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mardi 16 décembre 2025

Lefranc T36 La régate

La seule chose qui n’est pas sous contrôle, ce sont les conditions météorologiques.


Ce tome fait suite à Lefranc T35 Bombes H sur Almeria (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et par Bruno Wesel pour les couleurs, d’après un personnage créé en 1952, par Jacques Martin (1921-2010) dans l’aventure La grande menace. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. C’est le septième album réalisé par ce duo d’auteurs.


Port de Waal à Rotterdam. Le Prince d’Orange, un vraquier appartenant à Kobus van Toor, un homme d’affaires néerlandais, est en train de décharger une importante cargaison de chalcopyrite. Accompagné d’Adriaan Grimberg, son secrétaire particulier, Kobus discute avec un client. Les deux premiers expliquent que leur entreprise propose un minerai de grande qualité, sa teneur en cuivre est très élevée, elle atteint presque cinq pourcents. Et Van Toor tend les documents attestant que la cargaison est dédouanée, ce qui devrait suffire à l’acheteur. Ce dernier admet qu’il a raison, que la provenance de chalcopyrite lui importe peu, que seule la qualité de la marchandise compte. D’ailleurs, il profite de cette rencontre pour confirmer que sa société prend une option sur toutes les livraisons de minerai de cette qualité pour les années à venir. Le prix de van Toor sera le sien.



Lors de la nuit suivante dans le port du Waal, Kobus van Toor et Adriaan Grimberg retrouvent le colonel Heiko Hoeven, un officier mercenaire qui commande ce qui semble être un véritable corps expéditionnaire. L’homme d’affaires demande à son interlocuteur où il en est. Le colonel répond Que le chargement avance bien, le navire Prince d’Orange pourra prendre la mer demain la matinée. Van Toor lui tend une enveloppe en expliquant qu’elle contient les ordres. En raison de sa cargaison, le Prince d’Orange ne peut emprunter le canal de Suez. En ce moment les Égyptiens, se montrent particulièrement tatillons avec le transport des armes. Grimberg ajoute que le colonel devra contourner l’Afrique, ce qui rallonge le voyage. Il ajoute que le navire mettra probablement plus d’un mois pour atteindre la mer de Banda. Une fois sur place, le colonel devra suivre les instructions contenues dans l’enveloppe. Van Toor conclut la conversation en indiquant qu’il a conclu un accord avec les autorités locales, tout devrait bien se passer. De toute manière, il a prévu de se rendre en Indonésie d’ici quelques semaines, s’il devait y avoir des difficultés ils aviseront à ce moment-là. Trois semaines plus tard à Darwin en Australie, Guy Lefranc se fait déposer devant une grande auberge en face du port. Il y retrouve Théa, qui lui présente le reste de l’équipage du ketch Voyager : Wil et Jos, deux matelots néerlandais, le skipper australien Jeff Coleman et Mata, originaire des Moluques et qui connaît par cœur la mer de Banda.


La couverture promet une belle aventure en mer, centrée sur une régate, avec un participant confronté à une tempête, peut-être un typhon, avec une femme au premier plan de l’illustration. En effet, le beau héros au cœur pur a accepté de faire partie de l’équipage du ketch Voyager, pour une course reliant Darwin en Australie, à Davao aux Philippines. Lors des passages consacrés à la navigation, le lecteur peut apprécier le vocabulaire technique : ketch, yawl, mile nautique, spinnaker, drisse, foc, bôme, carguer, etc. En plein typhon, Jos indique à Guy de rester au milieu, tandis qu’il s’occupe de l’extrémité de la bôme car il est plus amariné que le reporter. Le dessinateur s’en donne à cœur joie pour représenter le ketch, sa voilure, sa façon de fendre les eaux, le pont et sa roue de gouvernail, la cabine avec la radio et les cartes, en prenant un soin minutieux à réaliser une reconstitution historique authentique et rigoureuse, pour chaque équipement ou accessoire d’époque. Le lecteur se rend compte que la pagination consacrée à la régate proprement dite compte cinq planches. Il perçoit inconsciemment que le récit contient bien d’autres passages relevant de la mer : les docks du port dans la première planche, le port de plaisance en planche trois, un vieux patrouilleur américain faisant route vers l’archipel de Walang, le cargo Prince d’Orange arraisonné par deux navires à voile de pirates, les petites embarcations de pêcheurs pour rallier une autre île, ou encore le quai de déchargement de l’île de Lontor, tous représentés dans le détail, dans un registre réaliste et descriptif, associé à la Ligne Claire.



Les successeurs de Jacques Martin ont pris l’habitude d’introduire un personnage féminin, ayant un vrai rôle, autre que celui de faire-valoir ou de victime. Ainsi Théa est-elle l’armatrice du bateau qui participe à la course nautique. Elle présente une apparence aussi commune que celle de Guy Lefranc : silhouette élancée, discrètement sportive, avec un jean et un débardeur puis un short et un débardeur, des cheveux courts et blonds tenus pas un serre-tête. Dans la dernière page, elle porte une robe de soirée, peu moulante et pas révélatrice. C’est le seul personnage féminin pendant tout le récit, sauf à l’avant-dernière page avec un hommage discret à Claudia Cardinale (1938-2025). Pour le reste, c’est un récit d’hommes : le héros, sans Jeanjean ni Axel Borg. La majorité de l’aventure se déroule en Indonésie, le dessinateur n’apportant que de très légères touches sur le visage pour les autochtones, la différence s’effectuant majoritairement par la couleur de peau qui est plus foncée. Outre les éléments maritimes et de navigation, il saute aux yeux que l’artiste a effectué de solides recherches pour recréer cette époque au plus authentique possible, qu’il s’agisse des navires, des véhicules, des tenues vestimentaires, des accessoires, des objets du quotidien, de l’architecture de cet endroit du globe, et d’un superbe bombardier-torpilleur de modèle Nakajima B5N, surnommé Kate.


Comme à son habitude, le dessinateur met scrupuleusement en œuvre les caractéristiques graphiques établies par Jacques Martin au début de la série. Il réalise des cases sagement rectangulaires, alignées en bande, en nombre de huit ou neuf par planche. Il met en œuvre les principes de la ligne claire de type Martin, avec des traits de contour bien nets, parfois un peu appuyés, quelques traits secs pour rehausser le relief des zones détourées, et une grande minutie dans le détail. La mise en couleurs s’inscrit dans un registre réaliste essentiellement à base d’aplats, à l’exception de très discrètes nuances pour rendre les visages un peu plus mobiles. La lisibilité de chaque séquence est exemplaire : des plans de prises de vue établissant l’environnement en laissant le temps au lecteur de l’admirer, un développement de scène avec des cadrages plus serrés, en intercalant des plans plus larges si la séquence dépasse une page. Une direction naturaliste pour les acteurs. De magnifiques scènes d’action à la plausibilité parfaite : attaque d’un chasseur lançant une torpille sur un navire patrouilleur en haute mer, échouage sur la plage de sable blanc d’une île paradisiaque, vue aérienne du quai de l’île de Lontor, neutralisation des gardes pour s’emparer du Nakajima B5N, un second lâcher de torpilles pour détruire d’autres navires, et bien sûr le ketch ballotté par fortes vagues de la tempête. La narration visuelle relève d’un classicisme maîtrisé et efficace, tout en discrétion, le lecteur y prenant un grand plaisir sans se douter du haut degré de maîtrise de l’artisan pour arriver à un tel niveau.



Une aventure également dans un registre classique : un navire pris dans une tempête qui amène les personnages dans une île où se trament des activités illégales. Comme à son habitude, le scénariste inscrit son récit dans une solide réalité historique, en l’occurrence l’Indonésie qui a acquis son indépendance, proclamée quelques années auparavant, le 17 août 1945, mais reconnu seulement en 1949, après une lutte diplomatique et un conflit armé avec les Pays-Bas. Certes le minerai de cuivre dont le consortium East India Copper Company fait le commerce, est de bonne qualité, toutefois il se trame d’autres choses encore moins légales, impliquant une sorte de coup d’état et l’élimination d’un jeune sultan, treize ans, un peu gênant. S’il se montre un peu attentif, le lecteur constate que le scénariste aussi s’est investi dans ses recherches, en particulier avec l’évocation, au passage, de République des Moluques du Sud (État non reconnu créé en 1950 ayant disparu en 1963). Et Guy Lefranc dans tout ça ? Il reste un personnage monolithique, agréable et courageux, prêt à aider les autres et à se lancer dans l’aventure. Il s’interpose pour éviter qu’un homme de main ne frappe Théa. Il se permet une remarque ironique en déclarant qu’il a déjà eu à affronter un certain nombre d’épreuves dans sa vie, en page neuf. Il connaît sa plus grande défaite en page quinze, dans un moment particulièrement éprouvant. Un des marins de l’équipage du ketch le Voyager est tombé à la mer suite au heurt d’un rocher, et le héros n’a d’autre choix que de l’abandonner à son triste sort en pleine mer, une impotence singulière et castratrice pour ce héros d’habitude plein de ressources et capable de surmonter tous les obstacles.


Une nouvelle aventure pour ce héros d’une autre époque, indémodable et immarcescible. Les auteurs honorent la mémoire du créateur Jacques Martin, en respectant toutes les caractéristiques de la série : aventure avec une touche d’exotisme, intégration dans un contexte historique précis et concret, narration visuelle au cordeau, d’une grande richesse et d’une grande rigueur. Conquis, le lecteur se laisse emporter dans ce récit au masculin, sans trembler pour le héros, attendant ses moments de bravoure, totalement pris au dépourvu quand il se trouve impuissant devant le sort fatal d’un membre de l’équipage.



lundi 27 janvier 2025

Lefranc T33 Le scandale Arès

Jamais deux Dewoitine n’auraient pu totalement détruire un régiment de chars !


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 32 - Les Juges intègres (2021), par François Corteggiani & Christophe Alvès, qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins et Bruno Wesel pour la couleur. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Le 16 juin 1940, une colonne de Panzers allemands commandée par le colonel Karl von Lieds avance sur la départementale 6 près de Luxeuil-les-Bains. Les chars se déplacent rapidement. Aucune force française ne s’oppose à leur progression. Le colonel demande à son aide Johannes à combien de kilomètres ils se situent de Besançon. Réponse : à un peu moins de cent kilomètres. Mais l’aide perçoit le bruit de moteurs d’avion. Deux aéroplanes, l’un avec une carlingue bleue et l’autre rouge, se rapprochent dans le ciel. Ils ne ressemblent à aucun modèle connu. Ils ouvrent le feu sur la colonne de chars. Les passages se suivent et les chars s’enflamment les uns après les autres. Les canons des blindés sont impuissants face à des avions aussi rapides. En quelques minutes, Karl von Lieds a perdu tous ses chars et probablement la totalité de ses hommes. Il semble être le seul survivant. Et il va avoir des comptes à rendre. Que va dire sa hiérarchie ? Heureusement que son aide de camp a pu prendre quelques photos. Le colonel s’éloigne, en jetant un dernier coup d’œil au lac dans lequel l’avion touché s’est abimé.



Paris, printemps 1956. Lefranc déjeune à la Brasserie Lipp en compagnie de son rédacteur en chef et d’une jeune Allemande prénommée Marlène. La discussion tourne autour du père de la jeune femme. Guy Lefranc demande s’il était effectivement le seul survivant. Elle explique qu’il a eu beaucoup de chances ce jour-là. Elle continue : La blessure à la jambe était plus grave qu’il ne le pensait et il a attendu des heures avant d’être secouru. La plaie s’est infectée et il a passé des mois à l’hôpital avant de terminer sa convalescence à la maison. Lefranc souhaite savoir comme a réagi sa hiérarchie, car il venait de perdre une trentaine de chars et une centaine d’hommes. Marlène indique qu’il est sûr que la perte de son régiment n’a pas arrangé les choses, mais de toute manière les relations entre son père et la clique d’Hitler n’avaient jamais été au beau fixe. Son père était un soldat et un patriote, mais il n’avait rien d’un nazi ; sa disgrâce était inévitable. Questionnée par Bruno et Guy, elle explique que personne n’a cru à l’histoire de son père, et il n’a pas insisté, il n’a jamais révélé à l’état-major l’endroit où se trouvait l’épave. Dans ses notes, son père cite l’exemple de tirailleurs sénégalais froidement abattus alors qu’ils s’étaient rendus. Il ne se sentait pas solidaire d’une telle armée. En permettant aux nazis de retrouver l’avion, il prenait le risque de leur fournir une arme extrêmement meurtrière et ça, il ne le souhaitait pas.


Un début d’histoire original pour un tome de cette série puisqu’il débute pendant la seconde guerre mondiale, alors que la première aventure de Guy Lefranc se déroule en 1952, dans le premier album La grande Menace. Le lecteur se retrouve à voir la progression de la colonne de chars dans la campagne française, suivant le véhicule autochenille du colonel. Conformément à l’attente du lecteur et aux spécifications de la série, la représentation de ces engins est impeccable, tant pour la précision que pour l’authenticité. En bas de la première planche, le lecteur voit apparaître les deux avions d’un modèle inédit, avec des caractéristiques techniques plausibles et en cohérence avec la technologie de l’époque. Comme d’habitude, le dessinateur représente de nombreux véhicules et engins : l’Alfa-Romeo du héros, la berline des services secrets, le camion-grue qui vient repêcher l’épave de l’Arès 101, le camion plateau sur lequel l’avion est posé, les voitures de police, un fourgon de police, des chars soviétiques des années 1950, etc. Un retour en arrière en novembre 1918 permet d’admirer une voiture d’époque et un biplan allemand. Un combat aérien met en scène des chasseurs Mig. La dimension technologique de l’époque se retrouve également dans une usine d’assemblage, dans des combinaisons de plongée et le matériel attenant. Sans oublier les objets du quotidien comme les téléphones en bakélite, un interphone de bureau, un modèle de cafetière, et les armes à feu maniées par les personnages.



Le plaisir visuel réside également dans la rigueur descriptive des dessins de type Ligne Claire. Dès la première planche, le lecteur peut se projeter dans l’environnement, en prenant le temps de regarder les arbres pour identifier leur essence, le pont de pierre au-dessus du cours d’eau, la clôture à base de poteaux et de fil de fer barbelé, un mur de clôture en maçonnerie, les bosquets d’arbres, la ferme, les pentes douces et herbues, tout ça en une seule page, avec une vue aérienne dans la dernière case. La narration visuelle offre au lecteur de pouvoir se rendre et de prendre son temps pour déguster un plat dans la brasserie Lipp avec sa banquette, sa belle nappe blanche, un verre de vin rouge bien sûr, les grands miroirs, les beaux lustres, et les serveurs avec nœud papillon. Puis il envie Lefranc de trouver facilement une place pour garer sa voiture place Vendôme, avec l’alignement de façades immédiatement identifiable. Il regarde le marbre du manteau de cheminée du bureau du général Caseneuve, le salon plus ordinaire et accueillant du journaliste Jules Meyer, la terrasse de l’hôtel où Marlène et Guy prennent leur petit-déjeuner avec sa corbeille de croissants sur la table, la salle d’archives poussiéreuse en sous-sol au murs de briques apparentes de l’Est Républicain à Luxeuil, la demeure cossue du riche propriétaire terrain Charles Valmont, l’immense propriété de Guillaume Tessier avec son grand parc, et enfin les locaux de la rédaction du Globe à Paris. Il est possible également que ses goûts le portent plus vers les scènes d’extérieur, en particulier la découverte du bel étang de Faideaugrave en page treize, la séquence de plongée dans le même étang en pages seize et dix-sept, la récupération de l’épave en pages vingt-deux et vingt-trois, avec de très belles couleurs jouant sur les nuances de vert et de bleu.


À nouveau, la narration visuelle factuelle et concrète permet au lecteur de croire en ce qu’il voit, de rendre plausible le récit, de l’inscrire dans un réel proche de sa réalité, avec des détails renforçant la vérité de ce qui est montré. Le lecteur se sent comme un journaliste embarqué, aux côtés d’individus normaux, progressant pas à pas et de manière pragmatique dans une recherche de faits (Quels étaient ces avions qui ont réduit à néant la colonne de chars ?) qui brise la tranquillité de gens influents. Il faut finalement peu de choses : une jeune femme cherchant à savoir ce qui est réellement arrivé à son père, et le secret militaire qui la contraint à se rendre sur place avec Lefranc. Ainsi, le scénariste contrevient à une attente implicite du lecteur : l’aventure se déroule en France, sans site extraordinaire ou exotique (Corteggiani & Alvès avaient également fait le coup dans le vingt-huitième album, 2017). Comme il est de rigueur, Guy Lefranc apparaît comme un jeune homme, à peine trente ans, peut-être moins, dans sa tenue traditionnelle : pantalon gris, chemise blanche, veste bleue, cravate rouge. Toutefois, il ne porte la cravate qu’au début et à la fin, et il porte même un polo orange le temps d’une séquence, et une tenue de plongeur pour rechercher l’épave dans le lac, un écart somme toute très relatif. Il fait montre de bravoure et de courtoisie, pratiquement d’aucune émotion, si ce n’est d’un peu d’empathie. Le moment le plus chargé en affect se déroule en page quarante-six, alors que Marlène lui prend la main le temps d’une case !



Le lecteur se laisse facilement prendre par le mystère qui entoure les deux avions Arès : mystère très relatif, puisque les deux avions sont montrés et que l’identité des pilotes et des constructeurs est révélée de manière très simple : la marque sur la queue de l’appareil et un petit tour aux archives de l’Est Républicain pour retrouver la trace d’une usine ayant fabriqué des avions, et le tour est joué. En termes d’intrigue, l’intérêt se situe ailleurs. En auteur d’expérience et en cohérence avec les caractéristiques bien établies de la série, le scénariste nourrit son récit avec des pans de l’Histoire plus ou moins connus du grand public, rarement exploités dans les différentes formes de fiction. La politique de nationalisation des industries de guerre mise en place par le Front populaire à compter du onze août 1936, et la création de la Société nationale des constructions aéronautiques du Midi (SNCAM) le premier avril 1937. S’il connaît cette politique et cette loi, le lecteur savoure l’enchaînement des faits qui aboutit à la destruction de la colonne de chars, ainsi que l’origine de la motivation des constructeurs de ces aéronefs ; s’il ne la connaît pas, il apprécie ces mêmes composantes, et il découvre ce pan d’Histoire.


Une couverture fort déconcertante puisque le héros de la série n’y figure même pas ! Intrigué et confiant, le lecteur colle aux basques de Guy Lefranc pour une intrigue richement documentée et nourrie par un pan de l’histoire de l’aéronautique française, opposant les intérêts de la nation aux intérêts privés et même personnels. La narration visuelle fait montre de sa qualité habituelle dans le registre de la Ligne Claire, richement documentée également, immédiatement accessible et très agréable par la sensation d’immersion procurée. Le mystère de cet avion Arès fait trembler l’armée elle-même.



lundi 2 décembre 2024

Lefranc T29 La stratégie du chaos

Si une catastrophe devait se produire, l’Australie ne s’en relèverait pas !


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 28 - Le Principe d'Heisenberg (2017, par François Corteggiani & Christophe Alvès) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Le 12 novembre 1956, au sud de l’Australie, un Cessna L-19 Bird Dog vole en direction d’Auckland Island. Le pilote et le copilote suivent un cachalot qui est en chasse. Soudain ils devinent sous les bancs de brume un gigantesque navire. Une trappe s’ouvre à la surface de celui-ci : un missile décolle, et abat le petit avion, tuant les deux hommes sur le coup. Huit jours plus tard, un Lockheed Constellation, avec Guy Lefranc à son bord, se pose dans l’ouest de l’Australie. Le journaliste est chargé par le Globe de couvrir les Jeux Olympiques de Melbourne. Le vol entre Saint-Denis de la réunion et Perth a été perturbé par des conditions météorologiques particulièrement éprouvantes qui doivent encore se prolonger plusieurs heures, voire plusieurs jours. Lefranc et son ami Jean Duval descendent de l’avion et rejoignent l’aérogare avec un bus. Une fois à l’intérieur, ils sont hélés par Janet Kear : elle travaille pour le New-York Times et elle a reconnu Lefranc. Il la présente au boxeur amateur.



Au même moment, à trois mille kilomètres de là, les équipes techniques du Melbourne Cricket Ground mettent la dernière main à la préparation de la cérémonie d’ouverture prévue quarante-huit heures plus tard en présence du duc d’Édimbourg. Cette nuit-là, une silhouette, tout de noir vêtue avec une cagoule masquant tout son visage, s’élance vers la façade du stade. Elle en escalade à main nue une façade. L’inconnu commence à ressentir la fatigue. C’est la cinquième ascension en moins de deux heures. Voilà… Il ne lui reste plus qu’à placer la dernière balise et la mission sera remplie. L’inconnu redescend prestement avec agilité, et se met à courir dans la rue pour s’éloigner le plus rapidement possible. Il est hélé par deux policiers indiquant qu’il se trouve dans une zone interdite au public, et exigeant qu’il leur présente ses papiers. Il sort un pistolet et tire sur les policiers, ceux-ci ripostent et l’abattent. Ils s’approchent du corps et lui retire sa cagoule : ils découvrent le visage d’une femme. Au même moment à l’aéroport de Perth, les passagers désœuvrés meublent leur longue attente en écoutant la radio. Les informations indiquent que l’armée israélienne occupe à présent la totalité de la presqu’île du Sinaï et des unités françaises et anglaises marchent sur le Caire. Jim Meyers, un riche homme d’affaires, estime que les États-Unis ne vont pas tarder à siffler la fin de la récréation. Jean Duval revient avec Bonnie Marsh, une hôtesse, qui les informe que la South Australian Airway Compagny dispose d’un Latécoère 631 capable d’assurer le vol jusqu’à Melbourne malgré le mauvais temps.


Troisième album réalisé par ce duo de créateurs : le lecteur s’attend à une aventure dans une contrée lointaine, une situation géopolitique tendue, et peut-être une touche de science-fiction de type anticipation. La couverture donne déjà une indication sur cette dernière composante : un navire énorme à l’allure fantastique, à la technologie certainement en avance sur son temps, battant un pavillon inconnu. Bien évidemment le pauvre Guy Lefranc se trouve dans une situation périlleuse, et les tempes de l’individu de dos sont argentées… Après l’avion frappé par un missile, le contexte est exposé : la seizième olympiade, c’est-à-dire les Jeux Olympiques de Melbourne en 1956. Les informations à la radio évoquent l'affaire du Canal de Suez, le deuxième conflit entre l'Égypte et Israël. Dans la discussion qui s’en suit, la guerre du Vietnam est également citée, ainsi que la violence en Algérie. En fonction de ses connaissances sur cette période, le lecteur peut également penser à la violence en Afrique du Nord, à l'invasion de la Hongrie par les chars soviétiques. Plus loin dans le récit, un personnage décrit le développement de la Guerre Froide : Cela commence en février 1945 par la conférence de Yalta où les Russes et les Américains se partagent le monde. Avec la capitulation allemande en mai 1945, l’humanité découvre les horreurs des camps nazis. Les 6 et 9 août 1945, Little Boy et Fat Man sont largués au-dessus d’Hiroshima et de Nagasaki, faisant des centaines de milliers de victimes. En 1946 éclate la guerre d’Indochine, en 1950 celle de Corée et en 1955 celle du Vietnam. Partout dans le monde, le camp occidental et le camp communiste s’affrontent, et les risques d’une troisième guerre mondiale deviennent de plus en plus importants de jour en jour.



Dans ce contexte, le lecteur comprend tout de suite que le récit ne va pas traîner : en effet dès la page cinq, un cartouche de texte indique que la cérémonie d’ouverture doit se dérouler dans quarante-huit heures, qui plus est en présence du duc d’Édimbourg. C’est donc le temps dont dispose Guy Lefranc pour faire échouer le plan basé sur la stratégie du chaos. Conformément aux conventions de la série, Guy Lefranc constitue un héros un peu lisse, courageux, animé par de solides valeurs morales. Il porte la même tenue vestimentaire du début à la fin : un pantalon et une veste de costume (il se promène parfois sans cette dernière), une chemise blanche et une cravate rouge, sans oublier sa chevelure blonde toujours impeccablement coiffée en toute circonstance. Malgré tout, de temps à autre, il fait montre de caractère : quand il remet le riche homme d’affaires à sa place en lui disant qu’il est inutile de provoquer leurs hôtes armés, quand il fait montre d’une certaine culture scientifique (certainement développée en exerçant son métier de journaliste), ou encore quand il manie sauvagement un pistolet-mitrailleur avec une dextérité impressionnante. L’auteur introduit deux personnages secondaires : un boxeur amateur sans grande personnalité non plus, et une jeune femme reporter pour le New-York Times, avec un caractère bien trempé et une belle assurance méritée. Les auteurs mettent en avant un second personnage secondaire féminin : Bonnie Marsh, l’hôtesse de l’air, blessée et futée.


Le découpage des planches reste bien dans la forme de cases sagement alignées en bande, souvent au nombre de neuf, parfois seulement sept, ce qui constitue des planches bien denses. Les dessins de type réaliste et descriptif sont de rigueur, bien entendu. Le lecteur ne peut qu’être admiratif de l’investissement de l’artiste dans chaque case, pour des représentations de type Ligne Claire, avec un trait assuré, et un niveau de détails constant dans chaque case. Le lecteur peut ainsi voir chaque endroit, chaque environnement, chaque tenue vestimentaire, chaque avion (le Cessna, puis un Latécoère 631). Il est admiratif du travail réalisé pour donner à voir l’intérieur du navire Armageddon : les dortoirs, la salle commune pour les repas, les coursives interminables et désertes, l’infirmerie, les aquariums d’eau de mer pour la pisciculture, l’installation d’agriculture, le dessalinisateur d’eau de mer, l’armurerie, la baie des missiles, la culture de plancton, l’immense cabine de pilotage et ses ordinateurs comme des armoires. Concernant les personnages, de temps à autres, le dessinateur semble reprendre des expressions à la Jacques Martin qui ne se marient pas toujours avec leur action. À plusieurs reprises, le lecteur ralentit son rythme pour apprécier une image ou une séquence : la première apparition de l’Armageddon dissimulé dans la brume, l’ascension de la façade du stade par l’inconnue, l’amerrissage en catastrophe du Cessna, la découverte des différentes zones de l’Armageddon, Lefranc mitraillant à tout va, sa satisfaction de pouvoir passer le marathonien Alain Mimoun (1921-2013), au téléphone à son rédacteur en chef.



Le scénariste impressionne le lecteur par la maîtrise de la construction de son scénario, ajusté au millimètre près, que ce soit les informations à la radio pour poser le contexte de la guerre froide, les emportements colériques de Jim Mayers pour qu’il ait acquis suffisamment de personnalité quand il est abattu, ou le délai de quarante-huit heures qui impulse une vitesse certaine à l’action. Il s’autorise une légère touche d’anticipation technologique, pour installer un personnage qui met à profit sa fortune personnelle pour essayer d’éviter une escalade des hostilités ce qui mènerait à une troisième guerre mondiale, à laquelle l’humanité ne survivrait probablement pas. Sa stratégie du chaos peut faire penser à La grève (1957) d’Ayn Rand (1905-1982), et à la stratégie d’Adrian Veidt dans Watchmen (1986/87) d’Alan Moore & Dave Gibbons. Comme il peut s’y attendre, le lecteur découvre deux séquences de copieuses explications, une en page trente-trois sur la montée de la Guerre Froide, la seconde en page quarante-trois sur la stratégie du chaos elle-même. Il ne peut que soupirer (ou frémir) à cette évolution menant vers une destruction mutuelle assurée, et apprécier que l’opposant à Lefranc ne soit pas simplement un individu souhaitant devenir le maître du monde parce qu’il est méchant. De la même manière, le héros ne résout pas tout et il participe à la résolution au même titre que d’autres personnages qui font eux aussi preuve de courage.


Une nouvelle aventure pour Guy Lefranc, entièrement intégrée à une facette de la situation géopolitique de l’époque avec une petite touche d’anticipation technologique. La narration visuelle reprend les conventions de la ligne claire, telle que pratiquée par Jacques Martin. Le scénariste est tout aussi investi que le dessinateur pour un thriller en quarante-huit heures prenant et évoquant les conséquences de la propension de l’humanité et de ses dirigeants de régler les problèmes à coup de conflits armés.



lundi 4 novembre 2024

Lefranc T27 L'homme-oiseau

Les hommes de conviction sont rarement appréciés par les esprits chagrins.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 26 - Mission Antarctique (2015, par François Corteggiani & Christophe Alvès) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2016. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Novembre 1959, dans le Pacifique Sud, à plusieurs milliers de kilomètres des côtes chiliennes… L’Arturo Prat, un petit cargo en provenance de Valparaiso, fait route vers l’île de Pâques… Le cargo, transformé en navire scientifique, a été affrété par Antoine Lasalle, un archéologue français qui se rend à Rapa Nui pour une campagne de fouilles. Lefranc a rejoint l’expédition à la demande son amie Julie Lasalle. La jeune ethnologue accompagne son père pour étudier la civilisation des Pascuans et le journaliste entend bien profiter de l’opportunité pour faire un reportage sur cette ile fascinante. Après avoir demandé à Antoine Lassalle où elle se trouve, Guy Lefranc se dirige vers le pont arrière pour aller retrouver sa fille Julie. Elle est confortablement installée dans une chilienne, lisant l’ouvrage de Thor Heyerdahl qui est la plus récente publication scientifique consacrée à l’île de Pâques. Elle en recommande la lecture au journaliste. Ce dernier lui fait observer que Heyerdahl n’est ni un archéologue, ni un ethnologue, et ses travaux sont largement contestés. Elle balaye ces objections d’une remarque : Les hommes de conviction sont rarement appréciés par les esprits chagrins.



Au même moment, au Grand Hotel Bolivar à Lima, monsieur Di Marco accueille monsieur Zhang qui trouve que son interlocuteur ne se refuse rien, car il a pris la suite la plus chère de l’hôtel. Il ajoute que dans son pays les hommes se battent par conviction, pas pour de l’argent. Zhang ouvre sa mallette qui est pleine de billets de banque. Il en sort également un dossier intitulé : Novembre 1987, Spoutnik II, Laïka. Di Marco indique que tout est en place : il a acheté le navire et recruté les hommes. Zhang indique que de son côté, son gouvernement a retourné ou gagné à leur cause, tous les scientifiques indispensables à la réussite du plan. Di Marco propose de trinquer, il lève son verre à la réussite de leur entreprise. Un crépuscule adoucit la lumière de l’île de Pâques. Longeant les falaises escarpées de la côte nord, un cavalier flanqué d’une mule chevauche vers l’est. Il s’arrête devant un moai, et descend de sa monture. Il prend une lampe et dirige vers un rocher qu’il fait glisser. Il va prendre les fagots chargés sur le dos de la mule, et il descend dans la caverne, celle-ci présentant une ouverture vers l’océan. Un quart d’heure plus tard, un Pascuan arrive à la hauteur du cheval et de la mule. Il calme le cheval, et il entend un craquement dans son dos.


La couverture promet une aventure sur l’île de Pâques, et la chute d’une comète, ou d’un autre objet céleste, venant se confondre avec le mythe de l’homme-oiseau. Pour son deuxième album de la série (après Lefranc T25 Cuba libre, 2014), le scénariste reste fidèle au principe d’envoyer le reporter dans un endroit éloigné du monde, et de le confronter à un mystère qui pourrait contenir une part d’anticipation ou de surnaturel. Enfin, pour cette deuxième caractéristique, surtout sur la couverture. Le lecteur s’est préparé à une narration dense, aussi bien en phylactères qu’en nombre de cases par page… et c’est bien le cas. Pour autant, les auteurs ont conscience de cette caractéristique intrinsèque de la série, et ils ménagent quelques planches comprenant moins d’une demi-douzaine de cellules de texte ou de dialogues, à commencer par la planche trois avec un seul cartouche. Le lecteur s’attend également à un exposé sur l’île de Pâques, avec les connaissances de l’époque, c’est-à-dire des années 1950. Dès la première page, le scénariste utilise le terme consacré de Rapa Nui pour désigner cette île, et le livre de Thor Heyerdahl (1914-2002, anthropologue, archéologue et navigateur norvégien) que Julie Lassalle tient dans ses mains est certainement Aku-Aku, Le secret de l'île de Pâques (1958). Par la suite, il emploie le terme de Pascuan, et il évoque les Aku Aku, il désigne plusieurs moais par le nom qui leur a été donné pour les identifier, et il explique le mode de gouvernance mis en place. En page sept, Antoine Lassalle effectue un bref rappel historique sur la découverte de l’île, d’abord par les Hollandais, puis par les Espagnols, et enfin l’arrivée de La Pérouse en 1786 lors de sa circumnavigation. Le récit se trouve ancré dans la réalité historique de l’île à cette époque. En page treize, Lucie Lassalle évoque très rapidement le mythe de l’homme-oiseau : Jadis, les Pascuans plongeaient de la falaise dans les eaux infestées de requins pour parcourir à la nage les deux kilomètres qui les séparaient de Motu Nui. Le guerrier qui réussissait l’exploite de ramener le premier œuf de sterne pondu dans l’année devenait pour un an, le nouvel homme-oiseau, c’est-à-dire le représentant sur Terre du Dieu Make Make.



Comme dans d’autres albums, Guy Lefranc se trouve au milieu d’une situation complexe, dans laquelle il va jouer un rôle déterminant, accomplissant des actes de bravoure, sans pour autant être de toutes les séquences, sans sauver tout le monde par des actes téméraires et spectaculaires. Il apparaît comme un jeune homme, entre vingt-cinq et trente ans, respecté par les personnes de son entourage, sans être meilleur que tout le monde, ne possédant pas de sens de l’humour. Le scénariste le place dans une expédition comprenant des scientifiques de haut niveau auxquels il fait confiance. Au cours de cette aventure, il n’hésite pas à plonger tout habillé dans l’océan pour sauver un homme à la mer, à convaincre le père Sebastian de l’accompagner sur le site de la météorite, à tenir tête au commandant Arnaldo Curti (ce qui lui vaut d’être emprisonné), à passer cinq pages les mains attachées dans le dos, et enfin à empêcher un mercenaire d’abattre un pilote. Il est représenté comme un jeune homme bien bâti, avec une constitution normale, sans musculature de culturiste ou même d’’athlète de haut niveau, un visage sérieux qui ne sourit que très rarement, des gestes assurés, vifs quand l’action le justifie. Il porte des vêtements simples, les mêmes du début à la fin : un pantalon de toile, des bottes (ce qui est adapté au terrain), un polo rouge et une veste kaki. Il est animé par des valeurs morales comme l’honnêteté, la vérité, un sens de la justice et un réflexe de protéger les plus faibles. Cela fait de lui à la fois un héros dans le sens noble du terme, à la fois un personnage un peu lisse, avec un comportement adulte dépourvu de naïveté ou d’altruisme trop élevé pour être crédible.


Les autres personnages présentent le même aspect ordinaire : des corps normaux, des tenues banales ou adaptées à leur fonction (la robe du prêtre, l’uniforme du commandant, les tenues noires des commandos). Ils se comportent essentiellement conformément à leur fonction, sans d’autre trait de caractère marqué. Deux exceptions : Julie Lassalle qui fait montre d’une pointe d’ironie, Axel Borg animé par son intérêt personnel et l’appât du gain, avec une animosité marquée contre Lefranc. La narration s’inscrit donc dans un registre réaliste qui rend très plausible ce qui est raconté. Le lecteur observe les cases avec l’assurance qu’elles montrent les choses avec un souci d’authenticité. Il prend le temps de détailler les vêtements des Pascuans, le navire affrété pour la recherche, les quelques bâtiments de l’île de Pâques, les lits de camp, le matériel militaire, etc. Il note que dans ce tome le dessinateur n’a que peu de véhicules à représenter : une Jeep et des motos (que Lefranc n’enfourche que le temps d’une unique case) ce qui rompt un peu avec l’une des composantes de la série. Et bien sûr : les représentations de Rapa Nui, des moais, des formations rocheuses. Il apprécie que le regard des statues soit bien tourné vers l’intérieur de l’île, comme dans la réalité.



Le lecteur s’immerge avec plaisir dans cette narration consistante, sans être pesante, se projetant dans cette région du globe qu’il ne visitera peut-être jamais, suivant les différentes péripéties allant de l’installation du camp des chercheurs jusqu’à un affrontement contre un commando ayant débarqué clandestinement sur l’île de Pâques. La narration visuelle reprend les caractéristiques de celle de Jacques Martin : une ligne claire avec quelques éléments supplémentaires comme de petits traits de texture et de très discrets dégradés dans la mise en couleurs, une moyenne de neuf ou dix cases par page, et une approche descriptive et réaliste qui ancre l’histoire dans un réel plausible. Le scénariste a construit une intrigue qui entremêle plusieurs intérêts (l’expédition d’Antoine Lassalle, les traditions des Pascuans, la représentation du gouvernement chilien, un commando financé par des puissances étrangères), inscrite dans le contexte géopolitique de l’époque (c’est-à-dire la guerre froide et la course à l’espace). En trame de fond, se trouvent plusieurs thèmes comme les expéditions européennes pour découvrir et comprendre le monde (celle du norvégien Thor Heyerdahl, celle de Lassalle), une population locale (les Pascuans) administrée par un pays d’une autre culture (le Chili), les opérations tenues secrètes pour raison d’état. Le narrateur omniscient fait observer dans la dernière page que les Russes (une forme de dictature à l’époque) ne communiquent que sur les missions réussies, jamais sur les échecs. En finissant la dernière page, le lecteur éprouve un sentiment fugace de regret que la culture de Rapa Nui n’ait pas été plus développée, que ce soient les moais ou le mythe de l’homme-oiseau.


Promesse tenue d’une nouvelle aventure de Guy Lefranc dans un endroit exotique, dans une situation complexe et adulte, modelée par le contexte historique et géopolitique. Le lecteur savoure la narration visuelle minutieuse et référencée pour une reconstitution historique authentique. Il se projette sur Rapa Nui (l’île de Pâques) et ces étonnantes statues, pris dans les intérêts de la course aux étoiles. Quelques jours très mouvementés.



lundi 7 octobre 2024

Lefranc T25 Cuba libre

Mais c’était très bien payé et Barnes avait une famille à nourrir.


Ce tome fait suite à Lefranc T24 L’enfant Staline (2013) par Thierry Robberecht & Régric. Sa première édition date de 2014. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


En ce printemps 1958, avril enchante la côte sud de Cuba et pare l’archipel de Laberinto de Las Dolce Leguas de couleurs vives et de lumière enivrante… La Pilar, le yacht de pêche d’Ernest Hemingway, a jeté l’ancre à quelques encablures de l’île de Cayos de Mordazo… Gregorio Fuentes, le capitaine de la Pilar, et le célèbre écrivain scrutent les eaux turquoise de la mer des Caraïbes… Le plongeur, qui s’appelle Victuro Lopez Acosta, est un ami de longue date d’Hemingway. Il remonte de sa plongée et il raconte ce qu’il a vu : elle est bien là ! À une trentaine de mètres sous l’eau. Elle est magnifique. Il a pu la photographier : une pellicule complète. Il a hâte de la développer. L’écrivain s’adresse au capitaine : il ne faut pas perdre de temps, si un patrouilleur de l’armée les trouve dans les parages, il va se faire un plaisir de les rappeler qu’ils sont dans une zone de guerre interdite aux civils. Cinq mois plus tard, Guy Lefranc déjeune avec l’éditeur Marcel Duhamel à la brasserie Lipp. Ce rendez-vous n’a rien d’inhabituel car les deux hommes sont amis depuis longtemps et s’apprécient beaucoup. Cette fois, pourtant… Le journaliste a trouvé son ami bien mystérieux.



Marcel Duhamel indique à son ami Guy que son instinct de journaliste ne l’a pas trompé : le plaisir de sa compagnie n’est pas la seule raison de son invitation. L’éditeur a reçu une lettre la semaine dernière, en provenance de La Havane et elle concerne Guy. Elle est envoyée par Ernest Hemingway. Duhamel avait eu le plaisir de traduire un de ses romans. Bref, il demande à l’éditeur de transmettre une invitation à Lefranc. L’écrivain serait très heureux de l’accueillir à la Vigia, sa maison à La Havane. Hemingway a entendu parler de la Grande Menace et des dangers encourus lors de cette aventure. Lefranc aura ainsi l’occasion d’interviewer un prix Nobel de littérature, mais en plus d’enquêter sur la situation politique à Cuba. Aux dernières nouvelles, Fidel Castro était sur le point de l’emporter sur les troupes du dictateur Batista. Aucune rédaction digne de ce nom ne laisserait échapper une opportunité pareille. Au même moment, à Clinton, dans le Tennessee, un physicien nucléaire du nom de Thomas Barnes rejoint son domicile. Barnes est un ancien responsable du projet Manhattan. Il lui arrive souvent de penser à toutes ces années passées à Los Alamos. Mais treize ans plutôt, son patriotisme n’a pas pesé lourd face aux dizaines de milliers de morts d’Hiroshima et de Nagasaki. Quand Barnes a réalisé ce qu’était réellement l’arme nucléaire, il a failli tout laisser tomber. Et puis, le gouvernement lui a proposé ce poste de chercheur à Oak Ridge. Il a d’abord hésité car c’était toujours dans le nucléaire. Mais c’était très bien payé et Barnes avait une famille à nourrir.


Du Guy Lefranc pur jus : une enquête dans un autre pays, une possible touche d’anticipation, une situation conflictuelle, un contexte historique solide, un personnage principal courageux sans beaucoup de personnalité. Le titre évoque à la fois la révolution cubaine dans ses premiers stades en 1958, et en fonction de l’état d’esprit du lecteur un cocktail mélangeant rhum, citron vert, et cola. La couverture raconte une autre histoire : une plongée sous-marine avec bouteille, des poissons exotiques, des colonnes en ruine d’une mystérieuse civilisation, et en fond de plan l’ombre d’un sous-marin. Ce mystère est évoqué progressivement : d’abord la mention faite par le plongeur Victuro Lopez Acosta, et la mention de photographies, qui ne sont pas montrées car elles ne sont pas encore développées. Il faut attendre la page quatorze pour pouvoir bénéficier d’un bref aperçu de deux d’entre elles, en noir & blanc. Le commentaire de Guy Lefranc permet de comprendre qu’il s’agit d’une cité engloutie, et celui du plongeur du fait qu’elle n’est pas d’origine précolombienne. Le lecteur attend donc avec impatience la plongée sous-marine suivante, lors de laquelle Guy Lefranc pourra se faire une idée par lui-même de ce qu’il en est. Le mythe de l’Atlantide, comme le suggère Hemingway ?



Cette histoire se déroule alors que Fidel Castro (1926-2016) est devenu un chef de guérilla depuis près de deux ans, soutenu par le gouvernement américain qui fournit de l’argent et des armes : il a remporté plusieurs victoires, et il s’est illustré au combat. Toutefois, ce récit ne se focalise pas sur cet aspect de l’histoire de Cuba, et le futur président à vie n’apparaît que brièvement, pour serrer la main du héros et le remercier pour le rôle qu’il a joué. Dans le dernier quart du récit, Lefranc rencontre Ernesto Guevara (1928-1967, Che Guevara) et intervient avec son accord. Le lecteur relève également des références à Raúl Castro (1931-, frère de Fidel), Fulgencio Batista (1901-1973), Faure Chomón Mediavilla (1929-2019), et bien sûr Ernest Hemingway (1899-1961). Ce dernier initie Lefranc à la pêche à l’espadon, un clin d’œil au roman Le vieil homme et la mer (1952). En fonction de ses connaissances, il identifie facilement d’autres personnages comme ayant existé, ou il va s’en assurer par des recherches : Meyer Lansky (1902-1983) et Santo Trafficante Junior (1914-1987), deux individus d’importance dans le crime organisé américain. Le scénariste se focalise sur la manière dont ces individus tentent un coup pour préserver leurs intérêts financiers (en particulier dans les casinos) à Cuba, avec un plan particulièrement destructeur et propre à marquer les esprits. Il pousse un peu la plausibilité dans ses retranchements, sans pour autant exagérer au point de rendre l’intrigue ridicule.


Le scénariste raconte une histoire entre enquête, espionnage et crime organisé pesant sur la politique des nations. D’un côté, il s’agit de faits avérés concernant les intérêts financiers du crime organisé à Cuba ; de l’autre côté, les États-Unis se sont immiscés dans la politique des états d’Amérique Central à un degré d’ingérence encore plus obscène, pour des résultats tout aussi catastrophiques. L’auteur étoffe la reconstitution historique, à la fois en faisant visiter différents quartiers de la capitale aux personnages, et différentes régions de l’île, en évoquant les habitudes de Hemingway (en autres son goût immodéré pour le daïquiri, cocktail à base de rhum blanc, jus de citron vert et sucre, originaire de Cuba), ou par d’autres éléments historiques tels que le M-26-7 (mouvement du 26 juillet, créé en 1955 par Fidel Castro suite à l'attaque de la caserne de la Moncada à Santiago de Cuba le 26 juillet 1953). La forte densité des dialogues permet d’apporter de nombreux éléments d’information, venant nourrir l’intrigue, aussi bien sur le plan historique, que sur la préparation et le déroulement de l’acte terroriste fomenté par le crime organisé. Une fois qu’il a adapté son mode de lecture à la narration, le lecteur se rend compte qu’il s’investit tout naturellement dans cette histoire dense, croisant l’histoire de Cuba avec une tentative pour arrêter les rebelles, et la présence de personnalités comme Che Guevara et Ernest Hemingway.



Raconter une telle histoire s’avère très exigeant sur le plan visuel. Pour commencer, le travail de recherche de références nécessite un fort investissement. Le dessinateur doit savoir reproduire l’apparence de nombreux endroits connus tels qu’ils existaient en 1958 : la brasserie Lipp à Paris, une belle demeure dans le Tennessee avec l’ameublement d’époque, l’aménagement d’un ferry reliant Key West à La Havane, la villa Vigia (propriété de Hemingway à Cuba), une villa isolée de Matanzas, le ministère de la Marine cubain, plusieurs rues touristiques de La Havane, la représentation américaine à La Havane, le port de Cojimar, la petite ville de Santa Cruz del Sur, le quartier général des rebelles Barbudos, et même la façade du musée du Louvre. En plus des différentes localisations, l’artiste reproduit à l’identique les différentes tenues vestimentaires, de ces différentes parties du monde, France, Cuba, États-Unis. Comme de bien entendu, il représente également différents moyens de transports et de locomotion : les voitures (par exemple une Oldsmobile, mais aussi les voitures garées dans une rue de Paris, celles circulant à La Havane, etc.), un avion (Lockheed L-1649 Starliner), les hélicoptères militaires américains, une vedette militaire, sans oublier le bateau de pêche de Hemingway. Comme il est de rigueur dans cette série, Régric qui a déjà illustré trois albums de la série (T20, T23, T24) réalise des dessins dans le registre de la ligne claire : des représentations réalistes et détaillées, un trait de contour régulier, des aplats de couleurs (parfois rehaussés d’une nuance pour accentuer une ombre, en dérogation à la ligne claire stricte), et il s’autorise parfois un aplat de noir pour une ombre portée de manière exceptionnelle. Ces caractéristiques sont en phase parfaite avec la nature du récit, apportant le réalisme adéquat pour que le cerveau du lecteur puisse prendre la narration visuelle comme argent comptant.


Une belle réussite pour ce récit entre espionnage et politique juste avant la prise de pouvoir de Fidel Castro, alors que les intérêts du crime organisé poussent leurs responsables à intervenir pour essayer d’enrayer ce mouvement de rébellion. Le scénariste maîtrise le contexte historique et le met à profit pour une intrigue ambitieuse et facile à suivre, jouant sur les zones d’ombre et les possibilités liées au contexte de l’époque. La narration visuelle s’avère impeccable pour raconter ce récit avec une clarté parfaite, tout en respectant la ligne claire exigeante définie par Jacques Martin à la création de la série.



mardi 30 juillet 2024

Lefranc T35 Bombes H sur Almeria

Des étrangers ordonnent aux Espagnols de quitter leurs propriétés ?


Ce tome fait suite à Lefranc T34 - La Route de Los Angeles (2023) par François Corteggiani (1953-2022) et Christophe Alvès. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario & Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et Bruno Wesel pour les couleurs, d’après un personnage créé en 1952, par Jacques Martin (1921-2010) dans l’aventure La grande menace. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. C’est le sixième album réalisé par ce duo d’auteurs.


Paris, par une froide soirée de janvier 1963, un inspecteur rend visite à Guy Lefranc pour lui rendre compte de ce qu’il a trouvé. Il a pu parler à Marcel Sicot, qui est un copain de régiment. Et les autorités espagnoles n’ont rien à refuser au secrétaire général d’Interpol. Le policier continue : Sicot a encoyé un de ses hommes en poste à Madrid consulter les archives. Celles-ci ont confirmé qu’Antoine Lefranc, l’oncle de Guy, a combattu dans les rangs des Brigades internationales entre 1937 et 1938. Mais contrairement à ce que pensait la famille de Guy, il n’est pas mort au cours de la bataille de l’Èbre en juillet 1938 : il a simplement été blessé au cours des combats. Guy indique que cela confirme les informations données par Ernest Hemingway il y a quatre ans à Cuba. L’écrivain lui avait affirmé que son oncle avait été exfiltré de la zone des combats par une certaine Inès de la Cerna, une militante anarchiste. Il demande au policier ce qu’il sait d’elle. Son interlocuteur répond que d’après Interpol elle habite à Mojácar, un minuscule village de la province d’Almeria. Il complète son propos : le registre civil de Mojácar indique qu’un citoyen français du nom d’Antoine Lefranc a été enterré dans la commune en avril 1946. Le rapport de police précise qu’il s’agit d’une mort naturelle. Il n’en sait pas plus. Lefranc décide que sa prochaine destination de vacances sera l’Espagne pour aller interroger cette dame.



Trois mois plus tard, Lefranc profite de quelques jours de vacances pour se rendre en Espagne. Après avoir rejoint Madrid, il a pris le train jusqu’à Carthagène, puis un autobus qui dessert les villages côtiers. Après des heures d’un pénible voyage, l’autocar s’arrête enfin sur la place principale de Garrucha, un petit port de la province d’Almeria. Les voyageurs descendent, et un jeune homme prénommé Lucas vient accueillir Soledad qui lui a ramené un livre en cadeau : Pour qui sonne le glas, d’Ernest Hemingway. Mais Roberto Manzanedo vient les interrompre en intimant à son fils de filer donner un coup de main aux gars de l’équipage car le chalutier l’Alcazar doit sortir demain. Puis il se tourne vers la jeune femme en lui disant d’un ton comminatoire, d’arrêter de tourner autour de son fils, en lui agitant agressivement l’index sous le nez. Il rejoint son fils et jette le livre à terre ; ils s’éloignent. Guy Lefranc ramasse le roman, et il cherche des yeux la passagère qui l’a offert à son ami. Mais elle a disparu. Le 51e groupe de bombardiers de l‘aviation stratégique est basé sur l’aérodrome Seymour Johnson à Goldsboro, en Caroline du Nord.


Depuis le tome vingt-cinq de la série, le lecteur sait qu’il y a une alternance d’équipe créatrice entre François Corteggiani & Christophe Alvès, et la présente équipe dont les pages ont tendance à être plus denses. En effet, ce tome n’échappe pas à la règle avec huit à dix cases par page et parfois des phylactères copieux, mais qui laissent quand même de la place au dessin dans la case. L’artiste respecte à la lettre la forme de la narration de la série telle qu’établie par Jacques Martin : des dessins descriptifs minutieux et détaillés, montrant concrètement les environnements et les accessoires. Il en découle une reconstitution historique très solide et très fouillée, grâce à la finesse du trait. Il respecte le principe d’un découpage de planche en trois ou quatre bandes composées de cases strictement rectangulaires. Les phylactères et les cartouches de texte se calquent eux aussi sur une forme rectangulaire, en reprenant à l’identique la police de caractère des premiers albums, en minuscule. Le lecteur habitué de la série guette également les différents véhicules : un vieux modèle d’autocar espagnol avec une galerie sur le toit pour commencer, puis un petit camion à plateau, et bien remisés dans un garage une Seat 1400 B, ainsi qu’une Chevrolet Deluxe cabriolet de 1941. Le dessinateur représente également avec soin les différents modèles d’avions militaires comme un bombardier B-52 Stratofortress et un avion ravitailleur Boeing KC-135 Stratotanker.



Tout du long de l’album, à chaque page, le lecteur prend le temps d’observer ce qui est montré : les aménagements intérieurs, les paysages, et les activités humaines. Cela commence avec une demi-douzaine de cases dans l’appartement du héros : tapis, fauteuils, canapé, miroir dans l’entrée, et trois quatre bouteilles d’alcool pour servir un verre à son invité. Une fois arrivé en Espagne, Lefranc va manger dans un restaurant, avec le rideau de lamelles de plastique colorées pour entrer et les verres sous le comptoir sans oublier le modèle des chaises. Ainsi de lieu en lieu, la curiosité du lecteur est tenue en éveil par les meubles, les accessoires de la maison d’Inès de la Cerna et sa terrasse, son garage avec les deux voitures susmentionnées, sa résidence secondaire au bord de la mer, le cabinet du docteur Manuel Campos, l’intérieur d’une tente militaire, ou encore le bureau de Lefranc à Paris. Le lecteur est tout aussi attentif aux paysages en extérieur : la zone désertique traversée par le car, la base militaire aérienne de Seymour Johnson à Goldsboro, en Caroline du Nord, le port de pêche à Garrucho, la propriété d’Inès de la Cerna vue de l’extérieur, la propriété de Roberto Manzanedo, les routes de l’arrière-pays, et bien sûr la côte d’Almeria. Et ce n’est pas tout : l’artiste montre également l’activité de pêche à bord du petit chalutier, la manœuvre de ravitaillement en vol du bombardier, la vie dans le camp militaire américain, les investigations pour rechercher la bombe H égarée, les militaires en tenue de protection contre les radiations pour aller examiner une des bombes tombées à terre.


Le lecteur ressent la qualité de la mise en scène et des prises de vue à l’absence de pesanteur malgré la densité des informations visuelles et la présence de nombreux phylactères. L’artiste prend soin de représenter les arrière-plans dans toutes les cases, d’établir de vrais plans de prise de vue pour les séquences de dialogue, au cours desquelles le lecteur peut voir les occupations auxquelles se livrent les interlocuteurs, à l’opposé d’une enfilade de gros plans ou très gros plans en alternance de champ et contrechamp. Le découpage s’adapte à la nature de la séquence : plus spectaculaire lors de l’accident d’avion, tout aussi rigoureux quand un personnage se retrouve impliqué contre son gré dans l’utilisation criminelle de la bombe qui a échappé aux militaires, tendu et sec lors de la course-poursuite de voitures dans les petites routes jusqu’à l’accident. Le scénariste peut s’appuyer sur la solidité de la narration visuelle pour raconter son histoire, l’ancrer dans un réalisme concret et fiable, la rendre dynamique dans chaque passage, et capable de rendre tout plausible, que ce soient les discussions un peu chargées, ou les moments plombés d’inquiétude.



En découvrant l’intrigue, le lecteur peut se dire que le scénariste y est allé un peu fort : un vol de bombe thermonucléaire par un autochtone mécontent. En fonction de son âge ou de ses centres d’intérêt, il peut n’avoir jamais entendu parler de l’accident nucléaire de Palomares, survenu le dix-sept janvier 1966 : une collision entre un Boeing C-52G du Strategic Air Command et un KC-135 Stratotanker de l’U.S. Air Force lors d’un ravitaillement en vol. L’auteur utilise ce drame avec une réelle habileté, créant un suspense autour de la récupération de la quatrième bombe H sur laquelle un individu mal intentionné a réussi à mettre la main. À la rigueur, le lecteur peut sentir une petite obligation d’ajout de suspension d’incrédulité consentie pour la facilité avec laquelle le marin-pêcheur la récupère, comparé à la réalité des quatre-vingt-neuf jours qu’il a fallu à l’armée américaine en mobilisant trois mille hommes et trente-huit vaisseaux de l’U.S. Navy. Par ailleurs, le scénariste ne dispose pas de la place nécessaire pour développer plus avant les conséquences écologiques de cette catastrophe. En parallèle, Guy Lefranc mène l’enquête sur le sort réel de son oncle. Dans un premier temps, le lecteur éprouve la sensation que l’auteur estimait que le fil consacré à la bombe H ne fournissait pas assez de matière pour un album complet, ce qui l’a conduit à l’entremêler à une autre intrigue qui revient sporadiquement au premier plan quand les personnages en ont le temps. Il s’avère que cette intrigue en parallèle se nourrit de faits d’histoire comme les Brigades internationales, la guerre civile en Espagne ou encore l’organisation politique espagnole dénommée la Phalange, la république espagnole vaincue. Dans le dernier tiers de l’histoire, le lecteur prendre conscience que ces deux fils narratifs sont reliés par plus que l‘implication de Guy Lefranc : ils sont des répercussions de l’Histoire de l’Espagne. Le scénariste parvient même à caser une référence à deux autres albums : Lefranc T25 Cuba libre (2014) en évoquant la rencontre entre Lefrance et Ernest Hemingway (1899-1961), et à Lefranc T29 La Stratégie du Chaos (2018) par le biais de l’apparition de la journaliste Janet Jear.


Un album d’une maîtrise impressionnante : le scénariste fonde son récit sur des faits réels à peine croyables, avec une intelligence remarquable entre réalité historique et intrigue spécifique à la série. Le dessinateur réalise une narration visuelle respectant la lettre et l’esprit de Jacques Martin, créateur de la série. Les deux créateurs se complémentent harmonieusement, rendant fluide une narration pourtant très dense, un accomplissement remarquable. Tout en respectant le principe d’une bande dessinée tout public avec un héros à la personnalité transparente, les auteurs créent un récit prenant, parlant également aux adultes, car ils savent évoquer la complexité des faits historiques et leurs répercussions au long terme. Magistral.