Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Jean-Marc Troubet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jean-Marc Troubet. Afficher tous les articles

lundi 25 août 2025

Nunavut

Que s’est-il donc passé ensuite ? Pourquoi ce délitement ?


Ce tome contient un récit sur le voyage de l’auteur au Labrador et au Nunvaut. Son édition originale date de 2024. Le texte a été écrit par Edmond Baudoin, et illustré avec des dessins de ce créateur et de son ami Troubs. Il comporte quatre-vingt-onze pages de récit, ainsi qu’une introduction de deux pages également rédigée par Baudoin. Il vient en complément de la bande dessinée réalisée par les mêmes auteurs : Inuit publiée en 2023.


Avant-propos de l’auteur - Nous vivons un temps extraordinaire dans l’histoire de l’humanité, nous sommes les témoins de la fin de quelque chose, qui ne s’appelle pas la fin du monde, mais d’un monde. Elle a commencé il y a une quinzaine de milliers d’années avec le compte de sacs de blé, et hégémoniquement s’est propagée sur l’ensemble de la planète, sauf sur des parcelles qui pendant longtemps n’ont pas intéressé le capitalisme. Il est normal de chercher des solutions hors de cette idéologie, des possibilités de vies pour le monde à venir, nous sommes beaucoup maintenant à nous poser ce genre de questions. Elle était sous-jacente lors de notre voyage, Jean-Marc Troubs et moi. La préservation de l’art est primordiale chez les peuples qui essaient encore de vivre hors de la consommation effrénée, mais est-elle seulement possible ? Nous sommes allés dans le Grand Nord canadien pour observer comment les artistes inuits s’en sortent avec leur histoire artistique, la modernité, les téléphones portables, et les marchands d’art. Un livre, Inuit, a été publié après notre voyage. Alors pourquoi ai-je ressenti la nécessité de travailler sur un complément à Inuit, Nunavut, et de demander à Troubs quelques dessins supplémentaires ? Parce que cette expérience en Terre de Baffin continue à me poser des questions, et parce que depuis notre voyage le monde a basculé encore un peu plus dans le chaos et génère dans sa décomposition toujours plus de misères. Il faut nous trouver des sorties, et je rêve d’y contribuer, un tout petit peu, avec du papier, des crayons et des pinceaux.



Au-delà de la vitre, mon œil descend en pente douce sur la mousse. Des ombres courent sur l’eau, les falaises, les prairies de lichen s’allument, s’éteignent sous les nuages qui cavalcadent comme des chevaux fous. J’attends une baleine qui ne viendra pas, et ce n’est pas bien grave. Je pourrais rester devant cette peinture silencieuse tout le reste de ma vie. À mes côtés, dans l’espèce de cabine de bateau qu’est le salon de Markus, j’entends la conversation en anglais. Ça ne me gêne pas, c’est un peu comme la plupart des chansons à la radio. Incompréhensible, mais vibrant d’une musique familière. Tout à coup, je suis dérangé par du français, ça veut dire qu’on me parle. C’est Markus. Il me dit que j’ai l’air perdu. Il ajoute que lui aussi se met souvent devant cette fenêtre : c’est une drogue, on devient facilement accro.


Étrange démarche : Troubs et Baudoin ont réalisé une copieuse bande dessinée relatant leurs rencontres au cours de leur voyage au Labrador, mêlant des observations matérielles et des portraits d’habitants répondant à une question en échange d’un dessin. De son côté, Baudoin a éprouvé le besoin de compléter cet ouvrage par un livre, rehaussé par des illustrations faites pour certaines par Troubs, et pour d’autres par lui. À la lecture, il apparaît que le texte s’autosuffit, sans besoin d’être soutenu par les images. Pour autant, le lecteur prend grand plaisir à les contempler. Il commence par remarquer que le dessin de couverture fait écho à celui de Le chemin de Saint Jean (2002), avec ce personnage assis au bord du chemin (vraisemblablement l’auteur lui-même) et une pierre en lévitation à la place de la tête. Il fait sens pour le lecteur que Baudoin ait demandé des illustrations supplémentaires à son compagnon de voyage, car l’expérience qu’il a pu faire du Labrador et du Nunavut aurait été différente sans lui. L’ouvrage comprend une trentaine d’illustrations. Le lecteur note que parmi elles se trouvent des portraits des personnes mentionnées : Jean-Marc Troubs par Baudoin (éminemment sympathique), Baudoin dessiné par Troubs sous un angle le rendant songeur, et leurs hôtes et guides Billy, Isabelle, Andrew Qappik, Manasie Akpaliapik. Il se trouve également de nombreux paysages dont celui vu par la fenêtre.



En fonction de sa familiarité avec l’œuvre des deux créateurs, le lecteur détermine sans peine l’auteur de chaque dessin. Il retrouve également des sujets propres à l’un ou l’autre. Un magnifique arbre à l’encre en page trente-trois, une silhouette au pinceau, présentant d’étranges similitudes avec un idéogramme, et après un temps le lecteur se rend compte qu’il y a une minuscule silhouette dans un canoë en arrière-plan, une puissance d’évocation quasi magique avec des traits qui semblent d’une spontanéité totale. De la page soixante-quatorze à quatre-vingt-un, Baudoin évoque comment la chasse au caribou est passée d’une traque avec un arc et des flèches sur plusieurs jours en lisant les signes dans la neige, à une sortie en quad avec un fusil. Le lecteur reconnaît également immédiatement la propension de Troubs à raconter sous forme de conte. Sont également intégrées des représentations par les deux dessinateurs, d’œuvres d’art inuits, celles qui ont tellement marqué l’auteur, et leur représentation de paysages naturels et urbains. Le lecteur se dit que l’auteur a souhaité donner plus de champ à son texte en montrant ce qui a pu susciter ses réflexions.


Le texte s’avère très facile à lire : Baudoin suit l’ordre chronologique de leur voyage, en rappelant les étapes, l’objectif. Il commence par évoquer les trois ans qu’il a passé en tant que professeur à l’université de Hull au Québec, son premier contact avec l’art inuit, qu’il rapproche de l’art brut, et sa volonté de rencontrer les artistes ayant réalisé de telles œuvres. Il évoque ensuite la réalité des horreurs perpétrées contre les Inuits par le gouvernement canadien dans le cadre d’une politique d’assimilation par la déculturation. Un peu plus loin, il raconte sa rencontre avec Jean-Marc Troubs et il évoque les trois ouvrages qu’ils ont réalisés ensemble : Viva la vida (2011), Le goût de la terre (2013), Humains (2018). Dans l’introduction, il explique que cette expérience en Terre de Baffin continue à lui poser des questions. Au cours de ses réflexions, il aborde plusieurs thèmes. Comme souvent, il évoque sa propre pratique de l’art. En l’occurrence, il répond à une remarque de son hôte qui lui fait observer qu’il trace des traits violents, et juste à côté, des lignes très fines. L’artiste répond que : C’est pour donner de la vie à ses dessins. La vie mêle constamment la violence et les caresses. La vie est une suite d’oppositions, de confrontations comme en musique. Baudoin reste interdit en songeant que : Un peu plus de vingt jours de promiscuité et de vie intense avec Billy, et pourtant ils savent, l’un et l’autre, que probablement ils ne se reverront jamais.



Les rencontres avec les Inuits ont amené de nombreuses remarques sur une forme de pureté perdue, une façon de vivre qui disparaît avec la modernité, une déliquescence de la culture inuite, le risque de sa disparition. En particulier, il écrit : Les métis et expatriés inuits qui habitent au Labrador regrettent de ne pas être aussi authentiques que ne le sont, à leur avis, ceux qui sont confrontés à la survie en Terre de Baffin. Enfin, pas tous. Certains se sont bien adaptés au néolibéralisme. Les artistes font le portrait d’un père et de son fils, qui rêve de la construction d’une route s’enfonçant dans les terres froides pour permettre l’exploitation des minerais qu’elles recèlent. Et ces croyants du progrès revendiquent eux aussi leur appartenance au peuple inuit. Lorsqu’ils quittent ces camelots de la modernité, leur guide Billy leur dit que : Au moins il sait quels sont ses ennemis.


Souhaitant rencontrer des artistes inuits, les auteurs font en sorte d’être présentés à ceux qui travaillent dans la maison des arts de Pangnirtung. Baudoin prend alors les précautions nécessaires pour relativiser les propos qui suivent, qu’il n’est pas un Inuit, et qu’il ne peut pas parler à leur place. En tant qu’artiste, il trouve que la majeure partie des œuvres produites le sont en vue d’être vendues comme des marchandises à des étrangers souhaitant posséder une œuvre d’art inuite, qu’elles sont jolies tout en ayant perdu leur âme. Il revient sur la découverte de l’art inuit par l’occident. Il écrit : Lorsque les galeries du monde entier découvrent les dessins, les sculptures inuits, c’est tout de suite l’engouement. Peu importe ce que cet art dit de la misère de ce peuple, de ses revendications, on ne veut voir que les formes. Et tout le monde se précipite sur ce neuf, qui n’est pourtant pas neuf. Ces femmes, ces hommes qui savent travailler de leurs mains, ont vent de l’intérêt qu’on leur porte. Artiste et Art, ces deux mots n’existaient pas dans leur langue, l’inuktitut. […] Le commerce des peaux ne rapporte plus, la fourrure n’a plus la cote, les trappeurs sont au chômage alors ils se recyclent, en artistes. Ils vont sculpter et dessiner ce qu’on attend d’eux, du joli, de la maman ours blanc avec le bébé ours blanc. Et tant pis pour la terrible vérité de leur quotidien : les suicides, la drogue, l’alcoolisme, les jeunes qui partent à la ville et meurent sur les trottoirs, la tuberculose. Il n’y a pas dans cette dérive l’organisation d’une pensée politique. Non, seulement notre façon de vivre, consommer, devenue la leur.


La bande dessinée Inuit réalisée par Troubs et Baudoin est tellement forte, que le lecteur s’interroge sur le besoin de la compléter par un autre ouvrage, et que dans le même temps il est impensable qu’il ne le lise pas. Il prend le temps pour s’imprégner des dessins, de ces paysages vus à travers la personnalité des deux artistes. Il découvre un texte d’une grande fluidité. Il comprend que l’auteur avait été fasciné par la puissance d’expression de l’art inuit, et par son originalité déconnectée d’une histoire capitaliste, une piste pour une alternative. Aussi bien au travers du mode de vie des Inuits à Pangnirtung (Nunavut) que par l’évolution de leur art, il s’interroge sur le devenir de leur culture, une réflexion qui peut se voir comme une métaphore de la possibilité de la survivance d’un mode de vie alternatif au capitalisme. Passionnant.



lundi 11 août 2025

Inuit

L’art inuit explore la magie originelle. Les limites. La transcendance.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre, dont la lecture peut être complétée par Nunavut (2024) des mêmes auteurs. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Edmond Baudoin et Troubs (Jean-Marc Troubet), pour le scénario et les dessins. Il compte cent-soixante-douze pages de bande dessinée en noir & blanc. Ces deux auteurs ont précédemment réalisé ensemble : Viva la vida (2011), Le goût de la terre (2013), Humains - La Roya est un fleuve (2018).


Entre 2001 et 2003, Edmond Baudoin est professeur à l’université de Hull, devenue Gatineau, au Québec. Ottawa est de l’autre côté de la rivière Outaouais. Dans son musée, il découvre l’art inuit. C’est pour lui une révélation. Il se promet de travailler un jour avec des artistes inuits. C’est Vincent Marie qui lui en donne la possibilité la première fois. Avec Andrew Qappik, il illustre un conte inuit sur la naissance du narval, pour son film : Les harmonies invisibles. En illustrant ce conte il réalise ce désir né dans un musée en 2002, il travaille avec un artiste inuit. Mais avec Jean-Marc Troubs, ils veulent maintenant aller dans son pays. Voici le conte du Narval. Il y a bien longtemps, Taqqiq, un jeune garçon aveugle, vivait en compagnie de sa petite sœur Siqiniq chez leur grand-mère, une femme colérique et méchante. Aux yeux de cette grand-mère, Taqqiq était une bouche inutile à nourrir. C’était difficile pour les deux enfants, mais ils étaient orphelins de leurs parents. Une nuit, ils furent réveillés par un ours approchant leur habitation. La grand-mère prit l’arc et la flèches et les donna à Taqqiq, jeune mais robuste. Elle dirigea le tir. La flèche atteignit l’ours qui tomba raide mort. Mais la grand-mère mentit, en le traitant d’idiot et lui faisant croire qu’il avait tué leur meilleur chien. La nuit suivante, Siqiniq mit en cachette de la viande d’ours dans l’assiette de Taqqiq qui compris le mensonge et décida de se venger. […]



Le plongeon arctique se joue des frontières. Il nage comme il vole dans la mer ou dans le ciel. Pour de nombreux groupes inuits, il symbolise la recherche de la vérité dans les profondeurs. Voilà deux ans que Troubs devait se rendre au Nunavut avec Edmond… Mais il y a eu la pandémie. Alors il a commencé le voyage dans les livres et la recherche d’images. Il s’est plongé dans les mythes, les récits et la vérité historique, qui souvent dans l’Arctique s’entremêlent magnifiquement. Cet été 2022, ils allaient voir, voir ce qui s’y raconte aujourd’hui. L’art ancien des peuples polaires est peuplé de petites statuettes. Elles ont souvent une fonction magique. Et une présence telle qu’on les dirait vivantes. Qu’elles soient de magie noire ou blanche, les statuettes sont longtemps restées petites. Parce que les matériaux étaient rares. Et qu’il fallait les transporter. Les Inuits avaient encore la liberté d’être nomades. Mais aujourd’hui, les temps ont changé, les statuettes ont pris du poids, et sont parfois devenues géantes. Elles ont toujours cette présence fascinante. Elles pratiquent maintenant la magie moderne du marché de l’art.


S’il s’agit de sa première œuvre de ces artistes, le lecteur peut se trouver un temps déconcerté, à la fois par la liberté des formes, à la fois par l’importance donnée à la parole. En toute simplicité, le tome s’ouvre avec une carte sommaire réalisée par Troubs permettant de situer le Groenland, le Labrador, le Nunavut, le cercle arctique, la ville de North West River, et d’autres repères géographiques. Puis la première planche comprend deux cases de la largeur de la page : la première une photographie d’une rue de Gatineau avec la silhouette de Baudoin sur le toit d’un immeuble à étage unique, la seconde une chimère intégrant le visage de l’artiste à des éléments animaux et une représentation inuite dans un amalgame harmonieux. Dès la troisième planche, il s’agit d’illustrations évoquant l’art inuit, dans une diversité d’approches graphiques, et un texte qui court au-dessus ou au-dessous. Puis sans aucune indication, Troubs réalise les planches suivantes : à nouveau des illustrations de conte, mêlant les représentations d’un oiseau à l’encre, au bleu peint de la mer ou du ciel. Puis des représentations naïves d’Inuits, avec un glissement progressif vers des personnages et des animaux mythologiques à l’apparence naïve. Le récit du voyage commence alors avec les cases aux dessins réalisés au pinceau de Troubs, puis les images plus libres de Baudoin, également au pinceau, puis des portraits, des reproductions d’autres artistes. Parfois des pages en couleurs. Parfois un paysage sur une double page. Parfois des cases à l’encre. Une alternance toute naturelle entre des cases disposées en bande, des dessins accolées, des portraits d’habitants interrogés, d’autres paysages, des scènes urbaines, des hommages à des œuvres d’artistes inuits ou innus, etc.



S’il en éprouve la curiosité, le lecteur peut aisément identifier les pages réalisées par l’un ou l’autre des deux artistes : Troubs effectue un lettrage en minuscules, et Baudoin en majuscules. Dans un passage, ils se représentent en train de travailler à leur bande dessinée : ils sont tous les deux assis à la même table, et ils composent et réalisent leurs pages ensemble. Le lecteur le ressent à la lecture car il n’éprouve aucune sensation de solution de continuité : les pages forment un tout harmonieux comme si une unique intelligence créative avait présidé tout du long. La bande dessinée suit l’ordre chronologique du voyage, à commencer par les prémices évoquées par Baudoin, puis le voyage en avion, l’arrivée à Montréal, le trajet vers North West River, et encore plus au Nord. La narration visuelle est conçue en fonction de chaque séquence pour mettre en valeur un lieu, des personnes, une longue route en vue du ciel dans une case de la hauteur de la page, des cases sans bordure pour laisser de l’espace à un Inuit en train de manier le harpon, un dessin à l’encre effectué dans l’inspiration du moment, une autre carte simplifiée, des illustrations en couleurs… un petit visage avec un long discours en texte…


Les deux auteurs ont repris le dispositif qu’ils avaient utilisé dans leurs précédents ouvrages en commun : proposer de réaliser le portrait de leur interlocuteur et lui offrir en échange d’une réponse à une question, sur l’avenir des Inuits et Innus ou sur l’avenir de la culture inuite. Il est possible de voir cet ouvrage comme la suite de ces entretiens, entrecoupés de réflexion sur la culture inuite, sur son art, sur l’histoire de ce peuple premier. Le lecteur se rend compte qu’il éprouve une forte curiosité pour ces déclarations, totalement oublieux de leur forme de texte, ce qui pourtant constitue souvent un repoussoir dans les bandes dessinées traditionnelles. Son attention est tout entière consacrée à ces témoignages fort variés. Estelle évoque la dépendance de la communauté de North West River aux services publics et au gouvernement. Billy dit sa crainte que leur culture disparaisse. Mitzi, la mère de Billy, évoque le temps où le gouvernement avait interdit la langue inuktitut. Mina, conservatrice au Labrador Heritage Museum, parle de la disparition des attelages de chiens, et des croyances spirituelles qui font le chamanisme. La grand-mère Ataomie estime que la culture se renforce depuis qu’ils ont leur propre gouvernement et qu’il est possible d’apprendre la langue. Elisabeth constate que la chasse va en décroissant. Ernie, ancien maire de North West River pendant des décennies voit que l’électronique rendra le monde complètement dépendant des machines et qu’il sera complètement impossible de vivre dans la nature d’ici cinquante ans du fait de l’évolution du climat. Au fil de ces rencontres, d’autres facettes de la vie locale sont abordées : l’art bien sûr, le rôle des jeunes et leurs aspirations, la pêche et son industrialisation, les services publics, l’histoire de chaque groupe qui a habité la région et la difficulté de l’établir du fait de leur nomadisme, la nécessité d’une représentation pour éviter de se faire piller, pour résister aux prédateurs capitalistes, etc.



En creux se dessine également l’histoire des Innus, celle des Inuits, et la manière dont le gouvernement a traité les peuples autochtones, a mis en œuvre des actions visant à détruire leur culture. Par exemple le placement de petites filles dans des pensionnats dans le Sud, et les sévices fréquents. Les discussions entraînent des réflexions chez les auteurs. Il apparaît qu’ils sont fascinés par la forme de pureté de l’art inuit, sa qualité primordiale, sa charge mythologique et la part de vérité qu’elle contient quant au rapport entre l’être humain et son environnement, par le rôle de l’art comme outil de préservation et transmission d’une culture. Par la sauvegarde d’une langue et ce qu’elle porte en elle de culture à nouveau, mais aussi de rapport à la réalité. Un habitant leur indique que : En inuktitut il y a environ cinquante mots pour dire Neige, pas un seul pour dire police. Par l’évolution du climat, ainsi que par le paradoxe à leurs yeux d’être à la fois chasseurs et agents de préservation de la nature. Par un autre paradoxe : celui de vouloir préserver sa culture et ses traditions, alors que la pureté d’un groupe est une chimère, ce que les auteurs expriment par : Tout le monde est métissé, les races pures c’est un fantasme de totalitaire. Et aussi par : Rien, et tout, plus la complexité, la pureté n’existe pas, sa recherche est vaine et dangereuse, la vie se tient dans le chaos. D’une manière aussi organique que habile, ils brossent progressivement un portrait d’une communauté, à la fois dans le temps long de l’histoire, dans l’existence et l’évolution d’une culture, dans les aspects pragmatiques de la vie de tous les jours, dans les traumatismes qui se transmettent de génération en génération, dans sa dimension mythologique.


Quel voyage, quelles rencontres, quelle expérience d’une autre culture. Les deux auteurs effectuent un séjour au Labrador. Comme à leur habitude, ils proposent de réaliser un portrait à leur interlocuteur en l’échange de la réponse à une question. Dans une forme graphique aussi libre qu’intelligente et sensible, ils racontent leur voyage et leurs rencontres, abordant aussi bien la vie quotidienne, la culture, l’histoire, l’évolution des valeurs d’un peuple et sa résilience. Un récit d’une richesse inépuisable et d’une humanité peu commune. Merveilleux.



mardi 16 août 2022

Humains - La Roya est un fleuve.

Pourquoi vous faites ça ?


Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 107 planches. Le tome s'ouvre avec une introduction d’une page, rédigé par Jean-Marie Gustave Le Clézio. Il évoque la phrase de Michel Rocard, en 1989, alors premier ministre : la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. L’écrivain pose la question : comment peut-on faire le tri ? Il évoque la situation que les migrants fuient, pas par choix. Il en appelle au pragmatisme : dans l’Histoire les empires fondés sur l’injustice, l’esclavage, sur le mépris n’ont jamais survécu. Il en appelle à agir, : il suffit de renverser le raisonnement, de cesser d’agir sous l’impression d’une menace. Ces deux auteurs ont précédemment réalisé deux autre récits de même nature : Viva la vida (2011) sur les habitants de Ciudad Juárez, Le Goût de la terre (2013), sur des habitants de villages dans une zone rurale de la Colombie.


Deux oiseaux sur une branche, l’un d’eux fait remarquer qu’en 2011, ils sont allés au Mexique, en 2013 en Colombie, pour le faire le portrait des réfugiés. Aujourd’hui, c’est ici. Le 2 juillet 2017, Baudoin est en France à Chamonix. Il regarde les nuages. Le glacier des Bossons qui diminue un peu plus. Il regarde le Mont-Blanc. Le 19 juin, il revenait de Chine, en octobre, il va au Québec, le 13 novembre en Angleterre, le 22 en Russie. Il va partout dans le monde. On l’y invite. Pourquoi pour lui c’est possible et par pour un Afghan, un Soudanais, un Érythréen, un… Demain, lundi 3 juillet, à Nice, il va retrouver Son ami Troubs. Ils vont faire un livre qui ne va pas s’appeler Tintin dans La Roya. C’est parce qu’ils ne savent pas qui de eux deux est le capitaine Haddock ou Tintin.



Leur premier rendez-vous est en Italie, avec Enzo Barnabà. Il habite un petit village au-dessus de la frontière : Grimaldi Superiore. Ils ont rendez-vous avec lui à 17 heures, ils sont à Menton à 13 heures. Ils ont le temps. Ils traversent la frontière à pied. Ils ne voient pas de migrants, ou alors ils sont hollandais. Un des policiers italiens, d’un simple coup d’œil et d’un hochement de tête, leur faire signe de passer. C’est comme pour les voitures : elles sont fouillées selon l’aspect (et peut-être la couleur ?) de leur carrosserie. La frontière entre Menton et Vintimille est dessinée sur une crête rocheuse qui plonge dans la mer. Trois routes et une ligne de chemin de fer la traversent. En haut, c’est l’autoroute avec ses deux tunnels, de deux voies chacun qui percent la montagne. Au milieu, c’est par un pont. Il y a un poste de douane de chaque côté, et bien sûr, une boutique détaxée entre les deux. (et même un étal de fruits et légumes sur le trottoir). Des dizaines de T.E.R. et des trains de marchandises empruntent tous les jours un tunnel étroit. La route du bas plonge aussi dans un tunnel. L’ancien poste frontière franco-italien est là : côté français. Et si on suit la côte à pied, on arrive en Italie sur une plage. C’est une jolie petite crique avec un commerce de glaces, de transats et de parasols… un petit paradis estival.


C’est donc le troisième ouvrage réalisé à quatre mains par deux bédéastes : chacun dessinant des planches et écrivant. La différence entre les deux se fait plus facilement que précédemment : par les traits de contour plus épais et plus charbonneux d’Edmond Baudoin, par ses textes écrits en lettres capitales, par les dessins moins chargés de noir de Troubs, et son texte écrit en minuscules. Mais dans certaines pages, le lecteur découvre une autre manière de dessiner qui peut être de l’un ou de l’autre. Cette bande dessinée ne se présente pas sous une forme traditionnelle. Il y a très peu de dialogue, seul moment où les auteurs font usage de phylactères. La composition des pages comporte souvent deux illustrations et du texte à côté, ou au-dessus. Il peut s’agir aussi bien de montrer ce que font les auteurs, par exemple marcher, qu’un endroit où ils arrivent, et souvent des plans poitrine ou des gros plans sur des personnes qu’ils rencontrent, des migrants comme des habitants qui les aident d’une manière ou d’une autre. Comme les deux ouvrages précédents, le lecteur ne sait pas trop s’il s’agit d’une bande dessinée de type reportage, ou plutôt d’un texte illustré savamment composé par les deux auteurs. Peu importe.



Comme ils l’annoncent dans la première page avec ces deux oiseaux sur une branche, Troubs & Baudoin reprennent leur idée d’aller à la rencontre de personnes, et de faire le portrait en échange de la réponse à leur question : pourquoi font-ils ça ? Ils ont retenu de retranscrire majoritairement la réponse des aidants. Ils rencontrent d’abord Enzo Barnabà, un écrivain et historien, qui a longtemps été professeur, et qui leur montre le passage illégal de la frontière, par la montagne au-dessus des tunnels. Les images montrent le visage sillonné de rides de l’homme, les flancs de la montagne, le chemin au milieu de la végétation, trois immigrants, des vêtements au sol. Il y a une forme changeante d’interaction entre texte et dessin : parfois presque une redondance, le texte disant ce qui est montré, parfois une complémentarité sophistiquée, parfois une forme d’illustration accompagnant le texte. Le lendemain matin, le lecteur découvre un autre portrait, celui de Daniel Trilling, un journaliste anglais venu interviewer Enzo sur la question des réfugiés. Puis les artistes et leur guide repartent dans la montagne : les dessins se composent de formes un peu lâches donnant plus une impression qu’une description photographique. En même temps, le lecteur éprouve bien l’impression de voir le paysage observé par Troubs & Baudoin en empruntant le chemin des réfugiés et en regardant vers la mer, puis vers Menton.


Les auteurs font une pause dans leur marche : Troubs est représenté en train de dessiner, dans deux dessins en pleine page, une silhouette assise au loin, puis un peu plus rapprochée dans un paysage naturel. Puis un portrait en plan italien dans un troisième dessin en pleine page. La page suivante passe à Jean-Claude, un ami d’Enzo pour une nouvelle rencontre, un nouveau portrait, et une nouvelle réponse à la question de pourquoi il fait ça. Le deuxième dessin sur cette page est celui presque en ombre chinoise de deux réfugiés se précipitant pour se coller contre la paroi, alors qu’un train vient à passer dans le tunnel. Sur cette page, le texte est largement majoritaire. Ainsi de place en place, les auteurs rencontrent des citoyens investis dans l’aide à ces migrants qui passent proches de leur foyer, dans un dénuement terrible, ayant souffert tout le long du voyage, souvent victimes de sévices, fuyant une situation pire chez eux. Le lecteur fait ainsi la connaissance de Delia, patronne d’un café restaurant, de sa nièce Alexa, de Nazario, de Manuela, de Jacques Perreux, d’Andrée, de François-Xavier un prêtre, de Claudine, de Cédric Herrou, d’un groupe appelé les Vikings composés d’Allemands, de Hollandais, de Suédois, d’Italiens, de Français, et de nombreux autres. À chaque fois, Troubs ou Baudoin en réalise un portrait le plus souvent en plan taille ou en gros plan : des êtres humains normaux et banals qui ne peuvent pas rester indifférents à la souffrance devant leur porte.



Bien évidemment les migrants sont également présents : ils passent et ils reçoivent l’aide des citoyens rencontrés et présentés par les auteurs. Ces derniers en font leur portrait, comme en toile de fond. Puis de la planche 55 à la planche 63, les deux dessinateurs reprennent leurs fonctions avec les portraits échangés contre des réponses. Ils demandent : parlez-nous de votre voyage. Quels sont vos rêves ? Tout du long de l’ouvrage, les auteurs sont marqués par le calme des réfugiés. Lors de cette séance de dessin, ils sont confrontés au fait que les migrants réfléchissent, car il y a tellement de souvenirs qui leur reviennent qu’ils restent muets. Ils préfèreraient prendre le temps d’expliquer leurs histoires parce que parler d’une chose c’est comme nier toutes les autres. Cette séquence est particulièrement émouvante, tout en tenant à distance le pathos. Baudoin & Troubs souhaitent montrer la personnalité de celui ou celle qui se tient devant eux, au temps présent. Baudoin commence par dessiner les yeux, mais ses vis-à-vis évitent le regard. Il insiste en mettant deux doigts dans le siens. D’un coup, ils acceptent le dialogue silencieux et c’est lui qui panique en voyant ce qu’ils lui montrent. Et le lecteur est bord des larmes avec ces simples phrases et le portrait en gros plan de quatre êtres humains.


En choisissant cet ouvrage le lecteur a des a priori diverses et variés, dépendant de sa familiarité avec ces auteurs, avec leur démarche. Il peut être pris au dépourvu par la forme même de ce reportage, une narration qui relève plus du texte illustré, mais avec des spécificités de la bande dessinée, ce qui en fait une forme hybride. Il peut se préparer à côtoyer des drames insoutenables, et une misère humaine étouffante. Ça ne se passe pas exactement comme ça : les auteurs ont à cœur de transcrire la chaleur humaine de leurs rencontres, à commencer par l’humanité des habitants apportant leur aide sous une forme ou sous une autre, sans pour autant les présenter comme des héros, sans la dimension spectaculaire presque inévitable qui accompagne les reportages des médias traditionnels. Il s’agit d’êtres humains refusant de considérer les femmes et les hommes qui fuient leur pays, comme un phénomène de société ou comme des groupes, ou pire encore des statistiques. Au bout de quelques pages, le lecteur ne se préoccupe plus de savoir s’il lit une bande dessinée ou un objet hybride : il ressent à quel point ce mode d’expression permet aux auteurs de restituer ce qu’ils ont vécu, avec honnêteté et fidélité, y compris dans l’expression de leurs ressentis et de leurs émotions, de façon incidente et prévenante vis-à-vis du lecteur. Une réussite extraordinaire.



mardi 24 mai 2022

Le Goût de la terre

Yaira Fernanda n'a rien à faire des souvenirs, elle veut demain.


Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2013. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 125 planches, dont une réalisée et ajoutée pour la deuxième édition. Le tome s'ouvre avec un texte introductif de 2 pages, rédigé par Alfredo Molano Bravo (1944-2019), sociologue, journaliste et écrivain colombien. Il évoque le projet des auteurs : peindre des histoires de leur main prodigieuse et assurée, peindre des visages, peindre des mains, peindre des rues, peindre la vie et peindre la mort : la mort qui est partout, dans les récits des gens et jusque dans leurs rêves. Puis à San Vincente del Caguán, tous ses habitants ont une histoire à raconter, une seule et même histoire : celle de l'homme qui fuit. Ces eux auteurs ont précédemment réalisé un autre récit de même nature : Viva la vida (2011) sur les habitants de Ciudad Juárez. Par la suite, ils en ont réalisé un troisième sur les migrants : Humain, la Roya est un fleuve (2018).


Baudoin se tient debout sur un rocher au bord de la mer. Il est né sur un bord de la Méditerranée, Jean-Marc Troubs sur une rive de l'Atlantique. Qu'est ce qui donne le goût à une terre, une herbe, un arbre, un fruit, une eau, un homme, un peuple ? Sur la totalité des côtes méditerranéennes les hommes, pendant des millénaires, se sont penchés sur la même terre. Ils ont bu du lait de chèvre, cultivé des oliviers, construit des murs de pierres sèches. Troubs a grandi sur les bords de l'Atlantique. Mais il est ensuite venu s'installer à l'intérieur des terres, à la campagne, à l'Est de Bordeaux. Dans une campagne encore comme avant, en dehors des routes. C'est plus la forêt que la campagne ; quelques prés, quelques vignes, et puis des arbres à perte de vue. Un des endroits les moins peuplés de France. Ce jour-là, il discute avec son voisin, Raymond, 80 ans, un ouvrier agricole à la retraite dont le motoculteur ne veut pas démarrer. Ils parlent des semailles dans quinze jours à la Lune vieille, du départ de Troubs en Colombie, de ce qu'ils peuvent cultiver là-bas.



Baudoin évoque la manière dont le nord de l'Europe a asservi l'Afrique à ses besoins, par la colonisation, par l'économie et le marché. Comment la Méditerranée est passée d'un lieu de rassemblement avec une culture partagée sur tous ses bords, à une frontière protégée par un mur de visas. Il évoque la frontière du Rio Bravo entre les États-Unis et le Mexique. Lui et son collègue sont prêts pour partir en Colombie, âgés respectivement de 70 ans et de 40 ans. Invités par deux universitaires colombiens qui ont lu Viva la vida, Ils partent cinq semaines pour rencontrer les paysans qui vivent dans la région de Caquetá, proche de l'Amazonie. Ils ne sont pas très sûrs de la nature de leur projet : ils ne savent pas à quoi cette région ressemble. Il y a des guérilleros appelés terroristes par les démocraties.


S'il a lu Viva la vida, des mêmes auteurs, le lecteur sait à peu près à quoi s'attendre. Sinon, il peut se référer à la manière dont Baudoin parle de cet ouvrage dans la dernière page : Ce livre n'est pas vraiment un reportage, pas un carnet de voyage, pas une étude sociologique. Est-ce une bande dessinée, une performance ? La forme est un peu déconcertante de prime abord. Le livre a été réalisé à quatre mains. S'il n'identifie pas qui a fait quoi d'après les caractéristiques des dessins, le lecteur peut se fier à la graphie du texte : Baudoin écrit en majuscule, et Troubs en minuscule. La question de la nature de l'ouvrage peut se poser dès les premières pages. Dans l'introduction réalisée par Baudoin, il s'agit plus d'un texte illustré par des images, une ou deux par pages, les informations visuelles venant compléter ce que disent les mots. Dans celle réalisée par Troubs, la forme est plus proche d'une bande dessinée classique avec des cases, une action racontée par la succession de plusieurs cases, des phylactères. Très vite, le lecteur constate qu'il y a beaucoup de textes : des éléments de contexte pour exposer la situation de la Colombie dans ces années-là, un peu d'histoire, un peu de géographie, la présentation de quelques personnages, les personnes rencontrées et dessinées qui racontent leur souvenir le plus marquant. Ce n'est pas une bande dessinée d'un format traditionnel ce qui peut rebuter en la feuilletant rapidement.



En revanche, une fois qu'il s'est adapté aux caractéristiques de la forme, le lecteur assiste effectivement à une sorte de performance, pas au sens de l'exploit, mais au sens d'une œuvre qui prend forme au fur et à mesure des rencontres, des événements, des déplacements, sans planification réelle autre que la destination du voyage et le projet de discuter avec des gens. Les dessins des deux artistes sont en noir & blanc, plus chargés et un peu charbonneux pour Baudoin, un peu plus en mouvement pour ceux de Troubs, avec une touche amusée, une sorte de plaisir évident. Indubitablement, les images font voyager le lecteur : dans des villes, dans des habitations, dans la nature sauvage, dans des zones cultivées, sur la route. Il ne s'agit pas d'un carnet de voyage avec de belles images de paysage, mais plus de croquis donnant la sensation d'avoir été faits sur le vif. En réalité, les auteurs se sont bien livrés à un travail de composition, de réalisation des pages après coup : ils se dessinent en train de travailler dans les planches 42 & 43. Le lecteur a vite fait de s'acclimater à ces planches rugueuses, à ces visions qui reflètent la préoccupation ou l'intérêt du moment de l'un ou l'autre des auteurs. Il partage leur regard qui ne constitue pas une description neutre de ce qui les entoure, mais un choix de ce qui les marque.


Bien sûr, une quantité significative de cases se présente sous la forme d'un gros plan sur un visage, le Colombien en train de parler et de raconter son souvenir le plus marquant, parfois en une phrase, parfois dans un long texte. Les portraits, des visages en gros plan, ne cherchent pas à montrer une vision idéalisée de la personne, ou embellie : c'est un dessin un peu simplifié par rapport à du photoréalisme, s'attachant à l'impression donnée par l'interlocuteur, son trait de caractère apparent lorsqu'il s'exprime. Il est vraisemblable que s'il les croisait dans la rue, le lecteur ne les reconnaîtrait pas. Il semble qu'a contrario l'individu reconnaît sa personnalité dans le dessin qui est fait de lui. Les auteurs ont composé leur ouvrage de manière que le lecteur essente l'impression de faire la connaissance de ces individus qui lui parlent pendant quelques minutes. Il les rencontre au gré des déplacements et des visites des artistes. De la même manière, il ressent les impressions laissées par les différents endroits : le bruit et l'immensité de Bogotá, le caractère rural du village de Belén, l'isolement du village de San Vincente del Caguán, la réalité de la nature dans la forêt avoisinante, avec les arbres, un singe-araignée, les chants d'oiseaux au réveil le matin, une tortue qui les regarde passer lors d'un voyage d'une heure de pirogue, une poule en liberté, un perroquet, etc.



En fonction de ses centres d'intérêt, le lecteur est plus moins ou familier de la situation de la Colombie en 2013. Les auteurs font en sorte d'intégrer les notions d'histoire et d'économie nécessaires, la guerre civile, les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie, 1964-2016), la corruption, la culture de la coca, les intérêts des multinationales, les organisations paramilitaires, les narcotrafiquants, la criminalité qui fait environ quarante morts par jour, la pauvreté, la diminution de la population d'indiens Huitoto / Uitoto, les six millions de Colombiens déplacés à l'intérieur du pays. En fonction de la nature de l'information, elle est soit exposée par les auteurs, soit par une personne qu'il rencontre, avec qui ils échangent. Le lecteur sait bien que Baudoin et Troubs ont choisi leurs interlocuteurs dans une classe sociale bien définie, et que l'image qui en ressort est donc partielle. Les premiers témoignages de violence sont terribles et durs, mais similaires à ce qu'il a pu lire dans la presse. C'est l'effet cumulatif de ces souvenirs marquants qui dessine le climat de cette région du pays pour la population. Dans la planche 103, Troubs pense en son for intérieur que très souvent quand il rentre de voyage, il se dit qu'on est en démocratie en France, qu'on a la sécu, une justice pas corrompue. Chaque fois qu'il va voter, il a l'impression de participer à la vie politique, de s'impliquer, même s'il sait bien que ce n'est qu'une illusion. Mais que ferait-il s'il était colombien ? S'engagerait-il ? Fermerait-il les yeux ? En effet, l'ouvrage n'apparaît pas comme une dénonciation, mais plus comme un témoignage sur la force vitale de ces êtres humains. Le lecteur fait le lien avec ces images montrant des fourmis portant une charge beaucoup plus volumineuse qu'elles. Il pense au plaisir de vivre des habitants de Caquetá, malgré la violence arbitraire des factions armées, malgré les traumatismes de leur passé individuel. Il ressent la force de vie à la fois fragile et plus forte que tout, pour assurer les besoins vitaux de nourriture et de logement, mais aussi d'éducation, de sécurité, de moralité, de famille, et lorsque c'est possible d'éducation, de projets à long terme comme une réserve naturelle.


Le lecteur sait qu'il s'embarque pour un voyage en Colombie, à la rencontre d'habitants de villages dans une zone rurale du pays. Il découvre un ouvrage qui défie les conventions de la bande dessinée, mélange de narration séquentielle, et de texte illustré, dans un noir & blanc sans afféterie, dont la somme des parties fait un tout étonnamment harmonieux. Il ressent qu'il rencontre les habitants dont les artistes font le portrait comme s'ils leur parlaient en direct. Il voit un portrait de cette région du pays se dessiner progressivement, sans parti pris politique, sans dogmatisme, montrant le peuple qui vit dans un pays en guerre civile. Extraordinaire.




mardi 12 avril 2022

Viva la vida

C'est si fragile et si fort une vie.


Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 124 planches. Le tome s'ouvre avec un texte introductif de 2 pages, rédigé par Paco Ignacio Taibo II, commençant par quelques paragraphes sur l'histoire de la ville de Ciudad Juárez, puis continuant avec la démarche des auteurs : ils ont la vocation de marcher et de raconter, de recueillir et de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Il explicite également ce qu'il trouve d'unique dans la bande dessinée en tant que moyen d'expression : un langage où se mêlent les réflexions, les dialogues images, l'objectivité et la subjectivité.


Troubs est dans son fauteuil en train de lire le journal. Il repense au dernier festival international de la bande dessinée à Angoulême où Baudoin lui a reparlé de ce voyage. Ciudad Juárez : tout au nord du Mexique, l'endroit le plus fréquenté de la frontière, le Rio Grande coupe la ville en deux, et côté américain c'est El Paso. Ça sonne comme dans les westerns, mais ce n'est pas un western, c'est pour de vrai. Troubs a lu que c'est la ville la plus dangereuse du monde, 20 meurtres par jour en moyenne, les gens ne sortent plus après le coucher du soleil, les gangs et l'armée se battent pour contrôler la ville. Il se souvient d'une discussion avec une femme travaillant pour le Haut-Commissariat pour les Réfugiés, au Burundi : rien n'arrête le vent de la mort et il souffle au-dessus des frontières. Baudoin est assis dans son fauteuil et il repense à une déambulation sur une plage de Tanger, le vent soufflant le sable qui se précipite vers la mer, les deux vagues en furie s'embrasant, le mariage de l'Atlantique avec l'Afrique. Il se souvient de dizaines de garçons s'entraînant avec un ballon sur la plage, et il s'interroge sur les kilomètres de fil de fer barbelé qu'il faudrait déployer au milieu de la Méditerranée pour interdire à l'Afrique d'accoster sur les rives de l'Europe.



Ciudad Juárez : la frontière des frontières ? Le corps d'une femme atrocement mutilée retrouvée au petit matin. Une grande quantité d'entreprises du monde riche s'y est installée : les maquiladoras. Là travaillent des femmes venues de toute l'Amérique Latine, de la main-d'œuvre très bon marché pour le marché mondialisé. Près de 500 femmes assassinées depuis 1993  à ce jour, alors que la page en question est réalisée en juillet 2010. C'est en partie à cause, ou grâce à un livre 2666 de Roberto Bolaño, un immense écrivain chilien décédé en 2003, que Baudoin a eu envie d'aller à Ciudad Juárez. L'idée : trouver des lieux où on peut dessiner. Faire le portrait de ceux qui voudront bien, leur demander : Quel est votre rêve ? Dire la vie dans cette ville où on meurt. Le voyage commence à Culiácan le premier octobre 2010.


Il est possible que le lecteur soit attiré par cet album du fait des auteurs qu'il a pu apprécier par ailleurs, ou pour le thème. Ils ont choisi de se rendre à Ciudad Juárez, pour rencontrer les habitants. Dans sa partie introductive, Edmond Baudoin (né en 1942) explique leur projet : demander à un habitant quel est son rêve, et lui offrir son portrait réalisé sur place. Les deux prologues permettent de comprendre le principe de leur collaboration, de la réalisation de cette bande dessinée à quatre mains. Ils vont la construire ensemble, chacun réalisant ses pages, ou ses parties de page, relatant leur expérience avec leur subjectivité propre. Chacun a réalisé son prologue propre, ce qui permet de repérer leurs caractéristiques graphiques personnelles, mais celles-ci fluctuent un peu en fonction des séquences, ne donnant pas l'assurance d'avoir l'a certitude de qui est quelle page. En cours de route, ils introduisent un signe distinctif pour savoir qui parle : un logo de tortue pour Troubs, un de chèvre pour Baudoin, mais dans le fil de l'ouvrage, ils n'y ont recours que deux ou trois fois. À l'épreuve de la lecture, la coordination entre les deux auteurs devient patente, car le lecteur n'éprouve jamais la sensation de passer d'un point de vue, à un autre fondamentalement différent, jamais en opposition, une sensibilité commune en phase. Il plonge dans un carnet de voyage à Ciudad Juárez, mais pas un voyage touristique, ni une étude sociologique sur la criminalité systémique, simplement aller à la rencontre des gens.



Dans chaque prologue, le lecteur prend contact avec la personnalité des deux auteurs, dans leur manière de dessiner : des dessins descriptifs avec des contours un peu flottants par endroit, un usage un peu charbonneux par endroit du noir. Le lecteur peut déceler que Baudoin se montre graphiquement plus aventureux par moment, ses dessins pouvant s'aventurer vers l'abstraction, comme lors de la rencontre entre le sable soulevé par le vent et la vague d'eau de mer. Il note également que les deux auteurs ne se sentent pas contraints à s'en tenir à des cases disposées en bande, avec des phylactères. Dès son introduction, Troubs passe en mode : des cases avec uniquement des cartouches de texte pour évoquer son souvenir du Burundi. Baudoin commence sous la forme de deux cases de la largeur de la page, avec une ou deux lignes de texte en dessous. En planche 13, la case montrant la collision de la vague de sable contre celle d'eau relève plus du domaine de l'abstraction que descriptif et l'image n'acquière son sens narratif qu'au regard de la case au-dessus d'elle et du commentaire en dessous.


Tout du long de ce carnet de voyage, le lecteur ressent de la surprise en découvrant des images ou des séquences visuellement originales et mémorables : les ballons de foot comme suspendus en l'air, le trombinoscope de 40 jeunes femmes en planches 20 & 21, la reproduction de l'affiche d'une inauguration, des cases de la largeur de la page montrant le paysage naturel dans la région (planches 50 & 51), la représentation d'une communauté en train de danser utilisant deux pages (planches 52 & 53) en format paysage (il faut tourner la BD d'un quart de tour), un mode de dessin passant à une figuration très simplifiée pour la cérémonie des remerciements (planche 58) avec des individus portant un masque intégral d'aigle, des représentations d'individus comme collées sur une page sans aucune bordure (planches 70 & 71), la reproduction de peintures rupestres (planche 75), une photographie tout juste retouchée, 4 planches dessinées par deux bédéistes locaux, etc. S'il est familier des ouvrages de Baudoin, le lecteur retrouve ici toute sa liberté formelle dans sa façon d'envisager une narration en bande dessinée.



Par rapport à ses attentes, le lecteur se rend compte qu'il ne contemplera pas les portraits réalisés par les deux artistes, juste quelques facsimilés de petite taille, pour une partie des personnes accostées. Lors du prologue, les deux auteurs placent leur carnet sous le thème de la violence subie par les populations et en particulier les femmes, et sous celui des migrants. Au début du séjour au Mexique, ils commencent par rendre visite à Florence Cassez, ressortissante française, alors accusée d'enlèvement, séquestration, délinquance organisée et possession d'armes à feu et de munitions à l'usage exclusif des forces armées, et condamnée à 96 ans de prison, ramené à 60 ans en 2009. Les auteurs évoquent à la fois des éléments culturels, et des événements d'actualité, comme l'écrivain Roberto Bolaño (1953-2003), Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010, Paco Ignacio Taibo II (écrivain, militant politique, journaliste et professeur d'université hispano-mexicain, auteur de roman policier), ou la peine de prison de Florence Cassez, l'intervention de Nicolas Sarkozy pour la faire libérer, les unes du quotidien relatant le nombre de tués durant la nuit. Ils exposent quelques éléments de géopolitique comme les maquiladoras, les tentatives d'immigration clandestine pour passer à El Paso e l'autre côté du Rio Grande, un rassemblement des peuples premiers, le 6 novembre journée nationale de souvenir et de lutte contre les assassinats et les enlèvements de femmes.



Le lecteur accompagne donc les auteurs à la rencontre des personnes dans la rue, dans un bar, dans une maquiladoras, à suivre une personne ou une autre qui leur sert de guide. Il comprend que leur compréhension de la langue espagnole est un limitée, et qu'ils la parlent mal. Il apprécie qu'ils se montrent attentionnés pour expliquer où ils se rendent, quels sont les personnes qu'ils rencontrent, en quelques phrases courtes. Il assiste bien sûr à la proposition faite par les artistes aux personnes à qui ils s'adressent, en découvrant leur réponse quant à leur rêve. En cours de route, les auteurs apprennent qu'un journal national avait déjà effectué la même démarche : demander à des élèves de collège d'exprimer leur rêve pour leur vie d'adulte, et retourner les voir une dizaine d'années plus tard pour savoir ce qu'il en était advenu. Cela produit un effet de relativisation sur les rêves qui leur sont formulés. Cette forme de voyage et de prises de contact avec la population locale offre une vision très directe au lecteur. En découvrant les différents rêves ainsi exprimés, il y voit des besoins primaires, pouvant lui faire penser au premier étage de la pyramide d'Abraham Maslow. Cela a pour effet de révéler toute la force d'une observation formulée en cours de route : C'est si fragile et si fort une vie. Le ton n'est pas misérabiliste : les auteurs mettent en lumière la force vitale de chacun, cette énergie qui permet d'affronter chaque jour dans un milieu hostile où une mort arbitraire peut venir y mettre un terme, où le système socio-économique est défavorable à l'individu, entre insécurité, précarité, dans un environnement qui n'est ni stable ni prévisible, pétri d'anxiété et en crise. En découvrant certains témoignages, le lecteur sent les larmes lui monter aux yeux, l'émotion le prendre à la gorge. À d'autres moments, il est confondu d'admiration devant le courage banal et quotidien de l'un ou de l'autre, par la possibilité de vivre malgré tout.


Se rendre dans la ville la plus dangereuse du monde et demander aux habitants à quoi ils aspirent, en échange d'un dessin. Le lecteur se plonge dans ce carnet de voyage réalisé par deux créateurs et il découvre un témoignage beaucoup plus riche que ce à quoi il s'attendait : la liberté formelle de la mise en images, la simplicité du contact humain, les éléments de contexte présentés tout naturellement, une sensation déconcertante de toucher du doigt une des dimensions essentielles de l'existence, sans dramatisation larmoyante, sans se voiler la face. Une expérience de lecture d'une rare vérité, en toute honnêteté.



vendredi 6 avril 2018

Va'a: Une saison aux Tuamotu

Regarde ça, on est beau comme un dessin d'Hugo Pratt.

Il s'agit d'un récit complet indépendant. Il est initialement paru en 2014, écrit et dessiné à 4 mains par Benjamin Flao et Troubs (Jean-Marc Troubet).

Ce tome commence par 5 pages avec une grande illustration centrale (sur une page ou sur deux) avec des pavés de texte présentant rapidement les Tuamotu (un archipel de la Polynésie française) et l'atoll de Fakarava, avec ses 800 habitants pour 16km² de terres émergées. Il est entre autres rappelé que cet atoll a été classé comme une réserve de biosphère par l'UNESCO. Au vu du savoir-faire ancestral des Paumotu (les habitants des Tuamotu) pour construire des pirogues et naviguer sur l'océan, Julien Girardot et Ato Lissant ont monté le projet de favoriser le retour de la pirogue à voile (supplantée dans les années 1960/1970 par le canot à moteur) dans la vie quotidienne des Paumotu, projet appelé Va'a Motu (= pirogue des îles en dialecte Paumotu). C'est dans ce cadre que les 2 auteurs sont invités à séjourner à Fakarava.

Les 2 compères arrivent donc à Fakarava, avec une belle vue du ciel, et découvrent la simplicité du site, ainsi que leur première maison. Ils notent les différents équipements implantés alentours : la maison de leurs hôtes, la douche en extérieur, la cuve de récupération de l'eau de pluie, les panneaux solaires, la végétation pour protéger des embruns, les cocotiers pour se baigner à l'ombre. Ils ressentent l'effet de la chaleur au soleil de midi et ils apprécient les bienfaits des spirales anti-moustiques. Ils apprennent à se méfier des noix de coco qui peuvent tomber des arbres. Ils s'habituent au bruit incessant de la mer contre le récif de corail. Ils récupèrent la pirogue du propriétaire et la rafistolent pour pouvoir sortir sur le lagon. Ils comprennent vite que ce modèle de pirogue avec un seul balancier nécessite un peu d'expérience pour pouvoir être manœuvrable, même sur l'eau très calme du lagon.


Dès la couverture, le lecteur peut avoir un aperçu des choix graphiques des 2 dessinateurs. Ils préfèrent l'un et l'autre détourer les formes avec des traits parfois non jointifs, parfois un peu gras, parfois au contraire très secs. Ils se représentent de manière filiforme, un peu dégingandée, sans trop insister sur les traits de leur visage. Ils sont avant les narrateurs, plus que les acteurs de ce journal de bord. Ils représentent les autres personnages avec plus de détails, qu'il s'agisse d'Ato Lissant, Désiré (un voisin), Titéré (un Paumotu polynésien), la mère de Titéré, une charmante voisine avec une fleur de tiaré dans les cheveux, le groupe de touristes en surpoids, Pierrette une autre voisine plus âgée, Daniel Snow un vieux Paumotu, le vieux Firi un asiatique, et d'autres encore. Les tenues ne sont pas très variées car un short et un teeshirt suffisent pour affronter tous les temps. Néanmoins les coupes ne sont pas toutes les mêmes, en fonction de la morphologie des individus.

Avec ces traits de contour un peu lâches, Flao et Troubs ont le chic pour donner de la vie à n'importe quelle scène. Les postures des personnages sont naturelles et le parti pris de ne pas se donner d'importance à eux-mêmes permet de conserver le centre d'intérêt sur les locaux. La première double page consacrée à Fakarava est réalisée à l'aquarelle, en laissant beaucoup de place à la couleur blanche. D'ailleurs les auteurs l'indiquent explicitement en page 19 : il fait si chaud que […] rien n'est plus fort que le blanc. Ce choix leur permet de rendre compte de l'éblouissante luminosité. Cette bande dessinée prend la forme d'une forme hybride de journal et de courtes explications. Les auteurs prennent le parti de montrer par les dessins, laissant les explications à une poignée de phylactères un peu plus importants quand ils font parler un autochtone (en plus des 5 pages d'introduction). Du coup, ils privilégient les grandes cases un tiers, la moitié d'une page, un dessin en pleine page, un dessin en double page. Cela permet au lecteur d'observer l'atoll, le ciel, le lagon, les poissons. En outre la variation de la mise en page correspond à l'état d'esprit du moment des auteurs, et introduit une forme de variété.


C'est tout le paradoxe de cet ouvrage qui installe le lecteur sur un atoll de belle taille, mais où il n'y a que le soleil, la mer, la barrière de corail et quelques habitants, et qui en même temps en montre toute la richesse et la diversité. Si le lecteur n'a jamais eu l'occasion de se rendre dans un de ces endroits paradisiaques, il bénéficie pleinement de la dimension touristique, mais un touriste qui prend le temps de séjourner, de vivre au rythme des habitants, de les connaître, de s'acculturer autant que c'est possible. S'il a déjà séjourné en Polynésie, il retrouve les sensations qu'il a pu éprouver, ainsi que les mots de vocabulaire spécifiques comme le Fare, la patate (de corail), le coprah (albumen séché de la noix de coco dont on tire le beurre de coco), etc. En particulier le lecteur apprécie la capacité des auteurs à rendre compte de la beauté du lagon et de la blancheur du corail. Dans un premier temps, Fao et Troubs montrent la surface étale de l'eau du lagon, ainsi que sa couleur pâle. Puis il dessine quelques vagues formes visibles depuis la pirogue, qui correspondent aux patates de corail. À partir de la page 49, ils commencent à jouer avec la transparence de l'eau, à montrer quelques poissons exotiques et un requin de lagon (requin pointes noires). En page 74, un homme nage en faisant du snorkeling (randonnée subaquatique avec masque et tuba), rendant admirablement compte du calme régnant sous l'eau et de la sensation d'être coupé du monde. Il y aussi quelques images dans lesquelles la pirogue semble suspendue dans le vide au-dessus du fond du lagon, du fait de la transparence exceptionnelle de l'eau. Magique. D'ailleurs les auteurs adressent un clin d'œil au lecteur en faisant observer : Regarde ça, on est beau comme un dessin d'Hugo Pratt.

Non seulement Benjamin Flao et Jean-Marc Troubet rendent compte de la beauté du lagon et de son eau comme si le lecteur avait les pieds dans l'eau, mais en plus ils savent montrer les caractéristiques de la terre ferme. Il y a les cocotiers, et ce sol composé de sable, de débris de coquillages et corail blanc. Il y a une végétation d'une grande vitalité du fait de l'ensoleillement, même si elle n'est pas très dense du fait du manque de terre végétale. Il y a la douceur de l'ombre sous le soleil implacable, la vie sans chichi du fait que tous les produits manufacturés doivent être amenés en bateau. Il y a une forme de langueur et d'indolence dans le rythme de vie que l'on ressent quand on vit dans un environnement où le temps semble immuable, où chaque jour ressemble au précédent, avec la même possibilité d'aller boire une bière au bord du lagon (occupation peut-être un peu sous-estimée dans cet ouvrage) et d'aller se baigner dans une eau calme et chaude.


Toujours par les images, le lecteur peut voir les occupations du quotidien : la baignade, la cuisson des poissons sur un barbecue improvisé, les différents types de pêche (avec canne à pêche, à avec filet attaché sur des pieux fixés dans le sol, avec des gants sur la barrière de corail pour attraper des homards), ramer sur la pirogue, récupérer ce que la mer a ramené sur la plage, se déplacer à pied ou en vélo, fumer un peu de tabac (le pakalolo n'est pas évoqué malgré sa haute teneur en alcaloïdes), un peu de couture avec une vieille machine à coudre, réparer une gouttière, etc. L'intelligence narrative des auteurs fait qu'il ne s'agit jamais de leçon, mais de tranches de vie organiques, comme si le lecteur se trouvait à leurs côtés, voyant ce qui les entoure, bénéficiant des conseils et des explications succinctes des Paumotu.

Cette bande dessinée ne se limite pas à une immersion de très haute qualité dans le mode de vie des Paumotu sur l'atoll de Fakarava, ce qui est déjà très agréable. Au début du récit, Benjamin Flao et Troubs ont une mission clairement établie : participer à la réintroduction des pirogues à voile dans leur milieu naturel, ou plutôt redonner aux Paumotu un moyen de développement autonome, qui ne dépendent ni des approvisionnements par bateau, ni d'un combustible fossile. Une bonne moitié des séquences de cette chronique tourne donc autour de la construction d'une pirogue de ce type qui soit viable. Le lecteur peut voir les auteurs bricoler différentes pirogues, à partir de certaines délaissées par leurs propriétaires, avec l'aide d'un vieux Paumotu disposant encore du savoir-faire correspondant. Il constate donc rapidement que leur mission n'est pas de construire une pirogue entièrement avec les matériaux disponibles sur l'atoll. Il ne comprend pas forcément bien leur relation avec Julien Girardot et Ato Lissant, même si ce dernier apparaît dans une séquence. Dans la mesure où il s'agit de tranches de vie, le lecteur ne doit pas s'attendre à une résolution, ni même à un point d'étape sur le succès ou non du projet de Va'a Motu. Il n'y a pas donc pas d'intrigue.


Néanmoins les auteurs ne se contentent pas de tranches de vie, comme aller naviguer sur le lagon, pêcher avec les Paumotu, ou chasser les insectes. Ils ajoutent également des commentaires, souvent informatifs, sur le détail de la vie quotidienne, avec un dispositif narratif qui s'avère aussi efficace qu'humoristique, en faisant parler des animaux (des poules, des moustiques, des oiseaux), chacun le temps d'une séquence, ou en faisant parler des objets (une pirogue, une voile) également le temps d'une séquence. Tout ceci contribue à une atmosphère détendue et sereine. Au fil des discussions avec les Paumotu, ils en apprennent plus sur l'histoire de cet atoll et de cet archipel. Il y a donc de brefs rappels historiques, à commencer par les conséquences financières des essais nucléaires. Dans un phylactère copieux, ils rappellent que la France a indemnisé la Polynésie de 1966 à 1996, ce qui a pour double effet un apport d'argent et un bouleversement du mode de vie, aux dépends du mode de vie traditionnel. À l'instar du phénomène de désertification des campagnes, les jeunes des atolls et des îles ont préféré aller étudier à Tahiti, et s'y installer, pour profiter des avantages de la technologie. Ils insèrent également une remarque sarcastique sur Gaston Flosse, sa façon très particulière d'exercer le pouvoir, et sa relation privilégiée avec Jacques Chirac, juste le temps d'une phrase ou deux, mais c'est suffisant pour comprendre.

Les habitants de Fakarava interrogés évoquent également le mode de vie traditionnel, le système des secteurs : une communauté sous la responsabilité d'un chef qui se déplaçait tous les 3 mois pour aller occuper une autre partie de l'atoll ou une autre île le temps que les ressources naturelles se régénèrent. Ils évoquent également le savoir-faire des anciens en termes de navigation, en particulier le fait qu'à l'époque de la colonisation des îles polynésiennes, vers 1000 avant JC, les occidentaux ne faisaient encore que du cabotage en Méditerranée. Le lecteur peut ainsi prendre la mesure de l'intelligence économique et écologique du mode de vie des Paumotu jusqu'à la fin des années 1960. Le ton de la narration ne s'apparente ni à c'était mieux avant, ni à un discours catastrophique et alarmiste sur le pillage des réserves de la planète. Les auteurs ont fait le choix de décrire et suggérer que l'autosuffisance est encore possible. Mais la mère de Titéré déclare sans ambages qu'on ne reviendra pas en arrière. On ne peut pas aller contre le progrès à ce qu'il paraît.


De séquence en séquence, le lecteur constate que Flao et Troubs dressent un portrait à partir de multiples points de vue, certains revenant à différentes reprises, avec différents interlocuteurs. Il y a le regard croisé sur les touristes que les auteurs regardent avec mépris comme des individus trop pressés, animés d'un esprit trop marchand, incapables de saisir l'essence de la vie sur l'atoll. D'un autre côté les Paumotu les accueillent avec bienveillance, appréciant de pouvoir vendre leurs produits locaux, et de profiter de cet apport d'argent. Même si le lecteur peut éprouver l'impression que la construction de la pirogue à voile et la maîtrise des techniques de navigation ne sont qu'un prétexte, les 2 artistes incluent de nombreux schémas de conception de bateaux, attestant qu'ils ont dû effectuer de nombreuses esquisses pour représenter ce que leur expliquaient les anciens. Enfin, ils se montrent honnêtes en indiquant que la vie sur l'atoll présente de nombreux aspects paradisiaques, sous réserve de jouir d'une bonne santé, car il n'y a pas de médecin proche. Par ailleurs ils n'évoquent pas la lassitude existentielle que peut ressentir l'individu à bénéficier de ces conditions, jour après jour, sans grand changement notable, provoquant une forme de vague à l'âme désigné sous le mot de fiu par les locaux.


Cet ouvrage s'avère exceptionnel car il permet au lecteur de séjourner sur l'atoll de Fakarava dans l'archipel des Tuamotu comme une personne qui y vit et non pas comme un touriste de passage, pour un prix modique au regard de ce qu'il en coûte réellement. Non seulement le lecteur bénéficie de magnifiques visuels, de représentation enchanteresse du lagon, de la rencontre avec des Paumotu accueillants, mais en plus les auteurs lui offrent une vision élargie de cet endroit, par le biais de quelques éléments historiques, économiques et écologiques.