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lundi 25 août 2025

Nunavut

Que s’est-il donc passé ensuite ? Pourquoi ce délitement ?


Ce tome contient un récit sur le voyage de l’auteur au Labrador et au Nunvaut. Son édition originale date de 2024. Le texte a été écrit par Edmond Baudoin, et illustré avec des dessins de ce créateur et de son ami Troubs. Il comporte quatre-vingt-onze pages de récit, ainsi qu’une introduction de deux pages également rédigée par Baudoin. Il vient en complément de la bande dessinée réalisée par les mêmes auteurs : Inuit publiée en 2023.


Avant-propos de l’auteur - Nous vivons un temps extraordinaire dans l’histoire de l’humanité, nous sommes les témoins de la fin de quelque chose, qui ne s’appelle pas la fin du monde, mais d’un monde. Elle a commencé il y a une quinzaine de milliers d’années avec le compte de sacs de blé, et hégémoniquement s’est propagée sur l’ensemble de la planète, sauf sur des parcelles qui pendant longtemps n’ont pas intéressé le capitalisme. Il est normal de chercher des solutions hors de cette idéologie, des possibilités de vies pour le monde à venir, nous sommes beaucoup maintenant à nous poser ce genre de questions. Elle était sous-jacente lors de notre voyage, Jean-Marc Troubs et moi. La préservation de l’art est primordiale chez les peuples qui essaient encore de vivre hors de la consommation effrénée, mais est-elle seulement possible ? Nous sommes allés dans le Grand Nord canadien pour observer comment les artistes inuits s’en sortent avec leur histoire artistique, la modernité, les téléphones portables, et les marchands d’art. Un livre, Inuit, a été publié après notre voyage. Alors pourquoi ai-je ressenti la nécessité de travailler sur un complément à Inuit, Nunavut, et de demander à Troubs quelques dessins supplémentaires ? Parce que cette expérience en Terre de Baffin continue à me poser des questions, et parce que depuis notre voyage le monde a basculé encore un peu plus dans le chaos et génère dans sa décomposition toujours plus de misères. Il faut nous trouver des sorties, et je rêve d’y contribuer, un tout petit peu, avec du papier, des crayons et des pinceaux.



Au-delà de la vitre, mon œil descend en pente douce sur la mousse. Des ombres courent sur l’eau, les falaises, les prairies de lichen s’allument, s’éteignent sous les nuages qui cavalcadent comme des chevaux fous. J’attends une baleine qui ne viendra pas, et ce n’est pas bien grave. Je pourrais rester devant cette peinture silencieuse tout le reste de ma vie. À mes côtés, dans l’espèce de cabine de bateau qu’est le salon de Markus, j’entends la conversation en anglais. Ça ne me gêne pas, c’est un peu comme la plupart des chansons à la radio. Incompréhensible, mais vibrant d’une musique familière. Tout à coup, je suis dérangé par du français, ça veut dire qu’on me parle. C’est Markus. Il me dit que j’ai l’air perdu. Il ajoute que lui aussi se met souvent devant cette fenêtre : c’est une drogue, on devient facilement accro.


Étrange démarche : Troubs et Baudoin ont réalisé une copieuse bande dessinée relatant leurs rencontres au cours de leur voyage au Labrador, mêlant des observations matérielles et des portraits d’habitants répondant à une question en échange d’un dessin. De son côté, Baudoin a éprouvé le besoin de compléter cet ouvrage par un livre, rehaussé par des illustrations faites pour certaines par Troubs, et pour d’autres par lui. À la lecture, il apparaît que le texte s’autosuffit, sans besoin d’être soutenu par les images. Pour autant, le lecteur prend grand plaisir à les contempler. Il commence par remarquer que le dessin de couverture fait écho à celui de Le chemin de Saint Jean (2002), avec ce personnage assis au bord du chemin (vraisemblablement l’auteur lui-même) et une pierre en lévitation à la place de la tête. Il fait sens pour le lecteur que Baudoin ait demandé des illustrations supplémentaires à son compagnon de voyage, car l’expérience qu’il a pu faire du Labrador et du Nunavut aurait été différente sans lui. L’ouvrage comprend une trentaine d’illustrations. Le lecteur note que parmi elles se trouvent des portraits des personnes mentionnées : Jean-Marc Troubs par Baudoin (éminemment sympathique), Baudoin dessiné par Troubs sous un angle le rendant songeur, et leurs hôtes et guides Billy, Isabelle, Andrew Qappik, Manasie Akpaliapik. Il se trouve également de nombreux paysages dont celui vu par la fenêtre.



En fonction de sa familiarité avec l’œuvre des deux créateurs, le lecteur détermine sans peine l’auteur de chaque dessin. Il retrouve également des sujets propres à l’un ou l’autre. Un magnifique arbre à l’encre en page trente-trois, une silhouette au pinceau, présentant d’étranges similitudes avec un idéogramme, et après un temps le lecteur se rend compte qu’il y a une minuscule silhouette dans un canoë en arrière-plan, une puissance d’évocation quasi magique avec des traits qui semblent d’une spontanéité totale. De la page soixante-quatorze à quatre-vingt-un, Baudoin évoque comment la chasse au caribou est passée d’une traque avec un arc et des flèches sur plusieurs jours en lisant les signes dans la neige, à une sortie en quad avec un fusil. Le lecteur reconnaît également immédiatement la propension de Troubs à raconter sous forme de conte. Sont également intégrées des représentations par les deux dessinateurs, d’œuvres d’art inuits, celles qui ont tellement marqué l’auteur, et leur représentation de paysages naturels et urbains. Le lecteur se dit que l’auteur a souhaité donner plus de champ à son texte en montrant ce qui a pu susciter ses réflexions.


Le texte s’avère très facile à lire : Baudoin suit l’ordre chronologique de leur voyage, en rappelant les étapes, l’objectif. Il commence par évoquer les trois ans qu’il a passé en tant que professeur à l’université de Hull au Québec, son premier contact avec l’art inuit, qu’il rapproche de l’art brut, et sa volonté de rencontrer les artistes ayant réalisé de telles œuvres. Il évoque ensuite la réalité des horreurs perpétrées contre les Inuits par le gouvernement canadien dans le cadre d’une politique d’assimilation par la déculturation. Un peu plus loin, il raconte sa rencontre avec Jean-Marc Troubs et il évoque les trois ouvrages qu’ils ont réalisés ensemble : Viva la vida (2011), Le goût de la terre (2013), Humains (2018). Dans l’introduction, il explique que cette expérience en Terre de Baffin continue à lui poser des questions. Au cours de ses réflexions, il aborde plusieurs thèmes. Comme souvent, il évoque sa propre pratique de l’art. En l’occurrence, il répond à une remarque de son hôte qui lui fait observer qu’il trace des traits violents, et juste à côté, des lignes très fines. L’artiste répond que : C’est pour donner de la vie à ses dessins. La vie mêle constamment la violence et les caresses. La vie est une suite d’oppositions, de confrontations comme en musique. Baudoin reste interdit en songeant que : Un peu plus de vingt jours de promiscuité et de vie intense avec Billy, et pourtant ils savent, l’un et l’autre, que probablement ils ne se reverront jamais.



Les rencontres avec les Inuits ont amené de nombreuses remarques sur une forme de pureté perdue, une façon de vivre qui disparaît avec la modernité, une déliquescence de la culture inuite, le risque de sa disparition. En particulier, il écrit : Les métis et expatriés inuits qui habitent au Labrador regrettent de ne pas être aussi authentiques que ne le sont, à leur avis, ceux qui sont confrontés à la survie en Terre de Baffin. Enfin, pas tous. Certains se sont bien adaptés au néolibéralisme. Les artistes font le portrait d’un père et de son fils, qui rêve de la construction d’une route s’enfonçant dans les terres froides pour permettre l’exploitation des minerais qu’elles recèlent. Et ces croyants du progrès revendiquent eux aussi leur appartenance au peuple inuit. Lorsqu’ils quittent ces camelots de la modernité, leur guide Billy leur dit que : Au moins il sait quels sont ses ennemis.


Souhaitant rencontrer des artistes inuits, les auteurs font en sorte d’être présentés à ceux qui travaillent dans la maison des arts de Pangnirtung. Baudoin prend alors les précautions nécessaires pour relativiser les propos qui suivent, qu’il n’est pas un Inuit, et qu’il ne peut pas parler à leur place. En tant qu’artiste, il trouve que la majeure partie des œuvres produites le sont en vue d’être vendues comme des marchandises à des étrangers souhaitant posséder une œuvre d’art inuite, qu’elles sont jolies tout en ayant perdu leur âme. Il revient sur la découverte de l’art inuit par l’occident. Il écrit : Lorsque les galeries du monde entier découvrent les dessins, les sculptures inuits, c’est tout de suite l’engouement. Peu importe ce que cet art dit de la misère de ce peuple, de ses revendications, on ne veut voir que les formes. Et tout le monde se précipite sur ce neuf, qui n’est pourtant pas neuf. Ces femmes, ces hommes qui savent travailler de leurs mains, ont vent de l’intérêt qu’on leur porte. Artiste et Art, ces deux mots n’existaient pas dans leur langue, l’inuktitut. […] Le commerce des peaux ne rapporte plus, la fourrure n’a plus la cote, les trappeurs sont au chômage alors ils se recyclent, en artistes. Ils vont sculpter et dessiner ce qu’on attend d’eux, du joli, de la maman ours blanc avec le bébé ours blanc. Et tant pis pour la terrible vérité de leur quotidien : les suicides, la drogue, l’alcoolisme, les jeunes qui partent à la ville et meurent sur les trottoirs, la tuberculose. Il n’y a pas dans cette dérive l’organisation d’une pensée politique. Non, seulement notre façon de vivre, consommer, devenue la leur.


La bande dessinée Inuit réalisée par Troubs et Baudoin est tellement forte, que le lecteur s’interroge sur le besoin de la compléter par un autre ouvrage, et que dans le même temps il est impensable qu’il ne le lise pas. Il prend le temps pour s’imprégner des dessins, de ces paysages vus à travers la personnalité des deux artistes. Il découvre un texte d’une grande fluidité. Il comprend que l’auteur avait été fasciné par la puissance d’expression de l’art inuit, et par son originalité déconnectée d’une histoire capitaliste, une piste pour une alternative. Aussi bien au travers du mode de vie des Inuits à Pangnirtung (Nunavut) que par l’évolution de leur art, il s’interroge sur le devenir de leur culture, une réflexion qui peut se voir comme une métaphore de la possibilité de la survivance d’un mode de vie alternatif au capitalisme. Passionnant.



lundi 29 juillet 2024

Le Chant des Asturies (4)

Pour les enfants, on fait ce qu’on a à faire.


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, il fait suite à Le Chant des Asturies (3) (2019) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2023. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2024. Il comprend deux cent trente-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris.


Quelque part dans les montagnes dans la région de Montecorvo, en période hivernale, un groupe de quatre rebelles avancent sur un chemin entre les champs : ils voient Jorobín s’avancer vers eux. Le paysan les informe que don Dimas, un marchand de bétails, est au bar du village, il joue aux cartes avec un de ses hommes de confiance, un tueur qui s’appelle Isacio. Il leur conseille de faire attention à lui. Le matin même, Isacio a vendu de nombreuses vaches à la foire, il a sur lui quinze milles pesetas. Jorobín est sûr de lui. Les camarades lui donnent de l’argent pour le remercier de cette information : le paysan ajoute que le fermier et son garde du corps seront ronds comme des queues de pelle. Les quatre rebelles se disputent : certains contents de l’aubaine, d’autres qui aurait préféré aller abattre du charbon dans la mine. Ils continuent leur chemin, ayant décidé de s’en tenir au plan initial. Arrivés devant le bar et avant d’y entrer, ils se concertent une ultime fois : ils entrent, le meneur prend la parole sans tourner autour du pot, et dans dix minutes ils seront en train de remonter dans la montagne, il n’y a pas à être nerveux. À l’intérieur, le marchand joue aux cartes avec son homme de confiance et deux militaires. Ils discutent sur des toreros. Les quatre rebelles s’installent au comptoir et demandent un verre de vin chacun. Un militaire les interpelle et le meneur répond qu’ils sont des commerciaux qui ne font que passer.



Le militaire retourne à sa partie et prévient son collègue en chuchotant, lui demandant de prendre son fusil. Puis il renverse la table pour que le marchand se protège derrière et la fusillade se déclenche soudainement. Les militaires tombent sous les balles, ainsi que le garde du corps, un rebelle gît au sol, mort. Les trois autres repartent avec l’argent et remontent dans la montagne. Dans la caserne Conde Duque à Madrid, le juge informe que le conseil de guerre reprend sa séance, contre les gardes qui ont participé à la révolte du cinq octobre. Il donne la parole au procureur. Celui-ci se lance : dans un instant, il présentera les preuves qui accusent l’un des meneurs de la révolution manquée. Des preuves qui l’obligent à réclamer une condamnation exemplaire pour un officier de la Garde d’Assaut : le lieutenant Maximo Moreno. Tel que les membres du jury peuvent le voir, arborant ses médailles, le lieutenant a conspiré contre la République et a organisé les milices socialistes de Madrid. Il est interrompu par l’avocat de la défense. Mais le juge lui redonne la parole pour qu’il continue. Le lieutenant Moreno a été associé depuis 1938 au recrutement et à la formation des Jeunesses Socialistes.


Dernier tome, et tout est déjà joué : la Révolution a échoué, les rebelles sont traqués, jugés, emprisonnés, exécutés, l’ordre établi revient en force. S’il dispose de connaissances sur cette période historique dans cette région du monde, le lecteur a déjà anticipé le fond de ce quatrième tome. En effet, comme dans le précédent, l’auteur s’attache aux rebelles fuyards, aux militants jugés, aux êtres humains dont les convictions n’ont pas permis de changer l’état du monde, qui se retrouvent au mieux à revenir à leur servitude antérieure, ou au pire humiliés, exterminés. Le bilan s’avère déprimant, pour tout le monde. Le lecteur retrouve exactement ce qui fait la saveur des trois tomes précédents. Une narration visuelle privilégiant la spontanéité de formes pas toujours affinées, avec quelques dialogues d’exposition appuyés, et même des têtes avec un texte explicatif à côté, quand le petit marquis présente les individus s’étant réfugiés dans la montagne et avec qui il partage des hébergements de fortune. Le temps est venu pour les uns et les autres d’accepter ou de se résigner à l’échec cuisant de la Révolution, à un retour à la normalité de l’exploitation capitaliste à laquelle ils n’ont pas échappé, voire encore plus humiliante par le fait qu’ils sont à la merci de patrons pouvant leur interdire l’accès à tout emploi dans la région. Les idéaux n’ont pas suffi pour faire triompher une simple justice sociale.



Comme dans le tome précédent, l’auteur fait en sorte d’exposer plusieurs points de vue, en mettant en scène des situations vécues par des individus dans des positions sociales très différentes. L’empathie du lecteur est tout acquise pour les ouvriers et les prolétaires qui se sont révoltés contre une exploitation capitaliste crasse. Cela le place dans une position un peu déséquilibrée où il ressent l’injustice de les voir punis pour leurs actions, tout en se souvenant bien des visuels dans lesquels ils tiraient sur l’armée, ils tuaient des êtres humains remplissant leur fonction de soldat, ou bien même ils exécutaient froidement des individus sans défense comme un curé. La première séquence montre les rebelles réfugiés dans la montagne, abattre froidement un riche marchand et des soldats, pour dépouiller le premier, avec des dessins un peu bruts de décoffrage qui pourraient presque en devenir comiques, à ceci près que le lecteur ressent bien que ces hommes soient aux abois, acculés. Il se rend compte que l’auteur lui fait retourner sa veste, puisque dans la deuxième séquence, le lecteur prend fait et cause pour un lieutenant de l’armée régulière en uniforme, jugé pour trahison, un quadragénaire vaguement bedonnant. Puis il grimace en voyant les deux parties d’une foule lors de l’inauguration de la statue consacrée au défunt marquis de Montecorvo del Camino : d’un côté les prolétaires qui sont contraints d’accepter cet hommage à cet homme qui incarne l’exploitation capitaliste, de l’autre ceux qui sont déjà en train de discuter comment relancer les affaires après son décès, dans les deux cas aucun sentiment pour le défunt, que des réactions au symbole qu’il représente. Par sa mise en scène et sa direction d’acteurs, le dessinateur sait faire croire à la réalité des uns des autres : trois femmes se retrouvant à vivre ensemble dans un village et accueillant un orphelin puis un autre, des prolétaires qui ne se connaissaient pas obligés de vivre ensemble à la dure, un jeune homme discutant football avec son bourreau sur l’échafaud, un brigadier seul face à un groupe de mineurs en grève, etc.


Comme dans les tomes précédents, l’art de conteur du bédéiste fait voyager le lecteur dans des endroits variés : les montagnes, des villages, des habitations isolées, un tribunal, la place d’un village, un stade de football, une prison pour hommes, un train, une plage, une mine de charbon, un monastère abandonné, etc. Chaque lieu est rendu concret et unique par des détails bien choisis et authentiques. Il sait mettre en scène et rendre plausibles des moments inoubliables : cette fusillade dans une auberge, Tristán Valdivia racontant des histoires aux rebelles à la viellée, un enfant mangeant enfin à sa faim, un médecin contraint et forcé par une femme en colère à examiner un enfant, la colère silencieuse d’une foule suite à une exécution capitale en public, une fusillade entre rebelles et soldats sur une plage, une femme d’une soixantaine d’années recevant des fuyards chez elle, leur servant le café et leur demandant la raison pour laquelle ils ont fait la révolution. Que ce soient des personnages qu’il a suivi depuis le début, ou des inconnus, le lecteur ressent une réelle empathie pour eux, s’inquiétant de leur sort, indigné ou révolté par l’injustice qu’ils subissent, certains jusqu’à la mort.



En fonction de ses attentes, le lecteur peut ressentir de l’étonnement à ce que l’auteur passe de la grève générale à la Révolution insurrectionnelle, puis à la débande, sans montrer l’éphémère République socialiste asturienne, proclamée dans la ville d’Oviedo. Le propos de la bande dessinée réside ailleurs : dans ce qu’il advient de ceux qui ont fait cette Révolution. Pour autant, le récit continue de mettre en scène la réalité historique et le sort de ces rebelles. De séquence en séquence, le lecteur relève plusieurs situations : à commencer par participer à l’animation des Jeunesses Socialistes qui constitue un élément de preuve de la culpabilité d’un lieutenant accusé. L’inauguration de la statue commémorative du marquis célèbre l’oppresseur capitaliste : le lecteur y voit le fait que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, ainsi qu’une humiliation cruelle de ceux qui se sont révoltés. L’exécution des meneurs revient à punir les responsables, mais aussi réduire à néant la révolte qu’ils portaient en eux et à servir d’exemple pour ceux qui seraient tentés d’essayer à leur tour. Le jeune condamné à la peine capitale évoque son espoir passé de jouer au football en professionnel : ce qu’il redoute par-dessus tout c’est qu’on se méprenne sur son équipe favorite, une métaphore de l’instrumentalisation mensongère de son engagement politique. Etc.


Le lecteur constate que l’auteur ne s’arrête pas à montrer comment la répression poursuit son œuvre, légitimée par le retour à l’ordre établi et voulant exterminer tous les rebelles. Alors qu’une nouvelle grève éclate, un brigadier se retrouve à aller parlementer seul face au meneur des grévistes. Ce dernier lui fait observer que pour l’instant, c’est les militaires qui commandent. Mais si les grévistes discutent entre eux, peut-être qu’ils remettront le bazar comme en octobre. Peut-être que cette nuit le brigadier va aller se coucher au Cercle Catholique et demain matin il se réveillera dans une commune socialiste. Et s’il s’enfuit à la capitale, en deux jours ils le retrouveront et ils lui règleront son compte. Plus tard une dame d’une soixante d’années demande à Apolonio pourquoi ils l’ont fait la révolution. Le mineur lui répond qu’il a une fille qui s’appelle Isolina. Il ne sait pas de quelle façon ce qu’il a fait pourra servir à sa fille, mais… Quelque chose dans sa tête lui disait qu’il doit le faire pour sa gamine. Personne ne savait exactement ce qu’ils allaient faire, pas même le bon Dieu. Tout mettre sens dessus dessous, virer le patron, dynamiter la cathédrale. Ils ont embarqué des gens avec eux, des gens qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais croisés dans sa vie. Ce qu’il veut, c’est que sa fille ait un avenir. Qu’elle ne subisse pas tout ce qu’il a dû subir. Pour les enfants, on fait ce qu’on a à faire. Elle ne le mérite pas sa fille, de mener la vie misérable que sa mère et lui ont vécu. Une belle profession de foi.


Comment tout cela peut-il finir ? L’Histoire a déjà répondu à cette question, et l’auteur s’y tient. Sa narration visuelle conserve toutes ses qualités : une apparence de spontanéité, un sens impressionnant du bon dosage d’informations visuelles, et du choix le plus pertinent, des êtres humains plausibles et touchants, des moments inoubliables. Le choix narratif est de se focaliser sur les rebelles, d’origines différentes, avec des situations différentes, allant de fuyard à prisonnier, et de montrer comment la société établie panse ses plaies et les réduit à néant, perpétrant ainsi l’injustice sociale. Le lecteur redoute de découvrir comment tout cela peut finir pour Apolonio, sa fille Isolina et Tristán Valdivia. D’un côté le retour à la normale est accablant, de l’autre ces individus ont agi comme leurs convictions les incitaient. Un personnage indique qu’il a vécu comme il avait envie, ou comme on l’a laissé, ça dépend de comment on voit les choses.



lundi 15 juillet 2024

Le Chant des Asturies (3)

Le monde se voit différemment en fonction d’où on se trouve.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie, il fait suite à Le Chant des Asturies (2) (2017) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2019. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2024. Il comprend deux cent trente-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris.


La guerre civile bat son plein dans les artères de la capitale de région : les rebelles tirent et se replient, les soldats du bataillon marocain leur tirent dessus et les repoussent, de nombreux combattants tombent sous les balles, plusieurs constructions sont la proie des flammes. Le canon tonne dans certaines rues. Un général indique à son second d’envoyer un message à la garnison installée dans la capitale : leur dire de résister trois jours de plus, leur dire que c’est un ordre du général López Ochos. Trois jours et tout sera terminé. Les rebelles évacuent leurs blessés sur des brancards de fortune, sous le regard de la population civile. Les échanges de tirs nourris reprennent. Des avions militaires survolent la ville. Dans une rue pas encore reconquise par l’armée, un homme avec un bandage sur l’œil droit s’adresse à des rebelles en train de piller une librairie. Il leur annonce que le Comité Socialiste a été dissout. Le Deuxième Comité Révolutionnaire a pris le commandement des milices ouvrières. Il leur demande de l’écouter et de ne pas céder au pillage. Un rebelle se retourne et lui répond : il lui intime de se taire et de prendre tout ce qu’il peut avant l’arrivée des Arabes. Le socialiste laisse choir son drapeau, et repart avec les bras chargés de livres.



À San Pedro de los Arcos, en périphérie de la capitale, le canon tonne également, une estafette apporte l’ordre du général López Ochos : occuper la gare ferroviaire. Le commandant répond qu’on les bombarde depuis l’église située devant eux, qu’Ochos ne peut pas savoir ce dont ils doivent s’occuper, et il donne l’ordre à ses soldats de déloger l’église. Le combat reprend. Un rebelle manie la mitrailleuse, et se rend compte qu’ils manqueront de munitions d’ici midi. Il ordonne à son amie Aida de s’en aller. Elle refuse car elle aussi sert la révolution. Un tir plus précis fait éclater le crâne du rebelle sous les yeux de sa fiancée qui se tient devant lui. L’officier russe Ivanov approche avec son pistolet encore fumant, le sourire aux lèvres. La nuit, tous les tirs ont cessé : chaque soldat dort son coin, indépendamment de son camp. Toujours en costume cravate, monté à cheval, Tristán Valdivia, le petit marquis, arrive dans une ville située sur le chemin menant à Montecorvo. Il décide de rendre sa liberté à sa monture, en le comparant au petit cheval volant d’un poème de Piotr Erchov. Le cheval part au trot et Tristán Valdivia se remet en marche, les mains dans les poches. Une voiture le dépasse, et elle s’arrête un peu plus loin. Le passager à l’avant lui fait demande où il va et lui dit de monter à l’arrière. À côté de lui, se trouve un homme qui fait partie de ceux qui ont monté cette Révolution qui est en train de tomber à l’eau.


Étrange : le lecteur se souvient de la fin du tome deux, et il en était sorti avec l’impression que la Révolution avait fait long feu. Mais non, les combats font toujours rage. Comme dans le tome précédent, l’artiste réalise de dessins qui peuvent un peu dérouter : des traits de contour fins, une précision fluctuante en fonction de ce qui est représenté avec des éléments pouvant apparaître naïfs dans leur degré de simplification, mais aussi certaines représentations très travaillées, dans le détail ou dans la sensation. De temps à autre, le recours à des traits plus épais, plus charbonneux, apportant une grande consistance à l’élément correspondant. Le dessinateur continue à montrer crûment la réalité de ces champs de bataille urbains. Le jeune homme dont la moitié de la tête est emportée par une balle sous les yeux de sa fiancée, l’officier russe marchant avec assurance et une satisfaction d’avoir abattu un rebelle. Un bataillon de Marocains bien ordonnés qui arment leur fusil dans un bel ensemble et qui font feu tous en même temps, étant sûrs de tuer les fuyards présents dans la rue. Les cadavres en pleine rue. Puis, quand la reddition prend effet, des scènes terrifiantes : un soldat se tenant devant un peloton d’exécution très professionnel dans leur mission. Le monstrueux officier russe, une force de la nature, accomplissant les basses besognes les plus viles, sans état d’âme.



Le lecteur ressort de ces affrontements, assez éprouvé par les rebelles dont les meneurs se font exterminer, alors que leur cause était juste et qu’elle l’est toujours, les troupes marocaines faisant subir à la population espagnole ce que l’armée leur a fait subir dans leur pays, les missions d’élimination, les morts des deux côtés en pleine jeunesse. Le pire reste à venir : la Révolution a échoué, les perdants doivent payer. À commencer par les prisonniers, hommes ou femmes. Les vainqueurs écrivent l’Histoire, et ils disposent de tous les droits sur les vaincus, pour rétablir l’ordre et la sécurité, et s’assurer de faire passer le goût de recommencer aux meneurs, ainsi que celui de les imiter aux suiveurs. La torture. Un journaliste est arrêté en pleine rue pour avoir indiqué qu’il rapporterait les faits dans son journal. Il est amené au poste, et Ivanov s’occupe lui : le journaliste est assis et ligoté sur une chaise, et l’officier russe le frappe pour qu’il avoue. Les dessins restent dans un registre rapide avec un bon degré de simplification. La violence des coups et les blessures sont figurées par des taches d’encre et des mouchetis. Le lecteur ressent pleinement la souffrance physique, ainsi que la résignation grandissante au fur et à mesure que le journaliste comprend le caractère létal de la situation. En termes narratifs, l’auteur sait faire encore plus efficace et horrible sans rien montrer. Un groupe de prisonniers masculins : l’un d’eux est ramené par ses tortionnaires et jeté parmi les autres, complètement prostré et muet. Le nouveau prisonnier comprend qu’il a été émasculé dans des conditions barbares. Tout aussi insoutenable : même dispositif du retour d’un être humain ayant subi des violences atroces, il s’agit cette fois d’une femme, jetée également parmi un groupe de prisonnières. Isolina se penche vers elle pour lui apporter un peu de réconfort, alors qu’Emilia la supplie que plus jamais ça ne se reproduise, sans qu’aucune torture ne soit représentée.


La Révolution a bel et bien échoué : le temps est venu de l’épuration dans ce qu’elle a de plus ignoble, jusqu’à la vengeance, voire l’extermination, sous des formes très diverses. Le récit continue de suivre trois personnages principaux : Isolina, son père mineur Apolonio, et Tristán Valdivia, fils du marquis propriétaire des mines de Montecorvo. Le récit passe de scènes urbaines pour les combats et les prisons, à des scènes champêtres alors que le petit marquis et le mineur marchent pour rejoindre le petit village de Montecorvo. Comme dans le tome précédent, le dessinateur surprend régulièrement le lecteur. Ce dernier voit bien que l’artiste doit abattre beaucoup de pages, et qu’il a opté pour des dessins à l’apparence assez brute, des contours pas peaufinés, des visages aux traits simplifiés, des traits à l’apparence plus ou moins assurée, des représentations éloignées du photoréalisme. Dans le même temps, régulièrement, une séquence surprend par la nature et la précision des informations visuelles qu’elle apporte, par l’environnement : des vues en élévation d’une ville, d’un village, un modèle de véhicule, un pont métallique, une usine, une scène de foule complexe, une milice à vélo, des activités rurales anodines, un huis clos étouffant dans une petite maison de campagne, etc. De même, l’artiste fait usage de nombreux outils graphiques diverses : dessins en pleine page ou en double page, séquences silencieuses, cases dépourvues de bordure, gouttières entre les cases noires au lieu du blanc habituel, ombres chinoises, onomatopées renforcées pour le bruit des bottes, deux fac-similés de une du journal Le Modéré, pluie battante dans des cases de la hauteur de la page, exagérations pour un effet horrifique, etc.



En entamant ce tome, le lecteur est partagé entre ce qu’il sait déjà de ces événements historiques, ce qu’i souhaite pour les principaux personnages, et ce qui se passe vraiment dans ces pages. Isolina, Apolonio et Tristán Valdivia continuent d’évoluer, subissant les événements qui les dépassent et qui les meurtrissent. Sans phylactère explicatif, l’auteur sait montrer ce qui se passe dans la tête de chacun d’entre eux : le refus de se soumettre à l’état de victime sans défense pour la jeune femme, le constat de plus en plus manifeste de sa condition d’oppressé pour le mineur ainsi que de son comportement de classe, la réalité de l’oppression capitaliste dans ce qu’elle a de plus abjecte pour le petit marquis. Dans le même temps, l’auteur continue de montrer la Révolution et les conséquences de son échec sous de nombreuses facettes. Il y a bien sûr l’abattement d’avoir perdu pour les rebelles, et la satisfaction de l’ordre rétabli pour le gouvernement et la majeure partie de la population civile. Il y a également toutes les lâchetés ordinaires : dénoncer ses voisins qui ont fait partie des rebelles, s’acharner sur les perdants, ne pas oublier se servir en passant en pillant quel que soit son camp, abuser des faibles, torturer avec l’excuse d’agir sur ordre, exécuter froidement un autre être humain sans une once d’empathie comme on extermine un nuisible, etc. Régulièrement, l’auteur met en scène un moment à la fois évident, à la fois imprévisible. Des sœurs enjoignant un rebelle de prier, et celui-ci s’exécutant avec une prière tellement personnelle que les religieuses en restent coites. Un soldat arabe faisant la leçon à un autre soldat arabe détrousseur de cadavres, et celui-ci lui expliquant comment il en est arrivé là. Un parlementaire comprenant très bien ce que l’exécution des meneurs entraînera comme morts dans le peuple, et assumant le choix de le faire. Un vieil homme aveugle acceptant de vivre dans une maison à l’écart de la ville pour ne pas causer de tort à sa famille. Un mineur prenant conscience que le mode de fonctionnement du système capitaliste favorise toujours les propriétaires des outils de production. Une scène de combat à mort entre deux personnes d’une vingtaine de pages, d’une intensité éprouvante. Dans ce contexte, chaque acte de gentillesse, chaque moment d’empathie, chaque preuve de solidarité prend des proportions à couper le souffle, l’auteur montrant par là-même où se situent ses convictions.


La Révolution a échoué : le temps est venu d’en payer le prix. Les vainqueurs ont la main lourde, et les vaincus souffrent et meurent. L’auteur réalise une narration visuelle vive et immédiate, avec une sensation de spontanéité, tout en mettant à profit toutes les possibilités graphiques qu’offre la bande dessinée. Les personnages principaux encaissent des coups dans cette période de bouleversements violents. Les différentes facettes de la société réagissent chacune à leur manière : le monde se voit différemment en fonction d’où on se trouve. Poignant et universel.



lundi 1 juillet 2024

Le chant des Asturies (2)

Cette histoire de Révolution, c’est mauvais pour le commerce.


Ce tome fait suite à Le Chant des Asturies (1) (2015) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2017. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2023. Il comprend deux cent quarante-six pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris. Il se termine avec un dossier de six pages : images d’un passé industriel et révolutionnaire, c’est-à-dire des photographies des ruines d’Oviedo après le passage des mineurs, les mines de Pozo Polio à Mieres, la construction d’un chevalement, la cathédrale d’Oviedo (des statues arrachées et couchées sur le sol), une équipe de mineurs devant l’entrée de la mine de l’Entregu, le chevalement de la mine Pozu Espinos et l’entrée de la mine de Grupo Mariana à Mieres, un groupe de mineurs, des femmes et enfants des houillères, des gardes d’assaut en plein combat sur la plage de Gijón, un autre groupe de mineurs.


Les rebelles de l’UHP (Unios Hermanos Proletarios) ont réquisitionné des véhicules, et armés ils se dirigent vers la ville d’Oviedo. À bord d’une voiture, Apolonio discute avec sa fille Isolina :il est fâché contre Tristán Valdivia qu’il a invité sous son toit, sans savoir qu’il était le fils du marquis Amadeo Valdivia. Il n’en veut pas à sa fille, mais s’il revoit ce Tristán, il le tuera. Pendant ce temps, le marquis et son fils arrivent aux portes d’Oviedo : ils doivent s’arrêter pour un contrôle de sécurité à un barrage de police. Amadeo Valdivia se fait connaître, et le policier l’autorise à passer. Ils pénètrent en ville et le marquis constate : pas d’explosions, ni de tirs, on n’entend rien. Il continue : Y a-t-il quelque chose qui fait plus peur qu’une ville silencieuse. Ils arrivent devant l’immeuble dans lequel il est propriétaire d’un appartement. Il indique à son fils qu’il n’a pas pris d’argent, ni d’actions, mais il a les clés de l’appartement de la capitale, cela fait des années qu’il n’est pas venu. Il continue : la mère de Tristán aimait beaucoup cette maison, lui il la déteste, la maison et toute cette ville. Il ne sait pas pourquoi.


Amadeo Valdivia s’assoit et il téléphone au gouverneur. Il veut savoir ce qu’il peut bien se passer. Le gouverneur répond que oui, dans les bassins miniers il y a eu des émeutes, mais ce sont des foyers isolés. Il est ravi que le marquis soit en sécurité, et il espère régler cela bientôt. Il n’y a pas à s’inquiéter, la Garde civile prendra le contrôle de la situation. Toutefois alors qu’il prononce ces paroles rassurantes, un militaire vient lui apporter les dernières nouvelles : la caserne de Mieres est tombée, au moins quarante morts, ils ont détruit le siège du syndicat catholique à Aller, la communication avec la caserne de Moreda est perdue, il n’y a pas non plus de nouvelles du poste de Carborana. Et ça continue : les casernes de Laviana et El Entrego ont sauté, toutes les communications sont perdues. Le gouverneur se reprend et termine la conversation avec le marquis en indiquant que la police et la Garde civile sont en alerte, il n’y a pas de quoi se préoccuper.


Les mineurs de la vallée de Montecorvo de Camino se sont armés et se dirigent vers Oviedo, la capitale de la région. Qu’il connaisse l’histoire de cette révolution ou non, le lecteur sait ou se doute que le temps des affrontements armés est venu. Pages douze et treize, il voit des hommes à terre, des soldats morts, la preuve visible des premiers morts, même s’ils restent anonymes, comme des personnes couchées par terre. Page seize, il en va autrement : un rebelle atteint un soldat en pleine tête, ce mort reste anonyme. S’en suivent des échanges de coups de feu en pleine rue, vus d’assez loin. Page vingt-sept, un mineur tire à bout portant sur la tête d’un soldat qui s’est rendu, de dos : l’horreur mortelle devient plus concrète. Page deux-cent-trente-quatre, un des personnages principaux est abattu par un tireur d’élite, et sa tête éclate. Ce dessin en pleine page achève de rendre la mort dans ces affrontements, très concrète et très personnelle. Ce sont des êtres humains qui meurent, qui s’entretuent, d’un côté pour faire la révolution, de l’autre pour défendre l’ordre établi. Entre temps, d’autres échanges de coups de feu ont eu lieu, des tirs au canon, un lancer de grenade, etc. D’autres scènes sont tout autant accablantes : l’exécution d’un curé à qui les rebelles ont fait creuser sa propre tombe et qui sait pertinemment quel sera son sort, ou encore un corbeau qui énuclée un cadavre à terre.



Comme pour le premier tome, le lecteur peut ressentir une forme d’appréhension à se plonger dans un contexte historique dont il ne connaît pas grand-chose, et qui risque d’être chargé en informations. Toutefois dès les premières pages, il retrouve les caractéristiques de narration : des dessins lisibles au premier coup d’œil, des personnages aux traits simplifiés et un peu exagérés, des informations données par les dialogues de manière fluide, une lecture agréable, jamais pesante. Comme dans le premier tome, l’artiste réalise sa reconstitution historique sans en avoir l’air. Le premier dessin occupe une double page, et le lecteur peut voir trois véhicules d’époque, un paysage typique de la région avec une maison, son jardin potager, les arbres et les prés, et même une vache en ombre chinoise. Tout au long de ce deuxième tome, le lecteur apprécie de découvrir les bâtiments de la ville Oviedo : immeubles bourgeois, restaurant de quartier, usine d’armes, prison, bâtiment du Conseil de gouvernement de la Principauté des Asturies, la cathédrale San Salvador, le théâtre détruit par un incendie, etc. Dans une séquence hors Oviedo, le lecteur peut voir le bâtiment abritant le ministère de la Guerre, où Francisco Franco Bahamonde (1892-1975) a rendez-vous avec le ministre.


De la même manière, le lecteur peut être sensible aux détails figurant dans une case ou dans une autre : le style des meubles dans l’appartement du marquis de Montecorvo, un modèle de lampe de bureau, le téléphone mural avec un cornet à porter à l’oreille, l’uniforme des gardes civiles, l’aube du prêtre, la nappe à carreaux du restaurant, la forme du micro du journaliste radio, le fauteuil roulant de la grand-mère Florencia, le porte-voix métallique, la poupée et le landau de la petite fille Margarita, etc. Page six, il voit un exemple plus marqué de la manière dont l’artiste peut jouer avec les proportions quand les deux voitures de la case du bas semblent un peu trop grandes par rapport au bâtiment au premier plan à gauche dans cette image. Cet usage peut également se retrouver dans quelques expressions de visage de manière sporadique. S’il y prête attention, il constate que l’artiste utilise des mises en pages diversifiées : un dessin en double page pour commencer, des travelling avant jusqu’à un gros plan sur un visage, un personnage en pied sur un fond blanc pour faire ressortir sa fragilité ou son incongruité, des gouttières noires au lieu d’être blanche pour signifier un moment horrible ou une scène qui se déroule la nuit, des pages sans dialogue ni texte d’aucune sorte, des découpages en trois bandes de trois cases, ou deux bandes de deux cases, ou trois cases de la largeur de la page, quelques dessins en pleine page, une discussion de nuit entre deux soldats représentés uniquement en ombre chinoise, une statuette de la vierge jetée par la fenêtre et représentée à six moments de la chute sur une page banche sans bordure, etc. Page cent-dix, Isolina est accoudée au balcon regardant le vide et répondant à la page suivante avec Tristán accoudé à un autre balcon ailleurs dans la ville regardant également dans le vide. Page deux-cent-douze et deux-cent-treize, un oiseau vient se poser sur la rambarde à côté de Tristán regardant dans le vide, évoquant une scène du tome un, où lui et Isolda contemplent un oiseau s’envolant librement.



La révolution est en marche : d’un côté les mineurs qui se soulèvent et qui marchent armés vers la capitale de la province, de l’autre les policiers et les militaires qui doivent rétablir l’ordre, au milieu des civils malmenés dans leur quotidien. L’auteur ne fait aucun angélisme, ni ne pare les uns ou les autres de romantisme. Les révoltés ont récupéré des armes à feu qu’ils utilisent pour détruire et pour tuer, dernier et seul recours pour faire entendre leur voix, leurs revendications, leur souffrance d’individus exploités. Les forces de l’ordre répondent en conséquence, et contre-attaquent pour mater les fauteurs de trouble. Le scénariste fait dire à certains des premiers qu’ils ne savent pas trop ce qu’il adviendra après la destrution, étant partis pour combattre, mais sans plan établi. Il met en scène les limites d’une gouvernance par différents comités d’autant de syndicats. Lors d’une discussion nocturne entre deux révoltés, il met en lumière leur attachement et leur préférence pour leur vallée, pour leur village, pour leur pâté de maison, pour leur famille très proche, à chaque fois en indiquant que ceux en dehors de ce périmètre de plus en plus restreint ne méritent ni leur amitié, ni leur confiance, c’est-à-dire en les excluant. Côté ordre établi, les individus armés de montrent tout aussi sans pitié, tuant ceux qu’ils considèrent des ennemis, sans s’interroger sur les causes de la révolte. Les combats sont montrés comme étant meurtriers, sans pitié, tuant des êtres humains. Le scénariste n’oublie pas le rôle des femmes, qu’elles soient armées et combattantes comme Isolda, ou resté à effectuer les tâches à la ferme. Il évoque aussi ceux qui préfèrent se mettre au vert en attendant que ça passe, pour revenir après en toute sécurité.


Le lecteur s’attend peut-être à suivre une série d’affrontements, menant à la prise de lieux stratégiques, à la mise à bas des institutions, et à leur remplacement par des comités ou organes révolutionnaires. Il peut alors se trouver déstabilisé de découvrir que la majeure partie de ce tome comprend des échanges dans des situations inattendues. Côté rebelle : Apolonio et Isolina réquisitionnent et occupent un appartement bourgeois où logent toujours Elvira, son père Pompilio et sa grand-mère Florencia, sa fille Margarita, discutant avec de leurs actions révolutionnaires, mais aussi du quotidien. Ce qui aboutit à un contraste saisissant entre la vie des familles de mineurs et celles de ces petits bourgeois. De l’autre côté, Amadeo Valdivia et son fils Tristán échangent avec le gouverneur de province, dépassé par les événements, les subissant pendant que les gradés militaires gèrent la situation au moins pire. Par la finesse de la narration, il apparaît que la conscience de Tristán Valdivia, exalté par une idée de la justice sociale, ne lui permet pas de rester du côté des nantis. De son côté, Apolonio fait le constat de ce qu’il a à perdre par la révolution, et remet en cause son action préférant rentrer chez lui.


C’est bien beau de partir faire la révolution, et tout à fait compréhensible comme ultime recours contre une oppression systémique (l’exploitation capitaliste) : le temps est venu d’en faire l’expérience concrète. L’auteur montre cette expérience pragmatique : la lutte armée des révoltés s’exerçant contre les structures en place, la défense de l’ordre par la police et l’armée. La narration visuelle s’avère facile à lire tout en étant très consistante et diversifiée, faisant œuvre de reconstitution historique, montrant des êtres humains pris dans ces combats armés, ainsi que les rencontres entre des individus que la structure de la société n’aurait jamais fait se rencontrer normalement.



lundi 5 décembre 2022

HSE T03

La colère ? C’est parfait Félix. C’est la compagne des grandes réussites.


Ce tome fait suite à HSE T02 (2014) : c’est le troisième dans une trilogie qui forme une histoire complète. Il a été réalisé par le scénariste Xavier Dorison, le dessinateur Thomas Allart, et la mise en couleurs faite par Christian Lerolle. Cette bande dessinée compte quarante-sept planches et sa première édition date de 2016.


Rachel Miller est en train d‘accoucher. Le bébé se présente bien. L’obstétricien commente : 3 kilos 200. 35 centimètres de périmètre crânien. Rythme cardiaque à 120, CCP à 70… Ok, pour le moment, c’est pas mal. Côté perspectives : potentiel de développement de masse musculaire 29,7%, petite insuffisance en DNA3, avec un petit risque de faiblesse cardiaque risque de… Un autre observateur continue : Revenu annuel des parents 56.700 eurodollars. Père coté à 210 eurodollars par action, rentabilité nette de 9,4%. Actifs nets estimés à 1,7 millions. Mais… La mère n’est pas cotée !!! Oh, c’est horrible. Pauvre petit. Une page de pub pour la Bexford Private School, parce que c’est au début que tout se joue, avec des cours sur l’approche de la négociation sur la psychologie appliquée et le marketing personnel, sur la résistance physique, sur les bases de l’économie, pour 79.000 eurodollars par an. Félix Fox attend dans un spacieux couleurs, tout en consultant sa Rate Watch. Simon Sax sort de la salle de surveillance et abaisse son masque. : il est désolé, le bébé avait une mauvaise perspective de rentabilité. Son action n’aurait jamais dépassé les 120. Il a fallu s’en débarrasser.



Félix Fox s’éveille en hurlant, pour sortir de ce cauchemar. Il regarde autour de lui la vaste pièce totalement dévastée sur laquelle il a laissé libre cours à sa rage, seul le piano à queue est intact. Il retrouve un fond de bouteille et se fait un devoir de la terminer. Il relève la tête en entendant le son du piano. Simon Sax s’est introduit chez lui et il joue pour se détendre. Simon sait tout de lui, alors il possède bien évidemment le code d’entrée de sa luxueuse demeure. Il entame son discours de motivation. Félix Fox n’est pas allé au bureau hier. Sa Rate Watch et ses systèmes de surveillance sont éteints. Pourquoi ? Pas de réponse. Son action a baissé depuis l’ouverture du marché. Il doit se lever, prendre une douche et filer chez Zelig. Avec un peu de chance, il est encore possible de limiter les dégâts d’ici la clôture. Félix répond qu’il ne bougera pas : si Simon ne s’en va pas, il menace de raconter aux actionnaires comment Simon leur a caché depuis des semaines que Rachel n’avait pas avorté, et que lui Félix n’avait pas rompu avec elle. Simon répond doucement : c’est inutile de se fatiguer, les actionnaires savent déjà car il ne leur a rien caché. Mais vu l’enjeu de son projet, ils ont accepté de laisser faire Félix. Et puis ça leur permet de voir tout ce qu’ils peuvent tirer de lui. Simon reprend : il est temps pour Félix de se reconnecter.


Le premier tome avait marqué le lecteur pour cette idée si simple et si efficace d’avoir un être humain coté en bourse : une évidence, la suite logique et implacable de l’extension du domaine du capitalisme à toutes les activités humaines. Le deuxième tome avait développé cette situation en poursuivant cette logique de manière consistante, un peu convenue, avec le drame personnel prévisible : la poursuite du profit ne fait pas bon ménage avec les sentiments. Le lecteur conserve une forte curiosité de savoir ce qu’il va advenir de Félix Fox. Va-t-il se rebeller, ou va-t-il tout sacrifier pour son ascension économique irrésistible ? Le scénariste commence par mettre en évidence que le choix initial de Félix l’a déjà condamné : il a fait la démarche volontaire et de sa propre initiative d’entrer dans ce système. Comme dans toute bonne secte bien huilée, il n’y a pas de marche arrière possible. Au fur et à mesure de l’augmentation de ses revenus et de son capital, il s’est endetté auprès de ses actionnaires à qui il doit toujours plus d’argent et de dividendes. Il n’a d’autre option que de continuer à croître pour pouvoir satisfaire ses obligations financières : toujours plus. La mécanique est implacable. Dans un premier temps, il fait face à Simon Sax qui lui explique dans quelle situation il s’est fourré. Le lecteur s’est habitué aux dessins et il retrouve avec plaisir leurs qualités. L’artiste commence par jouer sur le contraste entre le couloir stérile et tranquille de la maternité, et, sur la page en vis-à-vis, le capharnaüm dans le gigantesque salon de la demeure de Félix Fox.



Dans un deuxième temps, le lecteur retrouve Félix à l’hôpital, alors qu’il reprend connaissance et que Simon Sax lui explique dans quelle situation Félix se trouve exactement. Il peut à nouveau se dire qu’il s’agit d’un développement prévisible, comme si le récit était sur des rails. Le dessinateur apporte une autre dimension à cette séquence : le complexe gigantesque dans lequel se trouve la chambre de soins de Félix, le gratte-ciel de HSE qui domine la ville de plusieurs dizaines d’étages, la foule qui attend Félix à sa sortie d’hôpital, dans une lumière artificielle orangée venant rehausser l’angoisse.


Dans un troisième temps, Félix est dans sa maison luxueuse, au bord de son immense piscine. La séquence commence avec une vue de ladite villa sous la neige, avec les journalistes à l’extérieur de l’enceinte à l’affut du moindre signe d’activité. La page 19 se compose d’un dessin en pleine page, une vue de dessus légèrement inclinée, montrant la petite silhouette de Félix allongé sur son transat, dans son peignoir, avec l’immense piscine à côté, dont il ne peut nullement profiter. Cette image est particulièrement poignante de réalisme : la petitesse de l’individu dans un environnement luxueux, écrasé par les dimensions de cet environnement, comme une tâche insignifiante sur un décor parfait. La scène se poursuit, et Félix se retrouve à recevoir les faveurs insistantes d’une magnifique femme nue. Il laisse libre cours à son amertume et à sa rage, dans des cases intenses. Thomas Allart se montre aussi bon directeur d’acteurs que chef décorateur. Le lecteur prend vite en grippe Simon Sax avec ses postures et son langage corporel trahissant une personne suave et sûre d’elle, ne masquant plus sa condescendance vis-à-vis de Félix. Il est obligé de lui expliquer ce qui relève d’évidences de son point de vue, et Félix devrait se rendre compte plus rapidement qu’il n’a pas le choix. En regardant Félix, le lecteur voit bien qu’il se sent coincé : il passe par une phase de déprime, une phase de déni, de colère, puis à nouveau d’abattement. Ses postures et ses expressions de visage reviennent à la normalité quand il a fini par prendre une décision et qu’il a conçu une stratégie d’action en concordance.



Le lecteur se rend compte que le scénariste semble avoir trouvé un second souffle, et que le dessinateur a gagné en confiance pour pouvoir se lâcher un peu, en particulier avec la direction d’acteurs, en soignant toujours ses décors. Ainsi donc, l’argent ne fait pas le bonheur, et le temps est venu pour le héros de se rebeller contre le système. Le lecteur sent bien que la partie est inégale, et il n’est pas bien sûr que Félix Fox ait une chance, même petite ou partielle, de pouvoir sortir gagnant. Le scénariste a bien fait les choses : dans ce récit d’anticipation, alors que les conditions de vie se détériorent, l’avenir semble reposer sur la capacité du capitalisme à innover pour recommencer à produire de la richesse. Dans un abus de langage dont les systèmes de gestion de personnel sont coutumiers, le terme ressource humaine est pris au pied de la lettre : la société HSE a mis en place un système permettant à des personnes d’investir dans des employés prometteurs dont ils deviennent les actionnaires. Cela induit qu’ils disposent d’un droit de regard sur tous les aspects de la vie de leur poulain, et la possibilité de prendre des décisions concernant sa vie privée et de les lui imposer. Le mécanisme est en place : l’individu ainsi coté génère du chiffre d’affaires lui permettant de verser des dividendes et de grimper dans l’échelle sociale, mais l’obligeant à augmenter son capital en empruntant, pour entretenir le mécanisme. Le but du capitalisme est la production de richesses, toujours plus.


Simon Sax incarne ce principe de cotation des individus, dans la mesure où il est un employé de HSE, l’entreprise dont la fonction est de coter chaque ressource humaine. Mais il n’est qu’un représentant de cette entreprise : il y en a d’autres, et Félix Fox est le jouet d’un système dans lequel Simon Sax n’est qu’un rouage qui peut être remplacé par un autre employé HSE. D’ailleurs, Félix n’est qu’un individu coté parmi beaucoup d’autres : s’il vient à faillir dans son ascension sociale, il sera remplacé par un autre, en fait par beaucoup d’autres qui ne demandent qu’à accéder à son statut social. Le lecteur ressent de plus en plus à quel point ce système est indépendant des êtres humains qui l’animent ou qui le nourrissent. Félix Fox ne lutte pas contre des individus, ou même contre une entreprise. Il essaye de se sortir des griffes d’un système avide, dévorant tout, d’un principe qui mène le monde et dont la cotation HSE est l’outil le plus abouti. Après tout, Félix Fox s’est inscrit sciemment dans ce programme de cotation, en a tiré les bénéfices immédiatement avec l’augmentation de son niveau de vie : Simon Sax fait observer que Félix s’adonne à une crise existentielle de nouveau riche, une sorte de caprice. Il explicite qu’une telle attitude met en danger le système, mais pas dans sa forme conceptuelle. Ce sont les petits porteurs qui ont investi sur sa personne qui risquent de tout perdre, leurs économies, si Félix Fox persiste dans sa volonté de tout laisser tomber. Félix porte la responsabilité de ruiner ces individus s’il persiste dans son caprice de vouloir partir en croisade contre le système. Dorison réussit à faire passer toute la détresse de son personnage principal qui sera un traître irresponsable quelle que soit la voie qu’il choisit, soit à ses idéaux, soit aux petits porteurs.


Ce troisième tome entraîne le lecteur dans les affres de Félix Fox, pris au piège d’un système dans lequel il est une quantité insignifiante, et qui saura mettre à profit sa rébellion, tout comme son obéissance, en l’instrumentalisant. La mécanique va le broyer de manière implacable et désincarnée. La narration visuelle donne à voir ce monde de demain, une anticipation à très court terme, avec des personnages bien incarnés. L’intrigue s’avère implacable. Éventuellement le lecteur pourra regretter que Xavier Dorison n’ait pas osé se montrer plus cruel envers son personnage principal, comme savait si bien le faire Pierre Pelot dans ses récits de science-fiction.



mardi 22 novembre 2022

HSE T02

Le marché ne ment pas.


Ce tome fait suite à HSE T01 (2012) : c’est le second dans une trilogie qui forme une histoire complète. Il a été réalisé par le scénariste Xavier Dorison, le dessinateur Thomas Allart, et la mise en couleurs faite par Jean-Jacques Chagnaud, Céline Bessoneau et Thomas Allart. Cette bande dessinée compte quarante-huit planches et sa première édition date de 2014.


Simon Max est en train de jouer au piano dans son penthouse, tout en communiquant avec Félix Fox par téléphone. Il lui demande s’il est prêt à annuler sa vie pour les six prochains mois. Toujours dans le magasin, son poulain lui répond que ça dépend et lui demande : s’il devient directeur chez Zelig, est-ce que Sax lui garantit son augmentation de capital ? La réponse : si la cote de Félix passe la barre des 200, il pourra lever 1 million supplémentaire pour lui. Mais il n’y a pas cinquante solutions : il doit prendre la place de Gustave Leblanc. Tout du long de cette conversation téléphonique, Félix regarde Rachel lui proposer des jouets pour l’anniversaire de Jimmy, le fils d’Angela Hoffman, une collègue de bureau. Après avoir échangé quelques mots sur la manière de faire chuter la valeur de l’action de Leblanc, il remonte dans sa voiture avec sa compagne pour se rendre à la fête. Une fois seul dans la cuisine avec Angela, il lui propose un marché. À contre cœur, elle accepte parce qu’elle a vraiment besoin d’argent.



Dès le lendemain, Angela Hoffman se met à acheter des actions de Gustave Leblanc, par petite quantité, de ci, de là. Durant sa journée de travail, Fox continue d’être souriant et aimable avec son supérieur hiérarchique, le même Gustave Leblanc. Le soir, il se montre à peu près assidu à ses leçons d’indonésien. Il travaille tard le soir, alors que sa compagne Rachelle lui apporte un plateau repas. Elle lui fait promettre d’être présent à la fête organisée pour son anniversaire à lui, le lendemain. Il finit par accepter tout en indiquant qu’il sera en retard. Par le circuit vidéo de surveillance, Simon Sax n’a rien perdu de cet échange. Le lendemain, Angela Hoffman vend les actions de Gustave Leblanc par gros paquets ce qui provoque la chute de sa valeur. Félix Fox suit la dégringolade de ladite valeur sur son moniteur. L’après-midi, arrive enfin la réunion pour nommer un nouveau directeur opérationnel. Tout naturellement le directeur général commence à faire le panégyrique de Leblanc, mais celui-ci s’agace d’entendre son écran bracelet bipper en continu. Lorsqu’il le consulte, il ne peut que constater la décroissance alarmante de la valeur de son action. Félix Fox sert le café et rate intentionnellement la tasse de Leblanc, le liquide atterrissant sur son pantalon. Leblanc est furieux, mais tout le monde peut alors voit son bracelet connecté, et la valeur de son action. Il n’a d’autre choix que de le montrer à tout le monde, et le directeur général laisse tomber sa sentence : le marché a toujours ses raisons. Il réagit rapidement en proposant un autre candidat : Félix Fox, même si le dossier de celui-ci n’a pas été analysé et vérifié de fond en comble. Gustave Leblanc finit par comprendre qui est responsable de la chute de sa valeur.


Le premier tome avait pris le lecteur à la gorge : un récit d’anticipation, aussi basique que bien focalisé, avec une évidence d’une efficacité redoutable. La narration visuelle se focalisait elle aussi sur l’essentiel, sans effet de manche. Le tout se dévorait comme un thriller aussi implacable que logique. Félix Fox parvenait à entrer en cotation sur le HSE, bénéficiait d’un fond propre d’un million d’eurodollar et d’une amélioration significative et fulgurante de son niveau de vie. Le lecteur sait parfaitement à quoi s’attendre : dans ce système, Félix Fox ne peut qu’aller de l’avant, poussé à faire toujours mieux par ses actionnaires qui exigent toujours plus de dividendes, une ascension sociale se payant au prix d’une forme d’esclavagisme, une inféodation au grand capital pour produire toujours plus de valeur. C’est exactement ça : Félix Fox doit commencer par prendre en traître son supérieur hiérarchique, sous peine de voir sa propre valeur chuter. Puis, il doit se résoudre à appliquer un plan de licenciement en virant une partie de ses anciens collègues de travail et amis. Enfin, dans un passage particulièrement écœurant, ses actionnaires lui font observer que ce n'est pas le moment pour sa compagne soit enceinte, et qu’il faut soit retarder le bébé (avorter en clair), soit qu’il la répudie pour ne pas être tenu de quoi que ce soit envers elle. Autant dire qu’il réagit très mal à l’énoncé de cette alternative.



De la même manière, le lecteur découvre exactement ce à quoi il s’attend en termes de narration visuelle : des dessins fonctionnels, avec peu de personnalité. Des dessins propres sur eux, même si les traits de contours sont parfois un peu secs et cassants. Un mode descriptif bien sage, même si les cases sont souvent bien remplies, bien plus que ne le requiert le minimum syndical. Des personnages assez lisses, mais bien différenciés et reconnaissables au premier coup d’œil. Des lieux assez familiers, entre buildings de bureaux et banlieues proprettes, mais le lecteur peut bien voir les différents niveaux de standings, entre l’open-space pour caser un maximum d’employés à moindre coût, et un bureau de belle taille avec un mobilier de luxe, et de même de petits pavillons bon marché alignés en rang d’oignon et un véritable manoir. Très vite lui revient à l’esprit qu’il avait eu la même réaction en découvrant les pages du premier tome, et la même deuxième réaction : les dessins racontent beaucoup de choses.


En réalité, le lecteur retient son souffle dès la première case qui occupe les deux tiers de la première page : une vue du ciel du quartier d’affaires de la cité, magnifique, transcrivant bien l’ampleur de son étendue, la densité des constructions, avec un ciel du plus bel effet. Alors qu’il part avec l’impression de dessins très fonctionnels, il prend régulièrement le temps d’admirer un environnement ou une situation. Dans la première se trouvent les allées avec les rayonnages plein à craquer dans le supermarché de jouets, le bazar sur la table de la cuisine pour la fête d’anniversaire, les toilettes très spacieuses de la maison de Félix, l’arrivée devant le complexe de luxe de relaxation où Simon emmène Félix, son hall d’entrée monumental baignant dans une lumière ombragée, la salle de bains du manoir de Rachel & Félix d’un luxe indécent, la vue plongeante sur la façade d’un gratte-ciel et son ascenseur en extérieur, le hall d’exposition des différents modèles de voiture Zelig, etc. Dans la deuxième catégorie, le lecteur n’en revient pas de voir Gustave Leblanc se jeter sur Félix Fox en grimpant sur la table de la salle de réunion, la réaction de dégout d’Angela Hoffman voyant Félix Fox signifier leur licenciement à un ex-collègue après l’autre, Simon Sax faire miroiter un avenir doré à un point que Félix Fox ne peut pas se l’imaginer, les employés de HSE en train de paniquer ne sachant que sauver ou emporter à l’annonce de la chute des capitaux vers d’autres valeurs refuges, Félix Fox s’emporter violemment contre ses actionnaires ou se tordre la cheville sur son tapis de course, Rachel comprendre progressivement que son compagnon conçoit de plus en plus chaque aspect de sa vie comme s’intégrant dans un plan de carrière qui prime sur chaque instant de sa vie.



Retrouvant confiance grâce à la narration visuelle, le lecteur se reconcentre sur l’intrigue. La logique du capitalisme s’applique de manière implacable et inéluctable à Félix Fox, devenu un centre de profit. Sa cotation en bourse a rendu mesurable son potentiel économique : ses actionnaires exigent d’en avoir pour leur argent, que leur investissement ne soit pas juste rentable, mais qu’il produise le maximum d’argent possible, que son potentiel soit exploité à son maximum. L’objectif est de presser le citron jusqu’à la dernière goutte, peu importe ce qu’il en advient après. De ce point de vue, le récit est entièrement à charge contre l’emballement du capitalisme sans encadrement. Le scénariste sait le mettre en scène sans avoir à en exposer le principe, uniquement au travers des contraintes qui pèsent sur son protagoniste et qui lui donnent sa conduite à tenir aussi bien professionnellement que dans sa vie privée : tout doit être au service de sa productivité, de sa rentabilité, de la progression de son chiffre d’affaires. L’intrigue comprend plusieurs moments savoureux comme la stratégie de Félix Fox pour faire baisser la valeur de l’action de Gustave Leblanc, ou ses manipulations pour donner un coup de fouet à la valeur de sa propre action. Cependant, la route reste bien tracée, pour un voyage un peu prévisible. Puis il revient en tête du lecteur le regard de Simon Sax quand il observe la prise de bec entre Rachel et Félix en page 11. Ce moment se rappelle à son bon souvenir quand Félix pose une question évidente à ce même directeur général de HSE. Il se met alors à supputer quant à ce que Simon Sax peut tramer dans le dos de son employé si prometteur. L’intrigue recèle plus que ce qui est visible en surface.


Un deuxième tome un peu moins surprenant et un peu moins prenant que le premier ? C’est en tout cas l’impression du lecteur : une narration visuelle sans éclat, et un scénario à la direction prévisible dans les grandes lignes. Sauf que la narration visuelle s’avère bien plus riche que de simples dessins fonctionnels. Il faut un peu plus de temps pour additionner quelques remarques et cases bien innocentes prises une par une, mais inquiétantes prises dans leur ensemble. Cela peut-il bien se finir ?