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lundi 3 novembre 2025

Patchwork

En vérité, elle était un million de fois plus belle que sur le dessin.


Ce tome constitue un recueil d’histoires courtes de l’auteur. Son édition originale date de 2008. Les quinze histoires courtes regroupées ici ont toutes été réalisées par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-six pages de bande dessinée, réalisée sur une période de vingt ans, de 1983 pour la première à 2003 pour la dernière.


Blues, 1983, trois pages : Un afro-américain joue de la guitare en marchant dans les rues d’une petite bourgade des États-Unis et des hommes blancs se mettent le suivre, mal intentionnés. Dans son esprit, il pense à la situation : du blues, les blancs qui le dévorent, il hait les esclaves plus que les maîtres. - L’amour, 1989, deux pages : Violence. Haine. Bestialité… Impuissance des mots, alors il dessine. La main crispée sur le pinceau, le bras tétanisé, coincé dans son épaule, un rictus sur la bouche, dans la tête du béton, il dépose sur la feuille ce qu’il croit avoir appris sur le mal des hommes. Il dépose sur la feuille blanche sa violence, sa haine, sa bestialité. Et puis il recommence… encore… encore. Et puis il regarde. Non, ce n’est pas encore ça… Juste un pâle reflet de ce qu’il voulait exprimer… Encore travailler… son dessin. Demain il essaiera de peindre l’amour. – Le car, 1992, six pages : une femme effectue un voyage en car. Elle observe un homme qui regarde le paysage défiler… Quelque part en lui-même. Elle somnole vaguement, bercée par le ronron du car. Un peu enivrée par l’odeur de Jean, qui monte d’entre ses cuisses. Ils avaient fait l’amour juste avant son départ. Elle avait encore dans sa bouche, le souvenir de son passage. Lhomme à la fenêtre avait des bras comme elle aime. Des avant-bras surtout. Elle est sûre qu’elle peut dessiner le sexe d’un homme rien qu’à regarder ses bras. Elle a bien envie de vérifier. Ses yeux se sont perdus.



1420406088198, 1992, vingt-cinq pages : proche de Marseille ou de Nice, Baudoin est assis sur un rocher, une de ses filles à ses côtés, ils regardent l’horizon au loin au-dessus de la mer. Il explique à sa fille qu’il vient souvent ici, qu’il y reste. Quand il reste longtemps, il a du mal à retourner dans la ville, derrière eux. Il continue : La vrai richesse est devant, dans le vide de l’horizon, les vagues éphémères, l’argent de leurs reflets. Elle demande à son père ce qu’il a contre l’argent. Elle, elle aimerait avoir une Porsche, une Jaguar aussi. Il s’explique : L’argent lui semble être une maladie, ou plutôt comme un symptôme d’une maladie qu’ils auraient tous. Son père à lui, son grand-père, à elle était communiste, il disait que Ce sera le communisme quand plus personne dans le monde n’aura besoin d’argent. Edmond lui demandait alors comment on fera pour aller au cinéma ? Le monsieur qui fait le cinéma il sera payé comment ? La réponse du père : Ce sera gratuit, ils iront autant de fois qu’ils voudront. Le projectionniste ne sera pas payé, ça ne lui servirait à rien, tout sera gratuit. Les hommes travailleront pour le bien de tous.


Edmond Baudoin est un créateur prolifique que ce soient des bandes dessinées, des histoires courtes, et même des livres. Au fil de sa carrière, il a ainsi régulièrement réalisé des nouvelles dessinées de quelques pages, pour des éditeurs très divers. Ce recueil en rassemble quinze, allant d’une page pour la plus courte (intitulée : Tu m’aimes ?) à vingt-cinq pour la plus longue (intitulée 1420406088198), pour des publications souvent confidentielles comme Le citron hallucinogène n°17, Labo (Futuropolis), Transports fripons (Les Humanoïdes Associés), L’argent roi (éditions Autrement), Le cheval sans tête n°1, Ego comme X n°1, Manga Surprise (Kodansha), Algérie la douleur et le mal, Le drozophile n°4, El Lado Oscuro III, Comix 2000 (L’Association), Stripburger n°2, Bang n°3 (Casterman), Marseille l’Hebdo n°151. Le lecteur qui a suivi sa carrière apprécie de pouvoir avoir ainsi accès à des créations dont il ne connaissait pas forcément l’existence ou qu’il n’avait pas pu se procurer du fait d’un tirage et d’une diffusion confidentiels. Il retrouve également l’habitude de ce créateur de travailler avec de nombreux éditeurs différents, certains connus d’autres moins. Dans chacune des histoires, il retrouve les caractéristiques habituelles de ce créateur : dessins souvent au pinceau parfois rehaussés de traits à la plume, mise en page très libre allant de cases avec bordure à des illustrations agrémentées de commentaires, parfois il se met en scène d’autres fois non, et toujours ce regard bienveillant si humaniste caractéristique.



La diversité des histoires fait qu’il est aussi bien possible de les lire une par une en laissant passer du temps entre, que de les lire d’une traite sans crainte de répétition. Les histoires sont intitulées : Blues, L’amour, Le car, 1420406088198, America, Désemparé, Tu m’aimes ? Edmond Alain et Hughes, Algérie, Le train, Paris, Comix 2000, Sarajevo, Cuba. Baudoin y aborde de façon très personnelle à chaque fois des thèmes comme le racisme systémique envers les afro-américains, les émotions négatives envahissantes, son premier petit boulot de peintre de lettres sur des enseignes, un dialogue avec une américaine alors qu’il ne sait pas parler anglais, la situation déprimante d’un chômeur abandonné par sa femme et sa maitresse, l’incapacité des hommes à savoir aimer, trois potes en train de regarder les filles passer, la nécessité de s’aimer soi-même, la métaphore de la voie de chemin de fer, une soirée à zoner à Paris comme artiste sans le sou et sans toit, un coucher de soleil, la morbidité de la mission du tireur d’élite, des rencontres de rue à Cuba, la personnalité de Marseille. Ces histoires vont du plus concret comme un carnet de voyage au plus conceptuel comme les cinq pages sans parole consacrée à un coucher de soleil. Et toujours un regard sur le monde qui n’appartient qu’à cet être humain singulier, cet artiste.


À elle seule, en trois pages, la première histoire donne un excellent aperçu de l’étendue graphique de l’artiste. Chaque page est composée de trois cases de la largeur de la page, montrant l’avancée de l’afro-américain, avec un texte au-dessus ou en-dessous de la case, correspondant à la voix intérieure de ce joueur de blues. Dans trois de ces cases, le dessinateur représente la situation de manière descriptive, avec un jeu sur les aplats de noir pour renforcer les zones d’ombre jusqu’à l’expressionisme. Quatre cases se focalisent sur les individus, les traits de pinceau s’épaississent pour des rendus allant vers l’impressionnisme, plus la sensation produite par ses individus en faisant apparaître l’état d’esprit de la foule, exagérant les traits de visages, les ombres mangeant le visage, le langage corporel pour faire ressortir la menace. Cette approche bascule dans l’expressionnisme alors que les individus forment un groupe plus compact agissant comme un seul homme, et s’apprêtant à agresser le bluesman. L’avant dernière case adopte un cadrage conceptuel avec l’individu à terre comme à demi enfoncé dans le sol, et les habitations bien alignées sur la ligne d’horizon au loin. Déjà dans ce récit des débuts de l’artiste, le lecteur peut déceler sa grande liberté quant à sa conception de la bande dessinée.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur apprécie plus le thème d’une histoire que celui d’une autre tout en ressentant l’expression de la personnalité de l’auteur dans chacune d’elle, et dans toutes il peut voir cette cohérence et cette diversité dans les représentations. Les gros coups de pinceau rageurs dans L’amour. Les beaux paysages du sud de la France délicatement esquissés dans Le car. Puis l’incroyable expressivité d’un simple coup de pinceau pour évoquer la côte ou la ligne d’horizon maritime, cette façon très visuelle de faire surgir une image ou plutôt une représentation mentale de la tête même d’un personnage, la représentation délicatement changeante d’un visage au fil d’un dialogue, la grâce féminine, les cases chargées d’un noir charbonneux pour transcrire l’angoisse habitant un individu au point de percevoir une réalité déformée par ses peurs, la dimension visuelle métaphorique d’un rail de voie ferrée, l’individu réduit à la morphologie d’une statue d’Alberto Giacometti (1901-1966), le contraste total et saisissant entre le lourd équipement d’un militaire et le corps ondulant et souple d’une jeune femme nue, des silhouettes en train de danser (extraordinaire dans leur mouvement), le portrait d’une vieille femme, ou encore l’évocation de quelques habitants de Marseille. Tout est perçu au travers du regard de l’artiste, chacun est habité d’une vie remarquable, avec un respect unique en son genre.


Par la force des choses, ce recueil de nouvelles dresse en creux le portrait de l’auteur, par les choix des thèmes, par le regard qu’il porte sur ses semblables, par ce sur quoi porte son attention et son intérêt. Ce que ces nouvelles disent d’Edmond Baudoin : sa capacité à identifier le racisme systémique et le dégout de soi-même qu’il peut provoquer chez la victime qui voit les ressemblances qui existent entre lui et ses persécuteurs, son combat contre ses instincts destructeurs (violence, haine, bestialité), son rapport de haine vis-à-vis de l’argent, son émerveillement devant la beauté féminine, sa conviction profonde que la capacité de donner la vie fait des femmes des êtres profondément différents des hommes, la nécessité de commencer par s’aimer soi-même, la fraternité entre les êtres humains, la beauté des paysages, des villes, et bien sûr des arbres. Le lecteur en ressort rasséréné qu’un tel être humain puisse exister, partager ce qu’il ressent, y compris ses doutes et ses défauts.


Un recueil de quinze nouvelles dont la parution s’est étalée sur vingt ans, une curiosité ? L’habitué de ce créateur découvre des œuvres d’un niveau de qualité égal à celle de ces bandes dessinées plus longues, avec la même liberté de forme, la même sensibilité extraordinaire, le même plaisir dans la fraternité humaine, cette chaleur humaine libre et honnête. Il en ressort avec la sensation d’une grande richesse visuelle unique en son genre, exprimant la personnalité de l’auteur, et des thèmes essentiels sur la condition humaine. Formidable.



jeudi 18 septembre 2025

Le dernier debout : Jack Johnson, fils d'esclaves et champion du monde

Aucune personne de couleur dans ce monde n’a assez d’argent pour changer le noir en blanc.


Ce tome contient une biographie du champion de boxe Jack Johnson (1878-1946). Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Youssef Daoudi pour les dessins et les aplats de rouge, par Adrian Matejka pour la poésie (mention portée en lieu et place de scénario), et traduit par Sidonie van den Dries. Il compte trois cent huit pages de bande dessinée. En fin de tome se trouvent une chronologie des événements réels en quarante dates, une bibliographie sélective recensant une douzaine d’ouvrages, et deux pages de remerciements un quart rédigé par le dessinateur sur le mode collaboratif avec le scénariste, et trois quarts rédigés par ce dernier sur les quinze ans qu’il a consacré à ce projet, explicitant sa démarche.


Jack Johnson expose que : Depuis la nuit des temps, les hommes n’ont cessé de combattre avant de se battre pour de l’agent. Ils se battaient avec les mains. Ils se battaient avec des cailloux, des bâtons. Ils se battaient pour conquérir les jolies femmes. Ils se battaient pour avoir de la viande, et le privilège de s’asseoir près du feu les soirs d’hiver. Les matchs de boxe ne sont qu’une version plus distrayante de ces luttes préhistoriques… et il est le meilleur combattant que la Terre ait porté. Le 4 juillet 1910, l’aube avait des allures de châtiment… À Reno, les anciens disaient que le soleil n’avait jamais été aussi proche. C’était le genre de chaleur qui vide les verres d’eau comme par magie et fait bouillir la sueur sur les fronts. Les œufs cuisaient sans feu. Les cigares s’allumaient spontanément. Ça n’a pourtant pas dissuadé les 20.000 spectateurs de débarquer en automobile, à cheval et en voiture à cheval. Des trains arrivaient toutes les demi-heures des quatre coins du pays. Quand les wagons étaient bondés, les fans voyageaient sur le toit. On était prêt à se ligoter à une locomotive pour assister au Combat du siècle.



Bien sûr, Tex Rickard a choisi d’organiser le combat entre Johnson et Jeffries dans le Nevada. Et bien sûr, il a choisi Reno. Reno, où il était aussi facile et aussi bon marché de divorcer que de se faire servir un verre de whisky. Les parieurs, les supporters, les prostituées et les fans de combat ont envahi les rues, les poches pleines à craquer d’argent liquide. Presque tous les paris étaient en faveur de Jeffries. Les pickpockets et les petits voleurs étaient à l’œuvre. Les tickets étaient vendus aussitôt imprimés. Seuls 16.000 fans déchaînés purent s’en procurer un. Tous ces imbéciles pariaient contre Johnson. C’est comment déjà, le dicton sur le fou et son argent. Dans le désert, le soleil était presque au zénith. La chaleur était de plus en plus torride, mais les supporters en costume continuaient d’affluer. Les scieries et les charpentiers travaillaient dans la journée, en plein cagnard, et la nuit à la lumière des torches. Ils avaient eu moins de trois semaines pour construire le stade. L’air sentait la sciure, la sueur et la résine de pin des planches qu’on utilisait pour faire les gradins. On entendait encore les marteaux et les scie à l’œuvre, pendant que les spectateurs faisaient la queue. Mais ils l’ont terminé à temps. Johnson est prêt. Il est prêt depuis le jour où il a quitté Gavelstone pour faire fortune.


Il est possible que le lecteur ait déjà entendu parler de Jack Johnson, soit parce qu’il apprécie la boxe, soit parce qu’il apprécie le jazz (l’album A tribute to Jack Johnson, 1971, de Miles Davis, 1926-1991), soit parce qu’il est familier avec l’histoire des Afro-Américains. Il est également possible qu’il découvre son histoire avec cette bande dessinée. Un rapide feuilletage montre des dessins dans un registre réaliste, avec un encrage parfois un peu acéré, parfois un peu pâteux, des aplats de noirs aux formes irrégulières, qui confèrent une rudesse certaine aux personnages, évoquant une vie dure, de combat, en parfaite adéquation avec les combats de boxe. Le lecteur peut y déceler comme une réminiscence de la virilité des dessins de Joe Kubert et de ceux de Jordi Bernet. Il comprend immédiatement que l’usage de la teinte rouge avec une légère nuance de rose permet de rehausser les éléments participant aux différentes formes de violence, à l’intensité d’un moment, à une forme de domination économique ou sociale. Il remarque également que dans le fil d’une forme traditionnelle de bande dessinée avec cases et phylactères, se trouvent des pages s’apparentant à une illustration accompagnée d’un texte, souvent disposé en de courtes lignes, à l’instar d’un poème.



Le récit commence en 1910 par l’explication du choix de la ville pour le combat de boxe opposant Jack Johnson à James J. Jeffries (1875-1953), l’arrivée des spectateurs, le prix des tickets, la détermination de Jack Johnson, l’ambiance ouvertement raciste et agressivement raciste, et un interlude dans le futur (du récit) en 1938 où Johnson se tient sur scène en train de raconter son histoire. En page quarante-six le lecteur découvre la mention Round 1 : il comprend que vont suivre quinze chapitres, chacun correspondant à un round du combat, avec un va et vient entre les souvenirs du boxeur, ses déclarations lors de son seul en scène, et ses commentaires sur sa condition, sur l’époque, sur les enjeux sous-jacents. Les auteurs font preuve d’une réelle honnêteté en consacrant une part significative au combat du siècle (qualificatif d’époque), à la boxe, qui est au cœur de l’identité de Johnson, qui constitue son métier professionnel, qui est indissociable de son caractère, de sa personnalité, de son histoire. D’un autre côté, le récit reste dans la narration, sans vulgarisation des techniques de boxe.


La lecture s’avère très facile, éloignée des tics habituels d’un ouvrage de nature historique : pas de pavé de texte explicatif avec des cases d’illustrations, pas de reportage chronologique. Voire s’il n’y prête pas attention, le lecteur peut passer à côté du lien direct entre la façon de raconter le combat au temps présent, et Jack Johnson sur scène s’adressant à un public. La narration visuelle commence par trois pages aérées : trois cases de la largeur de la page sur la première, puis deux, puis trois. Les dessins se focalisent sur les poings en train de boxer dans le vide, avec un court texte en-dessous de chaque case. Puis ils passent aux paysages aux alentours de Reno : des montagnes dans le lointain, un lézard en gros plan, une voiture soulevant un nuage de poussière, une moto d’époque, l‘arrivée du train… Le lecteur apprécie vite cette reconstitution historique visuelle, avec une sensation palpable de textures, avec une apparence de matières mises à l’épreuve par le temps et par l’usure, avec cette sensation d’une réalité dure, rugueuse et âpre.



L’artiste met à profit la pagination conséquente pour mettre en œuvre trois types de mises en page différentes. Il réalise des pages descriptives, denses en information visuelles, que ce soit pour les décors, les paysages, les personnages et les tenues vestimentaires, une approche réaliste de documentée. À d’autres moments, il se focalise sur les personnages, soit en pied, soit en gros plan, bougeant et se déplaçant sur un fond vide, pour mieux faire ressortir leurs mouvements (par exemple celui des boxeurs), ou le langage corporel entre deux personnes, Jack et son épouse, ou son agent, ou autre. Le lecteur découvre également un certain nombre de séquences avec des fonds de pages noir (gouttières et bordures), avec parfois uniquement Jack Johnson en train de parler, ou bien une illustration d’un objet, d’une affiche accompagnée d’un texte disposé en courtes lignes, comme un poème. Lorsque les auteurs évoquent les réactions des journaux, le dessinateur peut adopter une mise en page avec des manchettes et des colonnes de journal, des illustrations à la manière des dessins humoristiques ou caricaturaux de l’époque. Cette mise en œuvre de formats différents participe au rythme de la lecture et à sa diversité.


En outre, le lecteur ressent rapidement le qualificatif donné au scénariste : poésie d’Adrian Matejka. Lors des séquences avec une illustration accompagnée d’un texte disposé en courtes lignes, il voit en quoi cela participe d’une forme de poésie, très réaliste, sans rime (même si elles peuvent s’être perdues à la traduction), des réflexions construites sur la base d’un état d’esprit, au cours desquelles le narrateur prend du recul sur sa condition, sur l’image que le monde renvoie de lui, sur sa nécessaire adaptation à la réalité de la place assignée aux Afro-Américains par la société. Les auteurs mettent en scène le racisme de manière frontale, sans prendre de pincette, tel que Jack Johnson l’a vécu, ou plutôt l’a affronté, tel qu’issu de l’histoire des esclaves. Ils savent entremêler de manière organique la pratique professionnelle de la boxe, le mur auxquels se heurtent les Afro-Américains (dont la Color Line), et la personnalité de Jack Johnson à la fois boxeur par vocation, à la fois individu animé par la combativité dans la vie de tous les jours comme sur le ring. Ainsi, cet être humain apparaît comme un produit de l’environnement dans lequel il est né et a grandi, comme un combattant dans l’âme, comme une personne faisant preuve de recul sur sa situation sociale, sur les forces systémiques auxquelles il est confronté, qui modèlent sa vie, qui l’emprisonnent dans un rôle. La construction narrative et la sensibilité du récit vont bien au-delà d’une biographie rigoureuse : le lecteur éprouve une forte sympathie pour Jack Johnson, associée à une empathie profonde, comprenant aussi bien que ressentant sa frustration qu’il transforme en rage combative pour vaincre ses adversaires, exercer son art à la hauteur de son talent, exulter au-delà des limites systémiques de la société de l’époque. Dans le même temps, ils montrent aussi les aspects négatifs d’un tel mode de vie, à commencer pour sa compagne Etta Duryer.


Un boxeur de légende à plus d’un titre : premier champion du monde poids lourds noir, confronté de plein fouet au racisme très ouvert de la société de son pays. Les auteurs font usage des spécificités et des capacités de la bande dessinée, avec maîtrise et inventivité, dans une forme conçue sur mesure, pour une expressivité protéiforme. Le lecteur découvre la biographie de Jack Johnson, fait l’expérience de l’oppression systémique, ressent pleinement la combativité qui l’anime et sa capacité à sublimer la colère générée par le racisme. Être Jack Johnson.



jeudi 24 juillet 2025

Jesse Owens: Des miles et des miles

Ce n’est plus une vie, ça, mais une épreuve de résistance sans fin !


Ce tome contient une autobiographie de Jesse Owens (1913-1980), quadruple médaillé aux Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, en présence d’Adolf Hitler. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Gradimir Smudja, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte cent-vingt-et-une pages de bandes dessinées.


Oakville, le douze septembre 1913. Un chat en salopette jouant du banjo est assis sur une haute branche d’un arbre, et il commente la scène qui se passe devant lui, dans une modeste cabane en bois. La naissance d’un nouveau jour, en même temps que celle d’une nouvelle vie, que c’est beau ! Le chat va raconter une histoire certainement encore jamais entendue. Cette histoire, c’est celle de son petit frère noir. Bienvenue dans ce monde cruel, et plein d’injustices et de dangers… Il voudrait que la chance soit à ses côtés et que jamais elle ne le lâche. Lui, il va prendre soin u nouveau-né, veiller à sa sécurité… Et lorsqu’il saura marcher, le chat le suivra comme son ombre. Mary-Emma et Henry Cleveland Owens avaient beaucoup d’enfants. Le dixième, le plus jeune s’appelait James, surnommé Jesse. Dans la cour de la famille Owens, on n’entend que les éclats de rire joyeux des enfants. Les parents n’en reviennent pas : Jesse n’a que cinq mois et il sait déjà marcher. Un matin, alors que le bambin est resté tout seul à la maison, il se retrouve soudain face à face avec… un monstre !!! Qui aurait pu prédire que Jesse aurait peur d’un campagnol ? Si peur qu’il va se coucher sous le lit, il y reste jusqu’au soir, lorsque son père lui vient en aide.



Un autre jour, le grand jar Auguste se pavane tel un empereur régnant souverainement sur toute la cour. Personne ne sait avec certitude pourquoi Jesse se retrouve tout en haut de la liste noire d’Auguste. Le fait est qu’Auguste est perpétuellement après lui et le pourchasse partout… jusque dans la cabane au fond de la cour, servant de toilettes. Il n’y a aucun lieu sûr ou Jesse peut trouver refuge. Mais l’enfant apprend bien vite que la peur fait bouger ses jambes d’une manière incroyablement rapide. Ainsi, il distance Auguste, et il va se réfugier dans l’espace existant sous les planches formant la terrasse de la cabane. Dans le même temps, le chat, installé dans le rockingchair avec son banjo, incite Jesse à courir, courir le plus vite qu’il peut car bien d’autres dangers le poursuivront bientôt. Par une étouffante après-midi d’été, alors que Jesse n’a que cinq ans, il est assis sur les marches permettant d’accéder à la terrasse. Sans que rien n’annonce le danger, un serpent vient soudain le mordre par derrière au mollet droit. Quand il rentre le soir, le père ne trouve personne pour expliquer pour quelle raison l’enfant gît inanimé sur le sol. Même le médecin du village ne peut établir un diagnostic précis. Les parents couchent l’enfant dans son lit, personne n’imaginant qu’il passera la nuit. Invisible de tous, la mort approche pendant la nuit, mais le chat la lacère jusqu’à ce qu’elle reparte, puis il aspire le venin dans le mollet. Jesse reprend connaissance et il peut voir le chat qui se présente : il se nomme Essej Snewo. Les parents entrent dans la chambre et trouvent leur enfant conscient : ils estiment qu’il s’agit d’un miracle. Ils ne voient pas Essej.


Une couverture impressionnante pour son pouvoir évocateur : le jeune garçon qui court, promis à un avenir olympique, la tenue du Ku Klux Klan comme épouvantail, les champs de coton, de nombreux esclaves et un maître, et un autre épouvantail à l’effigie d’Adolf Hitler. Le lecteur retrouve cette même beauté dans les dessins des pages intérieures, chaque case étant une illustration soignée. Cela devient une évidence lorsqu’il découvre une illustration en double, pages seize et dix-sept : un panoramique très large, avec en premier plan et second plan des dizaines d’exclaves en train de travailler dans des champs de coton. Le lecteur commence par assimiler l’image dans sa globalité, avec un troisième plan consacré à deux énormes bateaux à aube aux cheminées noires fumantes, et en arrière-plan des collines, puis encore des montagnes. Curieux, il regarde des groupes d’esclaves, puis certains un par un : chacun est occupé à une tâche propre qui s’additionne pour donner une image globale entre les cueilleurs (y compris des enfants), des personnes portant de lourds paniers, les chevaux tirant de grandes remorques pour les acheminer vers la baie de chargement d’un deux bateaux, les balles déjà à quai, les chemins de circulation s’adaptant au relief, les maitres à cheval avec leur fusil, etc. Quel tableau !



Ainsi éveillé, le regard du lecteur prend le temps de savourer des illustrations magnifiques et marquantes : la tornade qui soulève une grande cabane en bois dans un dessin en pleine page, la tornade qui détruit un bateau avec roue à aube dans un large panoramique occupant deux tiers de la hauteur sur la largeur de deux pages en vis-à-vis, le dessin en double page à couper le souffle montrant un viaduc ferroviaire en bois, une dizaine d’éléphants en équilibre les uns sur les autres dans un numéro de cirque exceptionnel (dessin en pleine page), les athlètes étatsuniens embarquant sur le paquebot transatlantique Manhattan (dessin en pleine page), une rue du Bronx (vue du ciel en oblique dans une illustration en double page). En réalité, chaque planche est un festin visuel roboratif. À raison d’un exemple par page : la vue du ciel en oblique sur la cabane de nuit, le chat en train de jouer du banjo sur les trois marches menant à la terrasse, la pose de groupe des parents Owens avec huit enfants dont six juchés sur le dos d’un âne, le campagnol pourchassant le tout petit Jesse dans la pièce principale, le jar Auguste s’en prenant à Jesse assis sur les cabinets, les deux parents consternés laissant leur fils sur son lit sans espoir de le retrouver vivant le lendemain, le chat griffant la Mort, etc. Le degré d’investissement de l’artiste dans chaque case de chaque planche emporte le lecteur, qui ressent l’importance du récit pour son auteur, pour qu’il s’y soit autant impliqué.


Dans le même temps, l’artiste sait raconter une histoire par des séquences visuelles, chaque planche étant bien plus qu’une collection de superbes images. Après avoir été poursuivi par le jar, ce pauvre Jesse se fait courser par le bouc. Dans une planche irrésistible de cinq cases, le lecteur sourit devant la tête du bouc, son expression et le morceau de jean accroché à sa corne gauche, puis Jesse caché derrière le puits, ensuite à l’abri sous la carriole, l’image improbable du chat faisant tournoyer un lasso, et enfin le chat sur le dos du bouc se cabrant comme au rodéo. En page trente-trois, c’est une nuée de sauterelles qui ravage tout en quatre cases de la largeur de la page : une scène terrifiante dans leur efficacité, accablante dans la dernière case où il ne reste rien des champs. L’artiste aime bien les grandes cases, et il sait aussi raconter avec des structures de pages conçues sur mesure en fonction de la séquence. Celle relative à la qualification au saut en longueur et à la médaille olympique aux deux cents mètres repose sur un découpage à l’échelle des deux planches en vis-à-vis, trois bandes panoramiques contenant chacune trois cases, la première et la dernière étant de taille identique, et celle milieu s’étalant sur la page de gauche et celle de droite. Une composition identique pour les trois cases, une idée visuelle très intelligente pour rendre compte du point de départ, puis de la course de Jesse Owens, puis de la réaction de Hitler.



Décidément, tous les malheurs du monde s’acharnent sur le pauvre Jesse Owens. Le lecteur part avec l’a priori d’une biographie factuelle sur l’un de plus grands champions olympiques du monde. Il apprécie l’idée d’un chat anthropomorphe (tout en conservant sa taille de gros chat), bluesman et narrateur omniscient, qui apporte un commentaire avec du recul sur ce que vit le futur champion. Il comprend qu’il faut y voir un dispositif narratif qui amène des métaphores, une version imagée de la réalité, par exemple quand le chat aspire le venin du serpent. Il se trouve un peu surpris par cette anecdote pour les cinq moins du bébé : étonnant que de tels détails aient survécu au passage des décennies. En fonction de sa capacité d’acceptation, il tique aussi un peu en découvrant que Nat King Cole (1919-1975) et Louis Armstrong (1901-1971) étaient présents au mariage de Jesse Owens. Encore plus fort : une version inédite de l’incendie du zeppelin LZ 129 Hindenburg qui chute sur le stade de Berlin en 1936, ou la coïncidence des causes du décès de Jesse. Une petite vérification en ligne permet de rectifier les faits. Le lecteur comprend alors que le récit amalgame à la fois une reconstitution biographique factuelle et une licence artistique relevant du conte, sensibilité de genre littéraire incarnée dans ce chat Essej Snewo.


Il devient alors patent que l’auteur a choisi de rendre apparentes les conditions de vie pour les afro-américains au travers de son personnage. Le ton gentil et tout public de Essej Snewo permet d’intégrer Jesse Owens aux grandes forces systémiques accablant les citoyens de couleur noire. Et c’est ignoble et monstrueux. Sont ainsi mis en scène : l’esclavage et la cruauté des maîtres traitant les Noirs avec une cruauté pire que s’ils étaient des animaux, le règne de terreur du Ku Klux Klan avec massacres, ravages et lynchages, la ségrégation sous toutes ses formes, y compris après le retour du quadruple médaillé aux jeux olympiques, qui ne peut pas accéder aux hôtels de luxe du fait de sa couleur de peau, le fait que le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) ne le remercie pas à son retour, alors qu’il remercie les athlètes blancs. Dans le même temps, la forme de conte constitue une manière de mettre en scène une époque : les bateaux à roue à aube sur le Mississipi, la tornade en Alabama, le blues, la nuée de sauterelles, les prisonniers noirs pour les chaingangs (groupe de prisonniers enchaînés ensemble et contraints d'effectuer des travaux pénibles), les trains de marchandise interminables et les hobos (vagabonds ferroviaires), le pont ferroviaire en bois, les logs (troncs d’arbre acheminés par le fleuve), le football américain, les cirques gigantesques, le métro à Cleveland (construit en 1913), les poutrelles des gratte-ciels, le linge aux fenêtres d’un immeuble à l’autre, la mafia dans le quartier italien et les règlements de compte, les majorettes (Pom-pom girls), le jazz, une parade (ticker-tape parade) à New York avec les bandelettes de papier, etc. Ce récit foisonne d’éléments, comme encore la relation avec le règne animal et son symbolisme (campagnol, jar, serpent, bouc, sauterelles, bisons, putois, éléphants, tigre), ou aussi l’évocation du troisième Reich et sa théorie de la suprématie de la race aryenne, avec Joseph Goebbels (1897-1945), Albert Speer (1905-1981) architecte, Adolf Hitler (1889-1945), Leni Riefenstahl (1902-2003) en train de tourner Les dieux du stade (1938, Olympia).


Il faut peut-être un peu de temps pour que le lecteur s’adapte au parti pris de l’auteur, un récit entre biographie factuelle et conte. Il tombe immédiatement sous le charme de la narration visuelle, à la fois des dessins s’apparentant souvent à des illustrations magnifiques, à la fois dans les plans de prise de vue et les découpages. Il découvre le parcours de l’athlète, mis dans le contexte de l’oppression systémique s’exerçant sur les afro-américains. Splendide.



jeudi 24 avril 2025

Dixie Road T04

Et un mirage s’est fracassé au sol. Un vieux rêve d’indépendance et de liberté…


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, il fait suite à Dixie Road, tome 3 (1999) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2001. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste.


C’est un chant qui parcourt tout le pays et qui vous dit : Payez… payez vite… sans discuter… sans discuter… sinon… Et ce type à la batterie qui entame une marche funèbre… Où chercher l’espoir, mon frère ? Quelque part dans le sud des États-Unis, le détective Cab Keena arrive devant un garage. Il pénètre à l‘intérieur et trouve le propriétaire Luke allongé par terre, la gorge tranchée vivant ses derniers instants. Keena parvient à lui poser quelques questions. Luke explique qu’une personne l’a surpris alors qu’il travaillait à la voiture, quelqu’un qui ne lui a laissé aucune chance. Luke a dû finir par lui dire où se trouve la fille, à Silver Creek, dans le camp. Et il rend son dernier soupir. À proximité du camp, sur une des routes qui y mènent, un motard est arrêté par deux miliciens armés. Ernest Pike s’arrête, enlève son casque et demande s’il s’agit bien du chemin pour Silver Creek. Les deux répondent que oui, que le camp est bouclé et qu’il n’est pas question d’y entrer ou d’en sortir. Il explique : des bouseux parlent de se mettre en grève, la milice attend les renforts de l’armée, ça risque de tourner mal. Pike pense à haute voix, se disant que ça l’arrange plutôt bien. Il dégaine soudainement un couteau et tranche la gorge des deux hommes, tout en se disant qu’il va y avoir des morts, et qu’un de plus ou de moins ne fera pas le compte. Et il repart dans son side-car.



Elle s’appelle Dixie Jones. Elle a retrouvé son père. Il gît blessé sur un lit de camp. Mais il sourit, il a l’air heureux. Il attend la mère de Dixie. Elle tarde, sa mère. Elle hésite ou elle est en colère, Dixie ne sait pas trop. C’est compliqué les parents… Le Kid est assis à côté de Dixie sur un banc. Il lui dit que sa mère ne viendra pas, parce qu’elle s’est trouvée un nouvel amoureux. Ils voient approcher Nadine Jones accompagnée par un homme. Butler se tient près de la mère de Dixie. Il a l’air gêné. Elle n’aime ça du tout. Elle a senti sa mauvaise humeur reprendre le dessus. Elle était souvent de mauvaise humeur à l’époque… Butler s’est éloigné. Elle reste seule à attendre sa mère. Et la peur s’est installée… La peur de ne pas voir ses parents se réconcilier… C’est donc si difficile de reprendre la route ensemble, comme une vraie famille… Plus tard, il faudra qu’elle soit vigilante avec les hommes… Très vigilante… Et elle reste assise pendant que sa mère pénètre à l’intérieur et retrouve son époux… Longtemps… Nadine ne raconte pas les violences qu’elle a subies, elle les garde pour elle. Mr Jones explique que les choses vont changer, il a gagné de l’argent de manière licite. Elle lui fait observer qu’il a dû donner des coups pour ça.


Est-ce la fin de la route ? Après tout, malgré le constat que le New Deal ne sera pas une baguette magique ramenant une ère de prospérité immédiate pour les ouvriers, la reprise est enclenchée, et des jours meilleurs se profilent à l’horizon… Mais ce n’est pas pour aujourd’hui, ni même demain. En attendant, les personnages principaux du récit se trouvent toujours dans un camp de travailleurs, payés à la journée, soumis aux exigences du propriétaire de l’exploitation, et travaillant pour des clopinettes. Or voilà que des syndicalistes sont arrivés dans le cap de Silver Creek pour inciter les ouvriers à la révolte, ou au moins à la grève. Le lecteur se souvient bien que, de leur côté, les propriétaires disposent de moyens de coercition efficace : licencier les fauteurs de trouble séance tenante, requérir la police pour des interventions de maintien de l’ordre, réprimer la révolte avec une milice privée. Les ouvriers ont le nombre pour eux, mais le rapport de force leur reste défavorable. Les dessins montrent bien cet état de fait : le camp avec sa clôture et ses rues en terre, les habitations de fortune entre barraques en bois et tentes, la queue pour la soupe qui est une longue table faite de caisses en bois et des ouvriers qui servent les gamelles, la barraque qui fait office d’épicerie avec sa maigre réserve, la localisation isolée du camp au milieu de nulle part, la milice avec ses armes à feu, ses chevaux et même un véhicule blindé.



Le récit reste inscrit dans un contexte historique et social très concret. L’artiste continue de donner de la consistance à cette reconstitution historique. Les modèles de voiture d’époque, avec leur carrosserie si caractéristique, ainsi que le modèle de side-car. Les tenues vestimentaires : beau costume pour les propriétaires avec cravate, uniformes pour les policiers et les militaires, les pantalons et les chemises en tissu plus grossier pour les ouvriers, les couvre-chefs de rigueur pour tous les hommes entre chapeau et casquette, les robes et les corsages pour les femmes, les constructions plus ou moins pérennes, le train, le mobilier très sommaire dans le camp de Silver Creek, plus recherché dans la demeure de la famille Vreeland. En filigrane, le lecteur prend également plaisir à se projeter dans les différents environnements, avec de beaux paysages : le garage perdu au milieu de nulle part, la route de terre dans une zone désertique, l’alignement irrégulier des tentes du camp en vue du ciel, les champs qui s’étendent à perte de vue sous un lever de soleil, les cavaliers de la milice bien alignés sur une hauteur, les cases de la largeur de la page en vision panoramique pour montrer leur avancée, le ponton de bois s’avançant au-dessus de l’eau d’un bayou dans des teintes orangées d’un soleil couchant, la magnifique pelouse et les arbres d’alignement de la propriété des Vreeland.


L’artiste doit également montrer et mettre en scène la violence des conflits, le recours et l’usage de la force physique. Le lecteur a pu constater dans le tome précédent que le registre ne sera pas celui du voyeurisme ou de l’esthétisation, mais de la brutalité et du caractère arbitraire. Ainsi, il voit comme Cab Keenan, Luke allongé par terre, sa tête baignant dans son propre sang, résigné à sa mort imminente. Dans la page suivante, Ernest Pike effectue un geste vif et vicieux pour trancher la gorge de ses deux interlocuteurs : rien d‘admirable, juste la lâcheté d’un esprit dérangé. Lorsque le Kid s’en prend à Dixie pour éviter qu’elle ne le dénonce lui et ses trafics, le lecteur voit un homme imposer sa volonté par la force, faute d’autre idée, comme un réflexe machiste, réduisant la femme en face de lui à un simple obstacle sans personnalité. L’artiste utilise un montage d’images chaotiques pour mettre en scène le saccage de l’épicerie du camp. Puis l’attaque du camp de Silver Creek par la milice se déroule sur huit pages, avec des cases de la largeur de la page pour rendre compte de l’ampleur de l’attaque, des plans serrés sur des individus à terre ou ne comprenant pas la soudaineté de ce qui leur arrive, des plans séquence pour montrer la traque d’un individu, etc. Une séquence éprouvante.



Le scénariste continue de mettre en scène l’oppression systémique des ouvriers. Il montre à nouveau comment les propriétaires des moyens de production dispose de la loi pour eux, et donc ils peuvent compter sur l’intervention de la police pour protéger leurs biens, et pour mettre en œuvre une répression sans pitié sur les rebelles ou les grévistes. Il monte également comment ces mêmes propriétaires peuvent constituer et financer une milice pour défendre leurs biens contre les actions de destruction ou de sabotage. Dans le même temps, les images montrent de manière factuelle les conditions d’emploi, les différentes façons d’exploiter les ouvriers : des logements de fortune pour lesquels ils doivent payer bien sûr, une épicerie qui est également la propriété de la classe dirigeante, des soins entièrement dépendant de leur bonne volonté. De l’autre côté, les unions d’ouvriers, c’est-à-dire les syndicats, ont également leurs propres objectifs, qui, pour certains syndicalistes, justifient également d’instrumentaliser ces mêmes ouvriers. Certains estiment qu’il leur faut créer les conditions de tension et de drame propres à faire basculer l’opinion nationale de leur côté, quitte à manipuler les travailleurs. Dixie Jones découvre ces exactions par hasard, jouant le rôle de candide dans lequel le lecteur peut se projeter. En particulier, elle voit comment certains syndicalistes font usage de l’alcool pour désinhiber les hommes, pour leur faire perdre le sens de la mesure.


Dixie, sa mère et son père fournissent une incarnation humaine à ces tensions sociales. Le lecteur se rend compte qu’il ressent de l’empathie pour la jeune fille qui grandit dans ce contexte, qui découvre comment marche le monde, ce qu’ils subissent sans aucune possibilité d’influer dessus, et la faible part de libre arbitre qu’il leur reste. Il ressent une réelle sympathie pour Mr Jones, rêvant de se sortir de ce milieu, tentant les coups qui lui semblent pouvoir rapporter une somme qui fera une réelle différence, et… Et se heurtant au principe de réalité, même quand il paye de sa personne, quand il ne va pas au plus facile. Jusqu’à ce qu’à genoux par terre, il baisse la tête : Un mirage s’est fracassé au sol, un vieux rêve d’indépendance et de liberté… Le lecteur prend conscience que Nadine Jones passe presque au second plan. Elle aussi doit se rendre à l’évidence, malgré tout son courage, ce milieu ouvrier n’est pas le sien, et elle n’a d’autre choix que de retourner dans sa famille. Le lecteur se souvient bien qu’elle a accepté tous les boulots d’ouvrier, les plus pénibles et les moins bien payés, qu’elle a même été victime d’un viol. Finalement son échec prend une ampleur encore plus terrible que celui de son époux, une preuve du déterminisme social implacable, du pouvoir de l’argent.


Fin de la route ? Non, la vie continue, tout en ployant sous le principe de réalité. Scénariste et dessinateur donnent à voir une époque, sous l’angle du déterminisme social et de l’asservissement capitaliste. Une belle reconstitution historique, impitoyable, faisant écho à des situations et des configurations très contemporaines. Glaçant.



jeudi 10 avril 2025

Dixie Road T03

Le rêve américain n’était plus qu’un os rongé par les prédateurs.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie, il fait suite à Dixie Road, tome 2 (1997) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1999. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste.


Dans sa luxueuse propriété, Duchamp père est confortablement installé dans son fauteuil et il observe l’interrogatoire d’un homme menotté qui répond qu’il ne sait rien, que Mr Jones n’était pas son complice, qu’ils se sont quittés à la sortie de la ville, il ajoute qu’il croit que Jones voulait retrouver sa famille. Duchamp rappelle que les Jones ont tué son fils. Ils portent le mal en eux. Le responsable de sa milice privée explique qu’ils ont failli coincer Jones à son hôtel, que Dogan, leur patron, le tenait quand un type est survenu dans une voiture et a tiré. Dogan est tombé au sol, mort, fauché net. Le policier présent se tourne vers Duchamp pour lui indiquer qu’il n’apprécie guère les milices privées. D’un autre côté, un vol vient d’être commis dans juridiction, et ce Jones semblait diriger les opérations, c’est donc à lui de les retrouver. Duchamp s’y oppose d’un Non net, et le chef de la milice colle le canon de son arme à feu contre le policier. Duchamp interpelle Arboth Lance, un autre propriétaire terrien, en lui indiquant que sa milice emmène le complice de Jones, ce qu’ils font. Restés à l’intérieur, les policiers et Lance constatent que les autres ont bloqué la porte en partant.



Plus tard, deux hommes de la milice arrivent à un endroit nommé Potomac End. Il pénètre dans une modeste demeure et s’adresse à Ernest Pike, l’homme installé sur son fauteuil en bois, en train de sculpter un bout de bois. Le meneur s’adresse à lui, il le salue et lui explique qu’un de ses hommes a contacté Pike pour lui proposer une affaire, et que son interlocuteur est intéressé, ce que ce dernier confirme car c’est bien payé. Le visiteur explique : il s’agit de retrouver trois personnes, de les éliminer. Il s’agit d’une famille, les Jones. Il lui remet une enveloppe qui contient des photos, quelques renseignements et de l’argent. Il ajoute qu’il y a dans la voiture quelque qui pourrait les aider, quelqu’un de récalcitrant qui refuse de collaborer. Pike se lève et va s’assoir sur la banquette arrière, tenant toujours son couteau à la main. Bientôt les hommes restés dehors entendent un cri atroce. Duchamp leur explique que s’il les garde, s’il garde la milice, ils auront de plus en plus les flics sur le dos. Il ajoute qu’il faut agir discrètement, c’est pourquoi il a choisi Pike, il est à la hauteur. Pike les rejoint : il a taché la banquette arrière, il faudra la nettoyer. Il les informe que l’homme a parlé, il ne pouvait plus l’arrêter : il ne sait pas où se trouve Jones, mais il a entendu quelque chose, un soir où Jones avait bu, il a évoqué un vieux domestique, de la famille de sa femme, qui vit dans le comté de Clarksdale, il voulait le retrouver.


Ça ne peut pas bien se passer : Mr Jones va encore se lancer dans une combine qui ne peut que mal se terminer, Nadine Jones va trimer comme une esclave pour un patronat sans âme et Dixie Jones va continuer de découvrir la dure réalité de la vie d’adulte. Certes, mais dans le même temps, la fin de la Grande Dépression se profile. Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) prononce un discours dans cet été du Sud, depuis la plateforme de son train présidentiel. Il s’adresse à des ouvriers appauvris et il parle de réforme de la structure bancaire des États-Unis, de relever les prix et favoriser la production du pays contre la concurrence étrangère, une politique d’inflation sévèrement contrôlée a été mise en place, pour mettre fin à la surproduction qui minait le marché américain, cause principale de l’effondrement des prix agricoles. Il continue : il faut moderniser l’agriculture, et se rendre à l’évidence, tôt ou tard la société agricole américaine devra se transformer en société industrielle. S’adapter n’est jamais aisé : certains se trouveront au bord de la route, sans travail, amers, ne croyant plus en leur propre avenir. Il explique la politique du New Deal : Les excédents budgétaires qui résulteront de la reprise combleront largement les déficits. Il croit en la reprise, un homme de son pays est celui qui réalise son rêve. Car rien n’est impossible à un Américain. La narration visuelle montre un homme qui croit sincèrement en ce qu’il dit, et des travailleurs harassés sceptiques devant ces belles promesses.



Le lecteur ressent pleinement le décalage entre ces propos volontaristes et optimistes d’un élu œuvrant à améliorer la condition des gens du peuple, et la réalité de leur quotidien. Il voit comment la force s’impose à eux : l’homme menotté, questionné, puis torturé, sans que la police ne s’y oppose, le tueur à gages confiant dans son talent, dans son utilité, les prisonniers enchainés les uns aux autres (Chain Gang) regardant Nadine et sa fille Dixie avec un désir animal, le camp de Silver Creek fait de tentes et abritant les ouvriers de l’exploitation locale, les enfants à l’école subissant un endoctrinement, deux personnes agressées sur la rive d’un fleuve par deux gugusses dont l’un possède une arme à feu, les meneurs syndicaux avant tout préoccupés par la réussite de leur agitation sociale, le devenir des ouvriers étant secondaire, le passage à tabac de Nadine Jones et de son conducteur par une milice, l’affrontement à mort pour la possession de quelques bijoux, sous les regards d’une foule fascinée par la violence et le sang. Les dessins montrent tout ça, sans exagération spectaculaire, de manière pragmatique et descriptive, sans enjoliver les individus, sans élan dramatique qui en ferait les héros d’une tragédie, des perdants magnifiques… avec une touche discrète pour mettre en valeur leur élan vital, une discrète nuance romantique pour ces individus qui continuent à vivre malgré tout.


Dans le même temps, le lecteur prend conscience qu’il lui tarde de découvrir la suite de l’histoire, que l’intrigue et le sort des personnages priment dans l’anticipation de sa lecture. En tant que troisième tome d’une tétralogie, il va forcément survenir de nouveaux événements. En effet, les auteurs écrivent un polar avec une structure d’aventure : interrogatoire à hauts risques pour le prisonnier, louer les services d’un tueur à gages froid et efficace, prendre un otage avec un rasoir de barbier comme arme, jeune adolescent débrouillard dans le camp grâce à ses combines, bagarre à mains nues, personnage assommé par derrière d’un bon coup de crosse, repas sous tension (pour le lecteur) entre le président et le tueur à gages, manipulation et excitation des foules, passage à tabac, bagarre à mort. L’artiste sait réaliser des mises en scène mettant en lumière la tension, la brutalité, les blessures, la douleur, la souffrance. La narration visuelle s’avère pleinement cohérente avec le ton du récit, donnant corps à ces individus résistant à l’oppression d’un système capitaliste, leur force de vie leur permettant de tenir le coup, de faire face, de lutter, sauf si les circonstances leur sont encore plus défavorables. La mise en couleur joue régulièrement avec des teintes maronnasses ou grisâtres, apportant une ambiance un peu plombante. Même la belle lumière lors de la baignade dans le fleuve se mue en lumière crue et trop vive, projetant une lumière crue sur la violence des actes.



Grâce à ces dessins, une empathie très naturelle naît chez le lecteur : il ressent les souffrances endurées par ces êtres humains englués dans une violence systémique, dans une société qu’ils n’ont pas choisie, mais dont ils ne peuvent pas s’échapper. D’ailleurs, le lecteur constate par lui-même la répétition des schémas : Nadine Jones trouve un nouveau boulot payé littéralement un salaire de misère, par des employeurs très conscients de la situation précaire des ouvriers qui ne peuvent pas refuser l‘opportunité de gagner le moindre dollar. Mr Jones répète lui aussi les mêmes schémas comportementaux : trouver une occasion de rêve de devenir riche rapidement, le lecteur se souvient de comment ça lui a réussi dans les tomes précédents. Les propriétaires des moyens de production ne se montrent même pas cruels : ils ne font que leur part de boulot dans un système capitaliste, c’est-à-dire exploiter la main d’œuvre au maximum de ce que leur permettent les circonstances économiques, et ils le font efficacement de manière très professionnelle, répétant eux aussi les mêmes schémas, d’un propriétaire à l’autre.


Le lecteur se trouve donc pris par surprise par la dernière séquence, qui présente une configuration différente. Mr Jones peut vraiment entretenir un espoir raisonnable de gagner une belle somme d’argent par une action d’éclat. La réalité le rattrape bien vite, tout comme elle rattrape le lecteur. Un autre propriétaire a organisé ces circonstances, et il regarde une demi-douzaine d’hommes se battre entre eux, tous les coups étant permis, y compris de donner la mort. À nouveau rien d’héroïque dans cette action, ni même de courageux, plutôt de l’inconscience, l’impossibilité de se résigner à laisser passer ce qui apparaît comme une opportunité, aussi risquée soit-elle, et le secret espoir que les circonstances tourneront en sa faveur. Les hommes se battent, dans l’eau jusqu’à la taille pour récupérer un objet précieux, sous un orage violent et indifférent à leur sort. C’est du chacun pour soi, nécessité fait loi. Et en haut du talus, le propriétaire regarde les prolétaires se battre : les dirigeants (par l’argent) organisent une forme de jeux du cirque où les nécessiteux s’entretuent. Ce tome se termine sur un constat aux allures de sentence : Le rêve américain n’était plus qu’un os rongé par les prédateurs.


Les auteurs continuent de raconter le périple de la famille Jones, avec le père toujours à l’affut d’un bon coup qui lui permettrait de s’enrichir rapidement, la mère toujours prête à prendre un boulot au bas de l’échelle pour gagner sa vie et la fille qui fait l’expérience de l’injustice sociale systémique. La narration visuelle met en scène cette dureté de la vie, avec conviction et justesse, dans le contexte historique de la Grande Dépression aux États-Unis. Le beau discours du président des États-Unis et ses espoirs s’avèrent déconnectés de la souffrance quotidienne des prolétaires. La terrible lutte des classes.



jeudi 27 mars 2025

Dixie Road T02

Ce qui revient à dire qu’il faut s’intéresser plus à la question qu’à la réponse.


Ce tome est le second d’une tétralogie, il fait suite à Dixie Road, tome 1 (1997) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste.


Ils l’ont prise, la route, ses parents et elle. Ils n’ont rien laissé derrière eux. Quelques dernières illusions peut-être, comme des chemises élimées qui flottent sur leur corde et que personne ne veut reprendre, parce qu’on aurait l’air miteux dedans, comme sont miteuses toutes les illusions… alors, ils ont tenté d’oublier. On se met à y croire, à la route. Ils se disent qu’elle finira bien par les mener au bon endroit, où le mot dignité a encore un sens. Et ils roulent, ils roulent… Jusqu’à ce que… Mr Jones arrête sa voiture devant la poste et il se renseigne. L’homme assis sur le banc sous le patio leur indique qu’il y a moyen de dormir, mais le propriétaire de l’hôtel a rejoint les autres, ils sont tous aux champs de l’ancienne église. Il leur explique : il faut continuer sur la route et prendre la première à droite, tout en leur recommandant de faire attention car il y a du grabuge. Sur place, les ouvriers font face à leur employeur Mr Arboth Lance, les policiers se tenant derrière le riche propriétaire. Le représentant des ouvriers explique que ce sont les policiers qui ont chargé à cheval à travers champs, c’est eux qui ont ravagé la récolte, pas les ouvriers. Le propriétaire se retourne vers le chef de la police pour demander s’ils seraient responsables des dégâts, ce que son interlocuteur dément avec assurance, traitant l’ouvrier de communiste.



La discussion se tend entre les deux camps en présence. L’ouvrier met en avant qu’ils travaillent du mieux qu’ils peuvent, que ce qui est inadmissible c’est le salaire car à la fin du mois il ne reste que six dollars en poche, sans parler des dettes qu’ils ne finissent pas de rembourser, qu’ils n’ont pas de quoi payer un médecin pour leurs enfants. Lance oppose le fait que ses récoltes sont saccagées et qu’il y en a pour plus de trois mille dollars à récupérer. Le chef de la police indique que les forces de l’ordre sont prêtes à charger pour rétablir l’ordre, et pour s’occuper du meneur Burroughs. Alors que le conflit semble inéluctable, un homme s’avance et il se présente : il s’appelle Jones et il remet à Lance, une enveloppe contenant mille dollars. La situation s’apaise : le propriétaire accepte ce remboursement partiel et il s’en va avec les policiers derrière lui, levant même la menace qui pèse sur Burroughs. Jones s’en retourne vers sa femme Nadine et sa fille Dixie. La première s’avère un peu contrariée qu’il ait pioché dans l’argent de la mallette, la seconde éprouve un sentiment d’amour pour son père. Dans la voiture de police, le chef indique à son subordonné qu’il veut tout savoir sur Jones, car sa tête ne lui revient pas. Les Jones se rendent à l’hôtel et y prennent une chambre.


Après le premier tome, le lecteur a bien situé la nature de cette série : un polar inscrit dans une époque clairement identifiée, celle de la Grande Dépression, crise économique des années 1930, ancré dans un état du sud des États-Unis. Au cours de ce tome, il apparaît que le récit se déroule en Alabama, et que Mr Jones a réalisé son braquage de banque à Bâton-Rouge, en Louisiane. La couverture donne une bonne indication du degré d’implication de l’artiste dans cette reconstitution historique : la justesse des tenues vestimentaires, et la capacité à insuffler de la vie à une situation inscrite dans la mythologie de l’histoire des États-Unis. Le récit s‘ouvre avec une case de la largeur de la page : la reproduction d’une affiche avec une famille américaine dans sa voiture et le slogan There’s no way like the American Way, la promotion de la citoyenneté américaine comme un bonheur assuré sur Terre. Puis vient la grand-rue d’une petite ville de campagne, avec ses bâtiments caractéristiques, ses poteaux télégraphiques, sa statue d’un général avec le drapeau américain, le bâtiment en bois de la poste. Ainsi le lecteur se trouve immergé dans ces environnements : le campement de fortune des ouvriers avec des tentes en guise d’habitation, la belle demeure de la famille Lance, la chambre d’hôtel sommaire, la grande salle du diner avec son poêle à charbon, la maison très modeste et fragile des Burroughs, l’urbanisme basique et les constructions peu pérennes de la ville, la table de jeu chez Mama Banks, l’appentis dans l’arrière-cour de l’hôtel, et les grands paysages naturels.



Le lecteur côtoie également des individus dont l’apparence porte la marque de l’époque : l’uniforme des policiers caractéristiques de cette période, les salopettes et les chemises pour les ouvriers agricoles sans oublier les casquettes ou les chapeaux de paille, les robes blanches de ces dames, les gilets et cravates pour les cols blancs avec les pantalons à pince, les cigares et les cigarettes. Les véhicules attestent également de l’époque, aussi bien les voitures massives avec de belles courbes, que les motocyclettes ou les camions, les carrioles tirées par des chevaux dans l’exploitation agricole. Du coup, l’attention du lecteur se porte également sur d’autres éléments ou accessoires comme le modèle d’appareil photographique sur trépied de Walker Evans, le poêle à charbon du diner, une lampe à pétrole, la balance pour peser les balles de coton, un modèle de fusil, etc. Le scénariste continue de nourrir son récit avec les éléments de contexte historique : la détresse économique des classes ouvrières, leur situation de dépendance vis-à-vis d’employeurs qui en profitent pour les exploiter sans vergogne et sans augmentation, et la référence à un reportage sur la condition des métayers blancs du sud de l'Alabama, devenu un livre après le refus de sa publication sous forme d’article dans un magazine : Louons maintenant les grands hommes (1941). Son auteur ainsi que le photographe qui l’a accompagné interviennent dans le récit : James Agee (1909-1955, écrivain, lauréat du prix Pulitzer) et Walker Evans (1903-1975). Ils ont réalisé un ouvrage mêlant ethnographie, anthropologie, et fiction. Dixie Jones a donc croisé leur route et elle fait partie des personnes observées par les auteurs. Le lecteur se dit que le scénariste a dû être marqué par cette lecture et qu’il s’en inspire autant qu’il lui rend hommage par cette série, l’artiste ayant certainement utilisé les photographies dudit livre comme référence.


À la lecture, ce second tome et cette série comprennent une part de fiction plus importante que celle du livre de Agee & Evans : avec des personnages centraux. Les auteurs ont également choisi la forme littéraire du polar, délaissant celle du reportage. Les Jones sont en cavale : le mari a dévalisé une banque, l’épouse l’accompagne, et leur fille ne peut que les suivre. S’il apparaît comme un sauveur au début du récit, en rachetant la dette artificielle des ouvriers agricoles, Mr Jones ne correspond pas au héros traditionnel : il a commis un crime, il est en cavale, il joue (et perd) aux cartes, il manque de qualités paternelles. Pour autant, le lecteur éprouve une réelle sympathie pour lui : un être humain qui essaye de s’en sortir, qui fait de son mieux, qui se montre aimant vis-à-vis de son épouse et sa fille (quand il est là), et qui fait montre d’une réelle prestance, avec un visage agréable parfois tourmenté. Le lecteur éprouve plus de sympathie et d’empathie pour Nadine Jones / Vreeland : une femme forte, au physique un peu sec, capable d’élans du cœur, faisant montre d’émotions sincères. Un être humain qui a décidé de gagner dignement sa vie, en acceptant des métiers précaires et pénibles, qui ne veut rien devoir à personne, ou en tout cas pas à sa position sociale initiale de naissance, tout en acceptant les frasques de son époux car elle l’aime. Et puis il y a Dixie : grande adolescente, curieuse, entretenant encore l’espoir de ce que lui réserve le futur. Une belle presque jeune femme, avec un parfum de romantisme, constatant et faisant l’expérience de la cruauté de la réalité du monde des hommes.



En trame de fond, le lecteur retrouve les forces systémiques exposées dans le premier tome. Le racisme semble moins présent, surtout parce qu’il y a moins d’afro-américains dans cette ville. La brutalité sans foi ni loi du capitalisme se fait sentir à chaque page. L’argent mène le monde, comme simple concrétisation d’une domination. La couverture met en scène une confrontation qui ne peut que dégénérer en affrontement violent : le lecteur est à nouveau surpris par le fait que les policiers ne matraquent pas les ouvriers, à l’instar de la milice qui ne frappaient pas les ouvriers d’usine dans le premier tome. En passant, le scénariste termine ce second tome comme le premier, avec échanges de coups de feu et fuite vers une autre ville. Dans le contexte de la grande dépression et à cette époque, les propriétaires exercent leur domination sur les masses laborieuses, au travers du système capitaliste qui leur est entièrement favorable, et dont ils font un usage efficace : l’exploitation de l’homme par l’homme. Le lecteur s’indigne, voire s’insurge, en voyant la police être littéralement à la solde et au service des propriétaires, prêts à cogner les ouvriers pour qu’ils rentrent dans le rang, agissant comme une milice privée pour l’intérêt privé. Il sent son cœur se serrer en voyant les ouvriers agricoles pris dans un faux paternalisme, un propriétaire qui sait très bien réduire en esclavage sa force de travail, en les endettant pour son propre profit. Le scénariste cite un extrait du livre d’Agee : C’est pour le vêtement, et pour la nourriture, et pour le toit grâce auxquels ils subsistent, qu’ils travaillent. Dans cette peine et ce besoin, leur cerveau et leurs forces sont si constamment absorbés que durant ce même temps où ils ne sont plus au travail, la vie n’existe guère pour eux plus clairement ni avec plus d’appétit que chez les animaux d’un ordre simple ou les plantes. Horrifiant.


La Grande Dépression : les auteurs y entraînent le lecteur à hauteur d’êtres humains avec leurs imperfections, dans un hommage à l’ouvrage de l’écrivain James Agee et du photographe Walker Evans, sous forme romancée. Le lecteur ressort marqué par la violence économique et l’oppression du capitalisme perpétrée par les propriétaires avec l’appui des forces de l’ordre, au travers d’une narration visuelle solide, élégante et incarnée. Atterrant.



jeudi 13 mars 2025

Dixie Road T01

Pas de témoins !


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui forme une histoire complète. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste. Il parle de Dixie Road comme d’une enfant fragile, dans une famille, celui à qui l’on accorde une attention toute particulière. Il écrit que, sans amertume, sans regret, il peut dire qu’il a tout aimé de cette période : le travail, la direction voulue, assumée, l’association avec Labiano et Alluard. Même s’il ne l’a pas relue, il sait que cette œuvre lui parle encore (entre chuchotements et révoltes), rien n’est mort ni figé dans Dixie Road, personne n’a mis genou à terre.


Elle s’appelle Dixie, elle a quatorze ans. La maison blanche, là au bord de la route, c’est son école, avec la route en terre qui passe devant et les poteaux télégraphiques tout du long. Aujourd’hui, Dixie est la dernière à rester en classe, les autres sont parties. Comme tous les autres jours, elle attend sa mère. Parfois elle ne vient pas, alors elle dort chez Mr Hospot, son professeur. Elle l’aime bien, il la laisse tranquille. Et c’est tout ce qu’elle demande aux grandes personnes. Justement, elle parle de lui et le voilà qui s’approche. Il a un air gêné qu’elle ne lui connaît pas. C’est comme ça que tout a commencé : cet air gêné sur le visage de Mr Hospot… Dixie se tient sur la véranda de l’école, et Mr Hospot sort du bâtiment, en lui indiquant qu’il faut qu’il lui parle. Il continue : C’est à propos de Louis, il semble qu’elle le voit régulièrement. Il a remarqué que le jeune homme se tenait de l’autre côté de la route l’autre jour. Il termine en posant une question : Il a dix-sept ans, c’est ça ? Elle rétorque par : Et il est noir ! Et elle lui demande si c’est sa mère qui lui a demandé de lui parler. Mr Hospot estime en tout cas que sa mère aurait dû lui en parler : il y a des règles à respecter, et il ne veut plus voir Louis rôder autour de l’école.



À l’usine Fisherman’s Dream, les ouvriers ont voté à l’unanimité une motion pour la grève. Il n’y a jamais eu autant de voitures devant les bureaux de la compagnie, des hommes en armes en sortent, sans un mot, le visage maigre et dur. Dans l’enceinte, la mère de Dixie a pris la parole, sans même se rendre compte de leur présence. Devant les ouvriers rassemblés elle s’adresse à Duchamp fils, pour exiger une augmentation des tarifs du salaire journalier, de cinquante cents. Le fils du propriétaire explique la conjoncture économique : la récession qui frappe les entreprises aussi durement que les employés, l’absence d’augmentation votée par l’association des patrons. Toutefois il leur propose quinze cents d’augmentation, ce qui provoque l’indignation des ouvriers, exprimées par Ms Jones. Un employé vient le prévenir que les vigiles sont arrivés. Duchamp fils lui ordonne qu’ils s’éloignent immédiatement : il ne veut aucun incident. Les ouvriers sortent et partent sous le regard des vigiles : il n’y a pas d’affrontement ce jour-là.


Après une première séquence qui place le récit dans les États-Unis, l’intervention de Duchamp fils devant les ouvriers fixe le contexte historique : la Grande Dépression, c’est-à-dire la crise économique dite Crise de 29, une phase de récession succédant au krach boursier américain de 1929, générant une forte déflation et une explosion du chômage. Comme souvent, le scénariste ne fixe pas de date exacte dans son récit, ce qui lui donne une marge de manœuvre quant aux faits qu’il va évoquer. S’il est familier de son œuvre, le lecteur s’attend également à ce que l’auteur prenne des libertés avec la véracité historique, si cela sert son intrigue. Ici, l’histoire met en scène des éléments historiques indirectement. Ainsi aucun personnage de prend la parole pour expliquer ce qu’est la Grande Dépression : elle est perceptible au travers de la grève. Le lecteur contemporain voit le racisme à l’œuvre, et voit également qu’il est systémique, plutôt que le fait des convictions d’un individu ou d’un autre. Il perçoit également l’héritage de l’esclavage au travers des ouvriers des plantations des Duchamp, le patriarcat à l’œuvre dans la façon dont certains hommes considèrent Ms Jones, le capitalisme comme forme d’oppression de la majorité par quelques propriétaires, des restes de l’Ouest sauvage dans la milice de l’association des propriétaires, etc.



Dès la première page le lecteur ressent un malaise, et pas seulement parce que Dixie dit : C’est comme ça que tout a commencé. Toutefois, cette phrase annonce que le récit s’inscrit dans le registre du roman noir, et le lecteur s’attend à ce que Dixie soit victime d’une agression. Il n’en est rien. Plus tard, il s’attend à ce qu’elle fugue avec Louis : il n’en est encore rien. Puis il suppose que la dynamique de la série sera les confrontations entre les Jones, la milice de l’association des propriétaires et les forces de l’ordre, et… Et c’est plus compliqué que ça. Et dans le même temps, tout ce qui peut mal tourner tournera mal, mettant en lumière la violence systémique de la société de cette époque dans cet endroit du monde, ainsi que la violence chez chaque être humain. Le dessinateur réalise une narration visuelle en phase avec ce principe. Le lecteur regarde avec inquiétude les vigiles descendre de leur voiture, tous le fusil à la main, il n’en est que plus surpris par l’absence de bavure. Il scrute le regard des ouvriers agricoles afro-américains tout de blanc vêtus pour ce dimanche, se demandant quel degré de révolte peut gronder dans leur esprit. Il ne peut pas réprimer un mouvement de recul lors de la première apparition de Mr Jones, un revolver à la main appuyant sur la gâchette. Il frémit en voyant un costaud à la mine patibulaire en train de manger assis à une table dans une case de la largeur de la page qui semble trop tassée pour contenir sa violence physique (effectivement la poudre parle dès la case suivante occasionnant la mort d’une femme ligotée). Le dessinateur se tient éloigné de toute tentation de rendre la violence esthétique : elle reste sèche, brutale, soudaine et répugnante. Le plus abject est atteint dans une représentation d’un fruit étrange pendant d’un arbre à une dizaine de mètres de distance, un lynchage tel que l’évoque Abel Meeropol (1903-1986) dans la chanson Strange Fruit (1939) rendue célèbre par l’interprétation de Billie Holiday (1915-1959). Le lecteur relève également la mention fait par Dixie elle-même de John Donne (1572-1631), poète du XVIIe siècle.


La narration visuelle plonge le lecteur dès la première page dans cet état vraisemblablement du Sud, avec son large fleuve, ses bateaux à vapeur, sa plantation et ses maisons de type colonial. L’artiste réalise des dessins avec une bonne densité d’informations visuelles, un découpage utilisant régulièrement des cases de la largeur de la page pour un effet panoramique, et des traits de visage un peu marqués. Le lecteur apprécie de regarder des environnements divers présentant une réelle consistance ce qui lui permet de s’y projeter. La route en terre et les arbres d’une espèce spécifique à la région, les modèles de voitures devant les bureaux de la compagnie, les tenues vestimentaires en adéquation avec la position sociale de chacun et son occupation, le ponton sur la rivière, la cabane en bois de du vieux Paddy, la maison de maître et la limousine, la maison très simple de Ms Jones, les bateaux sur la rivière, les pontons pour les bateaux de passagers, la station-service, etc. Avec un coup d’œil rapide, le lecteur éprouve l’impression d’un format classique de cases : sagement rectangulaires avec une bordure bien droite. Il remarque donc l’usage régulier de cases panoramiques de la largeur de la page : elles contiennent des informations sur toute leur largeur et pas seulement un élément visuel au milieu ou sur un côté. Elles permettent d’apprécier la largeur du bâtiment servant d’école, le nombre de voitures devant les bureaux de la compagnie, les grands paysages comme les champs ou les rives, la simultanéité d’action de deux groupes de personnages proches, et d’autres paysages de grande ampleur. En planche sept, le dessinateur utilise également une case de la hauteur de la page pour mettre en valeur la longueur d’un ponton. L’artiste sait également faire ressortir les personnages, avec pour la plupart des silhouettes un peu allongées, et des visages aux traits marqués ce qui les rend plus expressifs, sans pour autant relever de la caricature, tout en leur conférant une certaine forme d’élégance romantique.



La sympathie du lecteur est tout acquise à Dixie, jeune adolescente mal servie par les circonstances de sa naissance, amené à faire usage d’un revolver à un âge bien trop jeune, ne demandant qu’une seule chose aux adultes, qu’ils la laissent tranquille. Mais voilà, il y eut cette nuit, nuit de colère, sous des étoiles abandonnées comme le mauvais grain échappé de la main du Seigneur. Le lecteur ressent que la narration est imprégnée de la vitalité de cette jeune femme, de son indignation, de sa révolte, de sa volonté d’être dans l’action peu importent les conséquences. Sa transition dans l’âge adulte est placée sous le signe de la violence, de l’injustice et du déterminisme social. Le lecteur ne peut que constater que ces forces sociales restent toujours aussi puissantes : l’exploitation économique du plus grand nombre par quelques-uns expliquant qu’il ne saurait en être autrement, les femmes considérées comme des objets de plaisir, l’horreur du recours à la violence physique, la volonté de désigner un ennemi pour se décharger de ses propres responsabilités.


Dixie : surnom des ex-États confédérés d'Amérique, avec un tel environnement et une telle connotation le récit s’annonce bien noir. Les auteurs ont choisi l’époque de la Grande Dépression dans des états encore marqués par le racisme, les inégalités, le patriarcat et la justice expéditive de quelques groupes. Le programme est ainsi bien chargé, pour un contexte dense, dans lequel une jeune adolescente doit s’adapter au monde des adultes, avec une narration visuelle à la fois classique, à la fois personnelle. Mauvais karma.