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vendredi 13 décembre 2024

Double 7

La manzanilla ? Cette ignoble vinasse ? Pourquoi ?


Article co-écrit avec Barbüz

Présentation

Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. L’édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Yann (Yann Le Pennetier) pour le scénario et par André Juillard (1948-2024) pour les dessins et la mise en couleurs. Yann est connu pour les séries Dent d'ours (2013-2018), Angel Wings (2014-2023) et Buck Danny Origines, entre autres. André Juillard (1948-2024) fut le dessinateur des Sept Vies de l'Épervier et l’artiste principal des Blake et Mortimer de l'ère post-Jacobs, parmi d'autres. Ces deux créateurs ont précédemment collaboré pour Mezek (2011), un récit évoquant des pilotes de l’armée Israélienne aux premiers jours de l’état d’Israël en 1948. L’album comprend soixante-quatre planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de quatre pages sur la guerre d’Espagne (1936-1939), se présentant sous la forme d’une colonne de texte par double page, et des esquisses de l’artiste. 


Début du récit

Hiver 1936, par un temps clair… Comme chaque jour, désormais, l’intrépide légion Condor écrase vaillamment Madrid assiégée, sous un tapis de bombes. Dans la rue, un petit groupe de civils courent s’abriter. Un homme d’une bonne soixantaine d’années constate que les avions pilonnent Carabanchel (NDR : un district de la capitale) et la cité universitaire. Une femme lui répond que ça veut dire que ces chiens de phalangistes s’apprêtent à donner l’assaut aux braves miliciens qui tiennent toujours le parc Casa de Campo. L’autre répond qu’il paraît que les Regulares marocains ont investi le quartier d’Argüelles, ou ce qu’il en reste. La mère de famille se lamente : si ces barbares s’emparent de Madrid, ils vont violer toutes les femmes et les éventrer comme des animaux, comme ils l’ont fait à Badajoz ! Un de ses garçons demande si les Moscas (les mouches) vont bientôt arriver et venir chasser les autres avions. Le monsieur explique que c’est le surnom donné aux petits chasseurs soviétiques (des monoplans Polikarpov I-16), offerts par Staline pour défendre la liberté espagnole. La femme demande : Depuis quand un pays offrirait-il si généreusement avions et pilotes à de pauvres pouilleux d’Espagnols, abandonnés de tous ?! Elle ajoute : Ces lâches de Français craignent trop Hitler pour les aider.



À quelques mètres d’eux, une bombe fait tomber un pan de mur de l’un des étages supérieurs d’un bâtiment. Du nuage de poussière qui a envahi la rue émergent Ernest Hemingway et Martha Gellhorn. L’homme âgé leur suggère de rester à l’abri dans les caves de l’hôtel Florida avec les autres journalistes. L’écrivain et reporter de guerre lui explique que c’est hors de question. La mère de famille leur enjoint d’aller se mettre à l’abri car les trois veuves reviennent. Hemingway explique que c’est le surnom des bombardiers de type Junkers Ju 52 de la légion Condor, car ils arrivent toujours par groupe de trois. Ils se mettent à marcher rapidement vers Salamanca, le quartier de Madrid qui n’est jamais bombardé parce que… c’est le plus beau des quartiers bourgeois de Madrid. Les traîtres nationalistes et les familles des amis de Franco y résident. Hemingway ironise que les fascistes ont inventé le bombardement de classe. Enfin les Moscas apparaissent dans le ciel. Sur les toits, un groupe de miliciens voient les avions fascistes décamper, mais les franquistes sont toujours là et continuent de leur tirer dessus. Une jeune combattante républicaine, Lulia Montago, prend le risque de passer de toit en toit pour lancer une grenade dans la pièce où ils se tiennent.


Contexte historique

Second album pour ce duo de créateurs, sur un thème relativement proche de celui du premier (une page historique de l’aviation militaire) et ils choisissent à nouveau un endroit et un moment de l’Histoire très précis : la guerre d’Espagne (ou guerre civile espagnole) qui a opposé le camp des républicains aux rebelles putschistes menés par le général Franco, du 17 juillet 1936 au 1er avril 1939. En fonction de sa connaissance historique du sujet, ou de sa méconnaissance, l’introduction de l’auteur s’avère plus ou moins précieuse, en particulier lorsqu’elle rappelle les termes du soutien de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) aux républicains.

Le lecteur effectue rapidement le constat que les personnages sont amenés à expliquer une facette de la situation à leur interlocuteur, à chaque conversation ou presque. Les dialogues sont menés de manière naturaliste, tout en apportant une forte densité d’informations. De ce point de vue, le récit comprend une dimension pédagogique. De l’autre, il faut avoir quelques notions pour resituer l’importance de certains personnages ayant réellement existé comme Ernest Hemingway (1899-1961) et Martha Gellhorn (1908-1998), tous deux correspondants de guerre. Pour replacer des personnages uniquement évoqués comme Francisco Franco (1892-1975) et Andreu Nin (1892-1937). Et pour bien situer les différentes organisations évoquées : le NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures), le POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista, parti ouvrier d'unification marxiste), la CNT (Confederación Nacional del Trabajo, Confédération nationale du travail), le SIM (Service d’investigation militaire espagnole), la légion Condor, les Mujeres Libres. Il est également fait référence aux massacres de Badajoz (14-15 août 1936, massacre de civils, dont des femmes et des enfants, entre 500 et 4 000 selon les estimations), de Paracuellos (novembre-décembre 1936, assassinat de plusieurs milliers de prisonniers politiques et religieux) et au bombardement de la ville basque espagnole de Guernica (opération Rügen, 26 avril 1937).


Il y a aussi le tournant technique, l’URSS comme le Troisième Reich se servant de cette guerre comme champ d’expérimentations : si l’I-16 a le dessus au début du conflit, notamment contre les chasseurs biplans Fiat CR.32 (italiens) ou Heinkel He 51 (allemands) que l’on voit dès la toute première case, il est clair que l’apparition du Messerschmitt Bf 109 (planche 37) va complètement rebattre les cartes.

Tout au long de l’album, Yann glisse quelques vérités aussi utiles que méconnues (ou niées) : car si le propos de l’auteur penche de toute évidence du côté républicain, il rappelle néanmoins que l’aide soviétique était loin d’être si bienveillante – voir l’or de Moscou - et que les républicains avaient eux aussi leurs responsabilités de crimes de guerre et leur lot de personnages nauséabonds.


Style narratif

Le lecteur pourra s’amuser ou s’agacer de retrouver les tics d’écriture de Yann dès la première page, à savoir l’emploi de jurons dans la langue des protagonistes, ce qui peut rendre la lecture pénible à moins d’être polyglotte ; ici, on a de l’espagnol, du russe, de l’anglais et de l’allemand. Cela donne une impression de tour de Babel, ce qui n’était peut-être pas éloigné de la réalité.

S’il a lu Mezek et qu’il en a gardé l’histoire en mémoire, le lecteur sera surpris par quelques similitudes entre les deux œuvres, sans que l’on puisse parler de recyclage pour autant. Il y a d’abord l’introduction : une scène de bombardement avec des civils qui vilipendent l’ennemi, comme dans Mezek. Bien sûr, le lecteur retrouve également cette construction de l’intrigue autour d’une poignée de personnages happés dans les grands bouleversements historiques. Dans Double 7 comme dans Mezek, Yann tient à mettre en évidence des héroïnes autant que des héros. Les héroïnes, ce sont aussi les religieuses, persécutées, ou les ouvrières dans les usines de munitions. Le thème du mercenaire, mu par ses convictions autant que par l’appât du gain (les primes), est à nouveau présent, toujours avec cette ode à la camaraderie. Enfin, il faut reconnaître au scénariste le talent de densifier son intrigue avec de nombreuses références historiques tout en parvenant à éviter d’être ennuyeux, surtout que Yann sait doser les éléments-clés avec justesse : tragédie, romance et humour.



Personnages 

Les deux personnages centraux sont Roman Kapulov et Lulia Montago. Lui est un pilote de chasse remarquable, le meilleur de l’escadrille : un as. Il incarne une forme d’insouciance romantique. Il aime recourir à l’insolence en présence du redoutable commissaire Fripiatov. Elle, dotée d’un caractère bien trempé, est une figure intrépide des Mujeres Libres. Roman Kapulov et Lulia Montago ? Le lecteur établira un parallèle avec Roméo Montaigu et Juliette Capulet, les deux héros malheureux de Roméo et Juliette (1597), la célébrissime tragédie de William Shakespeare (1564-1616). Le lecteur pourra extrapoler sur ce thème en partant du principe que les Républicains espagnols représentent la famille Montaigu, et les Soviétiques les Capulet. Les similitudes s’arrêtent là.

Les camarades d’escadrille de Roman sont un Nord-Américain, Frank Tienbaum, et un Français, Jean Dary. Ils constituent un peu les deux facettes d’un même personnage un peu crépusculaire, hédoniste, gentiment décadent, passionné par le jeu (jusqu’à monter des arnaques), les femmes et l’aventure. Du côté des méchants (les Soviétiques), deux seconds rôles sont à retenir. Le lieutenant-colonel Sacha Orlov n’est pas un enfant de chœur, loin de là. Il a néanmoins un certain sens de la camaraderie ; cela lui sauvera la vie. L’autre est le commissaire Fripiatov. Ce personnage sadique, retors et voué à la cause stalinienne, méprise les républicains ; chantage et menaces sont les armes principales de ce personnage certainement un peu stéréotypé. Sergueï Honoretz, un autre officier, est convaincant dans son rôle de condamné à mort.


Double 7 se distingue par quelques figurants ou invités importants. Hemingway et Gellhorn ont déjà été cités. L’attention du lecteur sera sans doute davantage attirée par Gellhorn, qui n’a pas l’intention de faire de la figuration à côté de son reporter international de conjoint. De même, il est plus que probable que l’officier moustachu de la légion Condor qui fume le cigare et apparaît en planches 38 et 43 ne soit autre qu’Adolf Galland (1912-1996). Le Messerschmitt Bf 109 immatriculé 6-79 (planche 37) était celui de Werner Mölders (1913-1941), un autre as allemand, qui apparaît peut-être en planche 43. Staline n’apparaît pas, mais son nom est sur toutes les lèvres, et son ombre et son étreinte sont omniprésentes.

Les nationalistes ne sont guère visibles, en fin de compte. Il y a bien cette escouade de soldats en planches 4 et 5, les goumiers marocains (38) et les geôliers (43), mais pour le reste, ce ne sont que des avions de la légion Condor. Yann avait déjà recouru à cet artifice dans Mezek. Sous-entend-il ici qu’étant donné les impossibles dissensions internes, le ver est dans le fruit et que les républicains sont d’ores et déjà battus ? Sont-ils leurs propres ennemis à cause de leur diversité de pensée et d’intérêts ?


Qualités de la narration visuelle

Comme pour Mezek, le récit s’inscrit dans une veine réaliste et descriptive, avec des explications régulières sur les enjeux à l’échelle des personnages, tant pour l’intrigue que pour les dessins. Le scénariste colle à la chronologie des événements avec un ou deux aménagements pour un effet dramatique (par exemple la date d’arrivée d’Hemingway à Madrid légèrement anticipée) et le dessinateur effectue un impressionnant travail de reconstitution historique, minutieux et détaillé. C’est précis, rien n’est laissé au hasard, y compris l’emplacement des figurants.

Juillard s’inscrit dans le registre de la ligne claire, avec quelques petits plus comme des ombres pour certains personnages, et une mise en couleurs qui intègre des nuances de teinte dans une même surface au lieu de s’en tenir à de stricts aplats. Certains pourront regretter que cette dernière, un peu terne, ne soit pas plus organique.


L’artiste a fort à faire pour parvenir à une reconstitution tangible et solide : les tenues vestimentaires, les uniformes militaires, les bâtiments et les rues de Madrid, la base aérienne militaire, les armes à feu, les avions et autres véhicules. Ils apparaissent dans le ciel dès la première page avec le bombardement de la capitale, et une première bataille aérienne de la planche 6 à la planche 9, parfaitement lisible. La seconde se déroule plus rapidement sur deux planches, 36 et 37, tout aussi facile à suivre. Un Stuka lâche une bombe sur un véhicule blindé dans les planches 54 et 55. Les bombardiers ne sont pas représentés lors de la destruction de Guernica, le plan de prise de vue restant au sol.


Informations visuelles

Le lecteur ressent la densité d’informations apportées par les dialogues, sans forcément se rendre compte qu’il en va de même pour la narration visuelle, dont la clarté remarquable donne l’impression d’une lecture immédiate et facile. Pour autant, il lui suffit de de quelques scènes pour prendre conscience de l’élégante habileté du dessinateur. L’action d’éclat de Lulia Montago pour lancer une grenade dans la pièce où se trouvent des tireurs franquistes semble évidente et plausible, alors qu’elle saute de toit en toit, en prenant en compte les angles de tir des ennemis, et la couverture que lui assurent les tireurs de son groupe. La discussion risquée entre deux officiers russes dans une des cabines d’un navire apparaît naturelle tout en restant visuellement intéressante, alors qu’ils sont assis sur leur chaise, parce que leur langage corporel évolue en fonction de la conversation, ainsi que les expressions de leur visage, alors qu’ils fument et boivent dans le même temps.


Impossible de résister aux postures de Roman Kapulov exprimant un comportement insolent face au commissaire politique Fridiatov. La scène dans le bar Chicote mêlant clients habitués, les trois pilotes (Frank Tinkbaum, Roman Kapulov et Jean Dary, surnommés les trois mousquetaires), les membres de la brigade de la Mort, des nonnes, un septuagénaire indigné refusant de se soumettre, puis l’irruption des femmes de l’association Mujeres Libres est d’une lisibilité épatante, grâce à une gestion experte du nombre des intervenants et de leur placement. Le lecteur garde longtemps en souvenir Lulia Montago agenouillée sur la berge d’une rivière pour faire la lessive, humiliation terrible pour cette combattante, malgré la luminosité d’une belle journée. André Juillard maîtrise tout autant les scènes d’action, et le lecteur a encore en tête la course-poursuite en automobile sur une route déserte.

Lisibilité de l’action et qualité du découpage sont deux de l’école de Bruxelles, et Juillard ne fait pas exception à ces règles fondatrices. Tout s’enchaîne à la perfection, le lecteur ne ressent pas la moindre friction, du début à la fin.


Regard sur l’histoire et histoire d’amour

La reconstitution historique occupe donc une place importante, centrale même, dans une intrigue dont le déroulement dépend entièrement de cette situation complexe entre plusieurs belligérants aux objectifs très disparates. Les personnages subissent l’histoire tout en en étant les acteurs, un schéma déjà appliqué dans Mezek. Et comme dans Mezek, les forces armées que l’auteur met en scène comptent également des étrangers motivés par des raisons diverses, chacun avec leur histoire personnelle.

Au vu de la couverture, le lecteur s’attend à une belle histoire d’amour (destinée à mal finir ?) entre la républicaine espagnole et le pilote militaire russe. Ils se rencontrent pour la première fois en planche 26, et la seconde en planche 34. Leur histoire d’amour s’avère assez restreinte en termes de pagination, à la fois réaliste, et à la fois avec une composante romantique dans le plus pur stéréotype du coup de foudre. Elle fait écho à celle de Frank Tinkbaum, que la cupidité de sa maîtresse a poussé à s’engager. Dans un parallèle né de l’opposition, le lecteur associe également la nudité de Roman Kapulov lors d’ébats avec Lulia, à celle de Tinkbaum alors qu’il est torturé par ses geôliers nationalistes, les auteurs mettant ainsi en avant comment des circonstances incontrôlables emmènent les individus dans des directions opposées.

Le récit met également en scène comment les petits chefs se sentent légitimes pour imposer des ordres s’apparentant à des brimades, entre mesquinerie et sadisme, à l’instar du commissaire Fripiatov, du lieutenant-colonel Orlov ou encore du milicien républicain Mariano Abad. Yann fait apparaitre les conséquences de la politique de Joseph Staline (1878-1953) sur le peuple espagnol et expose à quel point les idéaux sont dévoyés.



Conclusion

Un récit ambitieux, présentant d’un côté un moment de la guerre civile espagnole avec les enjeux correspondants, des figurants de choix, et de l’autre une histoire d’amour, lointainement inspirée de Roméo et Juliette, la fameuse tragédie shakespearienne, en une variation très particulière sur le thème principal, pour ainsi dire. Le scénariste développe son propos, la particularité de chaque protagoniste impliqué, leurs motivations personnelles, l’incidence de la politique de Staline, la présence de la presse étrangère, le financement des armes, etc. De son côté, la narration visuelle effectue un travail colossal de reconstitution historique, de direction d’acteurs, de mise en scène de moments d’échanges et de moments d’action, avec une lisibilité exemplaire. Une grande réussite qui s’achève sur une note pleine d’espoir : l’amour triomphe de tout.



mercredi 30 octobre 2024

Bruce J. Hawker T05 Tout ou rien

À l’arme blanche, les gars ! La mort silencieuse !


Ce tome est le cinquième d’une heptalogie. Il fait suite à Bruce J. Hawker tome 4 Le puzzle (1987). Cet album a été réalisé par William Vance (1935-2018) pour le dessin, et par Petra Coria (1937-2024) pour les couleurs, avec André-Paul Duchâteau (1925-2020, créateur de la série Ric Hochet) au scénario. Il a été prépublié dans les numéros 629 à 639 du journal de Tintin au dernier trimestre 1987. La première édition en album date de 1988. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Dans les montagnes espagnoles proches de la côte, le brigand Teixido et sa petite troupe d’hommes avancent d’un bon train, à la poursuite des Anglais qui ont agi plus tôt qu’il ne l’avait prévu. En fait, ce sont les cris hystériques du commandant des hussards qui les ont réveillés et incité à se mettre en route sur le champ, afin que le chargement ne leur échappe pas. Teixido est assez content de lui : le chargement échappe aux soldats espagnols mais pas à eux, et ils vont réussir à atteindre le pont des Loups avant les Anglais, pour leur y tendre un piège. En effet cette formation rocheuse constitue un vrai coupe-gorge, et c’est là qu’ils vont les intercepter. Depuis les hauteurs, ils voient les Anglais arriver à l’extrémité du pont en contrebas. Un des chevaux des brigands hennit, et il est entendu par Bruce J. Hawker : leur présence est éventée. Mais avant que Teixido et ses hommes n’éperonnent leurs montures pour descendre la pente et fondre sur les Anglais, un tintement de clochette se fait entendre.



Un prêtre et un enfant de chœur allant apporter l’extrême onction se présentent de l’autre côté du pont, et avancent vers les Anglais. Ils indiquent qu’ils vont secourir un malade en danger de mort, les Anglais décide de les laisser passer. En fait il s’agit de deux hommes de Teixido qui dégainent les armes qu’ils tenaient cachées et qui ouvrent le feu. La riposte ne se fait pas attendre et ils sont abattus, mais deux Anglais sont morts. Bruce J. Hawker réagit en un clin d’œil : il pousse la charrette et la fait basculer dans le vide, où elle se retrouve dans les eaux du fleuve en contrebas. Les brigands donnent l’assaut sur le pont et tirent, un autre compagnon de Bruce J. Hawker meurt sous les balles. Hawker récupère son cheval et il prend la fuite avec Diana Summerville. Ils parviennent à s’enfuir, et Teixido décide de concentrer ses efforts sur la récupération du chargement de la charrette qui comprend la fameuse arme secrète des Anglais. Ils laissent donc filer les fuyards, et ils doivent maintenant descendre jusqu’au lit de la rivière. Ils doivent agir vite car cet idiot de commandant des hussards finira peut-être par comprendre ce qu’il s’est passé et par s’amener ici. Teixido laisse deux hommes avec un baril de poudre sur le chemin, et autres descendent avec lui. Bruce J. Hawker et Diana Summerville continuent de s’éloigner.


Alors qui va réussir à conserver le puzzle ? Mine de rien, le scénariste fraîchement arrivé dans le tome précédent a réussi avec ce McGuffin (personne ne connaît la nature de cette arme révolutionnaire, ni le lecteur, ni les personnages, et ce depuis le premier tome) à créer une puissante dynamique narrative, avec trois factions cherchant à s’approprier ces pièces. Ainsi les Anglais veulent récupérer leur bien (c’est même la perte de ce puzzle qui a mené le héros à la déchéance sociale), les brigands espagnols par pur intérêt (ils ne savent même pas à quoi ressemblent ces pièces détachées), et l’armée espagnole pour empêcher ainsi leurs ennemis d’avoir deux longueurs d’avance dans la course à l’armement. Dans cette course à l’échalote, les stratégies des uns sont mises à mal par l’intervention inopinée des autres, et les troisièmes à l’affut du moment opportun pour mettre la main sur ce truc si convoité. Le scénariste joue également sur le niveau d’informations des uns et des autres, et sur les conséquences d’une décision basée sur des informations obsolètes ou erronées. Ainsi, l’intrigue s’étoffe, dépassant la simple traque des brigands derrière les fuyards anglais. De plus, l’auteur met à profit le lieu où se déroule l’action : d’abord un paysage de montagne avec des pentes abruptes, un pont de pierre, un cours d’eau avec un fort courant, puis une plage, et enfin le retour en pleine mer, alors que quatre navires s’affrontent, pour se terminer par un abordage en règle, et un affrontement sans merci.



Le lecteur se rend compte qu’il attend avec gourmandise de retrouver la narration visuelle, à commencer par la représentation des paysages. Petra Coria va au-delà d’une mise en couleur de type naturaliste, avec de superbes effets impressionnistes. Dès la première page, elle établit une ambiance matinale dans la montagne par un dégradé de bleu, évoquant une légère brume généralisée, sans rapport direct avec la végétation ou la couleur des roches. Les personnages n’en ressortent que mieux au premier plan, cette luminosité faisant ressortir le caractère irréel de se retrouver dans un décor naturel calme et imposant, en risquant sa vie sous la menace d’autres êtres humains. Planches quatorze et quinze, la mise en couleurs produit un effet similaire : une plage noyée dans la brume, avec un sable tirant vers le gris, une mer d’un gris plus soutenu, avec un liseré de blanc pour l’écume, et un ciel également gros avec une zone blanche pour l’horizon au-dessus de l’eau, une sensation liquide enveloppante parfaitement adaptée. De même, le lecteur ressent l’ambiance nocturne générée par le violet minéral du ciel. Il constate en planche trente-cinq que le jour se lève avec un ciel ensoleillé pour une claire journée, qui éclaire doucement les scènes de carnage de la bataille navale, puis de l’abordage. Enfin, le récit revient aux montagnes, où la jaquette colorée de Teixido et d’un de ses sbires ressort sur le bleuté des pentes.


L’artiste est donc bien servi par le scénariste qui lui mitonne une intrigue avec une bonne sensibilité pour les moments visuels et l’action, avec un niveau de complexité certain. Le lecteur ralentit direct son rythme dès la troisième planche pour regarder le pont enjambant la rivière en contrebas, aux côtés des brigands espagnols. Cette case occupe les deux tiers inférieurs de la page : un rendu de type pointilliste pour une pente abrupte en arrière-plan, des rochers avec un contour encré de manière traditionnelle et un rendu très tactile de leur texture, en bas au centre, une troupe de cinq cavaliers. Le lecteur prend le temps de regarder ce tracé rectiligne qui correspond au pont, ainsi que d’identifier le cours d’eau. Impossible de résister à l’incongruité de ce prêtre en soutane noire avec un chapeau à très large bord, et devant lui l’enfant de chœur dans une robe rouge avec de la dentelle blanche. Comme dans le tome précédent, le dessinateur sait mettre à profit une case tout en hauteur pour la chute du chariot. Arrivés sur la plage, Bruce J. Hawker et Diana Summerville engagent leurs montures dans la mer pour s’éloigner des tireurs, avec un jeu d’écume remarquable autour des chevaux. Bien évidemment, le lecteur prend le temps de savourer les dessins des navires, la finesse des traits pour en représenter chaque détail du pont, des mâts, des voiles, des gréments, etc. Dans la dernière case de la planche trente-et-un, l’artiste revient à un mode pointilliste pour la côte vue depuis la mer, dans la brume nocturne et cinq petites formes en étoile pour évoquer le tir des canons. Alors que la course-poursuite s’engage en mer, le lecteur découvre une petite case, en vue du ciel à la verticale, avec le bleu de l’eau en fond et le schéma des quatre navires (le vaisseau espagnol et les trois Britanniques, le Glorious, le Lone et le Sarah) pour expliquer la tactique imaginée par les Anglais.



Le mode de dessin se montre tout aussi efficace pour la sécheresse et la rudesse des combats, et pour cette touche élégante qui apporte un élan romanesque aux principaux personnages, Bruce J. Hawker avec sa chevelure toujours aussi impeccable, et la magnifique Diana Summerville dont il a fait la connaissance dans le tome précédent. Dans la continuation de la série, le lecteur peut voir que la mort continue de frapper de manière définitive, dans une approche adulte : les individus abattus par une arme à feu, un brigand qui lâche prise en descendant la paroi verticale vers la rivière et qui s’écrase plusieurs mètres plus bas s’éclatant la tête sur un rocher, le capitaine espagnol avec le ventre transpercé par une épée, une sentinelle espagnole atteinte en plein cœur par un poignard lancé par un Anglais, etc. Le ton de ces aventures reste adulte, et les combats sont le plus souvent mortels. Hawker reste un héros bon teint et pur, tout en sachant se battre jusqu’à la mort si nécessaire. Le lecteur sent que les auteurs sont parfois tentés de faire un bouffon de Teixido, mais sans franchir la ligne : il reste un brigand prêt à tuer pour le profit, matois et rusé. Et puis, il y a Diana Summerville : les violences et traumatismes qu’elle a racontés à Hawker ne sont pas oubliés. Elle agit en conséquence, entre femme obligée de se conformer à quelques attentes sociales (par exemple obéir à Lund le commandant du navire, se mettre à l’abri lors des combats) et être humain à qui il ne reste que la vengeance pour obtenir une forme de justice. Un personnage remarquable.


André-Paul Duchâteau confirme qu’il s’est glissé dans le moule établi par les trois premiers tomes, et qu’il apporte une densité supérieure aux aventures de Bruce J. Hawker. Le tandem William Vance & Petra Coria fait des merveilles pour l’ambiance des scènes, la narration visuelle claire et dynamique, les éléments adultes sans être trop graphiques, le réalisme rehaussé d’une saveur impressionniste, et d’une discrète touche romanesque pour le héros. Les personnages continuent de courir après une mystérieuse arme secrète, leurs stratégies et leur avancée étant contrariées par les deux autres factions, avec une compréhension partielle de la situation. Une belle aventure pour les lecteurs de tout âge.



mercredi 16 octobre 2024

Bruce J. Hawker T04 Le puzzle

Pas de chance pour Xiàn, mais il était trop bête pour vivre longtemps !


Ce tome est le quatrième d’une heptalogie qui a fait l’objet d’une intégrale en deux tomes en 2012. Il fait suite à Bruce J. Hawker tome 3 Press gang (1987). Cet album a été réalisé par William Vance (1935-2018) pour le dessin, et par Petra Coria (1937-2024) pour les couleurs. Il marque l’arrivée d’André-Paul Duchâteau (1925-2020, créateur de la série Ric Hochet) au scénario. Il a été prépublié dans les numéros 556 à 565 du journal de Tintin en juillet 1986. La première édition en album date de 1987. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Ce soir-là, le cotre anglais Sarah navigue près du cap Burela, en Galicie, Espagne. À son bord, le capitaine Lund estime que le ciel de sang constitue un mauvais signe. Il dit à Bruce J. Hawker que c’est un signe de bourrasque. Il ordonne à Pyke, son second, de mettre en panne, d’installer les pendeurs. Les rafales de vent vont compliquer la manœuvre de mise à la mer de la chaloupe. Hawker se félicite de pouvoir compter sur son unité, une dizaine de hardis gaillards. En outre, il a une revanche à prendre après l’échec du Lark. Comme le cotre navigue, le mistral s’abat en catastrophe. S’il était superstitieux, Lund dirait que Dieu n’est pas avec eux ce soir. Bruce J. Hawker répond du tac au tac : Aide-toi, le ciel t’aidera ! L’ordre est donné : Tout le monde à la chaloupe ! Une fois que celle-ci a touché les flots, Hawker crie pour qu’elle soit décrochée. Malgré les terribles rappels de roulis et dans les grands coups de tangage, l’équipage se met à ramer vers la côte. Le combat est engagé entre la mer déchainé et l’embarcation… La chaloupe, que tourmente sans pitié l’océan, tangue et gémit sous les coups de boutoir de la tempête… Les vagues glaciales cinglent les hommes cramponnés à leurs avirons…



Bruce J. Hawker exhorte ses hommes à fournir encore un effort : la crique est proche ! En son for intérieur, il se dit que s’ils sont retournés par ce souffle de géant, nul ne pourra survivre. Soudain, il voit les récifs devant eux. L’esquif se fracasse dessus. Un homme se noie. Pas même le temps de se signer pour lui, ce compagnon courageux, que le sort a déjà condamné… Le rire de la mer, le rire tonitruant de l’ogresse… Comme si elle se jouait des hommes, les précipitant, par jeu cruel, vers les récifs… Enfin… Presque un miracle : la crique… Hawker et ses hommes, ceux qui ont survécu, prennent pied sur la grève. Ces rescapés, épuisés, se laissent tomber comme des géants sur le sable… Bientôt, Hawker se relève et intime aux autres d’en faire autant, et de se rendre à la falaise. Celle-ci, gigantesque, paraît défier tous les efforts. Les hommes s’encordent et se mettent à escalader la paroi à pic. Le vent souffle avec force, obligeant Bruce et ses hommes à se cramponner aux rocher pour éviter d’être désarçonnés par les rafales. Avec une terrible lucidité, Bruce sait déjà que tous ne parviendront pas au sommet…


Cet album est repris dans le tome deux de l’intégrale qui comprend un dossier introductif de vingt-et-une pages, richement illustré, réalisé par Jacques Pessis, intitulé Quand Vance embarque avec Duchâteau. Il évoque leur complicité enthousiaste, leurs précédentes collaborations, de brèves aventures dans Tintin Sélection, Captain Blood (film de 1935, réalisé par Michael Curtiz) le modèle de Duchâteau, les honneurs faits par les critiques pour Vance concernant cette série, le cadavre exquis du journal de Tintin, les compliments du scénariste au dessinateur. Il comprend également les quatre planches d’une bande dessinée (Bougainville et le curé de Boulogne) qu’ils ont réalisée ensemble, des reproductions de couvertures de différents journaux de prépublication, les huit pages de l’histoire courte L’Écervelé, quatre pages d’un scénario inédit que Vance n’a jamais pu dessiner du fait de la maladie de Parkinson. Le lecteur apprend également que l’inspiration du scénariste est telle qu’il commence par une histoire en deux parties. Implicitement, le lecteur s’attend à des aventures maritimes, toutefois pour cet album, elles n’occupent que sept planches, et le reste se déroule à terre en Espagne. L’artiste s’en donne à cœur joie dans les vues maritimes à couper le souffle : le cotre fendant les vagues, une vue de dessus du navire, vertigineuse occupant les deux tiers d’une page, et la séquence de naufrage terrifiante. La coloriste enchante par la beauté de ses compositions, en particulier les couleurs changeantes de l’eau.



Le dossier introductif promet donc une histoire dense. Le lecteur reprend pied immédiatement dans la série, puisque le nouveau scénariste bâtit son récit sur la situation précédente du personnage principal : Bruce J. Hawker a échoué dans sa mission de convoyer une arme secrète en pièce détachées, et il a été condamné pour ça, puis gracié en partie pour sa bravoure contre l’ennemi. Il repart pour l’Espagne, avec une nouvelle mission : remettre la main sur ces mêmes pièces détachées que les Espagnols vont acheminer depuis les soutes d’un navire vers une nouvelle destination, par la voie terrestre. L’ancien lieutenant de la marine britannique doit débarquer secrètement sur la côte espagnole avec une petite équipe, puis rejoindre un agent de liaison et intercepter le convoi, s’approprier les caisses (ou en reprendre possession, en fonction du point de vue). L’affaire se complique dès la deuxième page avec la tempête qui rend le débarquement périlleux, puis la présence d’une bande de brigands espagnols, menée par un certain Teixido, qui a l’intuition d’une bonne affaire, et qui compte bien mettre la main sur le trésor, même s’il n’en connaît pas la nature. Bien sûr, l’armée espagnole ne l’entend pas de cette oreille : que ce soit la présence des Anglais sur son sol, ou les méfaits des brigands.


Le lecteur constate dès le naufrage de la chaloupe que les touches adultes restent présentes. Cela commence par un noyé, dont la tête dépasse à peine des flots alors qu’il est balloté par la mer déchaînée. Dans la case suivante, l’écume se teinte de rouge alors qu’il vient d’être écrasé et déchiqueté contre un récif. Au cours de leur avancée en territoire ennemi, les Anglais découvrent une femme qui a été violentée : elle dit explicitement qu’elle a été violée. Puis lorsqu’elle se trouve dans une situation qui le lui permet, elle poignarde froidement un de ses violeurs. Lors d’une fête dans un village, les brigands décident de saouler les habitants, puis de déclencher une bagarre d’ivrognes, pendant qu’un groupe de femmes offrent leurs charmes aux hommes pouvant se les payer. La narration visuelle reste chaste, sans gros plan sur un individu en train de boire comme un soulard, sans nudité, pour autant les dialogues indiquent explicitement ce qu’il en est. En outre, le lecteur voit que la mise en place de trois factions différentes positionne le récit au-dessus d’une simple dichotomie opposant deux ennemis. Pour autant, le récit reste bien dans le cadre d’une aventure classique, se terminant par une question (Teixido et ses brigands vont-ils attaquer Bruce Hawker et ses compagnons, et réussiront-ils à s’emparer de l’arme secrète ?) et par une phrase promettant que c’est ce que le lecteur découvrira dans le prochain épisode.



Le lecteur ressent bel et bien cette densification de la narration, avec une intrigue comprenant de nombreuses péripéties, et il l’apprécie car cela donne du grain moudre à l’artiste. Ayant à peine eu le temps de reprendre leur souffle, les membres du commando britannique (et le lecteur) entament l’escalade de la paroi rocheuse de la falaise à pic. Le dessinateur utilise des cases plus étroites sur une hauteur de deux tiers de la page, pour un effet de verticalité. Passée cette épreuve, il réalise une page sans un seul mot : cinq cases consacrées à la campagne espagnole, le lecteur ayant la sensation qu’il regarde avec les yeux du héros qui jauge l’environnement et essaye de détecter une éventuelle présence dangereuse. La planche trente-trois est également dépourvue de mots : trois cases, dont une occupant les deux tiers de la page, l’avancée de la colonne de militaires et son entrée dans le village de Boruxo, ils en imposent. Une nouvelle planche muette pour la quarante-cinq : à nouveau trois cases dont une qui occupe les deux tiers de la page. La petite troupe d’une demi-douzaine de personnes déguisées en paysans espagnols, avance sur un chemin de basse montagne, avec une vue magnifique du paysage, rendue encore plus belle par la mise en couleurs.


Le lecteur ressent le plaisir du dessinateur sur chaque planche : les environnements naturels qu’il s’agisse de l’océan ou des montagnes, les personnages. Il retrouve ses traits de contour fins et assurés, presque cassants par endroit. L’attention portée aux bâtiments, aux tenues, aux accessoires, avec le souci de l’authenticité historique. La narration visuelle impeccable et rigoureuse, avec une implication pour la variété de la mise en scène, et une petite touche romantique pour ses personnages. Bruce J. Hawker a conservé toute beauté flegmatique, sa retenue toute britannique, son sérieux vaguement résigné, et sa chevelure abondante. Diana Summerville possède un charme fou allant jusqu’au charisme, une séduction qui irradie de chaque case. Elle est autant crédible en femme violée cherchant un réconfort et une protection dans les bras de Bruce J. Hawker, qu’en furie poignardant sauvagement un homme, ou encore en femme d’une grande beauté subissant les avances d’un soudard. Un personnage impressionnant.


Bruce J. Hawker reprend du service avec un nouveau scénariste bien investi, mêlant détails historiques, aventures intenses, continuité avec les précédents tomes, tout en conservant l’intelligibilité pour ceux qui ne les auraient pas lus, et une forme de prévenance pour l’artiste afin de lui ménager des moments de nature à mettre en valeur ses points forts. William Vance, bien complété par Petra Coria, crée des planches formidables, réalise une narration visuelle impeccable, avec un dosage parfait entre lisibilité, diversité dans les prises de vue, moments à couper le souffle, intensité des personnages. Il tarde au lecteur de retourner aux côtés de Bruce J. Hawker et de Diana Summerville.



lundi 9 septembre 2024

Affaires d'Etat - Extrême Droite T03 Commando noir

En taule, l’optimisme est une qualité précieuse.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie qui fait partie d’un groupe de trois séries, les deux autres étant Guerre froide qui se déroule dans les années 1960, et Jihad qui se déroule dans les années 1980. Il fait suite à Affaires d'État - Extrême Droite T02 Eaux troubles (2022) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2023. Il a été réalisé par Philippe Richelle pour le scénario, par Pierre Wachs pour les dessins et par Andrea Meloni pour la mise en couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Début des années 80, quelque part en Bourgogne, deux employés de sécurité montent la garde d’une immense villa. Un hélicoptère arrive de nuit et se pose sur la pelouse. Ils sortent immédiatement pour indiquer qu’il s’agit d’une propriété privée. Le pilote se présente : docteur Mankiewicz, médecin urgentiste. Ils viennent de prendre en charge un homme victime d’un grave accident de la route non loin d’ici, le SAMU va l’amener d’un instant à l’autre. Il leur demande d’ouvrir le portail d’entrée, ce que font les deux gardes. Une ambulance pénètre dans la propriété et des hommes cagoulés et armés en descendent. Ils neutralisent les deux vigiles et leur demandent de désactiver le central de surveillance. Ils volent le grand tableau de maître exposé dans le salon et repartent en ambulance, en faisant exploser l’hélicoptère. Trois jours plus tard, dans le cimetière d’Asnières, dans la banlieue de Paris, Alistair descend de sa voiture et serre la main d’Yvan. Ce dernier explique qu’il s’agit d’un cimetière pour animaux, et qu’une concession ici coûte beaucoup plus cher qu’au Père-Lachaise. Ils se mettent d’accord sur un prix de dix millions de dollars américains pour revendre le tableau.



À Marseille, un jeune homme prénommé Rachid se fait serrer en bas d’un immeuble pour possession de drogue, et deal. Après l’avoir mis en cellule, les deux policiers rendent visite à Samira, sa grande sœur. Ils lui expliquent la situation de son petit frère, et que la procédure pourrait s’avérer entachée d’erreur, si elle coopère. À Bayonne, tard dans la soirée, deux individus cagoulés descendent brusquement d’une voiture, pénètrent dans le bar et ouvrent le feu tuant deux hommes, et en blessant un troisième. Ils repartent aussi vite. Dans une zone éloignée dans la campagne, ils changent de véhicule, et ils mettent le feu à la voiture qu’ils abandonnent. Le responsable de l’opération prévient un dénommé Capitaine, et l’informe que Perret s’est pris une balle dans la cuisse et qu’il va le conduire chez Livicius. L’inspecteur Riou a prévenu le commissaire Robert Pommard de la tuerie et celui-ci se rend sur place. L’inspecteur lui présente les victimes : Iban Calzada 38 ans de nationalité espagnol et Frankie van Erke 33 ans. Il y a également un blessé grave : le patron, il est à l’hôpital.


Intervention d’un hélicoptère, scène d’introduction en Bourgogne, début des années 1980, action se situant à Bayonne et dans le sud de la France : autant d’éléments qui laissent à penser qu’il s’agit d’un second cycle, entretenant peu de liens avec le premier, sauf pour le personnage principal le commissaire Robert Pommard, toujours accompagné de sa fille Alice. Dans le même temps, le lecteur retrouve une structure assez similaire à celle du tome un : un crime de grande envergure (ici un vol de tableau plutôt que l’assassinat d’un dirigeant espagnol), un deuxième crime (une tuerie dans un bar), une enquête qui progresse de façon très pragmatique avec fausses pistes et informations obtenues par coup de chance, et quelques séquences consacrées aux malfaiteurs montrés eux aussi dans toute leur banalité. Les auteurs reconstituent le début des années 1980 : en creux apparaissent certaines caractéristiques datées. À l’évidence, il n’y a pas de téléphone portable, pas de moyen de communication rapide, autre que le téléphone filaire, le commissariat n’est peut-être même pas doté d’un télécopieur, et il n’y a aucun ordinateur à l’horizon, tout se trouve dans des dossiers papiers qu’il faut aller consulter. Le lecteur relève quelques artefacts du quotidien : le modèle d’hélicoptère (Alouette II), une cabine téléphonique à pièces, un billet de train en carton, les modèles de voitures, la forme du poste de télévision, la chaîne stéréophonique, etc. Ces éléments se trouvent naturellement à leur place dans chaque environnement, sans que le dessinateur ne focalise l’attention du lecteur dessus.



Comme pour les précédents tomes, la narration s’avère réaliste et pragmatique, sans esbrouffe, ancrant chaque séquence dans un quotidien banal et factuel, ce qui la rend d’autant plus plausible et crédible. Cela joue en faveur de cette première scène avec un hélicoptère et une toile de maître : la taille normale des armes à feu, le tableau du système d’alarme, le radiateur en fonte auquel sont attachés les vigiles, etc. En page cinq, deux membres du commando enlèvent les fausses plaques d’ambulance sur le véhicule, et le lecteur peut voir le gyrophare posé à même le sol, détail concret et pratique, preuve que les auteurs ont pensé ce vol dans le détail et avec une approche pragmatique, ce qui le rend tout à fait réel et crédible. Il en va de même pour la fusillade dans le bar : les deux agresseurs sont munis d’armes automatiques et ils tirent dans le tas, avec un degré de précision relatif, confiant que la quantité de munitions et la rapidité de tir leur permettra de remplir leur contrat. Dans la dernière partie du récit, un autre tueur accomplit son contrat sur la personne de Juan Abaigar : les auteurs y consacrent une page de neuf cases, sans un mot, montrant une voiture dévaler une pente rocheuse, puis l’assassin se rapproche pour mettre feu lui-même au véhicule. Cette approche descriptive et factuelle rend les autres séquences encore plus réelles, au vu de la réussite des scènes d’action.


Comme dans les tomes précédents, le lecteur suit donc plusieurs personnages qui gravitent autour du commissaire. Il prend plaisir à retrouver ce jeune sexagénaire, posé, réfléchi, les auteurs prenant soin de continuer à lui donner une personnalité propre. Il doit faire face à la prise d’autonomie de sa fille Alice, vingt-deux ans, qui a maintenant l’âge de découcher pour passer la nuit avec son amoureux, le lecteur ne pouvant réprimer un moment d’inquiétude quant à sa sécurité. Il éprouve une solide empathie pour Robert Pommard car celui-ci se remet au sport, arrête de fumer avec quelques rechutes, et parvient à nouer un début de relation avec une professeure d’aérobic. Il constate que cet homme n’a pas simplement décidé de quitter la région de Rouen pour provoquer un changement : il décide de pratiquer des activités physiques, suivant ainsi le propre conseil qu’il avait donné à sa fille pour qu’elle perde du poids et qu’elle gagne en confiance en elle. Il en va de même pour les inspecteurs avec lesquels il travaille, qui disposent eux aussi de plus que le strict minimum en termes de personnalité : une apparence jeune pour Lévêque ce qui fait que les autres sous-estiment ses compétences, une forme de résignation entre déprime et dépression pour Manconi du fait de l’absence de possibilité d’évolution et de toute une vie de policier à avoir vu des horreurs. Même le véritable propriétaire de la boîte de nuit le Star One échappe aux stéréotypes du caïd du crime organisé, en donnant les informations qu’il souhaite au commissaire pour lui faire comprendre à demi-mots ce qu’il attend de la police, et pour quelle raison il se montre collaboratif, à sa manière. Le dessinateur sait donner une apparence spécifique à chaque personnage. Il les dirige de manière naturaliste. Il montre du discernement en tant que costumier : respectant à la fois les tenues d’époque, les velléités de touche personnelle, mais aussi les habitudes de groupe, à commencer par la chemise blanche de rigueur pour les inspecteurs.



Un peu déconcerté de prime abord par la déconnexion de cette partie avec les précédents, le lecteur fait confiance au scénariste. Celui-ci met en place une nouvelle enquête, portant sur la tuerie dans le bar. Deux pistes semblent vraisemblables : soit une forme de vengeance ou une tentative d’intimidation contre le patron du Star One qui n’a pas dû se faire que des amis dans le milieu, soit une sorte de règlement de compte contre des terroristes de l’ETA (Euskadi Ta Askatasuna). Le récit reste donc bien inscrit dans le contexte politique de l’époque, et les actions violentes de certaines organisations, ou certains groupuscules. L’enquête met en évidence la perméabilité entre différents milieux, avec des bras armés pas toujours motivés par l’idéologie. Comme dans tout bon polar, l’enquête amène le commissaire et ses inspecteurs dans différents milieux sociaux, du plus modeste au plus riche, à interroger des individus évoluant dans différentes branches professionnelles. Il est également question de la collaboration entre la police judiciaire et les renseignements généraux. Enfin la confiance du lecteur est récompensée avec la mention de l’assassinat d’un officier de la garde civile en Espagne dans les années 1970.


Un nouveau départ pour le commissaire Robert Pommard qui est maintenant affecté à Bayonne. Deux nouveaux crimes, dont un sur lequel les policiers enquêtent. Le lecteur retrouve avec plaisir la narration visuelle si prosaïque, et en même temps parfaitement dosée, avec une attention épatante portée aux détails signifiants apportant une plausibilité maximale au récit. Ce dernier emmène le lecteur dans un milieu bien décrit et concret, montrant un travail d’enquête pragmatique, les différentes possibilités de mobile et ce que cela induit sur les démarches policières, ainsi que la banalité de l’organisation criminelle. Immersif.



mardi 30 juillet 2024

Lefranc T35 Bombes H sur Almeria

Des étrangers ordonnent aux Espagnols de quitter leurs propriétés ?


Ce tome fait suite à Lefranc T34 - La Route de Los Angeles (2023) par François Corteggiani (1953-2022) et Christophe Alvès. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario & Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et Bruno Wesel pour les couleurs, d’après un personnage créé en 1952, par Jacques Martin (1921-2010) dans l’aventure La grande menace. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. C’est le sixième album réalisé par ce duo d’auteurs.


Paris, par une froide soirée de janvier 1963, un inspecteur rend visite à Guy Lefranc pour lui rendre compte de ce qu’il a trouvé. Il a pu parler à Marcel Sicot, qui est un copain de régiment. Et les autorités espagnoles n’ont rien à refuser au secrétaire général d’Interpol. Le policier continue : Sicot a encoyé un de ses hommes en poste à Madrid consulter les archives. Celles-ci ont confirmé qu’Antoine Lefranc, l’oncle de Guy, a combattu dans les rangs des Brigades internationales entre 1937 et 1938. Mais contrairement à ce que pensait la famille de Guy, il n’est pas mort au cours de la bataille de l’Èbre en juillet 1938 : il a simplement été blessé au cours des combats. Guy indique que cela confirme les informations données par Ernest Hemingway il y a quatre ans à Cuba. L’écrivain lui avait affirmé que son oncle avait été exfiltré de la zone des combats par une certaine Inès de la Cerna, une militante anarchiste. Il demande au policier ce qu’il sait d’elle. Son interlocuteur répond que d’après Interpol elle habite à Mojácar, un minuscule village de la province d’Almeria. Il complète son propos : le registre civil de Mojácar indique qu’un citoyen français du nom d’Antoine Lefranc a été enterré dans la commune en avril 1946. Le rapport de police précise qu’il s’agit d’une mort naturelle. Il n’en sait pas plus. Lefranc décide que sa prochaine destination de vacances sera l’Espagne pour aller interroger cette dame.



Trois mois plus tard, Lefranc profite de quelques jours de vacances pour se rendre en Espagne. Après avoir rejoint Madrid, il a pris le train jusqu’à Carthagène, puis un autobus qui dessert les villages côtiers. Après des heures d’un pénible voyage, l’autocar s’arrête enfin sur la place principale de Garrucha, un petit port de la province d’Almeria. Les voyageurs descendent, et un jeune homme prénommé Lucas vient accueillir Soledad qui lui a ramené un livre en cadeau : Pour qui sonne le glas, d’Ernest Hemingway. Mais Roberto Manzanedo vient les interrompre en intimant à son fils de filer donner un coup de main aux gars de l’équipage car le chalutier l’Alcazar doit sortir demain. Puis il se tourne vers la jeune femme en lui disant d’un ton comminatoire, d’arrêter de tourner autour de son fils, en lui agitant agressivement l’index sous le nez. Il rejoint son fils et jette le livre à terre ; ils s’éloignent. Guy Lefranc ramasse le roman, et il cherche des yeux la passagère qui l’a offert à son ami. Mais elle a disparu. Le 51e groupe de bombardiers de l‘aviation stratégique est basé sur l’aérodrome Seymour Johnson à Goldsboro, en Caroline du Nord.


Depuis le tome vingt-cinq de la série, le lecteur sait qu’il y a une alternance d’équipe créatrice entre François Corteggiani & Christophe Alvès, et la présente équipe dont les pages ont tendance à être plus denses. En effet, ce tome n’échappe pas à la règle avec huit à dix cases par page et parfois des phylactères copieux, mais qui laissent quand même de la place au dessin dans la case. L’artiste respecte à la lettre la forme de la narration de la série telle qu’établie par Jacques Martin : des dessins descriptifs minutieux et détaillés, montrant concrètement les environnements et les accessoires. Il en découle une reconstitution historique très solide et très fouillée, grâce à la finesse du trait. Il respecte le principe d’un découpage de planche en trois ou quatre bandes composées de cases strictement rectangulaires. Les phylactères et les cartouches de texte se calquent eux aussi sur une forme rectangulaire, en reprenant à l’identique la police de caractère des premiers albums, en minuscule. Le lecteur habitué de la série guette également les différents véhicules : un vieux modèle d’autocar espagnol avec une galerie sur le toit pour commencer, puis un petit camion à plateau, et bien remisés dans un garage une Seat 1400 B, ainsi qu’une Chevrolet Deluxe cabriolet de 1941. Le dessinateur représente également avec soin les différents modèles d’avions militaires comme un bombardier B-52 Stratofortress et un avion ravitailleur Boeing KC-135 Stratotanker.



Tout du long de l’album, à chaque page, le lecteur prend le temps d’observer ce qui est montré : les aménagements intérieurs, les paysages, et les activités humaines. Cela commence avec une demi-douzaine de cases dans l’appartement du héros : tapis, fauteuils, canapé, miroir dans l’entrée, et trois quatre bouteilles d’alcool pour servir un verre à son invité. Une fois arrivé en Espagne, Lefranc va manger dans un restaurant, avec le rideau de lamelles de plastique colorées pour entrer et les verres sous le comptoir sans oublier le modèle des chaises. Ainsi de lieu en lieu, la curiosité du lecteur est tenue en éveil par les meubles, les accessoires de la maison d’Inès de la Cerna et sa terrasse, son garage avec les deux voitures susmentionnées, sa résidence secondaire au bord de la mer, le cabinet du docteur Manuel Campos, l’intérieur d’une tente militaire, ou encore le bureau de Lefranc à Paris. Le lecteur est tout aussi attentif aux paysages en extérieur : la zone désertique traversée par le car, la base militaire aérienne de Seymour Johnson à Goldsboro, en Caroline du Nord, le port de pêche à Garrucho, la propriété d’Inès de la Cerna vue de l’extérieur, la propriété de Roberto Manzanedo, les routes de l’arrière-pays, et bien sûr la côte d’Almeria. Et ce n’est pas tout : l’artiste montre également l’activité de pêche à bord du petit chalutier, la manœuvre de ravitaillement en vol du bombardier, la vie dans le camp militaire américain, les investigations pour rechercher la bombe H égarée, les militaires en tenue de protection contre les radiations pour aller examiner une des bombes tombées à terre.


Le lecteur ressent la qualité de la mise en scène et des prises de vue à l’absence de pesanteur malgré la densité des informations visuelles et la présence de nombreux phylactères. L’artiste prend soin de représenter les arrière-plans dans toutes les cases, d’établir de vrais plans de prise de vue pour les séquences de dialogue, au cours desquelles le lecteur peut voir les occupations auxquelles se livrent les interlocuteurs, à l’opposé d’une enfilade de gros plans ou très gros plans en alternance de champ et contrechamp. Le découpage s’adapte à la nature de la séquence : plus spectaculaire lors de l’accident d’avion, tout aussi rigoureux quand un personnage se retrouve impliqué contre son gré dans l’utilisation criminelle de la bombe qui a échappé aux militaires, tendu et sec lors de la course-poursuite de voitures dans les petites routes jusqu’à l’accident. Le scénariste peut s’appuyer sur la solidité de la narration visuelle pour raconter son histoire, l’ancrer dans un réalisme concret et fiable, la rendre dynamique dans chaque passage, et capable de rendre tout plausible, que ce soient les discussions un peu chargées, ou les moments plombés d’inquiétude.



En découvrant l’intrigue, le lecteur peut se dire que le scénariste y est allé un peu fort : un vol de bombe thermonucléaire par un autochtone mécontent. En fonction de son âge ou de ses centres d’intérêt, il peut n’avoir jamais entendu parler de l’accident nucléaire de Palomares, survenu le dix-sept janvier 1966 : une collision entre un Boeing C-52G du Strategic Air Command et un KC-135 Stratotanker de l’U.S. Air Force lors d’un ravitaillement en vol. L’auteur utilise ce drame avec une réelle habileté, créant un suspense autour de la récupération de la quatrième bombe H sur laquelle un individu mal intentionné a réussi à mettre la main. À la rigueur, le lecteur peut sentir une petite obligation d’ajout de suspension d’incrédulité consentie pour la facilité avec laquelle le marin-pêcheur la récupère, comparé à la réalité des quatre-vingt-neuf jours qu’il a fallu à l’armée américaine en mobilisant trois mille hommes et trente-huit vaisseaux de l’U.S. Navy. Par ailleurs, le scénariste ne dispose pas de la place nécessaire pour développer plus avant les conséquences écologiques de cette catastrophe. En parallèle, Guy Lefranc mène l’enquête sur le sort réel de son oncle. Dans un premier temps, le lecteur éprouve la sensation que l’auteur estimait que le fil consacré à la bombe H ne fournissait pas assez de matière pour un album complet, ce qui l’a conduit à l’entremêler à une autre intrigue qui revient sporadiquement au premier plan quand les personnages en ont le temps. Il s’avère que cette intrigue en parallèle se nourrit de faits d’histoire comme les Brigades internationales, la guerre civile en Espagne ou encore l’organisation politique espagnole dénommée la Phalange, la république espagnole vaincue. Dans le dernier tiers de l’histoire, le lecteur prendre conscience que ces deux fils narratifs sont reliés par plus que l‘implication de Guy Lefranc : ils sont des répercussions de l’Histoire de l’Espagne. Le scénariste parvient même à caser une référence à deux autres albums : Lefranc T25 Cuba libre (2014) en évoquant la rencontre entre Lefrance et Ernest Hemingway (1899-1961), et à Lefranc T29 La Stratégie du Chaos (2018) par le biais de l’apparition de la journaliste Janet Jear.


Un album d’une maîtrise impressionnante : le scénariste fonde son récit sur des faits réels à peine croyables, avec une intelligence remarquable entre réalité historique et intrigue spécifique à la série. Le dessinateur réalise une narration visuelle respectant la lettre et l’esprit de Jacques Martin, créateur de la série. Les deux créateurs se complémentent harmonieusement, rendant fluide une narration pourtant très dense, un accomplissement remarquable. Tout en respectant le principe d’une bande dessinée tout public avec un héros à la personnalité transparente, les auteurs créent un récit prenant, parlant également aux adultes, car ils savent évoquer la complexité des faits historiques et leurs répercussions au long terme. Magistral.



lundi 29 juillet 2024

Le Chant des Asturies (4)

Pour les enfants, on fait ce qu’on a à faire.


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, il fait suite à Le Chant des Asturies (3) (2019) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2023. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2024. Il comprend deux cent trente-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris.


Quelque part dans les montagnes dans la région de Montecorvo, en période hivernale, un groupe de quatre rebelles avancent sur un chemin entre les champs : ils voient Jorobín s’avancer vers eux. Le paysan les informe que don Dimas, un marchand de bétails, est au bar du village, il joue aux cartes avec un de ses hommes de confiance, un tueur qui s’appelle Isacio. Il leur conseille de faire attention à lui. Le matin même, Isacio a vendu de nombreuses vaches à la foire, il a sur lui quinze milles pesetas. Jorobín est sûr de lui. Les camarades lui donnent de l’argent pour le remercier de cette information : le paysan ajoute que le fermier et son garde du corps seront ronds comme des queues de pelle. Les quatre rebelles se disputent : certains contents de l’aubaine, d’autres qui aurait préféré aller abattre du charbon dans la mine. Ils continuent leur chemin, ayant décidé de s’en tenir au plan initial. Arrivés devant le bar et avant d’y entrer, ils se concertent une ultime fois : ils entrent, le meneur prend la parole sans tourner autour du pot, et dans dix minutes ils seront en train de remonter dans la montagne, il n’y a pas à être nerveux. À l’intérieur, le marchand joue aux cartes avec son homme de confiance et deux militaires. Ils discutent sur des toreros. Les quatre rebelles s’installent au comptoir et demandent un verre de vin chacun. Un militaire les interpelle et le meneur répond qu’ils sont des commerciaux qui ne font que passer.



Le militaire retourne à sa partie et prévient son collègue en chuchotant, lui demandant de prendre son fusil. Puis il renverse la table pour que le marchand se protège derrière et la fusillade se déclenche soudainement. Les militaires tombent sous les balles, ainsi que le garde du corps, un rebelle gît au sol, mort. Les trois autres repartent avec l’argent et remontent dans la montagne. Dans la caserne Conde Duque à Madrid, le juge informe que le conseil de guerre reprend sa séance, contre les gardes qui ont participé à la révolte du cinq octobre. Il donne la parole au procureur. Celui-ci se lance : dans un instant, il présentera les preuves qui accusent l’un des meneurs de la révolution manquée. Des preuves qui l’obligent à réclamer une condamnation exemplaire pour un officier de la Garde d’Assaut : le lieutenant Maximo Moreno. Tel que les membres du jury peuvent le voir, arborant ses médailles, le lieutenant a conspiré contre la République et a organisé les milices socialistes de Madrid. Il est interrompu par l’avocat de la défense. Mais le juge lui redonne la parole pour qu’il continue. Le lieutenant Moreno a été associé depuis 1938 au recrutement et à la formation des Jeunesses Socialistes.


Dernier tome, et tout est déjà joué : la Révolution a échoué, les rebelles sont traqués, jugés, emprisonnés, exécutés, l’ordre établi revient en force. S’il dispose de connaissances sur cette période historique dans cette région du monde, le lecteur a déjà anticipé le fond de ce quatrième tome. En effet, comme dans le précédent, l’auteur s’attache aux rebelles fuyards, aux militants jugés, aux êtres humains dont les convictions n’ont pas permis de changer l’état du monde, qui se retrouvent au mieux à revenir à leur servitude antérieure, ou au pire humiliés, exterminés. Le bilan s’avère déprimant, pour tout le monde. Le lecteur retrouve exactement ce qui fait la saveur des trois tomes précédents. Une narration visuelle privilégiant la spontanéité de formes pas toujours affinées, avec quelques dialogues d’exposition appuyés, et même des têtes avec un texte explicatif à côté, quand le petit marquis présente les individus s’étant réfugiés dans la montagne et avec qui il partage des hébergements de fortune. Le temps est venu pour les uns et les autres d’accepter ou de se résigner à l’échec cuisant de la Révolution, à un retour à la normalité de l’exploitation capitaliste à laquelle ils n’ont pas échappé, voire encore plus humiliante par le fait qu’ils sont à la merci de patrons pouvant leur interdire l’accès à tout emploi dans la région. Les idéaux n’ont pas suffi pour faire triompher une simple justice sociale.



Comme dans le tome précédent, l’auteur fait en sorte d’exposer plusieurs points de vue, en mettant en scène des situations vécues par des individus dans des positions sociales très différentes. L’empathie du lecteur est tout acquise pour les ouvriers et les prolétaires qui se sont révoltés contre une exploitation capitaliste crasse. Cela le place dans une position un peu déséquilibrée où il ressent l’injustice de les voir punis pour leurs actions, tout en se souvenant bien des visuels dans lesquels ils tiraient sur l’armée, ils tuaient des êtres humains remplissant leur fonction de soldat, ou bien même ils exécutaient froidement des individus sans défense comme un curé. La première séquence montre les rebelles réfugiés dans la montagne, abattre froidement un riche marchand et des soldats, pour dépouiller le premier, avec des dessins un peu bruts de décoffrage qui pourraient presque en devenir comiques, à ceci près que le lecteur ressent bien que ces hommes soient aux abois, acculés. Il se rend compte que l’auteur lui fait retourner sa veste, puisque dans la deuxième séquence, le lecteur prend fait et cause pour un lieutenant de l’armée régulière en uniforme, jugé pour trahison, un quadragénaire vaguement bedonnant. Puis il grimace en voyant les deux parties d’une foule lors de l’inauguration de la statue consacrée au défunt marquis de Montecorvo del Camino : d’un côté les prolétaires qui sont contraints d’accepter cet hommage à cet homme qui incarne l’exploitation capitaliste, de l’autre ceux qui sont déjà en train de discuter comment relancer les affaires après son décès, dans les deux cas aucun sentiment pour le défunt, que des réactions au symbole qu’il représente. Par sa mise en scène et sa direction d’acteurs, le dessinateur sait faire croire à la réalité des uns des autres : trois femmes se retrouvant à vivre ensemble dans un village et accueillant un orphelin puis un autre, des prolétaires qui ne se connaissaient pas obligés de vivre ensemble à la dure, un jeune homme discutant football avec son bourreau sur l’échafaud, un brigadier seul face à un groupe de mineurs en grève, etc.


Comme dans les tomes précédents, l’art de conteur du bédéiste fait voyager le lecteur dans des endroits variés : les montagnes, des villages, des habitations isolées, un tribunal, la place d’un village, un stade de football, une prison pour hommes, un train, une plage, une mine de charbon, un monastère abandonné, etc. Chaque lieu est rendu concret et unique par des détails bien choisis et authentiques. Il sait mettre en scène et rendre plausibles des moments inoubliables : cette fusillade dans une auberge, Tristán Valdivia racontant des histoires aux rebelles à la viellée, un enfant mangeant enfin à sa faim, un médecin contraint et forcé par une femme en colère à examiner un enfant, la colère silencieuse d’une foule suite à une exécution capitale en public, une fusillade entre rebelles et soldats sur une plage, une femme d’une soixantaine d’années recevant des fuyards chez elle, leur servant le café et leur demandant la raison pour laquelle ils ont fait la révolution. Que ce soient des personnages qu’il a suivi depuis le début, ou des inconnus, le lecteur ressent une réelle empathie pour eux, s’inquiétant de leur sort, indigné ou révolté par l’injustice qu’ils subissent, certains jusqu’à la mort.



En fonction de ses attentes, le lecteur peut ressentir de l’étonnement à ce que l’auteur passe de la grève générale à la Révolution insurrectionnelle, puis à la débande, sans montrer l’éphémère République socialiste asturienne, proclamée dans la ville d’Oviedo. Le propos de la bande dessinée réside ailleurs : dans ce qu’il advient de ceux qui ont fait cette Révolution. Pour autant, le récit continue de mettre en scène la réalité historique et le sort de ces rebelles. De séquence en séquence, le lecteur relève plusieurs situations : à commencer par participer à l’animation des Jeunesses Socialistes qui constitue un élément de preuve de la culpabilité d’un lieutenant accusé. L’inauguration de la statue commémorative du marquis célèbre l’oppresseur capitaliste : le lecteur y voit le fait que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, ainsi qu’une humiliation cruelle de ceux qui se sont révoltés. L’exécution des meneurs revient à punir les responsables, mais aussi réduire à néant la révolte qu’ils portaient en eux et à servir d’exemple pour ceux qui seraient tentés d’essayer à leur tour. Le jeune condamné à la peine capitale évoque son espoir passé de jouer au football en professionnel : ce qu’il redoute par-dessus tout c’est qu’on se méprenne sur son équipe favorite, une métaphore de l’instrumentalisation mensongère de son engagement politique. Etc.


Le lecteur constate que l’auteur ne s’arrête pas à montrer comment la répression poursuit son œuvre, légitimée par le retour à l’ordre établi et voulant exterminer tous les rebelles. Alors qu’une nouvelle grève éclate, un brigadier se retrouve à aller parlementer seul face au meneur des grévistes. Ce dernier lui fait observer que pour l’instant, c’est les militaires qui commandent. Mais si les grévistes discutent entre eux, peut-être qu’ils remettront le bazar comme en octobre. Peut-être que cette nuit le brigadier va aller se coucher au Cercle Catholique et demain matin il se réveillera dans une commune socialiste. Et s’il s’enfuit à la capitale, en deux jours ils le retrouveront et ils lui règleront son compte. Plus tard une dame d’une soixante d’années demande à Apolonio pourquoi ils l’ont fait la révolution. Le mineur lui répond qu’il a une fille qui s’appelle Isolina. Il ne sait pas de quelle façon ce qu’il a fait pourra servir à sa fille, mais… Quelque chose dans sa tête lui disait qu’il doit le faire pour sa gamine. Personne ne savait exactement ce qu’ils allaient faire, pas même le bon Dieu. Tout mettre sens dessus dessous, virer le patron, dynamiter la cathédrale. Ils ont embarqué des gens avec eux, des gens qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais croisés dans sa vie. Ce qu’il veut, c’est que sa fille ait un avenir. Qu’elle ne subisse pas tout ce qu’il a dû subir. Pour les enfants, on fait ce qu’on a à faire. Elle ne le mérite pas sa fille, de mener la vie misérable que sa mère et lui ont vécu. Une belle profession de foi.


Comment tout cela peut-il finir ? L’Histoire a déjà répondu à cette question, et l’auteur s’y tient. Sa narration visuelle conserve toutes ses qualités : une apparence de spontanéité, un sens impressionnant du bon dosage d’informations visuelles, et du choix le plus pertinent, des êtres humains plausibles et touchants, des moments inoubliables. Le choix narratif est de se focaliser sur les rebelles, d’origines différentes, avec des situations différentes, allant de fuyard à prisonnier, et de montrer comment la société établie panse ses plaies et les réduit à néant, perpétrant ainsi l’injustice sociale. Le lecteur redoute de découvrir comment tout cela peut finir pour Apolonio, sa fille Isolina et Tristán Valdivia. D’un côté le retour à la normale est accablant, de l’autre ces individus ont agi comme leurs convictions les incitaient. Un personnage indique qu’il a vécu comme il avait envie, ou comme on l’a laissé, ça dépend de comment on voit les choses.