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lundi 11 mai 2026

L'école est finie !

Dans la tranquillité et la bienveillance on grandit plus vite et mieux.


Ce tome contient une histoire complète de nature autobiographique, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Evemarie pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-dix-sept planches de bande dessinée. Il commence par une courte préface de Fabcaro (Fabrice Caro) dans laquelle il évoque que l’histoire de l’autrice dans ses établissements scolaires fait autant rire que froid dans le dos par moments, que le lecteur suit une petite fille super attachante, surtout si dans sa scolarité il n’était pas forcément un des leaders charismatiques de la winne. Il conclut en réitérant que l’ouvrage est très drôle.


Evemarie est attablée à un café en terrasse, et elle regarde les parents amener leurs enfants à l’école. Cela lui rappelle sa rentrée en septembre 92, alors qu’elle avait dix ans. Le car arrive à l’arrêt avec une publicité pour le film Reservoir Dogs sur le flanc. Elle monte dedans avec sa sœur. Evemarie rentre au collège, sa sœur est dans le même établissement qu’elle, en seconde. Elle est belle et bonne en cours. À la maison, elles peuvent se disputer… moins qu’elles ne se marrent ensemble. Bref ce matin-là, elles font leur rentrée. Une fois descendue du bus, le pied de sa sœur heurte la bordure de trottoir et elle s’étale de tout son long dans une flaque d’eau ce qui fait beaucoup rire Evemarie. Finalement, cette dernière arrive dans la cour, puis dans sa classe. Elle est la plus jeune, la plus petite, et elle a un nom de famille hilarant, Cabot, ce qui fait rire tous les élèves lors de l’appel. Quelque chose lui dit que ça va être très long…. Très très long cette affaire.



Chapitre un : collège public. Evemarie a choisi allemand pour la première langue, pour être dans une bonne classe. Ce qui est complètement idiot, parce que l’allemand, à part en Allemagne, tout le monde s’en moque (sauf peut-être un peu en Argentine). Ses seules références en allemand se cantonnaient à La grande vadrouille… ce qui lui vaudra une heure de colle, pour avoir répondu à la professeure : Ja voll, mein Guénéral. Note pour plus tard : pas de trait d’humour en classe. Que l’ennui… Et l’ennui… Et encore l’ennui. L’autrice reprend donc : la plus petite, avec un nom hilarant. Ce qui se passe ? Les autres élèves se moquent d’elle, par exemple en lançant une feuille de papier froissé sur sa tête et en lui disant d’aller la chercher. À cet instant, deux options s’offrent à la jeune fille : devenir victime officielle, ou marquer son mécontentement sur le petit leader de la classe. Elle se retourne donc vivement et le frappe avec ses cahiers. Ça a mis tout le monde d’accord. Fin du match… enfin avec les élèves. Mais même un prof s’y met en faisant l’appel, ajoutant un petit Ouaf-ouaf après avoir appelé son nom. Bien sûr, elle a rêvé de lui réserver le même sort qu’au petit chef des harceleurs ! Mais ça ne se fait pas… On peut toujours rêver. Assise à sa place en salle de classe, elle regarde par la fenêtre. D’ailleurs le rêve n’était pas au programme. Et c’est fort dommage… Elle était hyper douée. De la fenêtre, elle a une vue imprenable sur l’horloge de la cour. Alors, régulièrement elle s’envole pour accélérer le temps. Diplôme de vol mental acrobatique, obtenu avec félicitations…


Le titre et l’illustration de couverture annoncent honnêtement le programme : raconter les années d’école qui mènent de la demoiselle à droite à la jeune femme à gauche, avec une issue ressentie comme une libération, en pouvant brûler le cartable. Le récit autobiographique de la bédéaste s’articule en trois parties, correspondant à trois établissements différents : le collège public à partir de la sixième, puis le collège privé à partir de la troisième, et enfin l’école secondaire artistique Saint-Luc de Tournai en Belgique. Le lecteur trouve ce à quoi il peut s’attendre : la bonne humeur graphique de la bédéaste, avec un dessin tout public, des personnages à la représentation un peu simplifiée, son propre avatar dont le regard reste perpétuellement caché par sa frange, des exagérations comiques dans les postures ou dans les réactions, une représentation simplifiée des décors, et quelques délires visuels, par exemple lorsqu’elle chevauche une sorte de canard géant mutant avec un casque qui glisse sur un arc-en-ciel. Il retrouve également le ton personnel de l’autrice : un sens de la dérision et de l’autodérision, de la moquerie finalement plutôt gentille, une aversion pour l’autorité imposée, une forme d’entrain en particulier pour la pratique du dessin, et une amitié indéfectible pour sa sœur.



Alors bon, qu’est-ce que cette histoire de scolarité comporte d’intéressant ? La dénonciation de maltraitances institutionnelles et personnelles ? Une critique analytique et philosophique sur l’éducation ? L’autrice reste dans son registre sarcastique et concret, descriptif, comme elle a pu le faire dans La Boulonichon (2023). Le lecteur s’attache immédiatement à la jeune Evemarie, sa figure rondouillarde, son gros nez rond, ses vêtements informes dans la période collège public, sa tenue dans sa période lycée avec des pulls ou sweatshirts le plus souvent rayés et des jeans, sa période (presque) conformiste en collège privé (col roulé, gros collants noirs en laine, jupe écossaise qui gratte sous les genoux, chignon mais pas de serre-tête parce qu’elle se respecte, mais ses Doc Martens parce que quand même). Il se rend compte que l’autrice réalise des écarts quant à ses apparences sages à des fins humoristiques ou émotionnelles : la jeune Evemarie en boxeuse avec la ceinture, la même en pirate, en exploratrice dans la jungle, en pyjama, en cosmonaute, en maillot de bain, en cible pour lanceur de couteaux, ou même en superhéroïne. La dessinatrice joue avec verve sur les exagérations de comportement ou de d’expressions de visage : l’écolière le dos courbé sous les poids de son cartable comme métaphore de la pénibilité de l’école, le professeur de mathématiques qui se transforme en comédien de standup au tableau, le surveillant qui se conduit comme une brute épaisse, le prêtre qui est le sosie de Rowan Atkinson (Mister Bean), le chef de division du collège privé avec la bave aux lèvres, etc.


La narration visuelle entraîne facilement le lecteur avec des personnages le plus souvent en mouvement, des couleur plutôt claires, parfois vives (surtout une fois sortie du collège). La direction d’acteur se positionne dans un registre réaliste, avec des exagérations comiques régulières, pour faire ressortir une absurdité ou un ressenti. Elle se tient à l’écart du misérabilisme, la plus grande souffrance de l’élève semblant être un ennui interminable et sempiternellement répété. Toutefois, le mode d’accompagnement des élèves au collège ressort par son manque d’empathie, de chaleur humaine, et par ses méthodes coercitives et humiliantes pour le collège privé. Le dessin reste à l’écart de tout voyeurisme, tout en faisant apparaître les émotions, et les situations d’abus d’autorité ou de pouvoir, en particulier le recours à la force brutale du surveillant, ou à l’abus d’autorité sur de jeunes demoiselles par le chef de division. Le lecteur absorbe les dessins, avec la sensation d’une lecture facile et évidente, amusante et régulièrement drôle, rendant vivante une phase banale de la vie de tout adulte ayant bénéficié d’une scolarisation. De temps à autres, il constate la présence de procédés visuels élaborés, intégrés de manière organique à la narration. Le recours au motif de la spirale pour montrer que l’adolescente subit une décision pour elle arbitraire, qu’elle n’avait pas vu venir et sur laquelle elle n’a aucune prise. Des métaphores visuelles comme l’élève traversant un désert avec un cartable très lourd sur le dos. La présence de personnes célèbres, à commencer par les Beatles, mais aussi Mister Bean, la menace physique ou psychologique sous la forme d’un personnage en ombre chinoise, les émotions sous forme visuelle par exemple quand Evemarie crache du feu comme un dragon, etc.



Le lecteur éprouve la sensation de suivre la scolarité de l’autrice de manière linéaire à partir de sa sixième jusqu’à la sortie de St-Luc. Il se rend compte qu’il est peu question du contenu des cours, sauf pour pointer du doigt l’attitude professorale manquant de bienveillance dans les deux collèges, la forme très scolaire et autoritaire des cours, ou encore comment un groupe d’enfants peut prendre en grippe un autre et lui faire subir des brimades. Evemarie fait ressortir à quel point ce mode de d’apprentissage coercitif est inadapté à sa personnalité, et à quel point elle grandit vite et mieux dans l’environnement plus responsabilisant de St-Luc. En filigrane, il peut repérer ce qui permet à Evemarie de tenir le coup, de conserver son intégrité psychique, malgré cette inadéquation à un système normalisé et vécu comme dépersonnalisé. Son lien avec sa sœur, des parents compréhensifs et à l’écoute, des amies et des amis, un caractère à ne pas se laisser marcher sur les pieds, une grande imagination lui permettant de s’évader lors d’interminables périodes d’ennui, et une passion le dessin. Elle conclut son récit par une forme de Que sont-ils devenus ? Et par sa scolarité dans une école de dessin en Belgique avec des méthodes pédagogiques totalement adaptées à son niveau d’autonomie, reposant sur la tranquillité et la bienveillance.


Le récit d’une scolarité en collège, d’abord public puis privé, puis dans une école de dessin, d’une élève pour laquelle les conditions quasi industrielles de l’éducation scolaire sont inadaptées. Un récit drôle et visuellement inventif, disant et montrant les moments d’humiliation sans en faire un drame (alors qu’il y a de quoi à une ou deux reprises), avec verve, bienveillance et caractère. Un témoignage qui dit la souffrance ordinaire et bien réelle d’une élève subissant un système impersonnel et autoritaire.



mercredi 6 mars 2024

La survivante T04 Ultimatum

En bref, il vous manque l’essentiel pour être réellement fiables. L’imagination !


Ce tome est le dernier d’une tétralogie indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1991. Il fait suite à La survivante T03 La revanche (1988). Il a entièrement été réalisé par Paul Gillon (1926-2011), pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. La série a bénéficié d’une réédition en intégrale : La Survivante - Intégrale en 2008.


Dans une pièce de l’hôtel Crillon, reconvertie en laboratoire d’expériences, Aude Albrespy est suspendue nue en l’air par des bras mécaniques, la tête en bas, les jambes écartées, un autre bras tenant un godemichet proche de son sexe. Debout, impassible, le cyber BX 240 se tient immobile faisant des remarques à voix haute : Comme la nature humaine est mystérieuse, surprenante !… Expérimentalement, il a eu la preuve que la sensibilité d’Aude aux stimuli sexuels pouvait être déclenchée par un processus mécanique. Mais, à présent, en affinant ses méthodes, il se rend compte que la jouissance de la femme n’est provoquée que par des représentations anthropomorphiques actives. Cependant, il s’interroge : Le cas d’Aude est-il représentatif d’un comportement global de l’espèce humaine, ou est-il la conséquence d’une éducation, d’une croyance, de frustrations enfantines ou adolescentes ? Il continue : Quel dommage que les cybers n’aient qu’elle comme sujet d’expérience, que certaines circonstances l’aient obligé à annuler quelques hominidés grâce auxquels il aurait pu étendre substantiellement son champ d’investigation. Les bras mécaniques continuent de balloter Aude dans tous les sens. Sur ce point particulier BX 240 se voit contraint d’attendre que Jonas, le fils d’Aude, atteigne l’âge où biologiquement l’instinct de reproduction se manifestera par des phénomènes propres aux mammifères soi-disant supérieurs dont ils sont les ultimes représentants. Aude lui rétorque que ses circuits intégrés ne seront jamais à même d’analyser la nature humaine, jamais ! Les bras la déposent au sol et le cyber lui annonce une nouvelle série de tests dès le lendemain.



Plus tard, Jonas et BX 240 font une balade dans Paris, chacun sur leur moto aéroglissante. Le cyber indique qu’il n’est pas dupe de l’apparente soumission de l’adolescent. Si ce dernier pense qu’ayant réussi parfois à mystifier le cyber, il lui sera encore possible de lui échapper, il faut qu’il se détrompe. Pourquoi essayer de fuir ? Pour aller où ? Toutes les stations informatiques, toutes les télé-sondes et les satellites de surveillance ont convaincu les cybers qu’il n’y a définitivement plus aucune trace de vie humaine sur cette planète. Aude Albrespy et son fils sont les seuls survivants. Jonas rétorque que lui aussi a fait des constats : De semaine en semaine, les circuits électroniques qui tiennent lieu de cervelles aux cybers se détériorent. Leurs servo-moteurs, leurs diodes et leurs magnétrons, leurs pastilles neuroniques, sont de la camelote, de la pacotille. Par cupidité, l’homme fragilisait sa production industrielle pour écouler plus rapidement ses produits.


La fin du tome précédent indiquait clairement que le retour sur terre ne s’effectuerait pas sous les meilleurs auspices possibles. La séquence d’ouverture renoue avec une forme d’exploitation de la nudité féminine qui apparaît malsaine : maltraitance et voyeurisme, imposés par les conditions d’une expérience menée par un robot. L’auteur consacre d’autres séquences à Aude Albrespy, une à l’école alors qu’elle est encore une enfant, une au début de sa vie d’adulte alors qu’elle est sous l’emprise d’un individu qui s’avère faire partie d’une cellule terroriste. Le scénariste a ramené sa protagoniste au stade du premier tome, ou presque : très consciente d’être une survivante et que l’espèce humaine n’a plus d’avenir. Elle subit la maltraitance du cyber BX 240 et son état dépressif se réinstalle. Les dessins montrent une femme en proie à des émotions exacerbées, avec des traits de contour un peu fins et un peu cassants, dont la rugosité évoque la fragilité de la vie et aussi sa dureté. Pour choquante qu’elles soient, les positions obscènes d’Aude dans la première scène font comprendre au lecteur l’absence d’empathie du robot. Il n’est pas programmé pour ça. Le traitement infligé à cette femme suscite une gêne suscitée chez le lecteur contraint d’y assister. Il n’y a rien d’érotique, plutôt une torture abjecte.



Aude se retrouve encore nue quand plusieurs robots viennent la chercher dans son lit le matin, comme des soldats sans âmes, obéissant aux ordres sans capacité de les questionner, avec des silhouettes sombres et des têtes en forme de casque, montrant bien l’absence d’émotion. Dans le passé, elle fait l’amour avec Haoudi Saïed, et le lecteur a bien compris que l’homme n’éprouve aucun sentiment pour elle : elle se montre passionnée, alors qu’il n’est pas possible de lire d’émotion sur son visage à lui. Son comportement par la suite, en la prenant otage confirme qu’il est tout autant privé d’empathie que les robots. Le pire de l’abject se produit lorsque BX 240 sonde ses souvenirs et fait remonter un traumatisme de l’enfance, une violence sexuelle commise sur cette petite fille. Les aplats de noir se font plus importants pour insister sur les ténèbres tant de la pièce que de l’acte, épargnant au lecteur de se retrouver encore plus voyeur. L’auteur établit que cette femme a été la victime de violences sexuelles pendant plusieurs périodes de sa vie, ce qui a occasionné de profonds traumatismes, et que BX 240 se conduit comme un bourreau de plus, sa programmation ne lui permettant ni de comprendre le mal qu’il fait, ni d’observer qu’il reproduit le même schéma que d’autres humains ce qui induit par voie de conséquence qu’ils étaient tout autant dépourvus d’empathie.


En contrepoint au sort de sa mère, le lecteur voit les interactions de son fils Jonas avec le même BX 240, et ses fait et gestes quand il se retrouve seul, livré à lui-même. Dans le deuxième tome, le lecteur avait pu observer qu’il s’agit d’un enfant prépubère, très en avance sur son âge, précoce et surdoué. Il est capable de tenir tête au cyber, et il fait déjà montre d’un esprit de rébellion, en cherchant des moyens de se sortir des griffes de la surveillance et de la domination du cyber. Il n’hésite pas à le confronter sur la détérioration inéluctable des machines, à la fois la conséquence de l’entropie inéluctable, mais aussi de l’obsolescence programmée, Jonas disant que : L’homme fragilisait sa production industrielle pour écouler plus rapidement ses produits. Par la suite, il observe l’action des étranges créatures aquatiques sur les robots. Il souligne l’incapacité des robots à s’adapter, et il va jusqu’à pointer du doigt que l’existence des robots en général et de BX 240 en particulier, n’a pas de sens sans être humain comme spectateur. Le lecteur éprouve une forte sympathie pour ce jeune garçon intelligent, en phase de rébellion contre le cyber, à la fois plus réfléchi et plus impulsif que sa mère, sa jeunesse le préservant d’être victime du découragement ou de la dépression. Le lecteur voit un jeune garçon, bientôt jeune homme, assez élégant. Le dessinateur sait représenter un vrai garçon et pas un mini adulte.



Une fois passées les deux pages glauques de tests physiques effectués sur Aude, le lecteur retrouve les superbes vues de Paris : une vue de dessus de la place de la Concorde, jusqu’à La Madeleine, la façade de l’hôtel Crillon, puis la tour Eiffel dans le lointain, une vue des tours de la Défense dans le lointain, Notre Dame lors de la balade en aéro-moto, les quais de Seine, le jardin du Palais Royal et ses galeries, la place des Pyramides avec la statue de Jeanne d’Arc, le pont de la Concorde. Le dosage entre traits fins, petites touches de noir plus épais, et la mise en couleur s’avère parfait pour donner à voir avec précision les éléments en premier plan, et pour laisser deviner les éléments en arrière-plan. Ces paysages apparaissent en fonction des déplacements des personnages, à l’opposé d’une enfilade de sites touristiques dans un circuit optimisé. Le lecteur peut également relever les marques du temps, l’absence d’entretien pendant plusieurs années. Par exemple, les jets d’eau ne fonctionnent plus. Et bien sûr l’absence de tout être humain. L’artiste a également conçu une séquence d’action inattendu sur une péniche parisienne, alors qu’un robot de surveillance essaye d’empêcher Jonas d’aller plus loin, et de le forcer à revenir dans le périmètre autorisé par BX 240 autour de l’hôtel Crillon.


Sous le charme de ce récit nostalgique de Paris, sous le coup de l’horreur de l’absence d’émotion des cybers se livrant à des expériences cruelles, illustrant les conséquences d’une science sans conscience, le lecteur se demande comment l’auteur va conclure son récit, sur une fin ouverte, ou de manière plus définitive ? Il est pris de court par le développement final, raconté dans les neuf dernières pages. Le scénariste avait préparé le dispositif permettant cette évolution, et pour autant ces dernières pages évoquent l’âge d’or de la science-fiction, avec une touche poétique inattendue et poignante. Une fin qui montre la notion de survivante sous un autre aspect.


Pour ce dernier tome, l’auteur se montre sans pitié, envers ses personnages, envers son lecteur. Ce dernier se retrouve voyeur de deux violences sexuelles cruelles, dessinées de manière explicite. Mais ces deux scènes participent à raconter la personnalité d’Aude Albrespy, et à opposer l’être humain émotionnel aux robots froids et logiques. La narration visuelle est au diapason de ce récit noir : une mise en couleurs expressionniste en sourdine, des dessins montrant les personnages, mettant en évidence l’absence d’autres êtres humains. Le titre de la série reprend tout son sens, de dernière survivante avec son fils, mais également ayant survécu à la maltraitance. L’auteur sait utiliser avec personnalité les conventions de la science-fiction. Derrière elles, le lecteur peut y voir une métaphore de la vie intérieure d’Aude Albrespy, l’isolement générés par les traumatismes, la sensation d’évoluer seule dans un monde où elle n’a plus la capacité d’établir un contact avec un autre être humain. Dérangeant.



jeudi 12 septembre 2019

Putain de vies : itinéraires de travailleuses du sexe

J’étais devenue un objet, leur objet.

Il s'agit d'une bande dessinée indépendante de tout autre, réalisée par Muriel Douru, dont la première édition date de 2019. Il commence par une préface d'Ovidie (actrice, réalisatrice, productrice, autrice et journaliste). Elle évoque sa réticence initiale, avant d'apprendre qu'il s'agit d'évoquer le parcours de vie de travailleuses et de travailleurs du sexe, à partir de leurs propres dires. Elle développe ensuite son propos : elle a constaté que généralement lesdits travailleurs sont exclus des débats qui les concernent, en indiquant que chacun de ces travailleurs a une histoire personnelle différente, qu'ils continuent de souffrir de stigmatisation dans la société, et que les métiers se sont diversifiés avec le numérique, mais qu'ils restent exploités et mal considérés. Vient ensuite une introduction de 3 pages en bande dessinée réalisée par l'autrice elle-même dans laquelle elle évoque ses a priori, son travail dans les maraudes de Médecins du Monde et Paloma dédiées aux travailleuses du sexe, ainsi que la distance de son cadre de référence de vie, d'avec celui des personnes qu'elle a rencontrées. Le tome se termine avec une postface de 5 pages, un texte illustré de quelques photographies : paroles de Médecins du Monde & Paloma.


La bande dessinée comprend 10 chapitres, chacun consacré à une travailleuse ou un travailleur du sexe différent. Chapitre 1 : Vanessa - De l'enfant esseulée à la mère de famille nombreuse. Dans un appartement en banlieue, une femme observe sa voisine par le judas de sa porte palière et constate qu'elle fait entrer un homme chez elle. Elle décroche son téléphone et avertir l'office HLM. Vanessa est née il y a 48 ans, vivant dans un appartement avec sa famille dans la banlieue modeste d'une ville de province. Chapitre 2 : Amélia - De la vie subie à la vie choisie. Amélia arrive au boulot pour s'installer à son poste de téléopératrice. Un texto arrive sur son portable lui rappelant qu'elle doit 60.000 euros et que son correspondant ne la lâchera pas tant qu'elle n'aura pas remboursé. Amélia est née au Nigéria dans une famille très pauvre. Chapitre 3 : Mei - Des rizières de la Chine aux trottoirs de Belleville. Quelque part dans le quartier de Belleville à Paris, Mei emmène un client faire une passe dans un appartement. Une fois qu'il est parti, elle se fait choper sur le palier pour un autre homme qui exige du sexe gratuit. Elle ne peut qu'obtempérer au risque sinon qu'au moindre esclandre elle se fasse dénoncer par les voisins. Elle est née en Chine au début des années 1970, et sa famille travaillait durement dans la production de maïs.


Chapitre 4 : Giorgia - Du petit garçon des rues à la femme engagée. Dans la nuit du 16 au 17 août 2018, au Bois de Boulogne, un client mécontent abat Vanesa, une transgenre, à bout portant. Une autre travailleuse du sexe en informe Giorgia. Celle-ci est née à Bogota en 1979, dans une famille recomposée. Petit garçon elle a rapidement pris conscience qu'elle avait été assignée à un genre qui n'était pas le sien. Chapitre 5 : Candice - Du malheur à la quête du bonheur. Candice regarde une déclaration d'Éric Ciotti à la télévision, enjoignant l'Aquarius à retourner sur les côtes libyennes. Elle est née au Nigéria il y a 25 ans, l'aînée de 3 frères et 4 sœurs. Elle n'a jamais vu d'amour entre ses parents. Chapitre 6 : Lauriane - De l'adolescente complexée à l'escort girl. Lauriane rentre chez elle dans son petit pavillon et trouve un bouquet de fleurs devant sa porte, avec un gentil mot d'un certain Jean-Louis. Elle se souvient de son enfance en pavillon dans une famille ordinaire, et de sa passion pour le sexe, développée à l'adolescence, de ses expérimentations diverses et sans tabou. Chapitre 7 : Emmy - Du petit garçon à la femme épanouie…

Le sous-titre explicite la nature de l'ouvrage : itinéraires de travailleuses du sexe. La quatrième de couverture est composée de 2 paragraphes extraits de l'introduction rédigée par Ovidie sur la stigmatisation dont sont l'objet toutes les travailleuses et les travailleurs du sexe. La lecture de l'introduction ne laisse pas de place au doute sur l'honnêteté de la démarche de l'autrice. Cette dernière explique dans l'introduction qu'elle rapporte les histories de vie de personnes qu'elle a rencontrées et qu'elle a écoutées à l'occasion de maraude avec l'association Paloma, la couverture portant en plus le logo de Médecins du monde. La postface de 5 pages constitue un texte explicatif corédigé par Médecins du Monde France & Paloma sur la nature de leurs actions, la diversité des situations des travailleuses/eurs du sexe, et les actions de prévention. Le lecteur comprend qu'il s'agit donc d'évoquer plusieurs parcours de vie de manière brève (entre 12 et 24 pages) partant généralement de l'enfance jusqu'à la situation adulte (entre 25 et 50 ans en fonction des personnes). Ces parcours sont présentés de manière condensée, mais pas romancée.


Le lecteur entame la première histoire et apprécie la douceur qui se dégage de la narration visuelle. L'artiste détoure les formes d'un trait léger, fin et précis. Les individus présentent des morphologies variées et réalistes, avec des visages différenciés, des tenues vestimentaires en cohérence avec leur statut social, leur activité, leur culture, la région du globe où se déroule la scène. Muriel Douru représente la réalité sans l'enjoliver, sans la dramatiser, avec un degré de simplification dans les formes pour rendre la lecture plus fluide, sans pour autant s'inscrire dans un registre tout public, encore moins enfantin. Elle prend soin de représenter les environnements en les différenciant également. Au fil des histoires, le lecteur peut observer des appartements différents, un pavillon, une ville au Nigéria, un village en Chine, une rue à Bogota, une vue aérienne de Paris, etc. Il ne s'agit pas de reportages touristiques, mais chaque lieu comporte des caractéristiques géographiques et d'aménagement, cohérentes et réelles. De même, le lecteur est bien en train de lire une bande dessinée, et pas un texte illustré, pas des pavés de texte découpés en morceau où la dessinatrice hésite entre représenter ce qui est dit, ou coller une image de transition. Ces 10 chapitres sont autant de bandes dessinées en bonne et due forme, avec une approche factuelle et descriptive, et une narration visuelle riche et variée, que ce soit dans la conception des prises de vue, ou dans la complémentarité entre textes et dessins.

Le lecteur commence donc par découvrir l'itinéraire de Vanessa, depuis son enfance maltraitée jusqu'à l'interrogation sur son futur maintenant qu'elle a 50 ans. Il n'y a pas de misérabilisme, pas de victimisation, pas de jugement de valeur, pas de romantisme, pas de diabolisation du métier ou des clients. Pour autant, il n'y a pas de banalisation ou d'indifférence. Le lecteur a l'impression que Vanessa lui raconte le déroulement de sa vie, avec les éléments relatifs à son métier, et des détails de sa vie privée qui en font une vraie personne. Le deuxième récit est raconté de la même manière, avec la même approche naturaliste. L'absence de dramatisation évite à la narration de donner l'impression d'un reportage sensationnaliste. À nouveau, l'histoire d'Amélia est unique et personnalisée. Le lecteur ressent tout naturellement de l'empathie basique pour cette personne, en gardant à l'esprit qu'il a accès à une partie de sa vraie vie. Du coup, lorsqu'il la voit avec d'autres femmes dans sa situation, dans une cage d'escalier dans un foyer à enchaîner les passes à dix euros, le ressenti est douloureux. Les actes sexuels sont représentés dans 3 cases, sans effet esthétique, sans gros plan, dans un registre sans rapport avec celui de la pornographie. L'aspect factuel de la description rend palpable la réalité de la situation et des actes. En proscrivant tout effet pour appuyer, l'autrice rend possible la projection du lecteur dans la situation, sans filtre déformant.


Au fil des 10 biographies, le lecteur se retrouve ainsi dans la peau d'êtres humains en butte aux pires comportements de ses confrères. Il perçoit la souffrance de chacune de ces personnes. L'effet cumulatif est dévastateur. Au fil de ces 10 parcours de vie, il subit l'oppression, les viols, la guerre, la famine, l'exploitation, les profiteurs, le chantage, les passes à 10 euros, la peur au bois (de Vincennes, de Boulogne), les macs, les mariages arrangés, la violence conjugale, le chômage, la crédulité, l'abus de confiance, le mirage de l'Eldorado, l'angoisse de l'expulsion du sol français, l'indifférence des pouvoirs publics, la prison de son identité sexuelle physique, la séropositivité, la déscolarisation forcée, les prédateurs, la traite des femmes, la pauvreté, le racket, le chantage sur les proches, la reproduction des schémas de la violence familiale, la drogue… Il se rend compte que le parti pris graphique atténue l'horreur visuelle des situations et des violences, rendant la lecture supportable et même agréable, mais qu'il ne cache rien de ces maltraitances. Muriel Douru se révèle être une narratrice extraordinaire. Elle sait représenter la violence sans la rendre esthétique, sans non plus tomber dans le gore. Elle n'hésite pas à représenter les actes sexuels, sans hypocrisie, sans fausse pudeur, mais sans séduction, ce qui correspond bien à cette relation tarifée. Elle montre ces travailleuses et travailleurs en situation de travail, avec une approche professionnelle, sans être technique.

Bien sûr, l'accumulation de maltraitance finit par atteindre le lecteur. Son regard sur ces femmes et ces hommes s'en trouve modifié, quelles que soient ses convictions morales ou religieuses. Dans son introduction, l'autrice évoque la difficulté de projection pour comprendre la réalité de ces vies, à partir de son milieu, son éducation et son statut, de femme blanche et occidentale, n'ayant jamais manqué d'amour parental ni souffert de la faim. Elle indique que la rencontre avec ces femmes et cet homme lui a permis de comprendre combien il est compliqué d'appréhender ce qui vivent des gens au destin si éloigné. Au fil de la lecture, il se dégage également une représentation de la relation sexuelle comme un rapport de force, dans lequel les travailleuses du sexe et les travailleurs du sexe occupent la position de faiblesse. En outre, la représentation de ces rapports forcés, de ces abus réguliers (sans être systématiques) par des clients violents ou voleurs, et souvent des conditions sordides du rapport tarifé (sur le capot d'une voiture) finit par brosser un tableau déprimant de la pulsion masculine imposée aux femmes, et par voie de conséquence subie par les hommes incapables d'échapper à sa force impérieuse. Au sein des témoignages, le lecteur peut relever 2 petites phrases qui définissent cette forme de relation. Dans la première, une travailleuse indique qu'elle était devenue un objet, l'objet de 2 hommes. Dans la seconde, une autre travailleuse constate que même les gentils profitent d'elle : elle doit toujours coucher même quand elle n'en a pas envie, et pour le temps dont ils ont besoin pour se soulager.

Cette bande dessinée est extraordinaire dans le sens où elle parvient à déjouer tous les pièges de la représentation de du travail du sexe (misérabilisme, romantisme, voyeurisme, etc.) sans rien occulter de la nature de ce travail, en donnant la sensation au lecteur d'écouter ces femmes et cet homme en train de lui parler directement, lui laissant son libre arbitre sans lui faire de chantage à l'émotion, sans le culpabiliser, sans l'agresser par des visions insoutenables, dans un rapport de lecture librement consenti, respectueux de sa sensibilité.