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jeudi 29 janvier 2026

Santiag T05 Le retour

Ce qui rampe relève la tête à présent.


Ce tome fait suite à Santiag, tome 4 : De l'autre côté du rio (1995) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit du dernier tome d’une pentalogie et de la conclusion finale du récit. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011. Cette pentalogie a été rééditée en intégrale, celle-ci comprend un nouvel épilogue de douze pages, réalisé en 2007.


Dans son lit, Tossie est réveillé par le bruit de moteur d’une voiture. Elle demande : Papa ? Elle voit des lucioles entrer par la fenêtre ouverte, émettant une douce lueur verte. Sa mère Santilla est sortie sur la véranda pour voir, mais un individu la surprend par derrière en lui plaquant la main sur la bouche et en lui intimant de ne pas crier. Dans le bar d’un motel de la région, une femme, Aki, s’est approchée du comptoir et indique au barman qu’elle cherche quelqu’un. Celui-ci répond que tout le monde cherche quelqu’un, c’est quand on le trouve que les ennuis commencent. Répondant à sa question, elle lui décrit la personne qu’elle cherche : grand, mince, blond, cheveux courts, assez réservé. Un jeune homme accoudé au comptoir se tourne vers elle et commence à tenter une maladroite phrase d’approche. Elle prend l’initiative et l’invite dans sa chambre. Quelques minutes après, un Amérindien s’approche à son tour du comptoir et demande le numéro de chambre d’Aki. Cette dernière a accéléré le rythme pour passer à l’acte direct, toutefois elle s’arrête en entendant un bruit dans le couloir. Elle arrête son mouvement de va-et-vient, se relève et se rhabille. Clou-Noir ouvre la porte et fait feu, abattant le jeune cowboy, et constatant la disparition d’Aki, sortie par la fenêtre, et fuyant avec une moto qu’elle vient de voler.


Dans une autre petite bourgade, Chamaro est également réveillé par le bruit d’un moteur. Il se lève, met son bandeau sur son œil mort et sort à l’extérieur. Il a du mal à croire son œil valide : Santiag se tient bien vivant à quelques mètres de lui. Dans une zone naturelle, le shérif et son adjoint interroge un le propriétaire qui les a alertés. L’adjoint confirme : un troisième cadavre sous l’appentis, même traitement que les deux autres. Le cœur rongé, cuir chevelu et cheveux arrachés. Le civil commente : méthodes indiennes, il y a quelque part quelqu’un qui doit se promener avec des scalps accrochés à la ceinture. Le shérif n’est pas convaincu : ce serait trop simple, quoi qu’il en soit il faudra prévenir la commission judiciaire du conseil tribal. L’adjoint se demande s’il peut s’agir d’un porteur de peaux. Le shérif explique qu’un porteur de peau recommencera, encore et encore, jusqu’à ce que son esprit le laisse en paix. Il ajoute : et il ne porte pas de scalps à sa ceinture, il est bien trop malin pour ça, il fait partie du paysage.



Le titre annonce explicitement ce à quoi le lecteur s’attend, c’est-à-dire le retour de Santiag. Il s’agit bien évidemment de la continuation et de la résolution de l’intrigue avec les mêmes caractéristiques que les quatre premiers tomes. L’horizon d’attente du lecteur est comblé : les auteurs tiennent les promesses implicites. Santiag prend le devant de la scène et devient pleinement un acteur du récit. Les intrigues secondaires sont menées à leur terme : le sort d’Aki, le retour de l’agent Jones, la mission de buveur d’âmes, le rôle du mystérieux individu qui traque Santiag après avoir retrouvé sa photographie. Les personnages secondaires ont également droit à une forme de résolution ou d’aboutissement : le policier amérindien Chamaro, l’agent Jones et même Orlando. Le lecteur se rend compte que le scénariste parvient à mener à bien les intrigues secondaires, dont certaines qu’il avait pu oublier en route : une nouvelle vague d’assassinats ritualisés, le jugement du gardien de la nuit et l’exécution de sa sentence, le devenir des points de passage… Ça fait beaucoup. C’est un vrai plaisir de retrouver les dessins propres sur eux, descriptifs avec un détourage au trait fin, précis et assuré, l’implication de l’artiste dans la représentation des décors, dans les accessoires, et l’ampleur des paysages naturels. L’artiste a encore gagné en maîtrise de la mise en couleurs : naturaliste sans ostentation, transcrivant l’ambiance lumineuse, s’approchant de l’impressionnisme pour les textures et les effets du milieu naturel.


Comme à son habitude, le dessinateur transmet son enthousiasme et son plaisir dans chacune de ses planches. Il a pris le temps d’effectuer des recherches pour représenter cette région des États-Unis : la magnifique terrasse de la maison de Santilla et sa décoration intérieure faite de bric et broc, les enseignes lumineuses massives du motel, le bar fréquenté par les rednecks à casquette et les rednecks à Stetson, une petite bourgade avec ses rues en terre, le désert avec les montagnes rocheuses, le contraste total avec l’environnement bétonné et aseptisé de la ville moderne, la route de terre qui dessert une caravane isolée au milieu des herbes rares, le retour dans l’école abandonnée de la ville désertée déjà visitée lors de la première séquence du premier tome, jusqu’à l’écho de la clé de contact dans le Neumann, le marché découvert populaire avec ses toiles de tente, etc. Le lecteur ressent tout autant l’investissement de Renaud dans la mise en couleurs : l’éclairage violet artificiel et d’un goût douteux dans les couloirs du motel, les magnifiques lueurs du coucher de soleil dans le village où réside Chamaro, les nuances bleutées en fin de journée au pied des montagnes, les couleurs orangées reflétant la nature de la terre au même endroit en pleine journée, les teintes plus grises dans le quartier des affaires de la ville très urbaine, la multitude de couleurs des vêtements des curieux dans le marché découvert, le ciel cramoisi strié de noir lors des retrouvailles entre Santilla et Santiag dans des cases de la largeur de la page, etc.


Comme à son habitude également, l’artiste réalise une narration visuelle très claire et évidente, racontant l’histoire de manière à ce que le lecteur puisse voir et comprendre ce qui se passe au premier coup d’œil, une simplicité apparente qui relève d’une grande maîtrise de son art. L’incidence de la lumière artificielle des néons, l’horizon bouché par les immeubles, les cases de la largeur de la page pour accentuer l’effet panoramique des grands espaces sauvages, la reprise de l’image de la clé de contact dans le Neumann, l’assurance d’Aki dans son short riquiqui et son crop-top moulant, la vue de dessus pour souligner la compacité de la foule au marché, quelques plans fixes de trois cases pour fixer l’attention sur un instant ou un geste, cette case de largeur de la page pour les mains en train de frapper sur la peau de huit tambours alignés, les murs de briques qui enferment les personnages, etc. La narration visuelle ancre et fonde le récit, alors que celui-ci semble papillonner en particulier pour mener à bien chaque fils narratif, rassasiant plus ou moins le lecteur. Par exemple, le personnage de Sandy, un homme qui veut savoir comment Santiag peut encore être en vie sur une photographie prise après sa mort : d’un côté il est évident que cette promesse de vie éternelle est irrésistible, de l’autre il se trouve réduit à l’état d’artifice narratif pour prendre Santilla en otage. De la même manière, la nouvelle référence à la série Les enfants de la Salamandre reste lettre morte pour celui qui ne l’a pas lue. Le lecteur prend plaisir à voir les différents fils narratifs s’entremêler et se dénouer, autour du personnage principal et de la seconde chance qui lui est donnée. Les deux personnages qui en profitent sont ceux qui manifestent une empathie pour les autres, même si le comportement d’Aki reste immoral.


L’intégrale comprend également une histoire courte de douze pages, réalisée en 2007. Elle se déroule durant la période où Santilla est veuve, habitant seule avec sa fille Tossie. Un fils d’une riche famille de propriétaires lui propose de l’épouser, en lui faisant comprendre que la réponse ne peut être que positive, qu’un refus entraînerait des conséquences désastreuses pour elle. Le lecteur commence par constater la progression remarquable du dessinateur, à la fois sur le plan des détails et de la finesse des trais, à la fois sur la mise en couleurs plus organique, et toujours aussi sophistiquée. Santilla bénéficie d’une aide inattendue pour se sortir de ce mauvais pas, où ce prétendant ignore la notion même de consentement. La chute du récit retombe sur le thème principal de la série : même mort, Santiag fait sentir sa présence, une métaphore sur le fait que les vivants ressentent les effets de l’existence et des actions d’une personne, bien après la fin de sa vie. Santilla se retrouve agressée de manière effroyable parce qu’elle est veuve, et donc considérée comme une cible par un ignoble prédateur, et sauvée par voie de conséquence du passé de son mari.


Ce dernier tome vient clore les différentes intrigue, principale et secondaire de manière satisfaisante, avec une narration visuelle d’une grande rigueur et d’une belle richesse. Le lecteur éprouve la sensation qu’un ou deux fils narratifs semblent se terminer de manière précipitée, et que la série a perdu quelques degrés dans sa dimension métaphorique. L’histoire courte supplémentaire est à la fois classique, superbe et elle retrouve l’esprit initial de la série.



jeudi 15 janvier 2026

Santiag T04 De l'autre côté du rio

L’oubli, le vrai… Le trou noir qui aspire les autres…


Ce tome fait suite à Santiag, tome 3 : Rouge… Comme l'éternité (1994) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages récurrents. Son édition originale date de 1995. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011.


Au trading Post appelé Yellow Horse, un homme est venu chercher ses photographies qu’il avait données à développer. L’employé lui raconte ce qui lui est arrivé dans le laboratoire : il était occupé à travailler, tout se passait bien, quand il a entendu dans son dos comme un claquement. Il se retourne : des arcs électriques s’élevaient d’un de ses bacs, celui justement où il développait les photographies du client. Il a attendu que ça se tasse un peu et il a récupéré le matériel. Il croyait ne plus rien pouvoir en tirer, et puis il a pu sauver ça, dit-il en tendant le cliché au client. Ce dernier s’en trouve très surpris : il lui jure que lorsqu’il a pris la photographie, personne ne se trouvait assis à cet endroit, ni là, ni ailleurs, le coin était complètement abandonné. Il continue : il était avec sa femme et son fils, il voulait leur montrer la ville fantôme qui se trouve près de l’ancienne route. Ils se sont arrêtés devant un restaurant dont le décor semblait d’époque. Il se souvient d’un détail à présent : à l’intérieur sur une table, il y avait une assiette encore chaude. C’est ça qui l’a intrigué et qui l’a poussé à prendre la photographie : cette assiette surgie de nulle part que n’attendait personne ! Et voilà que maintenant, il se trouve devant un type qui se trouve attablé à cette place, devant cette assiette, c’est complètement dingue !



Quelque part dans une zone désertique, Chet sort sur la véranda de la maison, le pistolet à la main. Il reçoit une balle dans le genou droit, et il s’écroule à terre, Santiag l’a touché. Il se relève tenant son pistolet de la main gauche et tirant plusieurs coups de feu vers l’extérieur. En vain, l’autre semble avoir disparu. En fait, Santiag se trouve déjà derrière lui, son couteau à la main, qu’il applique sur la gorge de Chet. Cela fait beaucoup rire ce dernier, parce qu’il est littéralement déjà mort. Pour autant, son agresseur lui enfonce la lame dans le ventre, le couche à terre, et l’embrasse sur la bouche pour lui aspirer l’âme. Dans un patelin du coin, Aki présente un bout de tissu à des Indiennes vendant des pots de terre cuite aux passants, en vain, elles ne semblent pas la voir. Une autre Indienne, plus âgée s’approche d’elle et lui indique qu’il semble qu’elle soit la seule à s’apercevoir de la présence d’Aki. Cette dernière la prévient que ceux qui la voient sont proches de la mort. La vieille femme rentre dans une bâtisse où un homme allongé est en train de fumer une pipe à opium. Elle lui demande s’il devine une autre présence que la sienne dans cette pièce. Il répond : la mort, il ne la voit pas mais il sent sa présence.


La fin du troisième tome semblait donner une direction claire pour la suite de la série, toutefois le lecteur se méfie, car en voulant anticiper les événements à venir, il avait déjà fait fausse route à deux reprises. D’ailleurs la scène d’introduction, avec le développement de la photographie et la présence qu’elle révèle laisse à penser que l’intrigue va prendre une dimension de chasse à l’homme, pour retrouver Santiag qui a été déclaré mort deux ans auparavant. À nouveau déstabilisé, le lecteur reprend une posture d’attente et d’observation. Ce tome surprend par des nouveautés. La fonction de buveur d’âmes d’un des personnages se trouve confirmée. Deux personnages font leur apparition : Vas Axios, un enquêteur privé immédiatement détestable, et son commanditaire (qui n’est pas nommé dans ce tome), et qui fait preuve d’une violence au sadisme assumé. Il relève au passage une référence à une communauté au nom qui évoque Les enfants de la Salamandre (1988-1990, trois tomes, des mêmes auteurs). Enfin, un personnage se trouve approché par trois Indiens avec parure de plumes, appelés les trois Anciens. Ainsi le récit continue de progresser avec de nouveaux développements, la situation de Santiag évoluant, ce personnage devenant plus central gagnant de l’épaisseur par rapport à son rôle de deus ex machina dans le premier tome, gagnant en personnalité, rencontrant enfin Orlando.


Dans le tome précédent, les auteurs avaient mis en place une progression inéluctable de l’intrigue, en particulier en mettant en lumière la motivation de Santiag, ayant enfin pris l’envergure redevenant un personnage principal. Le récit continue de baigner dans un environnement spécifique : une zone géographique des États-Unis avec un fond de culture amérindienne. Le lecteur retrouve les paysages désertiques, et les petites villes typiques : constructions à un étage, parfois en bois, peaux de bête et animal empaillé dans le trading post, cabane en bois au beau milieu d’une zone désertique, camping-car format américain, carcasse de voiture rouillée au milieu de nulle part, bâtiment communautaire dans la réserve indienne, construction plus soignée abritant la police, bel hôtel construit en dur dans la ville de moyenne importance dont la décoration comporte des motifs géométriques d’influence amérindienne, bar avec une grande salle sans âme dotée d’une table de billard, la bâtisse du Study Hotel déjà bien avancée dans son délabrement, et bien sûr plusieurs zones du désert, avec des formations différentes entre les herbes éparses, une étendue d’eau, une zone montagneuse, etc.



Le lecteur ressent que les auteurs ont trouvé leur rythme et la bonne sensibilité pour raconter leur récit. Ainsi il passe d’une scène de caractère à une autre, avec son ambiance mémorable. S’il peut sourire devant la réaction d’effroi du touriste devant l’homme apparaissant sur la photographie, le lecteur ressent bien tout l’exotisme ou toute la spécificité du lieu : une bâtisse avec un immense volume intérieur et une décoration entre kitch pour touriste et touche véritablement locale. Sur la troisième planche, le lecteur découvre au premier plan la carcasse d’une voiture rouillée devenue partiellement invisible du fait de la végétation avec une mise en couleur remarquable par son rendu naturaliste. Aki s’adressant aux Amérindiens assis à même le sol en bois apparaît complètement irréelle du fait de l’absence de réponse et même de réaction des personnes en face d’elle, et par sa tenue citadine et jeune, totalement incongrue dans cet environnement. La rencontre du policier indien et de l’enquêteur privé dégage une saveur unique du fait du grand salon de l’hôtel, de son ameublement et de son aménagement. La seconde moitié se déroule majoritairement dans le désert, lui aussi rendu de manière concrète et réaliste. Cette approche visuelle et la science de la mise en scène de l’artiste rendent l’attaque des loups à la fois plausible et terrifiante, contenant en elle la possibilité d’une touche surnaturelle. Comme Aki, la lectrice et même le lecteur se sent troublé en regardant Santiag se baignant nu dans un très grand étang, avec à nouveau une mise en couleur naturaliste très réussie. Tous ces éléments concrets et réalistes assurent un ancrage dans le réel et apportent leur matérialité à la dernière scène teintée de fantastique, la rendant ainsi plus tangible, plus naturelle même.


À cette étape du déroulement du récit, l’objectif de Santiag apparaît clairement : faire tout son possible pour rejoindre le monde des vivants. Il s’y sent appelé par sa fille Tossie qui pense encore à lui. Le lecteur peut y voir une motivation psychologique intense qui lui donne une raison de vivre, une métaphore sur le lien entre père et fille, sa force et son caractère naturel et évident. Par comparaison, les motivations d’Orlando et Aki ressortent comme étant égoïstes et totalement intéressées, donc tombant sous le coup d’un jugement moral négatif. En même temps, les situations dépassent une simple dichotomie Bien / Mal. Pour pouvoir atteindre son but, le personnage principal se retrouve contraint d’accepter des compromis : tuer d’autres individus évoluant entre la vie et la mort, assumer la fonction de buveur d’âme pour mettre un terme à ces existences contre nature, user de la force. Ce positionnement moral critiquable se retrouve illustré de manière inopinée par l’état de la nourriture qu’il a laissé dans son assiette au diner : en pleine décomposition, grouillante de vers. Le scénariste continue également de mettre à profit une dimension surnaturelle, comme il le fait souvent dans ses récits, une façon d’évoquer le fait que tout n’est pas palpable, qu’il existe d’autres forces invisibles qui régissent le monde. Santiag a accepté d’endosser la mission de buveur d’âmes : il apporte une fin définitive à des individus devenus toxiques pour la société : leurs crimes et leur dégénérescence morale les ont placés à l’extérieur de la société normale leur conférant une forme d’impunité. En cela, il reprend son rôle de policier assurant le maintien de l’ordre. Cependant lui-même refuse de se conformer à l’ordre naturel des choses : il refuse de mourir et il compte bien réintégrer le monde des vivants, grâce à des moyens surnaturels, acceptant lui aussi l’existence de forces invisibles qui le dépassent.


Le récit atteint son meilleur niveau de qualité dans une fluidité exemplaire. Les différents fils narratifs s’entremêlent pour un polar avec une touche de surnaturel, dans un monde où chaque individu porte sa part d’ombre, de violence, de regrets, ayant conscience de ses limites. La narration visuelle transporte le lecteur dans chaque lieu, criant de réalisme tout en contenant une dimension de mythologie moderne, chaque scène étant mémorable pour sa mise en scène et ses prises de vue, sans avoir à s’appuyer du spectaculaire de type pyrotechnique. Fascinant.



jeudi 1 janvier 2026

Santiag, tome 3 : Rouge… Comme l'éternité

Ce type, Orlando, il a trouvé le chemin…


Ce tome fait suite à Santiag, tome 2 : Le Gardien de la nuit (1992) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages récurrents. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011.


Ils se tiennent là derrière ces flammes, dans ce monde rouge comme l’éternité. À attendre qu’on les oublie définitivement. Parfois ils relèvent la tête… Il faut prendre garde, alors, à ce qu’ils n’aperçoivent les humains ! Il faut prendre garde, alors, à ce qu’ils ne viennent à la rencontre des vivants. Oui, il faut se méfier d’eux ! Les tambours de guerre résonnent, dans leurs têtes, le cri des grands anciens coule de leurs bouches comme une plaie qui jamais ne se refermera… Pourront-ils se faire oublier un jour ? Et puis, au matin, ils repartent… Ils ont déjà oublié le sang versé dans le désert, le regard de l’autre qui a croisé le leur…. Une voiture a quitté le chemin de terre pour s’avancer dans le désert et rouler doucement vers le feu de camp. Ils arrivent derrière l’homme assis devant le feu. Le conducteur et le passager descendent de voiture, celui avec un chapeau arme son fusil. Sans se retourner, Santiag leur demande s’ils l’ont aperçu. Celui à casquette répond que bien sûr qu’ils l’ont aperçu : on ne voit que lui dans le coin. Celui au fusil explicite leur demande : ils veulent tout ce que Santiag a sur lui, et même plus. Santiag se retourne d’un coup, un pistolet dans la main et il abat les deux hommes. Dans la poche de la veste de celui à la casquette, il trouve un morceau de papier. Dessus, il est marqué : Chaco’s Bar.


Santiag prend le véhicule des deux défunts, et il se rend à Chaco’s Bar. Il y pénètre et s’adresse au barman. Ce dernier lui indique qu’il lui a servi une bière et lui explique qu’il est censé aller s’installer à une table, celle où Chaco l’attend. Ce que fait Santiag. Son interlocuteur lui demande s’il a faim. Santiag répond que oui, que cela l’étonne toujours, d’avoir faim, soif, sommeil. En revanche, il n’éprouve plus aucune douleur, et quasiment plus de sentiments. Chaco reprend la parole : c’est bien le problème, ils ne devraient plus rien éprouver, ce serait tellement plus simple. Il continue : Mais quelque part, ailleurs, si loin, leur cœur bat encore dans la mémoire de quelqu’un. Et ce cœur souffre, et ils sentent sa souffrance. Chaco continue : pour Santiag, ce quelqu’un, c’est sa fille, elle refuse toujours de croire en sa mort, elle le retient. Santiag s’est approché trop près d’elle, elle a senti sa présence. Santiag réagit en prononçant son prénom : Tossie. Chaco reprend la parole : visiblement son interlocuteur se souvient d’elle, et si Santiag plonge en lui-même, s’il franchit cette ligne de feu qui les sépare des autres, ce trait rouge comme l’éternité, alors oui, il sentira le cœur de sa fille battre encore pour lui.



Pour la troisième fois, les auteurs prennent le lecteur au dépourvu. Dans le premier tome, c’était en mettant un terme à la vie du personnage donnant son nom à la série au bout de la sixième page. Dans le deuxième tome, ils l’ont transformé en justicier catalyseur du dénouement, proche d’un deus ex machina final. Le lecteur avait alors supposé que cela deviendrait la dynamique de la série : une affaire policière, impliquant une légende indienne dans le territoire Navajo, l’enquête menée par Chamaro, inspecteur de police du Bureau des Affaires Indiennes, avec la résolution reposant sur les qualités surnaturelles du personnage titre. De son côté, le dessinateur représente cette région des États-Unis, recouvrant le nord-est de l'Arizona, le sud de l'Utah et le nord-ouest du Nouveau-Mexique, ses zones désertiques, ses reliefs géographiques, les patelins et leurs bâtiments en bois, la végétation, les éléments culturels amérindiens, les modèles de voitures américaines, les armes à feu, etc. Scénariste comme dessinateur ont l’art et la manière d’inscrire leur récit dans une réalité très pragmatiques, avec des marqueurs culturels immédiatement reconnaissables, réalistes et concrets. Dans le même temps, la nature surnaturelle de Santiag imprègne chaque environnement lui donnant une qualité quasi mythologique, des éléments de western contemporain rendus iconiques dans la production cinématographique.


Ainsi donc les auteurs orientent une nouvelle fois leur récit dans une direction différente… Pas tout à fait, le lecteur retrouve bien Santiag, ainsi que sa fille Tossie, sa sensibilité sortant de l’ordinaire, et le lien qui les lie. Il découvre également un phénomène surnaturel : une chanson qui se met à jouer toute seule à la radio d’une voiture, dans une tombe, évoquant la manière dont Chamaro a communiqué avec Santiag dans les tomes précédents, avec un visuel très similaire, celui de sorte d’arcs électriques rouges. Les auteurs établissent également un lien visuel avec les tomes précédents : le motif récurrent d’une voiture en train de brûler dans les flammes. Le lecteur se rend aussi compte que le récit se développe sur la base des événements des tomes précédents. Outre le lien entre le père et la fille, il remet en scène le Gardien de la nuit, son savoir sur la condition de Santiag, la dette de ce dernier envers lui. De manière plutôt futée, le scénariste fait remarquer au lecteur qu’il n’y a aucune raison pour que le personnage principal soit le seul à être dans cette condition justement, et d’autres sont en transition à un stade plus ou moins avancé. Le dessinateur reprend le code visuel propre à Santiag, que ce soit la particularité des yeux ou l’invulnérabilité physique. Dans le même ordre d’idées, la mise à profit d’une mythologie amérindienne plus ou moins authentique continue : l’évocation du guérisseur (Medecine Man), et un nouveau personnage également en transition, à un stade plus avancé et depuis plus longtemps, c’est-à-dire Chaco.



L’histoire se déroule dans la même région : le lecteur peut reconnaître des paysages naturels similaires, et des villes aux bâtiments à l’architecture de même nature. Toutefois la nature de l’intrigue fait que l’ambiance évolue. Le feu de camp au beau milieu de nulle part prend des allures inquiétantes avec cette couleur de flammes rappelant celle du sang. Le diner semble sans âge et abandonné depuis belle lurette, le vestige d’une activité humaine qui s’est éteinte depuis plusieurs années, décennies peut-être. Les auteurs emmènent les personnages dans des endroits relevant de conventions de genre, celui du western moderne. La ferme avec ses animaux d’élevage : leur comportement troublant au beau milieu de la nuit. La boutique de Mr. JB Cap paumée dans une zone désertique, avec un grillage habillé de jantes en aluminium pour effrayer les rapaces. L’installation de dentiste amateur : un frémissement parcourt le lecteur en découvrant ce fauteuil taché, faisant démarrer l’imagination dans ce qu’elle a de plus horrifiante quant aux souffrances endurées pendant les interventions par un amateur forcément pas très doué. Ce cinéma en plein air abandonné, également dans une zone éloignée de tout : des carcasses de voitures gisant là, rouillant lentement, leur intérieur se décomposant. Autant d’environnements vestiges d’une époque révolue, d’une activité humaine ayant disparu.


Le récit reprend également les thèmes des tomes précédents : grands espaces, peu de loi, force du lien père-fille. L’artiste sait montrer l’immensité des espaces, propres à cette région du globe. Cette grande plaine avec un feu de bois dans le lointain, et des collines en arrière-plan, dans une lumière gris bleu. Le ruban d’asphalte qui ondule en ligne droite épousant le relief vallonné avec des rangées de poteaux électriques de part et d’autre. La station-service sans aucun autre bâtiment à des kilomètres à la ronde. Le drive-in également à l’écart de tout. Toujours cette sensation de grands espaces ouverts, sans fin, rappelant qu’en Amérique tout est plus grand. Le lecteur tombe vite sous le charme des camaïeux habillant le ciel, reflétant les conditions lumineuses en fonction de l’horaire. La violence est toujours présente : sèche et factuelle, sans glorification, que ce soit les coups de feu nets et sans bavure, ou cette torture barbare consistant à faire boire de l’essence d’une pompe à même le pistolet du tuyau, ou cette séquence tout aussi dérangeante au cours de laquelle un des personnages prend l’initiative de se faire enterrer dans un cercueil double contenant déjà un autre cadavre. Enfin, il y a la condition de Santiag : sa fille ressent toujours sa présence lointaine, une métaphore du poids des morts sur les vivants, sur le fait que les vivants continuent à penser aux défunts, mais aussi que les expériences qu’ils ont vécues ensemble continuent d’entraîner des répercussions bien après leur disparition. Enfin, voilà que tout défunt qu’il soit, Santiag continue lui d’avoir des envies, une volonté propre, ce qui complexifie les choses comme lui fait observer Chaco.


A priori, une série au déroulement tout tracé : un blanc trentenaire ayant passé l’arme à gauche qui sert de catalyseur pour faire aboutir une enquête policière ou punir les criminels, avec des dessins réalistes et descriptifs mettant en valeur les paysages et la mythologie de la région établie et valorisée par le cinéma. Pour la troisième fois, les auteurs prennent le lecteur par surprise, aussi bien par le développement de l’intrigue que par une narration visuelle qui montre de nouvelles facettes de ce territoire, et de la barbarie des hommes. Déconcertant.



jeudi 18 décembre 2025

Santiag T02 Le Gardien de la nuit

Loin… Ce ne sera jamais assez loin…


Ce tome fait suite à Santiag, tome 1 (1991) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages récurrents. Son édition originale date de 1992. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011.


Dans une zone désertique en territoire Navajo, deux hommes sont en train de courir, Moe et Brett, l’un d’eux pieds nus, l’autre avec une unique basket. Ils fuient à perdre haleine, étant poursuivis par huit policiers et quatre chiens qui les traquent. Les évadés arrivent devant un cours d’eau sinuant devant une falaise. Ils décident de traverser avec de l’eau jusqu’à mi-poitrine. Les policiers arrivent sur la rive et s’arrêtent : ils comprennent immédiatement que les deux prisonniers ont dû traverser et Malloy, policier blanc, ordonne que Ben garde les chiens, et que les autres le suivent. Chamaro, inspecteur du Bureau des Affaires Indiennes, s’y oppose : il estime qu’il est devenu inutile de les poursuivre, ils se sont avancés trop loin, pour eux tout est fini. Malloy demande des explications : ces deux individus ont tué un gardien en s’évadant, ils ne peuvent tout de même pas les laisser filer ainsi. Le Navajo s’explique : il comprend la colère de son collègue car c’est également la sienne. Mais il y a des choses que le Blanc ne verra jamais. Les deux hommes se sont aventurés sur les terres du Gardien de la Nuit… Et personne, jamais, n’en est revenu vivant !! Les policiers peuvent rentrer chez eux à présent… Chamaro attendra seul…



Moe et Brett sont parvenus au pied des falaises, de l’autre côté du bras de rivière. Ils commencent à monter car il y a des maisons indiennes en haut, ils pourront s’y reposer. Le premier explique au second qu’il faut qu’ils tiennent le coup, Loyson viendra les chercher. En effet, après toutes ces années, il ne pense toujours qu’à la même chose : récupérer son pognon, et pour ça il a besoin des deux évadés. Ils sont arrivés au niveau des habitations et ils pénètrent dans l’une d’elles : le mur du fond est tapissé de crânes humains. Nonobstant cette décoration macabre, Brett s’assoit et déclare qu’il ne peut plus bouger il en est incapable. Moe se range à sa position : mieux vaut se reposer d’abord. D’ailleurs il est aussi crevé que son compagnon, mieux vaut qu’ils dorment, ils aviseront après. Le soleil se couche et la nuit s’installe. Moe réveille Brett : il a entendu marcher, quelqu’un vient par ici. Les deux hommes se relèvent et Moe a sorti son pistolet. Un individu torse nu, avec un masque sur le visage s’avance vers eux. Moe le menace de son arme à feu… sans aucun effet. L’individu continue de marcher vers et il lève son bras droit, abattant sur Moe, sa main munie de quatre lames tranchantes, comme des griffes.


Le premier tome semblait auto-conclusif, avec le sort du personnage principal, réglé de manière définitive. Le lecteur se demande donc comment les auteurs peuvent poursuivre leur série, et si le personnage dénommé Santiag y jouera vraiment un rôle, ou plutôt comment il y jouera un rôle. L’élément surnaturel mis en scène dans le premier tome est repris : le spectre de Santiag intervient dans le récit. Le scénariste a opté pour un dispositif très brut : il est possible de contacter l’esprit de Santiag en utilisant un poste de radio, reliant ainsi un phénomène relevant du spiritisme avec un objet technologique, en l’occurrence un poste émetteur-récepteur. Tout aussi fort, le spectre de ce personnage peut intervenir comme un être humain fait de chair et d’os, et communiquer avec les esprits, en l’occurrence le Gardien de la Nuit annoncé par le titre de ce tome. Un peu gros à avaler ? Un deus ex machina bien pratique qui intervient à la fin pour sauver les victimes, éviter qu’elles ne succombent à un sort atroce, et châtier les criminels et les individus moralement corrompus de surcroît ? Oui, Santiag sert à tout ça dans ce tome… En même temps, le lecteur peut lire cette histoire comme un conte, un récit fantastique où Santiag agirait comme une allégorie. Littéralement, l’esprit de ce mort intervient dans les affaires des vivants, l’influence qu’il a eue sur les autres au cours de sa vie perdure, comme une forme de rémanence des répercussions de ses actions, de son influence sur ceux qui l’ont côtoyé.



Charge donc au dessinateur de doser ce qu’il souhaite montrer, à quel point il rend explicite ces manifestations du surnaturel, ou au contraire s’il représente les faits de manière naturaliste. Par exemple, lorsque Moe et Brett découvrent ce mur recouvert de crânes, il s’agit d’un simple empilement d’ossements tout ce qu’il y a de plus naturel, une sorte de décor funéraire macabre pour des rituels des morts. De même pour sa première apparition, le Gardien de la Nuit ressemble à un être humain des plus normaux, avec trois accessoires navajos plausibles, voire authentiques. Quand il tente de joindre Santiag ou d’établir une connexion avec lui, Chamaro pénètre dans un vieux bâtiment désaffecté, monte dans un bureau à l’étage, avec une belle couche de poussière et il se place devant un micro d’un ancien modèle, le tout représenté de manière prosaïque, ce qui fait d’autant plus ressortir l’incongruité du comportement du policier, soulignant à la fois son incrédulité quant à ce qu’il est en train de faire, et son état d’esprit désespéré pour qu’il en vienne à une telle extrémité. De manière plus ouvertement paranormale, il y a cette carcasse de voiture en train de brûler au beau milieu du désert, la spirale dans l’œil de Tossie, l’étrange nuage de sable.


Le lecteur s’aperçoit qu’il retrouve tout de suite l’ambiance si particulière de cette série, grâce à la palette de couleurs. Une façon assez personnelle de rendre compte de la lumière : parfois un peu boueuse, avec des dégradés rehaussant les reliefs et rendant compte des textures, avec un soin particulier pour la pénombre. Le dessinateur a conservé ses caractéristiques visuelles : traits de contour très fin et précis, personnages au physique normal, tenues vestimentaires banales et diversifiées, décors bien consistants, plans de prises de vue à la lisibilité parfaite. Dès la première séquence, le lecteur ressent la dextérité avec laquelle l’artiste a conçu le décor : la disposition du bras du fleuve, la falaise rocheuse, le bosquet d’arbres, la pente pierreuse pour accéder au sommet, et les maisons de pierres sèches. La géographie des lieux permet de voir comment les deux fuyards parviennent à échapper au regard des policiers, comment il peut y avoir des habitations sommaires nichées sur les flancs de la montagne, etc. Puis vient la séquence où Loyson et son porte-flingue se heurtent au propriétaire du terrain sur lequel ils attendent Moe et Brett : une séquence sèche qui met en évidence le comportement de psychopathe de Loyson. À chaque fois, l’artiste sait froidement montrer l’horreur d’une situation, la monstruosité d’un comportement, la froideur implacable de la mort. La tête qui vole, le pendu, le corps empalé sur une branche d’arbre, autant d’images qui restent longtemps avec le lecteur, après qu’il a refermé ce tome,



Certes, Santiag apparaît bien opportunément pour châtier les criminels et sauver les innocents, pour autant le scénariste a conçu une intrigue bien ficelée à partir d’un point de départ classique : deux individus ont réalisé un vol pour un commanditaire, et ils se sont fait pincer, mais l’agent est toujours planqué. Ils viennent de s’évader et la chasse à l’homme peut commencer, à ceci près qu’ils disparaissent en cours de route. Le lecteur peut voir comme l’auteur a tissé sa trame, et l’habileté élégante avec laquelle il fait s’entremêler le parcours de ses personnages, à la fois dans ces grands espaces, à la fois avec très peu d’habitants. Il utilise une légende indienne, peut-être inventée par lui, un individu surnaturel qui s’en prend aux vivants qui ont le malheur de séjourner sur son domaine. Le lecteur suppute que le déroulement du récit aboutira au même dénouement que dans le tome un, et c’est bien le cas les coupables de tout genre connaissent un sort peu enviable, mais très satisfaisant et cathartique.


Dans le même temps, le récit développe un peu plus les éléments récurrents de la série, laissant supposer que le sort de Santiag connaîtra un dénouement à l’issue de la série. D’un côté, il semble cantonné au rôle d’artifice narratif pour punir. De l’autre côté, trois autres personnages reviennent également. L’inspecteur du Bureau des Affaires Indiennes sert de dispositif narratif pour contacter Santiag et pour exposer la légende Navajo. Il se fait également la remarque que Santiag est un homme blanc, ce qui introduit un étrange biais : finalement ces histoires reposant sur les croyances indiennes se dénouent grâce à l’intervention d’un Blanc. C’est également le retour de Santilla, l’épouse de Santiag, et de Tossie, leur fille. La première essaye de trouver un nouveau mode de vie satisfaisant après la mort de son mari, la seconde fait montre d’un talent encore embryonnaire, à nouveau surprenant dans la mesure où son ascendance se partage entre Navajo et Blanc. Le lecteur pressent l’importance qu’aura la relation père-fille, sans pouvoir deviner quel sera leur sort.


Deuxième tome : le personnage donnant son nom à la série revient… d’une certaine manière. La narration visuelle raconte avec clarté l’histoire, bénéficiant d’une mise en couleurs aux atours naturalistes, avec une qualité expressionniste. Le scénario mêle intrigue policière bien troussée avec des touches de surnaturels, permettant au lecteur d’y voir comment la mémoire d’un défunt continue d’habiter l’esprit des vivants et de les influencer. Troublant.



jeudi 4 décembre 2025

Santiag T01

La police n’a pas besoin d’invitation, mister, pour se rendre là où elle doit se trouver.


Ce tome est le premier d’une pentalogie, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et ont réaliser sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011.


Tard le soir, la petite Rossie est déjà endormie dans son lit, mais un bruit la réveille. Elle se relève et regarde par-dessus la rambarde de l’étage. À l’extérieur, Santiag est en train d’embrasser sa femme Santilla pour lui dire au revoir. Elle lui rend son baiser et lui demande d’être prudent : elle a comme un mauvais pressentiment, Femme-Qui-Change est encore venue lui parler l’autre nuit. Il complète la phrase de sa femme : la créature surnaturelle a dû lui dire que la femme était blonde et désirable. Il continue : Mais elle aurait pu ajouter qu’elle était aussi froide que le serpent et dure que la pierre. Dans une pièce nue, la femme en question, assise sur une chaise, vêtue d’un tailleur élégant, discute avec un homme en costume, dénommé Mr Blodgast, qui lui allume une cigarette. Elle lui dit que celui qu’ils attendent doit venir, le contraire est proprement impensable car cela signifierait l’échec de leur mission, et cela, ils ne peuvent pas se le permettre. Santiag est monté dans sa voiture, et il conseille à son épouse de ne pas l’attendre, il ignore combien de temps cela va durer. Elle lui rappelle qu’elle a besoin de la voiture pour conduire leur fille Tossie à l’école. Depuis le balcon, la fillette assiste silencieusement au départ de son père puis retourne se coucher en se promettant que plus tard elle ne laissera jamais son mari partir la nuit et qu’elle détestera toutes les blondes.



Un peu plus tard, Santiag arrive à son rendez-vous, et il se gare devant le bâtiment désaffecté. Il monte à l’étage et salue Mister Blodgast et la femme blonde en tailleur. Il leur remet la mallette contenant tout le dossier, ce dernier est accablant, ils n’auront aucune difficulté à confondre l’individu incriminé. Il demande s’il doit maintenir la surveillance, ses interlocuteurs lui répondent par la négative. Il les salue, redescend l’escalier, sort à l’extérieur et prend place dans sa voiture. Il tourne la clé de contact dans le Neumann et il se produit une explosion. Deux ans plus tard, sur la route qui mène à la vieille mine, dans une zone désertique, l’inspecteur Chamaro se rend sur les lieux de la découverte de cadavres. À son arrivée, les policiers déjà présents l’avertissent : c’est gratiné comme spectacle. Ils pénètrent dans la cabane et le policier prévient qu’il faut faire attention, ça risque encore de s’écrouler. Puis il braque sa lampe torche sur les quatre cadavres : deux hommes, deux femmes, assez jeunes encore, c’est le vieux Pete qui les a retrouvés.


Un prologue de six pages se terminant sur la mort du personnage principal, une enquête deux ans plus tard sur le meurtre de quatre jeunes blancs en territoire navajo. Le lecteur de la série Jessica Blandy se sent en terrain familier : les deux auteurs continuent d’explorer et de mettre en scène un coin des États-Unis, une région parmi d’autres que les films ont contribué à façonner jusqu’à lui donner une aura mythologique. Le lecteur comprend incidemment que le personnage de premier plan, Chamaro, est un inspecteur du Bureau des Affaires Indiennes, c’est-à-dire la police qui gère les affaires concernant les droits des Amérindiens. Au fil des localisations, il peut voir une petite ville avec quelques bâtiments abandonnés, une mine désaffectée, une grande demeure de riche propriétaire, des petits bâtiments alignés le long de la grande rue principale avec leur bardage en bois, et des zones désertiques. La mention du peuple autochtone Navajo permet de situer l’action dans une zone géographique à la jonction de l’Arizona, de l'Utah et du Nouveau-Mexique. Le titre de la série renvoie à un type de bottes originellement portées par les vaqueros, et le lecteur peut en admirer une demi-douzaine de paires dans le placard du personnage principal. Le récit met également en scène un acte de lynchage avec des participants portant des masques navajos. L’attention du lecteur peut aussi se porter sur les formations montagneuses et sur la flore typique de ces zones désertiques.



Au vu des premières pages, le lecteur comprend qu’il s’agit d’un polar, une enquête qui va se dérouler dans un milieu bien déterminé avec ses spécificités géographiques et socioculturelles. Les auteurs le prennent au dépourvu d’entrée de jeu en montrant le personnage principal dans une situation où il a vraisemblablement laissé la vie, tout en laissant planer un doute puisqu’il s’agit d’une série en plusieurs tomes, semblant se dérouler chronologiquement, laissant donc supposer que ce personnage jouera un rôle actif dans les intrigues. Ils laissent également le lecteur dans le doute quant au sujet de l’enquête de Santiag, si ce n’est qu’il avait réuni des preuves accablantes, tellement accablantes que ses commanditaires l’ont fait disparaître. Charge à son successeur de mener une nouvelle enquête quand des crimes sont commis à l’identique deux ans plus tard. Les auteurs prennent également soin d’ancrer leur intrigue dans cet endroit du globe, de manière organique, sans développer ses particularités. Il est visible que Chamaro est en butte au racisme ordinaire s’exerçant contre les Amérindiens. Il a l’occasion d’échanger avec un ancien à qui il montre un bijou retrouvé à côté des cadavres. Le vieil homme se souvient bien de la précédente affaire, de l’autre fois, et de la manière dont elle avait été conduite pour faire accuser les Navajos. Il utilise la métaphore de la photographie : Rester dans la photo, ne pas en sortir, ne pas leur laisser tout l’espace. Lorsque l’inspecteur l’interroge sur la fois précédente, il répond que des blancs vont encore mourir et les Amérindiens seront accusés. Or qui cache son visage derrière un masque cache la couleur de sa peau. Il précise sa pensée pour son interlocuteur : Il y a deux moyens de chasser les Navajos, les tuer ou les accuser de tuer. Or il paraît qu’il devient plus difficile de les exterminer directement. Enfin, pour ceux d’entre eux qui restent sur la photo, sur ce petit espace que les blancs leur ont laissé.


Le lecteur de la série Jessica Blandy est en territoire familier avec ce récit, cette jolie blonde étant elle aussi passée par ce genre de région. Il reconnait immédiatement les caractéristiques des dessins de l’artiste : des formes détourées par un trait de contour très fins et précis, un goût certains pour mettre en valeur la beauté des visages féminins, une narration visuelle claire et factuelle. Dès la première page, le lecteur peut constater le degré d’investissement du dessinateur : le motif du papier peint de la chambre de Tossie, la petite jardinière aménagée au pied de la maison avec des plantes indigènes, le modèle de voiture (une belle américaine). De scène en scène, son œil est attiré par des détails concrets et bien vus : le modèle de fauteuil en bois sur lequel est assise l’agent Jones, les poteaux avec les fils électriques, les étais et les madriers à l’entrée de la mine, le collier navajo porté par Chamaro, les magnifiques Stetson, la forme torturée des arbres à pendu, la superbe vue du ciel de la petite ville, les produits sur les étagères de l’épicerie, les meubles de choix dans le salon des Stevens, etc. Comme à son habitude, Renaud fait honneur aux personnages féminins, la beauté froide de l’agent Jones, la beauté rayonnante et exubérante plus sophistiquée d’Éléonora, l’allure plus naturelle et tout aussi frappante de Santilla avec son regard intense. Ces personnages sont mis en scène dans des environnements soigneusement décrits, avec des plans de prise de vue limpides, d’une évidence patente pour le lecteur qui se doute que cela provient d’une longue expérience de l’artiste.



Le lecteur s’attend donc à une enquête policière dans un registre naturaliste permettant de découvrir le criminel, ou de le coincer si son identité est affichée dès le départ. Il se trouve pris au dépourvu en découvrant la planche onze, totalement dépourvue de mots, composée de trois cases de la largeur de la page, puis de trois autres cases deux à gauche l’une au-dessus de l’autre, et une à droite. Il voit des individus portant des masques cérémoniels, deux dobermans, et deux silhouettes pendues par les pieds aux branches d’un arbre et immolées par le feu. Il retrouve la suite de cette scène en planche vingt-quatre, toujours muette. Puis les auteurs introduisent un élément explicitement surnaturel dans leur récit. Et un individu saisi de pulsions meurtrières et sadiques. Le lecteur retrouve la fascination de ce scénariste pour la folie, et la conviction que l’humanité porte en elle une part de vie spirituelle qu’il choisit de matérialiser au travers du surnaturel. Cela peut rebuter un esprit cartésien, comme cela peut le séduire comme manifestation de forces inconscientes, comme matérialisation des répercussions des actions d’un homme après sa mort, des effets de la violence de son trépas. Il retrouve également le dispositif de la chambre 27, également utilisé dans la série Jessica Blandy (La chambre 27, 2004) et dans Les voleurs d’empires.


Un bon polar se déroulant dans le territoire de la nation Navajo, mêlant des meurtres commis par un psychopathe au racisme ordinaire et des paysages désertiques peu accueillant pour des êtres humains. Comme à son habitude, le dessinateur réalise une narration visuelle aussi évidente que riche et consistante. Comme à son habitude, le scénariste mêle plusieurs formes de violence, avec une touche de surnaturel, pour figurer la force spirituelle de l’être humain. Le tout formant un polar sec et dur, une vengeance implacable et inexorable, à la fois un exercice de style impeccable, et une façon personnelle de raconter. Implacable.



jeudi 2 mars 2023

Vénus H. T03 Wanda

Tout ne se négocie pas dans la vie, Mambo.


Ce tome fait suite à Vénus H. T02 Miaki (2007). L’ensemble de la série a été écrit par Jean Dufaux, dessiné et mis en couleurs par Renaud Denauw. Ce tome est sorti en 2008 et compte cinquante-quatre planches de bande dessinée. Il est le dernier de la série. Puis Renaud & Dufaux ont à nouveau collaboré pour les trois tomes de la série La route Jessica, une sorte d’épilogue à leur série Jessica Blandy (24 tomes de 1987 à 2006).


Dans un salon très spacieux, deux femmes sont en train de se déshabiller mutuellement sur un canapé en s’embrassant. Dans cette pièce richement meublée, une douzaine de personnes sont en train de les regarder, des hommes en complet, des femmes en robe de soirée. La moitié tient une coupe de champagne dans la main, il y a plusieurs bouteilles sur la table basse, ainsi que des plateaux de canapés. Wanda observe la scène, Oleg Kozca lui ayant passé un bras autour de l’épaule. Elle organise des spectacles, des rencontres privées, où l’organisation des corps ne laisse rien au hasard. Elle a affaire à des regards blasés, à des imaginaires corrompus par la satiété. Il ne faut cependant pas s’y fier : c’est un monde cruel où chacun guette les failles de son voisin. Rien ne s’oublie, rien ne se pardonne. Et la faille s’élargit. Elle reste donc vigilante. Elle intervient parfois. Elle se donne rarement. Il faut la mériter. Oleg Kozca jouit de ce privilège : la tenir contre son corps, la déshabiller parfois. La posséder si l’envie lui en prend. Il n’a jamais réussi à la faire jouir. Aucun homme ne réussit à la faire jouir. Mais elle crée l’illusion. C’est son métier, l’illusion. Elle y est incomparable. C’est pour cela que mademoiselle H. l’a engagée. Elle est une fille obéissante, en apparence. Cela demande un long travail, l’apparence. Mais elle y est arrivée. Elle donne le change. C’est tout ce qu’elle donne d’ailleurs. Les hommes croient qu’elle s’occupe d’eux. En fait, elle actionne de mécanismes, des mécanismes sans surprises. C’est ce que les hommes sont, ni plus ni moins : des mécanismes. Ils croient rugir, c’est simplement une bielle qui s’affole. Ainsi, elle croyait dominer le monde quand soudain, cette nuit-là…



Wanda monte dans une chambre avec l’homme que lui a désigné Oleg Kozca. Elle répond à son téléphone qui sonne inopinément. Kozca décide de les quitter, laissant Wanda faire son métier. Dehors, il est interpellé par un homme qui lui déclare qu’il est envoyé par Souloud, car ce dernier a des ennuis. Une partie du matériel a disparu. Oleg Kozca est un homme d’affaires. Les hommes d’affaires aiment l’ordre. Même si cet ordre amène le désordre. Et les sacs bleus amènent toujours le désordre. Il monte en voiture pour rejoindre Souloud. Le lendemain, sur un banc parisien, Wanda rencontre madame Garnier. Cette dernière l’a appelée parce que leur fille Dominique a fugué, il y a trois jours. Son mari voulait appeler la police. Wanda lui indique qu’elle connaît une personne qui peut les aider à retrouver leur fille. Elle s’allume une cigarette, alors que madame Garnier vient de lui rappeler qu’il s’agit également de la fille de Wanda.


Avec les années passées, le lecteur sait qu’il découvre le dernier tome de la série, sans pour autant déterminer si ce nombre correspond au plan initial des auteurs ou s’ils ont dû y mettre un terme faute de ventes. Il découvre Wanda, qu’il avait vu passer dans le tome précédent, et il relève qu’il ne lui est pas présenté d’autres employées de Vénus H., ou presque. Il remarque aussi que ni Anja, ni Miaki ne font une apparition dans cette histoire. Pour le reste, il retrouve les composantes de la série : une très jolie femme faisant commerce de son corps pour le compte de la mystérieuse société Vénus H. de la tout autant mystérieuse Madame H., Mambo l’intermédiaire de cette dernière, monsieur Zacharian et son aide So li, également employés de Madame H., des séquences de service sexuel, la haute société, et des beaux quartiers dans Paris. Il retrouve donc ce plaisir pour partie malsain à côtoyer une call girl de luxe dont la dynamique de vie perd son point d’équilibre, et qui doit sortir de sa normalité pour pouvoir préserver quelque chose ou quelqu’un à qui elle donne la priorité au péril de sa vie. Les milieux dans lesquels elle évolue ne peuvent pas tolérer ces écarts de conduite, ne peuvent pas laisser faire des comportements personnels allant à l’encontre du cadre établi.



Dès la première page, le lecteur retrouve l’étrange coupe de cheveux, voire sculpture, de Wanda, qu’il avait pu découvrir dans le tome précédent. Dans ce tome, c’est la seule à avoir une chevelure si singulière, mais les autres ne sont pas fades pour autant, chaque personnage disposant de la sienne en accord avec sa personnalité : d’une belle coupe masculine avec la raie sur le côté, à une coupe afro, en passant par des cheveux en bataille, des coupes onéreuses et des coupes bon marché. L’artiste se montre toujours aussi investi dans chaque case, avec un équilibre délicieux entre le niveau de détails et la lisibilité. Le lecteur prend le temps d’admirer l’aménagement de la pièce qui accueille la partie fine, jusqu’à l’évocation du motif du tapis. Par la suite, il admire d’autres intérieurs : le salon petit bourgeois des Garnier avec un tapis beaucoup plus basique, le donjon avec la représentation du Soulier de Satin (1929) de Paul Claudel (1868-1955), le restaurant luxueux dans lequel dîne le ministre Gérard d’Aublay, le café tout simple où M. Garnier rencontre l’inspecteur Lebel, l’appartement luxueux de Wanda et sa chambre à coucher, l’appartement de maître Abel et sa décoration chargée, l’intérieur du pavillon de banlieue surnommé la Guérite. Il prend tout autant de plaisir à ralentir sa lecture pour apprécier les vues en extérieure : les toits parisiens avec leur zinc, les colonnades du parc Monceau, un pont parisien, un marché découvert, des escaliers de la butte Montmartre, un magnifique massif de joncs, etc. Les personnages sont habités par une sorte de grâce discrète, ce qui les déréalise légèrement.


Le scénariste a repris la structure de deux tomes précédents : une employée de Vénus H., un enjeu qui s’avère très personnel, un trafic illégal (cette fois-ci le contenu d’une mystérieuse mallette bleue). Cette intrigue sert de support au chemin que doit parcourt Wanda : elle n’est pas bâclée ou bancale, mais elle ne constitue par l’intérêt principal du récit. Elle est proprement résolue en fin de tome, avec l’usage de conventions associées au genre polar, y compris une coïncidence bien pratique, sans qu’elle n’apparaisse impossible pour autant. Cette fois-ci, Wanda fait très rapidement le choix conscient de contrevenir aux règles pour sauver un être qui lui est cher. Le lecteur voit une personne à qui la société (Vénus H., mais aussi son métier choisi en toute connaissance de cause, et assumé) lui dicte un comportement. Cette femme n’entretient pas d’illusion sur les conséquences de sa transgression : le prix à payer sera très élevé. Mais la fin justifie les moyens. Le récit devient alors un polar beaucoup plus noir, très intense. Les conventions aguicheuses ou faciles (scène de nudité, rapport sexuel tarifé, partie fine dégénérée, violence physique) sont traitées avec retenue, en particulier en termes de représentation. Le lecteur les voit bien comme des conventions narratives propres à un genre, et dans le même temps les auteurs font en sorte d’assurer une cohérence de ton, une narration factuelle et pragmatique qui permet au lecteur d’y croire.



Les personnages, leur comportement, leurs réactions montrent bien qu’il s’agit de leur monde, de leur quotidien, qu’ils connaissent ces règles implicites, et les conséquences qui en découlent. Tout comme Wanda, ils ne sont jamais dupes de devoir se comporter comme leur dictent les usages, leur condition sociale, leur place dans l’ordre des choses. Ils ont accepté la réalité dans tout ce qu’elle a d’arbitraire, d’injuste, de moche. Monsieur Garnier sait qu’il n’est pas armé pour affronter la brute qui vient le rudoyer. Son épouse sait qu’elle ne dispose d’aucune qualité, d’aucun savoir-faire qui lui permettrait de retrouver sa fille. Dans une scène feutrée, maître Abel explique au ministre Gérard d’Aublay que le bilan de ce dernier est positif : le déficit budgétaire a été limité, l’inflation reste stable, les entreprises redeviennent compétitives et la sécurité sociale reprend des couleurs. Il ajoute que le ministre ne l’a pas fait exprès, mais qu’il a su bénéficier de circonstances particulièrement favorables. Le vent tournait dans le bon sens, et il ne lui a pas tourné le dos. C’est remarquable, même pour un ministre. Il y a là un constat d’une terrible honnêteté : cet homme qui est ministre réussit grâce aux circonstances, et pas à son talent. Très consciente de la manière de fonctionner de l’univers, Wanda décide de ne pas jouer le jeu, de faire preuve de volonté et d’aller contre ce que lui dicte, ou lui prescrit son environnement, en étant toute aussi consciente qu’elle ne peut pas changer la marche du monde ou son fonctionnement. Cet état d’esprit l’oblige également à voir la dépravation des individus, sans plus de voile pour l’atténuer, ainsi que leur folie, leur anormalité monstrueuse.


Un dernier tome, planifié ou non par les auteurs. Quoi qu’il en soit, le lecteur retrouve toute la séduction vénéneuse de cette série : une femme superbe se livrant à une forme de prostitution de luxe, une narration visuelle exquise savamment dosée, élégante, une situation conflictuelle qui ne peut pas bien se terminer. Le tome deux présentait la seule employée qui avait réussi à s’en sortir, celui-ci contribue à la mythologie avec une visite des plus glauques de la Guérite. Il s’agit d’un polar bien noir qui fait usage de quelques conventions du genre, tout en générant un malaise plus profond qu’il n’y paraît car Wanda sort des sentiers battus et ne peut faire autrement que de voir certaines facettes du monde pour ce qu’elles sont. Terrifiant.



jeudi 16 février 2023

Venus H. T02 Miaki

C’est tout ce que l’on me demande d’ailleurs : d’être une forme, juste une forme.


Ce tome fait suite à Vénus H. T01 Anja (2005). L’ensemble de la série a été écrit par Jean Dufaux, dessiné et mis en couleurs par Renaud Denauw. Ce tome est sorti en 2007 et compte cinquante-quatre planches de bande dessinée. La trilogie se conclut avec Vénus H. T03 Wanda (2008).


Une jeune femme asiatique marche dans les rues de Paris, tout en essayant de se décider. Quai Voltaire, elle marche, Sur la passerelle des Arts, elle hésite encore. Square Barye, elle se décide. En contrebas, à quelques marches de la surface de la Seine, se tient un homme. Elle l’interpelle par son prénom : Serge ! Il se retourne. Elle l’abat d’une balle en plein cœur. Son cadavre tombe à l’eau et commence à être emporté par le courant. En son for intérieur elle songe à ce proverbe : prenez patience, attendez sur la berge, vous finirez toujours par apercevoir le cadavre de votre ennemi flotter au fil de l’eau. Intérieurement, elle ajoute : c’est nettement moins zen lorsque l’ennemi est un homme que vous avez aimé. Le corps est déjà loin, emporté lentement par le fleuve. Elle explique comment tout ceci a commencé. À Paris à la fin septembre. La ville garde dans ses flancs, la chaleur de l’été, mais déjà la Lune gagne de l’espace. Sister Moon sort sa palette trompeuse et ses feutres de métal. À présent, les couleurs vont griffer, et les filles qui passent sont peintes sur un fond d’amertume. Au bar du Raphaël, les amours s’impatientent et c’est bien ainsi. Miaki est assise au comptoir, avec Zochi, un homme d’origine asiatique à ses côtés. Elle écrase sa cigarette dans la paume de la main droite de son interlocuteur qui lui sert donc de cendrier. Elle l’asticote en lui faisant remarquer qu’il est facile à contenter, qu’il prend déjà du plaisir.



Monsieur Zochi répond qu’il réserve son plaisir pour le moment où il pourra goûter au Kiriki Tiketi. Elle développe : il goûtera à ce poisson japonais comme récompense des services qu’il a rendu à monsieur Zatoga. Zochi jouera le rôle du clown blanc, fardé, vieilli, avec des larmes peintes, et un tout petit cœur qui bat comme un tambour. Le Kiriki Tiketi, c’est un poisson, mais c’est surtout une dépendance. Après absorption, certaines portes s’ouvriront. Il lui appartiendra. Il se soumettra avec un plaisir, une évidence jamais rencontrés. Son corps ne sera plus qu’un objet. Un objet avec lequel elle pourra jouer, s’amuser, s’irriter, elle ou la personne qui les rejoindra. Un peu plus tard, Wanda rejoint Miaki au bar ; Zochi est en train de se préparer dans sa chambre. Monsieur Free arrive : il leur remet la boîte contenant un poisson frais, un Kiriki Tiketi. Il indique que les prix ont encore augmenté. Miaki lui fait observer que Ja Zek ne détient pas le monopole d’approvisionnement en Kirki Tiketi. Une fois dans la chambre, Miaki se couche sur le grand lit, et Wanda la dénude. Dans un coin, Zochi avec un maquillage de clown observe : il lui est interdit de se dénuder, de se toucher. Interdit d’espérer. Il ne lui est permis seulement de s’écraser, de ramper, de lécher.


Le premier tome s’était avéré impressionnant : visiblement revigoré par le fait de démarrer une nouvelle série, le tandem donnait la sensation d’être plus focalisé que sur les derniers tomes de leur précédente série. Dès la première page de ce deuxième tome, le lecteur retrouve ces dessins fins, précis, subtile équilibre entre les éléments détourés par un trait très fin, peut-être même pas encré, et des éléments réalisés en couleur directe. À l’évidence, le scénariste écrit spécifiquement pour cet artiste : il lui a mitonné une histoire comprenant des éléments qu’il aime représenter, tels que les architectures parisiennes et les jolies femmes élancées. Au cours de ces jours-là, Miaki commence par une balade à pied dans Paris l’amenant sur le quai Voltaire, la passerelle des Arts, le square Barye, que Renaud reproduit avec exactitude. Il dessine les façades des immeubles du quai dans le détail ; il opte pour une vision plus imprégnée de l’atmosphère lumineuse pour la deuxième case. Il agrège ces deux modes pour le troisième lieu. Par la suite, le lecteur peut se projeter dans d’autres sites parisiens : l’Arc de Triomphe vu d’une terrasse, la place de fontaine des Innocents (Paris Centre), le café du Pont-Neuf (Paris Centre), le café Polidor (6e arrondissement), les couloirs et une chambre de l’hôtel Raphaël (16e arrondissement), une chambre de l’hôtel Lancaster (8e arrondissement), les toits de Paris avec Montmartre au loin, ainsi qu’une grande église non nommée. La sensation qui se dégage de ces passages dépasse celle d’un tourisme de masse : ces lieux sont utilisés par les personnages. Ils ne restent pas à l’état de jolis décors, mais deviennent de véritables lieux de vie à un instant précis, pour un usage particulier.



De la même manière, l’artiste ne se contente pas de représenter des visages génériques prêts à l’emploi : il crée de véritables individus qui partagent des points communs dont une certaine touche romanesque. En l’occurrence, ils respectent tous les canons de la beauté : silhouette mince sans surcharge pondérale, visage bien découpé, coiffure étudiée, tenue vestimentaire recherchée. La beauté physique fait partie des éléments visuels que le dessinateur aime représenter, ainsi que les lieux chics ou luxueux. Dans ce deuxième tome, il joue moins avec les chevelures que dans le premier : seuls ressortent Wanda avec sa coiffure assez haute sur la tête, et l’un des tueurs avec une mèche d’une longueur déraisonnable. Il y a trois scènes de sexe dont seulement deux où Miaki est dénudée de manière plus factuelle que sensuelle, dans un érotisme très doux neutralisant toute dimension malsaine : les auteurs font en sorte de ne pas occulter la réalité de son métier d’escort-girl de luxe, mais sans transformer le lecteur en voyeur. Le dessinateur sait rendre mémorable des moments en restant dans un registre réaliste, sans exagération, sans en rajouter dans les détails repoussants : une cigarette écrasée dans une main, un homme en train de lécher une botte en cuir à talon aiguille, une vieille dame en train de prier dans une église, une séance d’intimidation avec monsieur Zatoga dans son fauteuil et Miaki debout devant lui, les remarques désagréables d’un homme tenaillé entre désespoir et agressivité, la concentration de Miaki essayant de se détendre en nageant, son calme apparent en expliquant ce qu’il s’est passé à monsieur Zatochi.


La dernière page du tome précédent annonçait que le suivant s’intitulerait Miaki, et le lecteur en avait déduit que le récit porterait sur une autre employée de la mystérieuse société Vénus H. Au cours de l’intrigue, le lecteur voit Miaki être contactée par Anja, en miroir de la même scène vue par cette dernière dans le tome 1. Dans le même ordre de dispositif, le lecteur fait la connaissance avec Wanda, celle qui donne son titre au dernier tome et il suppose qu’il verra la même scène de son point de vue. Comme pour le tome 1, le scénariste a construit une intrigue dans laquelle un riche individu emploie les services d’une des filles de Vénus H. pour obtenir une possession qui sinon lui échapperait. Comme dans le tome 1, le lecteur éprouve la sensation que l’intrigue sert plus d’environnement qu’elle ne serait l’intérêt principal de la bande dessinée. Pour autant, l’intrigue est solide et bien ficelée et elle assure parfaitement sa fonction de mettre des individus dans une situation conflictuelle et périlleuse. Comme dans le tome 1, l’enjeu est d’observer des individus qui évoluent dans un milieu très aisé, sans pour autant être fortunés eux-mêmes, de voir quel prix ils payent, et comment ils deviennent de simples outils dans les mains des puissants. Que ce soit Miaki, Serge ou Marcus Bryar, ils ont parfaitement conscience de leur condition. C’est d’ailleurs ce qui leur permet de durer dans ce milieu, de savoir quelle est leur place. Du coup, comme dans le tome 1, un autre enjeu est de savoir s’il est possible e s’extraire de ce milieu, et quel est le prix à payer.



La pression sociale et psychologique qui pèse sur ces individus les amène à développer des stratégies comportementales pour vivre avec. Le lecteur observe avec fascination Miaki pendant une séance de natation, faisant un effort mental considérable pour surmonter ce qu’elle doit endurer dans sa profession, pour retrouver un semblant de sérénité en faisant la part des choses, en se rappelant comment revenir au point d’équilibre entre ce qu’elle endure et les bénéfices qu’elle en tire, comment évacuer les humiliations et les souffrances. Il établit une comparaison avec le propre comportement de Serge, un homme de main sans état d’âme, et avec le scénariste Marcus Bryar. Il se rend compte de la mise en abîme quand ce dernier exprime la pression qu’il ressent sous forme de paranoïa : tout le monde est en train de le guetter, à épier chacun de ses gestes, chacun de ses mots, à se jeter sur le moindre mot qu’il écrit. Il estime que les autres n’en auront jamais assez : des mots, encore des mots ! Et ça donne des séquences et puis un film… Et va-s-y qu’il en écrive d’autres, et d’autres encore, toujours plus… Pour l’argent, il n’y a qu’à signer. Des tas de signatures, des tas de séquences. Et lui, il grince, à chaque mot qu’il tape il y a un clou qui s’enfonce dans sa tête, et ça frappe dur… Le lecteur se dit qu’à travers les mots de ce personnage, l’auteur doit exprimer une phase par laquelle il a pu passer, la sensation d’avoir des vampires en train d’aspirer les productions de son esprit. Il retrouve l’intensité de souffrance psychologique des deux premiers tiers de la série Jessica Blandy. Il retrouve également la propension du scénariste à intégrer de brefs passages relevant de la poésie en prose, pas toujours convaincants.


Ce deuxième tome confirme que le passage de la série Jessica Blandy à celle-ci s’est avéré motivant pour les auteurs qui ont retrouvé l’art de mitonner des récits bien noirs, mettant en scène des personnages déformés par leur mode de vie, dans des environnements luxueux bénéficiant d’une représentation soignée et élégante, pour une histoire vénéneuse sans être racoleuse, accablante sans sombrer dans l’ultraviolence voyeuriste ou le gore.