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jeudi 24 avril 2025

Dixie Road T04

Et un mirage s’est fracassé au sol. Un vieux rêve d’indépendance et de liberté…


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, il fait suite à Dixie Road, tome 3 (1999) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2001. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste.


C’est un chant qui parcourt tout le pays et qui vous dit : Payez… payez vite… sans discuter… sans discuter… sinon… Et ce type à la batterie qui entame une marche funèbre… Où chercher l’espoir, mon frère ? Quelque part dans le sud des États-Unis, le détective Cab Keena arrive devant un garage. Il pénètre à l‘intérieur et trouve le propriétaire Luke allongé par terre, la gorge tranchée vivant ses derniers instants. Keena parvient à lui poser quelques questions. Luke explique qu’une personne l’a surpris alors qu’il travaillait à la voiture, quelqu’un qui ne lui a laissé aucune chance. Luke a dû finir par lui dire où se trouve la fille, à Silver Creek, dans le camp. Et il rend son dernier soupir. À proximité du camp, sur une des routes qui y mènent, un motard est arrêté par deux miliciens armés. Ernest Pike s’arrête, enlève son casque et demande s’il s’agit bien du chemin pour Silver Creek. Les deux répondent que oui, que le camp est bouclé et qu’il n’est pas question d’y entrer ou d’en sortir. Il explique : des bouseux parlent de se mettre en grève, la milice attend les renforts de l’armée, ça risque de tourner mal. Pike pense à haute voix, se disant que ça l’arrange plutôt bien. Il dégaine soudainement un couteau et tranche la gorge des deux hommes, tout en se disant qu’il va y avoir des morts, et qu’un de plus ou de moins ne fera pas le compte. Et il repart dans son side-car.



Elle s’appelle Dixie Jones. Elle a retrouvé son père. Il gît blessé sur un lit de camp. Mais il sourit, il a l’air heureux. Il attend la mère de Dixie. Elle tarde, sa mère. Elle hésite ou elle est en colère, Dixie ne sait pas trop. C’est compliqué les parents… Le Kid est assis à côté de Dixie sur un banc. Il lui dit que sa mère ne viendra pas, parce qu’elle s’est trouvée un nouvel amoureux. Ils voient approcher Nadine Jones accompagnée par un homme. Butler se tient près de la mère de Dixie. Il a l’air gêné. Elle n’aime ça du tout. Elle a senti sa mauvaise humeur reprendre le dessus. Elle était souvent de mauvaise humeur à l’époque… Butler s’est éloigné. Elle reste seule à attendre sa mère. Et la peur s’est installée… La peur de ne pas voir ses parents se réconcilier… C’est donc si difficile de reprendre la route ensemble, comme une vraie famille… Plus tard, il faudra qu’elle soit vigilante avec les hommes… Très vigilante… Et elle reste assise pendant que sa mère pénètre à l’intérieur et retrouve son époux… Longtemps… Nadine ne raconte pas les violences qu’elle a subies, elle les garde pour elle. Mr Jones explique que les choses vont changer, il a gagné de l’argent de manière licite. Elle lui fait observer qu’il a dû donner des coups pour ça.


Est-ce la fin de la route ? Après tout, malgré le constat que le New Deal ne sera pas une baguette magique ramenant une ère de prospérité immédiate pour les ouvriers, la reprise est enclenchée, et des jours meilleurs se profilent à l’horizon… Mais ce n’est pas pour aujourd’hui, ni même demain. En attendant, les personnages principaux du récit se trouvent toujours dans un camp de travailleurs, payés à la journée, soumis aux exigences du propriétaire de l’exploitation, et travaillant pour des clopinettes. Or voilà que des syndicalistes sont arrivés dans le cap de Silver Creek pour inciter les ouvriers à la révolte, ou au moins à la grève. Le lecteur se souvient bien que, de leur côté, les propriétaires disposent de moyens de coercition efficace : licencier les fauteurs de trouble séance tenante, requérir la police pour des interventions de maintien de l’ordre, réprimer la révolte avec une milice privée. Les ouvriers ont le nombre pour eux, mais le rapport de force leur reste défavorable. Les dessins montrent bien cet état de fait : le camp avec sa clôture et ses rues en terre, les habitations de fortune entre barraques en bois et tentes, la queue pour la soupe qui est une longue table faite de caisses en bois et des ouvriers qui servent les gamelles, la barraque qui fait office d’épicerie avec sa maigre réserve, la localisation isolée du camp au milieu de nulle part, la milice avec ses armes à feu, ses chevaux et même un véhicule blindé.



Le récit reste inscrit dans un contexte historique et social très concret. L’artiste continue de donner de la consistance à cette reconstitution historique. Les modèles de voiture d’époque, avec leur carrosserie si caractéristique, ainsi que le modèle de side-car. Les tenues vestimentaires : beau costume pour les propriétaires avec cravate, uniformes pour les policiers et les militaires, les pantalons et les chemises en tissu plus grossier pour les ouvriers, les couvre-chefs de rigueur pour tous les hommes entre chapeau et casquette, les robes et les corsages pour les femmes, les constructions plus ou moins pérennes, le train, le mobilier très sommaire dans le camp de Silver Creek, plus recherché dans la demeure de la famille Vreeland. En filigrane, le lecteur prend également plaisir à se projeter dans les différents environnements, avec de beaux paysages : le garage perdu au milieu de nulle part, la route de terre dans une zone désertique, l’alignement irrégulier des tentes du camp en vue du ciel, les champs qui s’étendent à perte de vue sous un lever de soleil, les cavaliers de la milice bien alignés sur une hauteur, les cases de la largeur de la page en vision panoramique pour montrer leur avancée, le ponton de bois s’avançant au-dessus de l’eau d’un bayou dans des teintes orangées d’un soleil couchant, la magnifique pelouse et les arbres d’alignement de la propriété des Vreeland.


L’artiste doit également montrer et mettre en scène la violence des conflits, le recours et l’usage de la force physique. Le lecteur a pu constater dans le tome précédent que le registre ne sera pas celui du voyeurisme ou de l’esthétisation, mais de la brutalité et du caractère arbitraire. Ainsi, il voit comme Cab Keenan, Luke allongé par terre, sa tête baignant dans son propre sang, résigné à sa mort imminente. Dans la page suivante, Ernest Pike effectue un geste vif et vicieux pour trancher la gorge de ses deux interlocuteurs : rien d‘admirable, juste la lâcheté d’un esprit dérangé. Lorsque le Kid s’en prend à Dixie pour éviter qu’elle ne le dénonce lui et ses trafics, le lecteur voit un homme imposer sa volonté par la force, faute d’autre idée, comme un réflexe machiste, réduisant la femme en face de lui à un simple obstacle sans personnalité. L’artiste utilise un montage d’images chaotiques pour mettre en scène le saccage de l’épicerie du camp. Puis l’attaque du camp de Silver Creek par la milice se déroule sur huit pages, avec des cases de la largeur de la page pour rendre compte de l’ampleur de l’attaque, des plans serrés sur des individus à terre ou ne comprenant pas la soudaineté de ce qui leur arrive, des plans séquence pour montrer la traque d’un individu, etc. Une séquence éprouvante.



Le scénariste continue de mettre en scène l’oppression systémique des ouvriers. Il montre à nouveau comment les propriétaires des moyens de production dispose de la loi pour eux, et donc ils peuvent compter sur l’intervention de la police pour protéger leurs biens, et pour mettre en œuvre une répression sans pitié sur les rebelles ou les grévistes. Il monte également comment ces mêmes propriétaires peuvent constituer et financer une milice pour défendre leurs biens contre les actions de destruction ou de sabotage. Dans le même temps, les images montrent de manière factuelle les conditions d’emploi, les différentes façons d’exploiter les ouvriers : des logements de fortune pour lesquels ils doivent payer bien sûr, une épicerie qui est également la propriété de la classe dirigeante, des soins entièrement dépendant de leur bonne volonté. De l’autre côté, les unions d’ouvriers, c’est-à-dire les syndicats, ont également leurs propres objectifs, qui, pour certains syndicalistes, justifient également d’instrumentaliser ces mêmes ouvriers. Certains estiment qu’il leur faut créer les conditions de tension et de drame propres à faire basculer l’opinion nationale de leur côté, quitte à manipuler les travailleurs. Dixie Jones découvre ces exactions par hasard, jouant le rôle de candide dans lequel le lecteur peut se projeter. En particulier, elle voit comment certains syndicalistes font usage de l’alcool pour désinhiber les hommes, pour leur faire perdre le sens de la mesure.


Dixie, sa mère et son père fournissent une incarnation humaine à ces tensions sociales. Le lecteur se rend compte qu’il ressent de l’empathie pour la jeune fille qui grandit dans ce contexte, qui découvre comment marche le monde, ce qu’ils subissent sans aucune possibilité d’influer dessus, et la faible part de libre arbitre qu’il leur reste. Il ressent une réelle sympathie pour Mr Jones, rêvant de se sortir de ce milieu, tentant les coups qui lui semblent pouvoir rapporter une somme qui fera une réelle différence, et… Et se heurtant au principe de réalité, même quand il paye de sa personne, quand il ne va pas au plus facile. Jusqu’à ce qu’à genoux par terre, il baisse la tête : Un mirage s’est fracassé au sol, un vieux rêve d’indépendance et de liberté… Le lecteur prend conscience que Nadine Jones passe presque au second plan. Elle aussi doit se rendre à l’évidence, malgré tout son courage, ce milieu ouvrier n’est pas le sien, et elle n’a d’autre choix que de retourner dans sa famille. Le lecteur se souvient bien qu’elle a accepté tous les boulots d’ouvrier, les plus pénibles et les moins bien payés, qu’elle a même été victime d’un viol. Finalement son échec prend une ampleur encore plus terrible que celui de son époux, une preuve du déterminisme social implacable, du pouvoir de l’argent.


Fin de la route ? Non, la vie continue, tout en ployant sous le principe de réalité. Scénariste et dessinateur donnent à voir une époque, sous l’angle du déterminisme social et de l’asservissement capitaliste. Une belle reconstitution historique, impitoyable, faisant écho à des situations et des configurations très contemporaines. Glaçant.



jeudi 10 avril 2025

Dixie Road T03

Le rêve américain n’était plus qu’un os rongé par les prédateurs.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie, il fait suite à Dixie Road, tome 2 (1997) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1999. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste.


Dans sa luxueuse propriété, Duchamp père est confortablement installé dans son fauteuil et il observe l’interrogatoire d’un homme menotté qui répond qu’il ne sait rien, que Mr Jones n’était pas son complice, qu’ils se sont quittés à la sortie de la ville, il ajoute qu’il croit que Jones voulait retrouver sa famille. Duchamp rappelle que les Jones ont tué son fils. Ils portent le mal en eux. Le responsable de sa milice privée explique qu’ils ont failli coincer Jones à son hôtel, que Dogan, leur patron, le tenait quand un type est survenu dans une voiture et a tiré. Dogan est tombé au sol, mort, fauché net. Le policier présent se tourne vers Duchamp pour lui indiquer qu’il n’apprécie guère les milices privées. D’un autre côté, un vol vient d’être commis dans juridiction, et ce Jones semblait diriger les opérations, c’est donc à lui de les retrouver. Duchamp s’y oppose d’un Non net, et le chef de la milice colle le canon de son arme à feu contre le policier. Duchamp interpelle Arboth Lance, un autre propriétaire terrien, en lui indiquant que sa milice emmène le complice de Jones, ce qu’ils font. Restés à l’intérieur, les policiers et Lance constatent que les autres ont bloqué la porte en partant.



Plus tard, deux hommes de la milice arrivent à un endroit nommé Potomac End. Il pénètre dans une modeste demeure et s’adresse à Ernest Pike, l’homme installé sur son fauteuil en bois, en train de sculpter un bout de bois. Le meneur s’adresse à lui, il le salue et lui explique qu’un de ses hommes a contacté Pike pour lui proposer une affaire, et que son interlocuteur est intéressé, ce que ce dernier confirme car c’est bien payé. Le visiteur explique : il s’agit de retrouver trois personnes, de les éliminer. Il s’agit d’une famille, les Jones. Il lui remet une enveloppe qui contient des photos, quelques renseignements et de l’argent. Il ajoute qu’il y a dans la voiture quelque qui pourrait les aider, quelqu’un de récalcitrant qui refuse de collaborer. Pike se lève et va s’assoir sur la banquette arrière, tenant toujours son couteau à la main. Bientôt les hommes restés dehors entendent un cri atroce. Duchamp leur explique que s’il les garde, s’il garde la milice, ils auront de plus en plus les flics sur le dos. Il ajoute qu’il faut agir discrètement, c’est pourquoi il a choisi Pike, il est à la hauteur. Pike les rejoint : il a taché la banquette arrière, il faudra la nettoyer. Il les informe que l’homme a parlé, il ne pouvait plus l’arrêter : il ne sait pas où se trouve Jones, mais il a entendu quelque chose, un soir où Jones avait bu, il a évoqué un vieux domestique, de la famille de sa femme, qui vit dans le comté de Clarksdale, il voulait le retrouver.


Ça ne peut pas bien se passer : Mr Jones va encore se lancer dans une combine qui ne peut que mal se terminer, Nadine Jones va trimer comme une esclave pour un patronat sans âme et Dixie Jones va continuer de découvrir la dure réalité de la vie d’adulte. Certes, mais dans le même temps, la fin de la Grande Dépression se profile. Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) prononce un discours dans cet été du Sud, depuis la plateforme de son train présidentiel. Il s’adresse à des ouvriers appauvris et il parle de réforme de la structure bancaire des États-Unis, de relever les prix et favoriser la production du pays contre la concurrence étrangère, une politique d’inflation sévèrement contrôlée a été mise en place, pour mettre fin à la surproduction qui minait le marché américain, cause principale de l’effondrement des prix agricoles. Il continue : il faut moderniser l’agriculture, et se rendre à l’évidence, tôt ou tard la société agricole américaine devra se transformer en société industrielle. S’adapter n’est jamais aisé : certains se trouveront au bord de la route, sans travail, amers, ne croyant plus en leur propre avenir. Il explique la politique du New Deal : Les excédents budgétaires qui résulteront de la reprise combleront largement les déficits. Il croit en la reprise, un homme de son pays est celui qui réalise son rêve. Car rien n’est impossible à un Américain. La narration visuelle montre un homme qui croit sincèrement en ce qu’il dit, et des travailleurs harassés sceptiques devant ces belles promesses.



Le lecteur ressent pleinement le décalage entre ces propos volontaristes et optimistes d’un élu œuvrant à améliorer la condition des gens du peuple, et la réalité de leur quotidien. Il voit comment la force s’impose à eux : l’homme menotté, questionné, puis torturé, sans que la police ne s’y oppose, le tueur à gages confiant dans son talent, dans son utilité, les prisonniers enchainés les uns aux autres (Chain Gang) regardant Nadine et sa fille Dixie avec un désir animal, le camp de Silver Creek fait de tentes et abritant les ouvriers de l’exploitation locale, les enfants à l’école subissant un endoctrinement, deux personnes agressées sur la rive d’un fleuve par deux gugusses dont l’un possède une arme à feu, les meneurs syndicaux avant tout préoccupés par la réussite de leur agitation sociale, le devenir des ouvriers étant secondaire, le passage à tabac de Nadine Jones et de son conducteur par une milice, l’affrontement à mort pour la possession de quelques bijoux, sous les regards d’une foule fascinée par la violence et le sang. Les dessins montrent tout ça, sans exagération spectaculaire, de manière pragmatique et descriptive, sans enjoliver les individus, sans élan dramatique qui en ferait les héros d’une tragédie, des perdants magnifiques… avec une touche discrète pour mettre en valeur leur élan vital, une discrète nuance romantique pour ces individus qui continuent à vivre malgré tout.


Dans le même temps, le lecteur prend conscience qu’il lui tarde de découvrir la suite de l’histoire, que l’intrigue et le sort des personnages priment dans l’anticipation de sa lecture. En tant que troisième tome d’une tétralogie, il va forcément survenir de nouveaux événements. En effet, les auteurs écrivent un polar avec une structure d’aventure : interrogatoire à hauts risques pour le prisonnier, louer les services d’un tueur à gages froid et efficace, prendre un otage avec un rasoir de barbier comme arme, jeune adolescent débrouillard dans le camp grâce à ses combines, bagarre à mains nues, personnage assommé par derrière d’un bon coup de crosse, repas sous tension (pour le lecteur) entre le président et le tueur à gages, manipulation et excitation des foules, passage à tabac, bagarre à mort. L’artiste sait réaliser des mises en scène mettant en lumière la tension, la brutalité, les blessures, la douleur, la souffrance. La narration visuelle s’avère pleinement cohérente avec le ton du récit, donnant corps à ces individus résistant à l’oppression d’un système capitaliste, leur force de vie leur permettant de tenir le coup, de faire face, de lutter, sauf si les circonstances leur sont encore plus défavorables. La mise en couleur joue régulièrement avec des teintes maronnasses ou grisâtres, apportant une ambiance un peu plombante. Même la belle lumière lors de la baignade dans le fleuve se mue en lumière crue et trop vive, projetant une lumière crue sur la violence des actes.



Grâce à ces dessins, une empathie très naturelle naît chez le lecteur : il ressent les souffrances endurées par ces êtres humains englués dans une violence systémique, dans une société qu’ils n’ont pas choisie, mais dont ils ne peuvent pas s’échapper. D’ailleurs, le lecteur constate par lui-même la répétition des schémas : Nadine Jones trouve un nouveau boulot payé littéralement un salaire de misère, par des employeurs très conscients de la situation précaire des ouvriers qui ne peuvent pas refuser l‘opportunité de gagner le moindre dollar. Mr Jones répète lui aussi les mêmes schémas comportementaux : trouver une occasion de rêve de devenir riche rapidement, le lecteur se souvient de comment ça lui a réussi dans les tomes précédents. Les propriétaires des moyens de production ne se montrent même pas cruels : ils ne font que leur part de boulot dans un système capitaliste, c’est-à-dire exploiter la main d’œuvre au maximum de ce que leur permettent les circonstances économiques, et ils le font efficacement de manière très professionnelle, répétant eux aussi les mêmes schémas, d’un propriétaire à l’autre.


Le lecteur se trouve donc pris par surprise par la dernière séquence, qui présente une configuration différente. Mr Jones peut vraiment entretenir un espoir raisonnable de gagner une belle somme d’argent par une action d’éclat. La réalité le rattrape bien vite, tout comme elle rattrape le lecteur. Un autre propriétaire a organisé ces circonstances, et il regarde une demi-douzaine d’hommes se battre entre eux, tous les coups étant permis, y compris de donner la mort. À nouveau rien d’héroïque dans cette action, ni même de courageux, plutôt de l’inconscience, l’impossibilité de se résigner à laisser passer ce qui apparaît comme une opportunité, aussi risquée soit-elle, et le secret espoir que les circonstances tourneront en sa faveur. Les hommes se battent, dans l’eau jusqu’à la taille pour récupérer un objet précieux, sous un orage violent et indifférent à leur sort. C’est du chacun pour soi, nécessité fait loi. Et en haut du talus, le propriétaire regarde les prolétaires se battre : les dirigeants (par l’argent) organisent une forme de jeux du cirque où les nécessiteux s’entretuent. Ce tome se termine sur un constat aux allures de sentence : Le rêve américain n’était plus qu’un os rongé par les prédateurs.


Les auteurs continuent de raconter le périple de la famille Jones, avec le père toujours à l’affut d’un bon coup qui lui permettrait de s’enrichir rapidement, la mère toujours prête à prendre un boulot au bas de l’échelle pour gagner sa vie et la fille qui fait l’expérience de l’injustice sociale systémique. La narration visuelle met en scène cette dureté de la vie, avec conviction et justesse, dans le contexte historique de la Grande Dépression aux États-Unis. Le beau discours du président des États-Unis et ses espoirs s’avèrent déconnectés de la souffrance quotidienne des prolétaires. La terrible lutte des classes.



jeudi 27 mars 2025

Dixie Road T02

Ce qui revient à dire qu’il faut s’intéresser plus à la question qu’à la réponse.


Ce tome est le second d’une tétralogie, il fait suite à Dixie Road, tome 1 (1997) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste.


Ils l’ont prise, la route, ses parents et elle. Ils n’ont rien laissé derrière eux. Quelques dernières illusions peut-être, comme des chemises élimées qui flottent sur leur corde et que personne ne veut reprendre, parce qu’on aurait l’air miteux dedans, comme sont miteuses toutes les illusions… alors, ils ont tenté d’oublier. On se met à y croire, à la route. Ils se disent qu’elle finira bien par les mener au bon endroit, où le mot dignité a encore un sens. Et ils roulent, ils roulent… Jusqu’à ce que… Mr Jones arrête sa voiture devant la poste et il se renseigne. L’homme assis sur le banc sous le patio leur indique qu’il y a moyen de dormir, mais le propriétaire de l’hôtel a rejoint les autres, ils sont tous aux champs de l’ancienne église. Il leur explique : il faut continuer sur la route et prendre la première à droite, tout en leur recommandant de faire attention car il y a du grabuge. Sur place, les ouvriers font face à leur employeur Mr Arboth Lance, les policiers se tenant derrière le riche propriétaire. Le représentant des ouvriers explique que ce sont les policiers qui ont chargé à cheval à travers champs, c’est eux qui ont ravagé la récolte, pas les ouvriers. Le propriétaire se retourne vers le chef de la police pour demander s’ils seraient responsables des dégâts, ce que son interlocuteur dément avec assurance, traitant l’ouvrier de communiste.



La discussion se tend entre les deux camps en présence. L’ouvrier met en avant qu’ils travaillent du mieux qu’ils peuvent, que ce qui est inadmissible c’est le salaire car à la fin du mois il ne reste que six dollars en poche, sans parler des dettes qu’ils ne finissent pas de rembourser, qu’ils n’ont pas de quoi payer un médecin pour leurs enfants. Lance oppose le fait que ses récoltes sont saccagées et qu’il y en a pour plus de trois mille dollars à récupérer. Le chef de la police indique que les forces de l’ordre sont prêtes à charger pour rétablir l’ordre, et pour s’occuper du meneur Burroughs. Alors que le conflit semble inéluctable, un homme s’avance et il se présente : il s’appelle Jones et il remet à Lance, une enveloppe contenant mille dollars. La situation s’apaise : le propriétaire accepte ce remboursement partiel et il s’en va avec les policiers derrière lui, levant même la menace qui pèse sur Burroughs. Jones s’en retourne vers sa femme Nadine et sa fille Dixie. La première s’avère un peu contrariée qu’il ait pioché dans l’argent de la mallette, la seconde éprouve un sentiment d’amour pour son père. Dans la voiture de police, le chef indique à son subordonné qu’il veut tout savoir sur Jones, car sa tête ne lui revient pas. Les Jones se rendent à l’hôtel et y prennent une chambre.


Après le premier tome, le lecteur a bien situé la nature de cette série : un polar inscrit dans une époque clairement identifiée, celle de la Grande Dépression, crise économique des années 1930, ancré dans un état du sud des États-Unis. Au cours de ce tome, il apparaît que le récit se déroule en Alabama, et que Mr Jones a réalisé son braquage de banque à Bâton-Rouge, en Louisiane. La couverture donne une bonne indication du degré d’implication de l’artiste dans cette reconstitution historique : la justesse des tenues vestimentaires, et la capacité à insuffler de la vie à une situation inscrite dans la mythologie de l’histoire des États-Unis. Le récit s‘ouvre avec une case de la largeur de la page : la reproduction d’une affiche avec une famille américaine dans sa voiture et le slogan There’s no way like the American Way, la promotion de la citoyenneté américaine comme un bonheur assuré sur Terre. Puis vient la grand-rue d’une petite ville de campagne, avec ses bâtiments caractéristiques, ses poteaux télégraphiques, sa statue d’un général avec le drapeau américain, le bâtiment en bois de la poste. Ainsi le lecteur se trouve immergé dans ces environnements : le campement de fortune des ouvriers avec des tentes en guise d’habitation, la belle demeure de la famille Lance, la chambre d’hôtel sommaire, la grande salle du diner avec son poêle à charbon, la maison très modeste et fragile des Burroughs, l’urbanisme basique et les constructions peu pérennes de la ville, la table de jeu chez Mama Banks, l’appentis dans l’arrière-cour de l’hôtel, et les grands paysages naturels.



Le lecteur côtoie également des individus dont l’apparence porte la marque de l’époque : l’uniforme des policiers caractéristiques de cette période, les salopettes et les chemises pour les ouvriers agricoles sans oublier les casquettes ou les chapeaux de paille, les robes blanches de ces dames, les gilets et cravates pour les cols blancs avec les pantalons à pince, les cigares et les cigarettes. Les véhicules attestent également de l’époque, aussi bien les voitures massives avec de belles courbes, que les motocyclettes ou les camions, les carrioles tirées par des chevaux dans l’exploitation agricole. Du coup, l’attention du lecteur se porte également sur d’autres éléments ou accessoires comme le modèle d’appareil photographique sur trépied de Walker Evans, le poêle à charbon du diner, une lampe à pétrole, la balance pour peser les balles de coton, un modèle de fusil, etc. Le scénariste continue de nourrir son récit avec les éléments de contexte historique : la détresse économique des classes ouvrières, leur situation de dépendance vis-à-vis d’employeurs qui en profitent pour les exploiter sans vergogne et sans augmentation, et la référence à un reportage sur la condition des métayers blancs du sud de l'Alabama, devenu un livre après le refus de sa publication sous forme d’article dans un magazine : Louons maintenant les grands hommes (1941). Son auteur ainsi que le photographe qui l’a accompagné interviennent dans le récit : James Agee (1909-1955, écrivain, lauréat du prix Pulitzer) et Walker Evans (1903-1975). Ils ont réalisé un ouvrage mêlant ethnographie, anthropologie, et fiction. Dixie Jones a donc croisé leur route et elle fait partie des personnes observées par les auteurs. Le lecteur se dit que le scénariste a dû être marqué par cette lecture et qu’il s’en inspire autant qu’il lui rend hommage par cette série, l’artiste ayant certainement utilisé les photographies dudit livre comme référence.


À la lecture, ce second tome et cette série comprennent une part de fiction plus importante que celle du livre de Agee & Evans : avec des personnages centraux. Les auteurs ont également choisi la forme littéraire du polar, délaissant celle du reportage. Les Jones sont en cavale : le mari a dévalisé une banque, l’épouse l’accompagne, et leur fille ne peut que les suivre. S’il apparaît comme un sauveur au début du récit, en rachetant la dette artificielle des ouvriers agricoles, Mr Jones ne correspond pas au héros traditionnel : il a commis un crime, il est en cavale, il joue (et perd) aux cartes, il manque de qualités paternelles. Pour autant, le lecteur éprouve une réelle sympathie pour lui : un être humain qui essaye de s’en sortir, qui fait de son mieux, qui se montre aimant vis-à-vis de son épouse et sa fille (quand il est là), et qui fait montre d’une réelle prestance, avec un visage agréable parfois tourmenté. Le lecteur éprouve plus de sympathie et d’empathie pour Nadine Jones / Vreeland : une femme forte, au physique un peu sec, capable d’élans du cœur, faisant montre d’émotions sincères. Un être humain qui a décidé de gagner dignement sa vie, en acceptant des métiers précaires et pénibles, qui ne veut rien devoir à personne, ou en tout cas pas à sa position sociale initiale de naissance, tout en acceptant les frasques de son époux car elle l’aime. Et puis il y a Dixie : grande adolescente, curieuse, entretenant encore l’espoir de ce que lui réserve le futur. Une belle presque jeune femme, avec un parfum de romantisme, constatant et faisant l’expérience de la cruauté de la réalité du monde des hommes.



En trame de fond, le lecteur retrouve les forces systémiques exposées dans le premier tome. Le racisme semble moins présent, surtout parce qu’il y a moins d’afro-américains dans cette ville. La brutalité sans foi ni loi du capitalisme se fait sentir à chaque page. L’argent mène le monde, comme simple concrétisation d’une domination. La couverture met en scène une confrontation qui ne peut que dégénérer en affrontement violent : le lecteur est à nouveau surpris par le fait que les policiers ne matraquent pas les ouvriers, à l’instar de la milice qui ne frappaient pas les ouvriers d’usine dans le premier tome. En passant, le scénariste termine ce second tome comme le premier, avec échanges de coups de feu et fuite vers une autre ville. Dans le contexte de la grande dépression et à cette époque, les propriétaires exercent leur domination sur les masses laborieuses, au travers du système capitaliste qui leur est entièrement favorable, et dont ils font un usage efficace : l’exploitation de l’homme par l’homme. Le lecteur s’indigne, voire s’insurge, en voyant la police être littéralement à la solde et au service des propriétaires, prêts à cogner les ouvriers pour qu’ils rentrent dans le rang, agissant comme une milice privée pour l’intérêt privé. Il sent son cœur se serrer en voyant les ouvriers agricoles pris dans un faux paternalisme, un propriétaire qui sait très bien réduire en esclavage sa force de travail, en les endettant pour son propre profit. Le scénariste cite un extrait du livre d’Agee : C’est pour le vêtement, et pour la nourriture, et pour le toit grâce auxquels ils subsistent, qu’ils travaillent. Dans cette peine et ce besoin, leur cerveau et leurs forces sont si constamment absorbés que durant ce même temps où ils ne sont plus au travail, la vie n’existe guère pour eux plus clairement ni avec plus d’appétit que chez les animaux d’un ordre simple ou les plantes. Horrifiant.


La Grande Dépression : les auteurs y entraînent le lecteur à hauteur d’êtres humains avec leurs imperfections, dans un hommage à l’ouvrage de l’écrivain James Agee et du photographe Walker Evans, sous forme romancée. Le lecteur ressort marqué par la violence économique et l’oppression du capitalisme perpétrée par les propriétaires avec l’appui des forces de l’ordre, au travers d’une narration visuelle solide, élégante et incarnée. Atterrant.



lundi 9 octobre 2023

Le Club des prédateurs T02 The party

La solution… Il n’y en a qu’une seule. Devenir un monstre parmi les monstres.


Ce tome fait suite à Le club des prédateurs T01 Le Bogeyman (2016) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en deux tomes. Il a été réalisé par Valérie Mangin pour le scénario, et par Steven Dupré pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée Roberto Burgazzoli. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Londres en 1865. Dans un quartier défavorisé, traversé par une ligne de chemin de fer, Jack, ramoneur, se tient sur la voie ferrée face à la locomotive à charbon qui arrive à vive allure. Il semble comme en transe, un cri retentit à côté. Il finit par se jeter de côté au dernier moment, sous le regard horrifié de son amie Polly. Cette dernière lui dit qu’il aurait pu se faire tuer. Il lui répond sèchement de s’occuper de ses affaires, car il mérite de mourir. Il n’a pas sauvé son père, ni Peter, ni les autres. Le bogeyman les a eus. Tous ! La femme sourit : ses petits n’ont pas été mangés par le croquemitaine. Ils ne sont plus ici parce que mister Roberts leur a donné du travail à la campagne, c’est tout. Ils sont bien mieux là-bas, c’est le paradis à côté d’ici. Et puis le croquemitaine ! Elle se demande comment un grand garçon comme Jack peut encore croire aux contes de fées. Dans le luxueux appartement de Piccadilly, Elizabeth est assise sur le sofa de sa chambre, en chemise de nuit, la tête tournée vers la fenêtre, observant la rue sans bouger. Annie, la fille du cuisinier Thomas Borders, entre doucement et lui demande si elle veut bien encore lui lire l’histoire de Cendrillon et de ses méchantes sœurs. Elizabeth reste mutique sans bouger, sans quitter la rue du regard. Annie se demande pourquoi elle regarde la rue. Elle sait : Elizabeth attend son prince charmant. Il va venir pour la réveiller comme la belle au bois dormant.



On toque à la porte. Annie court se cacher dans l’armoire. Charles Shepherd entre dans la chambre pour s’enquérir de la santé de sa fille. Elle ne répond pas, elle ne bouge pas. Il lui indique que le docteur Edward Balfour est avec lui, il est venu pour l’examiner. Charles se retire pour laisser le médecin faire son travail. Balfour parle à haute voix, comme s’il s’adressait à Elizabeth. Il constate qu’elle n’a pas progressé depuis la dernière fois. Elle a bu son verre de lait, c’est tout, mais elle ne mange toujours pas. Elle réagit autant que les corps dégénérés qu’il dissèque devant ses étudiants. La seule différence, c’est qu’elle est plus appétissante. Elle n’est plus que de la chair tendre avec des réflexes : un petit poulet sans tête. Il en conclut que le pauvre Charles n’aura jamais de petit-fils. Puis le médecin sort de la pièce et va rendre compte au père qui se désole : si seulement elle pouvait raconter ce qui lui est arrivé. Mais même soumis à un interrogatoire avec violences, le cocher n’a pu que répéter qu’il n’avait rien vu, rien entendu. Le docteur indique qu’il va prescrire d’autres drogues à Liz. Dehors dans la rue, Jack passe en se maudissant. Elizabeth le repère depuis sa fenêtre et le considère avec un visage déformé par la haine.


Un diptyque très noir mêlant un croquemitaine qui enlève des enfants dans les rues de Londres, et le travail des enfants dès neuf ans dans des usines comme les filatures. Piégée par Jack et Peter, Elizabeth Shepherd a pu voir le croquemitaine ce qui l’a traumatisée et plongée dans un mutisme total. La scénariste n’a pas fait mystère de l’identité du bogeyman et de l’organisation qu’il y a autour, et le lecteur suppose que les deux jeunes adolescents, Elizabeth et Jack, vont réussir à neutraliser les membres du club des prédateurs, avec quand même une incertitude, car la noirceur du récit n’exclut pas la possibilité d’un échec pour les gentils. Il replonge d’entrée de jeu dans ce Londres industriel et pauvre avec la première séquence. Le coloriste continue de jouer sur des teintes un peu sombres et un peu délavées, une ambiance lumineuse déprimante, remarquablement exécutée. Ces teintes plombent les pages, sans en obérer la lisibilité. Chaque détail ressort dans la case, sans que l’atmosphère ne les étouffe. Il joue sur les teintes de gris avec un peu de vert kaki, pour un effet verdâtre-grisâtre très déprimant. Comme dans le tome un, il utilise des bruns pour les séquences se déroulant chez les Shepherd ou dans le club des prédateurs : une sensation plus cossue, mais aussi feutrée un peu étouffante et également pesante à sa manière. Il met en œuvre des effets spéciaux avec discrétion et à bon escient : un motif de boiserie sur les murs, un motif de carrelage dans une pièce très particulière qui doit pouvoir être lavée à grande eau, un léger floutage pour indiquer la vitesse du train.



L’implication de l’artiste reste également au haut niveau du tome un. Cela commence avec la vue du ciel du quartier défavorisé : il ne manque pas une maison, pas une cheminée, pas une tuile, pas un panneau vitré ou métallique sur le toit des usines. Les descriptions en extérieur contiennent un fort niveau de détail et de précision : les traverses de la voie ferrée et le ballast, les arcades de la rue dans Piccadilly, les grilles en fer forgé, les modèles de lampadaires, le pavage de la rue avec des zones inégales attestant du passage des véhicules lourds, la magnifique vue du dessus inclinée des marches du parvis de la cathédrale Saint-Paul et sa façade (sans oublier les volatiles évoluant gracieusement dans le ciel), la terrasse du bâtiment désaffecté dans lequel Jack a élu domicile avec la végétation qui s’invite par endroit, la terrifiante balade sur les toits rendus glissants par la pluie, la cour en terre battue gorgée d’eau de pluie, les murs en brique, les cheminées bien noires, etc. Ces descriptions minutieuses et bien documentées donnent à voir une vraie ville dans la diversité de son urbanisme et dans la réalité de ses différentes composantes, chaussées, façades, architectures, etc. L’investissement graphique ressort au même niveau pour les intérieurs : la qualité du sofa dans la chambre d’Elizabeth, sa commode avec le broc, la cuvette et sa poupée, le beau bureau, le fauteuil capitonné, la cheminée avec son manteau et sa pendulette, les rayonnages de la bibliothèque et leurs livres, la plante verte en pot, tout cela dans la pièce de travail de Charles Shepherd, le hall d’entrée spacieux de la maison avec son lustres dans une vue de dessus très réussie, un confessionnal dans la cathédrale, le dallage du sol de l’édifice religieux, les fauteuils à dossier haut ou bas, les riches tapis, la belle cheminée du club des prédateurs, la cuisine de Thomas Borders avec ses ustensiles, les fourneaux et les plans de travail, la terrifiante pièce avec les enfants dans des cages, la demeure abandonnée où loge Jack vue avec les yeux émerveillés d’Annie, etc. Là aussi, la qualité descriptive des dessins et l’attention portée aux détails donnent à voir des lieux reconstitués avec soin, dans lesquels le lecteur se projette tout naturellement.


Dans la continuité du premier tome, le scénario se place dans un registre plus réaliste qu’une aventure tout public. À l’évidence, deux jeunes adolescents ne vont pas pouvoir démanteler le club des prédateurs en se montrant juste idéalistes et plein d’entrain. La révolte et le désir de vengeance de Jack ne lui servent à rien pour savoir comment s’y prendre, ce qui le rend encore plus déprimé, voire dépressif. Il fait montre à plusieurs reprises d’une attitude suicidaire, que ce soit devant le train, ou sur les toits glissants. Sa rage ne le rend pas plus intelligent et la culpabilité le ronge, un conflit psychique irrésoluble. Cela donne lieu à une séquence de onze pages (pages 25 à 35) singulière : Jack se heurte à ses limites, oscillant entre autodestruction et tentatives de prise d’initiative inefficace, une séquence durant laquelle il se parle à haute voix, un plan de prise de vue remarquable pour montrer comment se matérialise cet état d’esprit. De son côté, Elizabeth Shepherd éprouve avec force un syndrome de stress post traumatique, qui est lui aussi montré plutôt qu’exposé par du texte. Jack exprime bien l’aboutissement du conflit psychique qui les habite : La solution, il n’y en a qu’une seule, devenir un monstre parmi les monstres.



La scénariste entretient le suspense avec habileté, le lecteur sachant que le récit va vers une confrontation et une résolution à l’occasions de l’immonde banquet du club des prédateurs, entretenant l’espoir que les jeunes adolescents sauront parvenir à prendre en défaut ces adultes, tout en se disant que ce n’est pas possible. D’un côté, Elizabeth a su imaginer un plan simple et efficace, mis en œuvre avec l’aide de Jack : de l’autre côté, c’est trop beau pour être vrai. Le lecteur se souvient que ce n’est pas juste des gentils contre des méchants, le récit constitue également une métaphore de l’exploitation des enfants dans les usines, le travail des mineurs dans une société où les propriétaires emploient sans vergogne les ouvriers et leur progéniture pour des salaires indignes. À nouveau Jack exprime bien l’ignominie du système : Les riches vont exploiter les pauvres comme des bêtes : ils vont travailler comme des bœufs et puis finir en plat de résistance ; les riches seront encore plus riches, et tout ce que les ouvriers auront pour se consoler, c’est du mauvais vin. La dernière case s’avère très parlante quant à l’avenir de cette forme de prédation.


La seconde moitié de ce diptyque s’avère aussi réussie que la première : un récit très noir de croquemitaine, sur fond de travail des enfants dans la société britannique. La très grande qualité de la narration visuelle agrippe le lecteur et le projette dans cette ville à cette époque comme s’il y vivait. Le scénario joue avec les attentes du lecteur et sa propension à essayer d’anticiper l’intrigue en fonction de la tonalité de la narration et des capacités supposées des héros. Deux jeunes adolescents peuvent s’opposer à un club de prédateurs, mais le lecteur peut-il espérer qu’ils les vainquent ? Qu’ils déjouent des adultes bien organisés et bien implantés dans la société ?



lundi 25 septembre 2023

Le club des prédateurs 1 Le Bogeyman

Se tuer à la tâche, ce n’est pas mieux que d’être condamné à mort.


Ce tome est le premier d’un diptyque constituant une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2016. Il a été réalisé par Valérie Mangin pour le scénario, et par Steven Dupré pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée Roberto Burgazzoli. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. L’histoire se termine dans Le Club des prédateurs: The party (2) (2017).


Londres 1865. Prison de Newgate. La foule se presse nombreuse pour assister à une pendaison publique. Parmi les badauds du peuple, se trouve le landau de la famille Shepherd, avec la fille Elizabeth, sa mère Antonia et Archibald Williams, chancelier de la cathédrale Saint Paul qui sont également venus voir l’édifiante exécution. Sur son cheval, le docteur Edward Balfour se trouve également dans la foule, avec deux porteurs à pied, et un cercueil sur l’épaule pour récupérer le cadavre de la pendue. Elizabeth lui lance de grands bonjours, rappelée à l’ordre par sa mère qui lui reproche de se donner en spectacle, avec une remarque bienveillante du chancelier indiquant que c’est de son âge. M. Barlow, l’assistant commissioner, est également présent. Elizabeth a pris ses jumelles pour mieux voir l’exécution : sa mère lui indiquant qu’il s’agit d’une dangereuse criminelle, car elle a tué un poissonnier qui l’avait surprise en train de voler dans ses poubelles. La pauvre Jenny avance sur l’estrade, les mains liées dans le dos. Le bourreau lui met une cagoule pour l’aveugler, puis lui passe la corde au cou. La trappe s’ouvre, et Elizabeth a un réflexe de recul.



Jack, un jeune ramoneur, sourit à Elizabeth, captant un instant son regard. Puis il s’éloigne, un air de dégout sur le visage, se disant que les petites filles riches sont toujours à faire les belles. Il progresse avec un air détaché dans la foule, et en profite pour mettre la main dans le cabas d’une commère : il réussit ainsi à voler un morceau de savon. Il est interpellé par un bobby qui le reconnaît, surpris que Jack soit devenu un ramoneur : l’orphelinat de Saint-Paul ne voudrait plus de lui ? Jack indique que c’est lui qui est parti, il en avait assez d’être enfermé, il préfère être dehors et avoir faim. Le policier constate que Jack s’est enfui comme son père l’année dernière. En effet, il était couvert de dettes : sa boucherie tournait bien, il fournissait la gentry, mais il dépensait la caisse dans tous les lieux mal famés de Londres. Jack s’en va en courant, refusant d’en écouter plus. Il croise Polly qui lui demande s’il n’est pas en train de voler. Il rétorque que c’est toujours plus utile que de prier. Elle a beau faire, le seigneur n’a pas délivré la pauvre Jenny : ils l’ont pendue. Et les riches sont venus la voir mourir en s’empiffrant. Les bourgeois et les nobles sont leurs ennemis, autant que le bogeyman, le croquemitaine, qui a tué son père. Polly lui répond que ce n’est pas vrai : le bogeyman, c’est un monstre alors que lady Shepherd a demandé aux gens de son orphelinat de l’engager. Sans cette lady, ses petits frères et elle Polly devraient les poubelles comme Jenny. Pour Jack, se tuer à la tâche n’est pas mieux que d’être condamné à mort.


Le titre évoque un club composé de prédateurs, mais sans indiquer s’il s’agit d’une aventure tout public, ou d’une bande dessinée à destination d’un lectorat plus âgé. La première page apporte la réponse : l’exécution publique d’une jeune miséreuse sous les yeux pleins de curiosité d’une jeune fille de bonne famille, plutôt un récit pour adolescents et adultes. La mise en couleurs fait montre d’un parti pris entre naturalisme et expressionnisme : une teinte grisâtre pour le mur de pierre, et une teinte maronnasse pour la foule populaire des badauds, pas très gai tout ça. Les pages suivantes tournent au vert de gris, malgré cette séquence qui se déroule en pleine journée. Ça ne s’arrange pas quand madame Shepherd, sa fille et le chancelier vont visiter leurs pauvres dans un quartier miséreux de la capitale britannique. Ça devient franchement étouffant dans l’usine de filature où travaillent des enfants, de plus de neuf ans pour la plupart, mais pas beaucoup plus, le gris se teintant un peu d’acier. La longue virée nocturne s’effectue dans un noir qui n’occulte malheureusement aucun détail, tout en étant très pesant. Il n’y a que quelques cases qui bénéficient d’une ambiance lumineuse moins pesante, mais tout aussi déprimante, quand Elizabeth se trouve dans la sécurité de sa chambre. Le coloriste impressionne fortement par sa capacité à imposer ainsi une ambiance lumineuse qui peut donner une sensation d’uniformité monochrome dépourvue de toute fantaisie, tout en conservant une lisibilité facile, sans noyer aucun détail dans ce n’aurait pu être qu’une épaisse bouillasse, qui plus est parfaitement en phase avec le récit.



Le dessinateur impressionne tout autant le lecteur : son investissement se voit dans chaque page, chaque case. Il réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif, avec un niveau de détail élevé. Le lecteur peut être pris de l’envie de compter le nombre d’individus composant la foule de la première page, et il se rend compte qu’il arrête après une bonne cinquantaine, préférant continuer à détailler les visages, les coiffures, les couvre-chefs de ceux qu’il n’a pas encore recensés, pour profiter de ce bain de foule, un peu inquiétant il est vrai du fait de ce qui l’a occasionné : une exécution publique. Dans ces cas-là, le lecteur peut être tenté de se dire que l’artiste a tout donné sur la première page pour retenir son attention et que la suite sera plus à l’économie. En fait, la foule est tout aussi impressionnante, compacte et diversifiée en page cinq, alors que la trappe s’est dérobée sous les pieds de Jenny. Jack se déplace dans la masse des piétons, là encore avec un soin rare apporté aux tenues vestimentaires d’époque. Le nombre d’employés qui se rend à l’usine de filature épate dans une vue en élévation. Le lecteur voit, atterré, tous les enfants qui travaillent sur les machines dans la filature. Il se sent un peu submergé par toutes les personnes dans les allées du marché. Mais il regrette presque leur nombre en voyant des enfants enfermés dans des cages, ou en voyant la vulnérabilité des ces trois enfants seuls dans les rues la nuit.


Non seulement l’implication du dessinateur est sans faille de la première à la dernière planche pour la représentation des individus, mais en plus il en va de même pour les différents lieux. Le lecteur commence par ressentir toute la masse indestructible du mur de la prison auquel il ne manque pas une seule pierre. Puis il peut ressentir un moment de flottement, hypnotisé par les pavés de la rue, il n’en manque pas non plus un seul, avec même les légères déformations de la chaussée, générées par le passage de carrosses et des camions de livraison. La lente avancée du landau tiré par deux chevaux donne le temps de jeter des coups d’œil à droite et à gauche, dans ce quartier déshérité, dont la chaussée est encore en terre boueuse, de voir les constructions dans un état de décrépitude plus ou moins avancé. Page onze, une vue du ciel permet de se rendre compte du tracé de la voie de chemin de fer au milieu de ces taudis. Le contraste n’en est que plus saisissant avec les maisons propres et cossues de Piccadilly, leur intérieur richement meublé, la cuisine tout équipée (de l’époque). Par la suite, le lecteur prend toute la mesure des conditions de travail terrifiantes dans l’usine de filature, l’air étouffant, le danger des machines. La virée nocturne d’Elizabeth avec Jack et Peter donne l’occasion de se hâter dans les rues boueuses d’un autre quartier de Londres, avec les murs de brique, une grille en fer forgé, une vue inattendue et splendide des toits de Londres, sous un ciel étoilé et une pleine Lune.



Le lecteur se sent complètement immergé dans cette métropole, les bâtisses peu accueillantes des quartiers populaires, les rues pouvant passer d’étouffantes et noires de monde, à totalement désertées et franchement angoissantes. Un environnement parfait pour une histoire très noire, un thriller terrifiant. Plongé dans cette ambiance, le lecteur comprend que le titre est à prendre au premier degré : Charles Shepherd fait bien partie d’un club de prédateurs, au sens premier du terme. Très vite, il apparaît que Jack, le ramoneur, est doté d’une conscience politique pénétrante, même s’il s’exprime de manière pragmatique, sans utiliser de grands concepts, ou de mots se terminant en -isme. Jenny est pendue pour avoir voulu se nourrir, certes en volant. Jack énonce que : Se tuer à la tâche, ce n’est pas mieux que d’être condamné à mort. Quelques pages plus loin, il développe : Cette usine ne sert qu’à enrichir un sale exploiteur ! Il paye juste assez pour que ses employés (en majorité des enfants) ne meurent pas de faim. Tout le reste de l’argent ira directement dans sa poche. Le lecteur est confronté à cette réalité : le travail des enfants, leur exploitation : à la fois le travail par la contrainte, une rémunération dérisoire, une mise en danger en les exposant aux risques des machines-outils, et, il s’avère, pire encore. Sans nul doute, ces employeurs, en l’occurrence le propriétaire de l’usine de filature, se conduisent comme un prédateur profitant de l’absence de toute forme de système de loi pour assurer la protection de l’enfance. La course au profit capitaliste ne connaît pas de garde-fou et il s’agit d’une réalité qui a existé, une prédation historique et des prédateurs encore prêts à saper les lois existantes de la protection infantile, pour pouvoir employer des enfants.


Quand ils ont choisi leur titre, les auteurs n’ont pas fait semblant. Le dessinateur donne une consistance peu commune à Londres et à ses habitants, dans leur multitude, un environnement dur et solide, souvent toxique, auxquels les êtres humains doivent s’adapter. La scénariste a imaginé un club de prédateurs de la pire espèce, ayant choisi comme proie les enfants que ce soit comme des victimes d’atrocités, ou comme les victimes systémiques du capitalisme et sa faim dévorante jamais rassasiée pour le chiffre d’affaires et le profit à moindre coût. Glaçant.



jeudi 12 septembre 2019

Putain de vies : itinéraires de travailleuses du sexe

J’étais devenue un objet, leur objet.

Il s'agit d'une bande dessinée indépendante de tout autre, réalisée par Muriel Douru, dont la première édition date de 2019. Il commence par une préface d'Ovidie (actrice, réalisatrice, productrice, autrice et journaliste). Elle évoque sa réticence initiale, avant d'apprendre qu'il s'agit d'évoquer le parcours de vie de travailleuses et de travailleurs du sexe, à partir de leurs propres dires. Elle développe ensuite son propos : elle a constaté que généralement lesdits travailleurs sont exclus des débats qui les concernent, en indiquant que chacun de ces travailleurs a une histoire personnelle différente, qu'ils continuent de souffrir de stigmatisation dans la société, et que les métiers se sont diversifiés avec le numérique, mais qu'ils restent exploités et mal considérés. Vient ensuite une introduction de 3 pages en bande dessinée réalisée par l'autrice elle-même dans laquelle elle évoque ses a priori, son travail dans les maraudes de Médecins du Monde et Paloma dédiées aux travailleuses du sexe, ainsi que la distance de son cadre de référence de vie, d'avec celui des personnes qu'elle a rencontrées. Le tome se termine avec une postface de 5 pages, un texte illustré de quelques photographies : paroles de Médecins du Monde & Paloma.


La bande dessinée comprend 10 chapitres, chacun consacré à une travailleuse ou un travailleur du sexe différent. Chapitre 1 : Vanessa - De l'enfant esseulée à la mère de famille nombreuse. Dans un appartement en banlieue, une femme observe sa voisine par le judas de sa porte palière et constate qu'elle fait entrer un homme chez elle. Elle décroche son téléphone et avertir l'office HLM. Vanessa est née il y a 48 ans, vivant dans un appartement avec sa famille dans la banlieue modeste d'une ville de province. Chapitre 2 : Amélia - De la vie subie à la vie choisie. Amélia arrive au boulot pour s'installer à son poste de téléopératrice. Un texto arrive sur son portable lui rappelant qu'elle doit 60.000 euros et que son correspondant ne la lâchera pas tant qu'elle n'aura pas remboursé. Amélia est née au Nigéria dans une famille très pauvre. Chapitre 3 : Mei - Des rizières de la Chine aux trottoirs de Belleville. Quelque part dans le quartier de Belleville à Paris, Mei emmène un client faire une passe dans un appartement. Une fois qu'il est parti, elle se fait choper sur le palier pour un autre homme qui exige du sexe gratuit. Elle ne peut qu'obtempérer au risque sinon qu'au moindre esclandre elle se fasse dénoncer par les voisins. Elle est née en Chine au début des années 1970, et sa famille travaillait durement dans la production de maïs.


Chapitre 4 : Giorgia - Du petit garçon des rues à la femme engagée. Dans la nuit du 16 au 17 août 2018, au Bois de Boulogne, un client mécontent abat Vanesa, une transgenre, à bout portant. Une autre travailleuse du sexe en informe Giorgia. Celle-ci est née à Bogota en 1979, dans une famille recomposée. Petit garçon elle a rapidement pris conscience qu'elle avait été assignée à un genre qui n'était pas le sien. Chapitre 5 : Candice - Du malheur à la quête du bonheur. Candice regarde une déclaration d'Éric Ciotti à la télévision, enjoignant l'Aquarius à retourner sur les côtes libyennes. Elle est née au Nigéria il y a 25 ans, l'aînée de 3 frères et 4 sœurs. Elle n'a jamais vu d'amour entre ses parents. Chapitre 6 : Lauriane - De l'adolescente complexée à l'escort girl. Lauriane rentre chez elle dans son petit pavillon et trouve un bouquet de fleurs devant sa porte, avec un gentil mot d'un certain Jean-Louis. Elle se souvient de son enfance en pavillon dans une famille ordinaire, et de sa passion pour le sexe, développée à l'adolescence, de ses expérimentations diverses et sans tabou. Chapitre 7 : Emmy - Du petit garçon à la femme épanouie…

Le sous-titre explicite la nature de l'ouvrage : itinéraires de travailleuses du sexe. La quatrième de couverture est composée de 2 paragraphes extraits de l'introduction rédigée par Ovidie sur la stigmatisation dont sont l'objet toutes les travailleuses et les travailleurs du sexe. La lecture de l'introduction ne laisse pas de place au doute sur l'honnêteté de la démarche de l'autrice. Cette dernière explique dans l'introduction qu'elle rapporte les histories de vie de personnes qu'elle a rencontrées et qu'elle a écoutées à l'occasion de maraude avec l'association Paloma, la couverture portant en plus le logo de Médecins du monde. La postface de 5 pages constitue un texte explicatif corédigé par Médecins du Monde France & Paloma sur la nature de leurs actions, la diversité des situations des travailleuses/eurs du sexe, et les actions de prévention. Le lecteur comprend qu'il s'agit donc d'évoquer plusieurs parcours de vie de manière brève (entre 12 et 24 pages) partant généralement de l'enfance jusqu'à la situation adulte (entre 25 et 50 ans en fonction des personnes). Ces parcours sont présentés de manière condensée, mais pas romancée.


Le lecteur entame la première histoire et apprécie la douceur qui se dégage de la narration visuelle. L'artiste détoure les formes d'un trait léger, fin et précis. Les individus présentent des morphologies variées et réalistes, avec des visages différenciés, des tenues vestimentaires en cohérence avec leur statut social, leur activité, leur culture, la région du globe où se déroule la scène. Muriel Douru représente la réalité sans l'enjoliver, sans la dramatiser, avec un degré de simplification dans les formes pour rendre la lecture plus fluide, sans pour autant s'inscrire dans un registre tout public, encore moins enfantin. Elle prend soin de représenter les environnements en les différenciant également. Au fil des histoires, le lecteur peut observer des appartements différents, un pavillon, une ville au Nigéria, un village en Chine, une rue à Bogota, une vue aérienne de Paris, etc. Il ne s'agit pas de reportages touristiques, mais chaque lieu comporte des caractéristiques géographiques et d'aménagement, cohérentes et réelles. De même, le lecteur est bien en train de lire une bande dessinée, et pas un texte illustré, pas des pavés de texte découpés en morceau où la dessinatrice hésite entre représenter ce qui est dit, ou coller une image de transition. Ces 10 chapitres sont autant de bandes dessinées en bonne et due forme, avec une approche factuelle et descriptive, et une narration visuelle riche et variée, que ce soit dans la conception des prises de vue, ou dans la complémentarité entre textes et dessins.

Le lecteur commence donc par découvrir l'itinéraire de Vanessa, depuis son enfance maltraitée jusqu'à l'interrogation sur son futur maintenant qu'elle a 50 ans. Il n'y a pas de misérabilisme, pas de victimisation, pas de jugement de valeur, pas de romantisme, pas de diabolisation du métier ou des clients. Pour autant, il n'y a pas de banalisation ou d'indifférence. Le lecteur a l'impression que Vanessa lui raconte le déroulement de sa vie, avec les éléments relatifs à son métier, et des détails de sa vie privée qui en font une vraie personne. Le deuxième récit est raconté de la même manière, avec la même approche naturaliste. L'absence de dramatisation évite à la narration de donner l'impression d'un reportage sensationnaliste. À nouveau, l'histoire d'Amélia est unique et personnalisée. Le lecteur ressent tout naturellement de l'empathie basique pour cette personne, en gardant à l'esprit qu'il a accès à une partie de sa vraie vie. Du coup, lorsqu'il la voit avec d'autres femmes dans sa situation, dans une cage d'escalier dans un foyer à enchaîner les passes à dix euros, le ressenti est douloureux. Les actes sexuels sont représentés dans 3 cases, sans effet esthétique, sans gros plan, dans un registre sans rapport avec celui de la pornographie. L'aspect factuel de la description rend palpable la réalité de la situation et des actes. En proscrivant tout effet pour appuyer, l'autrice rend possible la projection du lecteur dans la situation, sans filtre déformant.


Au fil des 10 biographies, le lecteur se retrouve ainsi dans la peau d'êtres humains en butte aux pires comportements de ses confrères. Il perçoit la souffrance de chacune de ces personnes. L'effet cumulatif est dévastateur. Au fil de ces 10 parcours de vie, il subit l'oppression, les viols, la guerre, la famine, l'exploitation, les profiteurs, le chantage, les passes à 10 euros, la peur au bois (de Vincennes, de Boulogne), les macs, les mariages arrangés, la violence conjugale, le chômage, la crédulité, l'abus de confiance, le mirage de l'Eldorado, l'angoisse de l'expulsion du sol français, l'indifférence des pouvoirs publics, la prison de son identité sexuelle physique, la séropositivité, la déscolarisation forcée, les prédateurs, la traite des femmes, la pauvreté, le racket, le chantage sur les proches, la reproduction des schémas de la violence familiale, la drogue… Il se rend compte que le parti pris graphique atténue l'horreur visuelle des situations et des violences, rendant la lecture supportable et même agréable, mais qu'il ne cache rien de ces maltraitances. Muriel Douru se révèle être une narratrice extraordinaire. Elle sait représenter la violence sans la rendre esthétique, sans non plus tomber dans le gore. Elle n'hésite pas à représenter les actes sexuels, sans hypocrisie, sans fausse pudeur, mais sans séduction, ce qui correspond bien à cette relation tarifée. Elle montre ces travailleuses et travailleurs en situation de travail, avec une approche professionnelle, sans être technique.

Bien sûr, l'accumulation de maltraitance finit par atteindre le lecteur. Son regard sur ces femmes et ces hommes s'en trouve modifié, quelles que soient ses convictions morales ou religieuses. Dans son introduction, l'autrice évoque la difficulté de projection pour comprendre la réalité de ces vies, à partir de son milieu, son éducation et son statut, de femme blanche et occidentale, n'ayant jamais manqué d'amour parental ni souffert de la faim. Elle indique que la rencontre avec ces femmes et cet homme lui a permis de comprendre combien il est compliqué d'appréhender ce qui vivent des gens au destin si éloigné. Au fil de la lecture, il se dégage également une représentation de la relation sexuelle comme un rapport de force, dans lequel les travailleuses du sexe et les travailleurs du sexe occupent la position de faiblesse. En outre, la représentation de ces rapports forcés, de ces abus réguliers (sans être systématiques) par des clients violents ou voleurs, et souvent des conditions sordides du rapport tarifé (sur le capot d'une voiture) finit par brosser un tableau déprimant de la pulsion masculine imposée aux femmes, et par voie de conséquence subie par les hommes incapables d'échapper à sa force impérieuse. Au sein des témoignages, le lecteur peut relever 2 petites phrases qui définissent cette forme de relation. Dans la première, une travailleuse indique qu'elle était devenue un objet, l'objet de 2 hommes. Dans la seconde, une autre travailleuse constate que même les gentils profitent d'elle : elle doit toujours coucher même quand elle n'en a pas envie, et pour le temps dont ils ont besoin pour se soulager.

Cette bande dessinée est extraordinaire dans le sens où elle parvient à déjouer tous les pièges de la représentation de du travail du sexe (misérabilisme, romantisme, voyeurisme, etc.) sans rien occulter de la nature de ce travail, en donnant la sensation au lecteur d'écouter ces femmes et cet homme en train de lui parler directement, lui laissant son libre arbitre sans lui faire de chantage à l'émotion, sans le culpabiliser, sans l'agresser par des visions insoutenables, dans un rapport de lecture librement consenti, respectueux de sa sensibilité.