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lundi 29 décembre 2025

Les grandes batailles navales T21 Santiago de Cuba

Mais au temps des canons à âme rayée et des obus, les dieux sont impuissants.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario et les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, réalisé par l’auteur, chapitré : Il y a d’abord une page de l’histoire, Quinze années (parsemées de tumultes et de désordres), Une paix si proche puis le basculement, Les premiers coups de canon aux Philippines, Après Manille couper les fils, David contre Goliath ?, Les prémices de la défaite annoncée, Un rêve d’évasion qui devient cauchemar, Un épilogue écrit d’avance.


Tout conflit a son casus belli. Dans la guerre hispano-américaine de 1898, c’est le naufrage d’un cuirassé de l’US Navy dans les eaux cubaines. À la fin du XIXe siècle, un vent de liberté souffle sur la grande île des Caraïbes, possession espagnole. De tumultes en insurrections, le désordre s’installe. En janvier 1898, les États-Unis, qui ont des intérêts dans l’île, décident d’envoyer un navire de guerre. La sixième puissance maritime mondiale tient à rappeler aux belligérants qu’elle surveille. Malheureusement, la manœuvre d’intimidation se transforme en tragédie et met le feu aux poudres. Le 15 février 1898, une impressionnante explosion déchire les flancs du cuirassé USS Maine. Le vaisseau sombre en quelques minutes entraînant dans la mort 261 hommes d’équipage. La suite n’est plus qu’un jeu de domino, dont rien n’arrête les chutes. Le 25 avril 1898, le royaume d’Espagne et les États-Unis d’Amérique sont en guerre. Le 1er mai 1898, le feu roulant des canons de six vaisseaux de l’US Navy s’abat sur une douzaine de navires espagnols au mouillage dans la baie de Manille aux Philippines.



New York, cité de tous les rêves et de tous les excès, quinze jours plus tard. À l’abri de la foule populeuse qui encombre les rues, deux hommes devisent tranquillement dans un salon privé luxueux. Le sénateur Henry Cabot Lodge lit un article du New York Journal : Après la conquête victorieuse des Philippines, voilà que nos fiers soldats s’apprêtent à poser les pieds à Cuba pour botter le cul à ces misérables Espagnols qui massacrent de malheureux Cubains. Le sénateur félicite son interlocuteur : il estime que William Randolph Hearst a l’art de la formule. Il ajoute : Voilà encore une manière habile d’augmenter le tirage de ses journaux. L’éditeur rétorque que c’est le sénateur qui hier encore l’encourageait à soutenir davantage le gouvernement. Il explique qu’il n’a pas tout inventé concernant les Espagnols, que les exactions de ce Weyler sont réelles. Ils trinquent ensemble à cette guerre et au pouvoir de la presse de Hearst. Ils sont d’accord avec une note du parti : Leur nation ne peut plus se contenter d’une aire d’influence circonscrite aux seules Amériques. Hearst ajoute qu’il suffit que Lodge lui dise ce qu’il veut lire.


C’est un tome de plus dans la collection des grandes batailles navales : une narration concise et précise au montage très personnel et direct, des dessins dans un registre naturel et descriptif avec des contours un peu acérés et irréguliers pour accentuer l’âpreté des individus et des situations, une gamme de couleur dans les bruns-gris, parfois maronnasse pour une réalité peu souriante et grave. L’auteur tire le maximum possible du format de quarante-six pages, en évoquant certains pans du contexte historique, en mettant en scène trois ou quatre personnages fictifs, en faisant intervenir plusieurs personnages historiques comme William Randolph Hearst (1863-1951), Henry Cabot Lodge (1850-1924), William McKinley (1843-1901), Richard Harding Davis (1864-1916), Theodore Roosevelt (1858-1919). Il commence son récit le quinze février 1898, avec l’explosion qui déchire les flancs du cuirassé USS Maine. Il le termine avec la parution de l’article qui annonce que la flotte espagnole est décimée et Santiago de Cuba est tombée, ainsi que Hearst savourant le pouvoir que lui donne sa presse, à New York le trente juillet de la même année, moins de six mois plus tard. Les pages sont structurées à partir de cases rectangulaires sagement alignées en bande, avec parfois une tête qui dépasse sur la bande du dessus, ou des pieds sur celle du dessous. Le lecteur peut également savourer deux dessins en double page (une avenue fourmillant d’activités à New York, les navires à quai dans la baie de Tampa) et un en pleine page (les cuirassés américains à Tampa).



À l’évidence, le lecteur vient pour les scènes de bataille navale, encore plus alléché par le fait que Delitte ait également réalisé les dessins, en ayant à l’esprit sa qualité de peintre officiel de la Marine et de membre titulaire de l’Académie des Arts & Sciences de la Mer. Il est comblé dès la première planche : elle comporte deux cases de la largeur de la page, l’une occupant les deux tiers de la hauteur, l’autre le tiers restant, montrant l’USS Maine qui fut le second cuirassé de l’United States Navy, d’abord fringuant dans la baie de La Havane, puis en piteux état après l’explosion. Le lecteur est un peu pris par surprise en découvrant une vue d’une rue très animée de New York en double page, dépourvue de toute connotation maritime. Puis retour à l’océan avec un navire de guerre américain mouillant non loin de la petite ville portuaire de Cienfuegos, alternant des vues sur l’eau et des vues sur le pont : le lecteur peut se repaître des détails confiant dans l’authenticité historique, pouvant se projeter sur le bâtiment. Vient ensuite de l’illustration en double page des bateaux de marchandise à double pont avec leur haute cheminée sur les rives de la baie de Tampa, et les ouvriers s’employant au chargement. Les séquences maritimes culminent avec la bataille navale proprement dite : quinze pages de course-poursuite, d’esquives et de tirs au canon, mettant en évidence le caractère inhumain des énormes masses d’acier, la puissance de feu des canons, la coordination des servants, les marins en train d’alimenter les chaudières en charbon, les soldats déchiquetés par les obus, les navires déchiquetés, etc.


Comme dans les autres tomes, le récit expose des éléments de contexte soigneusement choisis pour apporter d’autres points de vue à cette bataille navale. Étant un auteur complet, Delitte maîtrise entièrement sa composition des scènes, en particulier la répartition des informations entre texte (dialogue, exposition) et images, ainsi que leur complémentarité. Le lecteur se régale de le voir illustrer d’autres choses que des navires. L’illustration en double page consacrée à la rue de New York montre toute son activité, entre les marchands ambulants, les étals, les échelles de secours métalliques en façade, les badauds. Par la suite, le lecteur prend le temps d’apprécier les portraits accrochés aux murs du salon du club privé, la citerne d’eau sur le toit d’un immeuble, la locomotive à vapeur tirant les wagons de marchandise, l’église de Santiago de Cuba, un énorme canon en bordure de côte pour tirer sur les navires ennemis, un paysage naturel à l’intérieur de l’île, Giuseppe Almoda & Jose Morales cheminant sur les routes en terre, l’immeuble du Tribune pavoisé aux couleurs du drapeau américain, etc. Les personnages apparaissent tous adultes et sérieux, comme il sied à un récit de guerre, les femmes étant reléguées à quelques rôles limités de figuration.



Le lecteur se rend rapidement compte que l’auteur fait des références très succinctes à certains faits historiques, et que chaque séquence sert aussi bien l’enchaînement des événements qui mènent à la bataille navale, que des observations sur d’autres thèmes. Le premier cartouche de texte évoque ainsi la notion de casus belli : il explicite celui de la guerre qui oppose le royaume espagnol aux États-Unis, et le lecteur peut penser à d’autres qu’il s’agisse de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d'Autriche (1863-1914) ou des incidents du golfe du Tonkin sont survenus les deux et quatre août 1964, et leur rapport relatif avec la guerre qui s’en est suivie. Par la suite, il est également question de la collusion de la presse à grand tirage avec le politique (en particulier les journaux de William Randolph Hearst), les hasards de la vie au travers du destin national de Theodore Roosevelt qui se forge pour partie grâce à ses faits de guerre à Cuba, le sort des simples soldats en fonction des décisions de généraux et aussi celles de politiciens prises à New York, la réalité des enjeux économiques et de politique international bien plus prioritaires que ceux moraux, dans le choix de déclarer et de mener une guerre, la réalité du massacre et de la mort d’êtres humains. Le genre très particulier de la reconstitution historique d’une bataille navale contient alors des éléments sociétaux, transformant un récit de genre en un regard sur le fonctionnement de la société de cette époque, et de celle contemporaine quand on repense à l’instrumentalisation des conflits armés.


Peut-être faut-il un goût particulier pour être attiré par une bande dessinée dédiée à un conflit naval historique très précis, avec déjà une fascination pour les bâtiments de guerre ? Dans le même temps, cet auteur complet a acquis un niveau de maîtrise de son art remarquable : sa concision synthétique dans sa manière de présenter les faits et l’époque, la qualité de sa reconstitution historique qui dépasse sa simple capacité à représenter les navires de guerre. Le lecteur ressent qu’il lit bien plus que le déroulé d’un conflit maritime : les enjeux de terrain et les enjeux de la classe politique à s’engager dans une guerre, le vécu des soldats sur le terrain et l’arbitraire de leur vie et de leur mort, et aussi de magnifiques représentations des navires de guerre, et de la bataille elle-même. Une réussite.



lundi 3 novembre 2025

Patchwork

En vérité, elle était un million de fois plus belle que sur le dessin.


Ce tome constitue un recueil d’histoires courtes de l’auteur. Son édition originale date de 2008. Les quinze histoires courtes regroupées ici ont toutes été réalisées par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-six pages de bande dessinée, réalisée sur une période de vingt ans, de 1983 pour la première à 2003 pour la dernière.


Blues, 1983, trois pages : Un afro-américain joue de la guitare en marchant dans les rues d’une petite bourgade des États-Unis et des hommes blancs se mettent le suivre, mal intentionnés. Dans son esprit, il pense à la situation : du blues, les blancs qui le dévorent, il hait les esclaves plus que les maîtres. - L’amour, 1989, deux pages : Violence. Haine. Bestialité… Impuissance des mots, alors il dessine. La main crispée sur le pinceau, le bras tétanisé, coincé dans son épaule, un rictus sur la bouche, dans la tête du béton, il dépose sur la feuille ce qu’il croit avoir appris sur le mal des hommes. Il dépose sur la feuille blanche sa violence, sa haine, sa bestialité. Et puis il recommence… encore… encore. Et puis il regarde. Non, ce n’est pas encore ça… Juste un pâle reflet de ce qu’il voulait exprimer… Encore travailler… son dessin. Demain il essaiera de peindre l’amour. – Le car, 1992, six pages : une femme effectue un voyage en car. Elle observe un homme qui regarde le paysage défiler… Quelque part en lui-même. Elle somnole vaguement, bercée par le ronron du car. Un peu enivrée par l’odeur de Jean, qui monte d’entre ses cuisses. Ils avaient fait l’amour juste avant son départ. Elle avait encore dans sa bouche, le souvenir de son passage. Lhomme à la fenêtre avait des bras comme elle aime. Des avant-bras surtout. Elle est sûre qu’elle peut dessiner le sexe d’un homme rien qu’à regarder ses bras. Elle a bien envie de vérifier. Ses yeux se sont perdus.



1420406088198, 1992, vingt-cinq pages : proche de Marseille ou de Nice, Baudoin est assis sur un rocher, une de ses filles à ses côtés, ils regardent l’horizon au loin au-dessus de la mer. Il explique à sa fille qu’il vient souvent ici, qu’il y reste. Quand il reste longtemps, il a du mal à retourner dans la ville, derrière eux. Il continue : La vrai richesse est devant, dans le vide de l’horizon, les vagues éphémères, l’argent de leurs reflets. Elle demande à son père ce qu’il a contre l’argent. Elle, elle aimerait avoir une Porsche, une Jaguar aussi. Il s’explique : L’argent lui semble être une maladie, ou plutôt comme un symptôme d’une maladie qu’ils auraient tous. Son père à lui, son grand-père, à elle était communiste, il disait que Ce sera le communisme quand plus personne dans le monde n’aura besoin d’argent. Edmond lui demandait alors comment on fera pour aller au cinéma ? Le monsieur qui fait le cinéma il sera payé comment ? La réponse du père : Ce sera gratuit, ils iront autant de fois qu’ils voudront. Le projectionniste ne sera pas payé, ça ne lui servirait à rien, tout sera gratuit. Les hommes travailleront pour le bien de tous.


Edmond Baudoin est un créateur prolifique que ce soient des bandes dessinées, des histoires courtes, et même des livres. Au fil de sa carrière, il a ainsi régulièrement réalisé des nouvelles dessinées de quelques pages, pour des éditeurs très divers. Ce recueil en rassemble quinze, allant d’une page pour la plus courte (intitulée : Tu m’aimes ?) à vingt-cinq pour la plus longue (intitulée 1420406088198), pour des publications souvent confidentielles comme Le citron hallucinogène n°17, Labo (Futuropolis), Transports fripons (Les Humanoïdes Associés), L’argent roi (éditions Autrement), Le cheval sans tête n°1, Ego comme X n°1, Manga Surprise (Kodansha), Algérie la douleur et le mal, Le drozophile n°4, El Lado Oscuro III, Comix 2000 (L’Association), Stripburger n°2, Bang n°3 (Casterman), Marseille l’Hebdo n°151. Le lecteur qui a suivi sa carrière apprécie de pouvoir avoir ainsi accès à des créations dont il ne connaissait pas forcément l’existence ou qu’il n’avait pas pu se procurer du fait d’un tirage et d’une diffusion confidentiels. Il retrouve également l’habitude de ce créateur de travailler avec de nombreux éditeurs différents, certains connus d’autres moins. Dans chacune des histoires, il retrouve les caractéristiques habituelles de ce créateur : dessins souvent au pinceau parfois rehaussés de traits à la plume, mise en page très libre allant de cases avec bordure à des illustrations agrémentées de commentaires, parfois il se met en scène d’autres fois non, et toujours ce regard bienveillant si humaniste caractéristique.



La diversité des histoires fait qu’il est aussi bien possible de les lire une par une en laissant passer du temps entre, que de les lire d’une traite sans crainte de répétition. Les histoires sont intitulées : Blues, L’amour, Le car, 1420406088198, America, Désemparé, Tu m’aimes ? Edmond Alain et Hughes, Algérie, Le train, Paris, Comix 2000, Sarajevo, Cuba. Baudoin y aborde de façon très personnelle à chaque fois des thèmes comme le racisme systémique envers les afro-américains, les émotions négatives envahissantes, son premier petit boulot de peintre de lettres sur des enseignes, un dialogue avec une américaine alors qu’il ne sait pas parler anglais, la situation déprimante d’un chômeur abandonné par sa femme et sa maitresse, l’incapacité des hommes à savoir aimer, trois potes en train de regarder les filles passer, la nécessité de s’aimer soi-même, la métaphore de la voie de chemin de fer, une soirée à zoner à Paris comme artiste sans le sou et sans toit, un coucher de soleil, la morbidité de la mission du tireur d’élite, des rencontres de rue à Cuba, la personnalité de Marseille. Ces histoires vont du plus concret comme un carnet de voyage au plus conceptuel comme les cinq pages sans parole consacrée à un coucher de soleil. Et toujours un regard sur le monde qui n’appartient qu’à cet être humain singulier, cet artiste.


À elle seule, en trois pages, la première histoire donne un excellent aperçu de l’étendue graphique de l’artiste. Chaque page est composée de trois cases de la largeur de la page, montrant l’avancée de l’afro-américain, avec un texte au-dessus ou en-dessous de la case, correspondant à la voix intérieure de ce joueur de blues. Dans trois de ces cases, le dessinateur représente la situation de manière descriptive, avec un jeu sur les aplats de noir pour renforcer les zones d’ombre jusqu’à l’expressionisme. Quatre cases se focalisent sur les individus, les traits de pinceau s’épaississent pour des rendus allant vers l’impressionnisme, plus la sensation produite par ses individus en faisant apparaître l’état d’esprit de la foule, exagérant les traits de visages, les ombres mangeant le visage, le langage corporel pour faire ressortir la menace. Cette approche bascule dans l’expressionnisme alors que les individus forment un groupe plus compact agissant comme un seul homme, et s’apprêtant à agresser le bluesman. L’avant dernière case adopte un cadrage conceptuel avec l’individu à terre comme à demi enfoncé dans le sol, et les habitations bien alignées sur la ligne d’horizon au loin. Déjà dans ce récit des débuts de l’artiste, le lecteur peut déceler sa grande liberté quant à sa conception de la bande dessinée.



En fonction de sa sensibilité, le lecteur apprécie plus le thème d’une histoire que celui d’une autre tout en ressentant l’expression de la personnalité de l’auteur dans chacune d’elle, et dans toutes il peut voir cette cohérence et cette diversité dans les représentations. Les gros coups de pinceau rageurs dans L’amour. Les beaux paysages du sud de la France délicatement esquissés dans Le car. Puis l’incroyable expressivité d’un simple coup de pinceau pour évoquer la côte ou la ligne d’horizon maritime, cette façon très visuelle de faire surgir une image ou plutôt une représentation mentale de la tête même d’un personnage, la représentation délicatement changeante d’un visage au fil d’un dialogue, la grâce féminine, les cases chargées d’un noir charbonneux pour transcrire l’angoisse habitant un individu au point de percevoir une réalité déformée par ses peurs, la dimension visuelle métaphorique d’un rail de voie ferrée, l’individu réduit à la morphologie d’une statue d’Alberto Giacometti (1901-1966), le contraste total et saisissant entre le lourd équipement d’un militaire et le corps ondulant et souple d’une jeune femme nue, des silhouettes en train de danser (extraordinaire dans leur mouvement), le portrait d’une vieille femme, ou encore l’évocation de quelques habitants de Marseille. Tout est perçu au travers du regard de l’artiste, chacun est habité d’une vie remarquable, avec un respect unique en son genre.


Par la force des choses, ce recueil de nouvelles dresse en creux le portrait de l’auteur, par les choix des thèmes, par le regard qu’il porte sur ses semblables, par ce sur quoi porte son attention et son intérêt. Ce que ces nouvelles disent d’Edmond Baudoin : sa capacité à identifier le racisme systémique et le dégout de soi-même qu’il peut provoquer chez la victime qui voit les ressemblances qui existent entre lui et ses persécuteurs, son combat contre ses instincts destructeurs (violence, haine, bestialité), son rapport de haine vis-à-vis de l’argent, son émerveillement devant la beauté féminine, sa conviction profonde que la capacité de donner la vie fait des femmes des êtres profondément différents des hommes, la nécessité de commencer par s’aimer soi-même, la fraternité entre les êtres humains, la beauté des paysages, des villes, et bien sûr des arbres. Le lecteur en ressort rasséréné qu’un tel être humain puisse exister, partager ce qu’il ressent, y compris ses doutes et ses défauts.


Un recueil de quinze nouvelles dont la parution s’est étalée sur vingt ans, une curiosité ? L’habitué de ce créateur découvre des œuvres d’un niveau de qualité égal à celle de ces bandes dessinées plus longues, avec la même liberté de forme, la même sensibilité extraordinaire, le même plaisir dans la fraternité humaine, cette chaleur humaine libre et honnête. Il en ressort avec la sensation d’une grande richesse visuelle unique en son genre, exprimant la personnalité de l’auteur, et des thèmes essentiels sur la condition humaine. Formidable.



lundi 7 octobre 2024

Lefranc T25 Cuba libre

Mais c’était très bien payé et Barnes avait une famille à nourrir.


Ce tome fait suite à Lefranc T24 L’enfant Staline (2013) par Thierry Robberecht & Régric. Sa première édition date de 2014. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


En ce printemps 1958, avril enchante la côte sud de Cuba et pare l’archipel de Laberinto de Las Dolce Leguas de couleurs vives et de lumière enivrante… La Pilar, le yacht de pêche d’Ernest Hemingway, a jeté l’ancre à quelques encablures de l’île de Cayos de Mordazo… Gregorio Fuentes, le capitaine de la Pilar, et le célèbre écrivain scrutent les eaux turquoise de la mer des Caraïbes… Le plongeur, qui s’appelle Victuro Lopez Acosta, est un ami de longue date d’Hemingway. Il remonte de sa plongée et il raconte ce qu’il a vu : elle est bien là ! À une trentaine de mètres sous l’eau. Elle est magnifique. Il a pu la photographier : une pellicule complète. Il a hâte de la développer. L’écrivain s’adresse au capitaine : il ne faut pas perdre de temps, si un patrouilleur de l’armée les trouve dans les parages, il va se faire un plaisir de les rappeler qu’ils sont dans une zone de guerre interdite aux civils. Cinq mois plus tard, Guy Lefranc déjeune avec l’éditeur Marcel Duhamel à la brasserie Lipp. Ce rendez-vous n’a rien d’inhabituel car les deux hommes sont amis depuis longtemps et s’apprécient beaucoup. Cette fois, pourtant… Le journaliste a trouvé son ami bien mystérieux.



Marcel Duhamel indique à son ami Guy que son instinct de journaliste ne l’a pas trompé : le plaisir de sa compagnie n’est pas la seule raison de son invitation. L’éditeur a reçu une lettre la semaine dernière, en provenance de La Havane et elle concerne Guy. Elle est envoyée par Ernest Hemingway. Duhamel avait eu le plaisir de traduire un de ses romans. Bref, il demande à l’éditeur de transmettre une invitation à Lefranc. L’écrivain serait très heureux de l’accueillir à la Vigia, sa maison à La Havane. Hemingway a entendu parler de la Grande Menace et des dangers encourus lors de cette aventure. Lefranc aura ainsi l’occasion d’interviewer un prix Nobel de littérature, mais en plus d’enquêter sur la situation politique à Cuba. Aux dernières nouvelles, Fidel Castro était sur le point de l’emporter sur les troupes du dictateur Batista. Aucune rédaction digne de ce nom ne laisserait échapper une opportunité pareille. Au même moment, à Clinton, dans le Tennessee, un physicien nucléaire du nom de Thomas Barnes rejoint son domicile. Barnes est un ancien responsable du projet Manhattan. Il lui arrive souvent de penser à toutes ces années passées à Los Alamos. Mais treize ans plutôt, son patriotisme n’a pas pesé lourd face aux dizaines de milliers de morts d’Hiroshima et de Nagasaki. Quand Barnes a réalisé ce qu’était réellement l’arme nucléaire, il a failli tout laisser tomber. Et puis, le gouvernement lui a proposé ce poste de chercheur à Oak Ridge. Il a d’abord hésité car c’était toujours dans le nucléaire. Mais c’était très bien payé et Barnes avait une famille à nourrir.


Du Guy Lefranc pur jus : une enquête dans un autre pays, une possible touche d’anticipation, une situation conflictuelle, un contexte historique solide, un personnage principal courageux sans beaucoup de personnalité. Le titre évoque à la fois la révolution cubaine dans ses premiers stades en 1958, et en fonction de l’état d’esprit du lecteur un cocktail mélangeant rhum, citron vert, et cola. La couverture raconte une autre histoire : une plongée sous-marine avec bouteille, des poissons exotiques, des colonnes en ruine d’une mystérieuse civilisation, et en fond de plan l’ombre d’un sous-marin. Ce mystère est évoqué progressivement : d’abord la mention faite par le plongeur Victuro Lopez Acosta, et la mention de photographies, qui ne sont pas montrées car elles ne sont pas encore développées. Il faut attendre la page quatorze pour pouvoir bénéficier d’un bref aperçu de deux d’entre elles, en noir & blanc. Le commentaire de Guy Lefranc permet de comprendre qu’il s’agit d’une cité engloutie, et celui du plongeur du fait qu’elle n’est pas d’origine précolombienne. Le lecteur attend donc avec impatience la plongée sous-marine suivante, lors de laquelle Guy Lefranc pourra se faire une idée par lui-même de ce qu’il en est. Le mythe de l’Atlantide, comme le suggère Hemingway ?



Cette histoire se déroule alors que Fidel Castro (1926-2016) est devenu un chef de guérilla depuis près de deux ans, soutenu par le gouvernement américain qui fournit de l’argent et des armes : il a remporté plusieurs victoires, et il s’est illustré au combat. Toutefois, ce récit ne se focalise pas sur cet aspect de l’histoire de Cuba, et le futur président à vie n’apparaît que brièvement, pour serrer la main du héros et le remercier pour le rôle qu’il a joué. Dans le dernier quart du récit, Lefranc rencontre Ernesto Guevara (1928-1967, Che Guevara) et intervient avec son accord. Le lecteur relève également des références à Raúl Castro (1931-, frère de Fidel), Fulgencio Batista (1901-1973), Faure Chomón Mediavilla (1929-2019), et bien sûr Ernest Hemingway (1899-1961). Ce dernier initie Lefranc à la pêche à l’espadon, un clin d’œil au roman Le vieil homme et la mer (1952). En fonction de ses connaissances, il identifie facilement d’autres personnages comme ayant existé, ou il va s’en assurer par des recherches : Meyer Lansky (1902-1983) et Santo Trafficante Junior (1914-1987), deux individus d’importance dans le crime organisé américain. Le scénariste se focalise sur la manière dont ces individus tentent un coup pour préserver leurs intérêts financiers (en particulier dans les casinos) à Cuba, avec un plan particulièrement destructeur et propre à marquer les esprits. Il pousse un peu la plausibilité dans ses retranchements, sans pour autant exagérer au point de rendre l’intrigue ridicule.


Le scénariste raconte une histoire entre enquête, espionnage et crime organisé pesant sur la politique des nations. D’un côté, il s’agit de faits avérés concernant les intérêts financiers du crime organisé à Cuba ; de l’autre côté, les États-Unis se sont immiscés dans la politique des états d’Amérique Central à un degré d’ingérence encore plus obscène, pour des résultats tout aussi catastrophiques. L’auteur étoffe la reconstitution historique, à la fois en faisant visiter différents quartiers de la capitale aux personnages, et différentes régions de l’île, en évoquant les habitudes de Hemingway (en autres son goût immodéré pour le daïquiri, cocktail à base de rhum blanc, jus de citron vert et sucre, originaire de Cuba), ou par d’autres éléments historiques tels que le M-26-7 (mouvement du 26 juillet, créé en 1955 par Fidel Castro suite à l'attaque de la caserne de la Moncada à Santiago de Cuba le 26 juillet 1953). La forte densité des dialogues permet d’apporter de nombreux éléments d’information, venant nourrir l’intrigue, aussi bien sur le plan historique, que sur la préparation et le déroulement de l’acte terroriste fomenté par le crime organisé. Une fois qu’il a adapté son mode de lecture à la narration, le lecteur se rend compte qu’il s’investit tout naturellement dans cette histoire dense, croisant l’histoire de Cuba avec une tentative pour arrêter les rebelles, et la présence de personnalités comme Che Guevara et Ernest Hemingway.



Raconter une telle histoire s’avère très exigeant sur le plan visuel. Pour commencer, le travail de recherche de références nécessite un fort investissement. Le dessinateur doit savoir reproduire l’apparence de nombreux endroits connus tels qu’ils existaient en 1958 : la brasserie Lipp à Paris, une belle demeure dans le Tennessee avec l’ameublement d’époque, l’aménagement d’un ferry reliant Key West à La Havane, la villa Vigia (propriété de Hemingway à Cuba), une villa isolée de Matanzas, le ministère de la Marine cubain, plusieurs rues touristiques de La Havane, la représentation américaine à La Havane, le port de Cojimar, la petite ville de Santa Cruz del Sur, le quartier général des rebelles Barbudos, et même la façade du musée du Louvre. En plus des différentes localisations, l’artiste reproduit à l’identique les différentes tenues vestimentaires, de ces différentes parties du monde, France, Cuba, États-Unis. Comme de bien entendu, il représente également différents moyens de transports et de locomotion : les voitures (par exemple une Oldsmobile, mais aussi les voitures garées dans une rue de Paris, celles circulant à La Havane, etc.), un avion (Lockheed L-1649 Starliner), les hélicoptères militaires américains, une vedette militaire, sans oublier le bateau de pêche de Hemingway. Comme il est de rigueur dans cette série, Régric qui a déjà illustré trois albums de la série (T20, T23, T24) réalise des dessins dans le registre de la ligne claire : des représentations réalistes et détaillées, un trait de contour régulier, des aplats de couleurs (parfois rehaussés d’une nuance pour accentuer une ombre, en dérogation à la ligne claire stricte), et il s’autorise parfois un aplat de noir pour une ombre portée de manière exceptionnelle. Ces caractéristiques sont en phase parfaite avec la nature du récit, apportant le réalisme adéquat pour que le cerveau du lecteur puisse prendre la narration visuelle comme argent comptant.


Une belle réussite pour ce récit entre espionnage et politique juste avant la prise de pouvoir de Fidel Castro, alors que les intérêts du crime organisé poussent leurs responsables à intervenir pour essayer d’enrayer ce mouvement de rébellion. Le scénariste maîtrise le contexte historique et le met à profit pour une intrigue ambitieuse et facile à suivre, jouant sur les zones d’ombre et les possibilités liées au contexte de l’époque. La narration visuelle s’avère impeccable pour raconter ce récit avec une clarté parfaite, tout en respectant la ligne claire exigeante définie par Jacques Martin à la création de la série.



vendredi 25 septembre 2020

Jessica Blandy, tome 15 : Ginny d'avant

Le fléau est sur la ville.

Ce tome fait suite à Jessica Blandy - tome 14 - Cuba ! (1998) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1998, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle compte 46 planches. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 5 - Magnum Jessica Blandy intégrale T5 qui contient les tomes 14 à 17.

Jessica Blandy a pris l'avion pour se rendre à l'invitation d'une ancienne amie : Meg. Elle descend de l'avion et Meg la repère facilement grâce à sa silhouette inchangée par rapport à l'époque où elles avaient toutes les deux 17 ans. Meg emmène son amie jusqu'à sa voiture et commence à lui expliquer pourquoi elle lui a demandé de venir. Tout a commencé en février avec l'incendie de la manufacture. Certains ouvriers ont pensé que c'était Hogan, le propriétaire qui aurait mis lui-même le feu à l'atelier principal. Le lendemain, son cadavre a été retrouvé dans sa voiture qui avait versé dans un ravin. Le soir-même, le mannequin servant à exposer les robes de mariée s'est mis à briller dans la vitrine, sans raison apparente, sans explication rationnelle, phénomène qui se reproduit chaque nuit. Ce mannequin est surnommé Ginny, parce qu'il rappelle une fille qui avait vécu dans cette ville et dont tous les garçons du coin en étaient fous. Un jour, elle a disparu et personne n'a jamais su ce qu'elle était devenue. Deux mois après l'accident d'Hogan, Fletch un habitué et un brave type travaillant pour la mairie est entré dans son bar habituel et a ouvert le feu sur les clients. Il a gardé la dernière balle pour lui et s'est sauter le caisson. Il n'a donné aucune explication de son geste. Il a juste prononcé ces mots : le fléau est sur la ville.

Meg gare sa voiture devant chez elle en indiquant que son mari Billy a lui aussi entendu la dernière phrase de Fletch car il était dans le bar. Meg présente Jessica Blandy à son mari. Celui-ci lui parle de son patron Ryan Dougby. Un jour, ce dernier a reçu une boîte en carton au bureau, que sa secrétaire lui a apportée. Il l'a ouverte, et est devenu tout pâle. Il s'est levé, s'est habillé pour sortir, et est parti en emmenant la boîte et son mystérieux contenu. Le soir, il a téléphoné à Billy pour lui dire qu'il ne reviendrait plus au bureau, car de toute façon le fléau les emporterait tous. Puis, il s'est pendu dans sa chambre. La boîte et son mystérieux contenu n'ont jamais été retrouvés. Meg raconte ensuite comment le pompier Tobby s'est jeté dans le feu du haut de la grande échelle à la fin d'une intervention. La nuit, Bambing, un sans domicile fixe, se rend devant la vitrine des robes de mariée pour admirer le mannequin Ginny en train de briller. Le lendemain, Meg emmène Jessica Blandy devant l'épave d'un bateau où ont été retrouvés les corps de sept adolescents (5 garçons, 2 filles), morts d'overdose, avec une inscription relative au fléau.



Comme à chaque tome, l'horizon d'attente du lecteur est conditionné par les caractéristiques récurrentes de la série. Il en retrouve la plupart : un environnement nord-américain, une touche d'érotisme, Jessica enquêtant sur des morts sordides, des comportements anormaux apparaissant monstrueux. Le lecteur remarque rapidement que la mise en couleur a franchi un palier d'élégance. Béatrice Monnoyer continue d'utiliser des aplats de couleurs pour les surfaces détourées d'un trait fin et précis par Renaud. Elle se lance dans un rendu peint pour les arrière-plans, avec plus de confiance que dans le tome précédent, et peut-être plus d'expérience. Cela devient évident à partir de la planche 5, avec une pelouse verte qui contient des reflets jaune. Il ne s'agit plus d'un coloriage qui permet de refléter la couleur réelle et de faire ressortir les formes détourées les unes par rapport aux autres, il s'agit d'apporter des informations supplémentaires (une partie plus soumise au soleil) qui ne se limitent pas aux traits de contour ou à des effets spéciaux comme les flammes. Cet apport se retrouve avec évidence sur la planche 7 où le reflet de l'eau se retrouve dans le camaïeu du ciel alors que Jessica et Meg observent la silhouette du navire échoué au loin. La coloriste réalise des magnifiques cieux marins tout du long de cette promenade. Au fil des pages, le lecteur admire un ciel bleu traversé de reflets orange, une mer émeraude avec un ciel grisâtre, un coucher de soleil embrasé, la terre des champs avec des reflets roux.

La complémentarité entre les couleurs et les traits encrés est étonnante. Renaud est toujours aussi précis et minutieux dans ses cases : il est visible qu'il a délimité des zones avec moins de traits, avec l'intention que la coloriste les habille. Il continue de prendre en charge tous les autres éléments d'information visuelle, y compris les textures. Le lecteur ressent la frontière définissant la nature de la complémentarité entre les deux artistes. Chaque personnage dispose d'une apparence spécifique, souvent élégante, et de tenues vestimentaires appropriées aux conditions climatiques, à son occupation, à son profil socioculturel. Jessica Blandy est toujours aussi bien habillée, et séduisante, sans être vulgaire ou aguichante, un peu glaciale parfois. L'érotisme est présent à trois reprises avec une femme dénudée, très léger. Le jeu des acteurs est naturaliste, avec des postures variées et parlantes, et des expressions de visage sans exagération qui amènent parfois le lecteur à se demander ce que pensent vraiment les personnages en train de s'exprimer.

L'un des grands plaisirs de cette série est de pouvoir se projeter dans les différents lieux où se déroule l'histoire, de profiter du talent de l'artiste pour la description précise et réaliste. Dès la première page, le lecteur constate que l'exactitude tient à cœur de Renaud : les fixations des anneaux de verre sur la terrasse de l'aéroport sont techniquement irréprochables. Par la suite, le lecteur se projette avec plaisir dans plusieurs endroits : la rue de desserte bordée de pavillons dont celui de Meg, le champ s'étendant à perte de vue avec des meules de foin de ci de là, la grande terrasse de la maison de Meg avec une table pour manger dehors, la magnifique piscine de la demeure des parents de Loomie Max (une case de la largeur de la page, somptueuse, on n'a qu'une envie : s'assoir dans un transat), le diner sans panache où Jessica Blandy offre un café à Bambing, la ruelle pavée où se déroule l'agression, les pièces de la demeure de Razza et sa piscine, etc. La mise en scène est tout aussi limpide et factuelle, avec des séquences mémorables. L'artiste rehausse la démarche factuelle de sa narration par une mise en scène clinique qui fait ressortir l'étrangeté ou l'horreur de ce qui est montré. En voyant l'habitué tirer sur les clients avec son fusil à canon scié, le lecteur a l'impression de vivre un fait divers, ressentant toute l'horreur de cette tuerie arbitraire. Il éprouve l'impression d'accompagner Meg et Jessica sur la plage, de lever les yeux pour regarder passer une mouette. En tournant une page, il se retrouve dans un cimetière de nuit, à attendre de voir ce que Bambing va trouver dans un cercueil. Comme Dougby, il est troublé par la nudité de Ginny sur la plage. Il est pris à la gorge par la monstruosité du comportement d'un groupe d'individus quand ils commettent un crime abject, et dans le même temps il voit bien à quel point c'est plausible, possible comme en atteste les faits divers. Ce mode de narration visuelle produit également un effet étrange pour les éléments inexpliqués comme la meute de chiens sauvages qui se retrouvent silencieux devant la maison de Meg de nuit, ou la brillance inexplicable du mannequin dans la vitrine.



Avec cette histoire, Jean Dufaux assume pleinement une composante chronique de la série et parfois sous-entendue : une touche de surnaturel. Il n'y aura pas d'explication à la brillance du mannequin : c'est comme ça. Il n'y aura pas d'explication à la mort d'un personnage dans la piscine de la demeure de monsieur Razza : c'est comme ça. Pareil pour le comportement de la meute de chiens. Ce parti pris narratif peut agacer : le lecteur peut y voir un raccourci facile qui dédouane l'auteur de raconter une intrigue cohérente où tout est expliqué de manière rationnelle. Dans ce cas-là, il est vraisemblable que ce tome le convainc d'abandonner la série. Il est également possible de considérer que cette part d'irrationnel est le reflet ou la matérialisation de ce que le comportement humain peut avoir d'irrationnel en étant le jouet des émotions, un petit peu comme peu le faire Stephen King dans ses romans, toute proportion gardée. Sous réserve d'accepter cet outil narratif (la touche de surnaturel), le lecteur se rend compte que la série a retrouvé ses racines : confronter des êtres humains (dont Jessica Blandy) à des comportements irrationnels. Avec ce point de vue en tête, la série retrouve sa richesse thématique : l'individu qui commet un geste irréparable inexplicable et incompréhensible (mettre le feu à son usine, tirer dans la foule et se suicider..), imposer sa volonté par la force, l'usage des armes à feu, la culpabilité qui ronge le coupable mais aussi son entourage. Toute la saveur malsaine de la série est de retour : anormalité, comportement aberrant, violence infligée aux autres et à soi-même, irrationnalité.

Ce quinzième tome amène une évolution dans la série. Renaud est de plus en plus soigneux dans ses dessins combinant une précision remarquable avec une lisibilité optimale, la collaboration avec la coloriste gagnant également en sophistication. Jean Dufaux s'éloigne du simple polar réaliste avec une intrigue logique, en utilisant un élément surnaturel qui lui permet de s'affranchir d'un déroulement logique et cartésien. Cela ne peut pas être du goût du tous les lecteurs, mais il utilise cet outil avec élégance, pour des séquences malsaines qui mettent mal à l'aise, sans avoir besoin de verser dans le gore ou de mettre en scène des monstres folkloriques. L'être humain est beaucoup plus monstrueux.




vendredi 28 août 2020

Jessica Blandy - tome 14 - Cuba !

C'est une fouineuse.

Ce tome fait suite à Jessica Blandy, tome 13 : Lettre à Jessica (1997) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 1998, écrite par Jean Dufaux, dessinée, encrée par Renaud (Renaud Denauw), et mise en couleurs par Béatrice Monnoyer. Elle a été rééditée dans Jessica Blandy - L'intégrale - tome 5 - Magnum Jessica Blandy intégrale T5 qui contient les tomes 14 à 17.

Un américain a arrêté sa voiture sur le Malecón, une promenade en front de mer de huit kilomètres de long au nord de La Havane. Ruiz Mendin (34 ans) est sorti de sa voiture et attend en regardant la mer : il a rendez-vous avec Jessica Blandy. Il se retourne en entendant un pas derrière lui. Il s'agit d'un enfant dans un habit militaire, peut-être un cadet de l'école militaire. L'enfant tient une boîte devant lui et s'arrête devant Mendin en lui demandant s'il attend bien une américaine, une femme blanche. La réponse étant positive, l'enfant prend le revolver dans la boîte et abat Mendin de 2 coups tirés à bout portant dans la poitrine. Jessica Blandy appelle son contact pour l'informer de l'absence de Ruiz Mendin au rendez-vous. Son contact lui explique ce qui est arrivé et lui dit d'appeler Antonio à la Laguna de Leche, près de Sagula, celui-ci lui donnera de nouvelles instructions. Jessica Blandy se rend sur le bateau de pêche qu'on lui a indiqué : elle y trouve le cadavre de son contact. Elle n'a plus qu'à attendre et à espérer que le réseau Hannah parviendra à la joindre autrement. À Cuba, une réunion présidée par un officiel cubain prénommé Santos se déroule en présence de responsables cubains et américains. Santos explique que le colonel Rosario, ayant fait partie d'un lobby anticastriste, doit être libéré dans les jours à venir. Il a demandé l'asile politique à l'ambassade de Bolivie. Il doit la rejoindre dans une voiture officielle en passant par le Malecón. Un attentat a été organisé pour l'abattre dans la voiture, quand elle sera prise dans la foule sans pouvoir avancer. Le tueur pourra s'échapper sans difficulté.

Dans un autre quartier de Cuba, Jessica Blandy se présente à l'entrée d'un immeuble : elle vient voir un dénommé Ortiz. Après avoir montré patte blanche devant Mamita (un jeune garçon), elle est reçue par Ortiz qui ne l'imaginait pas comme ça, il pensait qu'elle aurait été plus moche. Elle lui répond du tac au tac qu'elle pensait qu'il aurait été plus mince. Les deux sourient. Au cours de la réunion des officiels, Santos mentionne la présence de Jessica Blandy et le risque qu'elle représente. Concomitamment Jessica Blandy explique qu'elle a été mise au courant de la défection du colonel Rosario, par l'écrivain Cabron Salute qui avait été incarcéré pendant deux mois dans la même prison. Le colonel Rosario avait organisé un attentat contre Fidel Castro, grâce au financement d'un lobby anticastriste basé à Miami. Actuellement, le colonel Rosario séjourne dans une résidence surveillée où les américains ne peuvent rien tenter. Haydée, la prostituée engagée pour divertir le colonel Rosario, sort de ses appartements et va piquer une tête dans la mer, sous le regard envieux de soldats. Quand elle sort de l'eau, elle retrouve leurs deux cadavres.


Changement de décor pour Jessica Blandy qui quitte les États-Unis pour une mission à Cuba, alors sous la présidence de Fidel Castro (1926-2016) dirigeant de la République de Cuba, pendant 49 ans, d'abord en tant que Premier ministre (de 1959 à 1976), puis comme président du Conseil d'État et président du Conseil des ministres de 1976 à 2008. Jean Dufaux a concocté une histoire utilisant les conventions du genre espionnage, Jessica Blandy s'y retrouvant impliquée comme journaliste. Il est donc question de prisonnier dont la libération risque de gêner du monde, d'intérêts officieux voire occultes des États-Unis à Cuba, de réseau de résistants (le réseau Hannah), d'assassinats pour éliminer les gêneurs, avec un tueur professionnel. S'il le souhaite, le lecteur peut considérer le récit sous l'angle initial de la série : les comportements criminels relevant d'une pathologie psychiatrique. Il est confronté aux actes meurtriers d'un enfant, sans explication, supposant qu'il a été embrigadé et qu'il se conduit comme un bon soldat avec un extraordinaire contrôle de lui-même. Il y a également l'assassin professionnel, aussi compétent que dépourvu de toute empathie pour ses contrats, et très chatouilleux quand on critique ses compétences. Il y en a un autre qui fait aussi froid dans le dos que l'enfant : Santos, la soixantaine. Il semble dépourvu d'émotions, uniquement focalisé sur les objectifs à atteindre et les stratégies à mettre en œuvre, plus froid que l'assassin professionnel.

Le changement de lieu est également l'occasion de pouvoir apprécier la manière dont Renaud décrit Cuba. Au fil des tomes précédents, le lecteur a appris à voir le soin apporté par l'artiste pour représenter les environnements. Tout commence donc sur un tronçon large du Malecón, et une belle vue dégagée sur une mer émeraude. Par la suite, le lecteur se dit qu'il prendrait bien un verre au restaurant sur pilotis où se trouve Jessica Blandy. Il ferait bien un tour sur le bateau de pêche même s'il est bien attaqué par la rouille. Il regarde les colonnes du bâtiment officiel à La Havane, cité surnommée la ville aux mille colonnes. Il éprouve l'impression de lever la tête pour regarder la cage d'escalier de l'immeuble où se trouve Ortiz, avec des vitraux au pallier. Il aimerait bien séjourner dans la belle demeure servant de résidence surveillée (mais pas en temps que détenu) au bord de la mer dont il a un aperçu vu du ciel, puis sur la plage privée aux côtés de Haydée alors qu'elle va se baigner, et enfin de la magnifique architecture intérieure quand Jessica Blandy finit par y pénétrer pour rencontrer le colonel Rosario. Renaud représente également plusieurs rues de La Havane, avec sa précision descriptive habituelle et son souci du détail réaliste, que ce soit pour attendre le bus dans un quartier populaire, ou pour aller prendre un verre dans un bar en sous-sol.



Le plaisir de la lecture ne se limite pas à la possibilité de voir des sites bien représentés, au fur et à mesure du déroulement du récit. La mise en scène de Renaud est toujours aussi évidente et naturaliste, rendant chaque scène plausible. Le lecteur est pris par surprise par la mort du contact de Blandy dans la première page, dans un environnement ensoleillé. Il regarde ensuite les cubains en train de prendre tranquillement un verre pendant qu'elle téléphone au comptoir. La description du déroulement de l'assassinat dans la voiture montre la foule, ainsi que le tueur s'avançant et tirant rendant le plan concret et réaliste. Planche 13, le lecteur sent une petite goutte de sueur perler en revoyant l'enfant avec sa boîte : d'abord de dos en short et teeshirt (il ne peut pas savoir que c'est lui), puis en plan poitrine avec son regard fixe et juste le dessus de la boîte fermée, en écho à celle de la première planche, une belle narration visuelle en sous-entendu. Il sourit en voyant un vieux pick-up remonter une rue en escalier (des marches de petite hauteur et très longues) puis dévaler une rue pavée étroite. Il observe la brève discussion entre deux membres du réseau Hannah en plan fixe à un arrêt de bus, la prise de vue se faisant depuis le trottoir d'en face. Il mesure la justesse du jeu des acteurs quand un autre membre du réseau assis tient en joue le tueur professionnel debout en face de lui sans défense et qu'il prend conscience qu'il n'a pas le sang-froid nécessaire pour l'abattre. Un peu honteusement, il sourit quand Jessica est obligée de se déshabiller pour qu'un employé de madame Lucia (responsable d'un groupe de prostituées) tâte la marchandise pour en vérifier la qualité.

Le récit de Jean Dufaux est un peu lié à la situation politique de cuba et à son histoire, plus à ses sites en tant que décors. Le scénario n'est donc pas générique : l'environnement a une incidence réelle sur le déroulement de l'intrigue. Jessica Blandy se retrouve instrumentalisée au sein d'une opération de grande envergure qu'elle ne découvre que progressivement. Comme d'habitude, elle ne joue pas le rôle de l'héroïne dont l'enquête va permettre de résoudre une situation conflictuelle ou un crime. Elle participe aux événements, sans être forcément l'élément moteur ou la sauveuse. Le lecteur a également à l'esprit que les aventures de Jessica Blandy sont des drames, et les auteurs ne le détrompent pas avec ce récit. Les actions des protagonistes et leur sort sont dictés par le système dans lequel ils évoluent, par leurs convictions et leur culture. L'Histoire a porté un jugement sur le régime castriste (mais aussi sur celui qui l'a précédé) apportant une valeur morale au rôle des uns et des autres dans cette histoire. D'un autre côté, le lecteur voit des adultes en train d'agir avec des moyens allant jusqu'à donner la mort dans les deux camps, pour des enjeux pas si simples dans un contexte complexe. À la fin, il se rend compte qu'il peut éprouver de l'empathie et même de la compassion pour chacun d'eux, ne voyant pas d'alternative simple et propre à leurs agissements.

A priori, le lecteur n'est pas forcément enthousiasmé à l'idée de plonger dans un thriller se déroulant à Cuba, mais ne se confrontant pas directement à Fidel Castro, à sa politique, à son régime, à ce qu'il a apporté au peuple cubain, à l'exemple qu'il a pu donner de résistance à l'hégémonie américaine. Rapidement, il retrouve ses marques dans la narration visuelle impeccable de Renaud, acceptant cette mission un peu particulière de Jessica Blandy souhaitant interviewer un anticastriste avant qu'il ne disparaisse, volontairement ou non. Au-delà de l'intrigue, il se retrouve pris au piège d'un système et d'un historique comme les protagonistes.





lundi 18 juin 2018

Caroline Baldwin. 4 : La Dernière danse

Pourriez-vous prendre un colis pour un de mes amis à La Havane ?

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 3 : Rouge Piscine qu'il vaut mieux avoir lu avant car il s'agit de la première partie de l'enquête. Il est paru pour la première en 1999, écrit, dessiné, et encré par André Taymans, avec une mise en couleurs réalisée par Bruno Wesel. Il a fait l'objet d'une réédition en 2017 dans Caroline Baldwin Intégrale T1: Volumes 1 à 4, édition respectant le format initial. Cette histoire est parue directement en album, avec une pagination adaptée, inférieure à celle des 2 premiers albums.

L'histoire s'ouvre avec une page de bande dessinée récapitulant les événements du tome précédent en 12 cases. Puis l'histoire reprend son cours : 2 voitures de police sont arrêtées les gyrophares en marche, devant la station-service aperçue lors de la scène d'ouverture de la première partie. Le shérif est en train de s'adresser aux habitants réunis sur place suite à la découverte du cadavre scalpé du pompiste. Ils exigent de savoir la vérité, et le colonel Norton (chef de la ligue de moralité) en rajoute en indiquant que le pompiste Hans a reçu un juste châtiment pour avoir fait commerce de revues pornographiques. De retour dans sa voiture, il passe un appel pour indiquer à l'assassin qu'il a été trop loin, mais celui-ci lui rétorque qu'il prend les choses en main. Le lendemain l'inspecteur Philips rend visite à Caroline dans la ville d'Andie. Il la retrouve en train de réfléchir au fond de la piscine vidée de son eau. Il reconnaît qu'il n'a pas d'indice sur le meurtre, si ce n'est le nom de l'individu (Manuel Perez) qui fournissait Tim Allen en voitures de collection des années 1950, importées de Cuba.

Caroline Baldwin décide d'aller rendre visite à Manuel Perez. Ce dernier lui parle de Cuba, son pays d'origine, de ses affaires avec Tim Allen, et de Sally Rollins, la jeune femme qui posait pour les couvertures de ses livres. Cette dernière a décidé de rester à Cuba quand ils se sont séparés. Caroline est persuadé qu'elle doit retrouver Sally Rollins pour faire progresser son enquête. Elle accepte d'y emmener du shampoing et des savons pour la famille de Manuel Perez. Dans l'avion qui l'emmène là-bas, elle accepte de changer de place avec un monsieur aux cheveux blancs qui lui rappelle son grand-père décédé. Arrivée sur place, elle accuse le coup de la chaleur et finit par aller prendre un daïquiri frappé à la terrasse de son hôtel. Elle s'y fait aborder par une jeune femme s'appelant Maribel qui lui demande de lui offrir un Coca.

Comme le laisse supposer le résumé concis de la page d'ouverture, il y a de fortes chances que le lecteur alléché par ce tome 4, le soit surtout parce qu'il a lu la première partie de l'histoire dans le tome 3 et qu'il souhaite en connaître le dénouement. Il sait aussi qu'André Taymans lui a implicitement promis un voyage touristique à Cuba. Celui-ci a bien lieu et le lecteur apprécie à sa juste valeur de pouvoir bénéficier ce voyage aux côtés de Caroline, à commencer par le palace hôtel et sa terrasse qui n'accueille que les touristes, à l'exclusion des cubains, sauf s'ils sont accompagnés par un touriste. Il aimerait bien pouvoir se trouver avec elle sur le toit de l'hôtel pour danser une fois la nuit tombée. Il la suit quand elle déambule dans les rues de la Havane, du port aux avenues ombragées, jusqu'à l'intérieur d'une fabrique de cigare où ils sont roulés à la main. Il pénètre également dans une cour intérieur pour se rendre dans un petit appartement, puis il s'envole pour Trinidad, avec la montée des marches d'un beffroi, dans une scène en hommage à Vertigo (1958) d'Alfred Hitchock. Les dessins précis et propres sur eux de l'artiste permettent de laisser son regard s'attarder sur les détails des architectures et de l'urbanisme pour un aperçu au calme de chacun de ces endroits, comme un touriste ayant le temps de regarder autour de lui. Cette composante des aventures de Caroline Baldwin reste un attrait important de ses albums, nourri par les voyages d'André Taymans, et ses photographies de repérage.

En ouvrant un album de la série, le lecteur s'attend aussi à ce que Caroline Baldwin réalise une nouvelle conquête masculine et à une ou deux scènes de nudité. Il y a bien sûr ce plaisir particulier pour le lecteur masculin, mais depuis le début ces passages participent aussi à faire apparaître sa personnalité. Elle séduit donc Alberto Ruiz, accepte de danser avec lui, puis de passer la nuit avec lui. L'artiste réalise 4 cases dans la pénombre, mais sans ambiguïté, puis montre son héroïne est nue au réveil. Il s'agit d'une forme d'érotisme soft où Caroline indique qu'elle n'est pas dupe du comportement de son partenaire d'une nuit. Dans le même registre, Caroline picole de temps en temps, en particulier quand elle est sous l'emprise d'une émotion négative comme le fait d'accuser le coup après avoir découvert un cadavre. Il ne s'agit pas d'une consommation d'ivrogne, mais plus d'un goût pour l'alcool et ses effets, sans dépendance. Le lecteur n'éprouve pas la sensation de devenir un voyeur ou un gêneur dans ces moments-là. L'auteur les présente comme moments ordinaires de sa vie, comme faisant partie intégrante de son quotidien. Il assiste de la même manière aux autres moments, les plus nombreux, car les premiers ne représentent que 2 pages sur 46 de bande dessinée.




Pendant cette deuxième partie, Caroline Baldwin continue de se comporter en être humain plausible et crédible. Elle est toujours affectée par le décès d'un proche dans le tome précédent, et par les morts dans sa piscine, au point qu'elle a décidé de ne plus la remettre en eau. Elle se laisse charmer par la gentillesse de Manuel Perez. Elle prend conscience qu'elle associe son voisin dans l'avion au souvenir de son grand-père défunt (voire tome 2). Elle éprouve de la compassion pour le sort de la cubaine qui lui demande de pouvoir s’asseoir à sa table en terrasse, et pour la chanteuse qui comprend qu'elle est en danger. Le lecteur voit en elle une femme qui sait ce qu'elle veut, prête à prendre des risques, décidée à aller jusqu'au bout, mais aussi attentive aux autres, et capable d'empathie. L'auteur traite son personnage avec respect montrant ses capacités physiques, sa curiosité qui lui permet de progresser dans ses enquêtes. Le lecteur voit qu'elle change de tenues régulièrement, non pas pour faire étalage de sa garde-robe, mais en fonction des circonstances, de son occupation et du climat. Pour la danse sur le toit en terrasse, elle porte pour la première fois une petite robe noire qu'elle sera amenée à porter à d'autres reprises dans les tomes suivants. Quels que soient ses vêtements, André Taymans prend soin de ne pas la transformer en pin-up, de ne pas la réduire à un objet du désir.

Le lecteur retrouve les caractéristiques des dessins de l'artiste : une fausse ligne claire, avec des traits supplémentaires à l'intérieur des formes détourées pour marquer les plis et les textures, et une mise en couleurs naturaliste qui incorporent de discrets dégradés pour ajouter une touche de volume. De ce fait, les dessins apparaissent un peu plus chargés que ceux d'une ligne claire rigoureuse, tout en donnant une impression de tout public, et de facilité de lecture. À plusieurs reprises, le lecteur peut apprécier l'inventivité visuelle de l'artiste dont l'intérêt des dessins ne se limite pas à leur composante touristique, ou à la séduction ordinaire du personnage principal. Il se surprend à détailler à nouveau l'architecture de la villa d'Andie. Il est surpris de retrouver Caroline assise au fond de la piscine, pour un visuel étonnant. Il regarde Manuel Perez profiter du confort de son fauteuil en sirotant une limonade à l'ombre d'un arbre majestueux. Il observe les employés en train de rouler des cigares. Il s'avance discrètement dans la salle de bain d'un policier ripou en train de prendre sa douche. Il apprécie le bref hommage à Fenêtre sur cour. Les dessins peuvent donner une impression de banalité du fait de leur évidence, mais la narration visuelle s'avère riche et savamment construite.

Le lecteur revient aussi pour connaître le dénouement de l'intrigue. Dans la préface de l'intégrale, Anne Matheys souligne que l'auteur souhaitait réaliser une enquête policière plus dense. Comme dans le tome précédent, le lecteur relève une ou deux coïncidences bien pratiques, comme le fait que Caroline voyage à côté de celui qu'elle surnomme grand père qui se trouve aussi au bon moment pour la raccompagner à son hôtel alors qu'elle est éméchée. Il en va de même pour le cadeau fort opportun du flacon de shampoing. Pour le reste, l'intrigue tient la route, et Taymans évoque la situation géopolitique de Cuba sous le coup d'un embargo, utilisant la situation avec doigté. Il ne se contente pas d'évoquer Fidel Castro, car il mentionne également Fulgencio Batista et les intérêts économiques antagonistes sur l'île. Caroline Baldwin prend peu à peu conscience qu'elle met les pieds dans une machination ambitieuse, tout en étant d'une taille assez réduite pour passer inaperçue. Elle progresse à la fois par coup de chance et par déduction, tout en se heurtant à des obstacles dressés sciemment, ou faute à pas de chance. De ce point de vue, le scénariste trouve une voie qui reste plausible, en se tenant à l'écart de l'énigme policière avec détective aux petites cellules grises de type Hercule Poirot, sans non plus écrire un polar hard-boiled dans lequel il faut taper fort et se montrer le plus cynique. Bien qu'il ait bénéficié de plus de pages que prévu initialement en ayant découplé et étoffé son intrigue sur 2 tomes, il se retrouve à donner les explications finales sous la forme d'un monologue de 2 pages du principal criminel, dans une séquence un peu artificielle, en ajoutant des ramifications qui expliquent parfaitement le déroulé des événements (y compris l'assassinat du pompiste), mais qui peuvent sembler superfétatoires.

Ce quatrième tome apporte toutes les réponses qu'attendait le lecteur pour clore l'intrigue commencée dans le tome précédent. Il retrouve avec grand plaisir Caroline Baldwin, toujours aussi débrouillarde et autonome, toujours aussi imparfaite et attachante. Il bénéficie d'un tourisme de qualité. Il ne s'offusque pas des menus artifices de la narration, totalement sous le charme de l'héroïne et des dessins.