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lundi 9 février 2026

Les grands batailles navales T26 Navarin

Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, monsieur. Si ce n’est d’y survivre !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le vingt-sixième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de portraits et de tableaux d’époque comprenant huit chapitres et un glossaire. Ils portent les titres suivants : Vive la révolution !, La politique de l’autruche, La philhellénisme, Quand l’opinion publique s’allie aux intérêts politiques, Si l’écrit ne suffit pas on laissera parler le canon, Vers l’irrémédiable escalade, La témérité et puis… Badaboum !, Épilogue.


Edward Levington est un de ces aventuriers insouciants et intrépides que l’on rencontre au XIXe siècle. Écrivain et artiste peintre sans réel talent, l’homme qui dispose d’une petite aisance financière suite à quelques héritages, parcourt le monde dans la deuxième décennie de ce XIXe siècle, c’est la cause grecque qui a séduit Edward Levington. Il faut dire que si longtemps la Grèce en tant que nation n’a eu aucune réalité, depuis quelques années des idées révolutionnaires et un sentiment nationaliste grandissent. Il est loin le temps antique où les Grecs se définissaient à travers des cités-états qui n’hésitaient pas à se faire la guerre. Occupation romaine, empire byzantin ou conglomérat de petits royaumes et duchés appartiennent au passé. Sous domination ottomane depuis le XIVe siècle, les Grecs rêvent de se défaire de leur joug, aidés par de nombreux philhellènes et soutenus par une importante diaspora, les Grecs n’ont d’ailleurs plus hésité à rentrer en guerre contre l’occupant en février 1821. Ainsi bénéficiant de quelques soutiens et suivant les traces de George Gordon Byron – le poète et aventurier anglais acquis à la cause grecque et décédé prématurément des fièvres en avril 1824 à Missolonghi – Edward Levington a décidé de poser les pieds dans le Péloponnèse dans les derniers jours de septembre 1827.



De nuit, un grand canot avec quatre rameurs dépose Edward Levington sur une plage isolée où l’attend un petit groupe de soldats grecs. Il est accueilli nominativement par l’un d’eux, qui va lui servir de guide jusqu’au théâtre des opérations. Levington profite d’une halte diurne pour réaliser une peinture du panorama. Il explique au comte John Brennan, un Irlandais, qu’il ne s’agit pas de peindre les choses telles qu’on les voit, mais surtout telles qu’on les ressent. Cela semble à son interlocuteur, une bien étrange méthode pour faire de la peinture. Un soldat leur demande de monter sur la colline pour le rejoindre : il y a de nouveaux ordres et c’est urgent. Il explique les Ottomans avancent en force dans la région et tout le monde se replie. Levington demande à Brennan ce qui l’a poussé à prendre les armes pour défendre la cause des Grecs. Son interlocuteur répond qu’il est d’origine irlandaise, ils ont ça dans le sang chez eux.


Le lecteur ayant déjà pioché dans cette série consacrée aux batailles navales et lu Sinope (2025) apprécie de pouvoir découvrir la bataille de navarin car elle est mentionnée dans l’ouvrage susmentionné. Il sait qu’il peut compter sur le fait de retrouver la qualité habituelle de la série, aussi bien la rigueur de la reconstitution historique, l’habileté avec laquelle l’auteur infuse les informations de manière organique, l’approche factuelle des dessins, et la mise en perspective de l’importance de cette bataille. Pour ce dernier point, la conclusion met à profit le recul apporté par les siècles passés : Personne ne le sait encore, mais la bataille marque un tournant dans la guerre, car quelques mois plus tard en mai 1828 les Russes vont attaquer l’Empire ottoman allant jusqu’à menacer Constantinople. L’auteur conclut : Pressés de toute parts, les Ottomans se résigneront à signer la paix et à accepter l’indépendance de la Grèce. Le dossier historique se conclut sur un autre constat : La bataille de Navarin est considérée par de nombreux historiens comme la dernière grande bataille de la marine traditionnelle à voile, aux coques de bois armées de canons à âme lisse tirant des boulets. Et s’il est vrai que les batailles de la marine traditionnelle qui suivront n’atteindront jamais cette ampleur dans les engagements, cette bataille détonnera aussi par l’absence de toute tactique et de manœuvre.



Comme d’habitude, le lecteur ressort impressionné de cet ouvrage, par la capacité de l’auteur à allier des ingrédients hétéroclites pour former un tout cohérent, sans aller jusqu’à une vision holistique, tout en présentant la bataille sous de nombreuses facettes. La dimension historique s’avère particulièrement dense, tout en étant diffuse. De ci de là, le lecteur relève un nom ou deux, parfois inventés pour le récit comme Edward Levington, parfois authentiquement historique. Dans cette dernière catégorie, il lui vient l’envie de se renseigner plus avant sur Thomas Cochrane (1775-1860, amiral et homme politique britannique), George Finlay (1799-1875, philhellène et historien écossais), Henri de Rigny (1782-1835, vice-amiral français), Lodewijk Sigismond Gustaaf comte van Heiden (1773-1850, amiral russe), ou encore Thomas Fellowes (1778-1853, contre-amiral). Sans oublier la référence à Lord Byron (1788-1824), célèbre poète britannique. En filigrane, il peut également avoir à l’esprit la suite des dix ou onze guerres russo-turques du seizième au dix-neuvième siècle. Le contexte global évoque également une phase de la guerre d’indépendance grecque, menant à la reconnaissance de leur indépendance par l’Empire ottoman, et l’aide des philhellènes de la France, du Royaume-Uni et de la Russie.


Comme à son habitude, l’auteur met également en scène la nature systémique de la guerre, au travers de ses deux personnages principaux. Comme à son habitude toujours, il rappelle que : Les guerres sont comme cette bataille, des histoires bien confuses voulues par des personnes qui jamais ne verseront leur sang ! L’Irlandais John Brennan tempère ce constat amer par le fait qu’il ne connait pas de paix qui se soit imposée autrement que par la force. Il rappelle également que l’amiral britannique tout comme les amiraux français et russe ont des comptes à rendre à des messieurs qui les gouvernent, et que ces grands messieurs qui les gouvernent n’ont pas choisi d’envoyer ici de belles escadres pour simplement être les témoins d’une guerre (sous-entendant qu’il y a quelque chose à gagner, des intérêts en jeu). Ce militaire éminemment pragmatique sait que : Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, si ce n’est d’y survivre ! C’est toujours la même histoire ! Dans le même ordre d’idée, la narration visuelle montre bien l’effet des boulets sur le corps humain, le commentaire faisant observer que : Ce n’est pas beau à voir quand un boulet transperce la muraille. Comme dans Sinope, une petite remarque en passant établit que des Français servent également à bord des navires ottomans, en tant que conseillers et experts, bien rémunérés. Enfin, comme de coutume dans cette série, les femmes sont réduites à la portion congrue, même pas représentées dans ces pages, tout juste raillées en tant qu’épouses mal commodes.



C’est toujours un vrai plaisir de retrouver les dessins un peu rêches de cet artiste. Il sait rendre compte de la majesté des navires, de la rudesse de la vie à bord, de la beauté de ces énormes bâtiments sur la mer, de la destruction et du saccage lors des combats, les couleurs un peu ternes et un peu foncées de la coloriste venant renforcer ces sensations. Il rend hommage à ces navires dans une première illustration en peine page de nuit, puis une autre en double (22 & 23) pour un navire se rapprochant de la baie de Navarin où mouille la flotte ottomane, les canons qui se déchaînent dans une deuxième illustration en double page (36 & 37), et enfin une autre illustration en pleine page d’un bateau ravagé échoué sur le sable, en vis-à-vis d’un extrait du poème Navarin (1829) de Victor Hugo (1802-1885). Les séquences sur le pont des navires ou dans les canots sont tout aussi enchanteresses : le niveau de détail pour les canons, les poulies, les haubans, les innombrables cordages, les cabestans, etc. En outre, le lecteur bénéficie de deux autres dessins en pleine page : une vision magnifique à couper le souffle du monastère de Prodromos, et également deux cavaliers avec les pattes de leur monture dans l’eau sur le rivage, un superbe effet des reflets de l’eau réalisé par la coloriste.


Comme pour chaque tome dessiné par Delitte, la narration visuelle se fait factuelle et sèche, très descriptive et détaillée pour les navires, logique pour leurs déplacements et leurs positionnements respectifs lors de la bataille navale, avec un total de trente pages se déroulant sur mer. Le lecteur regarde fasciné, le casus belli se dérouler sous yeux, un simple mouvement d’humeur qui provoque cette bataille à bout portant, sans tactique ni manœuvre. Comme d’habitude, le dossier historique se révèle riche et intéressant, reprenant certains éléments présents dans le récit, et venant développer le contexte historique, avec une prise de recul, et évoquant les répercussions de cette bataille au déroulement à l’opposé de toute forme académique ou intelligemment construit. Quelle bataille !


Comme toujours, la superbe couverture invite à la navigation et au conflit armé. L’exécution de la reconstitution de cette bataille navale se fait avec des dessins secs, solides, documentés, réalisés par un amoureux de la mer. Le lecteur se retrouve aux côtés d’un aventurier avec une certaine aisance financière et un marin de métier, à attendre de rencontrer la flotte ennemie, tout en évoquant différentes dimensions du conflit en cours, entre alliance des Français, des Britanniques et des Russes, intérêts nationaux, et mouvement pour la reconnaissance de l’indépendance de la Grèce. Brutal.



jeudi 29 juin 2023

Maudit sois-tu - Tome 3 - Shelley

Comme Mithridate, il faut administrer le poison pour être immunisé.


Ce tome fait suite à Maudit sois-tu - Tome 2 - Moreau (2021) et c’est le dernier de la trilogie. Sa parution initiale date de 2022. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Carlos Puerta pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées. Cette édition se termine avec un carnet baptisé Pour aller plus loin, comptant sept pages : le crayonné de la couverture du tome un en double page, celui du tome deux également en double page faisant ressortir la filiation avec la version Frankenstein illustrée par Bernie Wrightson, celui en double page du tome trois, et celui en simple page de la couverture alternative du tome un.


Torquay, mai 1815. Mary Shelley s’interroge : Quelle est sa faute ? Elle a rêvé sa fille, son bébé, engloutissant son sein, la jolie joue prolongeant le galbe de sa poitrine gonflée. Elle a rêvé son regard fixé sur le sien, ses grands yeux bleus comme hypnotisés, sondant le tréfond de son âme sans un battement de cil. Pour sa fille, elle était l’alpha et l’oméga, elle était l’absolu, elle était le tout. Elle a rêvé que sa fille était vivante. Quelle est sa faute ? Elle se souvient de ce naufrage, l’année dernière. La mer du Nord vomissait les marins du Gottfried Mehn sur la côte de Whitby. Sa langue d’écume léchait les cadavres gonflés qui roulaient en crissant sur la grève. Parmi tous ces corps désarticulés, il y en avait un qui respirait encore. Un vieux matelot qui resta entre la vie et la mort plusieurs semaines durant. L’abîme se refusait à lui. Il respirait, mais ne bougeait plus. Son cœur battait, mais personne ne l’entendait. Et le docteur Cline, ce brave docteur Cline, le ramena à la vie par des frictions, des massages, il le ramena à la vie. Cet homme était vieux, son enfant à elle était pimpant. Ce marin était laid, son bébé était un ange. Ce Lazare portait les péchés du monde, sa fille était l’innocence. Pourquoi est-elle morte ? Quelle est sa faute à elle, Mary ?



Percy Bysshe Shelley rejoint son épouse sur la plage, et elle lui confie qu’elle a rêvé qu’elle ramenait leur fille à la vie. Rome, juin 1819. De nuit, un fiacre dépose Mary Shelley affolée à la porte de John Polidori. Elle écart le domestique sur le côté et se précipite vers les appartements du docteur. En pleurs, elle lui indique que son petit William va mourir. Très calme et distant, il lui répond qu’il savait qu’elle viendrait. Il s’est arrangé pour qu’elle apprenne sa présence à Rome. Elle continue : elle a perdu son premier bébé, et puis Clara les a quittés en septembre dernier. Elle ne veut pas voir mourir un troisième enfant. Elle le supplie. Il la raille : Quelle humilité ! Est-ce la douleur qui désenfle l’immense orgueil de Mary ? Est-ce la douleur ou l’espoir ? Il exige qu’elle rampe devant lui, et alors il écoutera peut-être ses supplications. Elle l’a humilié. Sur les bords du lac Léman, dans cette maison sans âme, cette année sans été, elle l’a humilié. C’était à Cologny, en Suisse, à l’été 1816. Mary et John évoquaient la démonstration publique de Giobanni Aldini sur le corps du criminel George Foster en 1803, et le Zoonomia (1794) de Robert Darwin.


Le lecteur s’attend peu ou prou à retrouver le même déroulement que dans les deux premiers tomes : une chasse à l’homme, des voyages menant au rassemblement dans un même lieu de tous les protagonistes, et une autre grande chasse à l’homme menée par Zaroff ou un de ses descendants, avec l’aide de Moreau ou un de ses descendants. Il n’en est rien. Après un tome consacré à l’héritage du chasseur Zaroff, et un autre au docteur Moreau et à ses créatures, les auteurs se focalisent sur Mary Shelley (1797-1851), autrice qui a bel et bien existé, et qui a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de la littérature avec son roman Frankenstein ou le Prométhée moderne publié en 1818. Dans le tome précédent, il était déjà fait allusion à son époux Percy Bysshe Shelley, et à cet été passé dans la villa Diodati située au bord du lac Léman à Cologny, en Suisse. Ils évoquent sa vie : sa relation avec le poète Percy Bysshe Shelley, la naissance et la perte de ses enfants, sa relation potentielle avec John William Polidori, ses voyages en Europe avec son mari, sa fausse couche dans la villa Magni en juin 1822, la mort de son mari. Le lecteur se rend compte que le scénariste a choisi pour raconter son histoire complète, une série de récits en abyme enchâssés les uns dans les autres au sein de la trilogie, à l’identique de la structure du roman Frankenstein. En outre, pour ce dernier tome, il déroule deux fils chronologiques en alternance : le temps présent du récit qui commence en 1815, et les événements survenus à Cologny en Suisse en 1816.



L’artiste emmène direct le lecteur dès la première page avec une vue incroyable sur la falaise du Torquay. La texture de la roche est rendue avec une sensation photoréaliste qui fait croire à une véritable photographie, y compris pour la végétation qui s’accroche. Toutefois la technique utilisée pour l’océan, puis dans les cases du dessous l’herbe ou l’étoffe de la robe de Mary Shelley montre bien que ce n’est pas une photographie. Le lecteur éprouve la même sensation avec d’autres environnements : la mer du nord déchaînée qui vomit les marins du Gottfried Mehn, le parquet bien ciré de la demeure romaine où réside John Polidori en 1819, le salon de la villa Magni en Suisse avec ses fauteuils et leur tapisserie, l’immense salon du manoir familial dans le Yorkshire avec ses tapis et ses candélabres, les flancs enneigés du Monte Prado en Toscane, un magnifique vitrail dans l’église de Haworth dans le Yorkshire, le pont du petit voilier l’Ariel. Ces cases apportent une consistance incroyable au récit, l’ancrant dans un monde très réel, très concret, ayant bel et bien existé avec une consistance telle qu’il semble possible de le toucher, avec une représentation telle qu’elle donne une sensation de réalité.


Comme dans les autres tomes, Carlos Puerta sait positionner sa narration visuelle dans d’autres registres picturaux en fonction de la nature de la séquence. Il peut ciseler le visage de Mary Shelley comme s’il s’agissait d’une des plus fines statuettes du Bernin. Passer dans un registre impressionniste pour un décor végétal comme le jardin de la propriété de la villa à Cologny. Revenir à une bande dessinée très classique avec détourage encré et mise en couleurs naturaliste pour des tête-à-tête. Donner la sensation de gravures d’époque pour une scène d’extérieur. Mettre en avant les sensations lors d’une scène de crime dans un cimetière avec une mise en couleurs expressionniste. Puis contraster cette ambiance lumineuse bleutée avec celle tout en vert de la séquence suivante. Puis repasser en mode naturaliste. Et repasser en mode expressionniste avec un jaune brun lors d’une discussion étouffante. Le spectre de la narration visuelle va de prises de vue évoquant un déplacement continu de la caméra (la première page avec une vue qui se rapproche progressivement de Mary Shelley), à des images isolées pour établir une situation telle la carcasse du Gottfried Mehn échouée sur la plage. L’esprit ainsi tenu en alerte, le lecteur prête attention à chaque page, en se demandant ce que l’artiste va lui offrir, va lui concocter, relevant ainsi un détail par ci par là. Par exemple, il sourit en découvrant que John Polidori est en train de lire Faust (la version de 1808) de Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832).



Le scénariste parvient donc à l’origine, aux événements qui ont donné lieu à un conflit qui s’est répété à deux reprises en 1848 (tome deux) et en 2019 (tome un) et qui a affecté les descendants de ces personnes sur plusieurs générations, jusqu’à Emily Robinson, Eleonore Dabney, le docteur Josuah Cornford, et l’inspecteur Stisted. Il entrelace habilement les événements de la vie de Mary Shelley et de son époux, avec une intrigue inventée autour de John William Polidori. Il confirme la séquence relative à la mort de Percy Shelley vue dans le tome deux, et il explique comment le docteur Moreau est devenu tel qu’il apparaît par la suite. Il relie la vie de Mary Shelley à des créations littéraires, l’écriture ayant une incidence sur le monde réel. Le lecteur peut également y voir le fait que l’écrivaine cristallise dans sa création plusieurs thèmes ou forces présentes dans la société de l’époque, et donc que sa vie soit façonnée par ces mêmes thèmes et ces mêmes forces. Il retrouve les sujets présentés dans le dossier en fin du tome deux : corps & âmes, le corps objet de fantasme objet de science, le savant fou, le créateur égal de Dieu. En outre, le scénariste met également en scène la force de la passion amoureuse, la haine déclenchée par l’humiliation publique, la force de l’amour maternel, la stupidité occasionnée par l’amour propre, la monstruosité d’un individu privé d’empathie, les morts arbitraires occasionnées par une épidémie, le progrès scientifique (la vaccination), etc.


A priori, le lecteur entretient quelques réserves sur cette trilogie : une histoire racontée à rebours, un mélange entre personnages de fiction (Zaroff, Moreau) et personnages réels (Mary Shelley), une haine tenace s’exprimant au travers d’une vengeance de grande ampleur. Il est très vite conquis par la qualité de la narration visuelle, la sophistication des dessins, du photoréalisme le plus confondant à l’impressionnisme, avec des séquences saisissantes par leur naturalisme ou leur touche horrifique. Il plonge sans retenue dans cet amalgame entre romans et réalité historique pour des relations indissociables de cause et conséquences entre créatrice et personnages, créatures et savant. Envoûtant.



jeudi 15 juin 2023

Maudit sois-tu - Tome 2 - Moreau

Il faut avoir conscience de sa propre mort, sinon à quoi bon vivre ?


Ce tome est le deuxième d’une trilogie : il fait suite à Maudit sois-tu T01 Zaroff (2019). Sa parution initiale date de 2021. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Carlos Puerta pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées. Cette édition a bénéficié d’un ex-libris qui correspond à la couverture de réédition du tome un en 2021 à l’occasion de l’opération 48H BD. À la fin se trouve un dossier de quatre pages, abordant les thèmes Corps & âmes, Le corps objet de fantasme objet de science, La savant fou, Le créateur égal de Dieu. Il se termine avec les trois premières pages du tome trois.


Whitby Harbor, Yorkshire, Angleterre, le 13 juin 1848, à onze heures du soir. Le capitaine du port se rend devant un navire dont l’équipage est en train de décharger la cargaison. Il arrive avec un état d’esprit remonté car on ne décharge pas sans autorisation. En s’adressant aux marins, il leur intime d’arrêter, et leur demande qui est le responsable. Une voix se fait entendre pour indiquer qu’il est le responsable : le docteur Jérôme Moreau, un bel homme à la chevelure blanche portant des lunettes de vue aux verres fumés. Il présente la documentation justificative au capitaine du port : tout est là, son ami le comte Vassili Piotr Zaroff s’est occupé de toutes les formalités. Il ajoute qu’il vient de loin et que ses os craquent comme craque le bois de ce navire. Les flancs de ce dernier sont lourds et il aimerait les alléger car il est fatigué, comme ses hommes d’ailleurs. Le capitaine le reprend : il manque quelques autorisations importantes et le déchargement doit être interrompu, et il faut qu’il inspecte les caisses là-bas.



Le docteur Moreau indique au capitaine du port qu’il peut prendre tout le temps qu’il lui faut. Puis, il rentre dans une coursive, se rend devant une cage et parle à un dénommé Clarence qui se tient dedans. Il fait glisser le loquet pour ouvrir la porte en indiquant à Clarence qu’il peut aller se dégourdir les jambes. Le capitaine du port a commencé son inspection du contenu des caisses, tout en consultant l’inventaire qui lui a été remis : spécimens africains, indiens, amazoniens. Mais des spécimens de quoi ? Il soulève un drap recouvrant le dessus d’une cage : des animaux sauvages. Le félin émet un grondement qui fait prendre ses jambes à son cou au fonctionnaire. Il se dit qu’il lui faut prévenir les autorités, car il n’y a pas de parc zoologique dans le Yorkshire. Alors qu’il court dans les rues désertes faiblement éclairées, il entend un grondement derrière lui. Il se retourne sans rien apercevoir. Il décide de couper à travers le cimetière. C’est là qu’il est rejoint par Clarence. Le lendemain, Mary Shelley est conduite par son fils jusqu’au train. Il lui suggère de renoncer à son voyage car ce mot lui évoque plus les eaux chatoyantes de la Méditerranée ou l’air apaisé de la Toscane, que la lande lugubre et le brouillard épais du Yorkshire.


Conscient qu’il s’agit d’une trilogie, le lecteur a vraisemblablement commencé par le premier tome, sauf s’il nourrit une passion exclusive pour les ouvrages dérivés de L’Île du docteur Moreau (1896, The Island of Dr. Moreau) roman de science-fiction de Herbert George Wells (1866-1946). Il a déjà conscience que les trois tomes se suivent dans une chronologie à rebours, passant ainsi de 2019 pour le premier à 1848 pour celui-ci. Il se souvient également des personnages principaux du premier tome : Emily Robinson (descendante d’Emily Brontë), Eleonore Dabney (descendante de Mary Shelley), Docteur Josuah Cornford (descendant de Robert Darwin) et l’inspecteur Stisted (descendant de Maria Katherine Elizabeth Stisted, la sœur de Richard Francis Burton l’explorateur), sans oublier les deux criminels le comte Nicholas Zaroff et le docteur Charles Moreau. Il débute sa lecture et comprend vite que la scène introductive va déboucher sur une traque, ou plutôt une forme de chasse, comme la scène introductive du premier tome avec sa chasse dans les égouts. Il n’est donc pas très surpris de voir Mary Shelley (1797-1851) conduite au train, ou de la présence d’Emily Brontë dans la propriété de Jérôme Moreau. Du fait de ces parallèles entre les deux tomes, il repère plus facilement l’image du cerf et du daim lors de la chasse de Moreau & Zaroff, un écho visuel d’un cerf et de daims lors de la chasse finale du tome un.



D’une certaine manière, l’intrigue se déroule d’une façon très balisée, en jeu de miroir avec celle du tome un, en particulier parce que les antagonistes sont Zaroff & Moreau, et parce que ceux qui sont destinés à devenir les proies appartiennent aux mêmes familles que les pourchassés du tome un. Le lecteur éprouve une grande satisfaction de savoir qu’il va également retrouver les dessins de Carlos Puerta. Dès la première page, les caractéristiques réapparaissent : des cases sagement rectangulaires, sans bordure, des gouttière très fines, quelques cases en insert avec un gros plan sur un interlocuteur intervenant dans la conversation. Le rendu des dessins frappe toujours autant par sa singularité : certaines parties qui évoquent des photographies légèrement retouchées par des filtres, d’autres réalisées en couleur directe, et certaines avec un trait de contour encré et une mise en couleurs classique. Le lecteur s’adapte sans mal à ces différents rendus, se délectant des qualités des uns et des autres. Le rendu photographique s’avère le plus saisissant : des pavés humides, un escalier en pierre, un mur de briques, une locomotive à vapeur, le cerf, un escalier en bois dans la demeure de Zaroff, les livres sur les étagères de la bibliothèque, les ruines d’une église, le dallage du couloir d’un hôpital, etc. Difficile de croire que l’artiste parvient à un tel rendu par de simples dessins.


Le dessin en couleur directe se remarque tout aussi facilement : absence de trait de contour, rendu des formes et des reliefs uniquement par la peinture, jeu sur les nuances d’une même teinte pour développer une ambiance lumineuse, etc. Cette technique se prête particulièrement bien pour faire flotter une brume au-dessus du sol du cimetière, ou les effets d’environnement végétal dans les terres de chasse de Zaroff, ou encore les eaux agitées de la mer de Ligurie. Le lecteur s’attend moins à découvrir des fonds de case dans lesquels l’artiste passe en mode impressionnisme pour rendre compte d’un environnement, avec de magnifiques résultats, par exemple pour le vert d’un sous-bois, ou le jaune d’une végétation desséchée par le soleil. Les formes avec un contour encré peuvent elles aussi passer d’un registre photoréaliste, à des dessins plus bruts, aux contours moins polis. Le lecteur se régale de spectacles variés : la traque dans le cimetière, la chasse au cerf, le cheval emballé et sa cavalière en détresse, le dîner de réception à la lumière des nombreuses bougies, le laboratoire du savant fou avec son éclairage baignant tout d’une lumière verdâtre, la course haletante dans les grandes prairies.



Voilà donc le docteur Jérôme Moreau (personnage inventé pour l’occasion), aidé par le comte Piotr Vassili Zaroff, qui invite quatre personnalités de l’époque pour leur présenter les résultats spectaculaires de ses recherches. S’il a déjà croisé le docteur Moreau dans une fiction ou une autre, ou même simplement dans le premier tome, le lecteur sait très bien à quoi s’attendre. Il peut alors considérer cette histoire comme un exercice de style pour rendre hommage à ces deux créatrices, ce scientifique et ce chasseur, une autre époque, et des personnes dont la renommée a traversé les décennies jusqu’à l’époque contemporaine. Il y voit également un regard jeté sur des thèmes de société de cette époque, un tournant dans certaines opinions et certains domaines scientifiques. Cela se confirme avec les thèmes du dossier Pour aller plus loin : les manipulations et les biotechnologies évoquées par Herbert George Wells (1866-1946) dans son roman L’île du docteur Moreau, la volonté de déshumanisation appliquée aux individus malformés (ravalés à l’état de monstres de foire, quasiment des animaux), le savant fou agissant comme un père pour ses créatures, l’homme jouant au démiurge avec ses prétentions de se hisser au statut de créateur à l’égal de Dieu. Il lit alors les échanges des personnages à partir de ce point de vue.


Au vu du nombre de personnages, le scénariste n’a pas le temps de les développer tous, et il s’appuie sur les éléments passés dans la culture populaire, ce qui fait leur notoriété toutes ces décennies plus tard. Pour autant, ils ne sont pas tous réduits à un principe. Il s’amuse bien avec la mégalomanie du docteur Moreau. Il fait contraster la jeunesse d’Emily Brontë avec l’âge de Mary Shelley qui évoque son histoire personnelle. Il fait ressortir la propension à l’action de Richard Francis Burton (1821-1890). Il joue avec les possibilités offertes par la concomitance de certaines dates. Mary Shelley évoque la mort de son époux le poète Percy Bysshe Shelley (1792-1822) et la possibilité d’une malveillance dans les circonstances de sa mort. Il évoque bien sûr le séjour à l’été 1816 de Lord Byron, Mary Shelley, Percy Shelley, John Polidori et d'autres de leurs amis dans la villa Diodati, avec l’écriture des romans Frankenstein et Le Vampire. Si son inclination l’y porte, le lecteur peut également se demander ce que le principe de raconter l’histoire à rebours de l’ordre chronologique apporte : la révélation de secrets bien sûr, mais aussi la mise en lumière de la répétition des schémas, du poids du péché des pères, de la force arbitraire de l’Histoire, de la convergence d’idées de leur temps, etc.


Une certaine curiosité de découvrir ce qui s’est passé avant le premier tome, de savoir comment tous les personnages en étaient arrivés là (ou plutôt en arriveront là), et l’espoir de retrouver plus de ce qu’il a dans le tome un. Les créateurs délivrent tout ça de manière fort élégante. La narration visuelle s’avère toujours aussi riche et discrètement protéiforme, permettant au lecteur de se plonger dans cette époque pleinement concrétisée. Le scénariste reprend la même trame d’intrigue que dans le tome un, cette fois-ci nourrie par les circonstances de l’époque, les grandes interrogations de la société, en y mêlant l’histoire personnelle d’individus passés à la postérité.