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mardi 25 mars 2025

Requiem T11 Amours défuntes

Trop n’est jamais assez 


Ce tome fait suite à Requiem - Tome 10: Bain de sang (2011) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome pour comprendre l’intrigue. Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Pat Mills pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il se termine avec dossier de cinq pages, intitulé Les arcanes du Hellfire Club, comprenant des esquisses des recherches préparatoires, des dessins inédits (dont un magnifique portrait en pied de Ruthra, deux pages de bestiaire avec les entrées sur le Squat et sur le Rampeur.


En 1816, dans la villa Diodati située au bord du lac de Genève en Suisse, George Gordon Byron présente un flacon contenant la goutte noire, celle dont Coleridge jure qu’elle ouvre les portes mêmes de l’enfer. Devant lui, se trouvent Mary Shelley et son époux Percy Shelley, le docteur John Polidori et Claire Clairmont. Percy estime que le breuvage les assistera idéalement dans l’élaboration de leurs histoires de fantômes. John prévoit qu’ils observeront les créatures de la scène fantasmagorique comme jamais auparavant. Lord Byron reprend la parole : Mais Coleridge l’a avisé d’une règle occulte concernant de telles entités. Lorsqu’on s’intéresse à elles, elles peuvent s’intéresser à ceux qui les observent. Il demande qui parmi leur ligue de pécheurs sera le premier à explorer les mystères de l’opium noir. Mary se porte volontaire, elle a hâte de découvrir les secrets du royaume des morts. Son mari ajoute : La mort est le voile que les vivants appellent la vie : qu’elle dorme et il sera levé.



Mary Shelley s’allonge et boit un verre de l’opium noir : une porte s’ouvre vers un autre monde. Elle a des visions d’un étudiant blême, de la chose qu’il a créé, le fantasme hideux d’un homme qui se lève, ses yeux qui s’ouvrent et qui la fixent. Toujours en songe, elle sort du laboratoire et poursuit son voyage au royaume des morts. Elle est attaquée par un vampyre, qui mord le cou de sa servante. Percy Shelley entre dans la pièce et tire sur Requiem qui retourne dans les enfers dont il a jailli. Puis le petit groupe d’amis maîtrise la servante, et Percy lui enfonce un pieu dans le cœur. Sur Résurrection, Requiem s’apprête à remonter sur son destrier, alors que Léah s’approche de lui. Il explique qu’il part rejoindre Rebecca, et elle lui ordonne de la lourder. Comme il refuse, elle estime qu’il n’y a qu’une seule solution, qu’elle le tue : le duel s’engage. Elle fait couler le premier sang, mais une tempête des limbes se déchaîne soudainement, emportant les deux combattants et les séparant. Dans ces tourbillons, flottent également Igor le kobold et Le dictionnaire du Diable. Ce dernier jubile d’être enfin libre et il indique à son compagnon qu’il faut retrouver le maître. Le dictionnaire sait tout ce qui se passera et s’est passé sur Résurrection. Et il sait que le sort de Requiem va bientôt être singulièrement affecté à jamais. Selon ses dossiers, il veut retrouver Rebecca. Mais s’il le fait, ça va littéralement être l’enfer.


Le lecteur assidu s’est mentalement préparé à une nouvelle aventure aussi intense que dense. Il découvre une scène d’ouverture se déroulant comme d’habitude dans le passé. Les auteurs ont choisi un moment hautement symbolique de l’histoire de la littérature anglaise. Lors de ce séjour à la villa Diodati, se trouvent réunis : Lord George Gordon Byron (1788-1824) l’un des plus grands poètes romantiques britanniques, Mary Shelley (1797-1851) autrice de Frankenstein ou le Prométhée moderne, Percy Bysshe Shelley (1792-1822) l'un des plus grands poètes romantiques anglais, John Polidori (1795-1821) écrivain italo-anglais auteur de la nouvelle Le Vampire (The Vampyre), Clara Mary Jane Clairmont (1798-1879, Claire Clairmont) belle-sœur de Mary Shelley. L’artiste leur donne une apparence romantique usant de licence poétique, en particulier les cheveux bonds de Mary, ses grands yeux bleus, le regard magnétique et intense de Lord Byron ainsi que son front haut, l’allure très romantique de Percy Shelley, ce qui se marie à la perfection avec les visions que Mary a de Résurrection, la sauvagerie gothique de Requiem et le sang autour de sa bouche, la machinerie démesurée du géant mécanique, les brumes du lac Léman. Cette séquence rappelle qu’il se produit des points jonction entre la Terre et Résurrection selon des règles imprévisibles du fait de l’écoulement du temps à l’envers dans le monde de Requiem. Pour le reste, le lecteur relève le rapprochement entre la créature de Frankenstein et Deucalion.



Au fil des dix premiers tomes, les auteurs ont développé un monde d’une richesse extraordinaire. Le lecteur le ressent avec les différentes scènes et les nombreux personnages : après la villa Diodati, Requiem (avec sa double personnalité d’Heinrich Augsbug au présent, de Thurim par le passé) et Léah / Leah Hirsig (Aiwass, la reine des âmes mortes), puis le retour d’Igor et du dictionnaire du Diable dans la tempête des Limbes (beau deus ex machina), Dame Vaudou et Dame Vénus devant la porte de la salle du trésor, l’Archi-hiérophante qui rend visite au docteur Dippel pour constater l’avancement de la construction d’une créature d’une intelligence suprême quoique maléfique (l’occasion d’un jeu de mots : Un franc Einstein) et de son assistant Vermicelli, Rebecca et Dragon avec Tengu, Black Sabbat (la Bête, Aleister Crowley) et les métalleux (avec une remarque sur le fait qu’il n’ait pas reçu ses droits d’auteur), Dracula et son attaque sur Nolava, Ruthra et Nilrem, et enfin les retrouvailles entre Requiem et sa bien-aimée. Pffffui ! Un tome bien dense comme Pat Mills aime à les écrire, avec zéro rappel des événements précédents, zéro rappel sur les lieux ou les différentes races, et des séquence présentées comme des tableaux en deux ou quatre pages, sans transition de l’un à l’autre. Cela peut nécessiter un temps d’adaptation de la part du lecteur pour retrouver le bon rythme en phase avec ces caractéristiques narratives.


Évidemment, Olivier Ledroit est impérial, une classe d’artiste à lui tout seul. Il allie avec maestria une démarche de narration séquentielle et des visuels spectaculaires qui en mettent plein la vue. Il se montre en phase avec les idiosyncrasies de la narration de Pat Mills. Évidemment, le lecteur attend avec gourmandise les moments les plus énormes : la villa Diodati sur le bord du lac, avec les montagnes enneigées en arrière-plan et les éclairs qui se déchaînent (mise en scène de l’effroyable été 1816, une année sans été du fait de sévères perturbations du climat), sur la page en vis-à-vis le monstrueux corps cybernétique de Deucalion (nom du fils du Titan Prométhée et de Pronoia, provoquant une réminiscence du RanXerox de Tamburini & Liberatore), la vision de la porte de Brandebourg à Berlin dans des fumerolles rouge sang avec des motifs cabalistiques en discrète surimpression, les gardiens titanesques de la porte de la salle du trésor, la comtesse Bathory déchaînée déchiquetant moult loups des cieux, le palais de marbre rouge veiné de bleu de Black Sabbat, Ruthra en pleine majesté, le même roi s’élançant contre Dracula dans une double page fracassante. Le lecteur est subjugué par de telles visions magnifiques et terribles, par la force des compositions, la richesse des dessins, l’expressivité de la mise en couleurs, une jouissance intense.



Dans le même temps, cette démesure visuelle s’intègre à la narration en dessins qui elle aussi s’avère formidable. Le face à face de Percy Shelley et Requiem et la réaction de la servante comprenant qu’un pieu est enfoncé dans son cœur, le duel parfaitement chorégraphié entre Léah et Requiem, l’extermination de Dame Vaudou par les deux gardiens gigantesques, la mise en branle de Deucalion et ses deux premiers morts (avec du sang qui gicle), le changement d’état d’esprit progressif de Rebecca lors qu’elle décide de ne plus se conformer au rôle de victime, l’attaque aérienne contre Nolava (Avalon à l’envers), le changement d’état d’esprit progressif de Requiem face à Rebecca… L’artiste maintient son niveau d’exigence pour chaque composante des dessins, de la structure des pages, des plans de prise de vue, aussi bien pour le niveau de détails des tenues vestimentaires et des décors, que pour les armes, les confrontations verbales ou physiques, les ambiances par les couleurs, ou encore les touches d’humour. La narration dans son ensemble donne dans l’exagération systématique, et les créateurs le font sciemment et ils en jouent. Mary Shelley en délicieuse et fragile femme blonde et pure, Léah et son arme à quatre lames effilées courbes et ondulantes, Dame Vaudou et la poupée vaudou de Dame Vénus, le docteur Dippel et son strabisme divergent marqué ainsi qu’une partie de son cerveau à l’air libre, Tengu s’élançant droit sur le lecteur tirant sa langue bifide, la Bête inscrivant un autographe teintée d‘humour noir sur le bas du dos d’une métalleuse (À détruire après usage, l’emplacement faisant comprendre qu’il s’agit de son anus), Nilrem réduit à l’état d’œuf avec un chapeau, etc.


En ce qui concerne l’humour, Pat Mills n’est pas en reste, dans un registre noir, mordant et sarcastique. Il y a Dame Vénus qui s’exprime de manière normale et intelligible plutôt que par circonvolutions politiquement correctes pour s’assurer d’être comprise par Dame Vaudou, la Bête qui confie une quête aux métalleux (ramener les reliques rock de Résurrection) ce qui donne lieu à des commentaires taquins sur le faux Metal, et Dracula qui explique le caractère saint très relatif de l’eau bénite. À cette occasion, le scénariste exprime toute sa haine contre l’hypocrisie institutionnelle de l’Église : les crimes des papes Borgia, les millions d’indigènes américains tués au nom du Christ, l’inquisition espagnole, les camps de concentration catholiques croates de la seconde guerre mondiale, au vingtième siècle les abus d’enfants des prêtres et les dissimulations subséquentes du Vatican. Le nombre d’ecclésiastiques impliqués signifiant que l’eau bénite est en réalité hautement toxique. De ce point de vue, la scène d’introduction prend tout son sens : une dénonciation de la culture impérialiste britannique, point de vue renforcé par la longue tirade de Ruthra (Arthur), jouant de l’avarice des Premiers Ministres, les alléchant par les immenses fortunes à tirer de l’Inde, de l’Afrique ou de l’Arabie. Leur rappelant que toujours, Trop n’est pas assez. Il cite plusieurs militaires pour des consignes d’extermination : On ne traite avec les indigènes de toute classe que par le terrorisme, que cela vous plaise ou non. La plupart des accidents concernent la police, étant donné qu’écraser un arabe ici est comme écraser un chien en Angleterre, sauf que l’on ne fait pas de rapport. Étant de chair et de sang, même les solides Anglo-saxons ne peuvent tuer de l’aube au crépuscule, malgré toute leur vaillance. Il conclut : Le soleil ne se couche jamais sur l’empire britannique, et le sang n’y sèche jamais non plus. L’auteur met également en scène la constance de la nature profonde d’un être humain, évoquant incidemment la maxime anglaise : Un tigre ne change jamais de rayures, ou Un léopard ne peut pas changer ses taches (c’est-à-dire : chassez le naturel il revient au galop). Un constat terrifiant lorsqu’il s’applique à un vampire comme Heinrich Augbsurg. Seul moment d’espoir : Rebecca qui rejette son rôle de victime, tout en s’interrogeant sur les actions de sa vie sur Terre qui ont pu la condamner à Résurrection.


Toujours plus de la même chose, oui car Trop n’est pas assez. Un maëlstrom de bruits et de fureur, de violence et de sauvagerie, de méchanceté et de cruauté. Un récit dantesque et infernal, tant par son intrigue et le comportement de ses personnages, que par la narration visuelle magnifique et terrifiante, démesurée à chaque page, à chaque case. Un festin infernal empoisonné par les pires comportements de la nature humaine, malheureusement bien réels.



jeudi 29 juin 2023

Maudit sois-tu - Tome 3 - Shelley

Comme Mithridate, il faut administrer le poison pour être immunisé.


Ce tome fait suite à Maudit sois-tu - Tome 2 - Moreau (2021) et c’est le dernier de la trilogie. Sa parution initiale date de 2022. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Carlos Puerta pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées. Cette édition se termine avec un carnet baptisé Pour aller plus loin, comptant sept pages : le crayonné de la couverture du tome un en double page, celui du tome deux également en double page faisant ressortir la filiation avec la version Frankenstein illustrée par Bernie Wrightson, celui en double page du tome trois, et celui en simple page de la couverture alternative du tome un.


Torquay, mai 1815. Mary Shelley s’interroge : Quelle est sa faute ? Elle a rêvé sa fille, son bébé, engloutissant son sein, la jolie joue prolongeant le galbe de sa poitrine gonflée. Elle a rêvé son regard fixé sur le sien, ses grands yeux bleus comme hypnotisés, sondant le tréfond de son âme sans un battement de cil. Pour sa fille, elle était l’alpha et l’oméga, elle était l’absolu, elle était le tout. Elle a rêvé que sa fille était vivante. Quelle est sa faute ? Elle se souvient de ce naufrage, l’année dernière. La mer du Nord vomissait les marins du Gottfried Mehn sur la côte de Whitby. Sa langue d’écume léchait les cadavres gonflés qui roulaient en crissant sur la grève. Parmi tous ces corps désarticulés, il y en avait un qui respirait encore. Un vieux matelot qui resta entre la vie et la mort plusieurs semaines durant. L’abîme se refusait à lui. Il respirait, mais ne bougeait plus. Son cœur battait, mais personne ne l’entendait. Et le docteur Cline, ce brave docteur Cline, le ramena à la vie par des frictions, des massages, il le ramena à la vie. Cet homme était vieux, son enfant à elle était pimpant. Ce marin était laid, son bébé était un ange. Ce Lazare portait les péchés du monde, sa fille était l’innocence. Pourquoi est-elle morte ? Quelle est sa faute à elle, Mary ?



Percy Bysshe Shelley rejoint son épouse sur la plage, et elle lui confie qu’elle a rêvé qu’elle ramenait leur fille à la vie. Rome, juin 1819. De nuit, un fiacre dépose Mary Shelley affolée à la porte de John Polidori. Elle écart le domestique sur le côté et se précipite vers les appartements du docteur. En pleurs, elle lui indique que son petit William va mourir. Très calme et distant, il lui répond qu’il savait qu’elle viendrait. Il s’est arrangé pour qu’elle apprenne sa présence à Rome. Elle continue : elle a perdu son premier bébé, et puis Clara les a quittés en septembre dernier. Elle ne veut pas voir mourir un troisième enfant. Elle le supplie. Il la raille : Quelle humilité ! Est-ce la douleur qui désenfle l’immense orgueil de Mary ? Est-ce la douleur ou l’espoir ? Il exige qu’elle rampe devant lui, et alors il écoutera peut-être ses supplications. Elle l’a humilié. Sur les bords du lac Léman, dans cette maison sans âme, cette année sans été, elle l’a humilié. C’était à Cologny, en Suisse, à l’été 1816. Mary et John évoquaient la démonstration publique de Giobanni Aldini sur le corps du criminel George Foster en 1803, et le Zoonomia (1794) de Robert Darwin.


Le lecteur s’attend peu ou prou à retrouver le même déroulement que dans les deux premiers tomes : une chasse à l’homme, des voyages menant au rassemblement dans un même lieu de tous les protagonistes, et une autre grande chasse à l’homme menée par Zaroff ou un de ses descendants, avec l’aide de Moreau ou un de ses descendants. Il n’en est rien. Après un tome consacré à l’héritage du chasseur Zaroff, et un autre au docteur Moreau et à ses créatures, les auteurs se focalisent sur Mary Shelley (1797-1851), autrice qui a bel et bien existé, et qui a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de la littérature avec son roman Frankenstein ou le Prométhée moderne publié en 1818. Dans le tome précédent, il était déjà fait allusion à son époux Percy Bysshe Shelley, et à cet été passé dans la villa Diodati située au bord du lac Léman à Cologny, en Suisse. Ils évoquent sa vie : sa relation avec le poète Percy Bysshe Shelley, la naissance et la perte de ses enfants, sa relation potentielle avec John William Polidori, ses voyages en Europe avec son mari, sa fausse couche dans la villa Magni en juin 1822, la mort de son mari. Le lecteur se rend compte que le scénariste a choisi pour raconter son histoire complète, une série de récits en abyme enchâssés les uns dans les autres au sein de la trilogie, à l’identique de la structure du roman Frankenstein. En outre, pour ce dernier tome, il déroule deux fils chronologiques en alternance : le temps présent du récit qui commence en 1815, et les événements survenus à Cologny en Suisse en 1816.



L’artiste emmène direct le lecteur dès la première page avec une vue incroyable sur la falaise du Torquay. La texture de la roche est rendue avec une sensation photoréaliste qui fait croire à une véritable photographie, y compris pour la végétation qui s’accroche. Toutefois la technique utilisée pour l’océan, puis dans les cases du dessous l’herbe ou l’étoffe de la robe de Mary Shelley montre bien que ce n’est pas une photographie. Le lecteur éprouve la même sensation avec d’autres environnements : la mer du nord déchaînée qui vomit les marins du Gottfried Mehn, le parquet bien ciré de la demeure romaine où réside John Polidori en 1819, le salon de la villa Magni en Suisse avec ses fauteuils et leur tapisserie, l’immense salon du manoir familial dans le Yorkshire avec ses tapis et ses candélabres, les flancs enneigés du Monte Prado en Toscane, un magnifique vitrail dans l’église de Haworth dans le Yorkshire, le pont du petit voilier l’Ariel. Ces cases apportent une consistance incroyable au récit, l’ancrant dans un monde très réel, très concret, ayant bel et bien existé avec une consistance telle qu’il semble possible de le toucher, avec une représentation telle qu’elle donne une sensation de réalité.


Comme dans les autres tomes, Carlos Puerta sait positionner sa narration visuelle dans d’autres registres picturaux en fonction de la nature de la séquence. Il peut ciseler le visage de Mary Shelley comme s’il s’agissait d’une des plus fines statuettes du Bernin. Passer dans un registre impressionniste pour un décor végétal comme le jardin de la propriété de la villa à Cologny. Revenir à une bande dessinée très classique avec détourage encré et mise en couleurs naturaliste pour des tête-à-tête. Donner la sensation de gravures d’époque pour une scène d’extérieur. Mettre en avant les sensations lors d’une scène de crime dans un cimetière avec une mise en couleurs expressionniste. Puis contraster cette ambiance lumineuse bleutée avec celle tout en vert de la séquence suivante. Puis repasser en mode naturaliste. Et repasser en mode expressionniste avec un jaune brun lors d’une discussion étouffante. Le spectre de la narration visuelle va de prises de vue évoquant un déplacement continu de la caméra (la première page avec une vue qui se rapproche progressivement de Mary Shelley), à des images isolées pour établir une situation telle la carcasse du Gottfried Mehn échouée sur la plage. L’esprit ainsi tenu en alerte, le lecteur prête attention à chaque page, en se demandant ce que l’artiste va lui offrir, va lui concocter, relevant ainsi un détail par ci par là. Par exemple, il sourit en découvrant que John Polidori est en train de lire Faust (la version de 1808) de Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832).



Le scénariste parvient donc à l’origine, aux événements qui ont donné lieu à un conflit qui s’est répété à deux reprises en 1848 (tome deux) et en 2019 (tome un) et qui a affecté les descendants de ces personnes sur plusieurs générations, jusqu’à Emily Robinson, Eleonore Dabney, le docteur Josuah Cornford, et l’inspecteur Stisted. Il entrelace habilement les événements de la vie de Mary Shelley et de son époux, avec une intrigue inventée autour de John William Polidori. Il confirme la séquence relative à la mort de Percy Shelley vue dans le tome deux, et il explique comment le docteur Moreau est devenu tel qu’il apparaît par la suite. Il relie la vie de Mary Shelley à des créations littéraires, l’écriture ayant une incidence sur le monde réel. Le lecteur peut également y voir le fait que l’écrivaine cristallise dans sa création plusieurs thèmes ou forces présentes dans la société de l’époque, et donc que sa vie soit façonnée par ces mêmes thèmes et ces mêmes forces. Il retrouve les sujets présentés dans le dossier en fin du tome deux : corps & âmes, le corps objet de fantasme objet de science, le savant fou, le créateur égal de Dieu. En outre, le scénariste met également en scène la force de la passion amoureuse, la haine déclenchée par l’humiliation publique, la force de l’amour maternel, la stupidité occasionnée par l’amour propre, la monstruosité d’un individu privé d’empathie, les morts arbitraires occasionnées par une épidémie, le progrès scientifique (la vaccination), etc.


A priori, le lecteur entretient quelques réserves sur cette trilogie : une histoire racontée à rebours, un mélange entre personnages de fiction (Zaroff, Moreau) et personnages réels (Mary Shelley), une haine tenace s’exprimant au travers d’une vengeance de grande ampleur. Il est très vite conquis par la qualité de la narration visuelle, la sophistication des dessins, du photoréalisme le plus confondant à l’impressionnisme, avec des séquences saisissantes par leur naturalisme ou leur touche horrifique. Il plonge sans retenue dans cet amalgame entre romans et réalité historique pour des relations indissociables de cause et conséquences entre créatrice et personnages, créatures et savant. Envoûtant.



jeudi 15 juin 2023

Maudit sois-tu - Tome 2 - Moreau

Il faut avoir conscience de sa propre mort, sinon à quoi bon vivre ?


Ce tome est le deuxième d’une trilogie : il fait suite à Maudit sois-tu T01 Zaroff (2019). Sa parution initiale date de 2021. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Carlos Puerta pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées. Cette édition a bénéficié d’un ex-libris qui correspond à la couverture de réédition du tome un en 2021 à l’occasion de l’opération 48H BD. À la fin se trouve un dossier de quatre pages, abordant les thèmes Corps & âmes, Le corps objet de fantasme objet de science, La savant fou, Le créateur égal de Dieu. Il se termine avec les trois premières pages du tome trois.


Whitby Harbor, Yorkshire, Angleterre, le 13 juin 1848, à onze heures du soir. Le capitaine du port se rend devant un navire dont l’équipage est en train de décharger la cargaison. Il arrive avec un état d’esprit remonté car on ne décharge pas sans autorisation. En s’adressant aux marins, il leur intime d’arrêter, et leur demande qui est le responsable. Une voix se fait entendre pour indiquer qu’il est le responsable : le docteur Jérôme Moreau, un bel homme à la chevelure blanche portant des lunettes de vue aux verres fumés. Il présente la documentation justificative au capitaine du port : tout est là, son ami le comte Vassili Piotr Zaroff s’est occupé de toutes les formalités. Il ajoute qu’il vient de loin et que ses os craquent comme craque le bois de ce navire. Les flancs de ce dernier sont lourds et il aimerait les alléger car il est fatigué, comme ses hommes d’ailleurs. Le capitaine le reprend : il manque quelques autorisations importantes et le déchargement doit être interrompu, et il faut qu’il inspecte les caisses là-bas.



Le docteur Moreau indique au capitaine du port qu’il peut prendre tout le temps qu’il lui faut. Puis, il rentre dans une coursive, se rend devant une cage et parle à un dénommé Clarence qui se tient dedans. Il fait glisser le loquet pour ouvrir la porte en indiquant à Clarence qu’il peut aller se dégourdir les jambes. Le capitaine du port a commencé son inspection du contenu des caisses, tout en consultant l’inventaire qui lui a été remis : spécimens africains, indiens, amazoniens. Mais des spécimens de quoi ? Il soulève un drap recouvrant le dessus d’une cage : des animaux sauvages. Le félin émet un grondement qui fait prendre ses jambes à son cou au fonctionnaire. Il se dit qu’il lui faut prévenir les autorités, car il n’y a pas de parc zoologique dans le Yorkshire. Alors qu’il court dans les rues désertes faiblement éclairées, il entend un grondement derrière lui. Il se retourne sans rien apercevoir. Il décide de couper à travers le cimetière. C’est là qu’il est rejoint par Clarence. Le lendemain, Mary Shelley est conduite par son fils jusqu’au train. Il lui suggère de renoncer à son voyage car ce mot lui évoque plus les eaux chatoyantes de la Méditerranée ou l’air apaisé de la Toscane, que la lande lugubre et le brouillard épais du Yorkshire.


Conscient qu’il s’agit d’une trilogie, le lecteur a vraisemblablement commencé par le premier tome, sauf s’il nourrit une passion exclusive pour les ouvrages dérivés de L’Île du docteur Moreau (1896, The Island of Dr. Moreau) roman de science-fiction de Herbert George Wells (1866-1946). Il a déjà conscience que les trois tomes se suivent dans une chronologie à rebours, passant ainsi de 2019 pour le premier à 1848 pour celui-ci. Il se souvient également des personnages principaux du premier tome : Emily Robinson (descendante d’Emily Brontë), Eleonore Dabney (descendante de Mary Shelley), Docteur Josuah Cornford (descendant de Robert Darwin) et l’inspecteur Stisted (descendant de Maria Katherine Elizabeth Stisted, la sœur de Richard Francis Burton l’explorateur), sans oublier les deux criminels le comte Nicholas Zaroff et le docteur Charles Moreau. Il débute sa lecture et comprend vite que la scène introductive va déboucher sur une traque, ou plutôt une forme de chasse, comme la scène introductive du premier tome avec sa chasse dans les égouts. Il n’est donc pas très surpris de voir Mary Shelley (1797-1851) conduite au train, ou de la présence d’Emily Brontë dans la propriété de Jérôme Moreau. Du fait de ces parallèles entre les deux tomes, il repère plus facilement l’image du cerf et du daim lors de la chasse de Moreau & Zaroff, un écho visuel d’un cerf et de daims lors de la chasse finale du tome un.



D’une certaine manière, l’intrigue se déroule d’une façon très balisée, en jeu de miroir avec celle du tome un, en particulier parce que les antagonistes sont Zaroff & Moreau, et parce que ceux qui sont destinés à devenir les proies appartiennent aux mêmes familles que les pourchassés du tome un. Le lecteur éprouve une grande satisfaction de savoir qu’il va également retrouver les dessins de Carlos Puerta. Dès la première page, les caractéristiques réapparaissent : des cases sagement rectangulaires, sans bordure, des gouttière très fines, quelques cases en insert avec un gros plan sur un interlocuteur intervenant dans la conversation. Le rendu des dessins frappe toujours autant par sa singularité : certaines parties qui évoquent des photographies légèrement retouchées par des filtres, d’autres réalisées en couleur directe, et certaines avec un trait de contour encré et une mise en couleurs classique. Le lecteur s’adapte sans mal à ces différents rendus, se délectant des qualités des uns et des autres. Le rendu photographique s’avère le plus saisissant : des pavés humides, un escalier en pierre, un mur de briques, une locomotive à vapeur, le cerf, un escalier en bois dans la demeure de Zaroff, les livres sur les étagères de la bibliothèque, les ruines d’une église, le dallage du couloir d’un hôpital, etc. Difficile de croire que l’artiste parvient à un tel rendu par de simples dessins.


Le dessin en couleur directe se remarque tout aussi facilement : absence de trait de contour, rendu des formes et des reliefs uniquement par la peinture, jeu sur les nuances d’une même teinte pour développer une ambiance lumineuse, etc. Cette technique se prête particulièrement bien pour faire flotter une brume au-dessus du sol du cimetière, ou les effets d’environnement végétal dans les terres de chasse de Zaroff, ou encore les eaux agitées de la mer de Ligurie. Le lecteur s’attend moins à découvrir des fonds de case dans lesquels l’artiste passe en mode impressionnisme pour rendre compte d’un environnement, avec de magnifiques résultats, par exemple pour le vert d’un sous-bois, ou le jaune d’une végétation desséchée par le soleil. Les formes avec un contour encré peuvent elles aussi passer d’un registre photoréaliste, à des dessins plus bruts, aux contours moins polis. Le lecteur se régale de spectacles variés : la traque dans le cimetière, la chasse au cerf, le cheval emballé et sa cavalière en détresse, le dîner de réception à la lumière des nombreuses bougies, le laboratoire du savant fou avec son éclairage baignant tout d’une lumière verdâtre, la course haletante dans les grandes prairies.



Voilà donc le docteur Jérôme Moreau (personnage inventé pour l’occasion), aidé par le comte Piotr Vassili Zaroff, qui invite quatre personnalités de l’époque pour leur présenter les résultats spectaculaires de ses recherches. S’il a déjà croisé le docteur Moreau dans une fiction ou une autre, ou même simplement dans le premier tome, le lecteur sait très bien à quoi s’attendre. Il peut alors considérer cette histoire comme un exercice de style pour rendre hommage à ces deux créatrices, ce scientifique et ce chasseur, une autre époque, et des personnes dont la renommée a traversé les décennies jusqu’à l’époque contemporaine. Il y voit également un regard jeté sur des thèmes de société de cette époque, un tournant dans certaines opinions et certains domaines scientifiques. Cela se confirme avec les thèmes du dossier Pour aller plus loin : les manipulations et les biotechnologies évoquées par Herbert George Wells (1866-1946) dans son roman L’île du docteur Moreau, la volonté de déshumanisation appliquée aux individus malformés (ravalés à l’état de monstres de foire, quasiment des animaux), le savant fou agissant comme un père pour ses créatures, l’homme jouant au démiurge avec ses prétentions de se hisser au statut de créateur à l’égal de Dieu. Il lit alors les échanges des personnages à partir de ce point de vue.


Au vu du nombre de personnages, le scénariste n’a pas le temps de les développer tous, et il s’appuie sur les éléments passés dans la culture populaire, ce qui fait leur notoriété toutes ces décennies plus tard. Pour autant, ils ne sont pas tous réduits à un principe. Il s’amuse bien avec la mégalomanie du docteur Moreau. Il fait contraster la jeunesse d’Emily Brontë avec l’âge de Mary Shelley qui évoque son histoire personnelle. Il fait ressortir la propension à l’action de Richard Francis Burton (1821-1890). Il joue avec les possibilités offertes par la concomitance de certaines dates. Mary Shelley évoque la mort de son époux le poète Percy Bysshe Shelley (1792-1822) et la possibilité d’une malveillance dans les circonstances de sa mort. Il évoque bien sûr le séjour à l’été 1816 de Lord Byron, Mary Shelley, Percy Shelley, John Polidori et d'autres de leurs amis dans la villa Diodati, avec l’écriture des romans Frankenstein et Le Vampire. Si son inclination l’y porte, le lecteur peut également se demander ce que le principe de raconter l’histoire à rebours de l’ordre chronologique apporte : la révélation de secrets bien sûr, mais aussi la mise en lumière de la répétition des schémas, du poids du péché des pères, de la force arbitraire de l’Histoire, de la convergence d’idées de leur temps, etc.


Une certaine curiosité de découvrir ce qui s’est passé avant le premier tome, de savoir comment tous les personnages en étaient arrivés là (ou plutôt en arriveront là), et l’espoir de retrouver plus de ce qu’il a dans le tome un. Les créateurs délivrent tout ça de manière fort élégante. La narration visuelle s’avère toujours aussi riche et discrètement protéiforme, permettant au lecteur de se plonger dans cette époque pleinement concrétisée. Le scénariste reprend la même trame d’intrigue que dans le tome un, cette fois-ci nourrie par les circonstances de l’époque, les grandes interrogations de la société, en y mêlant l’histoire personnelle d’individus passés à la postérité.