dans un dessin en pleine page, la tornade qui détruit un bateau avec roue à aube dans un large panoramique occupant deux tiers de la hauteur sur la largeur de deux pages en vis-à-vis, le dessin en double page à couper le souffle montrant un viaduc ferroviaire en bois, une dizaine d’éléphants en équilibre les uns sur les autres dans un numéro de cirque exceptionnel (dessin en pleine page), les athlètes étatsuniens embarquant sur le paquebot transatlantique Manhattan (dessin en pleine page), une rue du Bronx (vue du ciel en oblique dans une illustration en double page). En réalité, chaque planche est un festin visuel roboratif. À raison d’un exemple par page : la vue du ciel en oblique sur la cabane de nuit, le chat en train de jouer du banjo sur les trois marches menant à la terrasse, la pose de groupe des parents Owens avec huit enfants dont six juchés sur le dos d’un âne, le campagnol pourchassant le tout petit Jesse dans la pièce principale, le jar Auguste s’en prenant à Jesse assis sur les cabinets, les deux parents consternés laissant leur fils sur son lit sans espoir de le retrouver vivant le lendemain, le chat griffant la Mort, etc. Le degré d’investissement de l’artiste dans chaque case de chaque planche emporte le lecteur, qui ressent l’importance du récit pour son auteur, pour qu’il s’y soit autant impliqué.


Dans le même temps, l’artiste sait raconter une histoire par des séquences visuelles, chaque planche étant bien plus qu’une collection de superbes images. Après avoir été poursuivi par le jar, ce pauvre Jesse se fait courser par le bouc. Dans une planche irrésistible de cinq cases, le lecteur sourit devant la tête du bouc, son expression et le morceau de jean accroché à sa corne gauche, puis Jesse caché derrière le puits, ensuite à l’abri sous la carriole, l’image improbable du chat faisant tournoyer un lasso, et enfin le chat sur le dos du bouc se cabrant comme au rodéo. En page trente-trois, c’est une nuée de sauterelles qui ravage tout en quatre cases de la largeur de la page : une scène terrifiante dans leur efficacité, accablante dans la dernière case où il ne reste rien des champs. L’artiste aime bien les grandes cases, et il sait aussi raconter avec des structures de pages conçues sur mesure en fonction de la séquence. Celle relative à la qualification au saut en longueur et à la médaille olympique aux deux cents mètres repose sur un découpage à l’échelle des deux planches en vis-à-vis, trois bandes panoramiques contenant chacune trois cases, la première et la dernière étant de taille identique, et celle milieu s’étalant sur la page de gauche et celle de droite. Une composition identique pour les trois cases, une idée visuelle très intelligente pour rendre compte du point de départ, puis de la course de Jesse Owens, puis de la réaction de Hitler.



Décidément, tous les malheurs du monde s’acharnent sur le pauvre Jesse Owens. Le lecteur part avec l’a priori d’une biographie factuelle sur l’un de plus grands champions olympiques du monde. Il apprécie l’idée d’un chat anthropomorphe (tout en conservant sa taille de gros chat), bluesman et narrateur omniscient, qui apporte un commentaire avec du recul sur ce que vit le futur champion. Il comprend qu’il faut y voir un dispositif narratif qui amène des métaphores, une version imagée de la réalité, par exemple quand le chat aspire le venin du serpent. Il se trouve un peu surpris par cette anecdote pour les cinq moins du bébé : étonnant que de tels détails aient survécu au passage des décennies. En fonction de sa capacité d’acceptation, il tique aussi un peu en découvrant que Nat King Cole (1919-1975) et Louis Armstrong (1901-1971) étaient présents au mariage de Jesse Owens. Encore plus fort : une version inédite de l’incendie du zeppelin LZ 129 Hindenburg qui chute sur le stade de Berlin en 1936, ou la coïncidence des causes du décès de Jesse. Une petite vérification en ligne permet de rectifier les faits. Le lecteur comprend alors que le récit amalgame à la fois une reconstitution biographique factuelle et une licence artistique relevant du conte, sensibilité de genre littéraire incarnée dans ce chat Essej Snewo.


Il devient alors patent que l’auteur a choisi de rendre apparentes les conditions de vie pour les afro-américains au travers de son personnage. Le ton gentil et tout public de Essej Snewo permet d’intégrer Jesse Owens aux grandes forces systémiques accablant les citoyens de couleur noire. Et c’est ignoble et monstrueux. Sont ainsi mis en scène : l’esclavage et la cruauté des maîtres traitant les Noirs avec une cruauté pire que s’ils étaient des animaux, le règne de terreur du Ku Klux Klan avec massacres, ravages et lynchages, la ségrégation sous toutes ses formes, y compris après le retour du quadruple médaillé aux jeux olympiques, qui ne peut pas accéder aux hôtels de luxe du fait de sa couleur de peau, le fait que le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) ne le remercie pas à son retour, alors qu’il remercie les athlètes blancs. Dans le même temps, la forme de conte constitue une manière de mettre en scène une époque : les bateaux à roue à aube sur le Mississipi, la tornade en Alabama, le blues, la nuée de sauterelles, les prisonniers noirs pour les chaingangs (groupe de prisonniers enchaînés ensemble et contraints d'effectuer des travaux pénibles), les trains de marchandise interminables et les hobos (vagabonds ferroviaires), le pont ferroviaire en bois, les logs (troncs d’arbre acheminés par le fleuve), le football américain, les cirques gigantesques, le métro à Cleveland (construit en 1913), les poutrelles des gratte-ciels, le linge aux fenêtres d’un immeuble à l’autre, la mafia dans le quartier italien et les règlements de compte, les majorettes (Pom-pom girls), le jazz, une parade (ticker-tape parade) à New York avec les bandelettes de papier, etc. Ce récit foisonne d’éléments, comme encore la relation avec le règne animal et son symbolisme (campagnol, jar, serpent, bouc, sauterelles, bisons, putois, éléphants, tigre), ou aussi l’évocation du troisième Reich et sa théorie de la suprématie de la race aryenne, avec Joseph Goebbels (1897-1945), Albert Speer (1905-1981) architecte, Adolf Hitler (1889-1945), Leni Riefenstahl (1902-2003) en train de tourner Les dieux du stade (1938, Olympia).


Il faut peut-être un peu de temps pour que le lecteur s’adapte au parti pris de l’auteur, un récit entre biographie factuelle et conte. Il tombe immédiatement sous le charme de la narration visuelle, à la fois des dessins s’apparentant souvent à des illustrations magnifiques, à la fois dans les plans de prise de vue et les découpages. Il découvre le parcours de l’athlète, mis dans le contexte de l’oppression systémique s’exerçant sur les afro-américains. Splendide.



lundi 2 décembre 2024

Lefranc T29 La stratégie du chaos

Si une catastrophe devait se produire, l’Australie ne s’en relèverait pas !


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 28 - Le Principe d'Heisenberg (2017, par François Corteggiani & Christophe Alvès) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Le 12 novembre 1956, au sud de l’Australie, un Cessna L-19 Bird Dog vole en direction d’Auckland Island. Le pilote et le copilote suivent un cachalot qui est en chasse. Soudain ils devinent sous les bancs de brume un gigantesque navire. Une trappe s’ouvre à la surface de celui-ci : un missile décolle, et abat le petit avion, tuant les deux hommes sur le coup. Huit jours plus tard, un Lockheed Constellation, avec Guy Lefranc à son bord, se pose dans l’ouest de l’Australie. Le journaliste est chargé par le Globe de couvrir les Jeux Olympiques de Melbourne. Le vol entre Saint-Denis de la réunion et Perth a été perturbé par des conditions météorologiques particulièrement éprouvantes qui doivent encore se prolonger plusieurs heures, voire plusieurs jours. Lefranc et son ami Jean Duval descendent de l’avion et rejoignent l’aérogare avec un bus. Une fois à l’intérieur, ils sont hélés par Janet Kear : elle travaille pour le New-York Times et elle a reconnu Lefranc. Il la présente au boxeur amateur.



Au même moment, à trois mille kilomètres de là, les équipes techniques du Melbourne Cricket Ground mettent la dernière main à la préparation de la cérémonie d’ouverture prévue quarante-huit heures plus tard en présence du duc d’Édimbourg. Cette nuit-là, une silhouette, tout de noir vêtue avec une cagoule masquant tout son visage, s’élance vers la façade du stade. Elle en escalade à main nue une façade. L’inconnu commence à ressentir la fatigue. C’est la cinquième ascension en moins de deux heures. Voilà… Il ne lui reste plus qu’à placer la dernière balise et la mission sera remplie. L’inconnu redescend prestement avec agilité, et se met à courir dans la rue pour s’éloigner le plus rapidement possible. Il est hélé par deux policiers indiquant qu’il se trouve dans une zone interdite au public, et exigeant qu’il leur présente ses papiers. Il sort un pistolet et tire sur les policiers, ceux-ci ripostent et l’abattent. Ils s’approchent du corps et lui retire sa cagoule : ils découvrent le visage d’une femme. Au même moment à l’aéroport de Perth, les passagers désœuvrés meublent leur longue attente en écoutant la radio. Les informations indiquent que l’armée israélienne occupe à présent la totalité de la presqu’île du Sinaï et des unités françaises et anglaises marchent sur le Caire. Jim Meyers, un riche homme d’affaires, estime que les États-Unis ne vont pas tarder à siffler la fin de la récréation. Jean Duval revient avec Bonnie Marsh, une hôtesse, qui les informe que la South Australian Airway Compagny dispose d’un Latécoère 631 capable d’assurer le vol jusqu’à Melbourne malgré le mauvais temps.


Troisième album réalisé par ce duo de créateurs : le lecteur s’attend à une aventure dans une contrée lointaine, une situation géopolitique tendue, et peut-être une touche de science-fiction de type anticipation. La couverture donne déjà une indication sur cette dernière composante : un navire énorme à l’allure fantastique, à la technologie certainement en avance sur son temps, battant un pavillon inconnu. Bien évidemment le pauvre Guy Lefranc se trouve dans une situation périlleuse, et les tempes de l’individu de dos sont argentées… Après l’avion frappé par un missile, le contexte est exposé : la seizième olympiade, c’est-à-dire les Jeux Olympiques de Melbourne en 1956. Les informations à la radio évoquent l'affaire du Canal de Suez, le deuxième conflit entre l'Égypte et Israël. Dans la discussion qui s’en suit, la guerre du Vietnam est également citée, ainsi que la violence en Algérie. En fonction de ses connaissances sur cette période, le lecteur peut également penser à la violence en Afrique du Nord, à l'invasion de la Hongrie par les chars soviétiques. Plus loin dans le récit, un personnage décrit le développement de la Guerre Froide : Cela commence en février 1945 par la conférence de Yalta où les Russes et les Américains se partagent le monde. Avec la capitulation allemande en mai 1945, l’humanité découvre les horreurs des camps nazis. Les 6 et 9 août 1945, Little Boy et Fat Man sont largués au-dessus d’Hiroshima et de Nagasaki, faisant des centaines de milliers de victimes. En 1946 éclate la guerre d’Indochine, en 1950 celle de Corée et en 1955 celle du Vietnam. Partout dans le monde, le camp occidental et le camp communiste s’affrontent, et les risques d’une troisième guerre mondiale deviennent de plus en plus importants de jour en jour.



Dans ce contexte, le lecteur comprend tout de suite que le récit ne va pas traîner : en effet dès la page cinq, un cartouche de texte indique que la cérémonie d’ouverture doit se dérouler dans quarante-huit heures, qui plus est en présence du duc d’Édimbourg. C’est donc le temps dont dispose Guy Lefranc pour faire échouer le plan basé sur la stratégie du chaos. Conformément aux conventions de la série, Guy Lefranc constitue un héros un peu lisse, courageux, animé par de solides valeurs morales. Il porte la même tenue vestimentaire du début à la fin : un pantalon et une veste de costume (il se promène parfois sans cette dernière), une chemise blanche et une cravate rouge, sans oublier sa chevelure blonde toujours impeccablement coiffée en toute circonstance. Malgré tout, de temps à autre, il fait montre de caractère : quand il remet le riche homme d’affaires à sa place en lui disant qu’il est inutile de provoquer leurs hôtes armés, quand il fait montre d’une certaine culture scientifique (certainement développée en exerçant son métier de journaliste), ou encore quand il manie sauvagement un pistolet-mitrailleur avec une dextérité impressionnante. L’auteur introduit deux personnages secondaires : un boxeur amateur sans grande personnalité non plus, et une jeune femme reporter pour le New-York Times, avec un caractère bien trempé et une belle assurance méritée. Les auteurs mettent en avant un second personnage secondaire féminin : Bonnie Marsh, l’hôtesse de l’air, blessée et futée.


Le découpage des planches reste bien dans la forme de cases sagement alignées en bande, souvent au nombre de neuf, parfois seulement sept, ce qui constitue des planches bien denses. Les dessins de type réaliste et descriptif sont de rigueur, bien entendu. Le lecteur ne peut qu’être admiratif de l’investissement de l’artiste dans chaque case, pour des représentations de type Ligne Claire, avec un trait assuré, et un niveau de détails constant dans chaque case. Le lecteur peut ainsi voir chaque endroit, chaque environnement, chaque tenue vestimentaire, chaque avion (le Cessna, puis un Latécoère 631). Il est admiratif du travail réalisé pour donner à voir l’intérieur du navire Armageddon : les dortoirs, la salle commune pour les repas, les coursives interminables et désertes, l’infirmerie, les aquariums d’eau de mer pour la pisciculture, l’installation d’agriculture, le dessalinisateur d’eau de mer, l’armurerie, la baie des missiles, la culture de plancton, l’immense cabine de pilotage et ses ordinateurs comme des armoires. Concernant les personnages, de temps à autres, le dessinateur semble reprendre des expressions à la Jacques Martin qui ne se marient pas toujours avec leur action. À plusieurs reprises, le lecteur ralentit son rythme pour apprécier une image ou une séquence : la première apparition de l’Armageddon dissimulé dans la brume, l’ascension de la façade du stade par l’inconnue, l’amerrissage en catastrophe du Cessna, la découverte des différentes zones de l’Armageddon, Lefranc mitraillant à tout va, sa satisfaction de pouvoir passer le marathonien Alain Mimoun (1921-2013), au téléphone à son rédacteur en chef.



Le scénariste impressionne le lecteur par la maîtrise de la construction de son scénario, ajusté au millimètre près, que ce soit les informations à la radio pour poser le contexte de la guerre froide, les emportements colériques de Jim Mayers pour qu’il ait acquis suffisamment de personnalité quand il est abattu, ou le délai de quarante-huit heures qui impulse une vitesse certaine à l’action. Il s’autorise une légère touche d’anticipation technologique, pour installer un personnage qui met à profit sa fortune personnelle pour essayer d’éviter une escalade des hostilités ce qui mènerait à une troisième guerre mondiale, à laquelle l’humanité ne survivrait probablement pas. Sa stratégie du chaos peut faire penser à La grève (1957) d’Ayn Rand (1905-1982), et à la stratégie d’Adrian Veidt dans Watchmen (1986/87) d’Alan Moore & Dave Gibbons. Comme il peut s’y attendre, le lecteur découvre deux séquences de copieuses explications, une en page trente-trois sur la montée de la Guerre Froide, la seconde en page quarante-trois sur la stratégie du chaos elle-même. Il ne peut que soupirer (ou frémir) à cette évolution menant vers une destruction mutuelle assurée, et apprécier que l’opposant à Lefranc ne soit pas simplement un individu souhaitant devenir le maître du monde parce qu’il est méchant. De la même manière, le héros ne résout pas tout et il participe à la résolution au même titre que d’autres personnages qui font eux aussi preuve de courage.


Une nouvelle aventure pour Guy Lefranc, entièrement intégrée à une facette de la situation géopolitique de l’époque avec une petite touche d’anticipation technologique. La narration visuelle reprend les conventions de la ligne claire, telle que pratiquée par Jacques Martin. Le scénariste est tout aussi investi que le dessinateur pour un thriller en quarante-huit heures prenant et évoquant les conséquences de la propension de l’humanité et de ses dirigeants de régler les problèmes à coup de conflits armés.