Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Steven Providence. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Steven Providence. Afficher tous les articles

jeudi 19 février 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici - 4 millions de voix (3)

Comment tous les instituts de sondage ont pu se tromper à ce point ?


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-3 témoignages (2014). Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn et David Nouhaid pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Lundi neuf février 1998, la responsable d’un centre d’accueil pour enfants orphelins fait visiter son établissement à la maire de New York, Jessica Ruppert. Elle a honte de lui montrer leur centre dans cet état …Mais il leur a semblé important de ne rien lui cacher… De lui laisser voir comment ils fonctionnent au quotidien avec les restrictions budgétaires drastiques imposées par le maire précédent Gedeon Sikk. Ruppert demande s’ils ont cette fuite dans le toit depuis longtemps ? La directrice répond : Plus d’un an, madame, elle a fait établir plusieurs devis qu’elle a envoyés à son supérieur aux affaires sociales. Il lui a répondu que c’était au centre d’accueil d’assurer l’ensemble des frais avec le budget de fonctionnement qui leur a été alloué. Mais avec plus de 90.000 dollars de travaux, ils auraient dû sacrifier les médicaments des enfants psychotiques, les prothèses de des accidentés de la route qu’ils accueillent ou encore réduire de façon radicale le chauffage dans tout l’immeuble… Une autre solution aurait été de revoir à la baisse les salaires des éducateurs et des infirmières… qui sont très bien payés, il est vrai. Mais depuis que monsieur Sikk a fermé les unités de soin pour enfants sidéens et qu’il leur a imposé de s’occuper de ces gosses alors que ce n’était pas du tout leur rôle à l’origine… Oui, elle le reconnait… Elle a revu la grille de des salaires à la hausse… Parce qu’il était impératif que leurs rémunérations soient assez motivantes pour convaincre leurs employés de travailler ici… Ce qui n’a pas toujours suffi, malheureu… Elle s’interrompt, la maire ne l’écoute plus.



Dans une chambre, Jessica Ruppert vient de reconnaître Amy assise sur le lit du bas de lits superposés. Elle est surprise de ne pas avoir été informée de la présence de la fillette ici. La directrice explique que quand la télé a révélé dans quelles conditions elle vivait à l’hôpital Bellevue, son juge de tutelle l’a envoyée dans un endroit mieux adapté. Malheureusement pour elle, l’endroit mieux adapté était le présent centre d’accueil. La maire trouve qu’Amy n’a pas l’air dans son état normal. La directrice répond que c’est une enfant très vive, tout le monde a pu s’en rendre compte lors de son apparition aux côtés de la maire. Malgré son handicap, elle pourrait avoir une vie presque normale, mais pour ça, elle aurait besoin de stimulations permanentes afin de ne pas régresser, comme c’est le cas ici… Ruppert s’étonne que le centre n’ait pas assez de personnel qualifié pour lui offrir cela… Elle demande directement à Amy si elle la reconnaît, mais la demoiselle reste muette. La maire souhaite savoir ce qu’on pourrait faire…


C’est toujours la même chose et c’est de la bonne. Tout simplement, le lecteur souhaite savoir ce qu’il va arriver, et passer plus de temps avec les personnages. On peut le dire : Contrat rempli pour les auteurs. Avec un peu plus de détails : Joshua Logan est en prison, il est soutenu par son épouse et par un couple homosexuel, l’un son avocat, l’autre le compagnon de l’avocat et journaliste. Plus ils en découvrent, plus ils se retrouvent dans des impasses, ou face à des témoignages qui incriminent encore plus leur client. La jeune Amy et la maire Jessica Ruppert, dans lesquelles le lecteur s’est investi dans le cycle I, poursuivent leur petit bonhomme de chemin, sans reprendre un premier rôle. Lucy Bulmer, jeune étudiante, et Domenico Coracci, jeune responsable dans le crime organisé, apprennent à se connaître, bien que leurs origines les aient placés dans des positions antagonistes irréconciliables. Place également à la nouvelle sensation politique montante… Ah non, pardon, à un politicien qui semble juste honnête, même s’il a été avocat par le passé, conscient que l’une de ses prises de positions lui a fait perdre la course aux élections de mi-mandat, pour le poste de gouverneur. Et puis il y a l’immarcescible Angelo Frazzy, haut responsable du crime organisé, bien implanté dans la société civile respectable, et soumis à une pression qui finit par l’atteindre.



Une première séquence de trois pages pour expliquer comment Jessica Ruppert en est venue à prendre en charge la jeune Amy. Le coloriste sait mettre en œuvre une palette déprimante, couleurs trop grises, ou lumière trop vive, il ne fait pas bon vivre dans ce centre pour enfants orphelins. Dans la première page, le dessinateur choisit des angles de vue inattendus qui accentuent un environnement insalubre, presque sordide, en aucune manière propice à l’épanouissement d’enfants. Les cases de la deuxième page mettent en avant des couloirs aux murs détériorés par l’humidité, avec une absence d’êtres vivants, puis les tubulures en aciers des lits superposés, des matelas trop minces, à nouveau rien d’accueillant. La troisième page se focalise alors sur Jessica Ruppert et sur Amy, la première semblant littéralement irradier sollicitude et empathie. Le lecteur se rend compte que le discours de la directrice du centre s’inscrit dans un registre factuel, sans misérabilisme, sans hargne. Elle explique comment le budget alloué au centre par la précédente administration municipale la contraint à faire des choix, à privilégier certaines dimensions de l’accueil des enfants, aux dépens d’autres besoins tout aussi vitaux. Une démonstration implacable et accablante d’une organisation systémique faisant porter la culpabilité des manquements sur la directrice, à qui les moyens alloués ne lui permettent pas d’assurer les prestations indispensables. Échec assuré, souffrance des enfants, souffrance des adultes ne pouvant pas assurer leur mission, fonctionnement défaillant banalisé et intégré par ses acteurs.


Dans la séquence suivante, le lecteur retrouve le fil conducteur du cycle : l’avocat Cyrus Chapelle et le journaliste Adam Füreman essayent de reconstituer les faits précédant la tuerie du quatre novembre 1997. Le lecteur sait pertinemment ce qui s’est passé, puisqu’il y a assisté dans le cycle I, et il ne peut pas croire qu’il soit si difficile que ça de les reconstituer a posteriori. L’interrogatoire tout en douceur d’Amy lui déchire le cœur, entre l’enjeu de son témoignage pour Joshua Logan, les questions mal formulées qui aboutissent à des réponses mal interprétées, un gâchis. La narration visuelle est impeccable, entre les gestes vifs de l’enfant, la douceur et la bienveillance de Cyrus Chapelle, la forme de douceur différente exprimée par le visage de Lou Mac Arthur également animé par un souci de vérité, et les violents flashs de souvenirs d’une lumière éclatante. L’artiste a conçu une prise de vues bien construites, donnant vie à cet échange de questions et de réponses, de manière bien plus élaborée qu’une pauvre alternance de champs et de contrechamps. Et en même temps, les auteurs sèment le doute sur la bonne foi du candidat au poste de gouverneur, sur de possibles intentions cachées. Du coup, le lecteur projette des motivations nocives derrière ses manières doucereuses de converser avec Jessica Ruppert, aggravées par une fausse modestie.



Dans la suite, les auteurs se montrent aussi excellents dans les relations interpersonnelles, que la vérité des personnages. Le lecteur garde longtemps à l’esprit la promesse de Lucy Bulmer d’une relation sexuelle avec Domenico Coracci en échange de sa présence à la discussion publique du candidat démocrate au poste de gouverneur de l’état de New York. Il voit une jeune femme aux convictions morales et politiques chevillées au corps, un jeune adulte particulièrement complexé derrière une façade d’assurance, les sentiments timides de l’un se fracassant contre le comportement pragmatique de l’autre : du grand art. il voit littéralement comment les événements mettent à jour les émotions du jeune homme, et comment celles-ci font évoluer ses convictions issues de son parcours de vie, de son milieu socioculturel. Un tour de force narratif.


Dans un registre tout aussi impressionnant, les auteurs racontent de front la rencontre du candidat Lou Mac Arthur avec le public, son discours exposant au grand jour ses convictions personnelles et ses réponses aux questions du public. À nouveau, un moment de narration visuelle d’une qualité remarquable : montrer un politicien sur une scène derrière un pupitre et le rendre intéressant sur le plan graphique. Le dessinateur le fait avec élégance et rigueur, alors que le discours s’avère dense et long. Le scénariste fait également preuve de son courage, en rédigeant un discours dépassant les lieux communs et les phrases creuses : le candidat évoque ses convictions profondes sur la méthode de gouverner pour le peuple, pour améliorer la vie des gens. Il ne s’agit pas d’une méthode révolutionnaire ou manipulatrice, peut-être un peu simple avec une approche démagogique. La qualité de la narration conduit le lecteur a penser que cet homme politique parle avec son cœur, ou tout du moins avec une vraie sincérité, ce qui place cette séquence bien au-dessus d’un point de passage aussi obligé qu’artificiel. Et l’intrigue reprend le dessus : les résultats de l’élection, la dégradation de la situation de Joshua Logan en prison, l’agression brutale et sadique subie par un personnage, faisant écho à celle perpétrée contre Cyrus Chapelle. Une horreur, que le lecteur ressent profondément.


Une intrigue qui roule toute seule, des personnages qu’il tarde au lecteur de retrouver, une nouvelle élection, et une vérité qui se dérobe toujours plus, au fur et à mesure que les témoignages s’accumulent. Chaque séquence constitue une preuve par l’exemple du talent de conteur du dessinateur, rendant chaque scène visuellement intéressante, qu’il s’agisse d’un accident, d’un interrogatoire statique, ou d’un discours tout aussi statique. Un scénariste qui maîtrise le rythme et la structure de son intrigue et qui va plus loin que les lieux communs attendus et insipides sur la politique et les politiciens. Comme Lucy Bulmer, le lecteur veut y croire. Des touches d’humour discrètes et portées par une belle sensibilité, sans oublier une dimension critique ironique. Que s’est-il passé Léo ? Comme tous les instituts de sondage ont-ils pu se tromper à ce point ?



jeudi 5 février 2026

Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-3 témoignages (2)

On peut dire qu’Amy était une aberration de l’administration Sikk !


Ce tome fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle II: Car l'enfer est ici-508 statues souriante (2011) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn et David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle (cinq tomes parus de 1992 à 2002) pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan.


Samedi quatre septembre 1999. Sur l’un des quais de l’Hudson à New York, de nuit, Domenico Coracci s’emploie à faire rouler une voiture jusqu’à l’extrémité de la jetée pour la faire couler, tout en se mettant à l’abri pour ne pas être entraîné. Il réalise sa mission avec succès, pendant qu’Angelo Frazzy téléphone à la candidate Meredith Bambrick. Ce chef mafieux explique à la candidate républicaine au poste de gouverneur de l’État de New York, qu’il voulait lui souhaiter une excellente nuit, qu’elle peut dormir sur ses deux oreilles, car ses derniers ennuis sont en train de se dissoudre dans l’eau de l’Hudson. Il continue son monologue : Inutile de le remercier, il ne l’a pas fait pour elle ; mais parce qu’il est hors de question pour leurs amis de foirer une autre élection alors qu’ils ont toutes les chances de l’emporter. Maintenant, il faut qu’elle l’écoute : Est-ce que sa famille est auprès d’elle. Si c’est le cas, il faut qu’elle les regarde : ses trois garçons et ce pauvre abruti d’Alvin qui n’a jamais compris qu’elle l’a épousé seulement pour donner le change. Elle doit les regarder avec toute l’affection dont elle a appris à être capable, et ne plus les lâcher de ses yeux pendant les trois mois qui viennent. Il veut que ses électeurs continuent de voir en eux la famille idéale. Il finit par une menace explicite : si elle retourne voir une de ses amantes, un malheureux accident viendra mettre fin à son existence dorée avant qu’elle n’ait vu se lever l’aube du XXIe siècle.



Le lendemain matin, Adam Füreman est en train de conduire sur une des autoroutes urbaines de New York, tout en téléphonant à son compagnon hospitalisé, l’avocat Cyrus Chapelle. Il lui explique qu’il est hors de question qu’il lui amène ses dossiers, et qu’il doit se reposer. Le poste de télévision de sa chambre annonce qu’un sondage, réalisé après les déclarations déroutantes de Lou Mac Arthur, révèle un recul de quinze points des intentions de vote en sa faveur. Dans l’entretemps, Füreman est arrivé à sa destination : le centre pénitencier de Rykers Island. Dans la chambre, une personne a pris la télécommande des mains de Chapelle pour éteindre la télévision : l’infirmière Angela Twist se présente à l’avocat. Ce dernier explique qu’il ne souhaite pas la rencontrer pour l’interroger, car le témoignage de l’infirmière leur pose problème. En effet, même s’il peut épargner à M. Logan de longues années de prison, il induit que son client a bien tué ces pauvres gens. Or M. Logan est innocent, c’est ce que ce procès doit leur permettre de démontrer !


À l’issue du premier tome de ce deuxième cycle, le lecteur était déjà fortement investi dans l’intrigue avec une envie irrépressible de savoir comment les événements allaient tourner pour le pauvre Joshua Logan, et aussi de découvrir ce que venait faire la destruction du donjon de dominatrice de Carol Ann Stone, installé dans une ancienne zone industrielle. Il se doute que la scène d’introduction est directement liée à ce mystère : les auteurs continuent de mettre en scène Angelo Frazzy, responsable d’une organisation criminelle de premier plan à New York, et personnage irrémédiablement du côté des méchants. Plusieurs séquences déroulent ce fil : une nouvelle élection se prépare, celle de gouverneur de l’État de New York, et le crime organisé a la ferme intention de se remplumer à cette occasion en soutenant son candidat, à savoir Meredith Bambrick, que Frazzy fait chanter. Le lecteur assiste impuissant à ces manœuvres de chantage, d’intimidation, d’usage de la violence en bande organisée pour imposer sa volonté par la force, et autres horreurs. L’artiste réalise des mises en scènes et des illustrations très factuelles, avec une légère saveur de film de gangster, assez élégante et bien dosée pour ne pas tomber dans la caricature. La morgue de Frazzy quand il appelle Bambrick, le manque d’assurance de Coracci, ses difficultés à faire face aux imprévus et autres grains de sable, l’atroce efficacité du gang auquel Frazzy fait appel pour faire rentrer dans le rang des travailleurs clandestins, etc.



Par automatisme, l’attention du lecteur se focalise sur le toujours charismatique Joshua Logan, même s’il se trouve plus empêché que jamais, incarcéré, accusé du meurtre de cinq cent-huit personnes, dont le célèbre boxeur Steven Providence, cher au cœur de tous les Newyorkais. Mais voilà, il s’est livré à la police, il a placé son destin entre les mains des juges, et de son avocat Cyrus Chapelle. Ce dernier a été roué de coups au point de finir à l’hôpital car il cochait vraiment trop de cases : afro-américain, homosexuel et défenseur du pire criminel de l’histoire des États-Unis, ou moins dans le top dix. À nouveau, le lecteur ne peut s’en prendre qu’à lui-même : il ne reste à ce personnage que des entretiens avec son avocat, Ha ben non, celui-ci est cloué dans un lit d’hôpital, donc avec le compagnon de Cyrus, qui n’est même pas avocat mais journaliste. À eux trois, Joshua, Cyrus et Adam, ils se partagent vingt pages, moins de la moitié de ce tome. Alors même que ces passages s’apparentent à des discussions, des questions, l’un ou l’autre personnage qui raconte, la narration visuelle offre des mises en scènes variées. L’osmose entre scénariste et dessinateur a atteint un niveau similaire à celui d’un auteur complet. Les dessins montrent les personnages en action, pendant que les questions-réponses apportent des renseignements supplémentaires, des commentaires, ou bien les personnages sont en train de faire autre chose en même temps (comme conduire en téléphonant, ou pousser un fauteuil roulant dans les couloirs d’un hôpital), ou encore plus classique sous la forme d’un retour dans le temps. Tout en en apprenant plus sur la manière dont les autres personnages essayent de comprendre ce qui s’est passé le quatre novembre 1997, le lecteur voit passer le flux de véhicules sur une énorme autoroute urbaine, puis passe le point de contrôle à l’entrée du centre pénitencier de Rykers Island, pousse le fauteuil roulant de Cyrus Chapelle, pénètre dans le parloir de la prison, assiste à un cambriolage qui a mal tourné en 1965, et s’interroge sur le fonctionnement des contrôles d’accès de l’hôpital.


Pendant ce temps-là, à l’extérieur, les autres personnages s’activent. Le lecteur se trouve fort aise de découvrir la scène introductive qui vient éclairer cette histoire de dominatrice. Angelo Frazzy reste un individu méprisable, sa vilenie ne fait aucun doute… encore que les auteurs seraient bien capables d’avoir des révélations sous le coude qui changeraient complètement le regard du lecteur sur cet homme. En attendant, Frazzy se trouve complètement libre de ses mouvements, d’orchestrer des crimes et des exécutions comme bon lui semble sans se salir les mains. Comme dans le premier cycle, les élections à venir recouvrent des enjeux et dépendent de mécanismes invisibles aux yeux du grand public. En la découvrant dans son salon vaste et luxueux, le lecteur éprouve immédiatement de la commisération pour Meredith Bambrick, victime d’un chantage mené par le crime organisé, et dont la vie est une mascarade pour cacher ses orientations sexuelles profondes. En trois cases, le dessinateur a établi sa respectabilité de façade dans la haute société.



Puis viennent deux autres personnages : un homme et deux femmes. Une première gothique, avec la langue bien pendue, et une verve insolente des plus réjouissante. Lucy Bulmer enchante tout de suite le lecteur avec sa mèche de cheveux roses, sa tenue de Lolita, bas résille compris, et son discours en faveur des enfants pauvres. Il la découvre dans une grande artère de New York, en train de tracter pour le candidat démocrate, ce qui la place de facto dans le camp des bons, ou tout du moins sur un piédestal moral. Son capital sympathie augmente encore, alors qu’elle tourne en dérision un jeune adulte de son âge jouant les gros durs, et à nouveau encore lorsqu’elle comprend que l’individu qu’elle a tourné en dérision est un vrai criminel dangereux. Ce dernier, Domenico Coracci, est immédiatement à la fois répugnant et sympathique. Le lecteur peut le voir abuser de sa position dominante, et en même temps lire une forme d’inquiétude sur son visage. D’un côté, il accomplit les sales besognes pour le parrain ; de l’autre le contrôle de la situation lui échappe régulièrement, jusqu’à ce qu’il se fasse même gazer à la bombe lacrymogène par une donzelle. À nouveau la complémentarité des deux créateurs fonctionne à merveille, la réaction de Domenico à la promesse d’une partie de jambes en l’air faite par Lucy est aussi drôle que touchante, et laisse supposer qu’il est encore vierge. Sa sœur Dalia Coracci se comporte également comme un personnage immédiatement attachant : que ce soit sa corpulence, le mimétisme vestimentaire avec Lucy, ou ses réactions passant de l’effroi en découvrant la présence de son frère, à la rapidité de la mise en œuvre d’une stratégie d’amadouement éprouvée.


Le lecteur fait également connaissance avec Ashok Kusain, un travailleur immigré clandestin dans un atelier de confection. Les auteurs développent ainsi leur thème de l’état social dans un autre axe. Ils mettent en scène les conditions de travail précaires et tayloristes, l’absence de toute couverture sociale, la dépendance totale à un employeur lui-même soumis à des pressions rendues insupportables par le caractère illégal des conditions d’emplois, les actes de prédation du crime organisé, et l’impossibilité de se tourner vers la police. Le lecteur observe le sort s’acharner sur Kusain, en établissant automatiquement le parallèle avec Joshua Logan. La situation de ce dernier se révèle tellement inextricable qu’Adam Füreman, le compagnon de Cyrus Chapelle, en vient à lui dire que : Ou bien Logan leur raconte mensonges sur mensonges depuis qu’ils ont repris son dossier et il doit conseiller à Cyrus de se retirer de cette affaire… Ou bien Logan leur dit la vérité sur sa vie et alors, il y a quelque part un dieu qui le déteste comme rarement un dieu a détesté un être humain. Dans les deux cas, Füreman a peur qu’ils ne puissent plus grand-chose pour lui !!! En filigrane, le thème de la réalité des faits continue de se développer : le lecteur a assisté à leur enchaînement dans le cycle I, et il constate à quel point il est difficile de donner un sens à cet écheveau après coup, sans y avoir assisté, sans pouvoir avoir la certitude de la fiabilité des déclarations des uns et des autres.


Ce deuxième tome du deuxième cycle comble l’horizon d’attente du lecteur, tant sur le plan de l’intrigue que sur la qualité de la narration visuelle. Dessinateur et scénariste racontent comme s’ils n’étaient qu’un seul créateur, ayant conscience qu’il s’agit d’un art visuel. Le lecteur le ressent dans le langage corporel des personnages, dans la variété des situations, dans la répartition des informations entre cases et texte. Le questionnement sur la reconstitution d’une succession complexe de faits passés continue de mettre en lumière les obstacles innombrables à surmonter pour accéder à une vérité consolidée. Le questionnement politique sur la solidarité institutionnelle dans une société se poursuit avec la situation d’un immigrant illégal travaillant dans un atelier de confection. Formidable.



jeudi 22 janvier 2026

Le pouvoir des innocents Cycle II Car l'enfer est ici T01 508 statues souriantes

La haine n’est pas le meilleur ciment pour bâtir un monde qui se veut meilleur.


Ce tome est le premier du second cycle d’une série qui en compte trois. Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, par Laurent Hirn et David Nouhaud pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante pages de bande dessinée. Il faut avoir lu le premier cycle pour comprendre tous les enjeux de la série, en particulier le crime dont est accusé Joshua Logan, cinq tomes parus de 1992 à 2002.


Six mois après l’attentat qui a coûté la vie à cinq cent huit personnes le quatre novembre 1997, une cérémonie de recueillement se tient devant leurs tombes. À cette occasion, la maire de New York, Jessica Ruppert, dépose une rose au pied du monument consacré à Consuela Farez, Isaac Romero et Martha Coolidge, puis une autre au pied de la statue de Steven Providence. À l’occasion de ces hommages, Larry Olsen reçoit mademoiselle Twist, infirmière à l’hôpital Bellevue à New York. Il commence par un éditorial introductif : Bien des choses ont été dites sur l’attentat du 4 novembre dernier. Son ampleur inédite ! Son horreur absolue ! La façon méticuleuse dont il a été organisé et mené à bien ! Il continue : Cependant, rares ont été les témoignages sur l’homme que les enquêteurs considèrent toujours comme suspect dans cette affaire. Le présentateur veut parler de l’ancien soldat des Forces spéciales de la Marine américaine : le sergent Joshua Patrick Logan. Il se tourne vers son invitée, lui demande de se présenter, puis il rappelle que, le dix-huit octobre 1997, soit très exactement dix-sept jours avant les événements, elle a vu arriver Logan dans son service. Il lui demande, sans trahir le sacro-saint secret médical, de lui dire dans quel état il était. Elle prend la parole pour répondre : Il était dans un profond état de choc, incapable de la moindre réaction physique ou intellectuelle. Elle continue : Il venait de vivre un événement personnel, particulièrement traumatisant, c’était la mort de son petit garçon.



Au même instant, messieurs Bishop et Lee demandent à l’employé de la réception de l’hôtel, leur clé pour la chambre double qu’ils ont réservée. Alors que le jeune homme cherche la clé, Bishop prend un appareil photographique jetable sur le comptoir et demande à ce qu’il soit rajouté sur sa note. L’entretien télévisé continue : Olsen demande à son invitée ce qu’elle a pensé en apprenant qu’on avait retrouvé les empreintes de Logan sur le lieu de l’attentat du quatre novembre 1997. Elle répond que cela ne l’a pas vraiment surprise, que c’est une évolution assez classique chez une personne en état de choc. Elle développe : Du jour au lendemain, elle peut sortir de sa prostration et reprendre une vie qui semble normale à tout le monde… sauf que son comportement est tout sauf normal, la personne n’agit plus que de façon mécanique, en réponse aux conditionnements sociaux et professionnels qu’elle a reçus. Olsen souhaite savoir si cela veut dire que la personne se met en pilotage automatique, qu’elle agit comme une sorte de robot. Ce à quoi mademoiselle Twist acquiesce.


Indépendamment des aléas d’édition des cycles II & III, le lecteur apprécie de pouvoir découvrir ce qu’il s’est passé après les révélations du dernier tome du premier cycle, les résultats de l’élection du maire de New York, et évidemment ce qu’il va arriver aux personnages encore en vie. Comme dans le premier cycle, tout commence avec Joshua Logan… jute après la commémoration avec la nouvelle maire. Décidément, ce personnage défie ce que le lecteur attend de lui. Une fois de plus, le voilà contrarié dans ses intentions, empêché dans la mise à profit de ses capacités, stoppé net dans tout espoir d’accéder au rôle de héros. Le lecteur ne peut qu’être ému en le retrouvant, impressionné par son courage de se livrer à la police, tout en ressentant une pointe d’irritation en songeant aux conséquences d’un tel acte… Et ça ne rate pas : rien ne se passe comme il l’espérait. Parti pour faire triompher la vérité au péril de sa vie, sacrifiant un bonheur marital inespéré, préparé à payer chèrement ses révélations y compris dans sa chair, il se trouve dépossédé de sa démarche. Les dessins montrent un homme ayant passé la quarantaine, bien conservé, digne en toute circonstance, attentionné avec son épouse. Il apparaît durant seize pages, et régulièrement en noir & blanc avec des nuances de gris, par écran de télévision interposé, sans expression sur le visage. Encore une fois, il semble être ravalé au rôle de figurant dans sa propre vie, de victime impuissante.



Le lecteur remarque que le rendu des dessins et des couleurs a évolué au cours des neuf ans écoulés entre le tome cinq de la saison Un et celui-ci. La mise en couleurs est la première chose qui lui saute aux yeux : les aplats ont été délaissés au profit d’un rendu évoquant la peinture, dans un registre réaliste, avec de discrètes touches expressionnistes. Ainsi dans la séquence d’ouverture, le feuillage des arbres lui-même prend une teinte grisâtre à l’unisson de celle de la pierre des statues commémoratives des cinq cent huit. Par la suite, le lecteur peut relever d’autres effets de couleurs participant à l’installation d’une ambiance : le motif géométrique de carrés sur la moquette du lobby de l’hôtel, le vert eau de la salle de bain, les brillantes tâches de couleurs pour les enseignes lumineuses, l’ambiance entre violet et rose de la boîte de nuit Prince of New York, la teinte grisâtre noyant tout un immense plateau en open-space, le magnifique rose du tablier d’Adam Füreman pour son barbecue contrastant avec le beau vert de la pelouse du pavillon, les couleurs un peu ternies de l’appartement de la très âgée madame Beauvais, la blancheur blafarde de la salle d’urgence et de réanimation de l’hôpital, etc. le lecteur se sent immergé dans un monde dense et intense.


Le lecteur s’adapte rapidement à l’évolution de l’apparence des dessins par rapport au premier cycle. La narration visuelle a conservé ce naturel très fluide : chaque scène apparaît évidente, baignant dans des environnements concrets et crédibles. Le monument hommage aux 508 semble avoir trouvé tout naturellement sa place dans un grand espace vert, peut-être Central Park. Bishop & Lee descendent dans un hôtel tout ce qu’il y a de plus normal et banal, tout en présentant quelques spécificités comme le motif des moquettes ou les écrans de caméras de contrôle, une chambre on ne peut plus fonctionnelle. Le lecteur sent qu’il ralentit sa lecture pour prendre le temps de s’imprégner de la sensation multicolore des enseignes lumineuses. Il apprécie la taille gigantesque de la salle principale de la boîte de nuit, sa hauteur sous plafond, la foule compacte. Il se dit qu’il s'assoirait sur ce banc à l’ombre du feuillage d’un arbre, au côté de Xuan-Mai et de l’avocat maître Cyrus Chapelle. Et pourquoi pas s’inviter au barbecue dans le jardin de ce dernier, ou prendre un petit gâteau avec le thé dans l’appartement newyorkais de madame Beauvais. Autant de plans de prise de vue sonnant juste, mettant en scène des êtres humains normaux. Ce qui fait ressortir avec d’autant plus de force les moments brutaux, ou sortant de la normalité.



L’intrigue semble emmener le lecteur sur un chemin tout tracé : Joshua Logan va rétablir la vérité sur cet attentat, les conséquences irrémédiables s’abattront sur la nouvelle maire, et enfin il sera révélé comme le héros qu’il mérite d’être… Et bien sûr que non. Joshua Logan continue d’être d’empêché, son destin ne devant pas s’accomplir. Ce tome comprend trois chapitres : Vendredi 8 mai 1998 (quatorze pages), Lundi 3 août 1998 (quinze pages), Vendredi 3 septembre 1999 (dix-neuf pages). Le premier se termine avec le retour du personnage clairement moralement corrompu, sans espoir de rédemption, s’en sortant toujours. Le second chapitre introduit donc l’avocat, maître Cyrus Chapelle ainsi que son compagnon Adam Füreman journaliste avec son joli tablier. Les auteurs prennent la peine de les faire exister au-delà d’un simple artifice narratif d’avocat. Dans le troisième chapitre, ils lâchent une révélation sur le passé de Logan, et de manière tout aussi inopinée ils montrent que Frazzy ne s’est pas rangé des voitures agissant toujours comme un prédateur de la pire espèce. Le lecteur sent que ce deuxième cycle sera tout aussi consistant que le premier avec une intrigue différente. Ils continuent de mettre en œuvre des clins d’œil à la culture américaine, comme cet intervieweur avec de belles bretelles, en hommage à Larry King (1933-2021).


Dans le même temps, le traitement du témoignage de Joshua Logan sur la réalité du déroulement des événements de la nuit du quatre novembre 1997 sort des clichés d’une révélation sensationnelle, pour une approche plus réaliste. À l’évidence, le jugement populaire a déjà été rendu sur ce meurtrier de plus cinq cents êtres humains, dont la personnalité favorite des newyorkais : le boxeur Steven Providence. Le lecteur se rappelle que cette série dépasse le simple divertissement, avec une structure sophistiquée et un commentaire sur une ou deux facettes de la société. Ici, la réception des révélations de Logan se heurte à ladite opinion publique, ainsi qu’à leur énormité, au passé dépressif du sujet, et peut-être d’autres choses encore à découvrir dans son histoire personnelle. Or le lecteur a assisté aux événements de l’intérieur et il sait ce qu’il en est de la vérité… À moins bien sûr que les auteurs ne l’aient mené en bateau. D’un autre côté, le doute est bien normal, voire salutaire, pour accueillir de telles déclarations : quelle fiabilité accorder à ce vétéran souffrant de syndrome de stress post traumatique ? Qu’est-ce que son histoire personnelle dit sur ses convictions intimes ? Quelles pourraient être ses motivations ? Et d’ailleurs son épouse elle-même n’est pas au-dessus de tout soupçon. Du coup, comment vérifier les faits ? Comment reconstruire la succession des événements ? Hé bien tout cela n’a rien d’une évidence, car après tout la tentation de la théorie du complot est toute proche…


Après le résultat des élections à la fin du premier cycle, la suite semblait toute tracée : Jessica Ruppert met sa politique en œuvre et ses convictions à l’épreuve de la réalité, et Joshua Logan se fait oublier dans l’intérêt commun. Le dessinateur a conservé toute la fluidité et le naturel de sa narration visuelle, tout en adoptant un détourage plus sophistiqué et moins appliqué, bénéficiant d’un metteur en couleurs mariant naturalisme et touches discrètes d’expressionnisme. L’intrigue s’étoffe rapidement, rappelant que Joshua Logan est condamné à être une victime de multiples façons, et abordant le questionnement sur les témoignages et la possibilité de rétablir les faits. Un complot advenu aux répercussions implacables.



jeudi 8 janvier 2026

Le Pouvoir des innocents, tome 5 : Sergent Logan

Aujourd’hui, c’est à notre tour de protéger un rêve…


Ce tome est le dernier d’une pentalogie formant le premier cycle sur trois de cette série. Il fait suite à Le Pouvoir des innocents T04: Jessica (1998) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2002. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Laurent Hirn pour les dessins, et la mise en couleurs est réalisée par Claude Guth et Gilles Scheid. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Il a été suivi de deux autres cycles : Car l’Enfer est ici (cinq tomes, 2011-2018), Les enfants de Jessica (cinq tomes, 2011-2024).


En 1997, la journaliste Greta Icks se tient devant une caméra au Madison Square Garden, commentant la scène qui est en train de se dérouler. Des milliers de supporters de Mme Jessica Ruppert sont rassemblés dans le stade ! Avec eux, la journaliste et son équipe vont patienter et attendre les résultats de ce vote qui va mettre fin à l’une des campagnes électorales les plus mouvementées du siècle ! Il faut rappeler qu’il y a deux semaines encore le maire sortant Gédéon Sikk était le grandissime favori de cette élection. Mais la révélation par le New York Times de ses liens avec la Mafia a rapidement ruiné ses chances de victoire. Aujourd’hui tous les sondages prédisent un raz de marée en faveur de la candidate démocrate Jessica Ruppert ! Une femme, hier encore, quasiment inconnue du grand public, mais qui a su surprendre les Newyorkais par un discours et un comportement pleins d’humanité. Auprès d’elle, Greta a une Susie, 95 ans, sans doute la plus âgée des supportrices de Jessica. Elle lui demande : Pourquoi un tel engouement pour Mme Ruppert ? La doyenne répond qu’elle était devant sa télévision quand madame Jessica a rencontré cette petite fille malade, ce qu’elle a fait pour elle était merveilleux. Jessica a traité cette enfant avec tellement de considération. Et ça, ça fait tellement longtemps que plus personne ne traite les gens avec considération ici…



Dans une grande propriété à l’écart, un homme de main fume sa cigarette à l’extérieur, les pieds dans la neige, à côté de la limosine noire. Dans la cave, Joshua Logan est en train de s’entraîner à l’arc. Il se remémore les conseils de son sergent instructeur : mettre en œuvre une attaque qui cause une mort instantanée. Il continue : Discrétion et précision, soldat Logan … Il ne faut jamais l’oublier ! Ils sont des fantômes !!! On ne les entend pas… On ne les voit pas… Ils frappent… Seuls les macchabées témoignent de leur passage !!! Au temps présent, Logan décoche trois flèches qui se logent toutes dans un point vital du mannequin cible, une pour la gorge, deux pour le cœur. Derrière la vitre, Angelo Frazzy lui demande pourquoi l’ancien SEAL a réclamé un arc apache, alors qu’ils pouvaient lui fournir ce qui se fait de mieux en matière d’armement moderne. Joshua répond que c’est pour amuser un petit ange qui le regarde dans le ciel. Puis il demande ce que Frazzy attend pour le laisser agir. La réponse est que l’heure est venue. L’archer se regarde dans la glace et se remémore ses derniers jours d’emprisonnement chez les Vietcongs.


La conclusion de ce premier cycle : un grand moment pour le lecteur… et pour les personnages évidemment. Depuis un ou deux tomes, l’intrigue évoluait de manière évidente vers une culmination correspondant à l’élection du maire de New York. Le lecteur n’entretient pas beaucoup de doute sur le résultat de ladite élection au vu de la mécanique implacable mise en œuvre pour promouvoir un candidat, au détriment de l’autre qui a déjà été habilement écarté. Toutefois l’identité du futur maire ne constitue qu’un enjeu scénaristique parmi d’autres. L’importance de Steven Providence est apparue progressivement et il est évident qu’il lui reste encore un rôle à jouer dans ce tome. Le lecteur se méfie plus de celui de Joshua Logan, individu avec de grandes capacités physiques, en particulier mais empêché de tome en tome, repoussant toujours au tome d’après la possibilité de son passage à l’action comme héros traditionnel. Par ailleurs, il n’est pas sûr qu’un des autres personnages secondaires reviennent sur le devant de la scène le temps d’une séquence ou deux : Amy, Jonas Dickley, Maureen O’Neal, Gédéon Sikk, Ronald Dougherty, ou encore Karen Eden. En fait, il n’y a qu’une seule certitude : Angelo Frazzy, chef dans une organisation mafieuse sera encore de retour pour faire brutaliser les autres, pour les contraindre par la force à commettre des actes délictueux.


Le nombre de personnages et les potentielles zones d’ombre (en tout ce qui n’a pas encore été raconté) entretiennent le suspense quant au contenu réel du récit. De son côté, le lecteur est peut-être resté sur l’idée d’en savoir plus sur le parcours de vie de Jessica Ruppert, et sur la certitude que Joshua Logan se trouvera à nouveau empêché quoi que le titre puisse contenir comme promesse. La première scène indique que le résultat des élections est imminent et une fois encore, le lecteur ressent tout le savoir-faire du dessinateur. Au travers des moments se déroulant dans ces lieux, il voit à la fois des situations attendues, à la fois une attention aux détails et une variété dans les prises de vue, fruit d’un artisan visuel remarquable. Dans le premier registre, il y a ce plan montrant la densité de la foule occupant chaque place disponible sur les gradins, la journaliste avec le micro à la main, le témoignage d’une vieille dame polie et respectueuse, la silhouette du nouveau maire apparaissant sur les écrans géants, le lâcher de ballons, etc. Les surprises proviennent entre autres d’un chapeau de paille, d’un jeté spontané de paquets de mouchoirs, des badges au revers de veste, de l’alternance de vues depuis la foule et depuis la scène, et cela en seulement trois pages. Le lecteur retrouve la même qualité de la narration visuelle dans les scènes de jungle, avec à la fois les visuels attendus, c’est-à-dire les conventions de genre sur la densité de la végétation, sa couleur verte, le passage de zones vierges à des zones aménagées, et des visuels originaux comme ce cours d’eau ou l’étendue des rizières.



Cette même approche visuelle attentionnée donne vie aux personnages avec une large palette de nuances et de ressentis. Cette vieille dame interrogée par la très professionnelle Greta Icks présente une silhouette un peu voutée, un visage ridé, une expression un peu perdue comme si elle ne comprenait pas tout de la situation dans laquelle elle se trouve, et aussi une très grande bonté et bienveillance, un vrai sentiment de bonheur en pensant à Jessica Ruppert à ses bonnes actions. Lorsqu’en tournant la page il retrouve la silhouette athlétique et mince de Joshua Logan avec sa barbe et sa moustache bien taillées, le lecteur se rend compte qu’il éprouve une grande sympathie pour cet homme toujours debout qui a tant souffert et tant perdu, pour cet être humain dont la vie consciente est souvent emportée par la détresse générée par les symptômes de stress post-traumatiques, un personnage tragique. Il est tout aussi émouvant de découvrir Xuan Maï jeune et sa sollicitude sans retenue pour le pauvre Américain sans défense. Au point qu’il sent son cœur se serrer quant au temps présent du récit, Joshua fait son mea culpa devant elle, se demandant comment il a pu être lâche et indifférent à ce qui arrivait à son épouse au moment de la mort de leur jeune fils. Le lecteur se retrouve tout aussi décontenancé en prenant la mesure de ce qu’a accompli Steven Providence, de ce que cela lui a coûté, de son ambition, des valeurs profondément ancrées en lui, alors qu’au début de ce cycle il l’avait considéré comme un simple voyou devenu un cogneur acharné, tabassant presque ses adversaires sur le ring, pour gagner et échapper à son milieu social de départ. Une fois de plus, il ressent une forme de sympathie pour Angelo Frazzy, pourtant particulièrement toxique comme individu.


Ce tome se termine avec une résolution claire, une accroche pour le second cycle, intitulé Car l’enfer est ici. Le lecteur pense en lui-même à ce qu’il vient de lire : la dimension sociale du récit, la volonté de faire changer les choses, de faire évoluer la société en y jouant un rôle actif. Il apprécie que les auteurs aient pris le parti de montrer qu’il faut se salir les mains pour faire avancer les choses, pour initier un véritable changement qui dépasse l’échelle du seul individu. Il attend d’autant plus le cycle II que l’horizon des acteurs de l’élection municipale s’avère simple, et peut-être simpliste : faire élire son candidat, par tous les moyens… Certes, et après ? Le nouveau maire peut-il vraiment faire évoluer quoi que ce soit avec un cœur pur et des valeurs louables ?


Pour autant ce premier cycle dépasse cette intrigue d’élection municipale, bien construite avec un complot tragique en arrière-plan. Il aborde des thèmes comme l’enfance maltraitée, la seconde chance qu’offre parfois la société grâce à des personnes impliquées, une possibilité d’alternative sociale pour la réinsertion sous la forme d’un tutorat par les pairs dans un cadre protégé et créé par des adultes. Il met en scène la destruction de la volonté de l’individu : à l’échelle d’une personne pour Joshua Logan, en masse pour les foules suivant un politicien. Il raconte également comment un groupe d’individus (les 508) s’unissent et bâtissent un projet pour faire évoluer la société en changeant son fonctionnement systémique. Ce thème s’étoffe par effet miroir avec l’action individuelle pour sauver un homme (par exemple celle de Xuan Maï pour sauver Joshua Logan), pour sauver un groupe d’individus (Jessica Ruppert pour donner une seconde chance à des enfants ayant été condamnés), pour sauver une société (le plan de Steven Providence). Les auteurs mettent ainsi en scène la réalité pragmatique de l’interdépendance universelle, ainsi que la notion de sacrifice personnel au profit du plus grand nombre. Cette profondeur de réflexion attise encore plus l’impatience de lecteur pour la suite, pour découvrir comment pérenniser une telle action, et comment se défendre contre les prédateurs autrement qu’en éliminant les nuisibles.


Une conclusion à la hauteur pour ce premier cycle. Le lecteur ressent qu’il est pris par l’intrigue, par l‘élégance avec laquelle le scénariste a construit son récit, par la solidité de la narration visuelle, que ce soit pour la conception des prises de vue ou pour faire ressentir la sensibilité et l’état d’esprit des personnages. À l’issue de cinquième tome, la solidité de l’intrigue apparaît pleinement, ainsi que les thèmes forts qui s’en dégagent, leur complexité, leur idéalisme et leur pragmatisme, les questions très concrètes qu’ils posent. Formidable.



jeudi 25 décembre 2025

Le Pouvoir des innocents T04 Jessica

Différents mais complémentaires comme ce citron et cette bière.


Ce tome est le troisième d’une pentalogie formant le premier cycle sur trois de cette série. Il fait suite à Le Pouvoir des innocents T03: Providence (1996) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Laurent Hirn pour les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Une voiture de police file sur un large chemin de terre entre deux champs. Le policier passager se tourne pour réveiller le jeune adolescent sur la banquette arrière. Le conducteur annonce à Steven Providence qu’ils sont arrivés au centre de Madame Ruppert. Le garçon trouve que c’est joli. En passant par le portail du domaine, il remarque une jolie adolescente avec un poussin sur son épaule gauche, en train de relever le courrier dans la boîte. La voiture s’arrête devant la demeure un jeune garçon en train de lutter pour ouvrir un paquet de chips se lève pour les accueillir. Il se présente : Jonas Dickley, c’est lui l’élève responsable, celui qui doit prendre en charge le nouvel arrivant. Le policier acquiesce : affirmatif, ils ont été informés de leurs petites bizarreries de procédures. Il a même pensé à prendre un stylo pour signer le document de prise en charge. La voiture de police s’éloigne et repasse le portail, Jonas tend son paquet de chips à Steven pour qu’il lui ouvre. Puis il le remercie en mangeant des chips, et l’informe qu’ils font désormais équipe et qu’ils vont partager la même chambre. Et en plus, il ronfle. Steven regarde la voiture de police s’éloigner et il se demande ce qu’il va advenir de lui.



Dans le somptueux manoir de Steven Providence, la majordome Isaac se présente à la porte de l’immense chambre avec salon où se trouve Xuan Maï Logan. Il toque, alors que Providence se tient dans le couloir sans se faire voir. Il explique à la dame que c’est monsieur Providence qui l’envoie, ce dernier tenant absolument à ce qu’elle reçoive ce petit cadeau avant son petit-déjeuner. Il lui suggère de l’ouvrir : le paquet contient un message, une demande réclamant une réponse rapide de sa part à elle. Dans le paquet se trouve un gâteau au chocolat et un carton avec un petit mot disant que : C’était la spécialité de sa grand-mère, il espère qu’elle aime le chocolat, et qu’elle voudra bien se joindre lui ce soir pour le souper. Elle jette la boîte à terre et exige qu’ils arrêtent de la prendre pour une imbécile. Elle sait pourquoi elle est là : elle est gênante pour le patron d’Isaac, pour un tas de gens. Elle sait qu’elle sait trop de choses. Alors pourquoi lui faire toutes ces gentillesses ? Est-ce pour essayer d’endormir ses soupçons ? Et dès que ce sera fait, ils l’élimineront ? À moins qu’ils ne soient fous à lier, tout simplement ? Isaac explique calmement que Steven est resté un enfant, et que comme les enfants il lui arrive de faire des choses cruelles. Et comme les enfants, il ne peut se résoudre à l’idée d’avoir fait de la peine. Isaac continue : En ce moment, Steven cherche à sa faire pardonner tout le mal qu’il pense avoir fait à Xuan Maï.


En entamant ce tome, le lecteur se trouve partagé entre deux envies : connaître la suite de l’intrigue, et en apprendre plus sur la si gentille et bienveillante Jessica Ruppert puisqu’elle donne son nom au titre. En lieu et place, il commence par découvrir la suite de l’histoire personnelle de Steven Providence. Plus déconcertant encore, il n’est pas question de la jeunesse de Jessica, de ses années d’enfance ou de son parcours scolaire ou universitaire, ni même de l’homme avec qui elle a eu une fille. M‘enfin ! D’un autre côté, la suite de l’histoire du boxeur mérite d’être lue. Grâce à un dispositif romanesque auquel le lecteur consent bien volontiers un supplément de suspension d’incrédulité (Xuan Maï Logan qui est sous le coup d’un syndrome de Stockholm), il peut continuer à raconter sa vie… parce qu’il a besoin de se confier à quelqu’un, alors pourquoi pas une inconnue, qu’il a fait enlever de surcroît. Le voici donc dans un centre de réhabilitation, confié à la tutelle d’un autre jeune ayant commis un crime financier, un détournement de fond, et jouissant d’un degré de liberté inimaginable. Dans cette institution sous le patronage de Madame Ruppert, Steven peut grandir tranquillement. Le dessinateur montre une demeure à l’écart de la ville, dans une zone de campagne, un grand bâtiment, des espaces verts, des adolescents au comportement plutôt normal pour la majeure partie, une sorte de résidence autogérée.



Steven Providence continue de raconter son histoire : le séjour inespéré dans un centre pour adolescents condamnés, qui l’autogèrent, l’accès à des études, et enfin la montée sur le ring, puis… l’artiste emmène le lecteur dans chacun des lieux correspondants. Tout d’abord la belle campagne, la vaste propriété avec un mur d’enceinte au milieu de nulle part, avec sa grille en fer forgé, son parc où Steven, Jonas et Meryl s’entraînent la nuit. Le lecteur peut également pénétrer dans les locaux avec les deux adolescents : le grand réfectoire avec une remise en peinture sur la base d’une palette assez osée, le bureau de la directrice, la chambre partagée des deux garçons, et même le poulailler. Il se trouve emporté par le plaisir simple et direct de Steven montant pour la première fois sur un ring de boxe, et il le retrouve avec émotion sur le ring où il combat Melvin Lewis au Madison Square Garden, au milieu d’un foule innombrable. Autant de moments visuels expressifs et certains très impressionnants. Comme établi dans les tomes précédents, le parcours du futur champion du monde des poids lourds croise la route de Jessica, celle du titre de ce tome.


Au fil de cet album, Providence rencontre à plusieurs reprises sa bienfaitrice : tout d’abord quelques jours après son arrivée au centre, puis après l’obtention de son diplôme, ensuite à l’occasion d’un repas sur le toit du centre, les réunissant avec également Jonas, Maureen et Méryl. Le lecteur peut apprécier les talents de metteur en scène du dessinateur, qui a conçu un plan de prise de vues passant d’un convive à l’autre, les suivant dans leurs mouvements, accompagnant leurs gestes. La future candidate à la mairie de New York est vue par les yeux de Steven, ce qui conduit le lecteur à y voir plutôt l’histoire de l’adolescent que celle de la directrice. Pour autant le cumul de ces rencontres, auquel s’ajoutent également les scènes d’action caritatives qu’elle mène, en particulier dans le dispensaire tenu par les sœurs, finit par dresser le portrait de Jessica Ruppert. Elle apparaît à la fois comme une femme de convictions, comme une citoyenne à l’abri du besoin, et également comme une psycho-sociologue, l’adolescent précisant qu’elle en est une de tout premier plan et qu’elle avait écrit toute une série de bouquins très dérangeants sur la société moderne et sa nécessaire évolution. Dans le même temps, les dessins montrent une femme âgée, aux cheveux blancs, au sourire gentil irradiant l’empathie et la compassion, sans rien attendre en retour. Lorsqu’elle exprime ses convictions lors du repas sur le toit terrasse, le lecteur éprouve la sensation que celles-ci pourraient bien être celles du scénariste.



Totalement impliqué dans l’histoire de ces deux personnages et de leur relation, le lecteur n’en oublie pas pour autant les autres, au premier desquels Joshua Logan. Il ressent bien que les auteurs le font languir en lui consacrant de courtes scènes pour qu’il soit au bon endroit au moment de la résolution. Dans le même temps, la chronologie des événements et le temps propre à chaque situation s’imbriquent de manière cohérente dans la structure du récit, le scénariste restructurant avec élégance et intelligence les différentes temporalités. En tant qu’ancien membre des SEAL, le lecteur veut toujours voir en lui le héros d’action qui va tout sauver, et il se retrouve toujours déstabilisé par son regard et ses expressions de visage qui passent instantanément d’un début de confiance en soi au désarroi le plus total sous le coup du syndrome de stress post-traumatique, en cohérence avec son comportement depuis le début du récit, et ce qu’il a enduré. Le lecteur est toujours pris à rebrousse-poil par le personnage d’Angelo Frazzy qu’il aime à détester de tout cœur, tout en s’indignant contre la chance qui ne l’abandonne jamais, il n’y a de la veine que pour les crapules comme disait ma grand-mère. Il se sent privilégié de pouvoir découvrir Maureen O’Neal et Jonas Dickley avant qu’ils n’adoptent d’autres identités, de comprendre d’où ils viennent de les voir grandir et devenir adultes sous ses yeux. Le dessinateur sait les faire exister en montrant leur personnalité, et le scénariste se montre d’une élégante habileté en créant des échos, par exemple Steven et sa call-girl en miroir à Jonas dans une situation similaire.


Et puis il y a également l’intrigue : les auteurs ont annoncé l’enjeu dès le premier tome, à savoir l’élection à la mairie de New York, et à ce stade du récit le résultat semble acquis d’avance. Le lecteur voit bien les ficelles du récit, ou plutôt sa mécanique sophistiquée : jeu sur l’intrication de différentes temporalités, un récit choral qui permet de mettre à l’écart certains personnages qui n’en reviendront qu’avec plus de force quand le lecteur ne s’y attendra plus, un complot mené sur plusieurs années, une longueur du récit qui permet de faire oublier momentanément certains faits (Mais où a-t-il été question de Jonas Dickley déjà ?), du grand art. Des événements qui viennent s’ajouter inopinément, entre arbitraire et aléas, et aussi la velléité des auteurs. Dans le même temps, c’est un récit raconté avec une honnêteté palpitante, des personnages étoffés dont le caractère ressort aussi bien visuellement que dans leurs actes, et une intention tellement réconfortante, celle de construire une société bienveillante pour tout le monde. Malgré quelques compromissions pas jolies-jolies (on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs), l’objectif semble à portée de main, jusqu’à ce qu’Angelo Frazzy se procure un atout pour un nouveau chantage ignoble. Vite le dernier tome !


Toutes les qualités narratives des auteurs ressortent et font de ce tome une expérience de lecture inoubliable. Ils jouent franc jeu en affichant explicitement le mécanisme de leur récit aux yeux du lecteur, aussi bien le récit choral que le complot. Dans le même temps, la narration visuelle reste toujours aussi solide et savamment construite, l’attachement du lecteur pour les personnages continue de grandir, et pire que tout, tout se passe trop bien pour que ça puisse bien finir. Heureusement que Jessica professe des valeurs humanistes pour redonner espoir. Passionnant.



jeudi 11 décembre 2025

Le Pouvoir des innocents T03 Providence

Ne me confondez pas avec ceux que je combats.


Ce tome est le troisième d’une pentalogie formant le premier cycle sur trois de cette série. Il fait suite à Le pouvoir des innocents volume 2 : Amy (1994) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Laurent Hirn pour les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Guido Caborini sort d’une boîte de nuit miteuse, accompagné par Rita ravie de sa soirée, et de Beppe, un grand costaud servant de garde du corps. En remontant la rue de ce quartier défavorisé, ils passent devant une impasse où deux sans abris sont serrés l’un contre l’autre, assis à même le sol, enveloppés d’une couverture bonne à jeter, il s’agit de Joshua Logan et Amy. L’homme sent bien que la fillette tousse encore et encore, si fort qu’on dirait que son corps va se déchirer. C’est la faute à ce froid, il transperce tout ! Impossible de s’en protéger. Il voudrait tellement la ramener chez lui, au chaud, mais il n’arrive pas à se souvenir où se trouve leur chez eux. Pendant ce temps-là, le trio est arrivé à leur limousine, mais un individu est en train de nettoyer la carrosserie. Le parrain lui intime de dégager sans aucun ménagement. L’homme s’arrête dans son nettoyage et se tient en retrait. Les deux hommes et la femme montent dans la voiture, Beppe conduit et le véhicule commence à s’éloigner sous le regard noir et intense du miséreux et… quelques dizaines de mètres plus loin la voiture explose brutalement.


Soudain, le boxeur Steven Providence se réveille brusquement d’un atroce cauchemar. Il reprend ses esprits et constate qu’il s’est juste endormi sur son canapé. Il a refait ce mauvais rêve, le même qu’il fait depuis une semaine. Il démarre toujours comme ça : il doit avoir quelque chose comme treize ans, il est en short de boxe, torse nu et dos au mur d’un terrain vague du Bronx, encombré de déchets. Il est prêt pour un jeu que son grand-père a inventé pour lui. Il demande à ses trois amis qui lui font face si les balles sont prêtes. Saül sourit comme une hyène, Steven sait qu’il rêve de lui planter une balle entre les deux yeux. Pareil pour Teddy, même si lui se contenterait d’un bras ou d’une jambe. Diego !!! Diego ne sourit pas, ça fait des années que personne ne l’a vu sourire. Steven leur donne le signal pour qu’ils lui tirent dessus : Feu !!! Saül commence, et Steven esquive avec facilité, puis Teddy, et enfin Diego dont la balle est la plus vicieuse, travaillée et pourtant sèche comme un coup de fouet. La scène change : Providence a maintenant vingt ans, il se trouve sur un ring, et il vient d’éviter un direct du droit, de justesse. Il réplique d’un crochet en pleine face. Il met le paquet, il sait qu’il n’y aura pas d’autre occasion. C’est son premier championnat du monde et il est face au plus grand de tous : Melvin Lewis !!! Ce dernier a l’air complètement dans les choux, l’ange de Saratoga, son idole… Steven ne voit plus rien, la sueur lui dégouline dans les yeux, il entend juste le corps de Lewis qui tombe et qui s’écrase sur le ring. Quelqu’un compte jusqu’à dix, lève le bras du vainqueur et proclame qu’il est le nouveau champion du monde des lourds !



Encore une fois Joshua Logan se trouve en bien mauvaise posture : devenu une personne à la rue, ayant perdu la mémoire de son adresse, devant prendre soin d’Amy, une fillette de sept que son esprit embrumé assimile à son fils Timy. Comme dans le tome précédent, les auteurs en profitent pour s’attacher aux pas d’un autre personnage : le boxeur Steven Providence qui donne son titre à ce tome. Comme dans les deux tomes précédents, le lecteur constate que le hasard fait bien les choses, avec des personnages se croisant fort opportunément à point nommé… et se ratant parfois. Comme dans les tomes précédents, ces occurrences apparaissent comme naturelles, plutôt que comme des coïncidences bien pratiques et téléguidées par les besoins de l’intrigue. Il s’agit plutôt d’un thème présent dès le début de la série : l’interdépendance universelle. Amy et Joshua sont à la rue, justement alors que passe un mafieux qui va être éliminé par un membre du pouvoir des Innocents. Xuan Maï, l’épouse de Joshua, se retrouve justement prisonnière de Steven Providence qui lui raconte son histoire. Amy et Joshua sont amenés dans le dispensaire où se trouve justement Jessica Ruppert. Etc. Là où le lecteur ne verrait habituellement que de grosses ficelles improbables, il perçoit plutôt des situations survenant de manière organique.


Les auteurs continuent également de mettre à profit la mythologie spécifique aux États-Unis urbains de la fin du vingtième siècle. Le dessinateur sait utiliser des situations récurrentes et les intégrer à la narration visuelle pour les mettre au service de l’histoire. Le lecteur retrouve ainsi les personnes à la rue à l’abri du regard des passants dans une ruelle, la luxueuse limousine dans un quartier défavorisé, le boxeur triomphant les bras levé sur le ring dans une salle immense, le politicien véreux livré à la vindicte populaire sous l’œil des caméras des journaux télévisés, le bar fermé aux clients accueillant des tractations illicites, l’appartement avec un balcon offrant une vue imprenable sur Central Park, les deals en pleine rue, Times Square, la maison de redressement pour adolescents lieu de brimades et de violences, etc. L’artiste sait tout aussi bien créer des personnages mémorables, à la personnalité visuelle marquante : le boxeur à la musculature parfaite et au visage torturé par un tourment intérieur ardent, le même lorsqu’il était adolescent et plein de vitalité et d’optimisme, le petit dealer plein de suffisance et de mépris pour ses jeunes clients, l’étonnante femme à la forte corpulence sans domicile fixe, Woody Soft au regard de plus en plus absent, le petit caïd de la maison correctionnelle et ses poses savamment étudiées, l’horrible violeur (Damian) de ce même établissement, etc.


D’un côté, la narration visuelle semble très classique et convenue : le recyclage d’images passées dans la culture populaire, et des acteurs jouant souvent leur rôle face caméra. De l’autre côté, elle remplit son rôle avec une efficacité et une évidence discrètes : montrer chaque situation, à la fois dans son lieu à la fois dans les actions des personnages. Ce n’est que lorsque le lecteur marque une pause consciente ou qu’il prend le temps d’y penser qu’il se rend compte de la solidité de la narration visuelle. Le jeune Steven apprend à esquiver les coups, en évitant les balles que lui lancent ses copains, un jeu qui peut paraître un peu simpliste, que les dessins montrent au premier degré avec une mise en scène convaincante. Cela induit que lorsque Steven met à profit les gestes réflexes et la rapidité développés avec ces entraînements très prosaïques, le lecteur peut y croire, que ce soit d’éviter les coups lors d’un championnat de boxe, ou même de plonger pour éviter la balle d’un pistolet. Même plausibilité évidente quand Joshua déboule nu, dans la salle où se trouvent les lits des nécessiteux et des malades, quand un citoyen du Pouvoir des Innocents tire sciemment sur un enfant, ou encore quand le jeune Steven doit repousser les avances ignobles d’un prédateur sexuel.



Outre les fils narratifs suivant chaque personnage, savamment intriqués dans une tapisserie organique, le récit met en évidence que le scénariste a construit son intrigue avec soin. Comme dans les tomes précédents, il fait montre d’une gestion élégante de sa distribution de personnages assez nombreux, braquant ici le projecteur sur le boxeur Steven Providence, sans oublier les autres au premier rang desquels se trouve Joshua Logan, ce qui entretient une forme d’attente pour en apprendre plus sur d’autres encore, dont Karen Eden, la présidente de l’association Le pouvoir des Innocents, et aussi Xuan Maï, l’épouse de Logan. Le lecteur prend conscience qu’il lui tarde de retrouver les uns et les autres, d’en apprendre plus sur chacun, de savoir ce qui va leur arriver. Le suspense fonctionne également parfaitement pour les situations du moment : reconstituer le parcours de vie de Providence, savoir ce qu’il va advenir de Xuan Maï, assister au parcours défiant décidemment toutes les attentes de celui d’un héros pour Joshua, participer aux rebondissements de cette période de campagne électorale pour la mairie de New York, etc.


Le lecteur se trouve tout autant pris dans le suspense découlant de la toile de fond, celle qui donne son nom à la série : le complot de longue haleine mis en place par les véritables responsables de l’association Le Pouvoir des Innocents. Les événements se précipitent alors que le scrutin se rapprochent : éviction d’un deux candidats par une mise en cause personnelle, élimination définitive de ses financeurs mafieux par une vague d’exécutions bien planifiées. Les auteurs indiquent à la fois que des solutions radicales peuvent permettre d’atteindre l’objectif, à la fois que le prix à payer a de quoi rendre littéralement fou les individus manipulés. En filigrane, ils évoquent également le sort des laissés pour compte, en particulier les êtres humains vivant à la rue, la bonté désintéressée des soignants, la combativité concrète du boxeur professionnel, l’instrumentalisation des bonnes volontés par les politiciens, la démarche punitive envers les délinquants ne laissant aucun espoir aux adolescents, l’appât du gain chez les criminels tout aussi âpres que chez les capitalistes bon teint.


La mécanique de l’intrigue avance implacablement, telle une mécanique de grande précision. Les personnages se trouvent tous confrontés au rôle dans lequel la société les a cantonnés. Les auteurs jouent avec un savoir-faire consommé des symboles des polars urbains américains, les dessins donnant une consistance palpable à chaque lieu. Le lecteur savoure un polar intelligent, évoquant incidemment des caractéristiques de la société dans laquelle il se déroule. Impatient de découvrir le prochain tome, consacré à Jessica.



jeudi 27 novembre 2025

Le pouvoir des innocents T02 Amy

Le plus atroce et le plus regrettable des accidents, mais un accident tout de même !


Ce tome est le second d’une pentalogie formant le premier cycle sur trois de cette série. Il fait suite à Le Pouvoir des innocents T01 Joshua (1992) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Laurent Hirn pour les dessins et la mise en couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Dans les locaux du Times, Bronson Babbit travaille tard dans son bureau, répondant au téléphone à un certain Krieg. La jeune journaliste Kelly Harrison entre, avec une tenue aux couleurs du candidat Gédéon Sikk, complétée par le chapeau, les ballons, les pin’s et la bannière, tout cela à l’effigie du politicien. Elle explique qu’elle revient du meeting de Sikk, car Max lui a demandé d’écrire quelques lignes sur les gadgets électoraux de leur maire vénéré. Saisie d’un excès de zèle, elle a fait main basse sur tout ce qu’il y avait rafler. Elle lui demande sur quoi il travaille. Il explique qu’il s’agit d’un papier sur quinze ans d’amitié entre Jessica Ruppert et le boxeur Steven Providence, dont tous les gosses de New York sont le fan numéro un. Elle est curieuse de savoir s’il a découvert des choses intéressantes : il répond que oui, à commencer par la photographie qu’elle est en train de regarder. Il la commente : il s’agit d’un cliché de 1978, sur lequel figure Jessica Ruppert et les vingt délinquants placés dans son centre cette année-là. Il pointe du doigt : Providence est la petite brute debout à côté d’elle. En fond sonore, une journaliste à la télévision informe que l’identité du policier abattu cette nuit dans le Queens vient d’être confirmée, il s’agit bien du lieutenant Samuel Ritchie de la brigade criminelle de New-York City. Elle complète : Tout de suite un complément d’information avec Greta Icks sur les lieux du crime. Cette dernière prend le relai : De bien tristes informations puisqu’ils viennent d’apprendre le décès d’une seconde personne, un enfant de sept ans répondant au nom de Timothy Logan. Et ce n’est malheureusement pas tout : profondément choqué par la mort de son fils, le père, Joshua Logan, vient d’être conduit d’urgence à l’hôpital Bellevue.



Dans l’ambulance, Logan tient le bandeau rouge de son fils dans la main, tout repensant à son fils dans son lit, effrayé par le monstre dans l’armoire. L’ambulance arrive à l’hôpital Bellevue et le dépose à l’entrée, où un infirmier le place dans un fauteuil roulant et le pousse dans les couloirs. Discrètement, une petite fille, Amy serrant sa poupée Charlie dans ses bras, le voit passer. Dans l’esprit de Logan, les souvenirs se mélangent entre son fils et le Vietnam, il lâche le bandeau rouge dans un geste réflexe, et Amy le ramasse discrètement. L’infirmière Miss Twist arrive dans le couloir sur ces entrefaites et Amy se jette dans ses bras en lui demandant de ne pas la gronder : elle ne pouvait pas dormir car ils font trop de bruit ce soir. Dans sa riche demeure, le maire de New York, Gédéon Sikk est en train de travailler à son bureau tard le soir. Son épouse Maggie pénètre dans la pièce en lui demandant de venir se coucher. Son mari lui répond qu’il vient d’apprendre que d’importants documents ont été dérobés cette nuit dans son QG de campagne, des documents de nature compromettante…


Le scénariste se montre intentionnellement taquin en ne résolvant pas immédiatement le suspense sur lequel le premier tome s’était terminé, préférant mettre en scène le journaliste Bronson Babbit et sa jeune collègue Kelly Harrison. Toutefois une journaliste indique dès la seconde planche le sort de du jeune Timy Logan, sept ans, mais… Le lecteur a bien intégré que la mécanique du récit fonctionne sur la base de complots enchâssés dans des manipulations, vraisemblablement dans une conspiration de grande envergure, mêlant peut-être plusieurs factions. Aussi il a le réflexe de ne pas croire les apparences, de ne pas tout prendre au pied de la lettre, à commencer par ce que disent les journalistes. Il se trouve vite conforté dans son attitude : le maire de New York doit faire face au vol de documents compromettants. Mme Logan (son prénom n’est pas dévoilé) et Babbit sont traqués et pris pour cible par un tueur à gages. Il y a beaucoup de personnages qui partagent un passé commun conservé secret. Le comportement du propre directeur de campagne du maire, Ronald Dougherty, relève d’un double jeu. L’influence du crime organisé se fait sentir. Un individu qui en sait trop se fait fort opportunément renverser par un chauffard qui prend la fuite. Un autre est trahi par une personne de confiance qui l’abat à bout portant. Le journaliste découvre des cas d’usurpation d’identité. Etc. Le lecteur fait l’expérience du talent des auteurs qui dévoilent ces imbrications sans jamais le perdre.



La narration visuelle apporte elle aussi sa part de paranoïa sous-jacente, mettant à profit les mises en scène attendues dans ce genre, et avec un élégant dosage. Côté conventions de genre : le journaliste travaillant seul dans son bureau bien après le départ des employés, la photographie épinglée au mur, des séquences oniriques avec des spectres inquiétants, le risque de l’usage des armes à feu, l’inquiétude montante de personnes qui ont conscience de leur vulnérabilité, les patients de l’hôpital au comportement étrange et inquiétant relevant de pathologies psychologiques ou psychiatriques, la détresse de personnages qui se retrouvent démunis et à la rue, des expressions de visage attestant que le personnage mesure à quel point la situation le dépasse et est hors de contrôle. Le dessinateur se montre tout aussi habile dans les moments de danger physique : tueur visant sa cible en prenant en compte les obstacles, milice de citoyens armés repérant un individu qu’ils jugent suspect, journaliste sur le point de se faire poignarder en plein jour, et une éprouvante séquence de passage à tabac dans les sous-sols de l’hôpital. Le lecteur ressent la qualité de la mise en scène, de la prise de vue, du découpage de la planche, générant une vraie tension sans recourir à l’artifice d’angles de vue dramatiques ou à des exagérations horrifiques.


De la même manière, le dessinateur sait mettre à profit la mythologie visuelle des États-Unis modernes au travers d’éléments aisément reconnaissables comme la panoplie du parfait militant d’un candidat, le magnifique bureau de travail dans la luxueuse demeure, les petits clôtures blanches des pavillons de banlieue, les petits (tout est relatif) immeubles avec des façades en pierre typiques de New York, le grand cimetière ouvert avec ses pelouses, la salle de rédaction en espace partagé ouvert, le quartier sale avec les papiers qui volètent au gré des bourrasques de vent, etc. Dans le même temps, ces décors rendus familiers par les séries, et devenus emblématiques sont asservis à l’action qui s’y déroule, plutôt qu’être mis en avant de façon touristique. Le lecteur apprécie également la capacité de l’artiste à créer des moments ordinaires et variés, en particulier lors des dialogues. Il peut voir des êtres humains normaux, quelle que soit leur classe sociale ou leur métier, leur situation du moment. Leur comportement, leurs gestes et leurs réactions correspondent à ceux normaux pour leur tranche d’âge respective ou leur occupation, sans dramatisation exagérée ou direction d’acteur appuyée.



L’intrigue progresse au fil des déductions, des révélations, des confrontations et des mises en danger. Les auteurs ont créé une distribution de personnages de premier plan assez large : Joshua Logan vétéran du Vietnam, son épouse et leur fils Timothy, le journaliste vétéran Bronson Babbit et sa jeune collègue Kelly Harrison, le riche maire de New York Gédéon Sikk et son épouse Maggie, avec le directeur de campagne Ronald Dougherty, le commissaire Samuel Ritchie, la jeune orpheline Amy âgée de sept ans, l’inquiétant tueur Angelo Frazzy, En cours de tome, le lecteur se rend compte que d’autres personnages introduits dans le tome un sont évoqués sans avoir un rôle actif : le boxeur Steven Providence, Karen Eden (la présidente de l’association Le pouvoir des innocents), et quelques autres encore. Dans ce récit choral, certains personnages se comportent comme le lecteur pouvait l’anticiper et d’autres non. Finalement Joshua Logan continue d’encaisser les traumatismes, loin de l’alpha-mâle ou du vigilant, que son passé de SEAL laissait supposer. Certains réservent de grosses surprises, ménagées par la mécanique mêlant complot et paranoïa.


Au travers des personnages, les auteurs évoquent des réalités sociales diverses depuis le vétéran souffrant de graves troubles de stress post traumatique au politicien en pleine ascension qu’il doit à ses compromissions avec le crime organisé, en passant par le journaliste tenace, et l’épouse désemparée. Ils jouent également avec l’historique de certains personnages qui se sont connus dans d’autres circonstances par le passé. Ils continuent également de tisser une toile d’intrigue dans laquelle certains se rencontrent, d’autres non, où souvent les actions de l’un engendrent des répercussions sur la vie d’un autre de manière directe ou incidente. Les actions de chaque individu ont des conséquences qu’il peut constater ou non, évoquant en filigrane une vision du monde dans laquelle la vie de tout le monde a une incidence sur celle d’autres, une forme d’interdépendance universelle indirecte, au sein d’un tissu de relations complexes aux ramifications indiscernables et bien réelles.


Ce deuxième tome confirme l’ambition narrative des auteurs dans un récit au long cours dans ce premier cycle, sous la forme d’un récit choral, entre policier et complot. Le scénariste sait structurer son récit de manière à instiller une tension et du suspense tout du long. L’artiste sait mettre à profit les éléments mythologiques visuels propres aux séries américaines, et les asservir au récit. Le lecteur se retrouve vite pris par cet engrenage sophistiqué, maîtrisé et accessible, s’attachant à certains personnages plus qu’à d’autres, souvent pris par surprise par une révélation, par la cohérence qui apparaît progressivement. Dans le même temps, il voit comment ce récit de genre parle de la société américaine, et aussi de l’interdépendance des êtres humains. Addictif.