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jeudi 30 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Sur la route (3)

Peut-être que ça vaut mieux ainsi…


Ce tome est le troisième du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Jours de deuil (2) (2012) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quarante-huit planches de bande dessinée.


Mercredi dix-huit avril 1945, dans l’hôpital de Weimar en Allemagne, la jeune adulte Jessica Ruppert s’occupe des enfants qui ont été libérés d’un camp de concentration et d’extermination. Avec l’aide de l’infirmière sœur Birgit, elle amène le jeune David, vaillant sur ses deux jambes, devant le lit de monsieur Helmsdorff, pour suggérer une raison de vivre au garçon, mais elle est interrompue dans sa démarche par un juron en allemand : Dreckskerl ! un jeune homme, Shmouel, est en train de s‘emporter contre un homme alité. Jessica s’approche et se fait traduire par une infirmière, ce qu’il hurle. La sœur lui explique que selon Shmouel l’homme dans le lit ne serait pas ce qu’il prétend être, il serait l’un des gardiens du camp de Buchenwald. Toujours selon le jeune homme, il faisait partie de ceux qui sélectionnaient certains enfants pour des expérimentations médicales, et parmi ces enfants il y avait Doria, la sœur de Shmouel. Ce dernier est écarté par une infirmière, et Jessica s’approche du malade, lui demande s’il parle anglais, ce qui s’avère être le cas. Elle lui explique que mourir ne résoudrait rien, qu’il doit rester en vie, essayer de réparer ces choses qu’il semble regretter, du mieux qu’il pourra. Le gardien prend la parole, pour dissiper le malentendu : il n’a pas honte de ce qu’il a fait. Pour lui, il fallait le faire, l’Allemagne devait avoir le courage de reprendre son destin en main… Le courage d’affronter ses ennemis ! Ils l’ont fait et… Et ils vont faire mieux que ça encore… Bien mieux que ça : ils vont changer le visage du monde, pour les siècles à venir. Mais les Alliés ont brisé leur rêve… L’Amérique a brisé leur rêve. Aujourd’hui, le Führer est mort et l’Allemagne… L’Allemagne se retrouve une fois encore à genoux.



Au temps présent, la secrétaire d’État Jessica Ruppert se tient devant une fenêtre dans un grand salon officiel. Elle parle à voix haute, au bénéfice de son assistante Rashad. Elle exprime ses réflexions comme elles viennent : Peut-être que ça vaut mieux ainsi… Peut-être que quelqu’un devait l’arrêter, elle, avant qu’il ne soit trop tard. Peut-être qu’il est impossible de changer le monde sans le rendre complétement fou et le conduire à l’apocalypse… Hitler, Lénine et Mao ont essayé… Regarde où ça a conduit leur pays ? Peut-être que la vie en commun réclame une tempérance et un talent pour le consensus qu’elle, Jessica, n’a malheureusement jamais eus. Elle est interrompue par un homme qui vient annoncer que la commission sénatoriale dirigée par le sénateur Robert O’Keefe est prête à recevoir la secrétaire d’État et la presse.


Comme d’habitude, le lecteur revient avant tout parce qu’il a envie de connaître la suite de l’histoire, de découvrir ce qui arrive à ces personnages qui lui sont familiers depuis plusieurs tomes, qu’il a appris à connaître, dont certains sont même devenus des amis, ou en tout cas des êtres chers, comme la jeune handicapée Amy, ou sa mère adoptive Jessica Ruppert dont les convictions et les projets s’écrasent violemment contre le mur de la réalité. Il a bien conscience qu’il est à la merci des auteurs dont les choix peuvent lui paraître arbitraires : pourquoi tel personnage, et pas tel autre ? Pour autant, il leur fait confiance, et il est bien aise de voir comment Jessica réagit face aux attaques dont son œuvre fait l’objet, de suivre avec inquiétude les tribulations d’Amy au cours de cette longue marche civile, de s’interroger sur la façon qu’à Colin Strongstone de se comporter face à la légende qu’est devenu Joshua Logan, de retrouver l’imprévisible Lucy Bulmer (et de découvrir qu’elle était présente dès la première page de ce cycle), et même de pouvoir caresser le chien Sindhu. Bien sûr, il savoure chaque case du retour de l’avocat Cyrus Chapelle, toujours soutenu par son compagnon Adam Füreman : enfin ses efforts commencent à être payants, enfin la vérité est à portée de main et le monde va savoir… Puis la raison lui revient : il se souvient que les tomes précédents ont montré à quel point le pouvoir des innocents est fragile et relatif, et il voit bien que Joshua Logan a lui aussi évolué pendant toutes ces années passées en prison.



On peut compter sur les auteurs pour concevoir et réaliser des moments mémorables et révélateurs sur les personnages. Ce tome s’ouvre avec trois pages se déroulant en 1945 à Weimar et mettant en scène Jessica Ruppert. Le lecteur sent qu’il va en apprendre plus sur elle et c’est le cas dans cette en noir et blanc avec des teintes vert de gris. Il se souvient que les auteurs avaient usé d’un procédé visuel similaire dans les tomes précédents : pour une scène dans la cuisine de Ruppert où Amy se trouvait confrontée à un souvenir trop profondément refoulé, puis dans le tome deux pour montrer la réalité des immigrants attendant les aides dans la gare de Pennsylvania à New York, une autre forme de traumatisme. C’est également le cas dans ces trois pages où les pyjamas rayés convoquent automatiquement des images de camp de la mort. Jessica fait l’expérience d’un individu, un gardien de camp, incapable de réévaluer ses actions, de prendre du recul pour les juger à l’aune de l’opinion générale, une situation inédite où la bonne volonté et la bienveillance de Jessica Ruppert restent sans effet. La narration visuelle se focalise sur les personnages tout en comprenant des éléments en arrière-plan rappelant au lecteur où se situe l’action. La bichromie installe une ambiance sinistre et cafardeuse, soulignant la prise de conscience de Jessica qui se heurte aux limites de son action bienveillante.


L’usage de la bichromie revient une fois dans le récit, cette fois-ci dans une séquence où Amy Ruppert tient le premier rôle : lors d’une séance de régression hypnotique, un souvenir remonte au niveau conscient le temps de cinq cases. Cette évocation du passé est racontée avec la sensibilité d’Amy alors qu’elle était encore une enfant. Le lecteur se sent troublé malgré lui : il reprend à nouveau espoir que la vérité puisse reprendre ses droits, tout en sachant au fond de lui-même que les auteurs ne lui laisseront aucune chance… Oui, mais peut-être que quand même que si ? Dans un moment peut-être encore plus troublant, Amy apparaît en sous-vêtement, dans des cases dépourvues de tout érotisme, au cours desquelles elle déshabille l’inspecteur Coltrane, en tout bien tout honneur, sans l’ombre d’une ambiguïté, du grand art (narratif). Une fois encore, le lecteur se dit que s’il y a bien un innocent dans ce récit, c’est bien elle, et il formule le vœu qu’elle puisse bénéficier de tout le pouvoir possible. Il se sent également empli d’une grande affection pour elle, d’une envie irrépressible de la protéger, ses attitudes visuelles et ses propos entremêlant avec une grande habileté sa fragilité et sa force de caractère.



À nouveau, la narration visuelle est entièrement dévouée à raconter l’histoire, sans chercher à attirer l’attention sur une case ou sur la maitrise de l’artiste, par un effet de manche. Le lecteur découvre les bandes les unes après les autres, absorbé par l’intrigue, et certaines cases attirent tout naturellement son attention, c’est-à-dire qu’il sent qu’il ralentit momentanément sa lecture mieux profiter de l’instant. Cette case de la largeur de la page et qui en occupe les deux cinquièmes en hauteur : un groupe de marcheurs rejoint la colonne principale en début de soirée sous une pluie battante, avec les faibles halos lumineux de quelques lampes tempête. Colin Strongstone qui se relève précautionneusement dans la cellule de Logan qui vient de le prendre à la gorge, puis de le relâcher. Le pauvre policier Ashok Coltrane qui gît sur la chaussée avec une jambe faisant un angle impossible à hauteur de sa rotule. L’incroyable confiance de l’avocat Cyrus Chapelle expliquant au shérif comment il voit les choses pour sa cliente, le lecteur ne peut retenir un sourire en le voyant enfin savourer pleinement une situation dont il sait que la victoire lui est déjà acquise. Et bien le sûr le retour du chien Sindhu vers ses maîtres, trop craquant.


À nouveau, le lecteur se retrouve pleinement impliqué par les enjeux de cette intrigue, et fasciné par l’élégance avec laquelle les auteurs l’embarquent. À ce stade de la maitrise de leur art, les thèmes sont parfaitement intégrés au récit, tissés dans sa structure manière aussi indissociable qu’organique. La scène en 1945 pose la question du pardon, de la rédemption, tout en rappelant qu’on ne fait pas le bonheur des individus malgré eux, et qu’ils conservent leur libre arbitre qui peut aller à l’encontre du consensus de la société, quels que soient les éléments de preuve. Puis vient un nouveau moment de doute : s’il a lu les deux cycles précédents, le lecteur ressent toute l’ambiguïté des réflexions de Jessica Ruppert, alors qu’elle s’interroge sur le fait qu’il était inéluctable que ses actions provoquent des réactions, et qu’une femme ne peut à elle seule réformer une société entière. Puis le lecteur écoute Norman Kipling, l’avocat de la secrétaire d’État s’adresser aux journalistes, et il ne peut qu’être pleinement d’accord avec sa manière de présenter la version des faits. Alors que Lucy Bulmer reprend contact avec Domenico Coracci, il s’interroge sur son innocence à elle, ou sur son égoïsme plus ou moins conscient, incapable d’assez d’empathie pour se demander quel effet ses retrouvailles auront sur son ancien amant. Décidément, rien n’est tout noir ou tout blanc, il en viendrait même à s’interroger sur la ténacité de l’avocat Cyrus Chapelle et de Xuan-Mai à continuer de se battre pour rétablir la vérité. À quel moment l’opiniâtreté devient-elle une obsession ?


De toute façon, c’est dans la poche pour les auteurs, avant même que le lecteur ne débute la première page : l’intrigue présente trop de qualités addictives, les personnages sont trop attachants, et la narration réussit à être à la fois évidente et personnelle. Certes, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un vrai plaisir de lecture, que ce soit au premier degré ou au pied de la lettre pour l’intrigue, ou pour d’autres caractéristiques comme lesdits personnages, leurs convictions et les épreuves qu’ils traversent, ou comme les thèmes de fond qui court tout du long donnant une profondeur au récit et une réelle consistance. Parfait.



jeudi 16 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Jours de deuil (2)

Il faut croire qu’il n’est jamais trop tard pour mal faire…


Ce tome est le second du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Le discours (1) (2011) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quarante-huit planches de bande dessinée. Il débute avec l’entame de deux articles de blog d’un dénommé The Spyder


On essaie de ne pas être cynique et finalement, on se montre naïf ! L’Amérique est-elle capable de se penser autrement qu’en championne du monde de l’individualisme et de l’économie de marché ? Spyder l’a sincèrement cru après l’élection à la présidence de Lou Mac Arthur, en novembre dernier… Juste un peu étonné de ne pas sentir plus de réticences face aux nouvelles orientations qu’il leur annonçait, et dont sa secrétaire d’état aux Affaires Sociales, Jessica Ruppert, était le chantre. Mais bon, les citoyens avaient voté pour eux et pour l’ensemble de ces changements à une très large majorité de 59,8%. L’attente du pays semblait donc claire : les États-Unis devaient au plus vite s’engager dans une nouvelle voie sociale, économique et écologique, pour ne pas sombrer dans l’abîme ouvert sous ses pieds par le trio diabolique de ces six dernières années : guerres à répétition, scandales politiques et crise économique. En ce mardi 10 avril 2007, l’heure était enfin venue de lancer le processus. Comme la quasi-totalité de la population, Spyder était devant sa télé, à peine troublé par les quelques milliers de manifestants d’extrême droite, brûlant des mannequins à l’effigie de Jessica Ruppert dans les rues de Washington. Il ne voyait en leurs défilés haineux, que les ultimes agitations d’un monde agonisant, incapable d’admettre qu’une page de notre histoire venait de se tourner définitivement… Et patatra… Il faut croire qu’il n’est jamais trop tard pour mal faire… 



Lou Mac Arthur, le président des États-Unis se trouve au palais de l’assemblée du Peuple à Pékin, où il est reçu par l’honorable Liao Xiang, le directeur de la banque centrale de Chine. À ses côtés siègent Rudolf Laudenkrieg, de la banque centrale européenne et Kenji Yorizama de la banque centrale du Japon. Mac Arthur prend connaissance de l’ordre du jour posé devant lui. Le document porte une seule mention : mille cinquante-sept milliards de dollars. Le directeur de la banque centra de Chine explique : il s’agit du montant de la dette contractée par le prédécesseur de Mac Arthur, auprès des banques européennes, japonaises et chinoises. Une somme qui lui a permis de mener durant quatre années, ses trois guerres en Afghanistan, en Irak et en Iran. Puis Xiang tend au président un document de deux mille cinq cents pages : celui-ci détaille les orientations que Mac Arthur et sa secrétaire d’état aux affaire sociales comptent donner à la politique américaine pour les trois prochaines années. Il conclut son intervention en indiquant que le président veut changer les règles, et que eux aussi le peuvent.


Seulement le deuxième tome de ce troisième cycle, et déjà l’horizon d’attente du lecteur est très élevé. Il s’inquiète pour les personnages. Jessica Ruppert peut-elle survivre sur le plan politique après le discours de désaveu de la sénatrice Deborah Daniels, qui faisait pourtant partie de son propre camp ? Amy trouvera-t-elle les ressources en elle pour soutenir le jeune Salim, et pour parvenir à faire face aux circonstances houleuses ? Le jeune homme, Colin Strongstone, qui a lâché des chiens affamés sur des migrants, fera-t-il preuve de repentir ? Que va-t-il advenir de Joshua Logan ? Et dire qu’Angelo Frazzy n’est plus de la partie. Les auteurs manient avec dextérité la composition de ce second acte, que ce soit la variété des lieux, les rebondissements, le déroulement chronologique ou la tension dramatique. Le lecteur voyage au palais de l’assemblée du Peuple en Chine, dans la salle de bains personnelle du président des États-Unis à la Maison Blanche, dans la salle d’audience d’un tribunal, devant un magnifique cerisier en fleur du jardin de la maison de Jessica Ruppert à Washington DC, au commissariat de la gare de Pennsylvania à New York avec sa magnifique verrière et sa structure métallique, dans la cour et les cellules du centre de détention de Riker’s Island, ou encore dans une grande plaine dans la banlieue de New York où se tient la cérémonie en mémoire des victimes du mardi précédent…



Bon alors, ils s’en sortent ? Ben… Bien sûr que non puisqu’il ne s’agit que de la deuxième partie de cette pentalogie. Le scénariste a choisi une dynamique basique et très logique : celle du mouvement de balancier, à chaque action correspond une réaction. Il poursuit sur sa lancée d’une série avec un fond politique, normal puisque le premier cycle se déroulait sur fond d’une élection municipale, et le second d’une élection sénatoriale. Les auteurs sondent concrètement les obstacles auxquels une politique sociale va se heurter, ici aux États-Unis, en prenant une dimension internationale. Et même une claque internationale. Le lecteur en avait eu un aperçu avec le discours de la sénatrice Deborah Daniels dans le tome précédent. Il découvre la genèse de ce discours dans la première scène du présent tome. Comme à son habitude, le dessinateur fait des merveilles pour donner du rythme visuellement à une scène où des politiques de haut rang discutent autour d’une table. Il utilise la palette de couleurs pour donner une teinte très particulière à la scène, assez feutrée, entre sépia et brun. Il joue avec les cadrages : plan large pour voir toute la salle avec vingt-et-un dignitaires assis, une demi-douzaine d’observateurs assis le long des murs, et deux membres du personnel. Il effectue aussi bien un gros plan (sur la feuille où figure la somme en milliards), que des plans serrés (sur le président ou son conseiller), qu’une opposition de champ contre-champ, un travelling avant, des variations dans la hauteur de la caméra, etc. Dans cet échange statique, le lecteur voit le président des États-Unis perdre contenance petit à petit, s’agitant d’abord imperceptiblement, puis se levant sous le coup de l’émotion, alors que pas un autre n’a bougé de son fauteuil.


Sa sensibilité ainsi éveillée, le lecteur retrouve cette même science du découpage, de la mise en scène et de la prise de vue tout du long de ce tome. L’étonnante intimité de l’épouse du président dans son lit, alors que son mari revient de son voyage, et qu’il va s’enfermer dans la salle de bains pour une réaction physiologique d’écœurement. La posture dénotant une incroyable assurance chez Colin Strongstone pendant son procès. La posture entre résignation et apaisement de Jessica Ruppert alors qu’elle se trouve pied nu sur la pelouse devant le cerisier du Japon en fleur. La fluctuation subtile des états d’esprit d’Amy soutenant Salim dans le commissariat de la gare. Le déroulement de la conférence de presse dans un large couloir du palais de Justice, avec la prise de parole de Strongstone, puis la réaction de son père à ses déclarations, une prise de vue exemplaire. La remontée d’un souvenir d’Amy tout en cases de la largeur de la page. La façon de mettre en valeur la grande cour à ciel ouvert de l’établissement de détention pénitentiaire. D’une toute autre manière, l’artiste donne à ressentir le grand espace naturel sans limite de la plaine herbeuse dans laquelle Nawal, la tante de Salim, prononce un discours en hommage à un son frère mis à mort, terminant par une ouverture sur une action civile à entreprendre séance tenante. Il met en valeur les dimensions sans limite de cet endroit en jouant avec les nuages en arrière-plan, qui installent également une ambiance lumineuse très particulière, mariant une forte luminosité avec un risque assuré d’orage. D’ailleurs, le lecteur a bien perçu que la personnalité de chaque scène ressort par une ambiance lumineuse spécifique.



À la fois chaque personnage incarne un point de vue politique ou un positionnement social, à la fois il existe pleinement pour lui-même. Cela relève de l’évidence pour Jessica Ruppert, l’initiatrice et la pilote de réformes sociales concrètes et tangibles, qui accuse le choc d’un désaveu de son propre parti, véritablement empathique envers autrui, et également consciente des limites auxquelles elle se trouve confrontée, aimant sa fille adoptive, et voyant dans la fin proche de sa carrière l’occasion de s’occuper plus d’elle, tout en demandant à Amy son consentement pour être plus présente à ses côtés. Salim, un garçon, qui a vu son père assassiné sous ses yeux, traumatisé, et encore plein de vie. Amy et son handicap mental, que le lecteur admire en la voyant progresser, subir une rechute, se battre, retrouver pied en aidant Salim (le credo de Ruppert, celui de s’entraider pour regagner confiance en soi). Ces deux-là, Amy & Salim, incarnent les innocents du titre de la série, et le lecteur souhaite qu’ils puissent jouir de plus pouvoir. Et le cas si particulier de Joshua Logan. Dans ces deux premiers tomes, il se retrouve dans un rôle secondaire, loin du premier rôle. Le lecteur s’aperçoit qu’il nourrit toujours l’espoir que Logan puisse remplir le rôle de héros, et les auteurs restent cohérents : cet homme continue de souffrir d’obstacles mentaux, voire… Comme tout être humain, Joshua a dû se résoudre à accepter des compromis, à envisager que la fin justifie certains moyens, peut-être même des compromissions…


Un tome totalement maîtrisé de la première à la dernière page, tant par la qualité de la narration visuelle, que ce soit sa variété et sa plausibilité sans faille, par l’intrigue qui tient en haleine, par l’épaisseur et l’humanité des personnages, par la structure du récit. Le lecteur espère de tout cœur que les innocents auront le pouvoir évoqué dans le titre, tout en constatant que les vicissitudes de la réalité imposent leur propre rythme et leurs contraintes. Du grand art.



jeudi 2 avril 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Le discours (1)

Le monde s’est encore durci.


Ce tome est le premier du troisième et dernier cycle de la série. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend trente-quatre planches de bande dessinée, ainsi qu’une introduction sous forme d’entame de deux articles de blog d’un dénommé The Spyder. Il fait suite aux cinq tomes du cycle I et aux cinq tomes du cycle II, qu’il faut avoir lu avant. Initialement, les cycles II et III ont débuté concomitamment en 2011, puis le cycle III a été mis en sommeil reprenant après l’achèvement du cycle II.


Dans son blog, le polémiste The Spyder se demande où va leur belle Amérique en cette année 2007 ? La nation vient de vivre une des pires parenthèses de son histoire, en acceptant de tomber le masque démocratique pour cautionner trois guerres complètement absurdes : mille milliards de dollars, des emprunts levés auprès de la Chine, du Japon et de l’Europe. Son économie s’est méchamment vautrée sous le poids de cette dette énorme. Le pays connaît la plus profonde crise économique de son histoire, une crise qui a fracassé les plus fragiles des citoyens, leur retirant emploi, maison, espoirs, partout. Enfin pas tout à fait partout. Une ville continue de promettre un avenir meilleur à ses concitoyens et parvient envers et contre tout, à tenir cette insolente promesse. Le New York dirigé et transformé pendant huit années par sa maire, Jessica Ruppert, semble seul à posséder des réponses nouvelles et enthousiasmantes aux problèmes, attirant vers ses lumières plus de cent nouvelles familles par jour. Dans son post suivant, The Spyder décrit la réalité de la situation de New York : des milliers de famille qui affluent vers New York, ses services municipaux dépassés, les acquisitions et les constructions d’immeubles sociaux qui ne vont pas assez vite, un bidonville tentaculaire autour de la cité. Il conclut : il devient urgent que chacun des états se mobilise et adopte les réformes initiées par cette grande dame pour redonner un véritable élan au pays



Dans un train à destination de New York, un père est en train de laver sommairement son jeune fils dans les toilettes avec un gant de toilette, du savon, et des bouteilles d’eau qu’il remplit au lavabo. Dans le couloir, un voyageur en costume s’impatiente. Le père et le fils sortent et laissent la place, l’homme d’affaires adressant des paroles méprisantes au père. Dans le couloir, un homme d’une quarantaine d’années se montre solidaire avec les deux voyageurs. Le père en profite pour demander poliment s’il serait possible d’écouter le discours, celui que Jessica Ruppert doit prononcer au Sénat. Le train continue de s’approcher de New York. En attendant le moment du discours, la télévision évoque le parcours de Ruppert. C’est le seize août 1945 qu’elle prend la décision qui va bouleverser sa vie, elle quitte les troupes américaines. Elle rejoint l’hôpital de Weimar, en Allemagne, où viennent d’être placés les neuf cents enfants découverts par les soldats américains lors de la libération du camp de concentration de Buchenwald.


S’il commence cette série après 2018, le lecteur a eu la possibilité de lire les cycles dans l’ordre, le premier puis le second, avant d’entamer le troisième, ce qui ne fut pas le cas pour les lecteurs qui ont lu les tomes dans l’ordre de leur parution. En revanche, il doit se réhabituer aux dessins de Hirn, car ce dernier partageait la réalisation des dessins avec David Nouhaud pour le cycle II. Enfin, les entrées du blog de The Spyder établissent que le présent cycle débute en 2007, soit dix ans après l’attentat du quatre novembre 1997 qui a coûté la vie à cinq cent-huit personnes, dont Joshua Logan a été accusé, et pour lequel il a été condamné. Il entame donc ce tome, conscient de sa pagination un peu plus courte que d’habitude, se demandant quels personnages il va retrouver. Tout commence avec l’introduction de deux nouveaux individus, un père et son fils Salim, ayant tout quitté pour une vie meilleure à New York, grâce à la politique sociale bienveillante de Jessica Ruppert. Cette dernière est bien présente dans ces pages, ains que sa fille adoptive Amy, une image de Joshua Logan, et une intervention de son épouse Xuan-Maï. Le personnage le plus détestable de tous a droit à une page et demie, pour une fin brutale, laissant le lecteur en plein doute : La série pourra-t-elle se relever de son absence ? Lui qui fut indestructible, la preuve vivante qu’il n’y a de la chance que pour les crapules.



Le lecteur retrouve le découpage impeccable du dessinateur, ainsi que son sens du détail. Dans la première page, le cadrage des cases fait ressortir toute l’exiguïté des toilettes d’un train, de surcroît occupées par deux personnes, tout en montrant comment le père procède à la toilette de son fils, de manière réaliste, sans exagération dramatique en sachant faire ressortir l’inquiétude du père qui sait qu’il doit se dépêcher. En planche quatre, une dame de compagnie vient s’occuper d’Amy pour s’assurer qu’elle soit à l’heure à son rendez-vous : le découpage joue sur l’immobilisme de la jeune fille captivée par le reportage sur sa mère à la télévision, la proximité physique de la dame pour la rassurer et s’approcher assez de manière bienveillante, pour accéder à la sphère personnelle d’Amy en termes de proxémie. Sur la page en vis-à-vis, une case ensoleillée de la largeur de la page fait ressortir les grands espaces d’un croisement de rue, par contraste avec l’ambiance tamisée de la chambre encombrée. Quelques pages plus loin, une autre case de la largeur de la page permet de se rendre compte de l’ampleur de la manifestation qui se déroule dans une artère de New York. Puis trois cases alignées montrent une effigie de paille à l’image de Jessica Ruppert à laquelle des manifestants mettent le feu, pour un simulacre d’immolation, une séquence qui établit l’intensité de la haine portée contre cette politicienne. Vient le moment du discours, pas celui que doit prononcer Ruppert, mais celui de la sénatrice Deborah Daniels (Mince ! Comment le scénariste a-t-il pu anticiper le nom de famille de Stormy ?) : une séquence qui établit avec conviction la présence de la sénatrice, le manque de réaction de l’auditoire, le désarroi de Ruppert trahie par une proche, etc.


La suite du récit comprend de nombreuses surprises, et autant de moments mémorables. Le lecteur remarque que l’artiste a fait évoluer sa technique de mise en couleurs, s’approchant de celle de David Nouhaud pour le cycle II. Il constate une grande précision et une habileté impressionnante : des palettes spécifiques pour chaque séquence, mettant en valeur aussi bien l’éclairage artificiel des toilettes du train ou de la chambre d’Amy, la lumière d’une belle journée à New York, la lumière tamisée de la pièce dans laquelle Ruppert répète son discours, le soleil plus dur avec l’ombre de quelques nuages sur le bidonville sans fin, et une séquence en sépia pour une remémoration du passé. Non seulement la narration visuelle raconte clairement chaque scène quelle qu’en soit la nature (discussion, reportage, voyage, discours, etc.), mais en plus elle contient des images qui restent longtemps à l’esprit. Par exemple : l’humilité du père de Salim, l’effigie de paille de Jessica Ruppert en proie aux flammes, le sort du prisonnier lui aussi dévoré par les flammes, les chiens affamés lâchés sur les migrants dans un appartement, le nourrisson posé abandonné par terre au milieu du trottoir, la révélation de l’ampleur du bidonville dans une case de la largeur de deux pages, le flash mémoriel d’Amy, etc.



En refeuilletant le tome après l’avoir lu, le lecteur se rend compte de tout ce qui est raconté dans ces pages. Il apprécie que les auteurs aient eu le courage d’envisager ce que New York a pu devenir après dix ans de politique sociale bienveillante : La situation s’est-elle améliorée ? La maire pouvait-elle mener à bien son projet avec des résultats concrets ? Ou le capitalisme serait-il un obstacle infranchissable ? Minerait-il toute réforme en laissant croire à son application ? Le scénariste entremêle à merveille ces questions à la vie de ses personnages, à leur quotidien, et à leurs objectifs. La réalité de cette évolution prend chair : le lecteur ressent une forte empathie pour le père de Salim qui gagne New York pour un meilleur avenir pour son fils, pour Jessica Ruppert qui affronte un discours accusateur, pour sa fille qui ne comprend que partiellement ce qui se passe, pour Xuan-Maï qui essaye de… Bien sûr toute action entraîne une réaction… Le lecteur aurait dû s’y préparer… Ce premier tome du cycle III laisse entrevoir les prémices du mouvement du retour de flammes. Il apprécie d’autant plus cette contre-attaque que les auteurs continuent de mettre en scène des personnages complexes. Certes, les membres du groupe des Logan (Quelle abjection que ce nom ait été retenu ! Tout en étant parfaitement expliqué et justifié dans le cycle II) se conduisent de manière répugnante sans circonstances atténuantes, en revanche le jeune homme responsable du lâcher de chiens affamés éprouve des doutes fruit d’une empathie très humaine. Le lecteur espère bien que le personnage de Deborah Daniels bénéficiera lui aussi d’un développement pour comprendre ses motivations, sa façon de rationaliser son action.


Une suite au premier cycle ? Pour un lecteur contemporain, la question ne se pose pas puisqu’il sait qu’il y a eu trois cycles, et qu’il n’a pas vécu le premier en direct. Le dessinateur réalise une narration visuelle remarquable, que ce soit la mise en pages, les dessins de chaque case, la mise en couleurs : entièrement assujettie à raconter l’histoire, avec des images fortes, du grand art. Le scénariste se confronte à la réussite d’une politique sociale bienveillante à New York qui pourrait servir de modèle pour une application à l’échelle des États-Unis, en ayant à l’esprit que toute action entraîne une réaction, et que la perfection n’est pas de ce monde. Parfait.



jeudi 19 mars 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-11 septembre (5)

Comment prouver quelque chose qui, par définition, n’a jamais existé ?


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-2 visions pour un pays (4) (2016). Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn & David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan, ainsi que les quatre premiers tomes du présent cycle.


La foule commence à s’amasser devant le palais de Justice de New York pour le jour d’ouverture du procès de Joshua Logan, accusé d’avoir tué cinq cent huit personnes le quatre novembre 1997. Dans sa cellule, il s’habille pour ce moment crucial, en présence de son avocat Cyrus Chapelle. Une fois tous les jurés installés, ainsi que les membres de la presse, le juge et les assesseurs, le procureur Garvey commence son intervention : Voici les faits tels qu’ils ont été établis par la police criminelle de New York après trois ans et demi d’enquête. Le nuit du 9 septembre 1997, le quartier du Queens dans lequel la famille Logan réside depuis quinze ans a été victime d’une descente de casseurs. Ces casseurs ont procédé, sans raisons apparentes, à des déprédations diverses, avant de s’en prendre physiquement au fils de l’accusé, le jeune Timothy Logan âgé de neuf ans. Afin de protéger son fils, monsieur Logan s’est interposé entre l’enfant et ses agresseurs. Ancien sergent des Forces Spéciales, il a réussi à maîtriser à mains nues plusieurs des voyous, avant de participer à l’assassinat de l’un d’entre eux : Joseph Ritchie, âgé de dix-huit ans. Le soir même, monsieur Logan a été arrêté par une patrouille de police puis conduit au commissariat afin d’être interrogé sur les événements de la nuit.



Dès le lendemain, Joshua Logan a été libéré grâce à l’intervention de l’avocate Karen Eden, fondatrice de l’association radicale prônant le droit à l’autodéfense : Le pouvoir des innocents. Durant les semaines qui ont suivi, monsieur Logan a participé à plusieurs réunions du Pouvoir des innocents, alors qu’un groupe de vigiles commençait à se structurer dans son quartier sous l’égide de l’association. Au sein de cette structure, il a rapidement développé un sentiment d’inquiétude et de haine à l’encontre de la candidate démocrate à l’élection municipale : madame Jessica Ruppert. En effet, les idées humanistes de la politicienne, sa politique de main tendue en direction des déshérités et des délinquants, étaient au cœur des inquiétudes des dirigeants et des voisins affiliés au Pouvoir des innocents. Tout va basculer pour monsieur Logan dans la nuit du 18 octobre. Ce soir-là, son fils Timothy trouve la mort lors d’une fusillade, impliquant des membres de l’association Le pouvoir des innocents et le lieutenant de police Samuel Ritchie, père de Joseph Ritchie, le voyou qu’il a tué quelques semaines plus tôt. Le lieutenant Ritchie s’était introduit dans le quartier des Logan. On suppose qu’il était venu se venger des assassins de son fils et qu’il a été surpris par le groupe de vigiles, alors en patrouille.


Là, le lecteur se tient sur le bord de son siège, prêt à tout pour enfin assister au procès du pauvre Joshua Logan. Il s’est fait une raison : peu de chance que le pauvre homme soit entendu, que ses paroles soient reçues comme honnêtes… Mais quand même ! Une part du lecteur espère toujours… Cela reste l’un des thèmes majeurs de ce cycle : le rétablissement de la vérité. Dans quelle mesure le travail de l’avocat de l’accusé peut mener à faire reconnaître les faits ? Ou au moins à installer l’ombre d’un doute ? Lors de sa plaidoirie finale, Chapelle s’interroge : Lui comme les jurés le savent tous, et de façon tout à fait certaine, ce qui était arrivé sur la propriété de Steven Providence. C’était plus qu’une évidence… Les télés, les journaux, les radios, tout le monde racontait la même chose à ce sujet depuis des mois. Ça ne pouvait être que la vérité. Et c’est là que ça l’a frappé. Était-ce vraiment lui qui pensait Joshua Logan coupable ? Ou bien étaient-ce les médias et la police, qui à force de rabâcher le même discours, ont fini par le convaincre que leur vérité était la vérité ? Est-ce qu’il n’y avait pas d’autres hypothèses possibles pour expliquer ce drame ? Mais alors, quoi ?? Le lecteur se reprend à espérer, car des faits incohérents ont été mis en avant. Il s’interroge sur ce qui a pu conduire à une telle configuration pour ce procès.



Un tome de procès : bonne chance aux artistes pour rendre vivant, cet exercice de style très contraint de personnes en train de parler, assis pour les témoins et le juge ou debout pour le procureur et l’avocat de la défense, ainsi que des personnes en train d‘écouter sans rien dire. Bien sûr, le scénariste a fait en sorte d’entrecouper les différents passages au tribunal avec le développement d’autres fils de l’intrigue qui permettent de sortir de la salle d’audience. Il fait débuter la longue intervention du procureur dans les cartouches, alors que les dessins montrent des moments précédant cette intervention. Quoi qu’il en soit, les deux artistes, Hirn assurant le découpage et Nouhaud réalisant les dessins proprement dit, conçoivent des plans de prises de vue bien construits, amenant une forme de mouvement, et le lecteur trouve de l’intérêt à prendre le temps de regarder les différents personnages. Il observe les postures du procureur, accusant avec une calme certitude. Il apprécie l’attitude plus bienveillante de l’avocat de la défense. Il remarque les différences de posture chez les témoins, assis dans la chaise pour leur déposition. Il voit les visages fermés de circonstance de la plupart des gens présents dans la salle, ainsi que des jurés avec des exceptions passagères. Il examine comment le juge incarne la justice par son comportement sévère et dur. Il ressent l’émotion de Xuan-Mai pouvant enfin exprimer en public ce qu’elle a vécu, les confidences qu’elle a reçues de Steven Providence, l’énormité de ce qu’elle raconte. Il se rend compte que les auteurs ont retenu le dispositif de la parole, sans séquence de type retour dans le passé, sans dessiner ce qui est relaté, pour bien transcrire l’effet de ces propos pour des personnes qui n’étaient pas présentes, ou qui n’ont pas lu le cycle I.


L’autre versant de la narration visuelle apparaît tout aussi remarquable et mémorable. Une magnifique vue du dessus avec une pluie tombante, au-dessus des marches du tribunal avec les parapluies, les colonnes impressionnantes de ce palais, la scène domestique du couple formé par Lucy Bulmer et Domenico Coracci dans le salon avec le mur en briques apparentes, le déploiement d’une équipe policière d’intervention dans la rue, les détenues de la prison Bellevue en train de suivre la retransmission du procès dans le calme total, Jessica Rupper qui dépose sa fille adoptive Amy à l’école, etc. Les artistes excellent également dans les scènes d’action : la police fracassant la porte d’entrée de l’appartement de Coracci et leur neutralisation du suspect, la tentative d’assassinat en prison, et l’incroyable opération policière pour appréhender l’insaisissable Angelo Frazzy dans son penthouse, cette dernière constituant une leçon de tension visuelle en quatre pages. Sans oublier l’opération finale où une équipe clandestine investit… Mieux vaut ne pas en dire plus. En contraposée de ces moments d’action, le lecteur se ressent avec acuité les émotions fragiles de Xuan-Mai Logan alors qu’elle termine sa dernière journée de travail comme téléopératrice, sans pouvoir le dire à aucun de ses collègues : indicible, touchant et poignant, un moment d’un incroyable sensibilité.



En fonction de son état d’esprit, le lecteur aura anticipé l’issue du procès, et peut-être la catastrophe finale s’il fait attention aux dates. Il retrouve le thème du rétablissement de la vérité avec un pincement au cœur, ce qui l’amène à s’interroger sur ce qui se joue. Il a bien noté l’analyse de Cyrus Chapelle sur l’incidence de la version communément admise véhiculée aussi bien par les autorités officielles (la police à l’issue de son enquête), que par les médias qui la relaient et l’imposent comme certitude. Il comprend bien que le scénariste choisit ce que l’accusation va mettre en avant, et ce que l’avocat de la défense aura pu découvrir en plus ou non, et que certaines hypothèses soient écartées de manière arbitraire (celle de l’utilisateur du deltaplane). Il voit bien également que ce choix narratif se trouve en phase avec une forme de théorie du complot pour la catastrophe finale, et le rôle que Frazzy joue. Pour autant, le questionnement sur la reconstitution d’un enchaînement de faits conserve toute sa puissance : est-ce possible ? Personne ne peut dire ce qui se passait dans la tête de l’un ou l’autre. Personne n’est en mesure d’affirmer quelle était la motivation de tel individu, et sa force. La démarche consiste à s’assurer des faits, et essayer d’en mesurer la plausibilité, l’enchaînement logique possible et probable : une tâche pour laquelle il est impossible d’arriver à une certitude à cent pour cent. Le lecteur referme ce dernier tome, avec comme seule consolation que le troisième cycle l’attend. Son esprit revient au titre de la série : il se demande si son sens n’est qu’ironique, ou même cruel. Quel est le pouvoir détenu par les innocents ?


Dernier tome du second cycle : suspense assurée, décuplé par une narration visuelle de très haut niveau, et une structure maline. Le lecteur se trouve pris de la première à la dernière page, souffrant avec les personnages du début à la fin, espérant tout en sachant au fond de lui-même vers quel type de conclusion se dirige ce cycle. Accablant.



jeudi 5 mars 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici- 2 visions pour un pays (4)

Soyez au service de tous les habitants de cette ville… Sans Exception !!!


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici- 3 témoignages (2014). Son édition originale de 2016. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn & David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Mercredi 10 novembre 1999, le lendemain de l’élection du gouverneur de l’état de New York, dans la prison de Rikers Island, Joshua Logan est caché dans un une armoire vestiaire. Les prisonniers afro-américains viennent de pénétrer dans la pièce et ils commencent à vérifier les placards un par un. Le spectre de son enfant décédé Tamy lui apparaît avec son doudou lapin dans le bras droit. Le garçon lui demande s’il s’agit d’une partie de cache-cache, il adore, il connait des tas de trucs pour qu’on ne le retrouve jamais. Il continue : il sait de quoi son père à peur, Joshua imagine que tous ces gens entendent ce cœur qui bat comme un dingue dans sa poitrine, mais c’est faux, c’est gens-là dehors ne l’entendent pas. La fouille se rapproche. Ailleurs dans le sous-sol d’une grande maison, Domenico Coracci supplie le docteur Gino del Vecchio de sauver Lucy Bulmer qui est allongée inconsciente sur un lit surélevé. Le médecin lui explique la situation : Elle fait une hémorragie cérébrale, le sang qui s’écoule entre son cerveau et sa boîte crânienne est en train de comprimer son cerveau et de le priver d’oxygène. Il faut évacuer le sang qui est en train de remplir sa tête, sinon son cerveau va mourir… Et elle, elle mourra avec…



Alors que le docteur del Vecchio s’apprête à percer la boîte crânienne de Lucy Bulmer avec une perceuse, la tête de Tamy a pris la forme de celle d’un lapin, et il se fait sauter le caisson avec un pistolet. Soudain un autre prisonnier fait irruption dans les vestiaires, informant les autres que : La grande Jessica Ruppert vient d’arriver à Rikers et elle veut leur causer, à eux tous, elle attend dans le réfectoire avec le nouveau gouverneur. Le médecin a terminé son opération, il indique à Domenico qu’il va falloir attendre qu’elle se réveille… si elle se réveille. Sans scanner, il ne peut pas lui jurer qu’il n’y a pas d’autres hématomes à l’intérieur de son cerveau, et si par chance il n’y en a pas, ils ne le sauront qu’en parlant avec elle si l’hémorragie a provoqué des dégâts ou pas. À l’extérieur, dans sa voiture, Adam Füreman observe la demeure et attend. Son téléphone sonne : c’est son compagnon Cyrus Chapelle, l’avocat de Joshua Logan qui l’appelle. Adam lui indique que la fête des Républicains a tourné court, et qu’il est arrivé un truc vraiment étrange. Il n’est pas encore bien sûr, mais il subodore quelque chose de bien sordide dans lequel pourrait être impliqué leur ami Frazzy. Un truc qui pourrait bien servir leurs intérêts, s’il se confirme. Dans la prison de Rikers Island, les prisonniers se tiennent devant la maire Jessica Ruppert et le gouverneur Lou Mac Arthur qui commencent à prendre la parole.


Le lecteur se trouve sur des charbons ardents au vu de la situation dans ce récit : Joshua Logan bientôt prêt à être lynché par les autres prisonniers de Rikers Island, Lucy Bulmer qui est dans le coma, Domenico Coracci qui risque d’être découvert par le chef mafieux incontrôlable, le gardien de prison Benjamin Torrence qui succombe à la tentation d’une reconnaissance très intéressée d’un groupe d’influence, l’élection présidentielle probablement manipulée, et bien sûr la perspective faussée du procès de Logan toujours plus éloignée de la vérité des faits. Évidemment tout cela ne va pas en s’arrangeant, et le lecteur se retrouve devant des moments surprenants et inattendus : une quasi trépanation, le développement à l’ancienne de photographies avec les différents bains révélateur, d’arrêt, fixateur, une réunion officieuse des membres influents du cercle du président et en sa présence, un dessin animé parodique sur le nouveau président des États-Unis, des manifestations pour le recompte des voix, le choix des jurés et la récusation de certains jurés par l’avocat de la défense. Le lecteur se rend compte qu’il lit le récit pour son intrigue, complètement pris par l’intrication des différents fils narratifs, dans une structure sophistiquée et simple d’accès, avec des personnages attachants et complexes et des enjeux sociétaux pertinents et permanents.



Comme dans les tomes précédents, la narration visuelle impressionne fortement le lecteur, grâce à l’implication intense et soutenue des artistes. Ils œuvrent dans un registre réaliste et descriptif dans chaque planche. Cela se voit par exemple dans les décors. Le lecteur peut regarder les casiers de vestiaire, apprécier la véracité de leur apparence jusqu’au cadenas. Il peut jeter un coup d’œil sur les instruments dont dispose le docteur dans son sous-sol. Il ressent l’authenticité de la représentation d’une rue de New York, notant au passage l’usage opportun et efficace des effets spéciaux informatiques pour les flyers du gouverneur qui jonchent la chaussée et les trottoirs sous forme de petits rectangles bleus déformés. Le bar où le gardien de prison savoure une bière est bien aménagé, avec des chaises et des tables réparties de manière fonctionnelle et les étagères bien fournies derrière le comptoir. Les rues de la ville sous la neige sont superbes, avec une chaussée qui a été dégagée pour le trafic automobile. Les cases consacrées à la résidence de la puissante famille présidentielle Whitaker en mettent plein la vue avec ce luxe aussi bien à l’extérieur (Quel escalier pour accéder à l’entrée !) qu’à l’intérieur (le dôme en verre, la bibliothèque d’une taille extraordinaire richement décorée). Retour à New York, pour d’autres rues d’un quartier plus populaire avec les devantures des magasins, des murs en briques, des entresols, des escaliers métalliques d’évacuation en façade, etc.


Le lecteur ressent également toute la richesse et la variété des prises de vue, de la mise en scène, et de quelques effets spéciaux. L’artiste met ainsi en scène le spectre d’un enfant avec une tête de lapin psychotique, une table basse encombrée par les cartons vides de burgers, une affiche de Scarface (1983, de Brian de Palma), une envolée de ballons multicolores à l’occasion d’un discours d’un candidat à la présidentielle, la vitrine d’un magasin d’électroménager occupée par un mur de téléviseurs diffusant les informations, un dessin animé satirique (entre Les Simpsons et Southpark), une présentatrice d’informations, avec des écrans derrière elle diffusant les images d’une manifestation, etc. Autant de nombreux procédés venant apporter des informations visuelles de manière organique. La mise en scène elle-même joue sur les juxtapositions d’événements (le risque de la découverte de Joshua dans son placard en parallèle du risque lors de l’usage de la perceuse sur la boîte crânienne), avec des cases de la largeur de la page contenant des informations dans toute leur largeur et pas juste au milieu ou sur un bord, des points de vue subjectifs à partir d’un personnage, des plans larges et des perspectives aussi bien que des gros plans, etc. Cela donne des moments mémorables et souvent inattendus, en plus de ceux spectaculaires : ce camionneur qui s’arrête pour savoir si Adam Füreman a un problème stationné sur le bord d’une route enneigée, une vue du dessus de cinq personnes attablées dans un bar se penchant pour mieux entendre ce que la sixième a à dire, le simple geste de jeter ses clés dans un cendrier après avoir refermé la porte de son appartement en rentrant, ou encore Lucy passant un collier de fleurs autour d’un policier, etc.



En prime de cette histoire prenante, les auteurs continuent d’aborder avec honnêteté et sincérité des questions complexes de société. Il y a d’abord la gestion de la situation de crise : la révolte des prisonniers dans la prison de Rikers Island. Lors de son discours devant les prisonniers, Lou Mac Arhur développe son point de vue humaniste, qui consiste à considérer les prisonniers comme des êtres humains, plutôt que comme des animaux enragés à abattre. Plus inattendu et plus ambitieux, le discours du préfet de police s’adressant aux jeunes recrues, passant en revue la nature des missions qui peuvent leur être confiées, sur le thème de : C’est en définissant la mission de la police qu’on définit la société dans laquelle on va vivre. Il passe en revue plusieurs possibilité : protéger les biens et ceux qui les possèdent, réduire la criminalité sans donner de solutions concrètes, remplir chaque mois des quotas imbéciles pour avoir des chiffres à montrer aux médias, et enfin la mission formulée par la maire Jessica Ruppert, pleine de bon sens. Un discours qui met du baume au cœur du lecteur, et de la jeune recrue Ashok Kusain. Le scénariste développe avec la même attention et la même sensibilité la récusation et l’acceptation de deux jurés aux profils très intriqués à celui de l’accusé.


Quoi qu’il en soit, le lecteur aborde ce quatrième tome (neuvième en comptant ceux du cycle I) en toute confiance, certain que les auteurs vont lui donner tout ce qui compose son horizon d’attente. Il en ressort comblé au-delà de toute espérance. La narration visuelle présente une rare consistance, que ce soit dans les prises de vue ou la qualité des décors, dans la mise en scène et dans la direction d’acteurs, dans la fluidité et la densité. Le scénariste maîtrise totalement le rythme de son récit, et l’intrication des différents fils narratifs. La réflexion sur certaines composantes d’une société se poursuivent, comme le rôle de la police, ou le principe de gestion d’un centre pénitentiaire. Le cœur du lecteur continue de battre pour les personnages, en pleine empathie avec les épreuves qu’ils traversent. Chef d’œuvre.



jeudi 19 février 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici - 4 millions de voix (3)

Comment tous les instituts de sondage ont pu se tromper à ce point ?


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-3 témoignages (2014). Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn et David Nouhaid pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Lundi neuf février 1998, la responsable d’un centre d’accueil pour enfants orphelins fait visiter son établissement à la maire de New York, Jessica Ruppert. Elle a honte de lui montrer leur centre dans cet état …Mais il leur a semblé important de ne rien lui cacher… De lui laisser voir comment ils fonctionnent au quotidien avec les restrictions budgétaires drastiques imposées par le maire précédent Gedeon Sikk. Ruppert demande s’ils ont cette fuite dans le toit depuis longtemps ? La directrice répond : Plus d’un an, madame, elle a fait établir plusieurs devis qu’elle a envoyés à son supérieur aux affaires sociales. Il lui a répondu que c’était au centre d’accueil d’assurer l’ensemble des frais avec le budget de fonctionnement qui leur a été alloué. Mais avec plus de 90.000 dollars de travaux, ils auraient dû sacrifier les médicaments des enfants psychotiques, les prothèses de des accidentés de la route qu’ils accueillent ou encore réduire de façon radicale le chauffage dans tout l’immeuble… Une autre solution aurait été de revoir à la baisse les salaires des éducateurs et des infirmières… qui sont très bien payés, il est vrai. Mais depuis que monsieur Sikk a fermé les unités de soin pour enfants sidéens et qu’il leur a imposé de s’occuper de ces gosses alors que ce n’était pas du tout leur rôle à l’origine… Oui, elle le reconnait… Elle a revu la grille de des salaires à la hausse… Parce qu’il était impératif que leurs rémunérations soient assez motivantes pour convaincre leurs employés de travailler ici… Ce qui n’a pas toujours suffi, malheureu… Elle s’interrompt, la maire ne l’écoute plus.



Dans une chambre, Jessica Ruppert vient de reconnaître Amy assise sur le lit du bas de lits superposés. Elle est surprise de ne pas avoir été informée de la présence de la fillette ici. La directrice explique que quand la télé a révélé dans quelles conditions elle vivait à l’hôpital Bellevue, son juge de tutelle l’a envoyée dans un endroit mieux adapté. Malheureusement pour elle, l’endroit mieux adapté était le présent centre d’accueil. La maire trouve qu’Amy n’a pas l’air dans son état normal. La directrice répond que c’est une enfant très vive, tout le monde a pu s’en rendre compte lors de son apparition aux côtés de la maire. Malgré son handicap, elle pourrait avoir une vie presque normale, mais pour ça, elle aurait besoin de stimulations permanentes afin de ne pas régresser, comme c’est le cas ici… Ruppert s’étonne que le centre n’ait pas assez de personnel qualifié pour lui offrir cela… Elle demande directement à Amy si elle la reconnaît, mais la demoiselle reste muette. La maire souhaite savoir ce qu’on pourrait faire…


C’est toujours la même chose et c’est de la bonne. Tout simplement, le lecteur souhaite savoir ce qu’il va arriver, et passer plus de temps avec les personnages. On peut le dire : Contrat rempli pour les auteurs. Avec un peu plus de détails : Joshua Logan est en prison, il est soutenu par son épouse et par un couple homosexuel, l’un son avocat, l’autre le compagnon de l’avocat et journaliste. Plus ils en découvrent, plus ils se retrouvent dans des impasses, ou face à des témoignages qui incriminent encore plus leur client. La jeune Amy et la maire Jessica Ruppert, dans lesquelles le lecteur s’est investi dans le cycle I, poursuivent leur petit bonhomme de chemin, sans reprendre un premier rôle. Lucy Bulmer, jeune étudiante, et Domenico Coracci, jeune responsable dans le crime organisé, apprennent à se connaître, bien que leurs origines les aient placés dans des positions antagonistes irréconciliables. Place également à la nouvelle sensation politique montante… Ah non, pardon, à un politicien qui semble juste honnête, même s’il a été avocat par le passé, conscient que l’une de ses prises de positions lui a fait perdre la course aux élections de mi-mandat, pour le poste de gouverneur. Et puis il y a l’immarcescible Angelo Frazzy, haut responsable du crime organisé, bien implanté dans la société civile respectable, et soumis à une pression qui finit par l’atteindre.



Une première séquence de trois pages pour expliquer comment Jessica Ruppert en est venue à prendre en charge la jeune Amy. Le coloriste sait mettre en œuvre une palette déprimante, couleurs trop grises, ou lumière trop vive, il ne fait pas bon vivre dans ce centre pour enfants orphelins. Dans la première page, le dessinateur choisit des angles de vue inattendus qui accentuent un environnement insalubre, presque sordide, en aucune manière propice à l’épanouissement d’enfants. Les cases de la deuxième page mettent en avant des couloirs aux murs détériorés par l’humidité, avec une absence d’êtres vivants, puis les tubulures en aciers des lits superposés, des matelas trop minces, à nouveau rien d’accueillant. La troisième page se focalise alors sur Jessica Ruppert et sur Amy, la première semblant littéralement irradier sollicitude et empathie. Le lecteur se rend compte que le discours de la directrice du centre s’inscrit dans un registre factuel, sans misérabilisme, sans hargne. Elle explique comment le budget alloué au centre par la précédente administration municipale la contraint à faire des choix, à privilégier certaines dimensions de l’accueil des enfants, aux dépens d’autres besoins tout aussi vitaux. Une démonstration implacable et accablante d’une organisation systémique faisant porter la culpabilité des manquements sur la directrice, à qui les moyens alloués ne lui permettent pas d’assurer les prestations indispensables. Échec assuré, souffrance des enfants, souffrance des adultes ne pouvant pas assurer leur mission, fonctionnement défaillant banalisé et intégré par ses acteurs.


Dans la séquence suivante, le lecteur retrouve le fil conducteur du cycle : l’avocat Cyrus Chapelle et le journaliste Adam Füreman essayent de reconstituer les faits précédant la tuerie du quatre novembre 1997. Le lecteur sait pertinemment ce qui s’est passé, puisqu’il y a assisté dans le cycle I, et il ne peut pas croire qu’il soit si difficile que ça de les reconstituer a posteriori. L’interrogatoire tout en douceur d’Amy lui déchire le cœur, entre l’enjeu de son témoignage pour Joshua Logan, les questions mal formulées qui aboutissent à des réponses mal interprétées, un gâchis. La narration visuelle est impeccable, entre les gestes vifs de l’enfant, la douceur et la bienveillance de Cyrus Chapelle, la forme de douceur différente exprimée par le visage de Lou Mac Arthur également animé par un souci de vérité, et les violents flashs de souvenirs d’une lumière éclatante. L’artiste a conçu une prise de vues bien construites, donnant vie à cet échange de questions et de réponses, de manière bien plus élaborée qu’une pauvre alternance de champs et de contrechamps. Et en même temps, les auteurs sèment le doute sur la bonne foi du candidat au poste de gouverneur, sur de possibles intentions cachées. Du coup, le lecteur projette des motivations nocives derrière ses manières doucereuses de converser avec Jessica Ruppert, aggravées par une fausse modestie.



Dans la suite, les auteurs se montrent aussi excellents dans les relations interpersonnelles, que la vérité des personnages. Le lecteur garde longtemps à l’esprit la promesse de Lucy Bulmer d’une relation sexuelle avec Domenico Coracci en échange de sa présence à la discussion publique du candidat démocrate au poste de gouverneur de l’état de New York. Il voit une jeune femme aux convictions morales et politiques chevillées au corps, un jeune adulte particulièrement complexé derrière une façade d’assurance, les sentiments timides de l’un se fracassant contre le comportement pragmatique de l’autre : du grand art. il voit littéralement comment les événements mettent à jour les émotions du jeune homme, et comment celles-ci font évoluer ses convictions issues de son parcours de vie, de son milieu socioculturel. Un tour de force narratif.


Dans un registre tout aussi impressionnant, les auteurs racontent de front la rencontre du candidat Lou Mac Arthur avec le public, son discours exposant au grand jour ses convictions personnelles et ses réponses aux questions du public. À nouveau, un moment de narration visuelle d’une qualité remarquable : montrer un politicien sur une scène derrière un pupitre et le rendre intéressant sur le plan graphique. Le dessinateur le fait avec élégance et rigueur, alors que le discours s’avère dense et long. Le scénariste fait également preuve de son courage, en rédigeant un discours dépassant les lieux communs et les phrases creuses : le candidat évoque ses convictions profondes sur la méthode de gouverner pour le peuple, pour améliorer la vie des gens. Il ne s’agit pas d’une méthode révolutionnaire ou manipulatrice, peut-être un peu simple avec une approche démagogique. La qualité de la narration conduit le lecteur a penser que cet homme politique parle avec son cœur, ou tout du moins avec une vraie sincérité, ce qui place cette séquence bien au-dessus d’un point de passage aussi obligé qu’artificiel. Et l’intrigue reprend le dessus : les résultats de l’élection, la dégradation de la situation de Joshua Logan en prison, l’agression brutale et sadique subie par un personnage, faisant écho à celle perpétrée contre Cyrus Chapelle. Une horreur, que le lecteur ressent profondément.


Une intrigue qui roule toute seule, des personnages qu’il tarde au lecteur de retrouver, une nouvelle élection, et une vérité qui se dérobe toujours plus, au fur et à mesure que les témoignages s’accumulent. Chaque séquence constitue une preuve par l’exemple du talent de conteur du dessinateur, rendant chaque scène visuellement intéressante, qu’il s’agisse d’un accident, d’un interrogatoire statique, ou d’un discours tout aussi statique. Un scénariste qui maîtrise le rythme et la structure de son intrigue et qui va plus loin que les lieux communs attendus et insipides sur la politique et les politiciens. Comme Lucy Bulmer, le lecteur veut y croire. Des touches d’humour discrètes et portées par une belle sensibilité, sans oublier une dimension critique ironique. Que s’est-il passé Léo ? Comme tous les instituts de sondage ont-ils pu se tromper à ce point ?



jeudi 5 février 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-3 témoignages (2)

On peut dire qu’Amy était une aberration de l’administration Sikk !


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-508 statues souriante (2011) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn et David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Samedi quatre septembre 1999. Sur l’un des quais de l’Hudson à New York, de nuit, Domenico Coracci s’emploie à faire rouler une voiture jusqu’à l’extrémité de la jetée pour la faire couler, tout en se mettant à l’abri pour ne pas être entraîné. Il réalise sa mission avec succès, pendant qu’Angelo Frazzy téléphone à la candidate Meredith Bambrick. Ce chef mafieux explique à la candidate républicaine au poste de gouverneur de l’État de New York, qu’il voulait lui souhaiter une excellente nuit, qu’elle peut dormir sur ses deux oreilles, car ses derniers ennuis sont en train de se dissoudre dans l’eau de l’Hudson. Il continue son monologue : Inutile de le remercier, il ne l’a pas fait pour elle ; mais parce qu’il est hors de question pour leurs amis de foirer une autre élection alors qu’ils ont toutes les chances de l’emporter. Maintenant, il faut qu’elle l’écoute : Est-ce que sa famille est auprès d’elle. Si c’est le cas, il faut qu’elle les regarde : ses trois garçons et ce pauvre abruti d’Alvin qui n’a jamais compris qu’elle l’a épousé seulement pour donner le change. Elle doit les regarder avec toute l’affection dont elle a appris à être capable, et ne plus les lâcher de ses yeux pendant les trois mois qui viennent. Il veut que ses électeurs continuent de voir en eux la famille idéale. Il finit par une menace explicite : si elle retourne voir une de ses amantes, un malheureux accident viendra mettre fin à son existence dorée avant qu’elle n’ait vu se lever l’aube du XXIe siècle.



Le lendemain matin, Adam Füreman est en train de conduire sur une des autoroutes urbaines de New York, tout en téléphonant à son compagnon hospitalisé, l’avocat Cyrus Chapelle. Il lui explique qu’il est hors de question qu’il lui amène ses dossiers, et qu’il doit se reposer. Le poste de télévision de sa chambre annonce qu’un sondage, réalisé après les déclarations déroutantes de Lou Mac Arthur, révèle un recul de quinze points des intentions de vote en sa faveur. Dans l’entretemps, Füreman est arrivé à sa destination : le centre pénitencier de Rykers Island. Dans la chambre, une personne a pris la télécommande des mains de Chapelle pour éteindre la télévision : l’infirmière Angela Twist se présente à l’avocat. Ce dernier explique qu’il ne souhaite pas la rencontrer pour l’interroger, car le témoignage de l’infirmière leur pose problème. En effet, même s’il peut épargner à M. Logan de longues années de prison, il induit que son client a bien tué ces pauvres gens. Or M. Logan est innocent, c’est ce que ce procès doit leur permettre de démontrer !


À l’issue du premier tome de ce deuxième cycle, le lecteur était déjà fortement investi dans l’intrigue avec une envie irrépressible de savoir comment les événements allaient tourner pour le pauvre Joshua Logan, et aussi de découvrir ce que venait faire la destruction du donjon de dominatrice de Carol Ann Stone, installé dans une ancienne zone industrielle. Il se doute que la scène d’introduction est directement liée à ce mystère : les auteurs continuent de mettre en scène Angelo Frazzy, responsable d’une organisation criminelle de premier plan à New York, et personnage irrémédiablement du côté des méchants. Plusieurs séquences déroulent ce fil : une nouvelle élection se prépare, celle de gouverneur de l’État de New York, et le crime organisé a la ferme intention de se remplumer à cette occasion en soutenant son candidat, à savoir Meredith Bambrick, que Frazzy fait chanter. Le lecteur assiste impuissant à ces manœuvres de chantage, d’intimidation, d’usage de la violence en bande organisée pour imposer sa volonté par la force, et autres horreurs. L’artiste réalise des mises en scènes et des illustrations très factuelles, avec une légère saveur de film de gangster, assez élégante et bien dosée pour ne pas tomber dans la caricature. La morgue de Frazzy quand il appelle Bambrick, le manque d’assurance de Coracci, ses difficultés à faire face aux imprévus et autres grains de sable, l’atroce efficacité du gang auquel Frazzy fait appel pour faire rentrer dans le rang des travailleurs clandestins, etc.



Par automatisme, l’attention du lecteur se focalise sur le toujours charismatique Joshua Logan, même s’il se trouve plus empêché que jamais, incarcéré, accusé du meurtre de cinq cent-huit personnes, dont le célèbre boxeur Steven Providence, cher au cœur de tous les Newyorkais. Mais voilà, il s’est livré à la police, il a placé son destin entre les mains des juges, et de son avocat Cyrus Chapelle. Ce dernier a été roué de coups au point de finir à l’hôpital car il cochait vraiment trop de cases : afro-américain, homosexuel et défenseur du pire criminel de l’histoire des États-Unis, ou moins dans le top dix. À nouveau, le lecteur ne peut s’en prendre qu’à lui-même : il ne reste à ce personnage que des entretiens avec son avocat, Ha ben non, celui-ci est cloué dans un lit d’hôpital, donc avec le compagnon de Cyrus, qui n’est même pas avocat mais journaliste. À eux trois, Joshua, Cyrus et Adam, ils se partagent vingt pages, moins de la moitié de ce tome. Alors même que ces passages s’apparentent à des discussions, des questions, l’un ou l’autre personnage qui raconte, la narration visuelle offre des mises en scènes variées. L’osmose entre scénariste et dessinateur a atteint un niveau similaire à celui d’un auteur complet. Les dessins montrent les personnages en action, pendant que les questions-réponses apportent des renseignements supplémentaires, des commentaires, ou bien les personnages sont en train de faire autre chose en même temps (comme conduire en téléphonant, ou pousser un fauteuil roulant dans les couloirs d’un hôpital), ou encore plus classique sous la forme d’un retour dans le temps. Tout en en apprenant plus sur la manière dont les autres personnages essayent de comprendre ce qui s’est passé le quatre novembre 1997, le lecteur voit passer le flux de véhicules sur une énorme autoroute urbaine, puis passe le point de contrôle à l’entrée du centre pénitencier de Rykers Island, pousse le fauteuil roulant de Cyrus Chapelle, pénètre dans le parloir de la prison, assiste à un cambriolage qui a mal tourné en 1965, et s’interroge sur le fonctionnement des contrôles d’accès de l’hôpital.


Pendant ce temps-là, à l’extérieur, les autres personnages s’activent. Le lecteur se trouve fort aise de découvrir la scène introductive qui vient éclairer cette histoire de dominatrice. Angelo Frazzy reste un individu méprisable, sa vilenie ne fait aucun doute… encore que les auteurs seraient bien capables d’avoir des révélations sous le coude qui changeraient complètement le regard du lecteur sur cet homme. En attendant, Frazzy se trouve complètement libre de ses mouvements, d’orchestrer des crimes et des exécutions comme bon lui semble sans se salir les mains. Comme dans le premier cycle, les élections à venir recouvrent des enjeux et dépendent de mécanismes invisibles aux yeux du grand public. En la découvrant dans son salon vaste et luxueux, le lecteur éprouve immédiatement de la commisération pour Meredith Bambrick, victime d’un chantage mené par le crime organisé, et dont la vie est une mascarade pour cacher ses orientations sexuelles profondes. En trois cases, le dessinateur a établi sa respectabilité de façade dans la haute société.



Puis viennent deux autres personnages : un homme et deux femmes. Une première gothique, avec la langue bien pendue, et une verve insolente des plus réjouissante. Lucy Bulmer enchante tout de suite le lecteur avec sa mèche de cheveux roses, sa tenue de Lolita, bas résille compris, et son discours en faveur des enfants pauvres. Il la découvre dans une grande artère de New York, en train de tracter pour le candidat démocrate, ce qui la place de facto dans le camp des bons, ou tout du moins sur un piédestal moral. Son capital sympathie augmente encore, alors qu’elle tourne en dérision un jeune adulte de son âge jouant les gros durs, et à nouveau encore lorsqu’elle comprend que l’individu qu’elle a tourné en dérision est un vrai criminel dangereux. Ce dernier, Domenico Coracci, est immédiatement à la fois répugnant et sympathique. Le lecteur peut le voir abuser de sa position dominante, et en même temps lire une forme d’inquiétude sur son visage. D’un côté, il accomplit les sales besognes pour le parrain ; de l’autre le contrôle de la situation lui échappe régulièrement, jusqu’à ce qu’il se fasse même gazer à la bombe lacrymogène par une donzelle. À nouveau la complémentarité des deux créateurs fonctionne à merveille, la réaction de Domenico à la promesse d’une partie de jambes en l’air faite par Lucy est aussi drôle que touchante, et laisse supposer qu’il est encore vierge. Sa sœur Dalia Coracci se comporte également comme un personnage immédiatement attachant : que ce soit sa corpulence, le mimétisme vestimentaire avec Lucy, ou ses réactions passant de l’effroi en découvrant la présence de son frère, à la rapidité de la mise en œuvre d’une stratégie d’amadouement éprouvée.


Le lecteur fait également connaissance avec Ashok Kusain, un travailleur immigré clandestin dans un atelier de confection. Les auteurs développent ainsi leur thème de l’état social dans un autre axe. Ils mettent en scène les conditions de travail précaires et tayloristes, l’absence de toute couverture sociale, la dépendance totale à un employeur lui-même soumis à des pressions rendues insupportables par le caractère illégal des conditions d’emplois, les actes de prédation du crime organisé, et l’impossibilité de se tourner vers la police. Le lecteur observe le sort s’acharner sur Kusain, en établissant automatiquement le parallèle avec Joshua Logan. La situation de ce dernier se révèle tellement inextricable qu’Adam Füreman, le compagnon de Cyrus Chapelle, en vient à lui dire que : Ou bien Logan leur raconte mensonges sur mensonges depuis qu’ils ont repris son dossier et il doit conseiller à Cyrus de se retirer de cette affaire… Ou bien Logan leur dit la vérité sur sa vie et alors, il y a quelque part un dieu qui le déteste comme rarement un dieu a détesté un être humain. Dans les deux cas, Füreman a peur qu’ils ne puissent plus grand-chose pour lui !!! En filigrane, le thème de la réalité des faits continue de se développer : le lecteur a assisté à leur enchaînement dans le cycle I, et il constate à quel point il est difficile de donner un sens à cet écheveau après coup, sans y avoir assisté, sans pouvoir avoir la certitude de la fiabilité des déclarations des uns et des autres.


Ce deuxième tome du deuxième cycle comble l’horizon d’attente du lecteur, tant sur le plan de l’intrigue que sur la qualité de la narration visuelle. Dessinateur et scénariste racontent comme s’ils n’étaient qu’un seul créateur, ayant conscience qu’il s’agit d’un art visuel. Le lecteur le ressent dans le langage corporel des personnages, dans la variété des situations, dans la répartition des informations entre cases et texte. Le questionnement sur la reconstitution d’une succession complexe de faits passés continue de mettre en lumière les obstacles innombrables à surmonter pour accéder à une vérité consolidée. Le questionnement politique sur la solidarité institutionnelle dans une société se poursuit avec la situation d’un immigrant illégal travaillant dans un atelier de confection. Formidable.