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jeudi 30 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Sur la route (3)

Peut-être que ça vaut mieux ainsi…


Ce tome est le troisième du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Jours de deuil (2) (2012) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quarante-huit planches de bande dessinée.


Mercredi dix-huit avril 1945, dans l’hôpital de Weimar en Allemagne, la jeune adulte Jessica Ruppert s’occupe des enfants qui ont été libérés d’un camp de concentration et d’extermination. Avec l’aide de l’infirmière sœur Birgit, elle amène le jeune David, vaillant sur ses deux jambes, devant le lit de monsieur Helmsdorff, pour suggérer une raison de vivre au garçon, mais elle est interrompue dans sa démarche par un juron en allemand : Dreckskerl ! un jeune homme, Shmouel, est en train de s‘emporter contre un homme alité. Jessica s’approche et se fait traduire par une infirmière, ce qu’il hurle. La sœur lui explique que selon Shmouel l’homme dans le lit ne serait pas ce qu’il prétend être, il serait l’un des gardiens du camp de Buchenwald. Toujours selon le jeune homme, il faisait partie de ceux qui sélectionnaient certains enfants pour des expérimentations médicales, et parmi ces enfants il y avait Doria, la sœur de Shmouel. Ce dernier est écarté par une infirmière, et Jessica s’approche du malade, lui demande s’il parle anglais, ce qui s’avère être le cas. Elle lui explique que mourir ne résoudrait rien, qu’il doit rester en vie, essayer de réparer ces choses qu’il semble regretter, du mieux qu’il pourra. Le gardien prend la parole, pour dissiper le malentendu : il n’a pas honte de ce qu’il a fait. Pour lui, il fallait le faire, l’Allemagne devait avoir le courage de reprendre son destin en main… Le courage d’affronter ses ennemis ! Ils l’ont fait et… Et ils vont faire mieux que ça encore… Bien mieux que ça : ils vont changer le visage du monde, pour les siècles à venir. Mais les Alliés ont brisé leur rêve… L’Amérique a brisé leur rêve. Aujourd’hui, le Führer est mort et l’Allemagne… L’Allemagne se retrouve une fois encore à genoux.



Au temps présent, la secrétaire d’État Jessica Ruppert se tient devant une fenêtre dans un grand salon officiel. Elle parle à voix haute, au bénéfice de son assistante Rashad. Elle exprime ses réflexions comme elles viennent : Peut-être que ça vaut mieux ainsi… Peut-être que quelqu’un devait l’arrêter, elle, avant qu’il ne soit trop tard. Peut-être qu’il est impossible de changer le monde sans le rendre complétement fou et le conduire à l’apocalypse… Hitler, Lénine et Mao ont essayé… Regarde où ça a conduit leur pays ? Peut-être que la vie en commun réclame une tempérance et un talent pour le consensus qu’elle, Jessica, n’a malheureusement jamais eus. Elle est interrompue par un homme qui vient annoncer que la commission sénatoriale dirigée par le sénateur Robert O’Keefe est prête à recevoir la secrétaire d’État et la presse.


Comme d’habitude, le lecteur revient avant tout parce qu’il a envie de connaître la suite de l’histoire, de découvrir ce qui arrive à ces personnages qui lui sont familiers depuis plusieurs tomes, qu’il a appris à connaître, dont certains sont même devenus des amis, ou en tout cas des êtres chers, comme la jeune handicapée Amy, ou sa mère adoptive Jessica Ruppert dont les convictions et les projets s’écrasent violemment contre le mur de la réalité. Il a bien conscience qu’il est à la merci des auteurs dont les choix peuvent lui paraître arbitraires : pourquoi tel personnage, et pas tel autre ? Pour autant, il leur fait confiance, et il est bien aise de voir comment Jessica réagit face aux attaques dont son œuvre fait l’objet, de suivre avec inquiétude les tribulations d’Amy au cours de cette longue marche civile, de s’interroger sur la façon qu’à Colin Strongstone de se comporter face à la légende qu’est devenu Joshua Logan, de retrouver l’imprévisible Lucy Bulmer (et de découvrir qu’elle était présente dès la première page de ce cycle), et même de pouvoir caresser le chien Sindhu. Bien sûr, il savoure chaque case du retour de l’avocat Cyrus Chapelle, toujours soutenu par son compagnon Adam Füreman : enfin ses efforts commencent à être payants, enfin la vérité est à portée de main et le monde va savoir… Puis la raison lui revient : il se souvient que les tomes précédents ont montré à quel point le pouvoir des innocents est fragile et relatif, et il voit bien que Joshua Logan a lui aussi évolué pendant toutes ces années passées en prison.



On peut compter sur les auteurs pour concevoir et réaliser des moments mémorables et révélateurs sur les personnages. Ce tome s’ouvre avec trois pages se déroulant en 1945 à Weimar et mettant en scène Jessica Ruppert. Le lecteur sent qu’il va en apprendre plus sur elle et c’est le cas dans cette en noir et blanc avec des teintes vert de gris. Il se souvient que les auteurs avaient usé d’un procédé visuel similaire dans les tomes précédents : pour une scène dans la cuisine de Ruppert où Amy se trouvait confrontée à un souvenir trop profondément refoulé, puis dans le tome deux pour montrer la réalité des immigrants attendant les aides dans la gare de Pennsylvania à New York, une autre forme de traumatisme. C’est également le cas dans ces trois pages où les pyjamas rayés convoquent automatiquement des images de camp de la mort. Jessica fait l’expérience d’un individu, un gardien de camp, incapable de réévaluer ses actions, de prendre du recul pour les juger à l’aune de l’opinion générale, une situation inédite où la bonne volonté et la bienveillance de Jessica Ruppert restent sans effet. La narration visuelle se focalise sur les personnages tout en comprenant des éléments en arrière-plan rappelant au lecteur où se situe l’action. La bichromie installe une ambiance sinistre et cafardeuse, soulignant la prise de conscience de Jessica qui se heurte aux limites de son action bienveillante.


L’usage de la bichromie revient une fois dans le récit, cette fois-ci dans une séquence où Amy Ruppert tient le premier rôle : lors d’une séance de régression hypnotique, un souvenir remonte au niveau conscient le temps de cinq cases. Cette évocation du passé est racontée avec la sensibilité d’Amy alors qu’elle était encore une enfant. Le lecteur se sent troublé malgré lui : il reprend à nouveau espoir que la vérité puisse reprendre ses droits, tout en sachant au fond de lui-même que les auteurs ne lui laisseront aucune chance… Oui, mais peut-être que quand même que si ? Dans un moment peut-être encore plus troublant, Amy apparaît en sous-vêtement, dans des cases dépourvues de tout érotisme, au cours desquelles elle déshabille l’inspecteur Coltrane, en tout bien tout honneur, sans l’ombre d’une ambiguïté, du grand art (narratif). Une fois encore, le lecteur se dit que s’il y a bien un innocent dans ce récit, c’est bien elle, et il formule le vœu qu’elle puisse bénéficier de tout le pouvoir possible. Il se sent également empli d’une grande affection pour elle, d’une envie irrépressible de la protéger, ses attitudes visuelles et ses propos entremêlant avec une grande habileté sa fragilité et sa force de caractère.



À nouveau, la narration visuelle est entièrement dévouée à raconter l’histoire, sans chercher à attirer l’attention sur une case ou sur la maitrise de l’artiste, par un effet de manche. Le lecteur découvre les bandes les unes après les autres, absorbé par l’intrigue, et certaines cases attirent tout naturellement son attention, c’est-à-dire qu’il sent qu’il ralentit momentanément sa lecture mieux profiter de l’instant. Cette case de la largeur de la page et qui en occupe les deux cinquièmes en hauteur : un groupe de marcheurs rejoint la colonne principale en début de soirée sous une pluie battante, avec les faibles halos lumineux de quelques lampes tempête. Colin Strongstone qui se relève précautionneusement dans la cellule de Logan qui vient de le prendre à la gorge, puis de le relâcher. Le pauvre policier Ashok Coltrane qui gît sur la chaussée avec une jambe faisant un angle impossible à hauteur de sa rotule. L’incroyable confiance de l’avocat Cyrus Chapelle expliquant au shérif comment il voit les choses pour sa cliente, le lecteur ne peut retenir un sourire en le voyant enfin savourer pleinement une situation dont il sait que la victoire lui est déjà acquise. Et bien le sûr le retour du chien Sindhu vers ses maîtres, trop craquant.


À nouveau, le lecteur se retrouve pleinement impliqué par les enjeux de cette intrigue, et fasciné par l’élégance avec laquelle les auteurs l’embarquent. À ce stade de la maitrise de leur art, les thèmes sont parfaitement intégrés au récit, tissés dans sa structure manière aussi indissociable qu’organique. La scène en 1945 pose la question du pardon, de la rédemption, tout en rappelant qu’on ne fait pas le bonheur des individus malgré eux, et qu’ils conservent leur libre arbitre qui peut aller à l’encontre du consensus de la société, quels que soient les éléments de preuve. Puis vient un nouveau moment de doute : s’il a lu les deux cycles précédents, le lecteur ressent toute l’ambiguïté des réflexions de Jessica Ruppert, alors qu’elle s’interroge sur le fait qu’il était inéluctable que ses actions provoquent des réactions, et qu’une femme ne peut à elle seule réformer une société entière. Puis le lecteur écoute Norman Kipling, l’avocat de la secrétaire d’État s’adresser aux journalistes, et il ne peut qu’être pleinement d’accord avec sa manière de présenter la version des faits. Alors que Lucy Bulmer reprend contact avec Domenico Coracci, il s’interroge sur son innocence à elle, ou sur son égoïsme plus ou moins conscient, incapable d’assez d’empathie pour se demander quel effet ses retrouvailles auront sur son ancien amant. Décidément, rien n’est tout noir ou tout blanc, il en viendrait même à s’interroger sur la ténacité de l’avocat Cyrus Chapelle et de Xuan-Mai à continuer de se battre pour rétablir la vérité. À quel moment l’opiniâtreté devient-elle une obsession ?


De toute façon, c’est dans la poche pour les auteurs, avant même que le lecteur ne débute la première page : l’intrigue présente trop de qualités addictives, les personnages sont trop attachants, et la narration réussit à être à la fois évidente et personnelle. Certes, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un vrai plaisir de lecture, que ce soit au premier degré ou au pied de la lettre pour l’intrigue, ou pour d’autres caractéristiques comme lesdits personnages, leurs convictions et les épreuves qu’ils traversent, ou comme les thèmes de fond qui court tout du long donnant une profondeur au récit et une réelle consistance. Parfait.



jeudi 16 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Jours de deuil (2)

Il faut croire qu’il n’est jamais trop tard pour mal faire…


Ce tome est le second du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Le discours (1) (2011) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quarante-huit planches de bande dessinée. Il débute avec l’entame de deux articles de blog d’un dénommé The Spyder


On essaie de ne pas être cynique et finalement, on se montre naïf ! L’Amérique est-elle capable de se penser autrement qu’en championne du monde de l’individualisme et de l’économie de marché ? Spyder l’a sincèrement cru après l’élection à la présidence de Lou Mac Arthur, en novembre dernier… Juste un peu étonné de ne pas sentir plus de réticences face aux nouvelles orientations qu’il leur annonçait, et dont sa secrétaire d’état aux Affaires Sociales, Jessica Ruppert, était le chantre. Mais bon, les citoyens avaient voté pour eux et pour l’ensemble de ces changements à une très large majorité de 59,8%. L’attente du pays semblait donc claire : les États-Unis devaient au plus vite s’engager dans une nouvelle voie sociale, économique et écologique, pour ne pas sombrer dans l’abîme ouvert sous ses pieds par le trio diabolique de ces six dernières années : guerres à répétition, scandales politiques et crise économique. En ce mardi 10 avril 2007, l’heure était enfin venue de lancer le processus. Comme la quasi-totalité de la population, Spyder était devant sa télé, à peine troublé par les quelques milliers de manifestants d’extrême droite, brûlant des mannequins à l’effigie de Jessica Ruppert dans les rues de Washington. Il ne voyait en leurs défilés haineux, que les ultimes agitations d’un monde agonisant, incapable d’admettre qu’une page de notre histoire venait de se tourner définitivement… Et patatra… Il faut croire qu’il n’est jamais trop tard pour mal faire… 



Lou Mac Arthur, le président des États-Unis se trouve au palais de l’assemblée du Peuple à Pékin, où il est reçu par l’honorable Liao Xiang, le directeur de la banque centrale de Chine. À ses côtés siègent Rudolf Laudenkrieg, de la banque centrale européenne et Kenji Yorizama de la banque centrale du Japon. Mac Arthur prend connaissance de l’ordre du jour posé devant lui. Le document porte une seule mention : mille cinquante-sept milliards de dollars. Le directeur de la banque centra de Chine explique : il s’agit du montant de la dette contractée par le prédécesseur de Mac Arthur, auprès des banques européennes, japonaises et chinoises. Une somme qui lui a permis de mener durant quatre années, ses trois guerres en Afghanistan, en Irak et en Iran. Puis Xiang tend au président un document de deux mille cinq cents pages : celui-ci détaille les orientations que Mac Arthur et sa secrétaire d’état aux affaire sociales comptent donner à la politique américaine pour les trois prochaines années. Il conclut son intervention en indiquant que le président veut changer les règles, et que eux aussi le peuvent.


Seulement le deuxième tome de ce troisième cycle, et déjà l’horizon d’attente du lecteur est très élevé. Il s’inquiète pour les personnages. Jessica Ruppert peut-elle survivre sur le plan politique après le discours de désaveu de la sénatrice Deborah Daniels, qui faisait pourtant partie de son propre camp ? Amy trouvera-t-elle les ressources en elle pour soutenir le jeune Salim, et pour parvenir à faire face aux circonstances houleuses ? Le jeune homme, Colin Strongstone, qui a lâché des chiens affamés sur des migrants, fera-t-il preuve de repentir ? Que va-t-il advenir de Joshua Logan ? Et dire qu’Angelo Frazzy n’est plus de la partie. Les auteurs manient avec dextérité la composition de ce second acte, que ce soit la variété des lieux, les rebondissements, le déroulement chronologique ou la tension dramatique. Le lecteur voyage au palais de l’assemblée du Peuple en Chine, dans la salle de bains personnelle du président des États-Unis à la Maison Blanche, dans la salle d’audience d’un tribunal, devant un magnifique cerisier en fleur du jardin de la maison de Jessica Ruppert à Washington DC, au commissariat de la gare de Pennsylvania à New York avec sa magnifique verrière et sa structure métallique, dans la cour et les cellules du centre de détention de Riker’s Island, ou encore dans une grande plaine dans la banlieue de New York où se tient la cérémonie en mémoire des victimes du mardi précédent…



Bon alors, ils s’en sortent ? Ben… Bien sûr que non puisqu’il ne s’agit que de la deuxième partie de cette pentalogie. Le scénariste a choisi une dynamique basique et très logique : celle du mouvement de balancier, à chaque action correspond une réaction. Il poursuit sur sa lancée d’une série avec un fond politique, normal puisque le premier cycle se déroulait sur fond d’une élection municipale, et le second d’une élection sénatoriale. Les auteurs sondent concrètement les obstacles auxquels une politique sociale va se heurter, ici aux États-Unis, en prenant une dimension internationale. Et même une claque internationale. Le lecteur en avait eu un aperçu avec le discours de la sénatrice Deborah Daniels dans le tome précédent. Il découvre la genèse de ce discours dans la première scène du présent tome. Comme à son habitude, le dessinateur fait des merveilles pour donner du rythme visuellement à une scène où des politiques de haut rang discutent autour d’une table. Il utilise la palette de couleurs pour donner une teinte très particulière à la scène, assez feutrée, entre sépia et brun. Il joue avec les cadrages : plan large pour voir toute la salle avec vingt-et-un dignitaires assis, une demi-douzaine d’observateurs assis le long des murs, et deux membres du personnel. Il effectue aussi bien un gros plan (sur la feuille où figure la somme en milliards), que des plans serrés (sur le président ou son conseiller), qu’une opposition de champ contre-champ, un travelling avant, des variations dans la hauteur de la caméra, etc. Dans cet échange statique, le lecteur voit le président des États-Unis perdre contenance petit à petit, s’agitant d’abord imperceptiblement, puis se levant sous le coup de l’émotion, alors que pas un autre n’a bougé de son fauteuil.


Sa sensibilité ainsi éveillée, le lecteur retrouve cette même science du découpage, de la mise en scène et de la prise de vue tout du long de ce tome. L’étonnante intimité de l’épouse du président dans son lit, alors que son mari revient de son voyage, et qu’il va s’enfermer dans la salle de bains pour une réaction physiologique d’écœurement. La posture dénotant une incroyable assurance chez Colin Strongstone pendant son procès. La posture entre résignation et apaisement de Jessica Ruppert alors qu’elle se trouve pied nu sur la pelouse devant le cerisier du Japon en fleur. La fluctuation subtile des états d’esprit d’Amy soutenant Salim dans le commissariat de la gare. Le déroulement de la conférence de presse dans un large couloir du palais de Justice, avec la prise de parole de Strongstone, puis la réaction de son père à ses déclarations, une prise de vue exemplaire. La remontée d’un souvenir d’Amy tout en cases de la largeur de la page. La façon de mettre en valeur la grande cour à ciel ouvert de l’établissement de détention pénitentiaire. D’une toute autre manière, l’artiste donne à ressentir le grand espace naturel sans limite de la plaine herbeuse dans laquelle Nawal, la tante de Salim, prononce un discours en hommage à un son frère mis à mort, terminant par une ouverture sur une action civile à entreprendre séance tenante. Il met en valeur les dimensions sans limite de cet endroit en jouant avec les nuages en arrière-plan, qui installent également une ambiance lumineuse très particulière, mariant une forte luminosité avec un risque assuré d’orage. D’ailleurs, le lecteur a bien perçu que la personnalité de chaque scène ressort par une ambiance lumineuse spécifique.



À la fois chaque personnage incarne un point de vue politique ou un positionnement social, à la fois il existe pleinement pour lui-même. Cela relève de l’évidence pour Jessica Ruppert, l’initiatrice et la pilote de réformes sociales concrètes et tangibles, qui accuse le choc d’un désaveu de son propre parti, véritablement empathique envers autrui, et également consciente des limites auxquelles elle se trouve confrontée, aimant sa fille adoptive, et voyant dans la fin proche de sa carrière l’occasion de s’occuper plus d’elle, tout en demandant à Amy son consentement pour être plus présente à ses côtés. Salim, un garçon, qui a vu son père assassiné sous ses yeux, traumatisé, et encore plein de vie. Amy et son handicap mental, que le lecteur admire en la voyant progresser, subir une rechute, se battre, retrouver pied en aidant Salim (le credo de Ruppert, celui de s’entraider pour regagner confiance en soi). Ces deux-là, Amy & Salim, incarnent les innocents du titre de la série, et le lecteur souhaite qu’ils puissent jouir de plus pouvoir. Et le cas si particulier de Joshua Logan. Dans ces deux premiers tomes, il se retrouve dans un rôle secondaire, loin du premier rôle. Le lecteur s’aperçoit qu’il nourrit toujours l’espoir que Logan puisse remplir le rôle de héros, et les auteurs restent cohérents : cet homme continue de souffrir d’obstacles mentaux, voire… Comme tout être humain, Joshua a dû se résoudre à accepter des compromis, à envisager que la fin justifie certains moyens, peut-être même des compromissions…


Un tome totalement maîtrisé de la première à la dernière page, tant par la qualité de la narration visuelle, que ce soit sa variété et sa plausibilité sans faille, par l’intrigue qui tient en haleine, par l’épaisseur et l’humanité des personnages, par la structure du récit. Le lecteur espère de tout cœur que les innocents auront le pouvoir évoqué dans le titre, tout en constatant que les vicissitudes de la réalité imposent leur propre rythme et leurs contraintes. Du grand art.