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jeudi 11 décembre 2025

Le Pouvoir des innocents T03 Providence

Ne me confondez pas avec ceux que je combats.


Ce tome est le troisième d’une pentalogie formant le premier cycle sur trois de cette série. Il fait suite à Le pouvoir des innocents volume 2 : Amy (1994) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Laurent Hirn pour les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Guido Caborini sort d’une boîte de nuit miteuse, accompagné par Rita ravie de sa soirée, et de Beppe, un grand costaud servant de garde du corps. En remontant la rue de ce quartier défavorisé, ils passent devant une impasse où deux sans abris sont serrés l’un contre l’autre, assis à même le sol, enveloppés d’une couverture bonne à jeter, il s’agit de Joshua Logan et Amy. L’homme sent bien que la fillette tousse encore et encore, si fort qu’on dirait que son corps va se déchirer. C’est la faute à ce froid, il transperce tout ! Impossible de s’en protéger. Il voudrait tellement la ramener chez lui, au chaud, mais il n’arrive pas à se souvenir où se trouve leur chez eux. Pendant ce temps-là, le trio est arrivé à leur limousine, mais un individu est en train de nettoyer la carrosserie. Le parrain lui intime de dégager sans aucun ménagement. L’homme s’arrête dans son nettoyage et se tient en retrait. Les deux hommes et la femme montent dans la voiture, Beppe conduit et le véhicule commence à s’éloigner sous le regard noir et intense du miséreux et… quelques dizaines de mètres plus loin la voiture explose brutalement.


Soudain, le boxeur Steven Providence se réveille brusquement d’un atroce cauchemar. Il reprend ses esprits et constate qu’il s’est juste endormi sur son canapé. Il a refait ce mauvais rêve, le même qu’il fait depuis une semaine. Il démarre toujours comme ça : il doit avoir quelque chose comme treize ans, il est en short de boxe, torse nu et dos au mur d’un terrain vague du Bronx, encombré de déchets. Il est prêt pour un jeu que son grand-père a inventé pour lui. Il demande à ses trois amis qui lui font face si les balles sont prêtes. Saül sourit comme une hyène, Steven sait qu’il rêve de lui planter une balle entre les deux yeux. Pareil pour Teddy, même si lui se contenterait d’un bras ou d’une jambe. Diego !!! Diego ne sourit pas, ça fait des années que personne ne l’a vu sourire. Steven leur donne le signal pour qu’ils lui tirent dessus : Feu !!! Saül commence, et Steven esquive avec facilité, puis Teddy, et enfin Diego dont la balle est la plus vicieuse, travaillée et pourtant sèche comme un coup de fouet. La scène change : Providence a maintenant vingt ans, il se trouve sur un ring, et il vient d’éviter un direct du droit, de justesse. Il réplique d’un crochet en pleine face. Il met le paquet, il sait qu’il n’y aura pas d’autre occasion. C’est son premier championnat du monde et il est face au plus grand de tous : Melvin Lewis !!! Ce dernier a l’air complètement dans les choux, l’ange de Saratoga, son idole… Steven ne voit plus rien, la sueur lui dégouline dans les yeux, il entend juste le corps de Lewis qui tombe et qui s’écrase sur le ring. Quelqu’un compte jusqu’à dix, lève le bras du vainqueur et proclame qu’il est le nouveau champion du monde des lourds !



Encore une fois Joshua Logan se trouve en bien mauvaise posture : devenu une personne à la rue, ayant perdu la mémoire de son adresse, devant prendre soin d’Amy, une fillette de sept que son esprit embrumé assimile à son fils Timy. Comme dans le tome précédent, les auteurs en profitent pour s’attacher aux pas d’un autre personnage : le boxeur Steven Providence qui donne son titre à ce tome. Comme dans les deux tomes précédents, le lecteur constate que le hasard fait bien les choses, avec des personnages se croisant fort opportunément à point nommé… et se ratant parfois. Comme dans les tomes précédents, ces occurrences apparaissent comme naturelles, plutôt que comme des coïncidences bien pratiques et téléguidées par les besoins de l’intrigue. Il s’agit plutôt d’un thème présent dès le début de la série : l’interdépendance universelle. Amy et Joshua sont à la rue, justement alors que passe un mafieux qui va être éliminé par un membre du pouvoir des Innocents. Xuan Maï, l’épouse de Joshua, se retrouve justement prisonnière de Steven Providence qui lui raconte son histoire. Amy et Joshua sont amenés dans le dispensaire où se trouve justement Jessica Ruppert. Etc. Là où le lecteur ne verrait habituellement que de grosses ficelles improbables, il perçoit plutôt des situations survenant de manière organique.


Les auteurs continuent également de mettre à profit la mythologie spécifique aux États-Unis urbains de la fin du vingtième siècle. Le dessinateur sait utiliser des situations récurrentes et les intégrer à la narration visuelle pour les mettre au service de l’histoire. Le lecteur retrouve ainsi les personnes à la rue à l’abri du regard des passants dans une ruelle, la luxueuse limousine dans un quartier défavorisé, le boxeur triomphant les bras levé sur le ring dans une salle immense, le politicien véreux livré à la vindicte populaire sous l’œil des caméras des journaux télévisés, le bar fermé aux clients accueillant des tractations illicites, l’appartement avec un balcon offrant une vue imprenable sur Central Park, les deals en pleine rue, Times Square, la maison de redressement pour adolescents lieu de brimades et de violences, etc. L’artiste sait tout aussi bien créer des personnages mémorables, à la personnalité visuelle marquante : le boxeur à la musculature parfaite et au visage torturé par un tourment intérieur ardent, le même lorsqu’il était adolescent et plein de vitalité et d’optimisme, le petit dealer plein de suffisance et de mépris pour ses jeunes clients, l’étonnante femme à la forte corpulence sans domicile fixe, Woody Soft au regard de plus en plus absent, le petit caïd de la maison correctionnelle et ses poses savamment étudiées, l’horrible violeur (Damian) de ce même établissement, etc.


D’un côté, la narration visuelle semble très classique et convenue : le recyclage d’images passées dans la culture populaire, et des acteurs jouant souvent leur rôle face caméra. De l’autre côté, elle remplit son rôle avec une efficacité et une évidence discrètes : montrer chaque situation, à la fois dans son lieu à la fois dans les actions des personnages. Ce n’est que lorsque le lecteur marque une pause consciente ou qu’il prend le temps d’y penser qu’il se rend compte de la solidité de la narration visuelle. Le jeune Steven apprend à esquiver les coups, en évitant les balles que lui lancent ses copains, un jeu qui peut paraître un peu simpliste, que les dessins montrent au premier degré avec une mise en scène convaincante. Cela induit que lorsque Steven met à profit les gestes réflexes et la rapidité développés avec ces entraînements très prosaïques, le lecteur peut y croire, que ce soit d’éviter les coups lors d’un championnat de boxe, ou même de plonger pour éviter la balle d’un pistolet. Même plausibilité évidente quand Joshua déboule nu, dans la salle où se trouvent les lits des nécessiteux et des malades, quand un citoyen du Pouvoir des Innocents tire sciemment sur un enfant, ou encore quand le jeune Steven doit repousser les avances ignobles d’un prédateur sexuel.



Outre les fils narratifs suivant chaque personnage, savamment intriqués dans une tapisserie organique, le récit met en évidence que le scénariste a construit son intrigue avec soin. Comme dans les tomes précédents, il fait montre d’une gestion élégante de sa distribution de personnages assez nombreux, braquant ici le projecteur sur le boxeur Steven Providence, sans oublier les autres au premier rang desquels se trouve Joshua Logan, ce qui entretient une forme d’attente pour en apprendre plus sur d’autres encore, dont Karen Eden, la présidente de l’association Le pouvoir des Innocents, et aussi Xuan Maï, l’épouse de Logan. Le lecteur prend conscience qu’il lui tarde de retrouver les uns et les autres, d’en apprendre plus sur chacun, de savoir ce qui va leur arriver. Le suspense fonctionne également parfaitement pour les situations du moment : reconstituer le parcours de vie de Providence, savoir ce qu’il va advenir de Xuan Maï, assister au parcours défiant décidemment toutes les attentes de celui d’un héros pour Joshua, participer aux rebondissements de cette période de campagne électorale pour la mairie de New York, etc.


Le lecteur se trouve tout autant pris dans le suspense découlant de la toile de fond, celle qui donne son nom à la série : le complot de longue haleine mis en place par les véritables responsables de l’association Le Pouvoir des Innocents. Les événements se précipitent alors que le scrutin se rapprochent : éviction d’un deux candidats par une mise en cause personnelle, élimination définitive de ses financeurs mafieux par une vague d’exécutions bien planifiées. Les auteurs indiquent à la fois que des solutions radicales peuvent permettre d’atteindre l’objectif, à la fois que le prix à payer a de quoi rendre littéralement fou les individus manipulés. En filigrane, ils évoquent également le sort des laissés pour compte, en particulier les êtres humains vivant à la rue, la bonté désintéressée des soignants, la combativité concrète du boxeur professionnel, l’instrumentalisation des bonnes volontés par les politiciens, la démarche punitive envers les délinquants ne laissant aucun espoir aux adolescents, l’appât du gain chez les criminels tout aussi âpres que chez les capitalistes bon teint.


La mécanique de l’intrigue avance implacablement, telle une mécanique de grande précision. Les personnages se trouvent tous confrontés au rôle dans lequel la société les a cantonnés. Les auteurs jouent avec un savoir-faire consommé des symboles des polars urbains américains, les dessins donnant une consistance palpable à chaque lieu. Le lecteur savoure un polar intelligent, évoquant incidemment des caractéristiques de la société dans laquelle il se déroule. Impatient de découvrir le prochain tome, consacré à Jessica.



jeudi 27 novembre 2025

Le pouvoir des innocents T02 Amy

Le plus atroce et le plus regrettable des accidents, mais un accident tout de même !


Ce tome est le second d’une pentalogie formant le premier cycle sur trois de cette série. Il fait suite à Le Pouvoir des innocents T01 Joshua (1992) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Laurent Hirn pour les dessins et la mise en couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Dans les locaux du Times, Bronson Babbit travaille tard dans son bureau, répondant au téléphone à un certain Krieg. La jeune journaliste Kelly Harrison entre, avec une tenue aux couleurs du candidat Gédéon Sikk, complétée par le chapeau, les ballons, les pin’s et la bannière, tout cela à l’effigie du politicien. Elle explique qu’elle revient du meeting de Sikk, car Max lui a demandé d’écrire quelques lignes sur les gadgets électoraux de leur maire vénéré. Saisie d’un excès de zèle, elle a fait main basse sur tout ce qu’il y avait rafler. Elle lui demande sur quoi il travaille. Il explique qu’il s’agit d’un papier sur quinze ans d’amitié entre Jessica Ruppert et le boxeur Steven Providence, dont tous les gosses de New York sont le fan numéro un. Elle est curieuse de savoir s’il a découvert des choses intéressantes : il répond que oui, à commencer par la photographie qu’elle est en train de regarder. Il la commente : il s’agit d’un cliché de 1978, sur lequel figure Jessica Ruppert et les vingt délinquants placés dans son centre cette année-là. Il pointe du doigt : Providence est la petite brute debout à côté d’elle. En fond sonore, une journaliste à la télévision informe que l’identité du policier abattu cette nuit dans le Queens vient d’être confirmée, il s’agit bien du lieutenant Samuel Ritchie de la brigade criminelle de New-York City. Elle complète : Tout de suite un complément d’information avec Greta Icks sur les lieux du crime. Cette dernière prend le relai : De bien tristes informations puisqu’ils viennent d’apprendre le décès d’une seconde personne, un enfant de sept ans répondant au nom de Timothy Logan. Et ce n’est malheureusement pas tout : profondément choqué par la mort de son fils, le père, Joshua Logan, vient d’être conduit d’urgence à l’hôpital Bellevue.



Dans l’ambulance, Logan tient le bandeau rouge de son fils dans la main, tout repensant à son fils dans son lit, effrayé par le monstre dans l’armoire. L’ambulance arrive à l’hôpital Bellevue et le dépose à l’entrée, où un infirmier le place dans un fauteuil roulant et le pousse dans les couloirs. Discrètement, une petite fille, Amy serrant sa poupée Charlie dans ses bras, le voit passer. Dans l’esprit de Logan, les souvenirs se mélangent entre son fils et le Vietnam, il lâche le bandeau rouge dans un geste réflexe, et Amy le ramasse discrètement. L’infirmière Miss Twist arrive dans le couloir sur ces entrefaites et Amy se jette dans ses bras en lui demandant de ne pas la gronder : elle ne pouvait pas dormir car ils font trop de bruit ce soir. Dans sa riche demeure, le maire de New York, Gédéon Sikk est en train de travailler à son bureau tard le soir. Son épouse Maggie pénètre dans la pièce en lui demandant de venir se coucher. Son mari lui répond qu’il vient d’apprendre que d’importants documents ont été dérobés cette nuit dans son QG de campagne, des documents de nature compromettante…


Le scénariste se montre intentionnellement taquin en ne résolvant pas immédiatement le suspense sur lequel le premier tome s’était terminé, préférant mettre en scène le journaliste Bronson Babbit et sa jeune collègue Kelly Harrison. Toutefois une journaliste indique dès la seconde planche le sort de du jeune Timy Logan, sept ans, mais… Le lecteur a bien intégré que la mécanique du récit fonctionne sur la base de complots enchâssés dans des manipulations, vraisemblablement dans une conspiration de grande envergure, mêlant peut-être plusieurs factions. Aussi il a le réflexe de ne pas croire les apparences, de ne pas tout prendre au pied de la lettre, à commencer par ce que disent les journalistes. Il se trouve vite conforté dans son attitude : le maire de New York doit faire face au vol de documents compromettants. Mme Logan (son prénom n’est pas dévoilé) et Babbit sont traqués et pris pour cible par un tueur à gages. Il y a beaucoup de personnages qui partagent un passé commun conservé secret. Le comportement du propre directeur de campagne du maire, Ronald Dougherty, relève d’un double jeu. L’influence du crime organisé se fait sentir. Un individu qui en sait trop se fait fort opportunément renverser par un chauffard qui prend la fuite. Un autre est trahi par une personne de confiance qui l’abat à bout portant. Le journaliste découvre des cas d’usurpation d’identité. Etc. Le lecteur fait l’expérience du talent des auteurs qui dévoilent ces imbrications sans jamais le perdre.



La narration visuelle apporte elle aussi sa part de paranoïa sous-jacente, mettant à profit les mises en scène attendues dans ce genre, et avec un élégant dosage. Côté conventions de genre : le journaliste travaillant seul dans son bureau bien après le départ des employés, la photographie épinglée au mur, des séquences oniriques avec des spectres inquiétants, le risque de l’usage des armes à feu, l’inquiétude montante de personnes qui ont conscience de leur vulnérabilité, les patients de l’hôpital au comportement étrange et inquiétant relevant de pathologies psychologiques ou psychiatriques, la détresse de personnages qui se retrouvent démunis et à la rue, des expressions de visage attestant que le personnage mesure à quel point la situation le dépasse et est hors de contrôle. Le dessinateur se montre tout aussi habile dans les moments de danger physique : tueur visant sa cible en prenant en compte les obstacles, milice de citoyens armés repérant un individu qu’ils jugent suspect, journaliste sur le point de se faire poignarder en plein jour, et une éprouvante séquence de passage à tabac dans les sous-sols de l’hôpital. Le lecteur ressent la qualité de la mise en scène, de la prise de vue, du découpage de la planche, générant une vraie tension sans recourir à l’artifice d’angles de vue dramatiques ou à des exagérations horrifiques.


De la même manière, le dessinateur sait mettre à profit la mythologie visuelle des États-Unis modernes au travers d’éléments aisément reconnaissables comme la panoplie du parfait militant d’un candidat, le magnifique bureau de travail dans la luxueuse demeure, les petits clôtures blanches des pavillons de banlieue, les petits (tout est relatif) immeubles avec des façades en pierre typiques de New York, le grand cimetière ouvert avec ses pelouses, la salle de rédaction en espace partagé ouvert, le quartier sale avec les papiers qui volètent au gré des bourrasques de vent, etc. Dans le même temps, ces décors rendus familiers par les séries, et devenus emblématiques sont asservis à l’action qui s’y déroule, plutôt qu’être mis en avant de façon touristique. Le lecteur apprécie également la capacité de l’artiste à créer des moments ordinaires et variés, en particulier lors des dialogues. Il peut voir des êtres humains normaux, quelle que soit leur classe sociale ou leur métier, leur situation du moment. Leur comportement, leurs gestes et leurs réactions correspondent à ceux normaux pour leur tranche d’âge respective ou leur occupation, sans dramatisation exagérée ou direction d’acteur appuyée.



L’intrigue progresse au fil des déductions, des révélations, des confrontations et des mises en danger. Les auteurs ont créé une distribution de personnages de premier plan assez large : Joshua Logan vétéran du Vietnam, son épouse et leur fils Timothy, le journaliste vétéran Bronson Babbit et sa jeune collègue Kelly Harrison, le riche maire de New York Gédéon Sikk et son épouse Maggie, avec le directeur de campagne Ronald Dougherty, le commissaire Samuel Ritchie, la jeune orpheline Amy âgée de sept ans, l’inquiétant tueur Angelo Frazzy, En cours de tome, le lecteur se rend compte que d’autres personnages introduits dans le tome un sont évoqués sans avoir un rôle actif : le boxeur Steven Providence, Karen Eden (la présidente de l’association Le pouvoir des innocents), et quelques autres encore. Dans ce récit choral, certains personnages se comportent comme le lecteur pouvait l’anticiper et d’autres non. Finalement Joshua Logan continue d’encaisser les traumatismes, loin de l’alpha-mâle ou du vigilant, que son passé de SEAL laissait supposer. Certains réservent de grosses surprises, ménagées par la mécanique mêlant complot et paranoïa.


Au travers des personnages, les auteurs évoquent des réalités sociales diverses depuis le vétéran souffrant de graves troubles de stress post traumatique au politicien en pleine ascension qu’il doit à ses compromissions avec le crime organisé, en passant par le journaliste tenace, et l’épouse désemparée. Ils jouent également avec l’historique de certains personnages qui se sont connus dans d’autres circonstances par le passé. Ils continuent également de tisser une toile d’intrigue dans laquelle certains se rencontrent, d’autres non, où souvent les actions de l’un engendrent des répercussions sur la vie d’un autre de manière directe ou incidente. Les actions de chaque individu ont des conséquences qu’il peut constater ou non, évoquant en filigrane une vision du monde dans laquelle la vie de tout le monde a une incidence sur celle d’autres, une forme d’interdépendance universelle indirecte, au sein d’un tissu de relations complexes aux ramifications indiscernables et bien réelles.


Ce deuxième tome confirme l’ambition narrative des auteurs dans un récit au long cours dans ce premier cycle, sous la forme d’un récit choral, entre policier et complot. Le scénariste sait structurer son récit de manière à instiller une tension et du suspense tout du long. L’artiste sait mettre à profit les éléments mythologiques visuels propres aux séries américaines, et les asservir au récit. Le lecteur se retrouve vite pris par cet engrenage sophistiqué, maîtrisé et accessible, s’attachant à certains personnages plus qu’à d’autres, souvent pris par surprise par une révélation, par la cohérence qui apparaît progressivement. Dans le même temps, il voit comment ce récit de genre parle de la société américaine, et aussi de l’interdépendance des êtres humains. Addictif.



jeudi 13 novembre 2025

Le Pouvoir des innocents T01 Joshua

Qui nous protègera ?


Ce tome est le premier d’une pentalogie formant le premier cycle sur trois de cette série. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Laurent Hirn pour les dessins et la mise en couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Dans une banlieue résidentielle du Queens, un père conduit sa voiture pour rentrer chez lui, avec son fils sur le siège passager. Le garçon évoque le comportement de sa maîtresse qui se met du parfum quand elle a rendez-vous avec un vieux monsieur avec qui elle va à l’hôtel. Son père lui suggère d’oublier ce que lui a raconté son copain Tod, et les deux estiment que la mère et épouse sera très contente du parfum qu’elle va recevoir en cadeau. Le père relève son regard pour se concentrer sur la conduite et découvre un homme qui tient une batte de baseball, en train de l’abattre violemment sur le parebrise. Il perd le contrôle de son véhicule qui va brutalement percuter un poteau de signalisation. Le délinquant Slim sort le père de force et le menace d’un revolver en lui intimant de courir. Pendant ce temps-là, Joey s’installe au volant et s’empare du flacon que tient l’enfant. Il explique que Slim n’a que blessé son père, puis ajoute, en entendant un deuxième coup de feu, que finalement il l’a abattu. Il s’énerve ensuite contre le garçon tétanisé et jette une allumette enflammée dans l’habitacle, ce qui finit par incendier la voiture. La mère se précipite vers le cadavre de son mari. Depuis sa fenêtre, Joshua Logan a observé toute la scène. Cela provoque en lui une remontée de souvenirs traumatiques.



Pour Joshua, ça lui rappelle le Vietnam. Il essaye de se raisonner mais son esprit semble doué d’une volonté propre : New York ! Ici, c’est New York… Non, ici c’est le Vietnam ! Saigon… ou quelque chose qui y ressemble drôlement… Ce sont les mêmes rues… Les mêmes visages d’enfants souriants. Comment savoir ce que cachent tous ces sourires, alliés ou Vietcongs ? Ils sont venus les protéger, les habitants devraient tous les aimer… Les Américains n’ont pas su faire avec eux. Ils sont devenus les ennemis de l’armée américaine, leurs pires ennemis méconnaissables à l’abri de leurs sourires… Et quand le masque tombe enfin, il est déjà trop tard ! Pourquoi faut-il que tous ces souvenirs remontent encore une fois à la surface ! Joshua se lamente, mais ses souvenirs deviennent encore pires en lui rappelant les circonstances de la mort de Phuong, à Saigon le trente janvier 1972. Il est assis en terrasse en train de discuter avec un autre soldat prénommé Sammy, en parlant de Phuong qui s’appuie sur le capot d’une voiture de l’autre côté de la rue. Joshua remarque que le cireur de chaussures a disparu, et il comprend immédiatement qu’une bombe va exploser. Phuong n’y survit pas. Un autre jeune soldat, Tiger, arrive en Jeep. Il explique qu’il rêvait depuis des mois de rencontrer Joshua, depuis que ce dernier avait fait la couverture du magazine Life.


En commençant la lecture de cette série maintenant, le lecteur sait qu’il s’agit d’une suite de trois cycles de cinq tomes chacun, dont la parution a débuté en 1992, et s’est achevée en 2024, réalisés par les mêmes auteurs du début à la fin. Il découvre donc la situation initiale : New York à la fin du vingtième siècle (il n’y a pas encore de téléphones portables), une montée de la violence urbaine dispensée par des gangs, et le début d’une campagne électorale pour devenir maire de New York. Ce premier tome se focalise essentiellement sur Joshua Logan, ex-membre des SEAL (principale force spéciale de la marine de guerre des États-Unis, opérant en petites unités), ayant combattu lors de la guerre du Vietnam. En découvrant son apparence, le lecteur de comics peut être tenté de faire le rapprochement avec Oliver Queen, le superhéros Green Arrow. Le récit suit ce combattant sur deux lignes temporelles différentes : le présent du récit et la guerre au Vietnam dont il est un vétéran. En parallèle des personnages secondaires interagissent avec lui : son épouse, son fils Timy, son voisin Woody Soft, un gang mené par Joey. D’autres personnages apparaissent dont les actes ont des répercussions sur le quotidien de Joshua Logan : deux candidats à la mairie Gedeon Sikk (maire en exercice, et son directeur de campagne Ronald Dougherty) et Jessica Ruppert, le boxeur Steve Providence, l’inspecteur de police Samuel Ritchie (le père de Joey), Tiger (jeune SEAL au Vietnam), Phuong (jeune prostituée à Saigon), etc.



Dès ce premier tome, le lecteur éprouve donc la sensation de s’immerger dans une intrigue savamment construite, avec une planification sur le long terme. Dans le même temps, ce premier tome raconte un chapitre complet, avec l’introduction de tous ces éléments de manière fluide, un bouleversement majeur, un développement, et il se termine sur un suspense imparable concernant le sort d’un personnage très attachant, une question de vie ou de mort. Le lecteur apprécie que le personnage principal ne soit pas un vigilant indestructible comme Frank Castle (Punisher). Il perçoit comment le scénariste met à profit la mythologie moderne et urbaine des États-Unis et la réalité sociale que ce soit la criminalité des gangs, le libre accès aux armes à feu, le contexte constitutionnel qui laisse une plage de liberté à l’auto-défense aux États-Unis, une possibilité de théorie du complot (à voir si elle s’avère fondée ou non), la politique sous forme de spectacle, la possibilité de faire fortune en partant de rien à la force du poignet et de sa valeur, les troubles de stress post traumatique des soldats ayant combattu sur le champ de bataille en particulier pendant la guerre du Vietnam. En terminant ce premier tome et en prenant un peu de recul, le lecteur se rend mieux compte de tout ce qu’il contient de manière sous-jacente, c’est-à-dire du degré d’investissement préalable et de préparation des auteurs.


De prime abord, la narration visuelle semble issue tout droit des valeurs esthétiques du magazine (À suivre…), évoquant par exemple le rendu de François Boucq. Il s’agit donc de dessins s’inscrivant dans un registre descriptif et réaliste, à base de formes détourées par des traits encrés, avec un trait de contour fin, une mise en couleur de type naturaliste évoquant l’aquarelle. Cette dernière vient habiller et nourrir les formes détourées, les nuances de teinte rehaussant le relief de chaque zone, apportant des variations lumineuses, et à quelques reprises complétant un arrière-plan par des formes représentées en couleur directe. En outre, le lecteur constate rapidement que les auteurs prennent un soin particulier à transcrire l’état d’esprit des personnages et leurs émotions, par le biais de gros plans sur les visages. Il s’agit d’un outil narratif maîtrisé, plutôt que d’une gestion raisonnée à l’économie. Ce dispositif fonctionne particulièrement grâce au sens du découpage et du rythme du dessinateur, et au fait qu’il a conçu des apparences particulières et mémorables, sans être exagérées, pour chaque personnage, leur donnant ainsi une identité visuelle propre exprimant leur caractère.



Le dessinateur conçoit des plans de prise de vue spécifiques pour chaque scène, avec une volonté de montrer au mieux l’endroit, les actions des personnages, l’incidence de l’environnement sur le déroulement. Le lecteur se trouve au milieu des personnages dans chaque endroit : une rue d’une banlieue pavillonnaire américaine, dans le salon d’un de ces pavillons sur le canapé en train de regarder la télévision, attablé à une terrasse de café à Saïgon, allongé dans l’herbe dans une zone herbue dégagée à guetter l’ennemi, prisonnier de guerre dans une cellule vietnamienne, incarcéré dans une cellule d’un commissariat newyorkais, dans un studio de télévision pour un débat, dans un camp d’entraînement en campagne proche, à épier un rendez-vous clandestin dans le chantier d’un immeuble en construction, etc. Le dessinateur se montre tout aussi entraînant dans les scènes d’action : un parebrise éclaté par une batte de baseball avec la projection des éclats, un intense combat à main nue sur la pelouse d’un pavillon, des scènes d’entraînement au fusil en pleine nature, etc.


La scène d’introduction montre clairement l’enjeu du récit : la sécurité des habitants quand la police n’est pas suffisante. Le scénariste montre plusieurs individus dans des positions très différentes confrontés à cette violence : l’ancien militaire vétéran, le banlieusard totalement démuni, les politiciens défendant deux positions diamétralement opposées (entre l’éradication des délinquants, opposé à leur réhabilitation dans la société, et au contraire l’éducation et la réinsertion), les manipulations et les tractations clandestines, etc. Dans ce récit choral, il met en parallèle l’homme brisé par les troubles de stress post traumatique et le boxeur au fait de sa gloire, comment le second inspire le premier. Dans un même jeu d’inspiration, ce boxeur a été inspiré par la directrice d’un centre d’aide à la réinsertion qui est devenue une politicienne faisant campagne pour devenir maire de New York. L’inspecteur de police a été inspiré par Joshua Logan. Ce dernier observe comment ses voisins réagissent et s’organisent en comité de vigilance, voire en milice. Ses interactions dessinent une tapisserie de causes et de conséquences complexe, une toile d’interdépendance sociale où chaque action génère une incidence sur le comportement d’autres personnes, de manière fascinante.


Un premier de tome de série qui fait preuve d’une ambition impressionnante. Le scénariste a conçu une structure riche et fluide, le dessinateur maîtrise sa narration visuelle de manière organique et bien dosée. Le lecteur savoure une intrigue premier degré sur fond de légitimité d’une communauté, d’un quartier de banlieue, à prendre en main sa défense contre la violence meurtrière et sadique de voyous. Il se rend compte qu’il éprouve une forte empathie pour chaque personnage, qu’il soit sympathique ou non. Les auteurs mettent à profit la riche mythologie moderne des États-Unis pour une histoire viscérale, aux nombreuses résonances sociales. Addictif.



jeudi 24 avril 2025

Dixie Road T04

Et un mirage s’est fracassé au sol. Un vieux rêve d’indépendance et de liberté…


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, il fait suite à Dixie Road, tome 3 (1999) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2001. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste.


C’est un chant qui parcourt tout le pays et qui vous dit : Payez… payez vite… sans discuter… sans discuter… sinon… Et ce type à la batterie qui entame une marche funèbre… Où chercher l’espoir, mon frère ? Quelque part dans le sud des États-Unis, le détective Cab Keena arrive devant un garage. Il pénètre à l‘intérieur et trouve le propriétaire Luke allongé par terre, la gorge tranchée vivant ses derniers instants. Keena parvient à lui poser quelques questions. Luke explique qu’une personne l’a surpris alors qu’il travaillait à la voiture, quelqu’un qui ne lui a laissé aucune chance. Luke a dû finir par lui dire où se trouve la fille, à Silver Creek, dans le camp. Et il rend son dernier soupir. À proximité du camp, sur une des routes qui y mènent, un motard est arrêté par deux miliciens armés. Ernest Pike s’arrête, enlève son casque et demande s’il s’agit bien du chemin pour Silver Creek. Les deux répondent que oui, que le camp est bouclé et qu’il n’est pas question d’y entrer ou d’en sortir. Il explique : des bouseux parlent de se mettre en grève, la milice attend les renforts de l’armée, ça risque de tourner mal. Pike pense à haute voix, se disant que ça l’arrange plutôt bien. Il dégaine soudainement un couteau et tranche la gorge des deux hommes, tout en se disant qu’il va y avoir des morts, et qu’un de plus ou de moins ne fera pas le compte. Et il repart dans son side-car.



Elle s’appelle Dixie Jones. Elle a retrouvé son père. Il gît blessé sur un lit de camp. Mais il sourit, il a l’air heureux. Il attend la mère de Dixie. Elle tarde, sa mère. Elle hésite ou elle est en colère, Dixie ne sait pas trop. C’est compliqué les parents… Le Kid est assis à côté de Dixie sur un banc. Il lui dit que sa mère ne viendra pas, parce qu’elle s’est trouvée un nouvel amoureux. Ils voient approcher Nadine Jones accompagnée par un homme. Butler se tient près de la mère de Dixie. Il a l’air gêné. Elle n’aime ça du tout. Elle a senti sa mauvaise humeur reprendre le dessus. Elle était souvent de mauvaise humeur à l’époque… Butler s’est éloigné. Elle reste seule à attendre sa mère. Et la peur s’est installée… La peur de ne pas voir ses parents se réconcilier… C’est donc si difficile de reprendre la route ensemble, comme une vraie famille… Plus tard, il faudra qu’elle soit vigilante avec les hommes… Très vigilante… Et elle reste assise pendant que sa mère pénètre à l’intérieur et retrouve son époux… Longtemps… Nadine ne raconte pas les violences qu’elle a subies, elle les garde pour elle. Mr Jones explique que les choses vont changer, il a gagné de l’argent de manière licite. Elle lui fait observer qu’il a dû donner des coups pour ça.


Est-ce la fin de la route ? Après tout, malgré le constat que le New Deal ne sera pas une baguette magique ramenant une ère de prospérité immédiate pour les ouvriers, la reprise est enclenchée, et des jours meilleurs se profilent à l’horizon… Mais ce n’est pas pour aujourd’hui, ni même demain. En attendant, les personnages principaux du récit se trouvent toujours dans un camp de travailleurs, payés à la journée, soumis aux exigences du propriétaire de l’exploitation, et travaillant pour des clopinettes. Or voilà que des syndicalistes sont arrivés dans le cap de Silver Creek pour inciter les ouvriers à la révolte, ou au moins à la grève. Le lecteur se souvient bien que, de leur côté, les propriétaires disposent de moyens de coercition efficace : licencier les fauteurs de trouble séance tenante, requérir la police pour des interventions de maintien de l’ordre, réprimer la révolte avec une milice privée. Les ouvriers ont le nombre pour eux, mais le rapport de force leur reste défavorable. Les dessins montrent bien cet état de fait : le camp avec sa clôture et ses rues en terre, les habitations de fortune entre barraques en bois et tentes, la queue pour la soupe qui est une longue table faite de caisses en bois et des ouvriers qui servent les gamelles, la barraque qui fait office d’épicerie avec sa maigre réserve, la localisation isolée du camp au milieu de nulle part, la milice avec ses armes à feu, ses chevaux et même un véhicule blindé.



Le récit reste inscrit dans un contexte historique et social très concret. L’artiste continue de donner de la consistance à cette reconstitution historique. Les modèles de voiture d’époque, avec leur carrosserie si caractéristique, ainsi que le modèle de side-car. Les tenues vestimentaires : beau costume pour les propriétaires avec cravate, uniformes pour les policiers et les militaires, les pantalons et les chemises en tissu plus grossier pour les ouvriers, les couvre-chefs de rigueur pour tous les hommes entre chapeau et casquette, les robes et les corsages pour les femmes, les constructions plus ou moins pérennes, le train, le mobilier très sommaire dans le camp de Silver Creek, plus recherché dans la demeure de la famille Vreeland. En filigrane, le lecteur prend également plaisir à se projeter dans les différents environnements, avec de beaux paysages : le garage perdu au milieu de nulle part, la route de terre dans une zone désertique, l’alignement irrégulier des tentes du camp en vue du ciel, les champs qui s’étendent à perte de vue sous un lever de soleil, les cavaliers de la milice bien alignés sur une hauteur, les cases de la largeur de la page en vision panoramique pour montrer leur avancée, le ponton de bois s’avançant au-dessus de l’eau d’un bayou dans des teintes orangées d’un soleil couchant, la magnifique pelouse et les arbres d’alignement de la propriété des Vreeland.


L’artiste doit également montrer et mettre en scène la violence des conflits, le recours et l’usage de la force physique. Le lecteur a pu constater dans le tome précédent que le registre ne sera pas celui du voyeurisme ou de l’esthétisation, mais de la brutalité et du caractère arbitraire. Ainsi, il voit comme Cab Keenan, Luke allongé par terre, sa tête baignant dans son propre sang, résigné à sa mort imminente. Dans la page suivante, Ernest Pike effectue un geste vif et vicieux pour trancher la gorge de ses deux interlocuteurs : rien d‘admirable, juste la lâcheté d’un esprit dérangé. Lorsque le Kid s’en prend à Dixie pour éviter qu’elle ne le dénonce lui et ses trafics, le lecteur voit un homme imposer sa volonté par la force, faute d’autre idée, comme un réflexe machiste, réduisant la femme en face de lui à un simple obstacle sans personnalité. L’artiste utilise un montage d’images chaotiques pour mettre en scène le saccage de l’épicerie du camp. Puis l’attaque du camp de Silver Creek par la milice se déroule sur huit pages, avec des cases de la largeur de la page pour rendre compte de l’ampleur de l’attaque, des plans serrés sur des individus à terre ou ne comprenant pas la soudaineté de ce qui leur arrive, des plans séquence pour montrer la traque d’un individu, etc. Une séquence éprouvante.



Le scénariste continue de mettre en scène l’oppression systémique des ouvriers. Il montre à nouveau comment les propriétaires des moyens de production dispose de la loi pour eux, et donc ils peuvent compter sur l’intervention de la police pour protéger leurs biens, et pour mettre en œuvre une répression sans pitié sur les rebelles ou les grévistes. Il monte également comment ces mêmes propriétaires peuvent constituer et financer une milice pour défendre leurs biens contre les actions de destruction ou de sabotage. Dans le même temps, les images montrent de manière factuelle les conditions d’emploi, les différentes façons d’exploiter les ouvriers : des logements de fortune pour lesquels ils doivent payer bien sûr, une épicerie qui est également la propriété de la classe dirigeante, des soins entièrement dépendant de leur bonne volonté. De l’autre côté, les unions d’ouvriers, c’est-à-dire les syndicats, ont également leurs propres objectifs, qui, pour certains syndicalistes, justifient également d’instrumentaliser ces mêmes ouvriers. Certains estiment qu’il leur faut créer les conditions de tension et de drame propres à faire basculer l’opinion nationale de leur côté, quitte à manipuler les travailleurs. Dixie Jones découvre ces exactions par hasard, jouant le rôle de candide dans lequel le lecteur peut se projeter. En particulier, elle voit comment certains syndicalistes font usage de l’alcool pour désinhiber les hommes, pour leur faire perdre le sens de la mesure.


Dixie, sa mère et son père fournissent une incarnation humaine à ces tensions sociales. Le lecteur se rend compte qu’il ressent de l’empathie pour la jeune fille qui grandit dans ce contexte, qui découvre comment marche le monde, ce qu’ils subissent sans aucune possibilité d’influer dessus, et la faible part de libre arbitre qu’il leur reste. Il ressent une réelle sympathie pour Mr Jones, rêvant de se sortir de ce milieu, tentant les coups qui lui semblent pouvoir rapporter une somme qui fera une réelle différence, et… Et se heurtant au principe de réalité, même quand il paye de sa personne, quand il ne va pas au plus facile. Jusqu’à ce qu’à genoux par terre, il baisse la tête : Un mirage s’est fracassé au sol, un vieux rêve d’indépendance et de liberté… Le lecteur prend conscience que Nadine Jones passe presque au second plan. Elle aussi doit se rendre à l’évidence, malgré tout son courage, ce milieu ouvrier n’est pas le sien, et elle n’a d’autre choix que de retourner dans sa famille. Le lecteur se souvient bien qu’elle a accepté tous les boulots d’ouvrier, les plus pénibles et les moins bien payés, qu’elle a même été victime d’un viol. Finalement son échec prend une ampleur encore plus terrible que celui de son époux, une preuve du déterminisme social implacable, du pouvoir de l’argent.


Fin de la route ? Non, la vie continue, tout en ployant sous le principe de réalité. Scénariste et dessinateur donnent à voir une époque, sous l’angle du déterminisme social et de l’asservissement capitaliste. Une belle reconstitution historique, impitoyable, faisant écho à des situations et des configurations très contemporaines. Glaçant.



jeudi 10 avril 2025

Dixie Road T03

Le rêve américain n’était plus qu’un os rongé par les prédateurs.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie, il fait suite à Dixie Road, tome 2 (1997) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1999. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste.


Dans sa luxueuse propriété, Duchamp père est confortablement installé dans son fauteuil et il observe l’interrogatoire d’un homme menotté qui répond qu’il ne sait rien, que Mr Jones n’était pas son complice, qu’ils se sont quittés à la sortie de la ville, il ajoute qu’il croit que Jones voulait retrouver sa famille. Duchamp rappelle que les Jones ont tué son fils. Ils portent le mal en eux. Le responsable de sa milice privée explique qu’ils ont failli coincer Jones à son hôtel, que Dogan, leur patron, le tenait quand un type est survenu dans une voiture et a tiré. Dogan est tombé au sol, mort, fauché net. Le policier présent se tourne vers Duchamp pour lui indiquer qu’il n’apprécie guère les milices privées. D’un autre côté, un vol vient d’être commis dans juridiction, et ce Jones semblait diriger les opérations, c’est donc à lui de les retrouver. Duchamp s’y oppose d’un Non net, et le chef de la milice colle le canon de son arme à feu contre le policier. Duchamp interpelle Arboth Lance, un autre propriétaire terrien, en lui indiquant que sa milice emmène le complice de Jones, ce qu’ils font. Restés à l’intérieur, les policiers et Lance constatent que les autres ont bloqué la porte en partant.



Plus tard, deux hommes de la milice arrivent à un endroit nommé Potomac End. Il pénètre dans une modeste demeure et s’adresse à Ernest Pike, l’homme installé sur son fauteuil en bois, en train de sculpter un bout de bois. Le meneur s’adresse à lui, il le salue et lui explique qu’un de ses hommes a contacté Pike pour lui proposer une affaire, et que son interlocuteur est intéressé, ce que ce dernier confirme car c’est bien payé. Le visiteur explique : il s’agit de retrouver trois personnes, de les éliminer. Il s’agit d’une famille, les Jones. Il lui remet une enveloppe qui contient des photos, quelques renseignements et de l’argent. Il ajoute qu’il y a dans la voiture quelque qui pourrait les aider, quelqu’un de récalcitrant qui refuse de collaborer. Pike se lève et va s’assoir sur la banquette arrière, tenant toujours son couteau à la main. Bientôt les hommes restés dehors entendent un cri atroce. Duchamp leur explique que s’il les garde, s’il garde la milice, ils auront de plus en plus les flics sur le dos. Il ajoute qu’il faut agir discrètement, c’est pourquoi il a choisi Pike, il est à la hauteur. Pike les rejoint : il a taché la banquette arrière, il faudra la nettoyer. Il les informe que l’homme a parlé, il ne pouvait plus l’arrêter : il ne sait pas où se trouve Jones, mais il a entendu quelque chose, un soir où Jones avait bu, il a évoqué un vieux domestique, de la famille de sa femme, qui vit dans le comté de Clarksdale, il voulait le retrouver.


Ça ne peut pas bien se passer : Mr Jones va encore se lancer dans une combine qui ne peut que mal se terminer, Nadine Jones va trimer comme une esclave pour un patronat sans âme et Dixie Jones va continuer de découvrir la dure réalité de la vie d’adulte. Certes, mais dans le même temps, la fin de la Grande Dépression se profile. Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) prononce un discours dans cet été du Sud, depuis la plateforme de son train présidentiel. Il s’adresse à des ouvriers appauvris et il parle de réforme de la structure bancaire des États-Unis, de relever les prix et favoriser la production du pays contre la concurrence étrangère, une politique d’inflation sévèrement contrôlée a été mise en place, pour mettre fin à la surproduction qui minait le marché américain, cause principale de l’effondrement des prix agricoles. Il continue : il faut moderniser l’agriculture, et se rendre à l’évidence, tôt ou tard la société agricole américaine devra se transformer en société industrielle. S’adapter n’est jamais aisé : certains se trouveront au bord de la route, sans travail, amers, ne croyant plus en leur propre avenir. Il explique la politique du New Deal : Les excédents budgétaires qui résulteront de la reprise combleront largement les déficits. Il croit en la reprise, un homme de son pays est celui qui réalise son rêve. Car rien n’est impossible à un Américain. La narration visuelle montre un homme qui croit sincèrement en ce qu’il dit, et des travailleurs harassés sceptiques devant ces belles promesses.



Le lecteur ressent pleinement le décalage entre ces propos volontaristes et optimistes d’un élu œuvrant à améliorer la condition des gens du peuple, et la réalité de leur quotidien. Il voit comment la force s’impose à eux : l’homme menotté, questionné, puis torturé, sans que la police ne s’y oppose, le tueur à gages confiant dans son talent, dans son utilité, les prisonniers enchainés les uns aux autres (Chain Gang) regardant Nadine et sa fille Dixie avec un désir animal, le camp de Silver Creek fait de tentes et abritant les ouvriers de l’exploitation locale, les enfants à l’école subissant un endoctrinement, deux personnes agressées sur la rive d’un fleuve par deux gugusses dont l’un possède une arme à feu, les meneurs syndicaux avant tout préoccupés par la réussite de leur agitation sociale, le devenir des ouvriers étant secondaire, le passage à tabac de Nadine Jones et de son conducteur par une milice, l’affrontement à mort pour la possession de quelques bijoux, sous les regards d’une foule fascinée par la violence et le sang. Les dessins montrent tout ça, sans exagération spectaculaire, de manière pragmatique et descriptive, sans enjoliver les individus, sans élan dramatique qui en ferait les héros d’une tragédie, des perdants magnifiques… avec une touche discrète pour mettre en valeur leur élan vital, une discrète nuance romantique pour ces individus qui continuent à vivre malgré tout.


Dans le même temps, le lecteur prend conscience qu’il lui tarde de découvrir la suite de l’histoire, que l’intrigue et le sort des personnages priment dans l’anticipation de sa lecture. En tant que troisième tome d’une tétralogie, il va forcément survenir de nouveaux événements. En effet, les auteurs écrivent un polar avec une structure d’aventure : interrogatoire à hauts risques pour le prisonnier, louer les services d’un tueur à gages froid et efficace, prendre un otage avec un rasoir de barbier comme arme, jeune adolescent débrouillard dans le camp grâce à ses combines, bagarre à mains nues, personnage assommé par derrière d’un bon coup de crosse, repas sous tension (pour le lecteur) entre le président et le tueur à gages, manipulation et excitation des foules, passage à tabac, bagarre à mort. L’artiste sait réaliser des mises en scène mettant en lumière la tension, la brutalité, les blessures, la douleur, la souffrance. La narration visuelle s’avère pleinement cohérente avec le ton du récit, donnant corps à ces individus résistant à l’oppression d’un système capitaliste, leur force de vie leur permettant de tenir le coup, de faire face, de lutter, sauf si les circonstances leur sont encore plus défavorables. La mise en couleur joue régulièrement avec des teintes maronnasses ou grisâtres, apportant une ambiance un peu plombante. Même la belle lumière lors de la baignade dans le fleuve se mue en lumière crue et trop vive, projetant une lumière crue sur la violence des actes.



Grâce à ces dessins, une empathie très naturelle naît chez le lecteur : il ressent les souffrances endurées par ces êtres humains englués dans une violence systémique, dans une société qu’ils n’ont pas choisie, mais dont ils ne peuvent pas s’échapper. D’ailleurs, le lecteur constate par lui-même la répétition des schémas : Nadine Jones trouve un nouveau boulot payé littéralement un salaire de misère, par des employeurs très conscients de la situation précaire des ouvriers qui ne peuvent pas refuser l‘opportunité de gagner le moindre dollar. Mr Jones répète lui aussi les mêmes schémas comportementaux : trouver une occasion de rêve de devenir riche rapidement, le lecteur se souvient de comment ça lui a réussi dans les tomes précédents. Les propriétaires des moyens de production ne se montrent même pas cruels : ils ne font que leur part de boulot dans un système capitaliste, c’est-à-dire exploiter la main d’œuvre au maximum de ce que leur permettent les circonstances économiques, et ils le font efficacement de manière très professionnelle, répétant eux aussi les mêmes schémas, d’un propriétaire à l’autre.


Le lecteur se trouve donc pris par surprise par la dernière séquence, qui présente une configuration différente. Mr Jones peut vraiment entretenir un espoir raisonnable de gagner une belle somme d’argent par une action d’éclat. La réalité le rattrape bien vite, tout comme elle rattrape le lecteur. Un autre propriétaire a organisé ces circonstances, et il regarde une demi-douzaine d’hommes se battre entre eux, tous les coups étant permis, y compris de donner la mort. À nouveau rien d’héroïque dans cette action, ni même de courageux, plutôt de l’inconscience, l’impossibilité de se résigner à laisser passer ce qui apparaît comme une opportunité, aussi risquée soit-elle, et le secret espoir que les circonstances tourneront en sa faveur. Les hommes se battent, dans l’eau jusqu’à la taille pour récupérer un objet précieux, sous un orage violent et indifférent à leur sort. C’est du chacun pour soi, nécessité fait loi. Et en haut du talus, le propriétaire regarde les prolétaires se battre : les dirigeants (par l’argent) organisent une forme de jeux du cirque où les nécessiteux s’entretuent. Ce tome se termine sur un constat aux allures de sentence : Le rêve américain n’était plus qu’un os rongé par les prédateurs.


Les auteurs continuent de raconter le périple de la famille Jones, avec le père toujours à l’affut d’un bon coup qui lui permettrait de s’enrichir rapidement, la mère toujours prête à prendre un boulot au bas de l’échelle pour gagner sa vie et la fille qui fait l’expérience de l’injustice sociale systémique. La narration visuelle met en scène cette dureté de la vie, avec conviction et justesse, dans le contexte historique de la Grande Dépression aux États-Unis. Le beau discours du président des États-Unis et ses espoirs s’avèrent déconnectés de la souffrance quotidienne des prolétaires. La terrible lutte des classes.



jeudi 27 mars 2025

Dixie Road T02

Ce qui revient à dire qu’il faut s’intéresser plus à la question qu’à la réponse.


Ce tome est le second d’une tétralogie, il fait suite à Dixie Road, tome 1 (1997) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste.


Ils l’ont prise, la route, ses parents et elle. Ils n’ont rien laissé derrière eux. Quelques dernières illusions peut-être, comme des chemises élimées qui flottent sur leur corde et que personne ne veut reprendre, parce qu’on aurait l’air miteux dedans, comme sont miteuses toutes les illusions… alors, ils ont tenté d’oublier. On se met à y croire, à la route. Ils se disent qu’elle finira bien par les mener au bon endroit, où le mot dignité a encore un sens. Et ils roulent, ils roulent… Jusqu’à ce que… Mr Jones arrête sa voiture devant la poste et il se renseigne. L’homme assis sur le banc sous le patio leur indique qu’il y a moyen de dormir, mais le propriétaire de l’hôtel a rejoint les autres, ils sont tous aux champs de l’ancienne église. Il leur explique : il faut continuer sur la route et prendre la première à droite, tout en leur recommandant de faire attention car il y a du grabuge. Sur place, les ouvriers font face à leur employeur Mr Arboth Lance, les policiers se tenant derrière le riche propriétaire. Le représentant des ouvriers explique que ce sont les policiers qui ont chargé à cheval à travers champs, c’est eux qui ont ravagé la récolte, pas les ouvriers. Le propriétaire se retourne vers le chef de la police pour demander s’ils seraient responsables des dégâts, ce que son interlocuteur dément avec assurance, traitant l’ouvrier de communiste.



La discussion se tend entre les deux camps en présence. L’ouvrier met en avant qu’ils travaillent du mieux qu’ils peuvent, que ce qui est inadmissible c’est le salaire car à la fin du mois il ne reste que six dollars en poche, sans parler des dettes qu’ils ne finissent pas de rembourser, qu’ils n’ont pas de quoi payer un médecin pour leurs enfants. Lance oppose le fait que ses récoltes sont saccagées et qu’il y en a pour plus de trois mille dollars à récupérer. Le chef de la police indique que les forces de l’ordre sont prêtes à charger pour rétablir l’ordre, et pour s’occuper du meneur Burroughs. Alors que le conflit semble inéluctable, un homme s’avance et il se présente : il s’appelle Jones et il remet à Lance, une enveloppe contenant mille dollars. La situation s’apaise : le propriétaire accepte ce remboursement partiel et il s’en va avec les policiers derrière lui, levant même la menace qui pèse sur Burroughs. Jones s’en retourne vers sa femme Nadine et sa fille Dixie. La première s’avère un peu contrariée qu’il ait pioché dans l’argent de la mallette, la seconde éprouve un sentiment d’amour pour son père. Dans la voiture de police, le chef indique à son subordonné qu’il veut tout savoir sur Jones, car sa tête ne lui revient pas. Les Jones se rendent à l’hôtel et y prennent une chambre.


Après le premier tome, le lecteur a bien situé la nature de cette série : un polar inscrit dans une époque clairement identifiée, celle de la Grande Dépression, crise économique des années 1930, ancré dans un état du sud des États-Unis. Au cours de ce tome, il apparaît que le récit se déroule en Alabama, et que Mr Jones a réalisé son braquage de banque à Bâton-Rouge, en Louisiane. La couverture donne une bonne indication du degré d’implication de l’artiste dans cette reconstitution historique : la justesse des tenues vestimentaires, et la capacité à insuffler de la vie à une situation inscrite dans la mythologie de l’histoire des États-Unis. Le récit s‘ouvre avec une case de la largeur de la page : la reproduction d’une affiche avec une famille américaine dans sa voiture et le slogan There’s no way like the American Way, la promotion de la citoyenneté américaine comme un bonheur assuré sur Terre. Puis vient la grand-rue d’une petite ville de campagne, avec ses bâtiments caractéristiques, ses poteaux télégraphiques, sa statue d’un général avec le drapeau américain, le bâtiment en bois de la poste. Ainsi le lecteur se trouve immergé dans ces environnements : le campement de fortune des ouvriers avec des tentes en guise d’habitation, la belle demeure de la famille Lance, la chambre d’hôtel sommaire, la grande salle du diner avec son poêle à charbon, la maison très modeste et fragile des Burroughs, l’urbanisme basique et les constructions peu pérennes de la ville, la table de jeu chez Mama Banks, l’appentis dans l’arrière-cour de l’hôtel, et les grands paysages naturels.



Le lecteur côtoie également des individus dont l’apparence porte la marque de l’époque : l’uniforme des policiers caractéristiques de cette période, les salopettes et les chemises pour les ouvriers agricoles sans oublier les casquettes ou les chapeaux de paille, les robes blanches de ces dames, les gilets et cravates pour les cols blancs avec les pantalons à pince, les cigares et les cigarettes. Les véhicules attestent également de l’époque, aussi bien les voitures massives avec de belles courbes, que les motocyclettes ou les camions, les carrioles tirées par des chevaux dans l’exploitation agricole. Du coup, l’attention du lecteur se porte également sur d’autres éléments ou accessoires comme le modèle d’appareil photographique sur trépied de Walker Evans, le poêle à charbon du diner, une lampe à pétrole, la balance pour peser les balles de coton, un modèle de fusil, etc. Le scénariste continue de nourrir son récit avec les éléments de contexte historique : la détresse économique des classes ouvrières, leur situation de dépendance vis-à-vis d’employeurs qui en profitent pour les exploiter sans vergogne et sans augmentation, et la référence à un reportage sur la condition des métayers blancs du sud de l'Alabama, devenu un livre après le refus de sa publication sous forme d’article dans un magazine : Louons maintenant les grands hommes (1941). Son auteur ainsi que le photographe qui l’a accompagné interviennent dans le récit : James Agee (1909-1955, écrivain, lauréat du prix Pulitzer) et Walker Evans (1903-1975). Ils ont réalisé un ouvrage mêlant ethnographie, anthropologie, et fiction. Dixie Jones a donc croisé leur route et elle fait partie des personnes observées par les auteurs. Le lecteur se dit que le scénariste a dû être marqué par cette lecture et qu’il s’en inspire autant qu’il lui rend hommage par cette série, l’artiste ayant certainement utilisé les photographies dudit livre comme référence.


À la lecture, ce second tome et cette série comprennent une part de fiction plus importante que celle du livre de Agee & Evans : avec des personnages centraux. Les auteurs ont également choisi la forme littéraire du polar, délaissant celle du reportage. Les Jones sont en cavale : le mari a dévalisé une banque, l’épouse l’accompagne, et leur fille ne peut que les suivre. S’il apparaît comme un sauveur au début du récit, en rachetant la dette artificielle des ouvriers agricoles, Mr Jones ne correspond pas au héros traditionnel : il a commis un crime, il est en cavale, il joue (et perd) aux cartes, il manque de qualités paternelles. Pour autant, le lecteur éprouve une réelle sympathie pour lui : un être humain qui essaye de s’en sortir, qui fait de son mieux, qui se montre aimant vis-à-vis de son épouse et sa fille (quand il est là), et qui fait montre d’une réelle prestance, avec un visage agréable parfois tourmenté. Le lecteur éprouve plus de sympathie et d’empathie pour Nadine Jones / Vreeland : une femme forte, au physique un peu sec, capable d’élans du cœur, faisant montre d’émotions sincères. Un être humain qui a décidé de gagner dignement sa vie, en acceptant des métiers précaires et pénibles, qui ne veut rien devoir à personne, ou en tout cas pas à sa position sociale initiale de naissance, tout en acceptant les frasques de son époux car elle l’aime. Et puis il y a Dixie : grande adolescente, curieuse, entretenant encore l’espoir de ce que lui réserve le futur. Une belle presque jeune femme, avec un parfum de romantisme, constatant et faisant l’expérience de la cruauté de la réalité du monde des hommes.



En trame de fond, le lecteur retrouve les forces systémiques exposées dans le premier tome. Le racisme semble moins présent, surtout parce qu’il y a moins d’afro-américains dans cette ville. La brutalité sans foi ni loi du capitalisme se fait sentir à chaque page. L’argent mène le monde, comme simple concrétisation d’une domination. La couverture met en scène une confrontation qui ne peut que dégénérer en affrontement violent : le lecteur est à nouveau surpris par le fait que les policiers ne matraquent pas les ouvriers, à l’instar de la milice qui ne frappaient pas les ouvriers d’usine dans le premier tome. En passant, le scénariste termine ce second tome comme le premier, avec échanges de coups de feu et fuite vers une autre ville. Dans le contexte de la grande dépression et à cette époque, les propriétaires exercent leur domination sur les masses laborieuses, au travers du système capitaliste qui leur est entièrement favorable, et dont ils font un usage efficace : l’exploitation de l’homme par l’homme. Le lecteur s’indigne, voire s’insurge, en voyant la police être littéralement à la solde et au service des propriétaires, prêts à cogner les ouvriers pour qu’ils rentrent dans le rang, agissant comme une milice privée pour l’intérêt privé. Il sent son cœur se serrer en voyant les ouvriers agricoles pris dans un faux paternalisme, un propriétaire qui sait très bien réduire en esclavage sa force de travail, en les endettant pour son propre profit. Le scénariste cite un extrait du livre d’Agee : C’est pour le vêtement, et pour la nourriture, et pour le toit grâce auxquels ils subsistent, qu’ils travaillent. Dans cette peine et ce besoin, leur cerveau et leurs forces sont si constamment absorbés que durant ce même temps où ils ne sont plus au travail, la vie n’existe guère pour eux plus clairement ni avec plus d’appétit que chez les animaux d’un ordre simple ou les plantes. Horrifiant.


La Grande Dépression : les auteurs y entraînent le lecteur à hauteur d’êtres humains avec leurs imperfections, dans un hommage à l’ouvrage de l’écrivain James Agee et du photographe Walker Evans, sous forme romancée. Le lecteur ressort marqué par la violence économique et l’oppression du capitalisme perpétrée par les propriétaires avec l’appui des forces de l’ordre, au travers d’une narration visuelle solide, élégante et incarnée. Atterrant.



jeudi 13 mars 2025

Dixie Road T01

Pas de témoins !


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui forme une histoire complète. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste. Il parle de Dixie Road comme d’une enfant fragile, dans une famille, celui à qui l’on accorde une attention toute particulière. Il écrit que, sans amertume, sans regret, il peut dire qu’il a tout aimé de cette période : le travail, la direction voulue, assumée, l’association avec Labiano et Alluard. Même s’il ne l’a pas relue, il sait que cette œuvre lui parle encore (entre chuchotements et révoltes), rien n’est mort ni figé dans Dixie Road, personne n’a mis genou à terre.


Elle s’appelle Dixie, elle a quatorze ans. La maison blanche, là au bord de la route, c’est son école, avec la route en terre qui passe devant et les poteaux télégraphiques tout du long. Aujourd’hui, Dixie est la dernière à rester en classe, les autres sont parties. Comme tous les autres jours, elle attend sa mère. Parfois elle ne vient pas, alors elle dort chez Mr Hospot, son professeur. Elle l’aime bien, il la laisse tranquille. Et c’est tout ce qu’elle demande aux grandes personnes. Justement, elle parle de lui et le voilà qui s’approche. Il a un air gêné qu’elle ne lui connaît pas. C’est comme ça que tout a commencé : cet air gêné sur le visage de Mr Hospot… Dixie se tient sur la véranda de l’école, et Mr Hospot sort du bâtiment, en lui indiquant qu’il faut qu’il lui parle. Il continue : C’est à propos de Louis, il semble qu’elle le voit régulièrement. Il a remarqué que le jeune homme se tenait de l’autre côté de la route l’autre jour. Il termine en posant une question : Il a dix-sept ans, c’est ça ? Elle rétorque par : Et il est noir ! Et elle lui demande si c’est sa mère qui lui a demandé de lui parler. Mr Hospot estime en tout cas que sa mère aurait dû lui en parler : il y a des règles à respecter, et il ne veut plus voir Louis rôder autour de l’école.



À l’usine Fisherman’s Dream, les ouvriers ont voté à l’unanimité une motion pour la grève. Il n’y a jamais eu autant de voitures devant les bureaux de la compagnie, des hommes en armes en sortent, sans un mot, le visage maigre et dur. Dans l’enceinte, la mère de Dixie a pris la parole, sans même se rendre compte de leur présence. Devant les ouvriers rassemblés elle s’adresse à Duchamp fils, pour exiger une augmentation des tarifs du salaire journalier, de cinquante cents. Le fils du propriétaire explique la conjoncture économique : la récession qui frappe les entreprises aussi durement que les employés, l’absence d’augmentation votée par l’association des patrons. Toutefois il leur propose quinze cents d’augmentation, ce qui provoque l’indignation des ouvriers, exprimées par Ms Jones. Un employé vient le prévenir que les vigiles sont arrivés. Duchamp fils lui ordonne qu’ils s’éloignent immédiatement : il ne veut aucun incident. Les ouvriers sortent et partent sous le regard des vigiles : il n’y a pas d’affrontement ce jour-là.


Après une première séquence qui place le récit dans les États-Unis, l’intervention de Duchamp fils devant les ouvriers fixe le contexte historique : la Grande Dépression, c’est-à-dire la crise économique dite Crise de 29, une phase de récession succédant au krach boursier américain de 1929, générant une forte déflation et une explosion du chômage. Comme souvent, le scénariste ne fixe pas de date exacte dans son récit, ce qui lui donne une marge de manœuvre quant aux faits qu’il va évoquer. S’il est familier de son œuvre, le lecteur s’attend également à ce que l’auteur prenne des libertés avec la véracité historique, si cela sert son intrigue. Ici, l’histoire met en scène des éléments historiques indirectement. Ainsi aucun personnage de prend la parole pour expliquer ce qu’est la Grande Dépression : elle est perceptible au travers de la grève. Le lecteur contemporain voit le racisme à l’œuvre, et voit également qu’il est systémique, plutôt que le fait des convictions d’un individu ou d’un autre. Il perçoit également l’héritage de l’esclavage au travers des ouvriers des plantations des Duchamp, le patriarcat à l’œuvre dans la façon dont certains hommes considèrent Ms Jones, le capitalisme comme forme d’oppression de la majorité par quelques propriétaires, des restes de l’Ouest sauvage dans la milice de l’association des propriétaires, etc.



Dès la première page le lecteur ressent un malaise, et pas seulement parce que Dixie dit : C’est comme ça que tout a commencé. Toutefois, cette phrase annonce que le récit s’inscrit dans le registre du roman noir, et le lecteur s’attend à ce que Dixie soit victime d’une agression. Il n’en est rien. Plus tard, il s’attend à ce qu’elle fugue avec Louis : il n’en est encore rien. Puis il suppose que la dynamique de la série sera les confrontations entre les Jones, la milice de l’association des propriétaires et les forces de l’ordre, et… Et c’est plus compliqué que ça. Et dans le même temps, tout ce qui peut mal tourner tournera mal, mettant en lumière la violence systémique de la société de cette époque dans cet endroit du monde, ainsi que la violence chez chaque être humain. Le dessinateur réalise une narration visuelle en phase avec ce principe. Le lecteur regarde avec inquiétude les vigiles descendre de leur voiture, tous le fusil à la main, il n’en est que plus surpris par l’absence de bavure. Il scrute le regard des ouvriers agricoles afro-américains tout de blanc vêtus pour ce dimanche, se demandant quel degré de révolte peut gronder dans leur esprit. Il ne peut pas réprimer un mouvement de recul lors de la première apparition de Mr Jones, un revolver à la main appuyant sur la gâchette. Il frémit en voyant un costaud à la mine patibulaire en train de manger assis à une table dans une case de la largeur de la page qui semble trop tassée pour contenir sa violence physique (effectivement la poudre parle dès la case suivante occasionnant la mort d’une femme ligotée). Le dessinateur se tient éloigné de toute tentation de rendre la violence esthétique : elle reste sèche, brutale, soudaine et répugnante. Le plus abject est atteint dans une représentation d’un fruit étrange pendant d’un arbre à une dizaine de mètres de distance, un lynchage tel que l’évoque Abel Meeropol (1903-1986) dans la chanson Strange Fruit (1939) rendue célèbre par l’interprétation de Billie Holiday (1915-1959). Le lecteur relève également la mention fait par Dixie elle-même de John Donne (1572-1631), poète du XVIIe siècle.


La narration visuelle plonge le lecteur dès la première page dans cet état vraisemblablement du Sud, avec son large fleuve, ses bateaux à vapeur, sa plantation et ses maisons de type colonial. L’artiste réalise des dessins avec une bonne densité d’informations visuelles, un découpage utilisant régulièrement des cases de la largeur de la page pour un effet panoramique, et des traits de visage un peu marqués. Le lecteur apprécie de regarder des environnements divers présentant une réelle consistance ce qui lui permet de s’y projeter. La route en terre et les arbres d’une espèce spécifique à la région, les modèles de voitures devant les bureaux de la compagnie, les tenues vestimentaires en adéquation avec la position sociale de chacun et son occupation, le ponton sur la rivière, la cabane en bois de du vieux Paddy, la maison de maître et la limousine, la maison très simple de Ms Jones, les bateaux sur la rivière, les pontons pour les bateaux de passagers, la station-service, etc. Avec un coup d’œil rapide, le lecteur éprouve l’impression d’un format classique de cases : sagement rectangulaires avec une bordure bien droite. Il remarque donc l’usage régulier de cases panoramiques de la largeur de la page : elles contiennent des informations sur toute leur largeur et pas seulement un élément visuel au milieu ou sur un côté. Elles permettent d’apprécier la largeur du bâtiment servant d’école, le nombre de voitures devant les bureaux de la compagnie, les grands paysages comme les champs ou les rives, la simultanéité d’action de deux groupes de personnages proches, et d’autres paysages de grande ampleur. En planche sept, le dessinateur utilise également une case de la hauteur de la page pour mettre en valeur la longueur d’un ponton. L’artiste sait également faire ressortir les personnages, avec pour la plupart des silhouettes un peu allongées, et des visages aux traits marqués ce qui les rend plus expressifs, sans pour autant relever de la caricature, tout en leur conférant une certaine forme d’élégance romantique.



La sympathie du lecteur est tout acquise à Dixie, jeune adolescente mal servie par les circonstances de sa naissance, amené à faire usage d’un revolver à un âge bien trop jeune, ne demandant qu’une seule chose aux adultes, qu’ils la laissent tranquille. Mais voilà, il y eut cette nuit, nuit de colère, sous des étoiles abandonnées comme le mauvais grain échappé de la main du Seigneur. Le lecteur ressent que la narration est imprégnée de la vitalité de cette jeune femme, de son indignation, de sa révolte, de sa volonté d’être dans l’action peu importent les conséquences. Sa transition dans l’âge adulte est placée sous le signe de la violence, de l’injustice et du déterminisme social. Le lecteur ne peut que constater que ces forces sociales restent toujours aussi puissantes : l’exploitation économique du plus grand nombre par quelques-uns expliquant qu’il ne saurait en être autrement, les femmes considérées comme des objets de plaisir, l’horreur du recours à la violence physique, la volonté de désigner un ennemi pour se décharger de ses propres responsabilités.


Dixie : surnom des ex-États confédérés d'Amérique, avec un tel environnement et une telle connotation le récit s’annonce bien noir. Les auteurs ont choisi l’époque de la Grande Dépression dans des états encore marqués par le racisme, les inégalités, le patriarcat et la justice expéditive de quelques groupes. Le programme est ainsi bien chargé, pour un contexte dense, dans lequel une jeune adolescente doit s’adapter au monde des adultes, avec une narration visuelle à la fois classique, à la fois personnelle. Mauvais karma.