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jeudi 30 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Sur la route (3)

Peut-être que ça vaut mieux ainsi…


Ce tome est le troisième du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Jours de deuil (2) (2012) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quarante-huit planches de bande dessinée.


Mercredi dix-huit avril 1945, dans l’hôpital de Weimar en Allemagne, la jeune adulte Jessica Ruppert s’occupe des enfants qui ont été libérés d’un camp de concentration et d’extermination. Avec l’aide de l’infirmière sœur Birgit, elle amène le jeune David, vaillant sur ses deux jambes, devant le lit de monsieur Helmsdorff, pour suggérer une raison de vivre au garçon, mais elle est interrompue dans sa démarche par un juron en allemand : Dreckskerl ! un jeune homme, Shmouel, est en train de s‘emporter contre un homme alité. Jessica s’approche et se fait traduire par une infirmière, ce qu’il hurle. La sœur lui explique que selon Shmouel l’homme dans le lit ne serait pas ce qu’il prétend être, il serait l’un des gardiens du camp de Buchenwald. Toujours selon le jeune homme, il faisait partie de ceux qui sélectionnaient certains enfants pour des expérimentations médicales, et parmi ces enfants il y avait Doria, la sœur de Shmouel. Ce dernier est écarté par une infirmière, et Jessica s’approche du malade, lui demande s’il parle anglais, ce qui s’avère être le cas. Elle lui explique que mourir ne résoudrait rien, qu’il doit rester en vie, essayer de réparer ces choses qu’il semble regretter, du mieux qu’il pourra. Le gardien prend la parole, pour dissiper le malentendu : il n’a pas honte de ce qu’il a fait. Pour lui, il fallait le faire, l’Allemagne devait avoir le courage de reprendre son destin en main… Le courage d’affronter ses ennemis ! Ils l’ont fait et… Et ils vont faire mieux que ça encore… Bien mieux que ça : ils vont changer le visage du monde, pour les siècles à venir. Mais les Alliés ont brisé leur rêve… L’Amérique a brisé leur rêve. Aujourd’hui, le Führer est mort et l’Allemagne… L’Allemagne se retrouve une fois encore à genoux.



Au temps présent, la secrétaire d’État Jessica Ruppert se tient devant une fenêtre dans un grand salon officiel. Elle parle à voix haute, au bénéfice de son assistante Rashad. Elle exprime ses réflexions comme elles viennent : Peut-être que ça vaut mieux ainsi… Peut-être que quelqu’un devait l’arrêter, elle, avant qu’il ne soit trop tard. Peut-être qu’il est impossible de changer le monde sans le rendre complétement fou et le conduire à l’apocalypse… Hitler, Lénine et Mao ont essayé… Regarde où ça a conduit leur pays ? Peut-être que la vie en commun réclame une tempérance et un talent pour le consensus qu’elle, Jessica, n’a malheureusement jamais eus. Elle est interrompue par un homme qui vient annoncer que la commission sénatoriale dirigée par le sénateur Robert O’Keefe est prête à recevoir la secrétaire d’État et la presse.


Comme d’habitude, le lecteur revient avant tout parce qu’il a envie de connaître la suite de l’histoire, de découvrir ce qui arrive à ces personnages qui lui sont familiers depuis plusieurs tomes, qu’il a appris à connaître, dont certains sont même devenus des amis, ou en tout cas des êtres chers, comme la jeune handicapée Amy, ou sa mère adoptive Jessica Ruppert dont les convictions et les projets s’écrasent violemment contre le mur de la réalité. Il a bien conscience qu’il est à la merci des auteurs dont les choix peuvent lui paraître arbitraires : pourquoi tel personnage, et pas tel autre ? Pour autant, il leur fait confiance, et il est bien aise de voir comment Jessica réagit face aux attaques dont son œuvre fait l’objet, de suivre avec inquiétude les tribulations d’Amy au cours de cette longue marche civile, de s’interroger sur la façon qu’à Colin Strongstone de se comporter face à la légende qu’est devenu Joshua Logan, de retrouver l’imprévisible Lucy Bulmer (et de découvrir qu’elle était présente dès la première page de ce cycle), et même de pouvoir caresser le chien Sindhu. Bien sûr, il savoure chaque case du retour de l’avocat Cyrus Chapelle, toujours soutenu par son compagnon Adam Füreman : enfin ses efforts commencent à être payants, enfin la vérité est à portée de main et le monde va savoir… Puis la raison lui revient : il se souvient que les tomes précédents ont montré à quel point le pouvoir des innocents est fragile et relatif, et il voit bien que Joshua Logan a lui aussi évolué pendant toutes ces années passées en prison.



On peut compter sur les auteurs pour concevoir et réaliser des moments mémorables et révélateurs sur les personnages. Ce tome s’ouvre avec trois pages se déroulant en 1945 à Weimar et mettant en scène Jessica Ruppert. Le lecteur sent qu’il va en apprendre plus sur elle et c’est le cas dans cette en noir et blanc avec des teintes vert de gris. Il se souvient que les auteurs avaient usé d’un procédé visuel similaire dans les tomes précédents : pour une scène dans la cuisine de Ruppert où Amy se trouvait confrontée à un souvenir trop profondément refoulé, puis dans le tome deux pour montrer la réalité des immigrants attendant les aides dans la gare de Pennsylvania à New York, une autre forme de traumatisme. C’est également le cas dans ces trois pages où les pyjamas rayés convoquent automatiquement des images de camp de la mort. Jessica fait l’expérience d’un individu, un gardien de camp, incapable de réévaluer ses actions, de prendre du recul pour les juger à l’aune de l’opinion générale, une situation inédite où la bonne volonté et la bienveillance de Jessica Ruppert restent sans effet. La narration visuelle se focalise sur les personnages tout en comprenant des éléments en arrière-plan rappelant au lecteur où se situe l’action. La bichromie installe une ambiance sinistre et cafardeuse, soulignant la prise de conscience de Jessica qui se heurte aux limites de son action bienveillante.


L’usage de la bichromie revient une fois dans le récit, cette fois-ci dans une séquence où Amy Ruppert tient le premier rôle : lors d’une séance de régression hypnotique, un souvenir remonte au niveau conscient le temps de cinq cases. Cette évocation du passé est racontée avec la sensibilité d’Amy alors qu’elle était encore une enfant. Le lecteur se sent troublé malgré lui : il reprend à nouveau espoir que la vérité puisse reprendre ses droits, tout en sachant au fond de lui-même que les auteurs ne lui laisseront aucune chance… Oui, mais peut-être que quand même que si ? Dans un moment peut-être encore plus troublant, Amy apparaît en sous-vêtement, dans des cases dépourvues de tout érotisme, au cours desquelles elle déshabille l’inspecteur Coltrane, en tout bien tout honneur, sans l’ombre d’une ambiguïté, du grand art (narratif). Une fois encore, le lecteur se dit que s’il y a bien un innocent dans ce récit, c’est bien elle, et il formule le vœu qu’elle puisse bénéficier de tout le pouvoir possible. Il se sent également empli d’une grande affection pour elle, d’une envie irrépressible de la protéger, ses attitudes visuelles et ses propos entremêlant avec une grande habileté sa fragilité et sa force de caractère.



À nouveau, la narration visuelle est entièrement dévouée à raconter l’histoire, sans chercher à attirer l’attention sur une case ou sur la maitrise de l’artiste, par un effet de manche. Le lecteur découvre les bandes les unes après les autres, absorbé par l’intrigue, et certaines cases attirent tout naturellement son attention, c’est-à-dire qu’il sent qu’il ralentit momentanément sa lecture mieux profiter de l’instant. Cette case de la largeur de la page et qui en occupe les deux cinquièmes en hauteur : un groupe de marcheurs rejoint la colonne principale en début de soirée sous une pluie battante, avec les faibles halos lumineux de quelques lampes tempête. Colin Strongstone qui se relève précautionneusement dans la cellule de Logan qui vient de le prendre à la gorge, puis de le relâcher. Le pauvre policier Ashok Coltrane qui gît sur la chaussée avec une jambe faisant un angle impossible à hauteur de sa rotule. L’incroyable confiance de l’avocat Cyrus Chapelle expliquant au shérif comment il voit les choses pour sa cliente, le lecteur ne peut retenir un sourire en le voyant enfin savourer pleinement une situation dont il sait que la victoire lui est déjà acquise. Et bien le sûr le retour du chien Sindhu vers ses maîtres, trop craquant.


À nouveau, le lecteur se retrouve pleinement impliqué par les enjeux de cette intrigue, et fasciné par l’élégance avec laquelle les auteurs l’embarquent. À ce stade de la maitrise de leur art, les thèmes sont parfaitement intégrés au récit, tissés dans sa structure manière aussi indissociable qu’organique. La scène en 1945 pose la question du pardon, de la rédemption, tout en rappelant qu’on ne fait pas le bonheur des individus malgré eux, et qu’ils conservent leur libre arbitre qui peut aller à l’encontre du consensus de la société, quels que soient les éléments de preuve. Puis vient un nouveau moment de doute : s’il a lu les deux cycles précédents, le lecteur ressent toute l’ambiguïté des réflexions de Jessica Ruppert, alors qu’elle s’interroge sur le fait qu’il était inéluctable que ses actions provoquent des réactions, et qu’une femme ne peut à elle seule réformer une société entière. Puis le lecteur écoute Norman Kipling, l’avocat de la secrétaire d’État s’adresser aux journalistes, et il ne peut qu’être pleinement d’accord avec sa manière de présenter la version des faits. Alors que Lucy Bulmer reprend contact avec Domenico Coracci, il s’interroge sur son innocence à elle, ou sur son égoïsme plus ou moins conscient, incapable d’assez d’empathie pour se demander quel effet ses retrouvailles auront sur son ancien amant. Décidément, rien n’est tout noir ou tout blanc, il en viendrait même à s’interroger sur la ténacité de l’avocat Cyrus Chapelle et de Xuan-Mai à continuer de se battre pour rétablir la vérité. À quel moment l’opiniâtreté devient-elle une obsession ?


De toute façon, c’est dans la poche pour les auteurs, avant même que le lecteur ne débute la première page : l’intrigue présente trop de qualités addictives, les personnages sont trop attachants, et la narration réussit à être à la fois évidente et personnelle. Certes, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un vrai plaisir de lecture, que ce soit au premier degré ou au pied de la lettre pour l’intrigue, ou pour d’autres caractéristiques comme lesdits personnages, leurs convictions et les épreuves qu’ils traversent, ou comme les thèmes de fond qui court tout du long donnant une profondeur au récit et une réelle consistance. Parfait.



jeudi 16 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Jours de deuil (2)

Il faut croire qu’il n’est jamais trop tard pour mal faire…


Ce tome est le second du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Le discours (1) (2011) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quarante-huit planches de bande dessinée. Il débute avec l’entame de deux articles de blog d’un dénommé The Spyder


On essaie de ne pas être cynique et finalement, on se montre naïf ! L’Amérique est-elle capable de se penser autrement qu’en championne du monde de l’individualisme et de l’économie de marché ? Spyder l’a sincèrement cru après l’élection à la présidence de Lou Mac Arthur, en novembre dernier… Juste un peu étonné de ne pas sentir plus de réticences face aux nouvelles orientations qu’il leur annonçait, et dont sa secrétaire d’état aux Affaires Sociales, Jessica Ruppert, était le chantre. Mais bon, les citoyens avaient voté pour eux et pour l’ensemble de ces changements à une très large majorité de 59,8%. L’attente du pays semblait donc claire : les États-Unis devaient au plus vite s’engager dans une nouvelle voie sociale, économique et écologique, pour ne pas sombrer dans l’abîme ouvert sous ses pieds par le trio diabolique de ces six dernières années : guerres à répétition, scandales politiques et crise économique. En ce mardi 10 avril 2007, l’heure était enfin venue de lancer le processus. Comme la quasi-totalité de la population, Spyder était devant sa télé, à peine troublé par les quelques milliers de manifestants d’extrême droite, brûlant des mannequins à l’effigie de Jessica Ruppert dans les rues de Washington. Il ne voyait en leurs défilés haineux, que les ultimes agitations d’un monde agonisant, incapable d’admettre qu’une page de notre histoire venait de se tourner définitivement… Et patatra… Il faut croire qu’il n’est jamais trop tard pour mal faire… 



Lou Mac Arthur, le président des États-Unis se trouve au palais de l’assemblée du Peuple à Pékin, où il est reçu par l’honorable Liao Xiang, le directeur de la banque centrale de Chine. À ses côtés siègent Rudolf Laudenkrieg, de la banque centrale européenne et Kenji Yorizama de la banque centrale du Japon. Mac Arthur prend connaissance de l’ordre du jour posé devant lui. Le document porte une seule mention : mille cinquante-sept milliards de dollars. Le directeur de la banque centra de Chine explique : il s’agit du montant de la dette contractée par le prédécesseur de Mac Arthur, auprès des banques européennes, japonaises et chinoises. Une somme qui lui a permis de mener durant quatre années, ses trois guerres en Afghanistan, en Irak et en Iran. Puis Xiang tend au président un document de deux mille cinq cents pages : celui-ci détaille les orientations que Mac Arthur et sa secrétaire d’état aux affaire sociales comptent donner à la politique américaine pour les trois prochaines années. Il conclut son intervention en indiquant que le président veut changer les règles, et que eux aussi le peuvent.


Seulement le deuxième tome de ce troisième cycle, et déjà l’horizon d’attente du lecteur est très élevé. Il s’inquiète pour les personnages. Jessica Ruppert peut-elle survivre sur le plan politique après le discours de désaveu de la sénatrice Deborah Daniels, qui faisait pourtant partie de son propre camp ? Amy trouvera-t-elle les ressources en elle pour soutenir le jeune Salim, et pour parvenir à faire face aux circonstances houleuses ? Le jeune homme, Colin Strongstone, qui a lâché des chiens affamés sur des migrants, fera-t-il preuve de repentir ? Que va-t-il advenir de Joshua Logan ? Et dire qu’Angelo Frazzy n’est plus de la partie. Les auteurs manient avec dextérité la composition de ce second acte, que ce soit la variété des lieux, les rebondissements, le déroulement chronologique ou la tension dramatique. Le lecteur voyage au palais de l’assemblée du Peuple en Chine, dans la salle de bains personnelle du président des États-Unis à la Maison Blanche, dans la salle d’audience d’un tribunal, devant un magnifique cerisier en fleur du jardin de la maison de Jessica Ruppert à Washington DC, au commissariat de la gare de Pennsylvania à New York avec sa magnifique verrière et sa structure métallique, dans la cour et les cellules du centre de détention de Riker’s Island, ou encore dans une grande plaine dans la banlieue de New York où se tient la cérémonie en mémoire des victimes du mardi précédent…



Bon alors, ils s’en sortent ? Ben… Bien sûr que non puisqu’il ne s’agit que de la deuxième partie de cette pentalogie. Le scénariste a choisi une dynamique basique et très logique : celle du mouvement de balancier, à chaque action correspond une réaction. Il poursuit sur sa lancée d’une série avec un fond politique, normal puisque le premier cycle se déroulait sur fond d’une élection municipale, et le second d’une élection sénatoriale. Les auteurs sondent concrètement les obstacles auxquels une politique sociale va se heurter, ici aux États-Unis, en prenant une dimension internationale. Et même une claque internationale. Le lecteur en avait eu un aperçu avec le discours de la sénatrice Deborah Daniels dans le tome précédent. Il découvre la genèse de ce discours dans la première scène du présent tome. Comme à son habitude, le dessinateur fait des merveilles pour donner du rythme visuellement à une scène où des politiques de haut rang discutent autour d’une table. Il utilise la palette de couleurs pour donner une teinte très particulière à la scène, assez feutrée, entre sépia et brun. Il joue avec les cadrages : plan large pour voir toute la salle avec vingt-et-un dignitaires assis, une demi-douzaine d’observateurs assis le long des murs, et deux membres du personnel. Il effectue aussi bien un gros plan (sur la feuille où figure la somme en milliards), que des plans serrés (sur le président ou son conseiller), qu’une opposition de champ contre-champ, un travelling avant, des variations dans la hauteur de la caméra, etc. Dans cet échange statique, le lecteur voit le président des États-Unis perdre contenance petit à petit, s’agitant d’abord imperceptiblement, puis se levant sous le coup de l’émotion, alors que pas un autre n’a bougé de son fauteuil.


Sa sensibilité ainsi éveillée, le lecteur retrouve cette même science du découpage, de la mise en scène et de la prise de vue tout du long de ce tome. L’étonnante intimité de l’épouse du président dans son lit, alors que son mari revient de son voyage, et qu’il va s’enfermer dans la salle de bains pour une réaction physiologique d’écœurement. La posture dénotant une incroyable assurance chez Colin Strongstone pendant son procès. La posture entre résignation et apaisement de Jessica Ruppert alors qu’elle se trouve pied nu sur la pelouse devant le cerisier du Japon en fleur. La fluctuation subtile des états d’esprit d’Amy soutenant Salim dans le commissariat de la gare. Le déroulement de la conférence de presse dans un large couloir du palais de Justice, avec la prise de parole de Strongstone, puis la réaction de son père à ses déclarations, une prise de vue exemplaire. La remontée d’un souvenir d’Amy tout en cases de la largeur de la page. La façon de mettre en valeur la grande cour à ciel ouvert de l’établissement de détention pénitentiaire. D’une toute autre manière, l’artiste donne à ressentir le grand espace naturel sans limite de la plaine herbeuse dans laquelle Nawal, la tante de Salim, prononce un discours en hommage à un son frère mis à mort, terminant par une ouverture sur une action civile à entreprendre séance tenante. Il met en valeur les dimensions sans limite de cet endroit en jouant avec les nuages en arrière-plan, qui installent également une ambiance lumineuse très particulière, mariant une forte luminosité avec un risque assuré d’orage. D’ailleurs, le lecteur a bien perçu que la personnalité de chaque scène ressort par une ambiance lumineuse spécifique.



À la fois chaque personnage incarne un point de vue politique ou un positionnement social, à la fois il existe pleinement pour lui-même. Cela relève de l’évidence pour Jessica Ruppert, l’initiatrice et la pilote de réformes sociales concrètes et tangibles, qui accuse le choc d’un désaveu de son propre parti, véritablement empathique envers autrui, et également consciente des limites auxquelles elle se trouve confrontée, aimant sa fille adoptive, et voyant dans la fin proche de sa carrière l’occasion de s’occuper plus d’elle, tout en demandant à Amy son consentement pour être plus présente à ses côtés. Salim, un garçon, qui a vu son père assassiné sous ses yeux, traumatisé, et encore plein de vie. Amy et son handicap mental, que le lecteur admire en la voyant progresser, subir une rechute, se battre, retrouver pied en aidant Salim (le credo de Ruppert, celui de s’entraider pour regagner confiance en soi). Ces deux-là, Amy & Salim, incarnent les innocents du titre de la série, et le lecteur souhaite qu’ils puissent jouir de plus pouvoir. Et le cas si particulier de Joshua Logan. Dans ces deux premiers tomes, il se retrouve dans un rôle secondaire, loin du premier rôle. Le lecteur s’aperçoit qu’il nourrit toujours l’espoir que Logan puisse remplir le rôle de héros, et les auteurs restent cohérents : cet homme continue de souffrir d’obstacles mentaux, voire… Comme tout être humain, Joshua a dû se résoudre à accepter des compromis, à envisager que la fin justifie certains moyens, peut-être même des compromissions…


Un tome totalement maîtrisé de la première à la dernière page, tant par la qualité de la narration visuelle, que ce soit sa variété et sa plausibilité sans faille, par l’intrigue qui tient en haleine, par l’épaisseur et l’humanité des personnages, par la structure du récit. Le lecteur espère de tout cœur que les innocents auront le pouvoir évoqué dans le titre, tout en constatant que les vicissitudes de la réalité imposent leur propre rythme et leurs contraintes. Du grand art.



jeudi 2 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Le discours (1)

Le monde s’est encore durci.


Ce tome est le premier du troisième et dernier cycle de la série. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend trente-quatre planches de bande dessinée, ainsi qu’une introduction sous forme d’entame de deux articles de blog d’un dénommé The Spyder. Il fait suite aux cinq tomes du cycle I et aux cinq tomes du cycle II, qu’il faut avoir lu avant. Initialement, les cycles II et III ont débuté concomitamment en 2011, puis le cycle III a été mis en sommeil reprenant après l’achèvement du cycle II.


Dans son blog, le polémiste The Spyder se demande où va leur belle Amérique en cette année 2007 ? La nation vient de vivre une des pires parenthèses de son histoire, en acceptant de tomber le masque démocratique pour cautionner trois guerres complètement absurdes : mille milliards de dollars, des emprunts levés auprès de la Chine, du Japon et de l’Europe. Son économie s’est méchamment vautrée sous le poids de cette dette énorme. Le pays connaît la plus profonde crise économique de son histoire, une crise qui a fracassé les plus fragiles des citoyens, leur retirant emploi, maison, espoirs, partout. Enfin pas tout à fait partout. Une ville continue de promettre un avenir meilleur à ses concitoyens et parvient envers et contre tout, à tenir cette insolente promesse. Le New York dirigé et transformé pendant huit années par sa maire, Jessica Ruppert, semble seul à posséder des réponses nouvelles et enthousiasmantes aux problèmes, attirant vers ses lumières plus de cent nouvelles familles par jour. Dans son post suivant, The Spyder décrit la réalité de la situation de New York : des milliers de famille qui affluent vers New York, ses services municipaux dépassés, les acquisitions et les constructions d’immeubles sociaux qui ne vont pas assez vite, un bidonville tentaculaire autour de la cité. Il conclut : il devient urgent que chacun des états se mobilise et adopte les réformes initiées par cette grande dame pour redonner un véritable élan au pays



Dans un train à destination de New York, un père est en train de laver sommairement son jeune fils dans les toilettes avec un gant de toilette, du savon, et des bouteilles d’eau qu’il remplit au lavabo. Dans le couloir, un voyageur en costume s’impatiente. Le père et le fils sortent et laissent la place, l’homme d’affaires adressant des paroles méprisantes au père. Dans le couloir, un homme d’une quarantaine d’années se montre solidaire avec les deux voyageurs. Le père en profite pour demander poliment s’il serait possible d’écouter le discours, celui que Jessica Ruppert doit prononcer au Sénat. Le train continue de s’approcher de New York. En attendant le moment du discours, la télévision évoque le parcours de Ruppert. C’est le seize août 1945 qu’elle prend la décision qui va bouleverser sa vie, elle quitte les troupes américaines. Elle rejoint l’hôpital de Weimar, en Allemagne, où viennent d’être placés les neuf cents enfants découverts par les soldats américains lors de la libération du camp de concentration de Buchenwald.


S’il commence cette série après 2018, le lecteur a eu la possibilité de lire les cycles dans l’ordre, le premier puis le second, avant d’entamer le troisième, ce qui ne fut pas le cas pour les lecteurs qui ont lu les tomes dans l’ordre de leur parution. En revanche, il doit se réhabituer aux dessins de Hirn, car ce dernier partageait la réalisation des dessins avec David Nouhaud pour le cycle II. Enfin, les entrées du blog de The Spyder établissent que le présent cycle débute en 2007, soit dix ans après l’attentat du quatre novembre 1997 qui a coûté la vie à cinq cent-huit personnes, dont Joshua Logan a été accusé, et pour lequel il a été condamné. Il entame donc ce tome, conscient de sa pagination un peu plus courte que d’habitude, se demandant quels personnages il va retrouver. Tout commence avec l’introduction de deux nouveaux individus, un père et son fils Salim, ayant tout quitté pour une vie meilleure à New York, grâce à la politique sociale bienveillante de Jessica Ruppert. Cette dernière est bien présente dans ces pages, ains que sa fille adoptive Amy, une image de Joshua Logan, et une intervention de son épouse Xuan-Maï. Le personnage le plus détestable de tous a droit à une page et demie, pour une fin brutale, laissant le lecteur en plein doute : La série pourra-t-elle se relever de son absence ? Lui qui fut indestructible, la preuve vivante qu’il n’y a de la chance que pour les crapules.



Le lecteur retrouve le découpage impeccable du dessinateur, ainsi que son sens du détail. Dans la première page, le cadrage des cases fait ressortir toute l’exiguïté des toilettes d’un train, de surcroît occupées par deux personnes, tout en montrant comment le père procède à la toilette de son fils, de manière réaliste, sans exagération dramatique en sachant faire ressortir l’inquiétude du père qui sait qu’il doit se dépêcher. En planche quatre, une dame de compagnie vient s’occuper d’Amy pour s’assurer qu’elle soit à l’heure à son rendez-vous : le découpage joue sur l’immobilisme de la jeune fille captivée par le reportage sur sa mère à la télévision, la proximité physique de la dame pour la rassurer et s’approcher assez de manière bienveillante, pour accéder à la sphère personnelle d’Amy en termes de proxémie. Sur la page en vis-à-vis, une case ensoleillée de la largeur de la page fait ressortir les grands espaces d’un croisement de rue, par contraste avec l’ambiance tamisée de la chambre encombrée. Quelques pages plus loin, une autre case de la largeur de la page permet de se rendre compte de l’ampleur de la manifestation qui se déroule dans une artère de New York. Puis trois cases alignées montrent une effigie de paille à l’image de Jessica Ruppert à laquelle des manifestants mettent le feu, pour un simulacre d’immolation, une séquence qui établit l’intensité de la haine portée contre cette politicienne. Vient le moment du discours, pas celui que doit prononcer Ruppert, mais celui de la sénatrice Deborah Daniels (Mince ! Comment le scénariste a-t-il pu anticiper le nom de famille de Stormy ?) : une séquence qui établit avec conviction la présence de la sénatrice, le manque de réaction de l’auditoire, le désarroi de Ruppert trahie par une proche, etc.


La suite du récit comprend de nombreuses surprises, et autant de moments mémorables. Le lecteur remarque que l’artiste a fait évoluer sa technique de mise en couleurs, s’approchant de celle de David Nouhaud pour le cycle II. Il constate une grande précision et une habileté impressionnante : des palettes spécifiques pour chaque séquence, mettant en valeur aussi bien l’éclairage artificiel des toilettes du train ou de la chambre d’Amy, la lumière d’une belle journée à New York, la lumière tamisée de la pièce dans laquelle Ruppert répète son discours, le soleil plus dur avec l’ombre de quelques nuages sur le bidonville sans fin, et une séquence en sépia pour une remémoration du passé. Non seulement la narration visuelle raconte clairement chaque scène quelle qu’en soit la nature (discussion, reportage, voyage, discours, etc.), mais en plus elle contient des images qui restent longtemps à l’esprit. Par exemple : l’humilité du père de Salim, l’effigie de paille de Jessica Ruppert en proie aux flammes, le sort du prisonnier lui aussi dévoré par les flammes, les chiens affamés lâchés sur les migrants dans un appartement, le nourrisson posé abandonné par terre au milieu du trottoir, la révélation de l’ampleur du bidonville dans une case de la largeur de deux pages, le flash mémoriel d’Amy, etc.



En refeuilletant le tome après l’avoir lu, le lecteur se rend compte de tout ce qui est raconté dans ces pages. Il apprécie que les auteurs aient eu le courage d’envisager ce que New York a pu devenir après dix ans de politique sociale bienveillante : La situation s’est-elle améliorée ? La maire pouvait-elle mener à bien son projet avec des résultats concrets ? Ou le capitalisme serait-il un obstacle infranchissable ? Minerait-il toute réforme en laissant croire à son application ? Le scénariste entremêle à merveille ces questions à la vie de ses personnages, à leur quotidien, et à leurs objectifs. La réalité de cette évolution prend chair : le lecteur ressent une forte empathie pour le père de Salim qui gagne New York pour un meilleur avenir pour son fils, pour Jessica Ruppert qui affronte un discours accusateur, pour sa fille qui ne comprend que partiellement ce qui se passe, pour Xuan-Maï qui essaye de… Bien sûr toute action entraîne une réaction… Le lecteur aurait dû s’y préparer… Ce premier tome du cycle III laisse entrevoir les prémices du mouvement du retour de flammes. Il apprécie d’autant plus cette contre-attaque que les auteurs continuent de mettre en scène des personnages complexes. Certes, les membres du groupe des Logan (Quelle abjection que ce nom ait été retenu ! Tout en étant parfaitement expliqué et justifié dans le cycle II) se conduisent de manière répugnante sans circonstances atténuantes, en revanche le jeune homme responsable du lâcher de chiens affamés éprouve des doutes fruit d’une empathie très humaine. Le lecteur espère bien que le personnage de Deborah Daniels bénéficiera lui aussi d’un développement pour comprendre ses motivations, sa façon de rationaliser son action.


Une suite au premier cycle ? Pour un lecteur contemporain, la question ne se pose pas puisqu’il sait qu’il y a eu trois cycles, et qu’il n’a pas vécu le premier en direct. Le dessinateur réalise une narration visuelle remarquable, que ce soit la mise en pages, les dessins de chaque case, la mise en couleurs : entièrement assujettie à raconter l’histoire, avec des images fortes, du grand art. Le scénariste se confronte à la réussite d’une politique sociale bienveillante à New York qui pourrait servir de modèle pour une application à l’échelle des États-Unis, en ayant à l’esprit que toute action entraîne une réaction, et que la perfection n’est pas de ce monde. Parfait.



mardi 16 août 2022

Humains - La Roya est un fleuve.

Pourquoi vous faites ça ?


Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 107 planches. Le tome s'ouvre avec une introduction d’une page, rédigé par Jean-Marie Gustave Le Clézio. Il évoque la phrase de Michel Rocard, en 1989, alors premier ministre : la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. L’écrivain pose la question : comment peut-on faire le tri ? Il évoque la situation que les migrants fuient, pas par choix. Il en appelle au pragmatisme : dans l’Histoire les empires fondés sur l’injustice, l’esclavage, sur le mépris n’ont jamais survécu. Il en appelle à agir, : il suffit de renverser le raisonnement, de cesser d’agir sous l’impression d’une menace. Ces deux auteurs ont précédemment réalisé deux autre récits de même nature : Viva la vida (2011) sur les habitants de Ciudad Juárez, Le Goût de la terre (2013), sur des habitants de villages dans une zone rurale de la Colombie.


Deux oiseaux sur une branche, l’un d’eux fait remarquer qu’en 2011, ils sont allés au Mexique, en 2013 en Colombie, pour le faire le portrait des réfugiés. Aujourd’hui, c’est ici. Le 2 juillet 2017, Baudoin est en France à Chamonix. Il regarde les nuages. Le glacier des Bossons qui diminue un peu plus. Il regarde le Mont-Blanc. Le 19 juin, il revenait de Chine, en octobre, il va au Québec, le 13 novembre en Angleterre, le 22 en Russie. Il va partout dans le monde. On l’y invite. Pourquoi pour lui c’est possible et par pour un Afghan, un Soudanais, un Érythréen, un… Demain, lundi 3 juillet, à Nice, il va retrouver Son ami Troubs. Ils vont faire un livre qui ne va pas s’appeler Tintin dans La Roya. C’est parce qu’ils ne savent pas qui de eux deux est le capitaine Haddock ou Tintin.



Leur premier rendez-vous est en Italie, avec Enzo Barnabà. Il habite un petit village au-dessus de la frontière : Grimaldi Superiore. Ils ont rendez-vous avec lui à 17 heures, ils sont à Menton à 13 heures. Ils ont le temps. Ils traversent la frontière à pied. Ils ne voient pas de migrants, ou alors ils sont hollandais. Un des policiers italiens, d’un simple coup d’œil et d’un hochement de tête, leur faire signe de passer. C’est comme pour les voitures : elles sont fouillées selon l’aspect (et peut-être la couleur ?) de leur carrosserie. La frontière entre Menton et Vintimille est dessinée sur une crête rocheuse qui plonge dans la mer. Trois routes et une ligne de chemin de fer la traversent. En haut, c’est l’autoroute avec ses deux tunnels, de deux voies chacun qui percent la montagne. Au milieu, c’est par un pont. Il y a un poste de douane de chaque côté, et bien sûr, une boutique détaxée entre les deux. (et même un étal de fruits et légumes sur le trottoir). Des dizaines de T.E.R. et des trains de marchandises empruntent tous les jours un tunnel étroit. La route du bas plonge aussi dans un tunnel. L’ancien poste frontière franco-italien est là : côté français. Et si on suit la côte à pied, on arrive en Italie sur une plage. C’est une jolie petite crique avec un commerce de glaces, de transats et de parasols… un petit paradis estival.


C’est donc le troisième ouvrage réalisé à quatre mains par deux bédéastes : chacun dessinant des planches et écrivant. La différence entre les deux se fait plus facilement que précédemment : par les traits de contour plus épais et plus charbonneux d’Edmond Baudoin, par ses textes écrits en lettres capitales, par les dessins moins chargés de noir de Troubs, et son texte écrit en minuscules. Mais dans certaines pages, le lecteur découvre une autre manière de dessiner qui peut être de l’un ou de l’autre. Cette bande dessinée ne se présente pas sous une forme traditionnelle. Il y a très peu de dialogue, seul moment où les auteurs font usage de phylactères. La composition des pages comporte souvent deux illustrations et du texte à côté, ou au-dessus. Il peut s’agir aussi bien de montrer ce que font les auteurs, par exemple marcher, qu’un endroit où ils arrivent, et souvent des plans poitrine ou des gros plans sur des personnes qu’ils rencontrent, des migrants comme des habitants qui les aident d’une manière ou d’une autre. Comme les deux ouvrages précédents, le lecteur ne sait pas trop s’il s’agit d’une bande dessinée de type reportage, ou plutôt d’un texte illustré savamment composé par les deux auteurs. Peu importe.



Comme ils l’annoncent dans la première page avec ces deux oiseaux sur une branche, Troubs & Baudoin reprennent leur idée d’aller à la rencontre de personnes, et de faire le portrait en échange de la réponse à leur question : pourquoi font-ils ça ? Ils ont retenu de retranscrire majoritairement la réponse des aidants. Ils rencontrent d’abord Enzo Barnabà, un écrivain et historien, qui a longtemps été professeur, et qui leur montre le passage illégal de la frontière, par la montagne au-dessus des tunnels. Les images montrent le visage sillonné de rides de l’homme, les flancs de la montagne, le chemin au milieu de la végétation, trois immigrants, des vêtements au sol. Il y a une forme changeante d’interaction entre texte et dessin : parfois presque une redondance, le texte disant ce qui est montré, parfois une complémentarité sophistiquée, parfois une forme d’illustration accompagnant le texte. Le lendemain matin, le lecteur découvre un autre portrait, celui de Daniel Trilling, un journaliste anglais venu interviewer Enzo sur la question des réfugiés. Puis les artistes et leur guide repartent dans la montagne : les dessins se composent de formes un peu lâches donnant plus une impression qu’une description photographique. En même temps, le lecteur éprouve bien l’impression de voir le paysage observé par Troubs & Baudoin en empruntant le chemin des réfugiés et en regardant vers la mer, puis vers Menton.


Les auteurs font une pause dans leur marche : Troubs est représenté en train de dessiner, dans deux dessins en pleine page, une silhouette assise au loin, puis un peu plus rapprochée dans un paysage naturel. Puis un portrait en plan italien dans un troisième dessin en pleine page. La page suivante passe à Jean-Claude, un ami d’Enzo pour une nouvelle rencontre, un nouveau portrait, et une nouvelle réponse à la question de pourquoi il fait ça. Le deuxième dessin sur cette page est celui presque en ombre chinoise de deux réfugiés se précipitant pour se coller contre la paroi, alors qu’un train vient à passer dans le tunnel. Sur cette page, le texte est largement majoritaire. Ainsi de place en place, les auteurs rencontrent des citoyens investis dans l’aide à ces migrants qui passent proches de leur foyer, dans un dénuement terrible, ayant souffert tout le long du voyage, souvent victimes de sévices, fuyant une situation pire chez eux. Le lecteur fait ainsi la connaissance de Delia, patronne d’un café restaurant, de sa nièce Alexa, de Nazario, de Manuela, de Jacques Perreux, d’Andrée, de François-Xavier un prêtre, de Claudine, de Cédric Herrou, d’un groupe appelé les Vikings composés d’Allemands, de Hollandais, de Suédois, d’Italiens, de Français, et de nombreux autres. À chaque fois, Troubs ou Baudoin en réalise un portrait le plus souvent en plan taille ou en gros plan : des êtres humains normaux et banals qui ne peuvent pas rester indifférents à la souffrance devant leur porte.



Bien évidemment les migrants sont également présents : ils passent et ils reçoivent l’aide des citoyens rencontrés et présentés par les auteurs. Ces derniers en font leur portrait, comme en toile de fond. Puis de la planche 55 à la planche 63, les deux dessinateurs reprennent leurs fonctions avec les portraits échangés contre des réponses. Ils demandent : parlez-nous de votre voyage. Quels sont vos rêves ? Tout du long de l’ouvrage, les auteurs sont marqués par le calme des réfugiés. Lors de cette séance de dessin, ils sont confrontés au fait que les migrants réfléchissent, car il y a tellement de souvenirs qui leur reviennent qu’ils restent muets. Ils préfèreraient prendre le temps d’expliquer leurs histoires parce que parler d’une chose c’est comme nier toutes les autres. Cette séquence est particulièrement émouvante, tout en tenant à distance le pathos. Baudoin & Troubs souhaitent montrer la personnalité de celui ou celle qui se tient devant eux, au temps présent. Baudoin commence par dessiner les yeux, mais ses vis-à-vis évitent le regard. Il insiste en mettant deux doigts dans le siens. D’un coup, ils acceptent le dialogue silencieux et c’est lui qui panique en voyant ce qu’ils lui montrent. Et le lecteur est bord des larmes avec ces simples phrases et le portrait en gros plan de quatre êtres humains.


En choisissant cet ouvrage le lecteur a des a priori diverses et variés, dépendant de sa familiarité avec ces auteurs, avec leur démarche. Il peut être pris au dépourvu par la forme même de ce reportage, une narration qui relève plus du texte illustré, mais avec des spécificités de la bande dessinée, ce qui en fait une forme hybride. Il peut se préparer à côtoyer des drames insoutenables, et une misère humaine étouffante. Ça ne se passe pas exactement comme ça : les auteurs ont à cœur de transcrire la chaleur humaine de leurs rencontres, à commencer par l’humanité des habitants apportant leur aide sous une forme ou sous une autre, sans pour autant les présenter comme des héros, sans la dimension spectaculaire presque inévitable qui accompagne les reportages des médias traditionnels. Il s’agit d’êtres humains refusant de considérer les femmes et les hommes qui fuient leur pays, comme un phénomène de société ou comme des groupes, ou pire encore des statistiques. Au bout de quelques pages, le lecteur ne se préoccupe plus de savoir s’il lit une bande dessinée ou un objet hybride : il ressent à quel point ce mode d’expression permet aux auteurs de restituer ce qu’ils ont vécu, avec honnêteté et fidélité, y compris dans l’expression de leurs ressentis et de leurs émotions, de façon incidente et prévenante vis-à-vis du lecteur. Une réussite extraordinaire.