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lundi 16 février 2026

Des Lendemains sans nuages

Il faut produire, produire sans cesse, c’est ça la clé du succès.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2001. Il a été réalisé par Fabien Vehlmann pour le scénario, par Ralph Meyer et Bruno Gazzotti pour les dessins, avec une mise en couleurs de Bernard Devillers. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée. Il a été réédité en 2009 dans la collection Signé, de l’éditeur Le Lombard.


La manière dont F.G. Wilson a asservi le monde a été des plus insidieuses. Il ne s’est pas imposé par un coup d’état. Il n’a pas non plus été élu, à vrai dire. Wilson n’est même pas un homme politique. C’est un marchand. Et c’est librement que les citoyens ont choisi d’adhérer au confort technologique qu’il proposait : prothèses biomécaniques, organes synthétiques… Wilson a lui-même déjà 115 ans et pas une ride. Qui refuserait cette forme d’immortalité ? Quand Technolab a lancé l’implant cérébral, une organi-puce optimisant les capacités physiques et mentales, nul n’aurait songé à s’en priver. On les pose maintenant dès la naissance, dans le monde entier. Et quoi de plus naturel que cet implant comporte une clause neuronale interdisant à son porteur de nuire à F.G. Wilson ? Voilà comment il est devenu impossible de contredire ses décisions. Voilà comment les citoyens ont créé un tyran à leur mesure : immortel et omnipotent. Nolan Ska va pourtant tenter de changer le cours de l’histoire. Il est ingénieur. Ses recherches clandestines vont lui permettre d’être le premier homme à remonter le temps.



Nolan Ska se retrouve dans le passé : il doit retrouver Wilson, pas pour le tuer, son implant cérébral le lui interdit. Mais il a soigneusement étudié les archives de Technolab et il a appris que Wilson n’avait pas toujours rêvé d’être marchand. Sa première passion était l’écriture. Il était doué et il aurait pu devenir un écrivain célèbre si un incident imprévisible n’en avait décidé autrement. Le 12 mai, au café Paris, Wilson se fait voler l’unique manuscrit de son premier roman. Sans le sou, découragé par ce vol, il abandonnera l’écriture et sera engagé comme comptable chez Technolab, jeune firme dont il gravira tous les échelons. Nolan Ska est arrivé devant le café en question, juste au bon moment, et il stoppe le voleur, récupérant ainsi le manuscrit, et faisant la connaissance du jeune Wilson. Il l’aide à ramasser les pages éparpillées par terre, et il découvre des phrases bourrées de fautes et sans imagination.


Dès le départ, le récit s’inscrit à mi-chemin dans deux genres littéraires, majoritairement la science-fiction, avec une touche d’anticipation par moment. En surface, il s’agit d’une histoire de voyage dans le temps. Cet aspect est réglé en trois coups de cuillère à pot : en trois cases littéralement. Les dessins montrent un personnage en train de bricoler dans son atelier, vraisemblablement en sous-sol de son pavillon et c’est parti, aucune tentative de techno-charabia, direct dans le cœur du récit. Le lecteur remarque ensuite que Wilson a écrit son premier roman avec un stylo sur des feuilles de papier, et par la suite Ska utilise un ordinateur portable. Visiblement Internet n’est pas encore omniprésent, ni même les téléphones portables dans ce passé du récit, ce qui est cohérent avec le fait que cette bande dessinée date de 2001. Ensuite, les auteurs vont raconter la relation entre l’aspirant écrivain et celui qui devient son mentor et son prête-plume, ainsi que plusieurs histoires que ce dernier écrit pour son protégé. Ainsi le lecteur découvre six nouvelles de science-fiction, écrites par quelqu’un qui vient du futur : La méthode 100% décrivant une prison parfaite, Le big flush racontant une intervention dans les égouts peu de temps avant la mi-temps du Super Bowl, Le jour des morts avec l’unique employé gérant une station spatiale, Un homme pressé mettant en scène un individu au métabolisme augmenté par les médicaments, Le jugement de Salomon sur un enfant génétiquement modifié, Space Conquest II pour une partie décisive de jeux vidéo en ligne.



Le lecteur comprend qu’il plonge dans une bande dessinée à sketchs, sur une trame générale, la transition entre chaque nouvelle se faisant par une courte scène mettant en scène l’évolution de la relation entre F.G. Wilson et son prête-plume, avec l’attente de savoir si l’avenir totalitaire sous le joug de la technologie de Technolab sera évité. Les crédits de l’album ne précisent pas si les deux dessinateurs ont travaillé à quatre mains sur chaque planche, ou s’il y a eu répartition des planches, l’un réalisant celles consacrées à Wilson et Ska, l’autre les histoires dans l’histoire. Quoi qu’il en soit, les planches de ces deux fils narratifs distincts présentent de fortes similarités graphiques, les auteurs ayant choisi de les montrer sur un plan quasi identique. Cette sensation est renforcée par la palette de couleurs utilisée, sans solution de continuité entre les différentes réalités, sans usage de couleurs plus claires ou brillantes pour la fiction dans la fiction par exemple. Cela induit une forme de même niveau d’existence pour les deux, rappelant au lecteur qu’il s’agit de fictions à part égale, sans hiérarchisation entre l’une et l’autre.


La couverture constitue une belle illustration, laissant à penser qu’un jeune homme admire le talent d’écrivain d’un homme plus âgé, imaginant des récits de science-fiction, entre voyage spatial et conquête par une flotte imposante, une sorte d’hommage à l’écriture et à la science-fiction expansionniste des années 1950 et 1960. Les dessins s’inscrivent dans un registre descriptif avec un bon niveau de détail, et une approche réaliste. Les artistes jouent discrètement sur les ombres portées et le délié des traits de contour pour apporter de la souplesse et de la vie dans les dessins. Dans la première scène, le lecteur peut voir une architecture futuriste dans les formes étonnantes des immeubles, un urbanisme faisant la part belle aux larges avenues, et une technologie de science-fiction proche du bricolage pour la machine à remonter le temps. Par la suite, les artistes créent d’autres décors et accessoires typiques de ce genre littéraire avec des touches originales qui les élèvent au-dessus de décors en carton-pâte génériques : la vue d’ensemble de la prison au beau milieu d’une zone désertique, l’aéroglisseur pour se déplacer dans les émissaires des égouts, un navire spatial et une base spatiale, la flotte de conquête dans la dernière histoire, etc.



Au temps présent du récit (enfin dans le passé… C’est-à-dire probablement au tout début des années 2000), les dessinateurs représentent un quotidien banal, pas encore envahi par la technologie d’Internet, sans téléphones portables. Le lecteur peut reconnaître un café parisien. Wilson et Ska sont reçus dans un bureau à l’ancienne chez l’éditeur Metropolis. Au départ et pendant un certain temps, l’écrivain en herbe habite dans un appartement mansardé de type chambre de bonne avec un vieux plancher. Alors qu’il commence à gagner de l’argent, ses finances lui permettent de s’offrir un séjour dans un relais château. La dernière séquence montre une magnifique villa avec piscine le temps d’une page. Il se dégage de ces passages une forme de dénuement matériel associé à l’artiste sans le sou, une sorte de banalité évoquant la mythologie de l’artiste fauché de la fin du dix-neuvième siècle, alors que les écrits (livres et scénarios) de Wilson rencontrent un succès grandissant. Cela peut évoquer un autre postulat : Que se serait-il passé si Adolf Hitler avait poursuivi ses velléités de devenir un artiste peintre ?


D’un côté, l’évolution de l’intrigue en toile de fonds peut sembler très linéaire et prévisible, c’est-à-dire les répercussions du succès grandissant des œuvres du prête-plume. De l’autre côté, chaque nouvelle de science-fiction est divertissante pour elle-même, avec une chute de type justice poétique bien trouvée. Et à chaque fois une scène d’une ou deux pages revient sur la relation entre Wilson et Ska montrant la montée du succès et le sacrifice du prête-plume. En y repensant avec un peu de recul, le lecteur se dit que la notion de prison dont on ne peut s’échapper décrite dans La méthode 100% se transpose directement à la situation de Nolan Ska : il est devenu celui qui écrit à la place de Wilson, une fonction dont il ne peut s’échapper. Il est possible d’établir un parallèle de même nature avec la deuxième nouvelle, Wilson se conduisant comme un enfant gâté vis-à-vis de Ska. Pareil avec la troisième où Ska se trouve condamné à produire toujours plus de récits, jusqu’à ce que la mort vienne le délivrer de ce calvaire, sans que lui-même n’ait conscience de ce processus. Il en va de même avec les nouvelles suivantes qui relèvent autant d’une transposition fictive de ce dont Nolan Ska a pu être témoin ou qu’il a lu dans des livres d’histoire et qui deviennent des récits de science-fiction maintenant qu’il vit dans le passé, que d’histoires avec une chute qui s’applique à sa propre situation. Cela produit un deuxième effet de mise en abîme. Les auteurs mettent en scène un écrivain (Nolan Ska) parlant ainsi de leur propre art, et les histoires dans l’histoire (les nouvelles de science-fiction) constituent une réflexion partielle de la propre situation de cet écrivain fictif, agissant comme un miroir partiel.


De prime abord, une bande dessinée bien faite : une narration visuelle solide qui assume ses références, et une suite d’histoires courtes de science-fiction avec un entracte suivant la vie de l’écrivain qui agit comme prête-plume pour un jeune homme. Le lecteur apprécie pour elles-mêmes les histoires courtes et s’attache à cet étrange duo, espérant que Nolan Ska pourra atteindre son objectif altruiste. Il se rend progressivement compte du jeu de miroir entre le thème de chaque nouvelle et la situation dans laquelle se trouve Ska, et il prend la mesure de la conclusion de ce fil narratif directeur qui se conclut par : L’humanité n’aura que ce qu’elle mérite…



mercredi 6 mars 2024

La survivante T04 Ultimatum

En bref, il vous manque l’essentiel pour être réellement fiables. L’imagination !


Ce tome est le dernier d’une tétralogie indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1991. Il fait suite à La survivante T03 La revanche (1988). Il a entièrement été réalisé par Paul Gillon (1926-2011), pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. La série a bénéficié d’une réédition en intégrale : La Survivante - Intégrale en 2008.


Dans une pièce de l’hôtel Crillon, reconvertie en laboratoire d’expériences, Aude Albrespy est suspendue nue en l’air par des bras mécaniques, la tête en bas, les jambes écartées, un autre bras tenant un godemichet proche de son sexe. Debout, impassible, le cyber BX 240 se tient immobile faisant des remarques à voix haute : Comme la nature humaine est mystérieuse, surprenante !… Expérimentalement, il a eu la preuve que la sensibilité d’Aude aux stimuli sexuels pouvait être déclenchée par un processus mécanique. Mais, à présent, en affinant ses méthodes, il se rend compte que la jouissance de la femme n’est provoquée que par des représentations anthropomorphiques actives. Cependant, il s’interroge : Le cas d’Aude est-il représentatif d’un comportement global de l’espèce humaine, ou est-il la conséquence d’une éducation, d’une croyance, de frustrations enfantines ou adolescentes ? Il continue : Quel dommage que les cybers n’aient qu’elle comme sujet d’expérience, que certaines circonstances l’aient obligé à annuler quelques hominidés grâce auxquels il aurait pu étendre substantiellement son champ d’investigation. Les bras mécaniques continuent de balloter Aude dans tous les sens. Sur ce point particulier BX 240 se voit contraint d’attendre que Jonas, le fils d’Aude, atteigne l’âge où biologiquement l’instinct de reproduction se manifestera par des phénomènes propres aux mammifères soi-disant supérieurs dont ils sont les ultimes représentants. Aude lui rétorque que ses circuits intégrés ne seront jamais à même d’analyser la nature humaine, jamais ! Les bras la déposent au sol et le cyber lui annonce une nouvelle série de tests dès le lendemain.



Plus tard, Jonas et BX 240 font une balade dans Paris, chacun sur leur moto aéroglissante. Le cyber indique qu’il n’est pas dupe de l’apparente soumission de l’adolescent. Si ce dernier pense qu’ayant réussi parfois à mystifier le cyber, il lui sera encore possible de lui échapper, il faut qu’il se détrompe. Pourquoi essayer de fuir ? Pour aller où ? Toutes les stations informatiques, toutes les télé-sondes et les satellites de surveillance ont convaincu les cybers qu’il n’y a définitivement plus aucune trace de vie humaine sur cette planète. Aude Albrespy et son fils sont les seuls survivants. Jonas rétorque que lui aussi a fait des constats : De semaine en semaine, les circuits électroniques qui tiennent lieu de cervelles aux cybers se détériorent. Leurs servo-moteurs, leurs diodes et leurs magnétrons, leurs pastilles neuroniques, sont de la camelote, de la pacotille. Par cupidité, l’homme fragilisait sa production industrielle pour écouler plus rapidement ses produits.


La fin du tome précédent indiquait clairement que le retour sur terre ne s’effectuerait pas sous les meilleurs auspices possibles. La séquence d’ouverture renoue avec une forme d’exploitation de la nudité féminine qui apparaît malsaine : maltraitance et voyeurisme, imposés par les conditions d’une expérience menée par un robot. L’auteur consacre d’autres séquences à Aude Albrespy, une à l’école alors qu’elle est encore une enfant, une au début de sa vie d’adulte alors qu’elle est sous l’emprise d’un individu qui s’avère faire partie d’une cellule terroriste. Le scénariste a ramené sa protagoniste au stade du premier tome, ou presque : très consciente d’être une survivante et que l’espèce humaine n’a plus d’avenir. Elle subit la maltraitance du cyber BX 240 et son état dépressif se réinstalle. Les dessins montrent une femme en proie à des émotions exacerbées, avec des traits de contour un peu fins et un peu cassants, dont la rugosité évoque la fragilité de la vie et aussi sa dureté. Pour choquante qu’elles soient, les positions obscènes d’Aude dans la première scène font comprendre au lecteur l’absence d’empathie du robot. Il n’est pas programmé pour ça. Le traitement infligé à cette femme suscite une gêne suscitée chez le lecteur contraint d’y assister. Il n’y a rien d’érotique, plutôt une torture abjecte.



Aude se retrouve encore nue quand plusieurs robots viennent la chercher dans son lit le matin, comme des soldats sans âmes, obéissant aux ordres sans capacité de les questionner, avec des silhouettes sombres et des têtes en forme de casque, montrant bien l’absence d’émotion. Dans le passé, elle fait l’amour avec Haoudi Saïed, et le lecteur a bien compris que l’homme n’éprouve aucun sentiment pour elle : elle se montre passionnée, alors qu’il n’est pas possible de lire d’émotion sur son visage à lui. Son comportement par la suite, en la prenant otage confirme qu’il est tout autant privé d’empathie que les robots. Le pire de l’abject se produit lorsque BX 240 sonde ses souvenirs et fait remonter un traumatisme de l’enfance, une violence sexuelle commise sur cette petite fille. Les aplats de noir se font plus importants pour insister sur les ténèbres tant de la pièce que de l’acte, épargnant au lecteur de se retrouver encore plus voyeur. L’auteur établit que cette femme a été la victime de violences sexuelles pendant plusieurs périodes de sa vie, ce qui a occasionné de profonds traumatismes, et que BX 240 se conduit comme un bourreau de plus, sa programmation ne lui permettant ni de comprendre le mal qu’il fait, ni d’observer qu’il reproduit le même schéma que d’autres humains ce qui induit par voie de conséquence qu’ils étaient tout autant dépourvus d’empathie.


En contrepoint au sort de sa mère, le lecteur voit les interactions de son fils Jonas avec le même BX 240, et ses fait et gestes quand il se retrouve seul, livré à lui-même. Dans le deuxième tome, le lecteur avait pu observer qu’il s’agit d’un enfant prépubère, très en avance sur son âge, précoce et surdoué. Il est capable de tenir tête au cyber, et il fait déjà montre d’un esprit de rébellion, en cherchant des moyens de se sortir des griffes de la surveillance et de la domination du cyber. Il n’hésite pas à le confronter sur la détérioration inéluctable des machines, à la fois la conséquence de l’entropie inéluctable, mais aussi de l’obsolescence programmée, Jonas disant que : L’homme fragilisait sa production industrielle pour écouler plus rapidement ses produits. Par la suite, il observe l’action des étranges créatures aquatiques sur les robots. Il souligne l’incapacité des robots à s’adapter, et il va jusqu’à pointer du doigt que l’existence des robots en général et de BX 240 en particulier, n’a pas de sens sans être humain comme spectateur. Le lecteur éprouve une forte sympathie pour ce jeune garçon intelligent, en phase de rébellion contre le cyber, à la fois plus réfléchi et plus impulsif que sa mère, sa jeunesse le préservant d’être victime du découragement ou de la dépression. Le lecteur voit un jeune garçon, bientôt jeune homme, assez élégant. Le dessinateur sait représenter un vrai garçon et pas un mini adulte.



Une fois passées les deux pages glauques de tests physiques effectués sur Aude, le lecteur retrouve les superbes vues de Paris : une vue de dessus de la place de la Concorde, jusqu’à La Madeleine, la façade de l’hôtel Crillon, puis la tour Eiffel dans le lointain, une vue des tours de la Défense dans le lointain, Notre Dame lors de la balade en aéro-moto, les quais de Seine, le jardin du Palais Royal et ses galeries, la place des Pyramides avec la statue de Jeanne d’Arc, le pont de la Concorde. Le dosage entre traits fins, petites touches de noir plus épais, et la mise en couleur s’avère parfait pour donner à voir avec précision les éléments en premier plan, et pour laisser deviner les éléments en arrière-plan. Ces paysages apparaissent en fonction des déplacements des personnages, à l’opposé d’une enfilade de sites touristiques dans un circuit optimisé. Le lecteur peut également relever les marques du temps, l’absence d’entretien pendant plusieurs années. Par exemple, les jets d’eau ne fonctionnent plus. Et bien sûr l’absence de tout être humain. L’artiste a également conçu une séquence d’action inattendu sur une péniche parisienne, alors qu’un robot de surveillance essaye d’empêcher Jonas d’aller plus loin, et de le forcer à revenir dans le périmètre autorisé par BX 240 autour de l’hôtel Crillon.


Sous le charme de ce récit nostalgique de Paris, sous le coup de l’horreur de l’absence d’émotion des cybers se livrant à des expériences cruelles, illustrant les conséquences d’une science sans conscience, le lecteur se demande comment l’auteur va conclure son récit, sur une fin ouverte, ou de manière plus définitive ? Il est pris de court par le développement final, raconté dans les neuf dernières pages. Le scénariste avait préparé le dispositif permettant cette évolution, et pour autant ces dernières pages évoquent l’âge d’or de la science-fiction, avec une touche poétique inattendue et poignante. Une fin qui montre la notion de survivante sous un autre aspect.


Pour ce dernier tome, l’auteur se montre sans pitié, envers ses personnages, envers son lecteur. Ce dernier se retrouve voyeur de deux violences sexuelles cruelles, dessinées de manière explicite. Mais ces deux scènes participent à raconter la personnalité d’Aude Albrespy, et à opposer l’être humain émotionnel aux robots froids et logiques. La narration visuelle est au diapason de ce récit noir : une mise en couleurs expressionniste en sourdine, des dessins montrant les personnages, mettant en évidence l’absence d’autres êtres humains. Le titre de la série reprend tout son sens, de dernière survivante avec son fils, mais également ayant survécu à la maltraitance. L’auteur sait utiliser avec personnalité les conventions de la science-fiction. Derrière elles, le lecteur peut y voir une métaphore de la vie intérieure d’Aude Albrespy, l’isolement générés par les traumatismes, la sensation d’évoluer seule dans un monde où elle n’a plus la capacité d’établir un contact avec un autre être humain. Dérangeant.



mercredi 21 février 2024

La Survivante T03 La revanche

Tout est écrit ! Saint-John Perse l’a chanté au crépuscule du dernier millénaire.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie indépendante de toute autre. Il fait suite à La survivante T02 L’héritier (1987). Sa première édition date de 1988. Il a entièrement été réalisé par Paul Gillon (1926-2011), pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. La série a bénéficié d’une réédition en intégrale : La Survivante - Intégrale en 2008.


Une navette spatiale décolle d’une base de lancement, dans la nuit. Elle s’élance dans le ciel dans un torrent de feu craché par ses deux propulseurs. Elle finit par larguer son réservoir. À son bord, Jonas et Aude Albrespy regardent droit devant eux, ayant chacun revêtu une combinaison spatiale. Ayant quitté l’atmosphère, ils voient devant eux une station spatiale en orbite. La mère s’inquiète estimant que c’est de la folie ; son fils lui assure que c’est la seule solution. Il continue : la folie serait de rester à la merci des cybers. Il craint que ses actions n’aient engendré un fatal mécanisme de rejet. Il estime qu’ils n’étaient qu’un sujet d’expérience, et que maintenant que cette expérience a échoué ils sont bons pour le rebut, pour l’extermination. Il leur faut prendre du recul, prendre le temps de réfléchir. La station orbitale Eurospace est une zone de repli idéale. Tout y est conçu pour survivre des années à l’abri de tout… De presque tout. Alors qu’ils approchent de plus en plus, il explique qu’il va entamer le processus d’arrimage de la navette. À la question de sa mère, il répond que tous ses tests avec le simulateur de vol spatial ont été positifs. En cours de manœuvre, il prend conscience que son approche est trop rapide, il enjoint sa mère de se préparer au choc. La navette percute doucement la station et les dégâts sont mineurs. La pompe hydraulique du système multidirectionnel RCS est endommagée : ils sont satellisés sur une orbite parallèle à la station définitivement, c’est fini.



À leur grande surprise, un bras manipulateur de la station commence à bouger : c’est sûr, la station est habitée ! La navette est ainsi guidée de manière être arrimée jusqu’au verrouillage du sas. Un homme torse nu se présente une fois le sas ouvert, dans une station en apesanteur. Il s’exclame : un gamin et une gonzesse ! Il s’adresse à Jonas en le félicitant pour lui dire qu’il s’est débrouillé comme un chef. Il se présente : il s’appelle Douglas et c’est lui qui a pris la décision de les récupérer… contre la volonté des autres. Aude n’en croit pas ses oreilles : combien d’autres ? Douglas répond : il y a l’honorable docteur Rhea Ryder, le sémillant et génial géophysicien Théo Aretos et le commandant Horst Pollacq, le prestigieux héros de la première mission sur Phœbos et Delos. Il ajoute : du beau monde, très exaltant, tout en les exhortant à s’attendre au pire. Ils avancent dans les couloirs de la station et arrivent devant les trois autres, Pollacq flottant inconscient parce que Douglas a dû l’assommer pour pouvoir ouvrir le sas.


Avec le deuxième tome, la survivante n’était plus seule, mais quand il y repense, c’était déjà le cas dans le premier tome. L’auteur joue avec la notion de survie, n’ayant jamais dit que sa protagoniste est la seule survivante. Aude Albrespy et son fils Jonas ont décidé de quitter la Terre après une confrontation contre un robot ayant développé des idées bien arrêtées sur le devenir des deux derniers représentants de l’humanité. Alors qu’ils rejoignent une station spatiale en orbite, ils découvrent d’autres survivants, quatre spationautes, s’exprimant tous en français. Confinés dans un espace clos depuis plusieurs années, Jonas ayant maintenant une dizaine d’années, ils se sont adaptés à leur situation, développant une dynamique de groupe particulière, avec une forme d’amour libre consenti, et une fuite émotionnelle pour le commandant qui récite de la poésie à chaque moment émotionnellement chargé. Par la force des choses, l’arrivée de deux nouveaux individus dans ce très petit groupe en modifie ladite dynamique, et agit comme un révélateur des dérives étant devenues normales. Les contacts s’avèrent limités, le groupe de quatre s’arrangeant pour conserver les bénéfices de leur mode de fonctionnement particulier, par exemple une forme d’amour libre, convenant à Rhea qui fait preuve d’un grand appétit en la matière.



Dans le même temps, l’auteur poursuit son récit de science-fiction. Le fils et la mère réalisent un voyage dans l’espace à bord d’une navette spatiale classique, munie d’un énorme réservoir externe et deux propulseurs d'appoint. La station spatiale est munie de nombreux tableaux de bord avec cadrans, boutons, touches lumineuses et autres consoles. Les corps y flottent en apesanteur. Le lecteur trouve les visuels attendus : le décollage dans un nuage de fumées, le largage des propulseurs et du réservoir, la station orbitale comme suspendue au-dessus de la Terre, la sortie dans l’espace pour aller effectuer des réparations, avec seulement une fragile ligne de vie pour s’arrimer, les combinaisons spatiales avec leur grande visière réfléchissante, des visions partielles du globe terrestre, un atterrissage de retour à haut risque. L’artiste montre ces éléments de manière pragmatique, sans embellissement romantique, sans couleurs resplendissantes. Il reste ainsi dans le ton réaliste des tomes précédents, accentuant la solitude des êtres humains, leur fragilité dans le vide de l’espace, un élément qui n’est pas le leur, qui n’est pas propice à l’épanouissement de la vie humaine. Dans le même temps, l’auteur passe sous silence les problématiques liées à l’usure, à l’absence d’entretien et de maintenance faute d’êtres humains pour les assurer, aux conséquences de l’entropie. Il évoque rapidement la réserve de nourriture qui va en s’amenuisant dans la station spatiale. En revanche, il n’évoque pas l’effet de perte de masse et de tonus musculaire qui accompagne la vie en apesanteur. Il ne rend pas compte de la nature inhospitalière du désert australien, et des dangers de sa faune.


Pris par surprise devant l’ouverture qu’apporte le voyage dans l’espace, le lecteur n’en apprécie pas moins la qualité de la narration visuelle. Les dessins conservent leur apparence un peu sèche, avec des traits de contour pouvant être très fins et cassants, des dessins descriptifs, détaillés, souvent factuels. Dans le même temps, il ressent une forme de noirceur dans le récit, et il peut voir que l’artiste joue habilement des aplats de noir pour donner plus de poids à certaines images, pour leur conférer une sensation plus sombre. Le vide de l’espace bien sûr car il n’apparaît que de rares minuscules points blancs pour les rares étoiles qui semblent d’autant plus éloignées de la Terre, mais également entre elles. Et dans certaines cases, le vide de l’espace est uniformément noir, d’un noir profond. Dans les séquences en extérieur, les ombres dans l’espace apparaissent également très denses. Sur Terre, des aplats de noir aux formes déchiquetées alourdissent et assombrissent des parties de l’environnement, comme des rochers, la masse de l’océan, une partie des silhouettes comme celle d’un navire ou d’un être humain. De prime abord, la mise en couleurs ressort comme naturaliste : le rouge-orangé de la fournaise des propulseurs, le bleu et le vert des masses terrestres vues de l’espace, le blanc-gris des combinaisons spatiales. Discrètement, l’artiste joue sur de légers décalages de teinte pour colorer émotionnellement une séquence : un éclairage plus déprimant dans la station spatiale, un horizon assombri sur Terre, l’eau de l’océan terne sans reflet du soleil.



Le lecteur regarde également le comportement des personnages, en fonction des propos qu’ils tiennent. Il voit la tension dans leur visage, dans leur geste. Il voit la passion qui couve, parfois juste le désir physique qui transparaît. Comme dans les deux premiers tomes, l’activité sexuelle se manifeste régulièrement : tout d’abord avec Rhea Ryder qui se balade en culotte et soutien-gorge (et avec des chaussettes montant jusqu’à mi-cuisse), puis elle se jette sur Théo Aretos. Par la suite, Jonas et Douglas reviennent de leurs réparations en extérieur, pour retrouver Rhea, Théo et Horst en train de batifoler nus en apesanteur, ce dernier manifestant une belle érection. De retour sur Terre, l’ensemble se baigne nu dans une pièce d’eau en plein désert, et il s’en suit une relation sexuelle entre deux d’entre eux, un peu à l’abri des regards. L’artiste représente la nudité de manière factuelle, ainsi que les accouplements, sans sensibilité érotique, sans gros plan pornographique. Il s’agit d’une activité qui donnent aux individus concernés la sensation d’être vivant, un besoin primal, avec parfois peut-être une forme de plaisir.


Tout en ayant bien assimilé qu’Aude Albrespy n’est pas la dernière survivante, qu’elle survit à l’effondrement de la civilisation, le lecteur peut ressentir une forme de facilité dans le sort des spationautes. Toutefois, il se rend également compte que cela participe d’une intrigue de plus grande ampleur, qui n’était pas perceptible à la lecture des deux premiers tomes. Finalement, la question de la survie d’Aude Albrespy (et sûrement de son fils) se pose face à un autre danger qui était bien là dès le premier tome. Le lecteur retrouve également un autre spécimen de l’étrange créature aquatique apparue dans le tome deux (capable de vivre aussi bien dans l’eau douce polluée de la Seine, que dans l’eau salée de l’océan Pacifique), et il commence à développer des soupçons quant à sa nature, au vu de son effet sur le personnage principal.


Après les deux premiers tomes, le lecteur ne s’attendait pas à ce que son intérêt soit à ce point éveillé par l’intrigue générale qui se dessine au cours de ce troisième tome. Il retrouve avec plaisir la narration visuelle limpide et sèche, factuelle et presque clinique vis-à-vis des personnages. Il cerne de plus en plus à quoi Aude Albrespy doit survivre, la complexité et la cruauté de sa situation.



mercredi 14 février 2024

Quelques sentiments de culpabilité

Et puis surtout, j’en ai marre de tous ces gens, autour de moi, qui ont des problèmes.


Ce tome constitue une anthologie de scénettes et de gags, à partir de plusieurs albums précédents de l’auteur, parus entre 1962 et 1999. Sa première édition date de 2023. Il est l’œuvre de Jean-Jacques Sempé (1932-2022). Il s’agit de dessins en noir & blanc, il comprend vingt scénettes en une ou plusieurs pages.


Une femme maigre s’est allongée sur le divan de son psychothérapeute. Elle a enlevé ses chaussures qu’elle a laissées au pied du divan. Elle a les mains jointes sur le ventre. Deux des murs du cabinet sont pourvus d’étagères couvertes de livres. Le bureau comporte une pendulette, un téléphone, des calepins, un calendrier journalier et quelques papiers. Le psychologue a pris place dans un fauteuil confortable, à la tête du divan de manière que sa patiente ne puisse par le voir. Alors que la séance commence, il lui demande ce qu’elle pense de ce divan, tout d’abord. Ou lui a livré le matin même. – Dans une ville avec des gratte-ciels, dans une très large avenue, un homme rendu minuscule par les constructions, marche la tête baissée. À quelques dizaines de mètres de lui, se trouvent une église et un pavillon avec un unique étage, abritant un cabinet de psychothérapeute à l’étage. Le thérapeute s’adresse à l’homme d’église qui se tient lui aussi devant son bâtiment, en lui faisant observer : Ou il a l’impression d’avoir péché, et alors l’homme est pour le prêtre, ou il n'arrive pas à pécher et alors il est pour lui, le thérapeute. – Dans un pavillon, un homme est accoudé à la fenêtre grande ouverte, avec son épouse derrière lui, et les arbres autour de la maison, les étoiles et la Lune brillant dans le ciel. Elle s’adresse à lui en lui faisant observer : L’air est doux, il dit à l’homme : courage. Les fleurs lui disent : courage. Les oiseaux, les étoiles, le mouvement même de la vie, lui disent : courage. Et elle, elle lui dit : va voir un psychiatre.


Dans le cabinet d’un psychothérapeute, un homme est allongé sur le divan, et le thérapeute est assis sur une chaise derrière lui, son carnet à la main, en train de lui parler. Le patient est allongé et détendu, les bras le long du corps. Le thérapeute continue de parler, et soudain le patient se raidit. Le discours continue, et le patient semble comme énervé, peut-être en colère. Il se tourne vers le thérapeute, celui-ci étant toujours affable, pour lui faire comprendre qu’il se sent comme poignardé dans le dos. Le praticien lui met une main sur l’épaule pour l’apaiser, mais le patient redit qu’il se sent poignardé dans le dos. Finalement, il se lève et sort, le thérapeute continuant de lui prodiguer des paroles réconfortantes. Un ressort sort de la banquette du divan, étant passé inaperçu des deux hommes. - Dans un autre cabinet, un homme est allongé sur le divan et le psychothérapeute est assis dans un fauteuil au motif assorti à celui du canapé, les mains croisées sur ses jambes. Le patient raconte : Toujours le même rêve : Pelé feinte plusieurs adversaires, il passe le ballon à Platini qui, à son tour, le lui donne dans d’excellentes conditions pour marquer le but.



Ce recueil se compose de vingt scénettes extraites de dix recueils : Rien n’est simple (1962), Sauve qui peut (1964), La grande panique (1966), Des hauts et des bas (1971), Comme par hasard (1981), De bon matin (1983), Luxe, calme et volupté (1987), Insondables mystères (1993), Grand rêves (1997), Beau temps (1999). Treize de ces scénettes se présentent sous la forme d’un dessin en pleine page, et deux sont dépourvus de légende. Les sept autres scénettes sont toutes silencieuses et sont en quatre pages pour six d’entre elles, avec entre six et onze dessins, la septième comptant huit pages et quatorze dessins. En 2023, l’éditeur a publié seize autres recueils thématiques des dessins de Sempé : Quelques amis, Quelques artistes et gens de lettres, Quelques campagnards, […], Quelques philosophes, Quelques représentations, Quelques romantiques. Le rabat de la couverture précise que ses dessins sont piochés au travers de quatre décennies. Le lecteur qui est venu pour les gags vient à bout de cette anthologie d’une soixantaine de pages, en moins de dix minutes. Il remarque que douze des récits mettent en scène un individu en train de consulter, allongé sur un divan, cinq femmes, six hommes, un divan vide. L’absence de tout mot, tout texte dans neuf récits sur vingt permet une lecture très rapide, car les dessins sont lisibilité exemplaire. Les textes accompagnant les illustrations s’avèrent brefs et concis, pour une lecture également très rapide.


Le lecteur de passage risque donc de trouver ce recueil un peu léger. D’un autre côté, l’art de conteur de Jean-Jacques Sempé invite à prendre son temps, à respecter son propre rythme, à savourer, et aussi à se poser comme le font les personnages sur le divan du thérapeute. D’ailleurs, le premier praticien n’est pas pressé, il préfère commencer par le début, et savoir ce que la patiente pense de son nouveau divan. Le nombre de livres sur les étagères et le fauteuil confortable laisse supposer qu’il prend également le temps de la lecture. Le lecteur novice en Sempé prend le temps de s’attarder pour jeter un coup d’œil au dessin lui-même. De scénette en scénette, il se rend compte qu’il n’est pas en mesure de rattacher tel ou tel dessin à une décennie plutôt qu’à une autre. À chaque fois, l’artiste utilise une plume très fine pour tracer des traits délicats et fragiles, parfois non jointifs, laissant souvent la place pour le blanc, ajoutant à la légèreté. D’ailleurs, pour aller dans ce sens, la forme des livres dans les bibliothèques n’est qu’évoquée, sans aucun titre apparent, parfois réduite à un simple trait vertical pour rappeler un des deux côtés du dos. Tout du long de ces pages, le lecteur peut relever de nombreux autres exemples d’évocations par un simple trait fin : les étages d’un immeuble par un simple trait horizontal, le feuillage des arbres par de de petites et courtes ondulations, un dossier de canapé figuré par un simple trait arrondi derrière le buste des deux personnages assis dessus, un arbre surgissant sur la page avec juste un trait pour un côté de son tronc et des traits en fourche pour les branches, de minuscules ellipses irrégulières pour les feuilles d’une plante verte, etc.



Dans le même temps, certains dessins contiennent une multitude d’informations visuelles, tracées avec la même délicatesse. Une dame allongée sur un divan dans un magasin de meubles : une demi-douzaine de canapés de modèle différent, une douzaine de fauteuils de quatre modèles différents, une quinzaine de chaises de nombreuses lampes avec abat-jour, une quinzaine de visiteurs, une cuisine d’exposition. Le dessinateur va au-delà de l’évocation basique d’un espace d’exposition pour le représenter dans une vue générale. En fonction des cabinets de psychothérapeute, ils peuvent être représenter de quelques traits s’il s’agit d’une histoire en plusieurs dessins, ou avec un luxe de détails précis ou esquissés quand il s’agit d’un dessin en pleine page. Les personnages sont représentés avec la même légèreté, voire nonchalance de surface, et la même sensibilité engendrée par de nombreuses heures passées à observer son prochain, à s’essayer à en reproduire la richesse d’une expression de visage, jusqu’à en capturer la justesse. Le lecteur se rend compte qu’il éprouve une sensation de liberté, de pouvoir se promener, et il se rend compte que l’artiste ne trace aucune bordure à ses dessins. D’ailleurs il pense plus à chaque image en tant que dessin, plutôt qu’en tant que case. Il remarque également l’attention portée à la mise en page, une approche aérée, laissant de grandes zones blanches autour de chaque dessin, comme s’ils étaient indépendants, pour inciter le lecteur à les apprécier un par un, installant une distance entre chacun pour aboutir à une sensation de lecture notablement différente de celle d’une bande dessinée traditionnelle, un ressenti effectivement distinct.


Capturer l’indicible, les petits riens, les pensées fugaces, les états d’esprit fluctuants : le dispositif du divan s’y prête bien, avec des déclarations inattendues sur une préoccupation saugrenue, ou futile, ou à l’importance relative, parfois une obsession dérisoire. En fonction de l’histoire ou du moment, le lecteur est saisi par la justesse de l’instant montré, ou par la pantomime dont le naturel peut évoquer Sergio Aragonés en moins burlesque. Le lecteur prend la mesure du talent de l’artiste avec cette scénette en dix images : un homme et une femme sont assis côte à côte, avec un espace d’une quinzaine de centimètres entre les deux. Ils sont immobiles tout au long de ce plan fixe, cadré sur leur buste. Une expression de curiosité se lit sur son visage à elle alors qu’elle regarde son mari en coin, sans tourner la tête, alors que son front à lui se barre de rides de plus en plus nombreuses et profondes. Ses rides à lui s’effacent progressivement, et elles apparaissent avec un léger décalage sur son front à elle. Pas un mot, pas un geste, et l’esprit du lecteur se met à vagabonder, à s’interroger, à faire des suppositions, sur le lien qui unit cette femme et cet homme, sur l’investissement émotionnel de la femme qui la fait réagir par mimétisme, et par réaction son absence de réaction à lui, est-ce de l’indifférence, de l’insensibilité ? Autre chose ? Un incroyable échange inconscient présenté à la perfection qui touche le lecteur au cœur, avec de simples traits légers et fragiles.


Cette anthologie thématique des dessins de Sempé peut sembler une mise en bouche un peu frugale. D’un autre côté, le lecteur s’immerge intégralement dans la perception du monde exprimée par l’auteur. Des dessins délicats qui montrent des individus dans toute leur banalité, avec prévenance, gentillesse, sans jugement, agrémenté par une touche de poésie, une note d’absurde ou de licence artistique. Un recueil qui offre l’occasion de faire l’expérience du monde vu par Sempé, de déguster les saveurs d’instants fugaces et évanescents. Délicieux.



mercredi 7 février 2024

La survivante T02 L'héritier

La nature humaine est ainsi faite… Tout entière tendue vers sa destruction !


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie indépendante de toute autre. Il fait suite à La survivante T01 (1985). Sa première édition date de 1987. Il a entièrement été réalisé par Paul Gillon (1926-2011), pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. La série a bénéficié d’une réédition en intégrale : La Survivante - Intégrale en 2008.


Paris : le ciel est gris, il pleut sans relâche, un cri retentit avec force dans l’hôtel Crillon. Dans une suite du palace, deux bras robotiques tiennent délicatement un nouveau-né pour l’aider à sortir du ventre de sa mère. De la main droite, Ulysse, un cyber, le prend à la cheville gauche, le nourrisson se retrouvant la tête en bas, et de la main droite il manie une paire de ciseau pour couper le cordon ombilical. Ulysse annonce : c’est un beau garçon ! Il le tient délicatement dans ses bras et il s’adresse à Aude Albrespy, la mère : il le lui avait bien dit, avec quelques séances de moniteur gynéco, mettre au monde ce bébé aura été un jeu d’enfant. Il répète pour être sûr d’avoir été entendu : un jeu d’enfant. Elle lui répond, en lui demandant de bien l’écouter : jusqu’à ce jour, elle n’a pas réussi à mettre fin à ce jeu cruel, cette farce apocalyptique, mais elle ne peut pas, elle ne veut pas accepter d’être mère dans ce monde déshumanisé. Elle hait la chair et le sang dont elle est faite. Et elle ne veut plus jamais voir cette créature, cette particule d’avenir sans avenir qui est son bébé. Jamais. Elle termine : Ulysse peut l’écraser s’il veut, dans ses pinces qui lui servent autant à tuer qu’à donner la vie. Avant de sortir, Ulysse ajoute qu’effectivement plusieurs fois elle a fait semblant de mourir. Il lui enjoint de faire semblant de vivre désormais, il est à son service. Il va coucher délicatement le bébé dans un berceau placé dans une autre chambre, en lui parlant : Voilà son royaume à ce petit d’homme. Et derrière ces portes, ces fenêtres, les portes de son esprit, les fenêtres de ses yeux, il y a un autre royaume, tout un monde à connaître et à conquérir. Ce bébé, qu’il nomme Jonas, est le maître d’un monde.


Du temps a passé, Jonas approche des huit ans. Toujours dans l’hôtel Crillon, il se rend à sa leçon du jour avec Ulysse, ce dernier lui criant qu’il s’impatiente. Jonas rend compte de ses devoirs : il avait résolu dès ce matin le développement du problème de programmation mathématique convexe non différentiel, donné par Ulysse. Le précepteur répond que la solution de l’élève est fausse ! Il a oublié d’introduire le facteur d’entropie dans sa définition. Jonas rétorque qu’il l’a fait exprès : il voulait savoir si les synapses électroniques d’Ulysse étaient encore performantes. Ce dernier le prend mal : son conditionnement le rend absolument infaillible. Il doit maintenant s’absenter, et il rappelle à son élève qu’il a aussi un exercice de physique expérimentale à réaliser. Ulysse sort de la chambre consacrée aux devoirs, et emprunte les couloirs pour aller toquer à la porte de la suite d’Aude. Celle-ci hurle depuis l’autre côté qu’elle lui a déjà dit mille fois de cesser ce grotesque cérémonial. Il rentre et fait observer le désordre à l’occupante, tout en s’inquiétant de son comportement.



Première page : trois cases de la largeur de la page en format paysage pour une de Paris avec l’une des tours de Notre Dame au premier plan, puis une vue de la Maison de la Radio et la musique, enfin une vue de la façade l’hôtel Crillon sur la place de la Concorde. En planche quatre, le point de vue se trouve sur un pont et le soleil levant pare la Seine d’une teinte dorée, les différentes constructions ressortant en ombre chinoise, dont la silhouette de la tour Eiffel, et celle du Palais des Congrès de Paris. Devenu très autonome, Jonas part se promener sur un scooter sur coussin d’air, permettant au lecteur d’admirer la perspective d’un escalier menant à la basilique du Sacré-Cœur, le dôme géodésique La Géode dans le parc de la Villette, une autre vue aérienne du pont de la Concorde, une vue de l’arrière de la cathédrale de Notre-Dame de Paris, des couloirs et des portillons du métropolitain, des rues de Paris sous la neige, des péniches amarrées à un quai, une séquence finale qui met en valeur l’étrangeté du parti pris architectural du centre national d’art et de culture Georges-Pompidou (CNAC) conçu par les architectes Renzo Piano, Richard Rogers et Gianfranco Franchini, en particulier les escaliers et les différentes canalisations et tuyaux placés à l’extérieur du corps du bâtiment, entre architecture métallique et modernisme architectural, un environnement technique mettant en valeur l’antagonisme entre le cyber (robot) Ulysse et l’humanité du jeune garçon Jonas.


Autre caractéristique de la série, la nudité féminine. Pour autant, celle-ci commence par prendre la forme d’un plan rapproché sur le bébé sortant de l’utérus d’Aude, couvert de sang et de muqueuses, contrastant avec la rigidité des bras mécaniques d’Ulysse. Planches sept à dix, Ulysse pénètre dans la chambre de la survivante, et accède à sa demande de lui donner du réconfort, dans une relation sexuelle mettant en valeur l’anatomie dénudée de la femme, sans gros plan. Planches quatorze à seize, elle se baigne nue dans la Seine, et rencontre une drôle de bestiole. Planches dix-neuf et vingt, elle se baigne nue dans l’aquarium où la bestiole a été mise, en prenant des poses suggestives. Planches trente à trente-quatre, deuxième relation sexuelle entre elle et le robot, avec une forme de violence. Planche trente-huit, elle revisionne une nuit d’amour torride entre elle et Stanny sur grand écran, en quatre cases dont une générale où la pénétration est représentée. L’artiste dessine la protagoniste sans pudeur, ce qui est cohérent avec son état d’esprit de survivante, seule au monde, rien à cacher, ayant ravalé sa superbe pour accepter l’amour physique avec une machine, aggravé par l’acte criminel commis par Ulysse dans le premier tome. La façon de livrer le corps d’Aude au regard du lecteur correspond au manque d’estime de soi du personnage à ce moment du récit, attestant de cet état d’esprit. Les relations sexuelles apparaissent malsaines, que ce soit la forme d’abandon ou dégout d’Aude pour elle-même, pour sa faiblesse, pour ce monde sans avenir dans lequel elle est la seule survivante.


Par contraste, les représentations du jeune Jonas le montrent comme un enfant plein de vie, curieux, déterminé, entreprenant, plein de ressources, mutin, parfois rebelle, courageux, dur à la douleur, dynamique, très courageux, et capable d’humour. Le lecteur se prend tout de suite d’affection pour cet enfant qui a grandi élevé par un robot, sachant que sa mère se trouvait proche mais ne pouvant pas la voir, sans aucun être humain pour lui servir de modèle, pour le réconforter, pour le serrer dans ses bras, pour interagir avec lui. Le troisième personnage de ce tome est Ulysse, cyber (c’est-à-dire un robot humanoïde programmé, dans le contexte de cette série) : logique et efficace, capable d’une forme d’apprentissage en consultant les banques de données idoines (par exemple sur la gynécologie pour procéder à l’accouchement, ou sur l’éducation d’un enfant pour prendre en charge Jonas). De temps à autre, la rigidité de sa programmation induit un comportement directif, allant jusqu’à la coercition physique, ce qui peut s’assimiler à un mouvement de colère d’un être humain. Les différentes situations montrent bien la limite de la capacité d’anticipation du robot confronté à l’inventivité humaine nourrie par les émotions, à des comportements échappant à une froide logique algorithmique.



La condition de survivante d’Aude Albrespy et l’existence de robots rappellent qu’il s’agit d’un récit d’anticipation et même de science-fiction. Le lecteur chevronné grimace de temps à autre devant des facettes manquant de plausibilité : la ville ne se dégrade pas malgré le manque de maintenance en tout genre, les robots, les bâtiments et les machines continuent à être alimentés en énergie malgré l’absence de toute industrie pour planifier et réaliser les travaux d’entretien basique ou pour extraire les matières premières nécessaires à leur fonctionnement. En outre, il peut s’interroger des conséquences de l’absence d’amour humain sur le développement d’un enfant, confié à une machine ne connaissant que la logique, n’ayant jamais éprouvé d’émotions. Dans le même temps, comme pour le premier tome, le récit charrie des questionnements découlant de manière organique d’un récit de genre science-fiction. À l’évidence, étant seule survivante à sa connaissance, Aude Albrespy n'envisage jamais la question de repeupler la Terre, voire estime que la vie de son fils est inutile et vaine, alors même que le robot Ulysse choisit, du fait de sa programmation, de la préserver. À en croire les dires d’Ulysse, Aude a fait semblant de mourir à plusieurs reprises, posant la question de quel avenir peut envisager le dernier survivant de la race humaine sur Terre. Jonas se fait la réflexion qu’il s’habitue de moins en moins à cette ville qui tourne à vide : des milliers de machines muettes qui officient pour un culte dont les dieux (c’est-à-dire les êtres humains) sont absents, une interrogation sur l’absence de sens d’une civilisation dont les habitants ont disparu. Puis il s’interroge sur le caractère naturel du sentiment d’amour filial pour une mère dont il sait qu’elle existe, mais qu’il n’a jamais vue. Le lecteur finit par comprendre que le comportement d’Aude vis-à-vis d’Ulysse relève du syndrome de Stockholm pervers entremêlé d’une relation de dépendance dans le contexte d’une dépression. Les réflexions d’Ulysse sur le caractère précieux de l’être humain renvoient également à un mouvement de balancier entre une vision égocentrée de l’humanité, et le constat de son unicité pour cette forme de conscience d’elle-même, pour la richesse de ce que génèrent les émotions.


Un deuxième tome où les relations sexuelles se font plus explicites, le fonctionnement de ce futur de science-fiction plus sujet à caution, que ce soit l’absence de prise en compte de l’entropie ou le développement d’un nourrisson privé de contacts humains. Dans le même temps, une histoire où la science-fiction est mise à profit pour un récit d’aventures sous tension, et des questionnements sur la nature humaine dans ce qu’elle a de fragile et d’unique. Inquiétant.



jeudi 11 janvier 2024

La ville

L’espace d’une journée, Masereel livre une vision cinématique et kaléidoscopique mêlée.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1925. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par un procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface d’une page, écrite par Charles Berberian, bédéiste. Il se termine avec une postface de sept pages, rédigée par Samuel Dégardin, intitulée La ville mode d’emploi, constituée des paragraphes : Tentaculaire, Une ville peut en cacher une autre, Vingt-quatre heures de la vie d’une ville, Transport critique, Symphonies urbaines. Vient ensuite une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du cinquième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur publié par cet éditeur, après 25 images de la passion d’un homme (1918), Mon livre d’heures (1919, 165 bois gravés et 2 frontispices), Le soleil (1919, soixante-trois bois), Idée (1920, quatre-vingt-trois bois).


Un homme, assis au sommet d’un talus en pelouse avec des fleurs, contemple la ville qui s’étale devant lui avec ses nombreuses cheminées et leur panache montant juste au-dessus des constructions. Les locomotives à vapeur circulent sur le faisceau de voies ferrées qui alimentent la gare ferroviaire, chacune produisant également leur colonne de fumée. Un train s’arrête en quai dans la gare, des voyageurs en descendent, certains retrouvant des amis ou de la famille, certains avec des valises, d’autres non. Les grandes artères de la ville grouillent de monde : beaucoup d’hommes avec un pardessus et un couvre-chef marchant dans une direction ou une autre, quelques femmes, des voitures à cheval, des voitures et des autobus à moteur, des fenêtres qui ne laissent rien deviner de ce qui se passe derrière. Quelques rues plus loin, la foule s’est arrêtée, les personnes au premier rang contemplent un homme étendu sur la chaussée, inanimé, derrière les immeubles restent impersonnels, une masse compacte sans âme.



En prenant un peu de hauteur, les immeubles semblent former comme une muraille, et la circulation automobile ne laisse que peu de place à l’être humain sur les trottoirs étroits. À un étage élevé dans l’un de ces immeubles, dans une grande pièce avec une hauteur sous-plafond équivalente à deux étages, des dizaines d’hommes sont penchés sur des tables inclinées disposées en rangées, en train de travailler sur des plans. Dans un autre immeuble, il est possible de voir les habitants vaquer à leur occupation : une femme arrosant ses fleurs, à l’étage du dessous un homme accoudé à la rambarde regardant à l’extérieur, encore en dessous une femme enceinte en train de s’habiller, dans les immeubles derrière, une femme à la fenêtre, un couple en train de s’enlacer, des rideaux tirés masquant ce qui se passe, etc. En bas, au niveau de la rue, des ouvriers travaillent sur un chantier de terrassement.


Une suite de cent images, à raison d’une par page, sans aucun mot, une invitation pour le lecteur à établir des liens de cause à effet, des liens logiques, qu’ils découlent d’un thème présent dans deux dessins à suivre, ou d’un rapprochement à partir d’un élément visuel similaire d’une image à l’autre. Par comparaison avec les ouvrages antérieurs de ce créateur, celui-ci ne comporte pas de personnage qui soit présent du début jusqu’à la fin, soit un homme pour sa vie, soit un avatar de l’auteur évoquant son parcours de vie entre récit biographie et autofiction, ou bien encore un soleil symbolique, ou encore une allégorie de l’Idée. Le titre s’avère explicite : l’auteur évoque une mégapole. Dans le dossier de fin, Samuel Dégardin exprime sa vision de l’ouvrage : vingt-quatre heures de la vie d’une ville, comme sujet et comme représentation. Il développe : La narration, plus elliptique que jamais, privilégie la multiplicité des points de vue. L’espace d’une journée, Masereel livre une vision cinématique et kaléidoscopique mêlée, ce livre offre une synthèse remarquable de l’œuvre au noir de son auteur. L’auteur ne raconte pas une histoire avec une intrigue, ni l’évolution d’une ou plusieurs situations sous forme chorale ou à partir d’un lieu unique. Pour autant, chaque image respecte un ordre chronologique, commençant à l’aube pour se terminer après la nuit tombée, après la fête.



Pour le coup, le lecteur se retrouve réellement décontenancé : comment lire un tel ouvrage dont la seule ligne directrice est que chaque scène se déroule une seule et même grande métropole ? Charge à lui de projeter ses interprétations. Rapidement, il devient très tentant de prendre les pages deux par deux, c’est-à-dire de voir une unité entre les deux pages en vis-à-vis. Bois deux & trois : les trains entrent en gare sur la page de gauche, les passagers en sont sortis et se trouvent sur le quai page de droite. Bois quatre & cinq : le flot des usagers se presse sur les trottoirs et celui des véhicules sur les chaussées, en vis-à-vis l’écoulement de ce flot s’interrompt à cause d’un individu étendu sur la chaussée. Bois six & sept : à gauche une vision des façades des grands immeubles, à droite une représentation de ce qui se passe dans l’un d’eux. Etc. Bois soixante-douze & soixante-treize : à gauche un couple de bourgeois avec des vêtements de soirée luxueux traversant la chaussée entre les véhicules pour se rendre au spectacle, à droite un couple dans sa modeste salle à manger, madame attablée, monsieur debout lui tournant le dos, le lien entre les deux images se trouve dans l’opposition née de la comparaison des deux situations. Ce principe d’opposition peut prendre des formes moins évidentes, par exemple bois soixante-dix-huit & soixante-dix-neuf, d’un côté une rue avec un homme esseulé et un autre enlaçant une femme vraisemblablement une prostituée, de l’autre côté un spectacle de trapéziste dans un théâtre, le lecteur se disant que le couple de trapéziste partage une forme de complicité, de chaleur humaine véritable dans la communion du spectacle, de façon publique sous le regard émerveillé des spectateurs, à l’opposé de la relation tarifée sous l’œil d’un vieil homme indifférent.


Ce principe de lier les deux pages en vis-à-vis fonctionne bien, en revanche il ne s’applique pas entre une page de droite, et la suivante de gauche une fois que le lecteur a tourné ladite page. À part l’écoulement chronologique, le lecteur ne discerne pas ce qui guide l’auteur de deux pages en vis-à-vis aux deux suivantes. Il s’attache alors plutôt à savourer la diversité de ce qui est montré, que ce soient les lieux publics ou les intérieurs privés, les scènes en extérieur ou celles en intérieur, les personnes seules isolées chez elles ou bien solitaires dans l’anonymat de la foule, et celles accompagnées partageant quelque chose avec d’autres. Il se retrouve vite impressionné par la diversité de ce qui est représenté : les usines, les trains, la gare, les différents modes de déplacement, les ouvriers sur le chantier, les employés dans des bureaux, les grands magasins, le grand bureau avec des secrétaires en batterie en train de taper des courriers, un cortège funèbre, une cour d’un quartier populaire, un cheval mort à la tâche sur la voie publique encore attelé, la bourse, une chambre où la famille vient se recueillir devant le lit du mort, un mariage, une péniche sur le fleuve, un amphithéâtre de l’université de médecine, etc. À quelques reprises, il pense déceler une forme de suite : par exemple, l’enterrement (bois trente-trois) qui répond comme un prolongement du cortège funèbre (bois dix-sept).



La technique de réalisation de chaque image sur bois reste identique aux ouvrages précédents : d’abord un dessin sur une feuille, parfois après plusieurs esquisses, la reproduction en image inversée sur un bloc de bois, du poirier dur et séché, puis la reprographie avec des presses mécaniques ou à bras. À nouveau, le lecteur est frappé par la qualité de l’impression de chaque image : des zones noires bien nettes qui ne bavent pas, des détails d’une grande finesse (le bois quarante-sept avec les dizaines de livres dans le bureau d’un érudit). Les blancs impeccables. Chaque image comprend une forte densité d’informations visuelles, avec des compositions remarquables : le magnifique escalier sinueux descendu par un chat dans le bloc quatre-vingt-sept, les scènes de foules, la densité des constructions. Le lecteur prend le temps de détailler chaque page, à la fois pour la richesse des informations visuelles, à la fois pour le rendu, descriptif et réaliste, mais aussi avec une élégance dans la composition entre zones noires et zones blanches, et aussi un goût pour la structure géométrique et ordonnée de chaque composition.


Indubitablement, l’auteur a construit son récit pour montrer toute la diversité des activités que peut abriter une ville, soit publiquement, soit dans l’intimité d’un appartement. De fait, le lecteur ne ressent aucune répétition, et dans le même temps il ne se produit pas d’impression de catalogue, grâce à la consistance et les tonalités variées de chaque image. Il se dit que Masereel a construit son récit avec une optique holistique en tête : dresser un panorama complet de la vie d’une ville, en donnant à voir une facette différente dans chaque bois. Bientôt, il ressent que le regard de l’auteur n’est pas neutre. À l’évidence, le regard porté sur les individus comprend une forme d’empathie et un parti pris en faveur des victimes (il y a même un meurtre). Le point de vue de l’auteur comprend également une dimension politique et sociale, humaniste. Des images du prolétariat, que ce soient des ouvriers, des secrétaires, des dessinateurs techniques. À l’évidence, les individus disposant d’une once de pouvoir en profitent pour maltraiter leurs subordonnés, les asservir d’une manière ou d’une autre. La parade militaire peut sembler montrée de manière purement factuelle, mais elle apparaît froide et sinistre. Les classes ouvrières vivent dans des conditions matérielles précaires. Les femmes subissent la domination masculine sous forme de violence physique, de prostitution. Une manifestation populaire est réprimée dans la violence policière. Etc. Le dossier rédigé par Samuel Dégardin complète cette approche de la domination économique et offre également une mise en perspective par rapport aux arts visuels de l’époque.


Les précédents ouvrages de Frans Masereel impressionnaient déjà par la force des images, leur esthétisme, la qualité de l’expression littéraire de l’auteur, et sa sensibilité sociale. Ce cinquième ouvrage publié par les éditions Martin de Halleux déroute un peu au départ par son absence de personnage humain comme fil conducteur. L’auteur se montre ambitieux en racontant la journée d’une grande ville dans toute sa diversité, tant en termes d’animations et d’événements, que d’individus de classes sociales différentes. La narration visuelle s’avère incroyablement plus riche que la collection de cent images, chacune racontant sa propre histoire. Formidable.



mercredi 25 octobre 2023

L'Humanité de mes couilles

Où que tu ailles, tu emporteras ton malaise avec toi.


Ce tome constitue une histoire complète indépendante de toute autre, qui s’apprécie mieux avec une connaissance superficielle de la genèse biblique sous l’angle mythologique. Sa publication date de 2023. Il a été entièrement réalisé par Emmanuel Moynot, pour le scénario, les dessins et les couleurs, bédéiste également connu pour ses albums de Nestor Burma. Il comprend cinquante-trois pages de bande dessinée


À l’époque des hommes des cavernes, Adam est en train de se coudre un pagne avec un lien de cuir et une grosse aiguille. Il est très satisfait du résultat et il le revêt. Il va se présenter à sa mère assise dans la grotte, en lui annonçant qu’il a inventé un truc. Elle le calme direct en lui demandant d’y aller mollo sur les superlatifs et de lui montrer le truc. Il avance vers elle, disant qu’il trouve que ça lui va vachement bien. Elle répond du tac au tac, que c’est complètement idiot son truc, on ne voit plus son pénis. S’il croit que c’est avec son intellect qu’il va impressionner les gonzesses… Bref, il s’est planté. Elle lui demande d’aller cueillir des cailloux pour faire la purée de lézard. Il râle, parce qu’il en a marre de la purée de lézard. Elle lui rétorque qu’il n’a qu’à inventer l’arc et les flèches et alors ils pourront en reparler. Il sort ramasser des cailloux tout en marmonnant pour lui-même qu’un jour il inventera la religion et qu’on verra bien c’est qui qui rigole. Il se rend compte qu’Ève se tient devant lui : elle lui demande pourquoi il planque son pénis, s’il a rétréci ou s’il a chopé la chtouille. Il répond sèchement que les gonzesses n’y comprennent rien à la mode, et que si un jour il y a des grands couturiers, ce ne sera pas les femmes qui feront la tendance.



Peu impressionnée par sa répartie, Ève demande à Adam s’il veut faire du sexe. Elle va se coucher sur le dos dans l’herbe, dans la position du missionnaire, tout en lui indiquant qu’elle aimerait bien le faire à la normale une fois de temps en temps. Il répond qu’il évolue, qu’il n’a plus d’os pénien, et que le faire comme des bêtes ne lui occasionne plus d’érection. À l’entrée de la grotte, la mère d’Adam s’époumone à l’appeler. Il finit par l’entendre et il peste contre elle, ne pouvant pas être tranquille. Il décide que le jour où il va écrire ses mémoires, il va l’en évincer. Ève rentre chez ses parents, et sa mère lui fait la leçon parce qu’elle a encore été traîner avec l’autre demeuré. Elle leur répond qu’ils profitent bien d’être crétins maintenant parce que la préhistoire ne va pas durer pour toujours. Elle va trouver refuge dans les branches d’un arbre, où un serpent bleu vient lui prodiguer des conseils. La jeunesse, c’est le printemps de la vie ! C’est là qu’il faut cueillir les plus beaux fruits, se remplir du suc de l’existence pour ne pas finir comme un vieux pruneau tout fripé. Où qu’elle aille, elle emportera son malaise avec elle. Elle finit par suivre son conseil et croquer dans une pomme, ce qu’elle regrette immédiatement car elle n’est pas mûre. Elle est persuadée que l’herbe est plus verte ailleurs : il faut qu’elle s’en aille, et ainsi ses parents la laisseront tranquille.


Un titre qui claque bien et qui ne laisse pas place au doute : l’auteur ne va pas faire l’éloge des êtres humains. Il place son récit à la naissance de l’humanité, dans l’âge mythologique de la Genèse selon la Bible, dans une version quelque peu revue et corrigée. Il s’agit d’un album publié par l’éditeur Fluide Glacial, et le lecteur peut y reconnaître l’humour maison, un peu gras, souvent en-dessous de la ceinture, et aussi impertinent que pertinent et pénétrant. La première page propose un gag reposant sur un anachronisme, de la couture, filé par la suite avec l’évocation du métier à inventer de couturier, et de la mode qui sera certainement plus masculine que féminine. Par la suite, le lecteur sourit à l’emploi d’anachronismes qui abondent tout au long de l’album : la mention d’une pension alimentaire en retard, le régime végétarien, le rôle traditionnel de la femme voire rétrograde, les démarcheurs Vendeur Représentant Placier (VRP), le principe d’éduquer le palais (la gastronomie), les jours de la semaine, le fromage, la prospection les clients potentiels pour réaliser une étude de marché, le fait de parler face caméra, l’existence de la forêt primaire, etc.



L’auteur joue également sur les attendus du lecteur, en prenant à rebrousse-poil le déroulement de la Genèse tel qu’établi dans la Bible. Le lecteur sourit quand Abel explique la notion de sacrifier un bélier pour que ça lui porte chance : un détournement du sacrifice à Dieu, transformé en une croyance sans fondement sur le fonctionnement de la chance, une interprétation erronée d’une occurrence de corrélation, sans aucune causalité. Un peu plus loin, Adam reçoit l’étrange visite d’un individu à la peau noire, visiblement un Africain, ce qui l’amène à se mettre en colère, en demandant qu’on le laisse construire sa légende tranquille, et à se regarder le nombril en disant que, oui, il en a un ! Cette séquence intègre également une autre forme de dérision, cette fois-ci s’appliquant à l’Histoire, et dans ce cas particulier à l’histoire évolutive de la lignée humaine, contrastant fortement au récit de la Genèse. Dans une séquence, Caïn se met à inventer le concept de cité et de logements mitoyens, faisant ainsi ressortir le fait qu’Adam et ses parents habitent dans une caverne. Il est également question de mots de vocabulaires divergents entre les deux frères, prémices de la naissance des langues, et du mythe de la tour de Babel. Ou encore Abel s’est déjà installé comme éleveur, et Caïn comme agriculteur.


En cohérence avec l’époque et les personnages qu’il a choisis, l’artiste a fait le choix de les représenter nus tout du long de l’album avec une approche majoritairement réaliste, et donc des fesses, des poitrines et des pénis apparents, ce qui est même visible sur la couverture pour Adam. Cela ne fait pas de cette bande dessinée un ouvrage érotique ou pornographique, plutôt naturiste. Lorsque Ève et Adam s’accouplent, cela ne dure que le temps d’une unique case fort chaste. Le dessinateur montre des individus en bonne santé physique, les parents étant marqués par l’âge, les Africains (apparaissant dans une séquence) étant peut-être plus athlétiques. Les dessins s’inscrivent dans un registre descriptif et réaliste, avec un degré de détails de niveau moyen. L’artiste ne se contente pas de formes génériques, mais le degré de précision ne permet pas de reconnaître les essences de végétaux, par exemple. Il emploie un mélange de traits très fins pour des portions de contour, et de traits plus épais pour donner plus relief et de texture aux formes détourées. Le lecteur observe une belle variété dans les visages, dans les postures corporelles et dans les expressions de visage. Il voit passer des représentants de différentes espèces animales : le serpent bleu vil tentateur, un pauvre lapin qui finit le crâne éclaté sous une pierre, une girafe, une biche, un lézard, des moutons, deux aurochs, un poisson, un lion et une lionne, deux chiens et des chiots.



Le dessinateur réalise des décors qui donnent une impression de chaque lieu, sans les décrire dans le détail. Pour autant, les personnages évoluent dans des environnements diversifiés : des grottes (quelques-unes bénéficiant de peintures rupestres), des zones boisées avec même des arbres à liane, des collines permettant de voir loin, un mont avec des grottes, une savane, un champ de blé, une hutte en bois, un fleuve, une immense cité en pierre, et même un véritable jardin d’Éden. Le lecteur apprécie la fluidité de la narration visuelle et sa variété, avec des scènes mémorables : le serpent évoluant autour d’Ève assise sur une branche d’arbre, Caïn se prenant une mandale pour avoir tenté de tuer Abel encore nouveau-né, Adam tuant un lapin par surprise, les deux démarcheurs essayant de fourguer un balais présenté comme l’une des dernières innovations en matière d’entretien ménager, Abel s’adonnant à la peinture rupestre, Adam plongeant pour pêcher un poisson à main nue, deux lions en train d’observer des humains se recueillir sur un corps enseveli, l’incroyable cité en pierre, le principe de la géante de neuf mètres en train de se faire féconder.


En fonction de sa familiarité avec l’histoire d’Adam et Ève, le lecteur se rend compte que l’auteur n’en reste pas à une parodie moqueuse et sarcastique. En sous-entendu, il s’amuse également avec des questionnements divers. Cela commence dès la première page avec Adam en train de coudre : quel être humain a pu avoir cette idée, comment lui est-elle venue à l’esprit ? Ce type d’interrogation revient à l’esprit du lecteur en voyant les uns et les autres faire des essais de nourriture : Caïn très content de mâcher des feuilles de plante qui semblent le détendre, Adam ramenant un lion et Ève ne sachant pas comment le cuisiner. Abel s’allongeant sous un mouton pour boire le lait à même le pis. La famille d’Adam se demandant ce qu’il lui prend de ramener un poisson : comment a-t-il pu avoir l’idée que ça pouvait se manger ? Moynot s’amuse également à opposer la version de la genèse de l’humanité légèrement bronzée à la réalité de son origine en Afrique noire. La notion d’un dieu le père tout puissant avec un homme à la barbe blanche qui regarde silencieusement Abel, et la notion de premier homme puisque Adam a un nombril, et même une mère. Il montre Ève et Adam quittant la grotte familiale pour tenter de s’installer dans une maison. Dans la dernière séquence, il joue avec le principe d’une genèse alternative quand Adam raconte ce conte avec des hommes paresseux et une femme géante. Il joue avec la notion de péché originel lorsque Ève indique à Seth, un de ses fils, que quand son père et elle ne seront plus de ce monde, l’avenir de l’humanité reposera sur lui. Ce n’est donc plus l’acte de croquer dans la pomme qui pèse sur la condition humaine de tous les hommes à venir, mais les choix de Seth.


Un titre politiquement incorrect pour indiquer une relecture inconvenante et irrespectueuse de l’origine de l’humanité selon la Genèse. Une narration visuelle bien dosée entre pragmatisme et humour, pour une reconstitution entre naturalisme et fantaisie. Une suite de six chapitres entre quatre et seize pages, évoquant l’invention du pagne cousu, la naissance d’Abel, la chasse, le premier agriculteur et le premier éleveur, le principe du sacrifice pour s’attirer la chance, et une autre possibilité pour un récit des origines. L’auteur entremêle avec une habileté élégante mythologie et histoire, assaisonné de dérision et de sarcasme pour mieux remettre en question quelques notions fondatrices qui exigent beaucoup de crédulité, sans se montrer condescendant ou méprisant.