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jeudi 19 février 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici - 4 millions de voix (3)

Comment tous les instituts de sondage ont pu se tromper à ce point ?


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-3 témoignages (2014). Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn et David Nouhaid pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Lundi neuf février 1998, la responsable d’un centre d’accueil pour enfants orphelins fait visiter son établissement à la maire de New York, Jessica Ruppert. Elle a honte de lui montrer leur centre dans cet état …Mais il leur a semblé important de ne rien lui cacher… De lui laisser voir comment ils fonctionnent au quotidien avec les restrictions budgétaires drastiques imposées par le maire précédent Gedeon Sikk. Ruppert demande s’ils ont cette fuite dans le toit depuis longtemps ? La directrice répond : Plus d’un an, madame, elle a fait établir plusieurs devis qu’elle a envoyés à son supérieur aux affaires sociales. Il lui a répondu que c’était au centre d’accueil d’assurer l’ensemble des frais avec le budget de fonctionnement qui leur a été alloué. Mais avec plus de 90.000 dollars de travaux, ils auraient dû sacrifier les médicaments des enfants psychotiques, les prothèses de des accidentés de la route qu’ils accueillent ou encore réduire de façon radicale le chauffage dans tout l’immeuble… Une autre solution aurait été de revoir à la baisse les salaires des éducateurs et des infirmières… qui sont très bien payés, il est vrai. Mais depuis que monsieur Sikk a fermé les unités de soin pour enfants sidéens et qu’il leur a imposé de s’occuper de ces gosses alors que ce n’était pas du tout leur rôle à l’origine… Oui, elle le reconnait… Elle a revu la grille de des salaires à la hausse… Parce qu’il était impératif que leurs rémunérations soient assez motivantes pour convaincre leurs employés de travailler ici… Ce qui n’a pas toujours suffi, malheureu… Elle s’interrompt, la maire ne l’écoute plus.



Dans une chambre, Jessica Ruppert vient de reconnaître Amy assise sur le lit du bas de lits superposés. Elle est surprise de ne pas avoir été informée de la présence de la fillette ici. La directrice explique que quand la télé a révélé dans quelles conditions elle vivait à l’hôpital Bellevue, son juge de tutelle l’a envoyée dans un endroit mieux adapté. Malheureusement pour elle, l’endroit mieux adapté était le présent centre d’accueil. La maire trouve qu’Amy n’a pas l’air dans son état normal. La directrice répond que c’est une enfant très vive, tout le monde a pu s’en rendre compte lors de son apparition aux côtés de la maire. Malgré son handicap, elle pourrait avoir une vie presque normale, mais pour ça, elle aurait besoin de stimulations permanentes afin de ne pas régresser, comme c’est le cas ici… Ruppert s’étonne que le centre n’ait pas assez de personnel qualifié pour lui offrir cela… Elle demande directement à Amy si elle la reconnaît, mais la demoiselle reste muette. La maire souhaite savoir ce qu’on pourrait faire…


C’est toujours la même chose et c’est de la bonne. Tout simplement, le lecteur souhaite savoir ce qu’il va arriver, et passer plus de temps avec les personnages. On peut le dire : Contrat rempli pour les auteurs. Avec un peu plus de détails : Joshua Logan est en prison, il est soutenu par son épouse et par un couple homosexuel, l’un son avocat, l’autre le compagnon de l’avocat et journaliste. Plus ils en découvrent, plus ils se retrouvent dans des impasses, ou face à des témoignages qui incriminent encore plus leur client. La jeune Amy et la maire Jessica Ruppert, dans lesquelles le lecteur s’est investi dans le cycle I, poursuivent leur petit bonhomme de chemin, sans reprendre un premier rôle. Lucy Bulmer, jeune étudiante, et Domenico Coracci, jeune responsable dans le crime organisé, apprennent à se connaître, bien que leurs origines les aient placés dans des positions antagonistes irréconciliables. Place également à la nouvelle sensation politique montante… Ah non, pardon, à un politicien qui semble juste honnête, même s’il a été avocat par le passé, conscient que l’une de ses prises de positions lui a fait perdre la course aux élections de mi-mandat, pour le poste de gouverneur. Et puis il y a l’immarcescible Angelo Frazzy, haut responsable du crime organisé, bien implanté dans la société civile respectable, et soumis à une pression qui finit par l’atteindre.



Une première séquence de trois pages pour expliquer comment Jessica Ruppert en est venue à prendre en charge la jeune Amy. Le coloriste sait mettre en œuvre une palette déprimante, couleurs trop grises, ou lumière trop vive, il ne fait pas bon vivre dans ce centre pour enfants orphelins. Dans la première page, le dessinateur choisit des angles de vue inattendus qui accentuent un environnement insalubre, presque sordide, en aucune manière propice à l’épanouissement d’enfants. Les cases de la deuxième page mettent en avant des couloirs aux murs détériorés par l’humidité, avec une absence d’êtres vivants, puis les tubulures en aciers des lits superposés, des matelas trop minces, à nouveau rien d’accueillant. La troisième page se focalise alors sur Jessica Ruppert et sur Amy, la première semblant littéralement irradier sollicitude et empathie. Le lecteur se rend compte que le discours de la directrice du centre s’inscrit dans un registre factuel, sans misérabilisme, sans hargne. Elle explique comment le budget alloué au centre par la précédente administration municipale la contraint à faire des choix, à privilégier certaines dimensions de l’accueil des enfants, aux dépens d’autres besoins tout aussi vitaux. Une démonstration implacable et accablante d’une organisation systémique faisant porter la culpabilité des manquements sur la directrice, à qui les moyens alloués ne lui permettent pas d’assurer les prestations indispensables. Échec assuré, souffrance des enfants, souffrance des adultes ne pouvant pas assurer leur mission, fonctionnement défaillant banalisé et intégré par ses acteurs.


Dans la séquence suivante, le lecteur retrouve le fil conducteur du cycle : l’avocat Cyrus Chapelle et le journaliste Adam Füreman essayent de reconstituer les faits précédant la tuerie du quatre novembre 1997. Le lecteur sait pertinemment ce qui s’est passé, puisqu’il y a assisté dans le cycle I, et il ne peut pas croire qu’il soit si difficile que ça de les reconstituer a posteriori. L’interrogatoire tout en douceur d’Amy lui déchire le cœur, entre l’enjeu de son témoignage pour Joshua Logan, les questions mal formulées qui aboutissent à des réponses mal interprétées, un gâchis. La narration visuelle est impeccable, entre les gestes vifs de l’enfant, la douceur et la bienveillance de Cyrus Chapelle, la forme de douceur différente exprimée par le visage de Lou Mac Arthur également animé par un souci de vérité, et les violents flashs de souvenirs d’une lumière éclatante. L’artiste a conçu une prise de vues bien construites, donnant vie à cet échange de questions et de réponses, de manière bien plus élaborée qu’une pauvre alternance de champs et de contrechamps. Et en même temps, les auteurs sèment le doute sur la bonne foi du candidat au poste de gouverneur, sur de possibles intentions cachées. Du coup, le lecteur projette des motivations nocives derrière ses manières doucereuses de converser avec Jessica Ruppert, aggravées par une fausse modestie.



Dans la suite, les auteurs se montrent aussi excellents dans les relations interpersonnelles, que la vérité des personnages. Le lecteur garde longtemps à l’esprit la promesse de Lucy Bulmer d’une relation sexuelle avec Domenico Coracci en échange de sa présence à la discussion publique du candidat démocrate au poste de gouverneur de l’état de New York. Il voit une jeune femme aux convictions morales et politiques chevillées au corps, un jeune adulte particulièrement complexé derrière une façade d’assurance, les sentiments timides de l’un se fracassant contre le comportement pragmatique de l’autre : du grand art. il voit littéralement comment les événements mettent à jour les émotions du jeune homme, et comment celles-ci font évoluer ses convictions issues de son parcours de vie, de son milieu socioculturel. Un tour de force narratif.


Dans un registre tout aussi impressionnant, les auteurs racontent de front la rencontre du candidat Lou Mac Arthur avec le public, son discours exposant au grand jour ses convictions personnelles et ses réponses aux questions du public. À nouveau, un moment de narration visuelle d’une qualité remarquable : montrer un politicien sur une scène derrière un pupitre et le rendre intéressant sur le plan graphique. Le dessinateur le fait avec élégance et rigueur, alors que le discours s’avère dense et long. Le scénariste fait également preuve de son courage, en rédigeant un discours dépassant les lieux communs et les phrases creuses : le candidat évoque ses convictions profondes sur la méthode de gouverner pour le peuple, pour améliorer la vie des gens. Il ne s’agit pas d’une méthode révolutionnaire ou manipulatrice, peut-être un peu simple avec une approche démagogique. La qualité de la narration conduit le lecteur a penser que cet homme politique parle avec son cœur, ou tout du moins avec une vraie sincérité, ce qui place cette séquence bien au-dessus d’un point de passage aussi obligé qu’artificiel. Et l’intrigue reprend le dessus : les résultats de l’élection, la dégradation de la situation de Joshua Logan en prison, l’agression brutale et sadique subie par un personnage, faisant écho à celle perpétrée contre Cyrus Chapelle. Une horreur, que le lecteur ressent profondément.


Une intrigue qui roule toute seule, des personnages qu’il tarde au lecteur de retrouver, une nouvelle élection, et une vérité qui se dérobe toujours plus, au fur et à mesure que les témoignages s’accumulent. Chaque séquence constitue une preuve par l’exemple du talent de conteur du dessinateur, rendant chaque scène visuellement intéressante, qu’il s’agisse d’un accident, d’un interrogatoire statique, ou d’un discours tout aussi statique. Un scénariste qui maîtrise le rythme et la structure de son intrigue et qui va plus loin que les lieux communs attendus et insipides sur la politique et les politiciens. Comme Lucy Bulmer, le lecteur veut y croire. Des touches d’humour discrètes et portées par une belle sensibilité, sans oublier une dimension critique ironique. Que s’est-il passé Léo ? Comme tous les instituts de sondage ont-ils pu se tromper à ce point ?



jeudi 5 février 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-3 témoignages (2)

On peut dire qu’Amy était une aberration de l’administration Sikk !


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-508 statues souriante (2011) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn et David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Samedi quatre septembre 1999. Sur l’un des quais de l’Hudson à New York, de nuit, Domenico Coracci s’emploie à faire rouler une voiture jusqu’à l’extrémité de la jetée pour la faire couler, tout en se mettant à l’abri pour ne pas être entraîné. Il réalise sa mission avec succès, pendant qu’Angelo Frazzy téléphone à la candidate Meredith Bambrick. Ce chef mafieux explique à la candidate républicaine au poste de gouverneur de l’État de New York, qu’il voulait lui souhaiter une excellente nuit, qu’elle peut dormir sur ses deux oreilles, car ses derniers ennuis sont en train de se dissoudre dans l’eau de l’Hudson. Il continue son monologue : Inutile de le remercier, il ne l’a pas fait pour elle ; mais parce qu’il est hors de question pour leurs amis de foirer une autre élection alors qu’ils ont toutes les chances de l’emporter. Maintenant, il faut qu’elle l’écoute : Est-ce que sa famille est auprès d’elle. Si c’est le cas, il faut qu’elle les regarde : ses trois garçons et ce pauvre abruti d’Alvin qui n’a jamais compris qu’elle l’a épousé seulement pour donner le change. Elle doit les regarder avec toute l’affection dont elle a appris à être capable, et ne plus les lâcher de ses yeux pendant les trois mois qui viennent. Il veut que ses électeurs continuent de voir en eux la famille idéale. Il finit par une menace explicite : si elle retourne voir une de ses amantes, un malheureux accident viendra mettre fin à son existence dorée avant qu’elle n’ait vu se lever l’aube du XXIe siècle.



Le lendemain matin, Adam Füreman est en train de conduire sur une des autoroutes urbaines de New York, tout en téléphonant à son compagnon hospitalisé, l’avocat Cyrus Chapelle. Il lui explique qu’il est hors de question qu’il lui amène ses dossiers, et qu’il doit se reposer. Le poste de télévision de sa chambre annonce qu’un sondage, réalisé après les déclarations déroutantes de Lou Mac Arthur, révèle un recul de quinze points des intentions de vote en sa faveur. Dans l’entretemps, Füreman est arrivé à sa destination : le centre pénitencier de Rykers Island. Dans la chambre, une personne a pris la télécommande des mains de Chapelle pour éteindre la télévision : l’infirmière Angela Twist se présente à l’avocat. Ce dernier explique qu’il ne souhaite pas la rencontrer pour l’interroger, car le témoignage de l’infirmière leur pose problème. En effet, même s’il peut épargner à M. Logan de longues années de prison, il induit que son client a bien tué ces pauvres gens. Or M. Logan est innocent, c’est ce que ce procès doit leur permettre de démontrer !


À l’issue du premier tome de ce deuxième cycle, le lecteur était déjà fortement investi dans l’intrigue avec une envie irrépressible de savoir comment les événements allaient tourner pour le pauvre Joshua Logan, et aussi de découvrir ce que venait faire la destruction du donjon de dominatrice de Carol Ann Stone, installé dans une ancienne zone industrielle. Il se doute que la scène d’introduction est directement liée à ce mystère : les auteurs continuent de mettre en scène Angelo Frazzy, responsable d’une organisation criminelle de premier plan à New York, et personnage irrémédiablement du côté des méchants. Plusieurs séquences déroulent ce fil : une nouvelle élection se prépare, celle de gouverneur de l’État de New York, et le crime organisé a la ferme intention de se remplumer à cette occasion en soutenant son candidat, à savoir Meredith Bambrick, que Frazzy fait chanter. Le lecteur assiste impuissant à ces manœuvres de chantage, d’intimidation, d’usage de la violence en bande organisée pour imposer sa volonté par la force, et autres horreurs. L’artiste réalise des mises en scènes et des illustrations très factuelles, avec une légère saveur de film de gangster, assez élégante et bien dosée pour ne pas tomber dans la caricature. La morgue de Frazzy quand il appelle Bambrick, le manque d’assurance de Coracci, ses difficultés à faire face aux imprévus et autres grains de sable, l’atroce efficacité du gang auquel Frazzy fait appel pour faire rentrer dans le rang des travailleurs clandestins, etc.



Par automatisme, l’attention du lecteur se focalise sur le toujours charismatique Joshua Logan, même s’il se trouve plus empêché que jamais, incarcéré, accusé du meurtre de cinq cent-huit personnes, dont le célèbre boxeur Steven Providence, cher au cœur de tous les Newyorkais. Mais voilà, il s’est livré à la police, il a placé son destin entre les mains des juges, et de son avocat Cyrus Chapelle. Ce dernier a été roué de coups au point de finir à l’hôpital car il cochait vraiment trop de cases : afro-américain, homosexuel et défenseur du pire criminel de l’histoire des États-Unis, ou moins dans le top dix. À nouveau, le lecteur ne peut s’en prendre qu’à lui-même : il ne reste à ce personnage que des entretiens avec son avocat, Ha ben non, celui-ci est cloué dans un lit d’hôpital, donc avec le compagnon de Cyrus, qui n’est même pas avocat mais journaliste. À eux trois, Joshua, Cyrus et Adam, ils se partagent vingt pages, moins de la moitié de ce tome. Alors même que ces passages s’apparentent à des discussions, des questions, l’un ou l’autre personnage qui raconte, la narration visuelle offre des mises en scènes variées. L’osmose entre scénariste et dessinateur a atteint un niveau similaire à celui d’un auteur complet. Les dessins montrent les personnages en action, pendant que les questions-réponses apportent des renseignements supplémentaires, des commentaires, ou bien les personnages sont en train de faire autre chose en même temps (comme conduire en téléphonant, ou pousser un fauteuil roulant dans les couloirs d’un hôpital), ou encore plus classique sous la forme d’un retour dans le temps. Tout en en apprenant plus sur la manière dont les autres personnages essayent de comprendre ce qui s’est passé le quatre novembre 1997, le lecteur voit passer le flux de véhicules sur une énorme autoroute urbaine, puis passe le point de contrôle à l’entrée du centre pénitencier de Rykers Island, pousse le fauteuil roulant de Cyrus Chapelle, pénètre dans le parloir de la prison, assiste à un cambriolage qui a mal tourné en 1965, et s’interroge sur le fonctionnement des contrôles d’accès de l’hôpital.


Pendant ce temps-là, à l’extérieur, les autres personnages s’activent. Le lecteur se trouve fort aise de découvrir la scène introductive qui vient éclairer cette histoire de dominatrice. Angelo Frazzy reste un individu méprisable, sa vilenie ne fait aucun doute… encore que les auteurs seraient bien capables d’avoir des révélations sous le coude qui changeraient complètement le regard du lecteur sur cet homme. En attendant, Frazzy se trouve complètement libre de ses mouvements, d’orchestrer des crimes et des exécutions comme bon lui semble sans se salir les mains. Comme dans le premier cycle, les élections à venir recouvrent des enjeux et dépendent de mécanismes invisibles aux yeux du grand public. En la découvrant dans son salon vaste et luxueux, le lecteur éprouve immédiatement de la commisération pour Meredith Bambrick, victime d’un chantage mené par le crime organisé, et dont la vie est une mascarade pour cacher ses orientations sexuelles profondes. En trois cases, le dessinateur a établi sa respectabilité de façade dans la haute société.



Puis viennent deux autres personnages : un homme et deux femmes. Une première gothique, avec la langue bien pendue, et une verve insolente des plus réjouissante. Lucy Bulmer enchante tout de suite le lecteur avec sa mèche de cheveux roses, sa tenue de Lolita, bas résille compris, et son discours en faveur des enfants pauvres. Il la découvre dans une grande artère de New York, en train de tracter pour le candidat démocrate, ce qui la place de facto dans le camp des bons, ou tout du moins sur un piédestal moral. Son capital sympathie augmente encore, alors qu’elle tourne en dérision un jeune adulte de son âge jouant les gros durs, et à nouveau encore lorsqu’elle comprend que l’individu qu’elle a tourné en dérision est un vrai criminel dangereux. Ce dernier, Domenico Coracci, est immédiatement à la fois répugnant et sympathique. Le lecteur peut le voir abuser de sa position dominante, et en même temps lire une forme d’inquiétude sur son visage. D’un côté, il accomplit les sales besognes pour le parrain ; de l’autre le contrôle de la situation lui échappe régulièrement, jusqu’à ce qu’il se fasse même gazer à la bombe lacrymogène par une donzelle. À nouveau la complémentarité des deux créateurs fonctionne à merveille, la réaction de Domenico à la promesse d’une partie de jambes en l’air faite par Lucy est aussi drôle que touchante, et laisse supposer qu’il est encore vierge. Sa sœur Dalia Coracci se comporte également comme un personnage immédiatement attachant : que ce soit sa corpulence, le mimétisme vestimentaire avec Lucy, ou ses réactions passant de l’effroi en découvrant la présence de son frère, à la rapidité de la mise en œuvre d’une stratégie d’amadouement éprouvée.


Le lecteur fait également connaissance avec Ashok Kusain, un travailleur immigré clandestin dans un atelier de confection. Les auteurs développent ainsi leur thème de l’état social dans un autre axe. Ils mettent en scène les conditions de travail précaires et tayloristes, l’absence de toute couverture sociale, la dépendance totale à un employeur lui-même soumis à des pressions rendues insupportables par le caractère illégal des conditions d’emplois, les actes de prédation du crime organisé, et l’impossibilité de se tourner vers la police. Le lecteur observe le sort s’acharner sur Kusain, en établissant automatiquement le parallèle avec Joshua Logan. La situation de ce dernier se révèle tellement inextricable qu’Adam Füreman, le compagnon de Cyrus Chapelle, en vient à lui dire que : Ou bien Logan leur raconte mensonges sur mensonges depuis qu’ils ont repris son dossier et il doit conseiller à Cyrus de se retirer de cette affaire… Ou bien Logan leur dit la vérité sur sa vie et alors, il y a quelque part un dieu qui le déteste comme rarement un dieu a détesté un être humain. Dans les deux cas, Füreman a peur qu’ils ne puissent plus grand-chose pour lui !!! En filigrane, le thème de la réalité des faits continue de se développer : le lecteur a assisté à leur enchaînement dans le cycle I, et il constate à quel point il est difficile de donner un sens à cet écheveau après coup, sans y avoir assisté, sans pouvoir avoir la certitude de la fiabilité des déclarations des uns et des autres.


Ce deuxième tome du deuxième cycle comble l’horizon d’attente du lecteur, tant sur le plan de l’intrigue que sur la qualité de la narration visuelle. Dessinateur et scénariste racontent comme s’ils n’étaient qu’un seul créateur, ayant conscience qu’il s’agit d’un art visuel. Le lecteur le ressent dans le langage corporel des personnages, dans la variété des situations, dans la répartition des informations entre cases et texte. Le questionnement sur la reconstitution d’une succession complexe de faits passés continue de mettre en lumière les obstacles innombrables à surmonter pour accéder à une vérité consolidée. Le questionnement politique sur la solidarité institutionnelle dans une société se poursuit avec la situation d’un immigrant illégal travaillant dans un atelier de confection. Formidable.



jeudi 22 janvier 2026

Le pouvoir des innocents Cycle II Car l'enfer est ici T01 508 statues souriantes

La haine n’est pas le meilleur ciment pour bâtir un monde qui se veut meilleur.


Ce tome est le premier du second cycle d’une série qui en compte trois. Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn et David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan, cinq tomes parus de 1992 à 2002.


Six mois après l’attentat qui a coûté la vie à cinq cent huit personnes le quatre novembre 1997, une cérémonie de recueillement se tient devant leurs tombes. À cette occasion, la maire de New York, Jessica Ruppert, dépose une rose au pied du monument consacré à Consuela Farez, Isaac Romero et Martha Coolidge, puis une autre au pied de la statue de Steven Providence. À l’occasion de ces hommages, Larry Olsen reçoit mademoiselle Twist, infirmière à l’hôpital Bellevue à New York. Il commence par un éditorial introductif : Bien des choses ont été dites sur l’attentat du 4 novembre dernier. Son ampleur inédite ! Son horreur absolue ! La façon méticuleuse dont il a été organisé et mené à bien ! Il continue : Cependant, rares ont été les témoignages sur l’homme que les enquêteurs considèrent toujours comme suspect dans cette affaire. Le présentateur veut parler de l’ancien soldat des Forces spéciales de la Marine américaine : le sergent Joshua Patrick Logan. Il se tourne vers son invitée, lui demande de se présenter, puis il rappelle que, le dix-huit octobre 1997, soit très exactement dix-sept jours avant les événements, elle a vu arriver Logan dans son service. Il lui demande, sans trahir le sacro-saint secret médical, de lui dire dans quel état il était. Elle prend la parole pour répondre : Il était dans un profond état de choc, incapable de la moindre réaction physique ou intellectuelle. Elle continue : Il venait de vivre un événement personnel, particulièrement traumatisant, c’était la mort de son petit garçon.



Au même instant, messieurs Bishop et Lee demandent à l’employé de la réception de l’hôtel, leur clé pour la chambre double qu’ils ont réservée. Alors que le jeune homme cherche la clé, Bishop prend un appareil photographique jetable sur le comptoir et demande à ce qu’il soit rajouté sur sa note. L’entretien télévisé continue : Olsen demande à son invitée ce qu’elle a pensé en apprenant qu’on avait retrouvé les empreintes de Logan sur le lieu de l’attentat du quatre novembre 1997. Elle répond que cela ne l’a pas vraiment surprise, que c’est une évolution assez classique chez une personne en état de choc. Elle développe : Du jour au lendemain, elle peut sortir de sa prostration et reprendre une vie qui semble normale à tout le monde… sauf que son comportement est tout sauf normal, la personne n’agit plus que de façon mécanique, en réponse aux conditionnements sociaux et professionnels qu’elle a reçus. Olsen souhaite savoir si cela veut dire que la personne se met en pilotage automatique, qu’elle agit comme une sorte de robot. Ce à quoi mademoiselle Twist acquiesce.


Indépendamment des aléas d’édition des cycles II & III, le lecteur apprécie de pouvoir découvrir ce qu’il s’est passé après les révélations du dernier tome du premier cycle, les résultats de l’élection du maire de New York, et évidemment ce qu’il va arriver aux personnages encore en vie. Comme dans le premier cycle, tout commence avec Joshua Logan… jute après la commémoration avec la nouvelle maire. Décidément, ce personnage défie ce que le lecteur attend de lui. Une fois de plus, le voilà contrarié dans ses intentions, empêché dans la mise à profit de ses capacités, stoppé net dans tout espoir d’accéder au rôle de héros. Le lecteur ne peut qu’être ému en le retrouvant, impressionné par son courage de se livrer à la police, tout en ressentant une pointe d’irritation en songeant aux conséquences d’un tel acte… Et ça ne rate pas : rien ne se passe comme il l’espérait. Parti pour faire triompher la vérité au péril de sa vie, sacrifiant un bonheur marital inespéré, préparé à payer chèrement ses révélations y compris dans sa chair, il se trouve dépossédé de sa démarche. Les dessins montrent un homme ayant passé la quarantaine, bien conservé, digne en toute circonstance, attentionné avec son épouse. Il apparaît durant seize pages, et régulièrement en noir & blanc avec des nuances de gris, par écran de télévision interposé, sans expression sur le visage. Encore une fois, il semble être ravalé au rôle de figurant dans sa propre vie, de victime impuissante.



Le lecteur remarque que le rendu des dessins et des couleurs a évolué au cours des neuf ans écoulés entre le tome cinq de la saison Un et celui-ci. La mise en couleurs est la première chose qui lui saute aux yeux : les aplats ont été délaissés au profit d’un rendu évoquant la peinture, dans un registre réaliste, avec de discrètes touches expressionnistes. Ainsi dans la séquence d’ouverture, le feuillage des arbres lui-même prend une teinte grisâtre à l’unisson de celle de la pierre des statues commémoratives des cinq cent huit. Par la suite, le lecteur peut relever d’autres effets de couleurs participant à l’installation d’une ambiance : le motif géométrique de carrés sur la moquette du lobby de l’hôtel, le vert eau de la salle de bain, les brillantes tâches de couleurs pour les enseignes lumineuses, l’ambiance entre violet et rose de la boîte de nuit Prince of New York, la teinte grisâtre noyant tout un immense plateau en open-space, le magnifique rose du tablier d’Adam Füreman pour son barbecue contrastant avec le beau vert de la pelouse du pavillon, les couleurs un peu ternies de l’appartement de la très âgée madame Beauvais, la blancheur blafarde de la salle d’urgence et de réanimation de l’hôpital, etc. le lecteur se sent immergé dans un monde dense et intense.


Le lecteur s’adapte rapidement à l’évolution de l’apparence des dessins par rapport au premier cycle. La narration visuelle a conservé ce naturel très fluide : chaque scène apparaît évidente, baignant dans des environnements concrets et crédibles. Le monument hommage aux 508 semble avoir trouvé tout naturellement sa place dans un grand espace vert, peut-être Central Park. Bishop & Lee descendent dans un hôtel tout ce qu’il y a de plus normal et banal, tout en présentant quelques spécificités comme le motif des moquettes ou les écrans de caméras de contrôle, une chambre on ne peut plus fonctionnelle. Le lecteur sent qu’il ralentit sa lecture pour prendre le temps de s’imprégner de la sensation multicolore des enseignes lumineuses. Il apprécie la taille gigantesque de la salle principale de la boîte de nuit, sa hauteur sous plafond, la foule compacte. Il se dit qu’il s'assoirait sur ce banc à l’ombre du feuillage d’un arbre, au côté de Xuan-Mai et de l’avocat maître Cyrus Chapelle. Et pourquoi pas s’inviter au barbecue dans le jardin de ce dernier, ou prendre un petit gâteau avec le thé dans l’appartement newyorkais de madame Beauvais. Autant de plans de prise de vue sonnant juste, mettant en scène des êtres humains normaux. Ce qui fait ressortir avec d’autant plus de force les moments brutaux, ou sortant de la normalité.



L’intrigue semble emmener le lecteur sur un chemin tout tracé : Joshua Logan va rétablir la vérité sur cet attentat, les conséquences irrémédiables s’abattront sur la nouvelle maire, et enfin il sera révélé comme le héros qu’il mérite d’être… Et bien sûr que non. Joshua Logan continue d’être d’empêché, son destin ne devant pas s’accomplir. Ce tome comprend trois chapitres : Vendredi 8 mai 1998 (quatorze pages), Lundi 3 août 1998 (quinze pages), Vendredi 3 septembre 1999 (dix-neuf pages). Le premier se termine avec le retour du personnage clairement moralement corrompu, sans espoir de rédemption, s’en sortant toujours. Le second chapitre introduit donc l’avocat, maître Cyrus Chapelle ainsi que son compagnon Adam Füreman journaliste avec son joli tablier. Les auteurs prennent la peine de les faire exister au-delà d’un simple artifice narratif d’avocat. Dans le troisième chapitre, ils lâchent une révélation sur le passé de Logan, et de manière tout aussi inopinée ils montrent que Frazzy ne s’est pas rangé des voitures agissant toujours comme un prédateur de la pire espèce. Le lecteur sent que ce deuxième cycle sera tout aussi consistant que le premier avec une intrigue différente. Ils continuent de mettre en œuvre des clins d’œil à la culture américaine, comme cet intervieweur avec de belles bretelles, en hommage à Larry King (1933-2021).


Dans le même temps, le traitement du témoignage de Joshua Logan sur la réalité du déroulement des événements de la nuit du quatre novembre 1997 sort des clichés d’une révélation sensationnelle, pour une approche plus réaliste. À l’évidence, le jugement populaire a déjà été rendu sur ce meurtrier de plus cinq cents êtres humains, dont la personnalité favorite des newyorkais : le boxeur Steven Providence. Le lecteur se rappelle que cette série dépasse le simple divertissement, avec une structure sophistiquée et un commentaire sur une ou deux facettes de la société. Ici, la réception des révélations de Logan se heurte à ladite opinion publique, ainsi qu’à leur énormité, au passé dépressif du sujet, et peut-être d’autres choses encore à découvrir dans son histoire personnelle. Or le lecteur a assisté aux événements de l’intérieur et il sait ce qu’il en est de la vérité… À moins bien sûr que les auteurs ne l’aient mené en bateau. D’un autre côté, le doute est bien normal, voire salutaire, pour accueillir de telles déclarations : quelle fiabilité accorder à ce vétéran souffrant de syndrome de stress post traumatique ? Qu’est-ce que son histoire personnelle dit sur ses convictions intimes ? Quelles pourraient être ses motivations ? Et d’ailleurs son épouse elle-même n’est pas au-dessus de tout soupçon. Du coup, comment vérifier les faits ? Comment reconstruire la succession des événements ? Hé bien tout cela n’a rien d’une évidence, car après tout la tentation de la théorie du complot est toute proche…


Après le résultat des élections à la fin du premier cycle, la suite semblait toute tracée : Jessica Ruppert met sa politique en œuvre et ses convictions à l’épreuve de la réalité, et Joshua Logan se fait oublier dans l’intérêt commun. Le dessinateur a conservé toute la fluidité et le naturel de sa narration visuelle, tout en adoptant un détourage plus sophistiqué et moins appliqué, bénéficiant d’un metteur en couleurs mariant naturalisme et touches discrètes d’expressionnisme. L’intrigue s’étoffe rapidement, rappelant que Joshua Logan est condamné à être une victime de multiples façons, et abordant le questionnement sur les témoignages et la possibilité de rétablir les faits. Un complot advenu aux répercussions implacables.



mercredi 9 avril 2025

Charlie quand ça leur chante

Les dessins ont toujours déplu à plein de monde. Et c’est bien la moindre des choses.


Ce tome contient un exposé complet indépendant de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Aurel (Aurélien Forment) pour le scénario, les dessins, les couleurs. Il comprend trente-deux pages de bande dessinée. L’auteur a réalisé des dessins de presse pour Le Monde et l'hebdomadaire Politis, Le Canard enchaîné, et par le passé pour Marianne


(1) Un dessin réussi (comme une blague) est la combinaison de trois éléments fondamentaux : une émettrice – un émetteur (qui dessine), un récepteur – une réceptrice (qui lit) et un contexte. Si les trois éléments ne sont pas clairement identifiés et ne partagent pas les mêmes codes culturels, ça ne peut pas marcher. (2) L’humour est hautement culturel : un bon dessin français peut laisser de marbre un-e Allemand-e et vice-versa. Une blague populaire en Belgique peut choquer une Italienne. Sans parler du flop d’un gag breton à Marseille. (3) En France, les seules limites posées à la liberté d’expression sont celles de la loi. (4) Dans ce livre, la question de l’extrême droite et des extrémistes religieux n'est pas évoquée, car pour elle et eux, le dessin de presse est au mieux un effet secondaire indésirable de la vie politique, au pire, une hérésie à réprimer – voire buter. La discussion est vite close. - Dix ans après la déflagration qu’a représentée l‘attentat contre Charlie Hebdo et l’assassinat des dessinateurs parmi les meilleurs de la profession (déjà peu peuplée – quelques dizaines d’individus), le dessin de presse continue de tenter de survivre à une maladie qu’il avait contracté bien avant 2015. Au-delà de l’horreur de l’attentat, l’ignominie des frères Karachi a été un facteur aggravant ; accélérant la sénescence d’un métier. Le dessin de presse – mais en fait l’humour d’actualité au sens large – se meurt.



Le funambule constitue une bonne métaphore graphique de cette situation, dans les dessins de presse. C’est très pratique pour figurer la fragilité d’une position, la précarité d’un équilibre politique ou une inexorable chute qui pourtant tarde à venir… Et on peut adjoindre à l’allégorie en péril, tout un tas d’attributs exprimant ses contraintes. Dans une mise en abyme, on pourrait représenter le dessinateur de presse en funambule. Première des multiples affections dont souffre le dessin de presse : son principal support – la presse écrite – va mal, les ventes s’effondrent. Et lorsqu’ils prennent plus ou moins bien le virage du numérique, les journaux oublient bien souvent d’embarquer le dessin sur le web. Il suffirait de pas grand-chose et surtout d’un tout petit peu de bonne volonté pour le faire bouger, évoluer et le faire profiter des avantages qu’offre le numérique. Mais à quelques exceptions près, comme Charlie Hebdo ou Le Canard enchaîné, les journaux se sont bien accommodés d’oublier l’encombrant dessin au passage sur le web. Car oui, nous sommes encombrant-e-s ! En effet – seconde affection – un dessin d’actualité doit être percutant, irrévérencieux, sale gosse.


Le sept janvier 2015, les frères Chérif et Saïd Kouachi perpètrent un attentat islamiste contre le journal satirique Charlie Hebdo faisant douze morts : Frédéric Boisseau, Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, Elsa Cayat, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Franck Brinsolaro, puis Ahmed Merabet à l’extérieur. Dans cet ouvrage, l’auteur indique quelle était sa relation avec le magazine Charlie Hebdo. Quelques semaines après l’attentat, un copain s’étonne de le voir arborer un badge Je suis Charlie, car il connaît ses différends politiques avec le journal. Aurel explicite : Primo, ça n’entre pas en compte pour lui à ce moment-là. Et secundo, il explique à son ami ce que signifie pour lui être Charlie : Pouvoir être libre de dire et de dessiner ce qu’on veut dans la limite de la loi. Il ajoute : Et dans les limites de la loi ou pas, un désaccord ne peut en aucun cas se résoudre par un assassinat. Une prise de position qui lui paraît simple et limpide, il ne sait pas s‘il a convaincu son interlocuteur mais i est assez content d’avoir pu le formuler simplement. Dix ans après l’attentat de Charlie Hebdo, Aurel a besoin de faire le point sur la situation, à la fois de l’héritage de ces crimes abjects, à la fois sur le fait que par la malédiction des Kouachi, Charlie s’est transformé en martyr de la liberté d’expression. Cela a eu pour conséquence qu’un petit groupe s’en est emparé pour de plus ou moins bonnes raisons, parfois (souvent) par simple calcul personnel ou politique, et a touché le gros lot.



Le lecteur comprend dès la première page qu’il s’agit d’un essai, ce qui induit un mode narratif particulier, avec ses propres spécificités. L’auteur a choisi de mettre en scène un avatar de lui-même pour s’adresser directement au lecteur, avec un dessin descriptif et simplifié, sans pour autant s’embellir. Il apparaît comme un homme normal, avec les cheveux en bataille, une barbe hirsute un sweatshirt informe et un pantalon passe-partout. Il met à profit la possibilité d’accentuer et même d’exagérer les expressions de visage pour faire ressentir son état d’esprit en fonction des situations ; énervement, sidération, abattement, peur, indignation, inquiétude, lassitude, réflexion, entrain, etc. Il utilise des conventions graphiques telles que les étoiles au-dessus de la tête pour l’étourdissement après une chute, le nuage noir au-dessus de la tête pour la colère, etc. Il met en œuvre quelques métaphores visuelles comme son avatar en train de faire le funambule. Il joue sur l’encrage, ajoutant des traits secs pour faire ressentir le degré d’intensité d’une émotion. Lorsqu’il apprend la mort des dessinateurs de Charlie Hebdo, il se liquéfie, et le lecteur peut voir que les traits de contour de son personnage perdent toute leur tension, succombant à la gravité, comme s’il se liquéfiait littéralement.


Un essai induit que le rôle de la bande dessinée induit que la narration visuelle est inféodée au texte, à sa construction et ses développements, qu’elle l’illustre plus qu’elle ne le raconte. Le choix de l’avatar de l’auteur, lui, induit également de le voir s’adresser au lecteur, étant régulièrement assis à sa table de travail, ou en train de dessiner. Pour autant, l’auteur va au-delà de l’alignement de cases en bande, avec uniquement des têtes en train de parler, ou de lui-même en plan poitrine en train de parler. Il fait usage de métaphores et de mises en situation diversifiées. Le lecteur croise d’autres personnages et se retrouve dans des environnements inattendus. Dans la première catégorie, il voit un patron de presse, un copain de l’auteur, des bras avec une chaussette au bout pour un théâtre de Guignol, le temps d’une case les six dessinateurs assassinés (Cabu, Choron, Cavanna, Reiser, Gébé, Wolinski), Nicolas Sarkozy, Philippe Val (ex-rédacteur en chef de Charlie Hebdo, ex-directeur de France Inter, chroniqueur sur Europe 1)… et même des jeunes. Au cours de sa lecture, assiste à des événements aussi inattendus et divers qu’une chute à la verticale sur la hauteur de la page, une liquéfaction, l’intervention d’une citrouille grimée en tête de clown, une chute en chaîne de dominos, le passage de Charlie Brown (pour indiquer d’où vient le titre du magazine satirique), un bouclage du magazine à la grande époque historique (avec des prostituées), et les deux mâchoires de l’étau qui se resserre.



Au cours de son essai, l’auteur développe les répercussions de l’attentat contre Charlie Hebdo sous différents points de vue. Il commence par donner sa définition du dessin de presse réussi, puis il évoque l’état de la profession, c’est-à-dire la frilosité des patrons de presse d’inclure ce type de rubrique dans leur périodique. Il effectue plusieurs constats auxquels le lecteur attribue une valeur certaine, ne serait-ce que parce qu’Aurel est lui-même un professionnel de ce métier. En fonction de sa familiarité avec ce domaine, il en apprend plus ou moins, ou il trouve la confirmation de ce qu’il a déjà pu lire ailleurs : la précarisation du métier par la diminution des journaux accueillant les dessins de presse, la mise en concurrence systématique et l’absence de contrat stable avec un journal, le questionnement de chaque production par les éditeurs avant toute publication. Il s’agit de réalités économiques et de conditions d’emploi que le lecteur connaît peut-être déjà, ayant été attiré par cette bande dessinée au propos ciblé.


Cet essai va plus loin qu’un constat économique peu encourageant. L’auteur analyse également les forces systémiques en place s’appliquant sur la forme d’humour. Il développe la nature de ces deux mâchoires. D’un côté les néo-réacs : il explicite ce que recouvre ce terme dans le contexte du dessin de presse, comment ce groupe d’opinion s’est imposé après que Charlie Hebdo ait été érigé en martyr, comment il contraint les dessinateurs, et quelles sont ses limites, en particulier les limites de sa pertinence et de sa légitimité dans la définition de ce que serait le bon humour. De l’autre côté : la société évolue, et l’humour doit évoluer avec. Il évoque l’esprit Woke, avec ce que cette appellation peut avoir de flou, et l’associant à des prises de position, des exigences de la jeunesse, des lecteurs plus jeunes. Il détaille la pertinence de ces exigences, leur légitimité, le besoin de les prendre en compte, ce qui ne signifie pas les accepter les yeux fermés. Il voit les critiques Woke (retenant cette appellation faute d’un terme plus approprié) comme une incitation à ne pas se montrer fainéants.


Après l’horreur du massacre de Charlie Hebdo du sept janvier 2015, après le mouvement de solidarité d’une ampleur formidable Je suis Charlie, un auteur de dessin de presse constate et analyse les évolutions survenues. Il présente un essai sous forme de bande dessinée en faisant usage de toute la diversité graphique d’expression de ce médium. Il expose la situation du dessin de presse comme pris dans un étau, entre les néo-réacs et les Wokes (faute d’un meilleur terme), avec des conditions d’emploi toujours aussi précaires. Une profession fragile et complexe, pour un humour évoluant avec la société.



mercredi 25 septembre 2024

Tuez la grande Zohra ! T01

C’est puéril ! Personne n’est innocent dans une guerre !


Ce tome est le premier d’un diptyque constituant une histoire indépendante de toute autre. Il vaut mieux disposer de quelques connaissances basiques sur l’époque des faits (1962) pour pleinement apprécier le récit. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Yann (Yann Le Pennetier) pour le scénario, et par Jérôme Phalippou pour les dessins, la mise en couleurs étant l’œuvre de Fabien Alquier. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée. Il se clôt par un dossier de six pages, composée d’un entretien avec le scénariste sur la genèse du projet, de crayonnés du dessinateur, et de photographies sur les attentats de cette époque-là.


Canal d’Orthies, près de Lille, au printemps 1988, un coup de feu retentit dans une péniche amarrée sur le bord. Un groupe de trois jeunes hommes écoute de la musique non loin de là en fumant, ils vont voir ce qu’il en est. Ils montent à bord, et entendent le refrain d’une chanson d’Édith Piaf sur un disque rayé. Ils appellent, mais personne ne répond. Ils découvrent une affiche OAS veille sur un mur, une photographie de El Beida, l’un d’eux comprend que l’occupant doit être un pied-noir. Ils trouvent l’homme assis sur son fauteuil, s’étant fait sauter le caisson avec un pistolet. Sur son bureau devant lui, la photographie d’une jeune fille défigurée à la suite d’une explosion. Ils finissent par se rendre compte qu’ils n’auraient pas dû toucher aux objets. Ils effacent rapidement leurs empreintes, et ils mettent le feu à la péniche, avec la lampe tempête à pétrole. Le feu se propage, ravageant tout à l’intérieur, et la péniche se consume.



À Paris en 1983, Martine Goupil est en train de se faire examiner par une ophtalmologiste. Celle-ci l’informe qu’elle sera aveugle d’ici un an ou deux, cinq maximum. Il n’y a rien à faire pour retirer l’éclat logé dans son œil, au contraire une intervention risquerait d’accélérer l’inéluctable. Elle lui conseille plutôt de profiter de ce répit pour préparer sa future existence. La docteure va lui donner l’adresse d’une association qui procure des chiens d’accompagnement pour non-voyants. Le plus tôt, la patiente et le chien s’habitueront l’un à l’autre, plus facile sera la cohabitation. Ensuite, elle lui prescrit du Bradotex, un collyre anti-inflammatoire. Enfin, elle lui conseille de prendre toutes les dispositions nécessaires à régler toutes les choses prioritaires, qu’elle ne pourra plus accomplir lorsqu’elle sera privée de la vue. Martine Goupil se lève, le visage déterminé, en indiquant que l’ophtalmologue a raison : il y a une chose prioritaire qu’elle doit régler avant. Le premier janvier 1968, dans les studios de l’Office de radiodiffusion-télévision française, Brigitte Bardot est en train d’enregistrer un Scopitone pour la chanson Harley Davidson. Puis, elle est interrogée par un journaliste dans la loge où elle se prépare pour tourner une scène de film : A-t-elle peur de la mort ? Pourquoi a-t-elle refusé de céder au chantage de l’OAS ? En tant que maman, pourquoi a-t-elle refusé de payer malgré les menaces de ces tueurs ? Et même après une lettre de l’OAS, menaçant de la défigurer au vitriol si elle continuait à refuser de céder ?


Pas très facile de se figurer la tonalité de la narration de ce récit d’après la couverture : l’appellation dérivative du président Charles de Gaulle (la grande Zohra), le rendu un peu enfantin de la fillette (laissant supposer une bande dessinée pour un jeune public), la réalité de l’attentat rendu visible par les bris de verre et le souffle de l’explosion, le slogan prometteur de violences aveugles. Le lecteur découvre la première séquence, la plus longue, qui semble correspondre à la fin du récit, à son terme : la mort d’un individu membre de l’Organisation de l'armée secrète (créée le onze février 1961), qui s’est vraisemblablement suicidé, et la photographie de la fillette défigurée, vraisemblablement celle de la couverture. Les trois jeunes hommes ne sont pas très futés, mais la violence est bien réelle avec cette destruction par le feu. La narration visuelle est de nature descriptive et réaliste, avec un degré de simplification dans les représentations, et une forme d’entrain humoristique dans le langage corporel des adolescents. Sans oublier la touche ironique du refrain répété inlassablement, Édith Piaf chantant avec assurance qu’elle se fout du passé. Surprise, la séquence suivante revient dans le passé en 1983, avec la même expressivité des regards, et un diagnostic très dur. Encore plus loin dans le passé, en 1968, avec cette fois-ci Brigitte Bardot (1934-) qui aspire à laisser le passé (OAS et guerre d’Algérie) derrière.



De fait, le lecteur a tôt fait de constater que le scénariste a conçu une structure très particulière pour son récit : vingt-quatre scénettes de une à six pages, passant d’une époque à l’autre, d’un lieu à un autre. Ce montage confère un rythme rapide et soutenu au récit, et incite le lecteur à rester attentif. En effet, il doit suivre la succession de dates pour comprendre lesquelles sont rattachées par un lien chronologique de cause à effet, et lesquelles relèvent plus d’une explication à rebours. En prenant par le commencement, le récit passe ainsi de 1988 à 1983, puis 1968, puis 1964, puis 1961, pour repasser en 1978, puis 1962, 1978, 1962, puis 1987, puis 1962, 1987, 1962, 1964, etc. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut y voir un maniérisme artificiel allant de pénible à insupportable, ou à une présentation inventive propice à rapprocher des faits et établir des liens qu’une simple narration chronologique n’aurait pas mis en lumière. Dans l’entretien avec le scénariste, le journaliste lui demande pourquoi il a fait le choix d’une structure fragmentée en une myriade de séquences temporellement mélangées. Le scénariste répond que : Le récit supposait de suivre le destin de Martine de l’âge de quatre ans jusqu’en 1988 en parallèle avec les attentats commis par l’OAS, ce qui aurait été rapidement déséquilibré puisque ces attentats se situent dans leur grande majorité en 1962. Il continue en indiquant qu’il a alors pensé à s’inspirer de l’éclatement d’un pain de plastic projetant des débris dans toutes les directions… et il trouve que ça fonctionne plutôt bien.


Le lecteur ressent une empathie de bon aloi pour ces trois jeunes gens pas très futés, mais débrouillard. Il comprend bien que les auteurs l’accrochent ainsi avec une scène d’action, une mort violente et un incendie pyrotechnique, il ne demande qu’à découvrir l’enchaînement d’événements dont cette scène semble constituer la résolution. La narration visuelle séduit par la vie qu’elle insuffle dans les personnages, par l’attention portée aux choix des détails dans les éléments de la péniche et les affaires personnelles. L’intégration du refrain qui se répète inlassablement dans la gouttière entre deux bandes de cases fonctionne très bien. Les auteurs sont confrontés aux choix nécessaires pour représenter la violence. Pour l’attentat du huit septembre 1961, ils montrent l’explosion de la bombe et la DS présidentielle sortir d’un mur de flammes. Le résultat est spectaculaire, montrant l’intensité de l’acte terroriste, sans aucune forme d’admiration au vu de l’expression de terreur se lisant sur le visage de tante Yvonne (1900-1979). Le premier attentat est d’abord évoqué rétrospectivement par Djamila Pellazza, puis montré alors que la porteuse de feu dépose la bombe dans le Milk Bar. Le lecteur tourne la page et il voit l’explosion se produire pulvérisant et déchiquetant les consommateurs représentés en ombre chinoise : une vision pudique et terrifiante. Deux pages plus loin, il observe une jeune femme chercher les siens dans les décombres recouverts de cendres, une case déchirante. Les deux occurrences suivantes sont plus désincarnées : le bruit d’une explosion entendu dans un appartement proche par le couple Raymond et Monique, une image consacrée au bâtiment principal d’une très grande propriété qui explose vu de l’extérieur. Enfin il y a la charge des CRS et la mêlée qui s’en suit contre les manifestants en mai 68, le temps d’une fine case de la hauteur de la page. Cette approche remplit sa mission de montrer la violence, de la faire ressentir au lecteur sans l’esthétiser, sans la rendre belle.



Le dessinateur a également pris le parti d’introduire une légère touche d’exagération dans les expressions des visages, dans la taille des yeux, dans leurs mimiques : à nouveau ce dispositif visuel fonctionne bien pour les rendre plus vivants et plus faillibles pour le lecteur. Les séquelles physiques dont souffre Martine Goupil constituent une condamnation sans appel des actes terroristes. Ce qui n’empêche pas les auteurs de développer le fait que c’est plus compliqué que ça. Cette femme ne souffre pas que dans sa chair, mais aussi dans son esprit. Le scénariste le montre par une réflexion anodine en apparence, mais horrible quant à ce qu’elle révèle : quand Martine Goupil épèle son nom. Elle choisit de ne pas se référer au Renard, mais à la goupille de grenade, en précisant sans le L et sans le E à la fin. De la page vingt-et-un à la page vingt-trois, Djamila Pellazza (la poseuse de bombe dans le Milk Bar) intervient dans une conférence, interrogée sur l’estrade par l’animateur, et Martine Goupil se lève dans la salle pour dénoncer la posture qui consiste à se faire passer pour courageuse alors que Pellazza a déposé lâchement des explosifs dans un lieu public pour tuer et mutiler des civils innocents. Nina Chicheportiche intervient à son tour pour accuser la porteuse de feu d’avoir tué sa petite sœur et mutilé son petit frère. La moudjahida répond que personne n’est innocent dans une guerre, que le seul responsable de cette tragédie est l’état français qui a envoyé ses troupes envahir son pays, et qu’elle n’a fait que son devoir de patriote en prenant les armes pour son pays. Les auteurs savent incorporer des touches d’humour discrètes en phase avec le récit : deux lettres grattées sur un cendrier (pour raccourcir Oasis en OAS), la bêtise des conspirationnistes, un massacre de canetons pour des besoins télévisuels, ou encore un couple de français très moyens (Raymond & Monique) qui ne sont autres que les personnages créés par Didier Tronchet en 1984 pour sa série Raymond Calbuth.


Une nouvelle bande dessinée sur les attentats contre le grand Charles, après par exemple Tuez De Gaulle, de Simon Treins & Munch ? Pas vraiment, car le point de vue est celui d’une fillette qui a été victime de l’explosion d’une bombe dans un café à Alger, et qui a grandi. Sous réserve qu’il parvienne à s’adapter à la chronologie sciemment fragmentée, le lecteur profite d’une narration visuelle dure sans être larmoyante, avec une reconstitution solide et discrète (parfois des affiches de concert sur les murs). Il constate rapidement que le récit prend une approche adulte, à la fois en restituant la complexité des décisions pour chaque combattant, à la fois en montrant les conséquences à long terme, aussi bien physiques que psychologiques.



mercredi 21 août 2024

Nous vivrons - Enquête sur l'avenir des juifs

Par ce matériau viscéral, un seul but : saisir le réel.


Ce tome contient un état des lieux de la vie de plusieurs Juifs, tel que perçues par l’auteur, après l’attaque du Hamas contre Israël du 7 octobre 2023. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Joann Sfar pour l’enquête, la construction narrative, les dessins, et la mise en couleur par teintes de gris à l’aquarelle. Il comprend 442 pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de deux pages, écrite par l’auteur, et une page remerciements.


Incipit. L’ennemi, ce n’est pas le Palestinien ou l’Israélien, ou le Musulman juif. L’ennemi, c’est celui qui décide que les enfants ou les civils sont sont des cibles. On reste assis et on subit les massacres. Les assassins de tous les camps sont des alliés objectifs. - Sfar se rappelle où il était lors de l’attentat contre les tours jumelles : il venait d’acheter une télé tellement grosse que le vendeur lui avait dit qu’il n’y a que des Juifs et des Noirs qui lui achètent de si gros écrans. La télé était dans son bureau depuis quelques jours. Il se souvient d’être debout devant l’écran, téléphone filaire à la main, après l’impact sur la première tour. Ce moment où on ne savait pas qu’un second appareil allait s’écraser sur l’autre tour. Pendant les tueries de Charlie Hebdo, il était avec une amie. Ils ne parvenaient pas à se déshabiller car à chaque vêtement qu’ils dégrafaient, le téléphone sonnait pour annoncer la mort d’un autre artiste. Ils se sont rhabillés et ce fut une triste journée. Quand Mohamed Merah a tiré dans le crâne des enfants de l’école Ozar Hatorah, il était par hasard à Toulouse, il pensait trouver le calme. Mœbius venait de mourir. Il était à l’atelier le jour des tueries du Bataclan, dans la rue du Petit Cambodge. Par hasard, il a quitté le travail trente minutes avant le carnage. Sa voisine de palier n’a pas eu cette chance qui a trouvé un cadavre dans une mare de sang devant les parties communes, après quoi elle est restée prostrée soixante-douze heures. Et il était où le 7 octobre 2023 ? Il préparait son anniversaire. La vraie date est le 28 août mais personne n’est jamais à Paris à ce moment-là.



À l’occasion de son anniversaire, la compagne de Sfar lui demande s’il veut un bijou. Il lui répond que ça va finir par faire Mister T si elle continue à le couvrir de breloques. Il réfléchit, il repense à son père lui refusant d’avoir une étoile de David ou un Haï pour sa Bar Mitsva. Puis ils évoquent le film Exodus, avec Paul Newman disant Lehaïm, ou Tévié le laitier dans Le violon sur le toit. Sfar se met à chantonner Lehaïm et la chanson du film. Il ajoute qu’il veut bien un Haï. Pour lui, c’est aussi un symbole de vieux niçois, les darons le portaient quand il était gamin, bien gros. Il se dit qu’il peut choisir entre se comporter en séfarade ou en ashkénaze, car sa mère vient d’Ukraine et son père d’Algérie. Il a droit aux breloques. Ses amis se sont cotisés pour lui offrir ce porte-bonheur, pour ses 52 ans. En or, avec des diamants noirs. Louise l’a commandé à leur ami Yoguer. Il est arrivé un mois après la fête. Le 7 octobre, il était en train de le dessiner.


Après le 7 octobre 2023.


Le texte en quatrième de couverture annonce que l’auteur mène l’enquête, qu’il discute avec ses amis, convoque son père et son grand-père, cherche des réponses dans les livres et dans l’humour, qu’il se rend en Israël à la rencontre des Juifs et des Arabes, avec toujours la même question, obsédante : quel avenir pour les Juifs ? Il commence son récit par la sidération qui vient avec des actes terroristes relevant d’une barbarie inconcevable, et ses réactions à ce moment-là. Il évoque sa propre situation lors de la perpétration de ces horreurs défiant l’entendement. Puis il passe à sa soirée d’anniversaire différée du vingt-huit août au sept octobre, une centaine d’invités avec Enrico Macias et ses musiciens, Kamel Labbaci et ses amis. Vient ensuite une explication sur les mots Lehaïm, et le Haï, une réaction sur le déroulement de la marche du neuf octobre contre le terrorisme et pour la libération des otages, sur les précautions que prennent les familles juives en France en 2023. Etc. La narration visuelle évolue entre des cases sans bordure, et des illustrations accompagnées d’un texte plus ou moins copieux, un dessin en pleine page, une liste pour les précautions avec un petit dessin en en-tête. Etc.



En fonction de sa familiarité avec cet auteur dans ses œuvres de nature autobiographique, la série intitulée Les carnets de Joann Sfar, le lecteur est plus ou moins préparé à cette grande liberté de forme. Cela peut lui donner l’impression d’un flux de pensées jeté sur le papier au fil de l’eau. Dans la postface, l’auteur explique qu’il est obsédé par le journalisme et le travail d’histoire. Depuis 2002, il publie ses carnets autobiographiques en bandes dessinées et parfois l’un de ces livres prend des allures de reportage et dépasse l’intime. Il explique qu’il constitue un véhicule d’observation valide, qu’il relate des rencontres. Parfois il agrège les témoignages de plusieurs personnes dans un unique personnage. Il détaille que même s’il en a l’air, son ouvrage n’est pas un premier jet. Il a fait l’objet d’autant de relectures et de montage qu’un vrai roman. Pour lui, par sa partition exceptionnelle et le rapport qu’elle donne aux visages et aux lieux, la bande dessinée constitue le véhicule idéal pour cette matière. Celle-ci présente une unité de temps rigoureuse : il n’a rien fait d’autre depuis le 7 octobre. Ses dessins peuvent paraître amateur par endroit : des traits de contour mal assurés, des formes simplifiées ou naïves, des dessins qui semblent être mis les uns à la suite des autres comme ils viennent, un rapport fluctuant entre la dimension des images et la quantité de texte. Certes.


Dans le même temps, le lecteur fait l’expérience de l’absence de redite dans ce long ouvrage de plus de quatre cents pages, et de la puissance des émotions qui le submergent régulièrement, l’impossibilité de rester impassible, ou pire indifférent, dans un mode purement analytique. L’auteur a atteint l’objectif qu’il s’est fixé et qu’il cite dans la postface : Par ce matériau viscéral, un seul but, saisir le réel. Après tout, le lecteur peut venir à cet ouvrage avec ses propres a priori, ou plutôt ses propres connaissances et sa compréhension de la situation des Juifs en France, en Israël, dans le monde. Il s’attend à ce que l’auteur aborde un certain nombre de points de passage obligés : la montée de l’antisémitisme, l’histoire de l’état d’Israël, la condition de Palestinien, les morts des deux camps, la cohabitation entre Arabes et Juifs, la shoah, le nazisme, et pourquoi pas les conditions de la fin du conflit entre la Palestine et Israël. Toutefois, comme Sfar l’indique, ces thèmes sont abordés par le biais de rencontres, avec des personnalités, ou lors de discussion avec feu son père et feu son grand-père en reprenant ce qu’ils lui ont appris. Sfar échange aussi bien avec des personnalités comme Delphine Horvilleur (écrivaine et femme rabbin française), Frédéric Encel (essayiste et géopolitologue français), Hisham Suleiman (acteur arabo-israélien, par exemple dans la série Fauda), qu’avec des personnes croisées dans la rue (une femme manifestant le neuf octobre), ou encore lors de son voyage en Israël. Il évoque également les réactions de médias, leur point de vue dans le traitement des sujets, ce qu’ils rapportent des faits antisémites (par exemple le harcèlement dans les écoles ou les universités), y compris la comparaison entre ce qui concerne les attaques sur Israël et celles sur la Palestine.



Le lecteur ne s’attend pas à une telle richesse dans les témoignages et les échanges. L’auteur indique clairement qu’il s’exprime avec un point de vue juif, et qu’il laisse les musulmans exprimer leur propre point de vue, qu’il ne souhaite en aucun parler en leur nom. Les rencontres se font avec des personnes de tout horizon : un jeune gosse de riches parents parlant sans savoir, sa vieille tante Saby, Hadar une enseignante en philosophie, un musulman qui prend un café au comptoir à côté de lui, Ingrid qui enseigne le journalisme en Israël, une goye qui l’aborde dans la rue, une amie juive qui travaille dans le cinéma, un chauffeur de taxi juif turc, des réfugiés dans un hôte à Tel-Aviv, Motty Reif un créateur de mode, un responsable de salle de spectacles, des acteurs, etc. Il évoque également les réactions et les commentaires de quelques personnalités en France ou à l’international (parfois ahurissantes comme celles d’Isabelle Adjani, de Dominique de Villepin, de Greta Thunberg), les silences assourdissants, ainsi que les témoignages des sauveteurs de tout horizon intervenant après l’attaque du Hamas. Même aguerri ou bien informé, le lecteur ne peut pas être préparé à ces témoignages : la description des atrocités sans nom commises, ce que les sauveteurs ont découvert, la communication qu’ont pu faire les terroristes auprès des familles de victimes. Une lecture aussi dure que nécessaire qui dit la haine contre les Juifs. Il a le cœur serré en découvrant le protocole qui préside à l’accueil des enfants libérés par les terroristes.


L’auteur s’attache également à remettre l’attaque du Hamas dans une perspective historique, en évoquant des personnalités de divers horizons comme Israel Yaakov Kligler (1888-1944, éradication de la malaria en Palestine), Romain Gary, Arthur Koestler, Mohammed Amin al-Husseini, Yasser Arafat, Zuheir Mohsen, Bat Ye'or, Albert Cohen, Stefan Zweig, Frank Zappa. Il revient sur l’origine et l’évolution du sens du mot Palestinien au fil des décennies. Lors de son voyage en Israël, les personnes qu’il rencontre témoignent de la réalité de la coexistence entre juifs et arabes dans le pays. Il est également question des soldats israéliens, du quotidien Haaretz, de ce qui fait un peuple, de la question de qui prend soin des aidants, de la nécessité d’exprimer l’indicible (par exemple par la danse), de la mémoire familiale de chaque Israéliens dons laquelle se trouvent des morts, des sens à donner à l’affreuse phrase de Sartre disant que l’antisémitisme qui fait le Juif, de l’instrumentalisation de chaque déclaration. Les discussions avec son père et son grand-père sur la base de ses souvenirs apportent un témoignage de première main de ces deux générations précédentes. Au vu du constat dressé, une autre question revient régulièrement : où les Juifs peuvent-ils se sentir en sécurité de par le monde ?


Une bande dessinée pour parler de la place des Juifs dans le monde, en France, après les actes terroristes du sept octobre 2023 ? Joann Sfar le dit en cours de récit : il n’a pas d’autres armes que les livres et il sait leur impact dérisoire. Mais il n’a rien d’autre. Il raconte sa perception de la situation, au travers de sa culture, de ses connaissances sur le sujet, de ses rencontres avec ses amis avec des inconnus. La bande dessinée permet d’insuffler de la vie dans chaque individu, de rendre compte des émotions, tout en nourrissant son enquête avec des faits historiques vérifiés et quelques chiffres corroborés. Quelles que soient ses convictions, le lecteur voit sa compréhension du sujet enrichie, étoffée, ayant ressenti de l’intérieur l’état d’esprit des nombreuses personnes rencontrées. L’auteur a atteint son objectif. Par ce matériau viscéral, un seul but : saisir le réel.