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lundi 6 avril 2026

Les grandes batailles navales T04 Tsushima

Les coule-tout-seuls ! Cette flotte est consternante !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le quatrième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Denis Béchu pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : La disgrâce après la victoire, Trouver un allié, Une guerre peut en cacher une autre, Le nain jaune et l’ogre russe, L’armement de l’air moderne, Une nouvelle arme la torpille, Le jeu trouble des puissants, Une défaite annoncée.


En octobre 1904, à Saint-Pétersbourg dans l’Empire russe, un groupe de gradés et d’officiels est réuni sur une tribune, pour célébrer le départ de la flotte militaire qui prend le large, avec la foule sur le quai pour acclamer ce départ. Un peu éloignés des côtes, deux marins dans un petit voilier sont en train de ramener un filet de pêche. Ils commentent le départ, évoquant leur belle flotte de guerre qui prend le large. Il paraît qu’elle s’en va mater les nains jaunes qui de l’autre côté de leur bonne terre ont attaqué Port-Arthur ; il se dit même que le tsar a fait le déplacement avec tous ses généraux pour saluer le départ de ces fiers navires. Petro, le cousin de l’un des deux pêcheurs, est à bord du Kniaz Souvorov, le navire amiral. Ce moujik se trouve à bord d’un navire de guerre parce que les amiraux n’avaient pas assez de bras. Des paysans comme marins, il y a de quoi être pessimiste. Mais les temp sont durs, pour ce cousin, ça faisait plusieurs étés que ses champs ne donnent plus suffisamment de blé pour qu’il nourrisse sa famille.



À Port-Arthur, un clairon sonne la fin des combats. Malgré tout, dans les tranchées, le soldat Poutine arme son fusil et cherche une cible : il va en profiter pour tuer un macaque de plus. Un compagnon lui rappelle que ce sont eux qui se rendent aux Nippons, et non l’inverse, qu’ils doivent se montrer conciliant et courber l’échine. Poutine a sa cible dans son viseur et il tire, tuant un soldat japonais. Quelques instants après, une balle lui traverse le crâne et les soldats japonais se tiennent sur le bord de la tranchée, tenant les soldats russes en joue. En ce deux janvier 1905, la ville chinoise de Lüshunkou vient d’être prise aux Russes, par les Japonais après un siège débuté fin mai 1904. Quelques jours après, la nouvelle est annoncée au tsar Nicolas II (1868-1918) : ils se sont rendus, Port-Arthur est tombé. Le huit janvier 1905, la flotte russe mouille au large de l’île de Nosy Be à Madagascar, les matelots étant de corvée pour débarrasser les coques des navires des algues et des coquillages. Ils sont rejoints par le matelot Vladimir. Leurs discussions évoquent leur situation. Avec toutes les mers qu’ils ont parcourues depuis leur départ en octobre, ce sont des grappes de coquillages et des montagnes d’algues qui sont collées à la coque. Vladimir en attribue la faute à leurs gradés qui auraient pu aller au plus court plutôt que de contourner l’Afrique, en passant par le canal de Suez.


Venu à cet ouvrage pour se familiariser avec cette bataille navale, le lecteur en découvre progressivement le contexte, avant d’aboutir à son déroulé en fin de récit. Dans ce tome, le scénariste a choisi, comme souvent de consacrer un nombre de pages réduit pour raconter l’affrontement en lui-même : en l’occurrence quatre pages, la partie majoritaire de l’histoire étant consacrée au contexte de cet affrontement, ainsi qu’à des points de vue différenciés, à partir des personnages comme les matelots ou les gradés. Comme pour chaque tome, le scénariste se concentre sur les informations principales dans le fil de la bande dessinée pour rendre intelligibles les enjeux, et il développe certaines facettes dans le dossier historique. Le néophyte aura vraisemblablement envie de compléter certaines informations par des recherches personnelles, à commencer par Port-Arthur, une ville portuaire chinoise, appelée Lüshunkou située à la pointe sud de la péninsule du Liaodong, ayant porté le nom de Port-Arthur pendant l’occupation russe, puis de Ryojun pendant la période d’administration japonaise. En fonction de là où le porte sa curiosité, il pourra aussi éprouver l’envie d’en savoir plus sur l’ingénieur naval Louis-Émile (1840-1924, sur l’amiral Togo Heihachiro (1848-1934), sur le canon Paixhans, ou encore sur la force de Coriolis…



S’il est déjà un habitué de cette série consacrée aux batailles navales, le lecteur sait que le scénariste maîtrise l’art de la composition de son récit : un dosage habile et expert entre le point de vue des militaires, simples marins et quelques gradés, une alternance de lieux (par exemple ces deux pages dans les tranchées pendant le siège de Port-Arthur, ou la page entière consacrée à l’annonce de sa chute à l’empereur), des discussions permettant d’exposer des informations sur l’état du monde (contexte politique de la bataille à venir) de manière organique, la violence de la bataille et les êtres humains morts, et… l’absence totale de femme, même dans les salons de l’empereur. Afin de bien apprécier le récit, le néophyte doit maintenir une attention correcte tout du long, certaines informations pouvant sembler anecdotiques, tout en ayant une incidence réelle dans le déroulement des événements, sa curiosité devant se porter sur chaque dimension, aussi bien politique que technique. En fonction de ses convictions, il peut s’attacher plus à l’amiral devant mener à bien sa mission, en s’adaptant à des ordres qu’il approuve plus ou moins, ou bien au matelot Vladimir et à ses convictions déjà révolutionnaires. Il reconnaît aisément le nom inscrit sur le couvre-chef du marin en train d’écouter un discours de Lénine à Saint-Pétersbourg en juin 1905 : Potemkine, celui d’un cuirassé pré-dreadnought de la flotte de la mer Noire rentré dans l’histoire pour la mutinerie qui y eut lieu en juin 1905, pendant la Révolution de 1905.


Le lecteur a bien identifié que ce tome est illustré par un autre dessinateur que JY Delitte, il entame sa lecture en toute connaissance de cause. Baiguera réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif comme il se doit pour cette série historique, respectant ainsi le cahier des charges établi par le scénariste. Bien évidemment, il a effectué les recherches de références nécessaires pour représenter les navires, les uniformes et les armes avec la meilleure véracité historique, ainsi que les autres éléments d’époque comme le bateau de pêche russe, les tranchées de Port-Arthur, le palais du tsar, les rues en terre de Port-Arthur, et la façade du palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg. L’horizon d’attente du lecteur est comblé sur ce plan-là : mise en scène des navires, de leur armement et de leur puissance de feu, des militaires des différentes marines vaquant à leurs occupations et accomplissant les corvées, ou explicitant les ordres venus du commandement. La bataille est rondement racontée, mettant en avant les tirs de canons et les impacts correspondants, ainsi que la disproportion entre la capacité destructrice des obus et la fragilité des corps humains. S’il s’est habitué à la dureté des représentations de Delitte, le lecteur peut trouver la mise en scène et les plans de prise de vues un peu communs, manquant de tranchant et de percutant. Pour autant la narration visuelle remplit sa fonction, à la fois par le rythme régulier, et par la qualité des informations apportées.



Régulièrement, le lecteur ressent la justesse d’une image : Petrov pensif accoudé au bastingage, la hargne de Poutine à vouloir tuer un soldat japonais, Vladimir un peu tire-au-flanc et donneur de leçon sur l’exploitation du prolétariat et la révolution, le capitaine Stanislav blasé et trop conscient du manque de moyens et de préparation de leur flotte, le cynisme des observateurs français et anglais, la beauté paradisiaque de la plage de Nosy Be, la population chinoise réduite à l’état de commodités à Port-Arthur, la rage au combat, etc. Les images montrent et soulignent plusieurs facettes du récit : les simples matelots dont la vie devient régie par des décisions arbitraires sur lesquelles ils n’ont aucune prise, le fait que les gradés russes ont conscience de l’état laissant à désirer des navires de la flotte, l’impréparation de cette mission, l’ennui sur les navires, etc. En arrière-plan, le lecteur devine ou comprend en fonction de ses connaissances, que la marine russe se repose sur ses lauriers, que l’impérialisme japonais a commencé à prendre corps en prenant pied sur le territoire chinois, que d’autres puissances, les Français et les Britanniques, veillent en coulisse à leurs propres intérêts, plutôt qu’à la paix. En revanche, il prend conscience de deux autres thèmes dans le dossier historique : l‘armement de l’air moderne avec des éléments chiffrés sur la portée ainsi que le poids et la vitesse des obus, et également sur la montée en puissance de la torpille.


Une bataille navale restée célèbre pour les connaisseurs, que ce tome permet aux néophytes de découvrir. La narration visuelle s’avère solide, plus qu’il n’apparaît à la surface, apportant de nombreuses informations dans une reconstitution historique bien documentée. La construction du récit présente plusieurs facettes de l’environnement historique menant à cet affrontement, à la fois sur les nations impliquées et sur les circonstances techniques et stratégiques. Le lecteur prolonge cette découverte avec le dossier historique bien construit et disposant de documents visuels intéressants. Paix aux hommes morts au combat.



lundi 9 février 2026

Les grands batailles navales T26 Navarin

Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, monsieur. Si ce n’est d’y survivre !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le vingt-sixième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de portraits et de tableaux d’époque comprenant huit chapitres et un glossaire. Ils portent les titres suivants : Vive la révolution !, La politique de l’autruche, La philhellénisme, Quand l’opinion publique s’allie aux intérêts politiques, Si l’écrit ne suffit pas on laissera parler le canon, Vers l’irrémédiable escalade, La témérité et puis… Badaboum !, Épilogue.


Edward Levington est un de ces aventuriers insouciants et intrépides que l’on rencontre au XIXe siècle. Écrivain et artiste peintre sans réel talent, l’homme qui dispose d’une petite aisance financière suite à quelques héritages, parcourt le monde dans la deuxième décennie de ce XIXe siècle, c’est la cause grecque qui a séduit Edward Levington. Il faut dire que si longtemps la Grèce en tant que nation n’a eu aucune réalité, depuis quelques années des idées révolutionnaires et un sentiment nationaliste grandissent. Il est loin le temps antique où les Grecs se définissaient à travers des cités-états qui n’hésitaient pas à se faire la guerre. Occupation romaine, empire byzantin ou conglomérat de petits royaumes et duchés appartiennent au passé. Sous domination ottomane depuis le XIVe siècle, les Grecs rêvent de se défaire de leur joug, aidés par de nombreux philhellènes et soutenus par une importante diaspora, les Grecs n’ont d’ailleurs plus hésité à rentrer en guerre contre l’occupant en février 1821. Ainsi bénéficiant de quelques soutiens et suivant les traces de George Gordon Byron – le poète et aventurier anglais acquis à la cause grecque et décédé prématurément des fièvres en avril 1824 à Missolonghi – Edward Levington a décidé de poser les pieds dans le Péloponnèse dans les derniers jours de septembre 1827.



De nuit, un grand canot avec quatre rameurs dépose Edward Levington sur une plage isolée où l’attend un petit groupe de soldats grecs. Il est accueilli nominativement par l’un d’eux, qui va lui servir de guide jusqu’au théâtre des opérations. Levington profite d’une halte diurne pour réaliser une peinture du panorama. Il explique au comte John Brennan, un Irlandais, qu’il ne s’agit pas de peindre les choses telles qu’on les voit, mais surtout telles qu’on les ressent. Cela semble à son interlocuteur, une bien étrange méthode pour faire de la peinture. Un soldat leur demande de monter sur la colline pour le rejoindre : il y a de nouveaux ordres et c’est urgent. Il explique les Ottomans avancent en force dans la région et tout le monde se replie. Levington demande à Brennan ce qui l’a poussé à prendre les armes pour défendre la cause des Grecs. Son interlocuteur répond qu’il est d’origine irlandaise, ils ont ça dans le sang chez eux.


Le lecteur ayant déjà pioché dans cette série consacrée aux batailles navales et lu Sinope (2025) apprécie de pouvoir découvrir la bataille de navarin car elle est mentionnée dans l’ouvrage susmentionné. Il sait qu’il peut compter sur le fait de retrouver la qualité habituelle de la série, aussi bien la rigueur de la reconstitution historique, l’habileté avec laquelle l’auteur infuse les informations de manière organique, l’approche factuelle des dessins, et la mise en perspective de l’importance de cette bataille. Pour ce dernier point, la conclusion met à profit le recul apporté par les siècles passés : Personne ne le sait encore, mais la bataille marque un tournant dans la guerre, car quelques mois plus tard en mai 1828 les Russes vont attaquer l’Empire ottoman allant jusqu’à menacer Constantinople. L’auteur conclut : Pressés de toute parts, les Ottomans se résigneront à signer la paix et à accepter l’indépendance de la Grèce. Le dossier historique se conclut sur un autre constat : La bataille de Navarin est considérée par de nombreux historiens comme la dernière grande bataille de la marine traditionnelle à voile, aux coques de bois armées de canons à âme lisse tirant des boulets. Et s’il est vrai que les batailles de la marine traditionnelle qui suivront n’atteindront jamais cette ampleur dans les engagements, cette bataille détonnera aussi par l’absence de toute tactique et de manœuvre.



Comme d’habitude, le lecteur ressort impressionné de cet ouvrage, par la capacité de l’auteur à allier des ingrédients hétéroclites pour former un tout cohérent, sans aller jusqu’à une vision holistique, tout en présentant la bataille sous de nombreuses facettes. La dimension historique s’avère particulièrement dense, tout en étant diffuse. De ci de là, le lecteur relève un nom ou deux, parfois inventés pour le récit comme Edward Levington, parfois authentiquement historique. Dans cette dernière catégorie, il lui vient l’envie de se renseigner plus avant sur Thomas Cochrane (1775-1860, amiral et homme politique britannique), George Finlay (1799-1875, philhellène et historien écossais), Henri de Rigny (1782-1835, vice-amiral français), Lodewijk Sigismond Gustaaf comte van Heiden (1773-1850, amiral russe), ou encore Thomas Fellowes (1778-1853, contre-amiral). Sans oublier la référence à Lord Byron (1788-1824), célèbre poète britannique. En filigrane, il peut également avoir à l’esprit la suite des dix ou onze guerres russo-turques du seizième au dix-neuvième siècle. Le contexte global évoque également une phase de la guerre d’indépendance grecque, menant à la reconnaissance de leur indépendance par l’Empire ottoman, et l’aide des philhellènes de la France, du Royaume-Uni et de la Russie.


Comme à son habitude, l’auteur met également en scène la nature systémique de la guerre, au travers de ses deux personnages principaux. Comme à son habitude toujours, il rappelle que : Les guerres sont comme cette bataille, des histoires bien confuses voulues par des personnes qui jamais ne verseront leur sang ! L’Irlandais John Brennan tempère ce constat amer par le fait qu’il ne connait pas de paix qui se soit imposée autrement que par la force. Il rappelle également que l’amiral britannique tout comme les amiraux français et russe ont des comptes à rendre à des messieurs qui les gouvernent, et que ces grands messieurs qui les gouvernent n’ont pas choisi d’envoyer ici de belles escadres pour simplement être les témoins d’une guerre (sous-entendant qu’il y a quelque chose à gagner, des intérêts en jeu). Ce militaire éminemment pragmatique sait que : Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, si ce n’est d’y survivre ! C’est toujours la même histoire ! Dans le même ordre d’idée, la narration visuelle montre bien l’effet des boulets sur le corps humain, le commentaire faisant observer que : Ce n’est pas beau à voir quand un boulet transperce la muraille. Comme dans Sinope, une petite remarque en passant établit que des Français servent également à bord des navires ottomans, en tant que conseillers et experts, bien rémunérés. Enfin, comme de coutume dans cette série, les femmes sont réduites à la portion congrue, même pas représentées dans ces pages, tout juste raillées en tant qu’épouses mal commodes.



C’est toujours un vrai plaisir de retrouver les dessins un peu rêches de cet artiste. Il sait rendre compte de la majesté des navires, de la rudesse de la vie à bord, de la beauté de ces énormes bâtiments sur la mer, de la destruction et du saccage lors des combats, les couleurs un peu ternes et un peu foncées de la coloriste venant renforcer ces sensations. Il rend hommage à ces navires dans une première illustration en peine page de nuit, puis une autre en double (22 & 23) pour un navire se rapprochant de la baie de Navarin où mouille la flotte ottomane, les canons qui se déchaînent dans une deuxième illustration en double page (36 & 37), et enfin une autre illustration en pleine page d’un bateau ravagé échoué sur le sable, en vis-à-vis d’un extrait du poème Navarin (1829) de Victor Hugo (1802-1885). Les séquences sur le pont des navires ou dans les canots sont tout aussi enchanteresses : le niveau de détail pour les canons, les poulies, les haubans, les innombrables cordages, les cabestans, etc. En outre, le lecteur bénéficie de deux autres dessins en pleine page : une vision magnifique à couper le souffle du monastère de Prodromos, et également deux cavaliers avec les pattes de leur monture dans l’eau sur le rivage, un superbe effet des reflets de l’eau réalisé par la coloriste.


Comme pour chaque tome dessiné par Delitte, la narration visuelle se fait factuelle et sèche, très descriptive et détaillée pour les navires, logique pour leurs déplacements et leurs positionnements respectifs lors de la bataille navale, avec un total de trente pages se déroulant sur mer. Le lecteur regarde fasciné, le casus belli se dérouler sous yeux, un simple mouvement d’humeur qui provoque cette bataille à bout portant, sans tactique ni manœuvre. Comme d’habitude, le dossier historique se révèle riche et intéressant, reprenant certains éléments présents dans le récit, et venant développer le contexte historique, avec une prise de recul, et évoquant les répercussions de cette bataille au déroulement à l’opposé de toute forme académique ou intelligemment construit. Quelle bataille !


Comme toujours, la superbe couverture invite à la navigation et au conflit armé. L’exécution de la reconstitution de cette bataille navale se fait avec des dessins secs, solides, documentés, réalisés par un amoureux de la mer. Le lecteur se retrouve aux côtés d’un aventurier avec une certaine aisance financière et un marin de métier, à attendre de rencontrer la flotte ennemie, tout en évoquant différentes dimensions du conflit en cours, entre alliance des Français, des Britanniques et des Russes, intérêts nationaux, et mouvement pour la reconnaissance de l’indépendance de la Grèce. Brutal.



lundi 29 décembre 2025

Les grandes batailles navales T21 Santiago de Cuba

Mais au temps des canons à âme rayée et des obus, les dieux sont impuissants.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario et les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, réalisé par l’auteur, chapitré : Il y a d’abord une page de l’histoire, Quinze années (parsemées de tumultes et de désordres), Une paix si proche puis le basculement, Les premiers coups de canon aux Philippines, Après Manille couper les fils, David contre Goliath ?, Les prémices de la défaite annoncée, Un rêve d’évasion qui devient cauchemar, Un épilogue écrit d’avance.


Tout conflit a son casus belli. Dans la guerre hispano-américaine de 1898, c’est le naufrage d’un cuirassé de l’US Navy dans les eaux cubaines. À la fin du XIXe siècle, un vent de liberté souffle sur la grande île des Caraïbes, possession espagnole. De tumultes en insurrections, le désordre s’installe. En janvier 1898, les États-Unis, qui ont des intérêts dans l’île, décident d’envoyer un navire de guerre. La sixième puissance maritime mondiale tient à rappeler aux belligérants qu’elle surveille. Malheureusement, la manœuvre d’intimidation se transforme en tragédie et met le feu aux poudres. Le 15 février 1898, une impressionnante explosion déchire les flancs du cuirassé USS Maine. Le vaisseau sombre en quelques minutes entraînant dans la mort 261 hommes d’équipage. La suite n’est plus qu’un jeu de domino, dont rien n’arrête les chutes. Le 25 avril 1898, le royaume d’Espagne et les États-Unis d’Amérique sont en guerre. Le 1er mai 1898, le feu roulant des canons de six vaisseaux de l’US Navy s’abat sur une douzaine de navires espagnols au mouillage dans la baie de Manille aux Philippines.



New York, cité de tous les rêves et de tous les excès, quinze jours plus tard. À l’abri de la foule populeuse qui encombre les rues, deux hommes devisent tranquillement dans un salon privé luxueux. Le sénateur Henry Cabot Lodge lit un article du New York Journal : Après la conquête victorieuse des Philippines, voilà que nos fiers soldats s’apprêtent à poser les pieds à Cuba pour botter le cul à ces misérables Espagnols qui massacrent de malheureux Cubains. Le sénateur félicite son interlocuteur : il estime que William Randolph Hearst a l’art de la formule. Il ajoute : Voilà encore une manière habile d’augmenter le tirage de ses journaux. L’éditeur rétorque que c’est le sénateur qui hier encore l’encourageait à soutenir davantage le gouvernement. Il explique qu’il n’a pas tout inventé concernant les Espagnols, que les exactions de ce Weyler sont réelles. Ils trinquent ensemble à cette guerre et au pouvoir de la presse de Hearst. Ils sont d’accord avec une note du parti : Leur nation ne peut plus se contenter d’une aire d’influence circonscrite aux seules Amériques. Hearst ajoute qu’il suffit que Lodge lui dise ce qu’il veut lire.


C’est un tome de plus dans la collection des grandes batailles navales : une narration concise et précise au montage très personnel et direct, des dessins dans un registre naturel et descriptif avec des contours un peu acérés et irréguliers pour accentuer l’âpreté des individus et des situations, une gamme de couleur dans les bruns-gris, parfois maronnasse pour une réalité peu souriante et grave. L’auteur tire le maximum possible du format de quarante-six pages, en évoquant certains pans du contexte historique, en mettant en scène trois ou quatre personnages fictifs, en faisant intervenir plusieurs personnages historiques comme William Randolph Hearst (1863-1951), Henry Cabot Lodge (1850-1924), William McKinley (1843-1901), Richard Harding Davis (1864-1916), Theodore Roosevelt (1858-1919). Il commence son récit le quinze février 1898, avec l’explosion qui déchire les flancs du cuirassé USS Maine. Il le termine avec la parution de l’article qui annonce que la flotte espagnole est décimée et Santiago de Cuba est tombée, ainsi que Hearst savourant le pouvoir que lui donne sa presse, à New York le trente juillet de la même année, moins de six mois plus tard. Les pages sont structurées à partir de cases rectangulaires sagement alignées en bande, avec parfois une tête qui dépasse sur la bande du dessus, ou des pieds sur celle du dessous. Le lecteur peut également savourer deux dessins en double page (une avenue fourmillant d’activités à New York, les navires à quai dans la baie de Tampa) et un en pleine page (les cuirassés américains à Tampa).



À l’évidence, le lecteur vient pour les scènes de bataille navale, encore plus alléché par le fait que Delitte ait également réalisé les dessins, en ayant à l’esprit sa qualité de peintre officiel de la Marine et de membre titulaire de l’Académie des Arts & Sciences de la Mer. Il est comblé dès la première planche : elle comporte deux cases de la largeur de la page, l’une occupant les deux tiers de la hauteur, l’autre le tiers restant, montrant l’USS Maine qui fut le second cuirassé de l’United States Navy, d’abord fringuant dans la baie de La Havane, puis en piteux état après l’explosion. Le lecteur est un peu pris par surprise en découvrant une vue d’une rue très animée de New York en double page, dépourvue de toute connotation maritime. Puis retour à l’océan avec un navire de guerre américain mouillant non loin de la petite ville portuaire de Cienfuegos, alternant des vues sur l’eau et des vues sur le pont : le lecteur peut se repaître des détails confiant dans l’authenticité historique, pouvant se projeter sur le bâtiment. Vient ensuite de l’illustration en double page des bateaux de marchandise à double pont avec leur haute cheminée sur les rives de la baie de Tampa, et les ouvriers s’employant au chargement. Les séquences maritimes culminent avec la bataille navale proprement dite : quinze pages de course-poursuite, d’esquives et de tirs au canon, mettant en évidence le caractère inhumain des énormes masses d’acier, la puissance de feu des canons, la coordination des servants, les marins en train d’alimenter les chaudières en charbon, les soldats déchiquetés par les obus, les navires déchiquetés, etc.


Comme dans les autres tomes, le récit expose des éléments de contexte soigneusement choisis pour apporter d’autres points de vue à cette bataille navale. Étant un auteur complet, Delitte maîtrise entièrement sa composition des scènes, en particulier la répartition des informations entre texte (dialogue, exposition) et images, ainsi que leur complémentarité. Le lecteur se régale de le voir illustrer d’autres choses que des navires. L’illustration en double page consacrée à la rue de New York montre toute son activité, entre les marchands ambulants, les étals, les échelles de secours métalliques en façade, les badauds. Par la suite, le lecteur prend le temps d’apprécier les portraits accrochés aux murs du salon du club privé, la citerne d’eau sur le toit d’un immeuble, la locomotive à vapeur tirant les wagons de marchandise, l’église de Santiago de Cuba, un énorme canon en bordure de côte pour tirer sur les navires ennemis, un paysage naturel à l’intérieur de l’île, Giuseppe Almoda & Jose Morales cheminant sur les routes en terre, l’immeuble du Tribune pavoisé aux couleurs du drapeau américain, etc. Les personnages apparaissent tous adultes et sérieux, comme il sied à un récit de guerre, les femmes étant reléguées à quelques rôles limités de figuration.



Le lecteur se rend rapidement compte que l’auteur fait des références très succinctes à certains faits historiques, et que chaque séquence sert aussi bien l’enchaînement des événements qui mènent à la bataille navale, que des observations sur d’autres thèmes. Le premier cartouche de texte évoque ainsi la notion de casus belli : il explicite celui de la guerre qui oppose le royaume espagnol aux États-Unis, et le lecteur peut penser à d’autres qu’il s’agisse de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d'Autriche (1863-1914) ou des incidents du golfe du Tonkin sont survenus les deux et quatre août 1964, et leur rapport relatif avec la guerre qui s’en est suivie. Par la suite, il est également question de la collusion de la presse à grand tirage avec le politique (en particulier les journaux de William Randolph Hearst), les hasards de la vie au travers du destin national de Theodore Roosevelt qui se forge pour partie grâce à ses faits de guerre à Cuba, le sort des simples soldats en fonction des décisions de généraux et aussi celles de politiciens prises à New York, la réalité des enjeux économiques et de politique international bien plus prioritaires que ceux moraux, dans le choix de déclarer et de mener une guerre, la réalité du massacre et de la mort d’êtres humains. Le genre très particulier de la reconstitution historique d’une bataille navale contient alors des éléments sociétaux, transformant un récit de genre en un regard sur le fonctionnement de la société de cette époque, et de celle contemporaine quand on repense à l’instrumentalisation des conflits armés.


Peut-être faut-il un goût particulier pour être attiré par une bande dessinée dédiée à un conflit naval historique très précis, avec déjà une fascination pour les bâtiments de guerre ? Dans le même temps, cet auteur complet a acquis un niveau de maîtrise de son art remarquable : sa concision synthétique dans sa manière de présenter les faits et l’époque, la qualité de sa reconstitution historique qui dépasse sa simple capacité à représenter les navires de guerre. Le lecteur ressent qu’il lit bien plus que le déroulé d’un conflit maritime : les enjeux de terrain et les enjeux de la classe politique à s’engager dans une guerre, le vécu des soldats sur le terrain et l’arbitraire de leur vie et de leur mort, et aussi de magnifiques représentations des navires de guerre, et de la bataille elle-même. Une réussite.



lundi 15 décembre 2025

Les grandes batailles navales T26 U-9

Un véritable camouflet pour la Royal Navy.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2025. Ila été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, par Philippe Adamov (1956-2020) pour les dessins, ceux-ci ayant repris par Fabio Pezzi après le décès de l’artiste initial, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, rédigé par le scénariste, généreusement illustré par des documents d’archives, avec des parties portant les titres suivants : Il y a d’abord l’histoire, Touché, coulé !, U-Boot une arme allemande, Un engin sale et malodorant, … qui deviendra une arme terrifiante !, Le canon ou la torpille ?, De l’arme méprisée à l’exploit !, Et après ?


Ils se croyaient invulnérables… Ils pensaient pouvoir couler les plus puissants des navires, comme David, qui avec une simple pierre, avait terrassé le géant Goliath. Mais ils auraient dû savoir que la flèche s’est toujours brisée sur l’armure. Leur submersible pouvait bien déplacer près de 800 tonnes et filer à plus de 15 nœuds, tout cela avait peu d’importance quand une masse qui déplace plus de 18.000 tonnes à 20 nœuds vous éperonne. Un sous-marin éventré gît par le fond, les cadavres des marins flottant entre deux eaux. En surface, les officiers commandant un énorme croiseur-cuirassé se félicitent : ils viennent d’heurter un sous-marin allemand, il y a enfin une justice ! Coupé en deux et pas un survivant. L’un d’entre d’eux a pu lire son immatriculation : U-29. Un autre renchérit : il paraît que cette saleté a attaqué au canon pas moins de six marchands en l’espace d’une semaine. Le troisième se félicite : une chose est sûre : ils entrent dans l’histoire leur HMS Dreadnought, malgré sa vétusté, est le premier cuirassé à couler un sous-marin. La scène se déroule à Pentland Firth, en Écosse le 18 mars 1915.



À Danzig, dans l’empire allemand, le 4 août 1914, des marins sont en train de charger des torpilles dans un sous-marin. L’oberbootsmann les tance : ils doivent faire attention avec le palan, s’ils ne veulent pas les envoyer au Paradis avant l’heure ! Il y a plus de cent-soixante kilogrammes d’explosif dans ces cigares ! Si cela explose, il ne restera d’eux que des lambeaux de chair… sans même parler des autres navires qui les entourent. Otto Eduard Weddigen est rejoint par son frère Karl, ensemble ils grimpent la passerelle pour accéder au pont, où un officier tend un journal devant lui : ils sont en guerre contre l’Angleterre, la presse en fait écho ! Otto le sait déjà : il a reçu ses ordres, le jeu infernal des dominos a commencé. Il explique : un archiduc autrichien se fait tuer par un fanatique serbe et, au nom des alliances, toute l’Europe s’embrase. Y a-t-il vraiment quelque chose de réjouissant ? Les deux frères redescendent à quai : Otto explique à Karl qu’il va larguer les amarres pour aller à Heligoland, un bout de terre perdu dans la mer, le tout ne doit pas dépasser deux kilomètres carrés. D’autres ordres doivent l’y attendre. Karl s’emporte : Si c’est comme ça que leurs amiraux conçoivent la guerre, ce n’est pas demain qu’ils danseront sur les Champs Élysées ! Il faut attaquer sans attendre, comme l’a fait Bismarck en 1870. Attaquer !


Il est possible que le nom d’U-9 soit inconnu du lecteur et que ce dernier soit venu pour découvrir une nouvelle grande bataille navale dans cette collection dont il apprécie les caractéristiques. L’auteur sait inclure des informations de manière organique et bien dosée, c’est-à-dire sans tomber dans des pages d’exposition avec de longues cellules de texte en petits caractères. Progressivement, il distille les faits et les indications permettant de situer cette bataille dans le temps, de comprendre la nouveauté que représentent les sous-marins à l’époque, et de découvrir de quelle bataille il s’agit précisément et les caractéristiques qui la font sortir du lot, et qui l’ont fait passer à la postérité. Arrivé à la fin de cette histoire, le dossier vient apporter des compléments forts bienvenus : sur l’histoire du développement des sous-marins (Lequel peut être considéré comme avoir été le premier à mériter ce nom ?), sur le rapport de force entre un sous-marin et un croiseur-cuirassé, sur le temps qu’il a fallu pour que naisse la lutte anti-sous-marine, sur les circonstances qui ont fait que dans l’imagerie populaire d’aucuns attribueront la paternité de cette arme à l’Allemagne, sur l’évolution des sous-marins qui passent d’un engin sale et malodorant à une arme terrifiante, sur le choix de l’arme entre le canon et la torpille, et sur l’après.



Cet ouvrage s’ouvre sur un mot du scénariste en mémoire de l’artiste, à l’époque où celui-ci dessinait les séries Le vent des Dieux (tomes 1 à 5, 1985-1991), et Les eaux de Mortelune (tomes 1 à 10, 1986-1998), toutes les deux écrites par le scénariste Patrick Cothias. Il explique que Philippe Adamov avait réalisé une vingtaine de pages crayonnées, avant de larguer les amarres définitivement, et qu’alors s’est posée la question de savoir que faire de ce travail inachevé. En fonction de sa familiarité avec l’œuvre de cet artiste (également la série L’impératrice rouge, avec Jean Dufaux, quatre tomes, 1999-2003), le lecteur peut identifier les pages en question, ou il peut constater qu’il ne ressent pas de différence entre les deux artistes. Comme à son accoutumée, la coloriste choisit une palette de teintes réalistes, un petit peu ternies et assombries, pour être en phase avec le sujet de la guerre, les morts au combat, et les affrontements. Elle sait jouer des nuances d’une même teinte pour accentuer le relief de certaines surfaces, pour nourrir les formes détourées, pour compléter les fonds de case, et même créer les cieux avec nuages et variation de luminosité, évoquer les reflets toujours changeant de la surface de la mer, rendre compte de l’exiguïté des coursives du sous-marin. Ainsi le lecteur peut ressentir l’ambiance d’un mois de septembre déjà rafraichi.


Quoi qu’il en soit, le lecteur commence à tourner les pages, et il retrouve ce à quoi il s’attend visuellement : des militaires en train de parler, de belles cases mettant en valeur les navires de guerre, et bien sûr la mer. Il identifie tout de suite le savoir-faire du scénariste : une poignée de personnages nommés, ceux dont la postérité a retenu le nom, des discussions brèves régulièrement interrompues par le voyage en mer jusqu’à la bataille navale promise, et des personnages qui bougent. Pour ces derniers, les dessinateurs jouent le jeu : montrer ces hommes en train de parler, et représenter le décor avec un bon niveau de détail pour donner à voir l’environnement, que ce soit à terre ou à bord, en intérieur ou en extérieur. Il en découle une narration visuelle avec un rythme agréable, et des changements de décors réguliers apportant de la diversité. Bien évidemment, les deux dessinateurs se sont documentés sur les uniformes, les armes et les navires, et ils réalisent une reconstitution historique solide et fiable. L’enjeu du récit est d’arriver à la bataille navale en ayant informé le lecteur sur les forces en présence, sans se focaliser sur la vie à l’intérieur du long cigare de métal. Par voie de conséquence, les dessinateurs représentent aussi bien le port de Danzig, l’estuaire de la Forth, la rade de l’île de Heligoland, un cimetière de campagne, un bureau militaire allemand, et quelques zones du sous-marin.



Bien sûr l’U-9 est également mis visuellement en avant, ainsi que les croiseurs-cuirassés britanniques, avec leurs armements, donnant lieu à quelques belles vues de ces navires en mer. Le scénariste installe progressivement les circonstances menant à la bataille, avec un certain naturel né l’expérience. La bataille elle-même se déroule en neuf pages, à la narration visuelle impeccable, limpide et factuelle. Dans le dossier final, le lecteur retrouve un résumé de la bataille, correspondant en tout point à ce qui est montré. Les auteurs restent dans ce registre factuel : des hommes normaux faisant leur métier, sans crise existentielle quant au fait de tuer des ennemis, c’est-à-dire des êtres humains, sans soif sanguinaire, sans rêve de devenir des héros de guerre, des supersoldats, ou de futurs officiers, que ce soit du côté allemand ou du côté britannique. Bref, une affaire rondement menée, sans chichi. Le lecteur en ressort avec une bonne compréhension du rôle joué par ce sous-marin, de l’effet de surprise dont profite son équipage, du fait d’équipages ennemis sans connaissance ou compréhension particulière de ce type d’attaque.


En scénariste aguerri (c’est le cas de le dire), Jean-Yves Delitte sait intégrer quelques réflexions bien senties dans les dialogues. Le lecteur le constate dans les échanges entre les deux frères, celui qui commande un navire, et l’autre qui reste à terre dans une fonction administrative. Il apprécie plus le dialogue moins convenu entre deux marins : le premier expliquant au second que cette guerre se résume à des cousins qui s’entretuent, car les têtes couronnées de cette vieille Europe ont toutes des liens de parenté, ils vont être les témoins de la plus grande dispute familiale que le monde n’ait jamais connue. Au cours de la bataille, Otto Eduard Weddigen ne peut pas croire à la réaction totalement inconsciente des commandants britanniques qui n’ont aucune idée de ce qui leur arrive. Dans le même temps, une de ses réponses à un simple marin fait bien ressortir que les décisions du commandant engagent tous les membres de l’équipage, au risque qu’ils y perdent leur vie.


Un tome de plus dans cette collection, avec plusieurs particularités. La première réside bien sûr dans la nature de la bataille du 22 septembre 1914, impliquant un sous-marin allemand. La seconde tient à Philippe Adamov qui a réalisé des planches différentes de celles sortant du moule habituel, avec une narration visuelle plus organique, à hauteur de simple mortel, ramenant le récit au niveau d’un reportage dépourvu de toute forme de glorification ou de dramatisation convenue. Un récit de guerre didactique, raconté avec honnêteté, contenant quelques remarques attestant d’une prise de recul.



lundi 4 août 2025

Le Petit Théâtre des opérations - tome 05: Faits d'armes impensables mais bien réels…

Cette approche simplissime va lui permettre de passer au-delà de la barrière culturelle.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas d’avoir lu les tomes précédents, mais ce serait dommage de s’en priver. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour le scénario, Monsieur le Chien (avec une faute de frappe volontaire sur la couverture, Monsieur le Chon) pour les dessins, et Albertine Ralenti pour les couleurs. Il se présente comme les tomes précédents : un découpage en chapitres allant de cinq à sept pages, une page de texte avec une photographie en fin de chaque chapitre, et quatre anecdotes intercalaires également sous forme de bande dessinée. Par opposition au tome précédent, ces sept chapitres sont tous consacrés à la même personne, pour raconter des phases de sa vie : Adrian Carton de Wiart (1880-1963), officier de l’armée britannique.


Le cinq mai 1880, à Bruxelles, Léon Constant Ghislain Carton de Wiart (1854–1915) félicite son épouse Ernestine Wenzig (1860-1943) alitée, qui tient dans ses bras son nouveau-né Adrian. En 1886, après le décès de sa femme, le père d’Adrian s’installe en Égypte, où il commerce avec les Britanniques. Il explique à son jeune fils que ce dernier reprendra un jour les affaires du père, et pour cela il devra maîtriser aussi bien le français que l’anglais et l’arabe. Adrian apprend aussi tout ce que doit maîtriser un gentleman : le tir sportif, l’équitation au pied des pyramides, la résistance aux maladies de l’époque. Il réussit ainsi à survivre par deux fois au choléra. La nouvelle épouse de son père décide d’en profiter pour lui apprendre à nager en le jetant à la mer. Il s’en tire encore. En 1889, Adrian est envoyé étudier en Angleterre. Ses petits camarades l’accueillent de manière sportive, et ils le regrettent incontinent, étant obligés d’en appeler aux surveillants, pour les sauver de lui. Adrian adore l’Angleterre, et la baston, surtout la baston, un peu trop d’ailleurs. En voyant une affiche de recrutement pour l’armée de l’empire, il sait désormais ce qu’il veut faire : la guerre. Et c’est ainsi qu’en 1891, Adrian quitte l’école, en faisant le mur.



Adrian Carton de Wiart se rend au bureau du recruteur militaire. Il falsifie ses papiers pour pouvoir attester qu’il est bien anglais, et âgé de plus de vingt-cinq ans. Oui, ça passe. Il en profite même pour passer le test de vue à la place d’un autre volontaire. Et oui, c’est repassé. Adrian est envoyé combattre les Boers en Afrique du Sud. Après un voyage en bateau qui lui semble interminable, il se retrouve enfin sur le terrain. Fougueux ; il s’élance pour traverser un fleuve et il se fait tirer dessus. Ses compagnons le tirent de là, et Adrian blessé au ventre et à l’aine est renvoyé en Angleterre. Alors qu’il est sur son lit d’hôpital, son père le sermonne, espérant qu’il a appris la leçon. Adrian lui répond que oui : c’est que la prochaine fois, il nage plus vite pour aller leur péter la tronche. Une fois rétabli, Adrian se rengage dans l’armée, cette fois sous son vrai nom. Il parvient à obtenir sa première promotion : il est nommé caporal. Il réussit l’exploit d’être dégradé le même jour, pour avoir menacé un supérieur. Peu lui en chaut, s’il a pu le faire, il le refera. Il est têtu, il y parvient et progresse vite. Il est bientôt nommé lieutenant.


En marge de la série Le petit théâtre des opérations, le scénariste a également consacré une bande dessinée à Albert Roch (2024), l’un des plus grands héros de la Première Guerre mondiale, dessiné par Éric Stalner. Ici, il choisit un autre militaire à la carrière extraordinaire, tout en le réintégrant dans la série, avec le dessinateur habituel. Il reprend également le découpage en chapitre, ici au nombre de sept, la page de texte en fin de chaque chapitre, et quatre intermèdes. Dans ces derniers, les auteurs se mettent en scène : le scénariste en homme du monde distingué, et le dessinateur en individu mal dégrossi, littéralement à la botte de l’auteur, quémandant son savoir et ses bons mots, ainsi qu’une forme de reconnaissance, l’autre se montrant hautain et méprisant. Le ton est la taquinerie et la carricature teintée d’un cynisme de bon aloi que ce soit pour évoquer la comtesse Carton de Wiart, une cousine d’Adrian, resté à Bruxelles en 1914, la fois où Adrian a accepté d’être témoin d’un duel, la forme que prenaient les superstitions d’Adrian, et la fois où il a défié un Polonais en duel. En huit ou neuf cases, l’anecdote est narrée avec un ton à la raillerie plus respectueuse que moqueuse, aux dessins efficaces et sans fioriture portant eux aussi leur part de dérision déférente.



Alors, oui, les deux auteurs ont conservé toute leur verve humoristique, aussi visuelle que dans les remarques en passant. Tout commence dès l’illustration de couverture avec ce manchot ayant passé un gant de boxe aux couleurs de la Belgique à la main droite, alors que la gauche pendouille inutile là où devrait se trouver la main gauche aux couleurs de la Grande Bretagne, puis le lecteur prend progressivement conscience des six ennemis sévèrement maravés, un seul ayant conservé sa dignité, le Chinois. Dès la première page du premier chapitre, le lecteur sourit devant l’exagération graphique : la nouvelle épouse du père qui botte l’arrière-train du jeune Adrian qui tombe ainsi à l’eau depuis le haut d’une falaise, alors que le texte évoque qu’elle lui apprend à nager en le jetant à la mer. Les auteurs usent régulièrement de ce procédé d’exagération visuelle, accompagnée par un texte sarcastique : le nouveau-né Adrian porte déjà la moustache, la comtesse Carton de Wiart porte également la moustache, l’aide de camp suit Adrian partout en portant une couverture rose à fleurs jaunes, dans son assiette à dîner à la table du roi d’Angleterre se trouve un petit monstre plein de tentacules (alors qu’une notre dans la marge reproduit les propos de ce mini Nyarlathotep, en version originale), les réactions des personnes présentes quand Adrian surgit tout à coup dans une pièce alors qu’ils évoquaient sa mort assurée, etc. Le dessinateur s’amuse comme à son habitude à glisser une incongruité visuelle de ci de là : le message Remember the fifth of november sur l’affiche d’un opticien, le sigle des Cigares du pharaon sur une pierre dans le désert, des dés en peluche accrochés au poste de pilotage d’un avion militaire, un petit canard en plastique flottant sur la mer au milieu du naufrage d’un avion, etc.


Le scénariste s’amuse bien également avec différents gags, dont ceux récurrents comme Adrian surprenant jusqu’à l’effroi des personnes qui le croyaient morts, ou la menace de gouter de ses coups de badine si on lui désobéit. Il prend un malin plaisir à faire mettre en scène le nombre incalculable de fois où l’avion qui le transporte s’écrase, malgré toute l’insistance qu’a pu mettre Adrian à ce qu’il soit vérifié sous toutes les coutures avant le décollage. Évidemment, les auteurs jouent sur le caractère de ce militaire : le nombre incroyable de blessures, la façon dont il perd son bras, son regard d’une dureté implacable, sa prestance qui provoque l’effroi chez les individus animés de mauvaises intentions à son encontre, sa résistance surhumaine, sa volonté inébranlable. Le lecteur ressent une forme d’admiration inconditionnelle vis-à-vis de cet homme hors du commun, tempérée par cet humour proche de la dérision qui contrebalance le caractère formidable de ses exploits, au point qu’Adrian soit qualifié d’intuable. Ainsi le lecteur conserve le sourire aux lèvres tout du long de ces épreuves endurées avec un stoïcisme exemplaire.



À l’évidence, le ton persifleur de la narration introduit une forme de dissonance par rapport au thème de l’ouvrage : des actes de guerre. Il peut paraître difficile, voire saugrenu, de concilier des missions périlleuses et des hauts faits improbables, avec ce militaire au comportement de personnage de dessin animé. Pourtant, les cartouches de texte rappellent régulièrement que tout est vrai, ce dont le lecteur ne doute pas, car le scénariste évoque les mémoires du général Adrian Carton de Wiart, ainsi que les archives militaires documentant ses missions. Dans le même temps, il semble impossible d’un point de vue statistique que cet homme ait survécu, d’un point de vue biologique non plus. Un homme à la constitution physique d’une résistance sans égale, avec un goût pour le combat et la guerre confinant à la témérité inconsciente, à la chance insolente. Cela peut se percevoir comme une forme d’humilité narrative, et parfois comme une limite car en semblant tout raconter à la légère, les compétences réelles de De Wiart s’en trouvent occultées. Pourtant…


Régulièrement le lecteur reprend sa lucidité, ne serait-ce que le temps de tourner la page. Il garde conscience qu’il lit une biographie, non pas romancée, mais orientée dans sa présentation, se focalisant sur des morceaux choisis. D’un autre côté ces événements semblent parfois trop gros pour être possibles, par exemple le roi qualifiant Adrian de Britannique comme on en fait plus, et le Belge le détrompant sur sa nationalité. Ou bien les Italiens incapables d’identifier un individu borgne et manchot en cavale (et pourtant tout est vrai). Il a sous les yeux également le fait qu’il s’agit de temps de guerre, durant lesquels des inconnus s’affrontent arme à la main et s’entretuent. Les auteurs réussissent l’exploit de mettre en scène les hauts faits d’un militaire sans jamais glorifier la guerre ou les combats, ou même Adrian Carton de Wiart, ce qui est très singulier. Le lecteur ne peut qu’admirer le courage de cet homme doté d’une confiance en lui hors de proportion, et en même temps complètement justifiée. Pas un instant ne lui vient l’idée de le considérer comme un patriote extrémiste ou un individu forcené avec un goût maladif pour la violence confinant à la pathologie. Juste un homme qui accomplit son devoir pour sa patrie d’adoption, avec la chance d’aimer son travail.


Pas facile de raconter les exploits d’un militaire de carrière, quand celle-ci revêt un caractère si extraordinaire qu’elle en perd toute plausibilité. Une fois encore ce duo d’auteurs relève ce défi, réalisent un album drôle et enjoué, tout en racontant des périls angoissants et des souffrances qui terrasseraient n’importe qui d’autre. La narration visuelle semble simpliste et caricaturale, et elle se révèle claire, parlante et drôle. Quelles que soient ses convictions en matière de guerre et d’armée, le lecteur en ressort avec une admiration sans borne pour cet homme, et avec le sourire. Paradoxal et cohérent.



mardi 11 mars 2025

Requiem - Tome 10: Bain de sang

Fais ce qu’il voudra sera le tout de la loi !


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 09: La cité des pirates (2009) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l’intrigue. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé par Pat Mills pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il se termine avec dossier de neuf pages, intitulé Les arcanes du Hellfire Club, comprenant des esquisses, des recherches préparatoires, des dessins inédits, avec une page qui se déplie pour découvrir trois créatures démoniaques côte à côte.


À Hiroshima, le quatorze septembre 1945, un soldat japonais contemple les ruines de la ville dévastée par l’explosion de la bombe atomique. En son for intérieur, il adresse une question aux morts : y a-t-il quelque chose qui apaiserait leurs âmes ? Oui, il doit trouver les ceux qui ont fait cela et les tuer, les tailler en pièces. Il va entonner un requiem aux âmes des morts. Alors seulement ils pourront sourire et reposer en paix. Trois américains arrivent sur les lieux en pousse-pousse, deux civils et un gradé militaire. Le politicien remarque que c’est comme si un rouleau compresseur géant avait tout broyé et éradiqué. Le général répond qu’ils avaient d’abord choisi Kyoto, mais le secrétaire de la défense y a mis son veto car il y avait passé sa lune de miel. Il ajoute : personne ne part en lune de miel à Hiroshima. Ils continuent leur progression jusqu’à arriver l’épicentre de l’explosion, le dôme de Genbaku. Le soldat japonais les attend, katana en main. Il leur annonce que son empereur est mort, qu’il a renoncé à sa divinité comme un chien pouilleux, qu’il est mort le jour où il s’est rendu. Il leur demande qui est responsable tout ça, en désignant les ruines. Le sénateur et le scientifique expliquent qu’ils ne sont pas responsables, et le général désigne le soldat japonais comme étant responsable. Il s’en suit un massacre.



Au-dessus du havre noir de Nécropolis, la bataille aérienne fait rage. Le vampire Dragon avec Tengu sur ses épaules, est engagé dans un duel à l’épée, contre Thurim. Alors qu’ils se livrent à des passes d’arme, Tengu n’a de cesse de lancer des piques méprisantes à Requiem, et d’aiguillonner Dragon de ses conseils. Il estime que Requiem, ce répugnant suceur de sang, déverse ses insultes sur lui Tengu comme la mousson s’abattant sur la bataille de Kitakyushotoko. Il intime à Dragon de fondre sur Requiem comme les impitoyables neiges de l’hiver sur Kammuri-Yami ! De le détruire comme la vague d’Hokusai a détruit Fukuoko ! Car celui qui insulte son sensei, l’insulte lui aussi. Il continue en lui ordonnant de se servir de la fente du scorpion dressé que lui Tengu a parfaite à la bataille de Honshu, où il a tué des milliers de guerriers au point de pouvoir atteindre la Lune en escaladant la pile de leurs cadavres ! Les duellistes se figent momentanément alors que retentit le nom Tengu : Cryptus est arrivé sur place et a crié le nom de son ennemi. L’affrontement prend une autre dimension.


Comme pour chaque tome, il faut un petit temps d’adaptation au lecteur pour se mettre en phase avec la narration, avec les idiosyncrasies du scénariste, avec les visuels hors norme de l’artiste. Comme il est d’habitude, le tome s’ouvre avec un retour en arrière avec un conflit militaire, en l’occurrence les ruines d’Hiroshima, peu de temps après l’explosion de la bombe nucléaire Little Boy le six août 1945. Le lecteur distrait peut se trouver déconcerté par le constat un peu grandiloquent et romanesque du soldat japonais, par l’attitude un peu théâtrale du politicien, du scientifique et du militaire, par l’absence de toute précaution vis-à-vis des radiations, le caractère outré de la séquence. Il se rappelle qu’il s’agit d’une caractéristique forte de l’écriture de Pat Mills : la théâtralité artificielle, l’exagération des situations et l’exacerbation des émotions. Cette façon de raconter fait ressortir avec force l’horreur de ces situations de guerre. À travers le personnage, le scénariste condamne sans appel chaque individu qui a contribué au processus qui a abouti à la conception, à la fabrication et au lâcher de cette bombe. Par la suite, il cite nominativement Robert Oppenheimer (1904-1967), Harry S. Truman (1884-1972, président des États-Unis) et Paul Tibbets (1915-2007, pilote du bombardier Enola Gay). L’anecdote relative à la lune de miel présente un degré élevé de plausibilité historique, la décision étant attribuée à Henry L. Stimson (1867-1950), secrétaire à la Guerre.



Le scénariste établit ainsi une position anti-guerre franche jusqu’à en être brutale, présentant l’obscénité de mettre fin à la vie humaine, de tant de civils à Hiroshima (plus de deux cent mille avec une seule bombe), puis après dans les rodomontades de Tengu se vantant des massacres qu’il a perpétrés aux batailles de Shen-Ten-Rai, Honshu, etc. Dans le contexte du récit, le lecteur éprouve une saine révulsion dirigée contre ce boucher fanfaronnant d’avoir tué autant d’êtres humains. Dans la dynamique de ce dispositif narratif, chaque combat apparaît comme un acte barbare, en cohérence également avec le fait que le récit se déroule sur le monde de Résurrection, un monde où tout est inversé, les valeurs morales comme le reste. D’ailleurs un personnage (la Bête) le rappelle à un de ses soldats en lui disant que La trahison est une vertu, à moins qu’il n’ait échappé au soldat qu’il soit en enfer. Cette narration outrée s’accompagne d’un humour noir mêlant grotesque et absurde. C’est ainsi que le lecteur peut voir Requiem et Dragon interrompre le duel entre Tengu et Cryptus, car il est temps de leur donner leur biberon, et qu’ils fassent leur sieste.


Sur le plan de l’humour, retrouver les goules constitue un plaisir de choix : leur mode d’expression à base d’euphémismes et de néologismes hypocrites donne lieu à des échanges dépassant les pires discours, tout en faisant apparaître leur artificialité. Ainsi : Son trouble frénétique nerveux interfère avec notre grand projet entrepreneurial équitable qui demeure la désaliénation de la salle du trésor avec confiscation des actifs comptables et redistribution entre associés en extermination… pour dire que leur cheffe assouvit une vengeance personnelle plutôt que de penser au trésor. Sous réserve d’être sensible à cette forme d’humour outré allant jusqu’à l’absurde, le lecteur pourra savourer la haute opinion que Dame Mitra entretient sur sa séduction physique, la manière dont elle dévore Zarkov, ou encore la jouissance que tire Elizabeth Bathory de sa capacité de régénération, le premier degré littéral attaché à la puissance sonore du Heavy Metal et à son imagerie violente, et encore la déclinaison dégénérée du mythe arthurien, uniquement protégé par la déformation des noms (Lonava pour Avalon, Nilrem pour Merlin, Tolecnal pour Lancelot et Ruthra pour Arthur) ce qui n’empêche pas qu’ils prennent cher.


L’artiste se trouve totalement en phase avec ces formes d’humour très particulières qui ne peuvent pas être au goût de tout le monde. Il y a bien sûr la demi-douzaine de pages avec les références au Metal : les mentions de Salyer, Motörhead et Napalm Death, l’imagerie Cuir & Clous, et la tête de Snaggletooth (Warpig) reprenant le visuel de Joe Petagno pour la pochette de Inferno (2004). Il s’amuse aussi bien avec Tengu et Mortis quand Dragon et Requiem leur font faire leur rototo après le biberon, qu’avec la silhouette exubérante de Dame Mitra, ou encore l’extension de l’intérieur de sa bouche vers l’extérieure avec plusieurs anneau de dents, la taille de hache (Sláine, une autre création de Pat Mills, serait jaloux) maniée par Elizabeth Bathory dans le plus simple appareil (c’est une vraie rousse), et sire Tolecnal défaisant sa braguette pour offrir une pluie d’or afin d’éveiller Ruthra, l’ex et futur roi (Nilrem le détrompe immédiatement sur la nature de la pluie d’or attendue).



Et bien sûr, la démesure visuelle balaye tout sur son passage !!! Olivier Ledroit s’investit totalement dans chaque page, sa construction souvent en double page, les détails partout, la richesse des environnements et des costumes, l’exagération en cohérence avec la nature du récit, avec Résurrection, avec les personnages. Le lecteur est venu en prendre plein les yeux, et il est à nouveau servi au-delà de toute espérance (y compris les plus folles), l’horizon d’atteinte étant une fois encore pulvérisé. Comme pour l’écriture du scénariste, un temps d’adaptation peut s’avérer nécessaire. Les planches et les cases apparaissent très chargées, les scènes sont régulièrement pensées comme un tableau exposé sur une double page, avec des cases en inserts pour raconter. Une festin graphique : la ville en ruines d’Hiroshima baignant dans une lumière entre gris et marron à se pendre, le sang qui gicle sous l’action d’un décolletage au katana, la vue du ciel démentielle de Nécropolis dans une lumière rouge incandescente avec les innombrables vaisseaux aériens, la composition en double page avec Dragon et Requiem se jetant l’un sur l’autre, les nombreux cercles de dents dans la bouche de Dame Mitra, la munificence gothique de la décoration des portes de la salle au trésor, Elizabeth Bathory dans son bain de sang de vierges, les métalleux en armures hérissées de pointes, la réinterprétation très personnelle des chevaliers de la table ronde et de Camelot, etc. C’est un festin graphique, une orgie oculaire !!!


Ha oui… au milieu de tout ça, les auteurs poursuivent l’intrigue, avec moults affrontements, mythologies dégénérées, géopolitique et intérêts économiques plus vrais que nature, violence et vices encore en-dessous de la vérité, horreur de la noirceur de l’âme humaine dans toute sa nudité.


Se plonger dans un tome de Requiem nécessite un temps d’adaptation tellement la narration foisonne intensément, et que les auteurs font preuve d’une inventivité aussi personnelle que sans concession. Sous cette réserve, le lecteur plonge, s’immerge et ressent par tous les pores de son être, un jeu de massacre aussi terrifiant et dantesque que baroque, démesuré et profondément indigné, en colère même, contre toute forme de cruauté perpétrée contre des êtres humains, à commencer par la guerre et ses mécanismes de déresponsabilisation. Énorme et monstrueux.



mercredi 29 janvier 2025

La dernière cigarette

C’était un soldat dans un pays devenu fou.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2004. Il a été réalisé par Alex Nikolavitch pour le scénario, et par Marc Botta pour le dessin et les couleurs. Il comporte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Un prisonnier de guerre est conduit à l’échafaud par des soldats la police militaire. L’un d’eux lui demande s’il a une déclaration à faire. Le colonel Dorscheid répond que pas vraiment. Il voudrait juste une dernière cigarette ; il ajoute qu’il a un paquet dans sa poche. Un policier lui met une clope au bec, et lui allume. Il est arrivé devant le nœud coulant qui lui est passé autour du cou. On lui retire sa cigarette, et un gradé russe salue, pendant que le colonel est pendu. Après quoi il s’éloigne et est abordé par un autre gradé russe qui lui demande si c’est fait, puis s’il repart pour Leningrad. Tchektariov, commissaire politique russe, lui répond que sans doute, et il poursuit son chemin. Il repense au pendu : Dorscheid était mort. La paix avait été signée presque deux ans auparavant mais pour lui Tchektariov, c’était comme si la guerre avait attendu cet instant pour finir. Une guerre qui pour lui avait vraiment commencé en novembre 43, dans les hauteurs autour de Kiev. Le mont Chauve fut le Golgotha pour les hommes de ce bataillon d’infanterie dont il était le commissaire politique. C’était la première fois qu’il voyait le feu. Séparé de ses hommes, sa seule ressource était de trouver un abri jusqu’à la fin des bombardements. Un abri à peu près sûr. Une cave par exemple. Ils étaient dans une cave, de nuit, au cœur du mois de novembre, et pourtant il était en nage. Mais entre un officier de la Wehrmacht et les bombes qui pleuvaient, il ne savait pas trop quel choix faire. 



Le commissaire politique Tchektariov s’est réfugié dans une cave pour se mettre à l’abri des bombes. Il découvre un colonel de la Wehrmacht assis à même le sol, le colonel Dorscheid. Plutôt que de s’exterminer, Dorscheid lui demande du feu, et propose de lui donner une cigarette en échange. Il estime que c’est une transaction honnête. Tchektariov accepte, tout en estimant que c’est un peu tôt pour la trêve de Noël. Le colonel lui fait observer qu’il ne sait pas où ils seront fin décembre. Ils allument également une lampe à pétrole qui se trouve là. Tchektariov comprend que Dorscheid lui a offert son avant-dernière cigarette. Ils évoquent le bombardement en cours. Le colonel dit que ça ne servira pas à grand-chose si c’est les Allemands qui lâchent des bombes. Il continue : Pilonner pourra tout juste couvrir la retraite de l’infanterie, ou de ce qu’il en reste. Pour lui, l’Armée rouge aura du mal à être arrêtée maintenant, les Russes seront bientôt en Pologne, puis à Berlin, puis… Et puis, il ne sait pas : si les Américains débarquent, ils empêcheront peut-être les Russes d’atteindre Paris. Mais l’armée allemande n’est plus en état de se battre, et n’en a plus envie d’ailleurs. Pour lui, il faut être fanatique, ou désespéré pour vouloir s’interposer entre les Russes et l’ouest. Le commissaire politique fait le constat qu’on dit que la mélancolie fait partie intégrante de l’âme russe. Pour lui, c’est faux : en deux ans de présence ici, le pays l’a contaminé, il est comme les Allemands. C’est cette terre qui est mélancolique, qui rend mélancolique.


Une couverture à la manière de George Pratt, fort évocatrice, faisant appel à la culture du lecteur pour reconnaître l’allure d’un uniforme militaire allemand, et un autre évoquant un uniforme russe. En parcourant rapidement ce volume, le lecteur voit une approche assez originale concernant la couleur et les caractéristiques du dessin. La séquence d’ouverture se présente sus la forme de dessins réalisés au crayon, avec des traits de contour également au crayon, et des nuances d’ocre qui viennent habiller les silhouettes et les murs. Puis l’artiste passe à des contours encrés d’un trait fin et irrégulier. Il recourt ensuite au noir & blanc avec des nuances de gris, comme s’il peignait, se débarrassant rapidement des traits de contour au bout de deux pages. Une fois cette séquence achevée, il revient à l’usage des traits de contour encrés et des nappes de couleurs, avec de repasser dans le passé en noir & blanc sans traits de contour. Puis de revenir enfin au présent. Cela produit sur le lecteur, l’impression de peintures en noir & blanc pour les scènes du passé, rendant les souvenirs moins précis, patinés, comme vu à distance, ce qui les rend immuables et leur confère une qualité de destin implacable.



Le scénariste situe clairement le temps présent de son récit : à la fin de la seconde guerre mondiale, alors que les prisonniers de guerre commencent à être jugés et exécutés. Il en va encore plus précisément pour le la ligne temporelle dans le passé : novembre 1943 dans les hauteurs autour Kiev. De la même manière, il identifie explicitement la nationalité des deux protagonistes : russe et allemande, ainsi que leur fonction, commissaire politique et colonel de l’armée. Le dessinateur représente les éléments visuels qui permettent de les distinguer facilement : les insignes militaires, la forme de leur couvre-chef, la coupe de leur uniforme. Il en va de même pour les différents soldats, et pour la police militaire. Sans être de nature photographique, les dessins comprennent les détails nécessaires à la compréhension du lecteur. Les auteurs évoquent la seconde bataille de Kiev, opération de l'Armée rouge et contre-attaque de la Wehrmacht entre le 3 octobre et 22 décembre 1943. Puis, alors que l’armée allemande se désagrège et reflue en désordre, le commissaire politique russe se joint à une colonne d’infanterie qui va marcher vers Berlin en traversant la Biélorussie, pour rejoindre la Pologne, stationner quelque temps à Varsovie, et reprendre la marche jusqu’à Berlin.


Le dessinateur représente des scènes effroyables, trouvant le juste équilibre entre ce qu’il montre, et ce qu’il laisse à l’imagination du lecteur, rendant ces pans d’ombre encore plus horribles. Il voit la corde passée autour du cou de Dorscheid, sans assister au spectacle du nœud qui se resserre. Il voit les soldats avancer dans la neige, avec la sensation du froid qui le pénètre, sans aller jusqu’à la représentation de la morsure du froid et des souffrances physiques correspondantes. Par la suite, Tchektariov évoque dans son flux de pensée les abominations dont il est le témoin : Partout où ils passaient, ce n’étaient que scènes de désolation, Les plaines fertiles de l’Ukraine labourées par les clous et les chenilles des chars, engraissées par des cadavres sans nombre, l’ordre de ne pas faire de prisonniers parmi les SS qui tenaient la région (De toute façon, ses hommes n’avaient pas envie de faire de quartier), villages rasés, tous les habitants enterrés dans des fosses communes. La Biélorussie avait souffert encore plus que l’Ukraine. L’ennemi était désespéré et vivait sur un pays devenu plus qu’hostile. Toute résistance donnait lieu à des représailles.et le simple fait de n’avoir plus rien à manger, et donc de ne rien pouvoir donner, était considéré comme un acte de résistance. Les seules représailles encore possibles étant l’anéantissement total. La destruction, faute d’avoir un sac de farine ou un poulet. Accompagnant cet énoncé, le lecteur peut voir des images évoquant ces horreurs : des soldats avançant en groupe leur arme pointée devant eux, un officier allemand assis à même le sol avec un pistolet pointe sur l’arrière de son crâne par un soldat russe debout, de vagues formes humaines allongées sur le sol certainement des cadavres dans la neige. Et plus tard, un cadavre pendu à un lampadaire dans une rue de Varsovie, jusqu’à l’horreur de la solution finale avec un survivant dans son uniforme de prisonnier. Pour terminer avec une interprétation de la célèbre photographie Le Drapeau rouge sur le Reichstag, cliché d'Evgueni Khaldeï pris le 2 mai 1945 sur le toit du palais du Reichstag, à Berlin.



Le lecteur se retrouve complètement pris par cette narration visuelle entre description et sous-entendus, le faisant participer par automatisme, l’impliquant en faisant appel à son imagination pour compléter les zones imprécises. La voix intérieure de Tchektariov guide la narration, les images donnent à voir les situations au lecteur, les actions des personnages, elles rendent concret ce qui resterait sinon désincarné. Le lecteur commence par éprouver de l’empathie pour le commissaire politique, puisqu’il le voit dans une situation de péril, alors qu’il voit le feu pour la première fois, qu’il est vierge de tout acte de guerre. Par le hasard des circonstances, deux homes de camp ennemi se retrouvent à partager le même abri : ils font preuve de sens pratique. Pas de raison de se massacrer, de tuer l’autre : ce sont deux êtres humains en présence, inconnu l’un pour l’autre, sans motif de haine personnelle. Puis la vie reprend son cours normal, ou plutôt la guerre continue. Ils se revoient deux ans plus tard, dans des circonstances où ils incarnent chacun une facette de leur pays respectif, sans possibilité de se soustraire à cette fonction. Tchektariov se fait la réflexion que : Dorscheid était allé au bout de la guerre et avait commis l’erreur de se laisser entraîner dans celle des autres, c’était un soldat dans un pays devenu fou. Le commissaire politique russe dispose du recul nécessaire pour avoir conscience que lui-même il a fait exécuter des hommes servant dans son unité. Parce qu’ils n’étaient pas dans la ligne. Il est également déjà le témoin des prémices de l’après-guerre, de la valeur différenciée des prisonniers, selon qu’ils servent d’exemple, ou bien qu’ils soient discrètement escamotés parce qu’ils pourront servir (par exemple les savants et les industriels) dans des guerres futures. Sans être né en 17 à Leidenstadt, Tchektariov fait le constat que chacun, suivant les circonstances et les pressions, peut devenir un Dorscheid. Il est possible de se sauver soi-même, si l’on prend la décision de partir. De disparaître. De cesser d’être un rouage dans la machine.


Une histoire de guerre de plus : une amitié éphémère entre un colonel allemand et un commissaire politique russe à Kiev, le temps d’un bombardement durant la seconde guerre mondiale, et la suite. Une narration visuelle évoquant des peintures en noir & blanc, avec des nuances de gris en temps de guerre, plus classiques avec trait de contour, juste à la fin de la guerre. Elle rend concret l’environnement et l’époque, avec les éléments pertinents pour illustrer le flux de pensées du narrateur, et d’imprécision pour ne pas obérer l’horreur de ce qu’il évoque. Le lecteur sent peser sur lui la présence de la mort soudaine et arbitraire, ainsi que les prises de décision et les ordres ayant pour conséquence de donner la mort. Il se retrouve à éprouver de la compassion pour Tchektariov, mais aussi pour le colonel de la Wehrmacht. Miséricordieux.