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lundi 9 février 2026

Les grands batailles navales T26 Navarin

Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, monsieur. Si ce n’est d’y survivre !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le vingt-sixième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de portraits et de tableaux d’époque comprenant huit chapitres et un glossaire. Ils portent les titres suivants : Vive la révolution !, La politique de l’autruche, La philhellénisme, Quand l’opinion publique s’allie aux intérêts politiques, Si l’écrit ne suffit pas on laissera parler le canon, Vers l’irrémédiable escalade, La témérité et puis… Badaboum !, Épilogue.


Edward Levington est un de ces aventuriers insouciants et intrépides que l’on rencontre au XIXe siècle. Écrivain et artiste peintre sans réel talent, l’homme qui dispose d’une petite aisance financière suite à quelques héritages, parcourt le monde dans la deuxième décennie de ce XIXe siècle, c’est la cause grecque qui a séduit Edward Levington. Il faut dire que si longtemps la Grèce en tant que nation n’a eu aucune réalité, depuis quelques années des idées révolutionnaires et un sentiment nationaliste grandissent. Il est loin le temps antique où les Grecs se définissaient à travers des cités-états qui n’hésitaient pas à se faire la guerre. Occupation romaine, empire byzantin ou conglomérat de petits royaumes et duchés appartiennent au passé. Sous domination ottomane depuis le XIVe siècle, les Grecs rêvent de se défaire de leur joug, aidés par de nombreux philhellènes et soutenus par une importante diaspora, les Grecs n’ont d’ailleurs plus hésité à rentrer en guerre contre l’occupant en février 1821. Ainsi bénéficiant de quelques soutiens et suivant les traces de George Gordon Byron – le poète et aventurier anglais acquis à la cause grecque et décédé prématurément des fièvres en avril 1824 à Missolonghi – Edward Levington a décidé de poser les pieds dans le Péloponnèse dans les derniers jours de septembre 1827.



De nuit, un grand canot avec quatre rameurs dépose Edward Levington sur une plage isolée où l’attend un petit groupe de soldats grecs. Il est accueilli nominativement par l’un d’eux, qui va lui servir de guide jusqu’au théâtre des opérations. Levington profite d’une halte diurne pour réaliser une peinture du panorama. Il explique au comte John Brennan, un Irlandais, qu’il ne s’agit pas de peindre les choses telles qu’on les voit, mais surtout telles qu’on les ressent. Cela semble à son interlocuteur, une bien étrange méthode pour faire de la peinture. Un soldat leur demande de monter sur la colline pour le rejoindre : il y a de nouveaux ordres et c’est urgent. Il explique les Ottomans avancent en force dans la région et tout le monde se replie. Levington demande à Brennan ce qui l’a poussé à prendre les armes pour défendre la cause des Grecs. Son interlocuteur répond qu’il est d’origine irlandaise, ils ont ça dans le sang chez eux.


Le lecteur ayant déjà pioché dans cette série consacrée aux batailles navales et lu Sinope (2025) apprécie de pouvoir découvrir la bataille de navarin car elle est mentionnée dans l’ouvrage susmentionné. Il sait qu’il peut compter sur le fait de retrouver la qualité habituelle de la série, aussi bien la rigueur de la reconstitution historique, l’habileté avec laquelle l’auteur infuse les informations de manière organique, l’approche factuelle des dessins, et la mise en perspective de l’importance de cette bataille. Pour ce dernier point, la conclusion met à profit le recul apporté par les siècles passés : Personne ne le sait encore, mais la bataille marque un tournant dans la guerre, car quelques mois plus tard en mai 1828 les Russes vont attaquer l’Empire ottoman allant jusqu’à menacer Constantinople. L’auteur conclut : Pressés de toute parts, les Ottomans se résigneront à signer la paix et à accepter l’indépendance de la Grèce. Le dossier historique se conclut sur un autre constat : La bataille de Navarin est considérée par de nombreux historiens comme la dernière grande bataille de la marine traditionnelle à voile, aux coques de bois armées de canons à âme lisse tirant des boulets. Et s’il est vrai que les batailles de la marine traditionnelle qui suivront n’atteindront jamais cette ampleur dans les engagements, cette bataille détonnera aussi par l’absence de toute tactique et de manœuvre.



Comme d’habitude, le lecteur ressort impressionné de cet ouvrage, par la capacité de l’auteur à allier des ingrédients hétéroclites pour former un tout cohérent, sans aller jusqu’à une vision holistique, tout en présentant la bataille sous de nombreuses facettes. La dimension historique s’avère particulièrement dense, tout en étant diffuse. De ci de là, le lecteur relève un nom ou deux, parfois inventés pour le récit comme Edward Levington, parfois authentiquement historique. Dans cette dernière catégorie, il lui vient l’envie de se renseigner plus avant sur Thomas Cochrane (1775-1860, amiral et homme politique britannique), George Finlay (1799-1875, philhellène et historien écossais), Henri de Rigny (1782-1835, vice-amiral français), Lodewijk Sigismond Gustaaf comte van Heiden (1773-1850, amiral russe), ou encore Thomas Fellowes (1778-1853, contre-amiral). Sans oublier la référence à Lord Byron (1788-1824), célèbre poète britannique. En filigrane, il peut également avoir à l’esprit la suite des dix ou onze guerres russo-turques du seizième au dix-neuvième siècle. Le contexte global évoque également une phase de la guerre d’indépendance grecque, menant à la reconnaissance de leur indépendance par l’Empire ottoman, et l’aide des philhellènes de la France, du Royaume-Uni et de la Russie.


Comme à son habitude, l’auteur met également en scène la nature systémique de la guerre, au travers de ses deux personnages principaux. Comme à son habitude toujours, il rappelle que : Les guerres sont comme cette bataille, des histoires bien confuses voulues par des personnes qui jamais ne verseront leur sang ! L’Irlandais John Brennan tempère ce constat amer par le fait qu’il ne connait pas de paix qui se soit imposée autrement que par la force. Il rappelle également que l’amiral britannique tout comme les amiraux français et russe ont des comptes à rendre à des messieurs qui les gouvernent, et que ces grands messieurs qui les gouvernent n’ont pas choisi d’envoyer ici de belles escadres pour simplement être les témoins d’une guerre (sous-entendant qu’il y a quelque chose à gagner, des intérêts en jeu). Ce militaire éminemment pragmatique sait que : Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, si ce n’est d’y survivre ! C’est toujours la même histoire ! Dans le même ordre d’idée, la narration visuelle montre bien l’effet des boulets sur le corps humain, le commentaire faisant observer que : Ce n’est pas beau à voir quand un boulet transperce la muraille. Comme dans Sinope, une petite remarque en passant établit que des Français servent également à bord des navires ottomans, en tant que conseillers et experts, bien rémunérés. Enfin, comme de coutume dans cette série, les femmes sont réduites à la portion congrue, même pas représentées dans ces pages, tout juste raillées en tant qu’épouses mal commodes.



C’est toujours un vrai plaisir de retrouver les dessins un peu rêches de cet artiste. Il sait rendre compte de la majesté des navires, de la rudesse de la vie à bord, de la beauté de ces énormes bâtiments sur la mer, de la destruction et du saccage lors des combats, les couleurs un peu ternes et un peu foncées de la coloriste venant renforcer ces sensations. Il rend hommage à ces navires dans une première illustration en peine page de nuit, puis une autre en double (22 & 23) pour un navire se rapprochant de la baie de Navarin où mouille la flotte ottomane, les canons qui se déchaînent dans une deuxième illustration en double page (36 & 37), et enfin une autre illustration en pleine page d’un bateau ravagé échoué sur le sable, en vis-à-vis d’un extrait du poème Navarin (1829) de Victor Hugo (1802-1885). Les séquences sur le pont des navires ou dans les canots sont tout aussi enchanteresses : le niveau de détail pour les canons, les poulies, les haubans, les innombrables cordages, les cabestans, etc. En outre, le lecteur bénéficie de deux autres dessins en pleine page : une vision magnifique à couper le souffle du monastère de Prodromos, et également deux cavaliers avec les pattes de leur monture dans l’eau sur le rivage, un superbe effet des reflets de l’eau réalisé par la coloriste.


Comme pour chaque tome dessiné par Delitte, la narration visuelle se fait factuelle et sèche, très descriptive et détaillée pour les navires, logique pour leurs déplacements et leurs positionnements respectifs lors de la bataille navale, avec un total de trente pages se déroulant sur mer. Le lecteur regarde fasciné, le casus belli se dérouler sous yeux, un simple mouvement d’humeur qui provoque cette bataille à bout portant, sans tactique ni manœuvre. Comme d’habitude, le dossier historique se révèle riche et intéressant, reprenant certains éléments présents dans le récit, et venant développer le contexte historique, avec une prise de recul, et évoquant les répercussions de cette bataille au déroulement à l’opposé de toute forme académique ou intelligemment construit. Quelle bataille !


Comme toujours, la superbe couverture invite à la navigation et au conflit armé. L’exécution de la reconstitution de cette bataille navale se fait avec des dessins secs, solides, documentés, réalisés par un amoureux de la mer. Le lecteur se retrouve aux côtés d’un aventurier avec une certaine aisance financière et un marin de métier, à attendre de rencontrer la flotte ennemie, tout en évoquant différentes dimensions du conflit en cours, entre alliance des Français, des Britanniques et des Russes, intérêts nationaux, et mouvement pour la reconnaissance de l’indépendance de la Grèce. Brutal.



lundi 26 janvier 2026

Les grandes batailles navales T24 La Bataille de Sinope

Pour la marine, elle sonne le glas de la construction en bois.


Ce tome est le vingt-quatrième de la série, il constitue une histoire complète indépendante de toute autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables pour pouvoir l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, Sandro Masin pour les dessins, et Logicfun pour les couleurs. Il comprend une courte introduction de Denis-Michel Boëll, conservateur général du patrimoine, sur les grandes batailles navales majeures (les historiens en dénombrent plus d’un demi-millier), et sur la présente collection. Il se termine avec un dossier historique de huit pages, réalisé par l’auteur, comprenant six chapitres illustrés par des documents d’archive, intitulés : D’abord un peu d’histoire, Un état des lieux bien triste, Une nouvelle arme dévastatrice, Une guerre de petits pas, Avant le désastre, La conclusion.


Dans un camp militaire de fortune, le lieutenant Dimitri est en train de lire un article de journal à Piotr, un autre lieutenant : La victoire remportée à Sinope en ce merveilleux mois de novembre témoigne de nouveau que notre flotte de la mer Noire a rempli dignement sa mission. C’est avec une joie sincère et cordiale que je remercie mes braves marins pour ce fait d’armes accompli à la gloire de la Russie. C’est grâce à votre belle vaillance que nous avons vaincu. Oui, je l’affirme haut et fort, vous faites ma fierté. Grâce à vous, mes braves marins, l’honneur du pavillon russe flotte haut. Nos ennemis ottomans, qui ont eu le tort et l’arrogance de nous défier, ne peuvent que le regretter. Piotr s’emporte : ce n’est pas un beau texte, c’est un torchon, ce discours remonte à l’année dernière, cette feuille de chou n’est plus qu’un torchon pour se frotter les fesses. Toujours énervé, il continue véhément : la situation est catastrophique, les Français et les Anglais les assiègent et Sébastopol finira par tomber. Alors le beau discours de leur tsar sur une bataille qui remonte à plus d’une année… Il poursuit : C’est parce qu’ils ont écrasé les Ottomans à cette maudite bataille que les Français et les Anglais sont entrés dans la danse.



Quelques temps plus tard, sur le rivage de la mer Noire, près de la forteresse de Saint-Nicolas en octobre 1853, le même régiment avance en colonne, pour rejoindre à pied la ville de Poti. La discussion a repris entre les deux lieutenants. Dimitri tance son collègue en lui rappelant qu’ils sont les seuls officiers qui restent, ils se doivent de faire bonne figure sinon les gars, tout moujiks qu’ils sont, vont finir par se poser des questions. Il met en avant qu’on leur a vanté d’être la plus puissante des armées et la forteresse est tombée en moins d’une journée ! Les deux officiers estiment que la faute en incombe au colonel Poutinich qui commandait la place : à l’entendre, Saint-Nicolas était inexpugnable ! Dimitri le revoit encore vanter les qualités de la forteresse en frisant sa petite moustache d’aristocrate avant qu’elle ne soit arrachée par un boulet. Répondant à Piotr, il lui fait observer qu’ils n’ont aucune noblesse : à la table des rangs leurs père ne sont même pas repris.


Une nouvelle bataille navale dans cette collection, un même dispositif narratif, avec des spécificités propres pour mettre en lumière les enjeux dans la perspective historique, et son importance dans l’évolution des affrontements maritimes. Le scénariste maîtrise totalement son dispositif pour une narration fluide et facile à lire, tout en comprenant de nombreuses informations de nature diverse, véhiculées par de nombreux autres moyens que les textes. Cette fois-ci, le point d’ancrage pour les lecteurs se compose de deux duos, chacun dans un camp différent. Comme d’habitude, le rôle des femmes est réduit à la portion congrue : ici, il est juste question de l’épouse du capitaine français par le biais d’une photographie qu’il a toujours avec lui dans un médaillon, et par les remarques railleuses de l‘officier supérieur de la Royal Navy qui estime que la sienne est une mégère. Ces deux officiers ont été envoyés en mission d’observation par leur gouvernement respectif : ils sont donc amenés à commenter l’organisation de la flotte ottomane, la qualification de leurs marins, et l’omniprésence de l’utilisation du bakchich, c’est-à-dire les pots-de-vin, et les dessous-de-table, ou autres passe-droits et faveurs. Par leurs commentaires acerbes, le lecteur se fait une idée du peu d’estime ou de considération que les nations européennes accordent à l’Empire ottoman, de l’analyse qu’elles font de l’inefficacité de leurs armées, et du caractère inéluctable de leur défaite quelle que soit la réalité des forces en présence.



Toutefois, cette description à charge d’une Marine rendue inefficace par la corruption trouve une forme de contraposée avec une remarque de l’officier français. Il évoque à son interlocuteur britannique ces officiers qui, forts de la réputation de leur marine, ont monnayé leurs services. Il raconte qu’il a un oncle qui se trouvait à la bataille de Navarin… Il commandait une frégate – turque ! Cet oncle n’a pas trouvé la mort à la bataille de Navarin : il y a trouvé la fortune. Non seulement les Turcs ont payé chèrement ses services, mais il a débarqué avant les premiers coups de canon, car il refusait de se battre contre des compatriotes. L’histoire des deux lieutenants russes contraste également avec celle de ces deux conseillers : le récit commence alors qu’ils sont dans un camp de fortune, puis ils s’éloignent de la forteresse de Saint-Nicolas qui vient d’être ravagée. Une fois arrivés à Poti, une ville portuaire de Géorgie, ils sont sèchement reçus par le major commandant la garnison, qui les affecte d’office sur un vraquier, le Ivanoz, car leur présence l’embarrasse. Quand enfin le navire quitte le port, trois semaines plus tard, ils constatent rapidement son piètre état, et il y a cafard dans la soupe. En suivant leur périple et leurs différentes affectations, le lecteur observe une autre forme de désorganisation, différente de l’impéritie des soldats ottomans.


En découvrant la couverture, le lecteur a bien conscience que la narration visuelle est assurée par un autre artiste que Jean-Yves Delitte dont il a pu apprécier la solidité des illustrations dans d’autres tomes de cette série. Ce peintre de la Marine a toutefois réalisé la couverture, montrant un navire ottoman subir le feu des canons russes, devant la ville de Sinope justement. Bien évidemment, le lecteur est venu pour les visuels de la bataille navale, et pour les moments en mer, qui totalisent dix-sept pages. L‘artiste s’applique, comme attendu, sur les gréments (il ne manque pas un seul cordage), sur l’exactitude historique de la forme des différents navires (sans aucun doute supervisé par le scénariste). En page quatorze, il réalise un dessin occupant la largeur de la page et le tiers de la hauteur : l’ensemble des navires ottomans mouillant dans la rade de Sinope, avec la côte en arrière-plan, une belle escadre. En planche dix-sept, c’est le fragile navire ottoman de Piotr et Dimitri pris dans une tempête avec d’immenses vagues. Puis vient le temps de la bataille navale attendue : le lecteur assiste à l’avancée des navires russes fendant les flots en formation, il voit les premiers coups de canon avec la sensation d’entendre le bruit assourdissant et d’humer l’odeur de la poudre. Et enfin, les navires brûlent au-dessus de l’eau, au soir du combat.



L’artiste a également effectué les recherches indispensables et nécessaires pour les uniformes et les armes, ainsi que pour les objets du quotidien et les bâtiments : il s’agit d’une solide reconstitution historique. Le coloriste s’aligne sur les lignes directrices de Douchka Delitte, coloriste régulière de la série : une palette de couleurs un peu ternies et parfois sombres, pour souligner la dimension tragique et brutale de la vie militaire et des affrontements. La narration visuelle s’effectue dans des cases rectangulaires, bien alignées en bande. Régulièrement le lecteur peut relever un détail remarquable : les caractères cyrilliques sur un journal, des bois de construction à proximité d’une cale, les lanternes pendant du plafond pour éclairer une terrasse, la forme d’une fontaine d’ornementation et son bassin dans une luxueuse demeure, le boîtier dans lequel le capitaine français conserve le portrait de son épouse, etc. Il manque la sensation d’âpreté propre aux dessins de Delitte.


Au travers de la bande dessinée, le lecteur découvre le déroulement de la bataille, ainsi que les circonstances y menant. Il prend plaisir à lire le dossier en fin d’ouvrage, pour en apprendre plus sur le mécanisme de détérioration des relations entre Ottomans et Russes, sur l’état réel de la Marine des deux forces en présence, sur la ville de Sinop (pour laquelle l’auteur a préféré l’écriture avec un E final), et sur… le canon-obusier. Le récit passe sous silence l’importance de cette évolution dans l’armement des navires, et le dossier y revient en détail, expliquant sa puissance, et comment cette bataille navale a sonné le glas de la construction en bois. En filigrane, il est également question de diplomatie à l’échelle européenne, et, déjà, de militaires de carrière monnayant leurs services pour d’autres puissances, en tant que consultants extérieurs.


Une autre bataille dans la longue succession de guerres russo-ottomanes. Comme à son habitude, le scénariste excelle dans la conception synthétique de son intrigue, entre faits historiques, narration de la bataille et ancrage humain pour le lecteur avec des personnages de chaque camp. La narration visuelle présente un bon niveau, entre une solide reconstitution historique bien documentée, et une mise en scène classique à la lisibilité immédiate, manquant peut-être un peu de fougue, par rapport à d’autre tomes de la série. Le dossier final vient consolider les éléments historiques, et développer d’autres points, comme l’utilisation du canon-obusier.



mercredi 24 mai 2023

Dostoievski: Le Soleil Noir

Je ne peux pas vivre dans un univers dépourvu de sens.


Ce tome correspond à une biographie s’étalant de 1831 à 1881, de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881). Elle a été réalisée par Chantal van den Heuvel pour le récit, et par Henrik Rehr pour les dessins et les couleurs. Sa première publication date de 2023. Elle comprend cent-vingt-cinq pages de bande dessinée. Elle se termine avec sept pages de recherches graphiques, une liste des œuvres de l’écrivain publiées aux éditions Gallimard, et de la collection Bibliothèque de la Pléiade. La dernière page liste les œuvres des mêmes auteurs.


22 décembre 1849, Saint-Pétersbourg, forteresse Pierre et Paul. Les soldats emmènent un groupe de prisonniers dans lequel se trouve Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Ils les font sortir de prison et les emmènent en fourgons tirés par des chevaux. Après huit mois de cachot, ils sont ravis de pouvoir revoir le soleil, tout en étant un peu inquiets de savoir ce qui les attend. Lorsque les fourgons s’arrêtent, ils doivent en descendre sans ménagement, et ils découvrent des poteaux auxquels ils vont être ligotés pour être fusillés. Nikolaï Spechnev et Dostoïevski sont parmi les trois premiers à être dirigés vers les poteaux d’exécution. L’écrivain se souvient de sa jeunesse. En 1831, à l’âge de dix ans, il se trouvait avec son frère Mikhaïl dans les couloirs d’attente de l’hôpital Marinsky à Moscou, où travaillait son père. Ils observaient les pauvres en train d’attendre pour leur consultation, en constatant leur laideur. Leur père sort de son cabinet, constate qu’ils sont là à ne rien faire. Il les prend par le col et les ramène dans le salon et les force à s’assoir à table pour reprendre leurs devoirs. La mère préfèrerait qu’il se montre moins dur. Fiodor refuse de baisser les yeux, le dévisageant avec insistance.



Pour la santé de la mère, la famille déménage dans une petite propriété à cent-cinquante verstes de Moscou, Daravoié, que le père a pu acheter, ainsi que le village attenant Tchermachnia. Là, la mère retrouve sa santé, et le jeune Fiodor, encore un petit garçon, peut jouer avec les fils de paysans. Il prend conscience que ces derniers sont au service de son père qui peut les faire battre en guise de justice. Il est la victime d’une plaisanterie de Pavel, un de ses amis, lui faisant croire qu’il y a des loups dans la région. Il est rassuré par un vieux moujik qui lui assure que le Christ est avec lui. Puis Fiodor repense au décès de sa mère, à son père qui noie son chagrin et cherche du réconfort dans l’alcool. Puis viennent les années d’études passées à l’école centrale du génie militaire de Saint-Pétersbourg, son père payant des études à ses fils. D’un côté, Fiodor peut lire des auteurs comme Honoré de Balzac et Victor Hugo ; de l’autre côté, il ne parvient pas à s’intégrer au milieu des autres élèves qui n’hésitent pas à maltraiter les serviteurs pour leur amusement. Il ne comprend pas qu’on ne puisse pas éprouver de la pitié pour des malheureux sans défense.


Voilà une entreprise quelque peu intimidante : relater la vie d’un écrivain, un des plus grands romanciers russes, pas moins que l’auteur de Crime et châtiment (1866), et mettre en regard la production ou l’écriture de ses œuvres. Pour autant, le média qu’est la bande dessinée se prête bien à cet exercice, donnant à voir cette reconstitution qui sinon pourrait être encore plus intimidante ou parfois paradoxalement quelque peu désincarnée ou trop romanesque. La scénariste a donc choisi de commencer son ouvrage en bousculant quelque peu la chronologie pour agripper le lecteur d’entrée de jeu, avec l’exécution par fusillade de l’écrivain. Puis retour en 1831. Ce n’est qu’à partir de la page quatre-vingt-huit qu’elle abandonne ce dispositif de retour en arrière pour reprendre une chronologie linéaire. Cette façon de faire permet au lecteur de découvrir les commentaires de Fiodor Dostoïevski sur telle ou telle partie de sa vie. Par exemple, il explique à sa nouvelle secrétaire qui doit prendre la dictée de ses romans en sténographie, les séquelles qu’il a gardées de ses quatre années de bagne, ainsi que les observations qu’il a pu faire sur ses compagnons de bagne, des prisonniers de droit commun, des Russes du peuple. Le lecteur remarque assez aisément qu’à d’autres moments, la scénariste place dans la bouche du personnage, des citations extraites de la bibliographie du romancier, souvent de ses romans. Il s’agit d’un dispositif qu’elle utilise avec parcimonie et à-propos.



La vie même de Fiodor Dostoïevski constitue un véritablement roman : ses débuts d’écrivain, son comportement ingrat vis-à-vis de son père qui finance tant bien que mal son train de vie, ses convictions et ses activités politiques, son premier mariage, son évolution en tant qu’auteur, son passage au bagne puis dans l’armée, son second mariage, ses problèmes d’argent, ses soucis de santé, son addiction au jeu, ses pérégrinations en Europe, les exigences déraisonnables des membres de sa famille qu’il entretient, etc. Le lecteur découvre ou retrouve la mise en scène des différentes phases de la vie du romancier, au travers de moment choisis, avec cette proximité qu’offre la bande dessinée, le lecteur pouvant voir les personnages, leurs activités, leur condition de vie.


Le dessinateur a donc fort à faire pour montrer la vie de Fiodor Dostoïevski : une reconstitution historique pour les lieux, les tenues vestimentaires, les accessoires de la vie courante de tout ordre, mais aussi insuffler de la vie aux personnages, les rendre identifiables, se montrer conforme aux photographies de l’écrivain et de son entourage, concevoir des mises en scène visuelles quand Dostoïevski se met à déclamer. Le lecteur constate que les lieux ne bénéficient pas d’une description qui serait d’un niveau photographique, et pour autant chaque endroit s’appuie sur des recherches, avec un niveau de détail déjà exigeant. Rien que dans les deux premières pages, Henrik Rehr doit représenter une vue du ciel de la forteresse Pierre et Paul conforme à la disposition des bâtiments qui la composent, représenter le bon modèle de fourgon à cheval utilisé à l’époque, reproduire avec exactitude les uniformes de la police et leurs armes. Par la suite, la biographie de Dostoïevski lui mène la vie dure, à commencer par ses années d’errance. L’artiste représente des lieux aussi variés que la campagne russe l’été avec de belles zones herbeuses et un ravin angoissant (très beau jeu de couleurs s’assombrissant), la grande bibliothèque de la demeure bourgeoise des Dostoïevski, la scène d’un théâtre où se tient un ballet d’opéra, une vue du ciel d’un quartier de Saint-Pétersbourg, le quartier des prostituées de la même ville, un grande salle réception mondaine, d’autres vues du ciel de différents quartiers de Saint-Pétersbourg, les barraques du bagne d’Omsk en Sibérie sous la neige, le bureau assez simple de Dostoïevski dans un appartement modeste, la façade du Crystal Palace à Londres, les toits de Paris, la campagne italienne, Naples, Moscou, Dresde, Genève, Florence, Optina, etc.



La représentation des personnages est gérée avec la même approche : un bon niveau de détails pour leur visage pour les rendre plus facilement reconnaissables, pour leur tenue vestimentaire, avec parfois une augmentation du niveau de détails quand la séquence le requiert. La scénariste pense sa narration en termes visuelles et le dessinateur conçoit des plans de prises de vue qui ouvre le champ de vision du lecteur, ne se limitant pas à des cadrage plan taille avec un fond vide. À l’opposé d’une enfilade de dialogues, la narration visuelle réserve moultes surprises : la découverte des poteaux d’exécution, la présence d’un hamac dans une chambre pour se reposer, la circulation de voitures à cheval et de traineaux sur la Neva gelée, la longue file des bagnards avec leur chaîne à la cheville progressant dans un champ de neige, l’envol d’un corbeau vers la liberté, le recours à des chameaux comme bête de somme, la foule des miséreux s’avançant vers le Crystal Palace pour une métaphore visuelle terrifiante, des pourceaux habités par l’esprit de démons se précipitant de la montagne dans un lac pour une autre métaphore, etc.


Voici donc le lecteur à même de découvrir la vie de cet immense auteur russe, et il vaut mieux avoir une petite idée de la saveur de son écriture pour apprécier ces différents moments, en particulier son sentiment de culpabilité, sa relation douloureuse à la morale chrétienne, sa sensation de fatalité, sinon certains passages sembleront alourdis par un pathos exacerbé. La scénariste relie donc l’œuvre du romancier avec sa vie que ce soit les quatre ans de bagne, ou l’exposé de projets de roman. Elle met en scène la dimension économique et financière de sa vie, ses engagements politiques, sa tendance à fuir quand la pression de la famille ou des créanciers devient trop forte, des anecdotes incroyables (l’éditeur escroc Stallovski), la reproduction de certains schémas comme les enfants ou la famille proche qui vit aux crochets du père. Les auteurs savent montrer les conditions dans lesquelles naissent l’œuvre de Fiodor Dostoïevski. Ils ont fait le choix de s’attacher à cette dimension de sa vie, plutôt qu’à la teneur de son œuvre, rien ne remplaçant la lecture de ses romans. La dernière page tournée, le lecteur peut éventuellement rester avec un questionnement sur le sens à donner au soleil noir évoqué dans le titre : l’écrivain lui-même, la réalité historique de la société dans laquelle il a vécu ?


Au vu de l’immensité imposante de l’œuvre de Fiodor Dostoïevski et de sa notoriété intimidante, les auteurs doivent faire des choix quant à ce qu’ils souhaitent évoquer, développer, représenter. Le lecteur peut entretenir un petit a priori sur la consistance des dessins en feuilletant l’album. À la lecture, il découvre une densité d’informations visuelles apportant une consistance remarquable aux nombreux endroits et aux personnages, pour une reconstitution historique de qualité. La vie de l’écrivain russe lui apparaît à la fois dans sa matérialité, sa relation avec ses proches, avec sa compagne, le bagne, l’exil, les voyages en Europe, à la fois dans ses idées et ses principes, sa conviction sociale, la dimension spirituelle de ses réflexions, sa discipline de travail, ses failles comme son recours au jeu avec l’espoir d’améliorer sa situation financière. Le lecteur en ressort avec la sensation d’avoir côtoyé Fiodor Dostoïevski pendant toutes ces années, à la fois impressionné, à la fois un peu étourdi après tant d’événements, à la fois habité par une commisération pour ses souffrances morales.