Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Professeur. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Professeur. Afficher tous les articles

lundi 11 mai 2026

L'école est finie !

Dans la tranquillité et la bienveillance on grandit plus vite et mieux.


Ce tome contient une histoire complète de nature autobiographique, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Evemarie pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-dix-sept planches de bande dessinée. Il commence par une courte préface de Fabcaro (Fabrice Caro) dans laquelle il évoque que l’histoire de l’autrice dans ses établissements scolaires fait autant rire que froid dans le dos par moments, que le lecteur suit une petite fille super attachante, surtout si dans sa scolarité il n’était pas forcément un des leaders charismatiques de la winne. Il conclut en réitérant que l’ouvrage est très drôle.


Evemarie est attablée à un café en terrasse, et elle regarde les parents amener leurs enfants à l’école. Cela lui rappelle sa rentrée en septembre 92, alors qu’elle avait dix ans. Le car arrive à l’arrêt avec une publicité pour le film Reservoir Dogs sur le flanc. Elle monte dedans avec sa sœur. Evemarie rentre au collège, sa sœur est dans le même établissement qu’elle, en seconde. Elle est belle et bonne en cours. À la maison, elles peuvent se disputer… moins qu’elles ne se marrent ensemble. Bref ce matin-là, elles font leur rentrée. Une fois descendue du bus, le pied de sa sœur heurte la bordure de trottoir et elle s’étale de tout son long dans une flaque d’eau ce qui fait beaucoup rire Evemarie. Finalement, cette dernière arrive dans la cour, puis dans sa classe. Elle est la plus jeune, la plus petite, et elle a un nom de famille hilarant, Cabot, ce qui fait rire tous les élèves lors de l’appel. Quelque chose lui dit que ça va être très long…. Très très long cette affaire.



Chapitre un : collège public. Evemarie a choisi allemand pour la première langue, pour être dans une bonne classe. Ce qui est complètement idiot, parce que l’allemand, à part en Allemagne, tout le monde s’en moque (sauf peut-être un peu en Argentine). Ses seules références en allemand se cantonnaient à La grande vadrouille… ce qui lui vaudra une heure de colle, pour avoir répondu à la professeure : Ja voll, mein Guénéral. Note pour plus tard : pas de trait d’humour en classe. Que l’ennui… Et l’ennui… Et encore l’ennui. L’autrice reprend donc : la plus petite, avec un nom hilarant. Ce qui se passe ? Les autres élèves se moquent d’elle, par exemple en lançant une feuille de papier froissé sur sa tête et en lui disant d’aller la chercher. À cet instant, deux options s’offrent à la jeune fille : devenir victime officielle, ou marquer son mécontentement sur le petit leader de la classe. Elle se retourne donc vivement et le frappe avec ses cahiers. Ça a mis tout le monde d’accord. Fin du match… enfin avec les élèves. Mais même un prof s’y met en faisant l’appel, ajoutant un petit Ouaf-ouaf après avoir appelé son nom. Bien sûr, elle a rêvé de lui réserver le même sort qu’au petit chef des harceleurs ! Mais ça ne se fait pas… On peut toujours rêver. Assise à sa place en salle de classe, elle regarde par la fenêtre. D’ailleurs le rêve n’était pas au programme. Et c’est fort dommage… Elle était hyper douée. De la fenêtre, elle a une vue imprenable sur l’horloge de la cour. Alors, régulièrement elle s’envole pour accélérer le temps. Diplôme de vol mental acrobatique, obtenu avec félicitations…


Le titre et l’illustration de couverture annoncent honnêtement le programme : raconter les années d’école qui mènent de la demoiselle à droite à la jeune femme à gauche, avec une issue ressentie comme une libération, en pouvant brûler le cartable. Le récit autobiographique de la bédéaste s’articule en trois parties, correspondant à trois établissements différents : le collège public à partir de la sixième, puis le collège privé à partir de la troisième, et enfin l’école secondaire artistique Saint-Luc de Tournai en Belgique. Le lecteur trouve ce à quoi il peut s’attendre : la bonne humeur graphique de la bédéaste, avec un dessin tout public, des personnages à la représentation un peu simplifiée, son propre avatar dont le regard reste perpétuellement caché par sa frange, des exagérations comiques dans les postures ou dans les réactions, une représentation simplifiée des décors, et quelques délires visuels, par exemple lorsqu’elle chevauche une sorte de canard géant mutant avec un casque qui glisse sur un arc-en-ciel. Il retrouve également le ton personnel de l’autrice : un sens de la dérision et de l’autodérision, de la moquerie finalement plutôt gentille, une aversion pour l’autorité imposée, une forme d’entrain en particulier pour la pratique du dessin, et une amitié indéfectible pour sa sœur.



Alors bon, qu’est-ce que cette histoire de scolarité comporte d’intéressant ? La dénonciation de maltraitances institutionnelles et personnelles ? Une critique analytique et philosophique sur l’éducation ? L’autrice reste dans son registre sarcastique et concret, descriptif, comme elle a pu le faire dans La Boulonichon (2023). Le lecteur s’attache immédiatement à la jeune Evemarie, sa figure rondouillarde, son gros nez rond, ses vêtements informes dans la période collège public, sa tenue dans sa période lycée avec des pulls ou sweatshirts le plus souvent rayés et des jeans, sa période (presque) conformiste en collège privé (col roulé, gros collants noirs en laine, jupe écossaise qui gratte sous les genoux, chignon mais pas de serre-tête parce qu’elle se respecte, mais ses Doc Martens parce que quand même). Il se rend compte que l’autrice réalise des écarts quant à ses apparences sages à des fins humoristiques ou émotionnelles : la jeune Evemarie en boxeuse avec la ceinture, la même en pirate, en exploratrice dans la jungle, en pyjama, en cosmonaute, en maillot de bain, en cible pour lanceur de couteaux, ou même en superhéroïne. La dessinatrice joue avec verve sur les exagérations de comportement ou de d’expressions de visage : l’écolière le dos courbé sous les poids de son cartable comme métaphore de la pénibilité de l’école, le professeur de mathématiques qui se transforme en comédien de standup au tableau, le surveillant qui se conduit comme une brute épaisse, le prêtre qui est le sosie de Rowan Atkinson (Mister Bean), le chef de division du collège privé avec la bave aux lèvres, etc.


La narration visuelle entraîne facilement le lecteur avec des personnages le plus souvent en mouvement, des couleur plutôt claires, parfois vives (surtout une fois sortie du collège). La direction d’acteur se positionne dans un registre réaliste, avec des exagérations comiques régulières, pour faire ressortir une absurdité ou un ressenti. Elle se tient à l’écart du misérabilisme, la plus grande souffrance de l’élève semblant être un ennui interminable et sempiternellement répété. Toutefois, le mode d’accompagnement des élèves au collège ressort par son manque d’empathie, de chaleur humaine, et par ses méthodes coercitives et humiliantes pour le collège privé. Le dessin reste à l’écart de tout voyeurisme, tout en faisant apparaître les émotions, et les situations d’abus d’autorité ou de pouvoir, en particulier le recours à la force brutale du surveillant, ou à l’abus d’autorité sur de jeunes demoiselles par le chef de division. Le lecteur absorbe les dessins, avec la sensation d’une lecture facile et évidente, amusante et régulièrement drôle, rendant vivante une phase banale de la vie de tout adulte ayant bénéficié d’une scolarisation. De temps à autres, il constate la présence de procédés visuels élaborés, intégrés de manière organique à la narration. Le recours au motif de la spirale pour montrer que l’adolescente subit une décision pour elle arbitraire, qu’elle n’avait pas vu venir et sur laquelle elle n’a aucune prise. Des métaphores visuelles comme l’élève traversant un désert avec un cartable très lourd sur le dos. La présence de personnes célèbres, à commencer par les Beatles, mais aussi Mister Bean, la menace physique ou psychologique sous la forme d’un personnage en ombre chinoise, les émotions sous forme visuelle par exemple quand Evemarie crache du feu comme un dragon, etc.



Le lecteur éprouve la sensation de suivre la scolarité de l’autrice de manière linéaire à partir de sa sixième jusqu’à la sortie de St-Luc. Il se rend compte qu’il est peu question du contenu des cours, sauf pour pointer du doigt l’attitude professorale manquant de bienveillance dans les deux collèges, la forme très scolaire et autoritaire des cours, ou encore comment un groupe d’enfants peut prendre en grippe un autre et lui faire subir des brimades. Evemarie fait ressortir à quel point ce mode de d’apprentissage coercitif est inadapté à sa personnalité, et à quel point elle grandit vite et mieux dans l’environnement plus responsabilisant de St-Luc. En filigrane, il peut repérer ce qui permet à Evemarie de tenir le coup, de conserver son intégrité psychique, malgré cette inadéquation à un système normalisé et vécu comme dépersonnalisé. Son lien avec sa sœur, des parents compréhensifs et à l’écoute, des amies et des amis, un caractère à ne pas se laisser marcher sur les pieds, une grande imagination lui permettant de s’évader lors d’interminables périodes d’ennui, et une passion le dessin. Elle conclut son récit par une forme de Que sont-ils devenus ? Et par sa scolarité dans une école de dessin en Belgique avec des méthodes pédagogiques totalement adaptées à son niveau d’autonomie, reposant sur la tranquillité et la bienveillance.


Le récit d’une scolarité en collège, d’abord public puis privé, puis dans une école de dessin, d’une élève pour laquelle les conditions quasi industrielles de l’éducation scolaire sont inadaptées. Un récit drôle et visuellement inventif, disant et montrant les moments d’humiliation sans en faire un drame (alors qu’il y a de quoi à une ou deux reprises), avec verve, bienveillance et caractère. Un témoignage qui dit la souffrance ordinaire et bien réelle d’une élève subissant un système impersonnel et autoritaire.



mardi 1 octobre 2024

Le prof qui a sauvé sa vie

Les parents n’ont pas porté plainte, mais essayez de vous contrôler.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, à caractère autobiographique. Sa parution date de 2023. Il a été réalisé par Albert Algoud pour le scénario, et par Florence Cestac pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-neuf pages de bande dessinée.


Florence Cestac a commencé à dessiner la première page, et elle demande à Albert à quoi correspond ce titre : Le prof qui a sauvé sa vie. Elle trouve que c’est plutôt lui qui a sauvé la vie à bien des élèves. Il répond que certes, mais il a bien failli y laisser sa peau. Et il commence son histoire : Septembre 1978, sa première affectation, à Bruyère, dans la vallée de la Vologne. Il est assis sur le lit d’une chambre d’hôtel, accablé, ses valises pas encore défaites, et étant sûr qu’il va crever d’ennui dans ce bled maudit, maudit car plus tard c’est ici qu’éclatera l’affaire du petit Grégory en 1984. Heureusement, trois mois plus tard, il reçoit une lettre du rectorat lui indiquant qu’il est titularisé : il va être prof de français au collège Tom-Morel de Roc-les-Forges, en Haute-Savoie. Son père s’était livré à une imposture auprès du ministère : il les avait appelés en se faisant passer pour Jean-Jacques Chaban-Delmas, et en exigeant qu’ils reçoivent rapidement le jeune Albert Algoud. Il fut convoqué très vite par un conseiller peu aimable. Pendant l’entretien, Albert remarque qu’il y a un journal de gauche sur le bureau du conseiller, et il sort son propre exemplaire du même journal ; l’entretien devient immédiatement cordial. Après un interminable périple en train et en autocar, il se retrouve dans une riante bourgade savoyarde, sous une pluie battante.



Le lendemain matin, c’est le jour de la rentrée. Albert commence par passer à la boulangerie pour acheter un croissant. La boulangère lui dit ne pas s’encoubler à cause qu’elle a laissé la panosse. Devant l’air ahuri du client, elle traduit : ne pas se prendre les pieds dans la serpillère. Elle lui demande s’il faut mettre le croissant dans un cornet… Elle explique : un sachet. Au collège, il est accueilli par le principal : surnommé le Hareng, à cause de sa forte ressemblance au fourbe Acidenitrix, dans Le grand fossé, de René Goscinny & Albert Urderzo. Il se présente : Jacques Dacaure, le principal. Puis il lui présente ses collègues. Entre autres, il y avait Fanfoulé, prof de français et latin, personnage hors du commun. Pierre prof de gym, fumeur, laïc résolu, mélomane, sarcastique et grand lecteur. Mme Y, prof de maths, il s’est toujours demandé si elle n’était pas un homme. Jean-Paul, prof d’anglais, chanteur et joueur de saxo. Mme Tambet, prof de maths, dite la Vénus, acariâtre et terreur des nuls. Albéric, prof de dessin, toujours sympa et enthousiaste. Mlle M., prof d’histoire, chahutée, elle menace régulièrement ses élèves de se suicider. M. Z, prof de techno, sympa mais très porté sur la boutanche. M. D, alias la Science, prof de Sciences Nat, cordial, diplomate. Le jour suivant, rentrée des élèves et premier jour de classe. Les élèves de cette classe de sixième le dévisagent d’une façon incrédule.


Un titre qui retourne une expression, puisque ici, c’est le professeur qui doit sauver sa vie, plutôt que de sauver la vie de ses élèves. Le lecteur peut avoir été attiré par la dessinatrice également autrice de Harry Mickson, Les Déblok, Le Démon de midi, ou encore Ginette. Elle est également la co-fondatrice de la maison d’édition Futuropolis avec Étienne Robial. Il peut aussi avoir envie d’en savoir plus sur les circonstances qui ont amené l’auteur à quitter l’éducation nationale pour devenir humoriste et travailler avec Antoine de Caunes et Karl Zéro dans Nulle Part Ailleurs, puis faire connaissance avec le professeur Choron, puis l’équipe d’Hara Kiri (Charlie Schlingo, Vuillemin, Jackie Berroyer, Gourio, Gébé, Cabu, Cavanna, Wolinski). Le titre indique également que l’auteur ne s’épanouissait pas dans son métier initial, et que l’ouvrage va donc être à charge contre le système éducatif en France, tout du moins tel qu’il existait à son époque. Ce parti pris apparaît dès la première page, dans laquelle Albert Algoud répond à l’artiste qu’il a bien failli y laisser sa vie. Puis il effectue un rapprochement entre le lieu de son affection et le fait qu’il sera le siège de l’affaire du petit Grégory six ans plus tard, établissant ainsi une curieuse relation de cause à effet à rebours de l’ordre chronologique. La description de ses collègues s’avère également très orientée : d’un côté les gens originaux et sympathiques, de l’autre les conformistes forcément névrosés et mortifères.



Bien sûr, la tonalité de la narration s’inscrit dans un registre humoristique du fait des caractéristiques des dessins. L’artiste dessine ses personnages avec des gros nez, de type bande dessinée humoristique franco-belge et des mains ne comprenant que quatre doigts. Elle exagère les expressions de visage pour en faire des mimiques, avec le double effet de rendre apparent l’état d’esprit de chaque personnage et d’obtenir un effet comique doux. Le lecteur remarque d’ailleurs que le volume imposant de ces nez arrondis induit un décalage de côté un peu particulier de la bouche pour qu’elle puisse être visible. Pour autant, la direction d’acteurs reste dans un registre exprimant des nuances, sans tomber dans la caricature. Le lecteur éprouve ainsi de l’empathie pour chaque personnage : l’air sérieux du père d’Albert se faisant passer pour Chaban-Delmas, l’accueil souriant de la boulangère, le caractère acariâtre de Mme Tambet, la posture dépressive de Mlle M, les émotions plus intenses des adolescents, l’énergie mise par le prof quand il joue littéralement les scènes lors de la lecture à voix haute à ses élèves, l’insolence inébranlable de Félix qui imite Roland Magdane, le rire sans retenue des élèves devant un tableau de Joan Miró, la curiosité naturelle de ces mêmes élèves lors de la sortie à la foire aux bestiaux chaude en septembre, l’énervement du fonctionnaire de police découvrant que les lettres dénonçant les émissions de radio d’Albert Algoud ont été écrites par lui-même, la haine viscérale des skins comprenant qu’ils ont été moqués lors de leur propre défilé, sans oublier toutes les fois où Albert lui-même perd son contrôle de soi et explose.


Le lecteur se retrouve en pleine empathie avec ce jeune professeur, avec ses amis, avec ses élèves, complètement de son côté. Il comprend qu’il voit les personnes et les lieux avec le point de vue subjectif d’Albert. Quand il arrive à Roc-les-Forges, le dessin montre une ville morose avec une couleur terne, et une pluie incessante, ce qui reflète l’état d’esprit dans lequel se trouve le professeur. Quand il entre s’acheter un croissant, la boulangère est tout sourire, le prof étant rasséréné par ce contact humain souriant et chaleureux. Lorsqu’il se trouve pour la première fois dans sa classe, les murs sont nus et sans identité, comme ceux d’une cellule. En revanche, lorsqu’il se trouve devant les rayonnages d’une bibliothèque, les dos sont colorés, un décor beaucoup plus attirant. Lors de la sortie scolaire à la foire aux bestiaux, les cases semblent pleines à craquer, pleines de nouvelles choses à découvrir. Lorsqu’il projette des diapositives d’œuvres d’art contemporaines, tous les élèves deviennent indistincts dans la pénombre, comme rendus anonymes par l’originalité des œuvres d’art de Paul Klee, Jackson Pollock, Joan Miró, René Magritte.



Albert Algoud raconte cette période de sa vie de manière chronologique : l’annonce de sa titularisation en Haute-Savoie (où il semble se rendre tout seul, sans son épouse, ni sa fille), sa prise de contact avec les élèves et les autres professeurs, ses accrochages avec les élèves, ses échanges avec ses collègues sur ses difficultés pédagogiques, ses innovations pédagogiques (à cette époque, et dans cette région de la France), sa gaffe avec l’expression Crétin des Alpes (et le fond de vérité historique), ses relations extra-professionnelles avec certains collègues, avec certains élèves (tout en ayant conscience du risque), et enfin d’autres activités, à commencer par l’animation d’une émission sur une radio-libre, jusqu’à démissionner de l’éducation nationale. Le lecteur est de tout cœur avec lui pour cet investissement à trouver le bon mode d’intéressement des élèves, pour son côté redresseur de torts, pour son inventivité et son énergie lui permettant d’exprimer sa personnalité en sortant du cadre rigide de l’éducation nationale. De temps à autre, le lecteur ne peut pas s’empêcher de s’interroger sur une facette ou une autre de ce qui est raconté. Il a bien noté qu’Albert tient un nourrisson dans ses bras en page 4, et qu’il doit être marié ou en couple, mais il n’est plus jamais fait mention d’eux par la suite, le jeune professeur ayant certainement dû se délocaliser seul en Haute-Savoie. Il ne peut pas s’empêcher non plus de penser de temps à autre à ses collègues. Albert semble plein de respect pour le prof de français et pour ses citations latines peu communes, en revanche les autres n’ont pas le droit à sa considération. Il indique à plusieurs reprises qu’il dérobe des livres dans des librairies pour les intégrer dans la bibliothèque de sa classe. Ces attitudes renvoient à la mission affichée dans le titre : sauver sa vie, en s’échappant d’un système trop strict.


Une bande dessinée autobiographique pétrie de bonne humeur. Les dessins font voir le monde par les yeux du scénariste : des personnages pleins d’entrain, sauf pour quelques adultes morts à l’intérieur, l’énergie inépuisable des adolescents, les emportements du professeur, soit d’enthousiasme, soit d’indignation. Le scénariste revient sur cette période de sa vie : une solide motivation pour exercer son métier de professeur, mais un système éducatif qui perpétue l’injustice sociale, et qui exige que pour enseigner il faut avoir la foi dans sa vocation. En prime, une anecdote savoureuse avec Fabrice Luchini découvrant que son chauffeur de taxi connaît Albert Algoud.



mercredi 22 février 2023

Araucaria : Carnets du Chili

Ces chiens sont si souvent battus qu’ils sont très soumis, sans aucune agressivité envers les humains.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, le récit d’un voyage de l’auteur au Chili. Sa première publication date de 2004 dans la collection Mimolette, et il a été réédité en 2017 dans une version augmentée et modifiée. Cette bande dessinée est l’œuvre d’Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins. Elle est en noir & blanc et compte soixante-deux pages.


En octobre 2003, Edmond Baudoin a été invité au Chili par la bibliothèque de l’institut culturel franco-chilien, à Santiago. Le 12/10/2003 dans l’avion. Il aime regarder les écrans avec les cartes, il rêve. Une escale à Buenos Aires. La ville de Breccia, José Muñoz, Carlos Sampayo, Jorge Zentner… Borges… Julio Cortázar… 11.887 mètres plus bas, une hacienda aux environs de Córdoba. Il est possible que les paysans qui travaillent pour le propriétaire n’auront jamais assez d’argent pour s’en acheter une. La cordillère des Andes, un mur. L’Aconcagua, il a une boule dans la gorge. Puis très vite le Pacifique devant, la cordillère derrière, dessous, Santiago. Le lendemain de son arrivée, le 13/10. Il rencontre une première fois les étudiants des beaux-arts de l’université catholique de Santiago. Le soir, seul enfin. Dans un restaurant. Octobre, c’est le printemps au Chili… Il est au Chili. Il observe les clients, la rue, les serveurs. Certains étaient pour Pinochet, d’autres luttaient contre. 14/10. Le cours de dessin. Il demande s’il est possible d’avoir un modèle vivant… C’est un problème la nudité (en 2003) dans cette université catholique. Difficile dans une classe. Les professeurs décident que ce sera dans la chapelle, un lieu moins passant… Les étudiants rient et sont ravis. La chapelle est bondée. Comme dans ses cours au Québec, il demande aux étudiants de prendre la pose du modèle 5 minutes avant de commencer à dessiner. Il veut qu’ils expérimentent dans leur corps les tensions qu’inflige une pose. Qu’ils lui dessinent l’extérieur et l’intérieur. Ils sont très forts, c’est du bonheur de travailler avec eux. Le 14 octobre c’est l’anniversaire de son frère Piero. Le modèle s’appelle Valéria. Elle est belle avec un corps de baleine. Il l’imagine être née dans les îles du Pacifique. Il pense à Gauguin. Plus tard, il sera invité par Valéria et Rip (son ami, un musicien américain) et il apprendra qu’elle n’est pas du tout des îles sous le vent, mais simplement née à Santiago comme beaucoup de monde ici.



15 octobre 2003. Il attend le taxi qui doit l’emmener à l’université. À partir de six heures du matin, la ville est sillonnée par des milliers de bus jaunes qui font la course dans les rues. Les chauffeurs sont payés en fonction des ventes, un peu comme les taxis. Plus ils font de trajets, plus ils gagnent de fric. Et Edmond sait que le hurlement de ces machines va le réveiller tous les matins, en se rappelant que le syndicat des transporteurs a largement contribué à renverser Allende. En trois jours, il a rencontré beaucoup de beaux êtres humains.


Sous une couverture un peu cryptique qui trouve son explication dans le récit, le lecteur se retrouve à voyager avec l’auteur au Chili en 2003, la majeure partie de son séjour s’effectuant à Santiago. Comme à son habitude, il raconte au gré de sa fantaisie, dans une narration qui peut donner une impression décousue, ne répondant qu’à l’inspiration du moment. Pour autant, l’auteur respecte un déroulement chronologique du douze octobre 2003 au dix décembre de la même année. Il donne des cours de dessins à l’université, il voyage dans le pays, il observe les gens dans la rue, il en rencontre des hôtes, que ce soit à l’occasion de nuits passées, ou d’une soirée. Il effectue des remarques sur ce qu’il lui est donné de voir, exprimant ainsi sa propre sensibilité. Sur le plan pictural, Edmond Baudoin se montre incontrôlable comme à son habitude : hors de question pour lui de s’en tenir à des cases bien alignées dans des bandes, ou de tracer des bordures de cases à la règle, ou même de s’en tenir à de la bande dessinée. Il peut aussi bien réaliser une ou deux pages muettes avec des cases pour raconter, pour montrer ce qu’il a observé, que reproduire un texte écrit par lui, pour une revue littéraire (sous forme de texte tapé à la machine à écrire, avec des corrections au crayon), en passant par des paragraphes de texte accompagnés d’une ou deux illustrations (à moins que ce ne soit l’inverse), et même un ou deux collages de tickets de bus, sans oublier quelques courtes remarques écrites à la verticale sur le bord d’une image.



Le lecteur abandonne donc les a priori de son horizon d’attente, si ce n’est celui de faire l’expérience du Chili par les yeux et la sensibilité d’Edmond Baudoin. Les modalités d’expression de l’auteur ne correspondent pas à de l’excentricité pour faire original, mais bien à la personnalité de l’auteur. Ce constat s’opère dès la première page : d’abord deux phrases écrites en lettres capitales disposées en lieu et place d’une première bande de cases, puis une mince frise géométrique irrégulière pour séparer la bande suivante qui est constituée d’un dessin et d’un texte, puis une autre séparation suivie par une carte sommaire avec une phrase de commentaire, une vue du dessus simpliste de la Cordillère des Andes avec une phrase de commentaire, et une vue du dessus de parcelles de champ avec un autre commentaire. À ce stade, le lecteur pourrait croire qu’Edmond Baudoin raconte son séjour comme les idées lui passent par la tête. Les pages suivantes lui permettent de mieux saisir la démarche : un déroulement chronologique solide, des remarques en passant générées par le lieu, par une sensation du moment, ou un souvenir, un échange avec une personne. Fort logiquement, l’artiste adapte son mode de dessin à la nature de ce qu’il raconte, de ce dont il se souvient. D’une certaine manière, les cases réalisées au pinceau peuvent s’apparenter au mode narratif principal, ou plutôt aux séquences qui s’enchaînent pour former la colonne vertébrale de l’ouvrage. Pour les réflexions au fil de l’eau, elles sont dessinées en fonction de leur nature, des bourgeons ou des fleurs se déployant à partir du tronc du récit. Lors de la première séance de pose, l’artiste intègre ses propres dessins de la modèle, au pinceau. Lorsqu’il se promène dans la rue, il opte pour des esquisses à l’encre, avec une écriture manuscrite cursive comme s’il s’agissait de notes prises sur le vif.


Une fois qu’il s’est adapté à cette forme narrative, le lecteur trouve du sens à la structure du récit, et il peut apprécier chaque considération passant au premier plan, le temps d’une case ou d’une page. Il se rend compte que, prise une par une, chaque séquence relève de l’anecdote qui donne lieu à des réflexions de l’auteur, dans une direction historique, ou sociale, ou politique, ou morale, ou existentielle, etc. Ainsi, au fil des pages, il peut donner l’impression de sauter du coq à l’âne, car il aborde aussi bien la pauvreté des paysans et le capitalisme, des leçons de dessin et de nu, le sort de Salvador Allende, le sort des Mapuches, la torture et la guerre, le sort des chiens errants de Santiago, l’art mural de la ville, le port de lunettes de soleil, la dictature d’Augusto Pinochet, l’arbre Araucaria, l’irréalité de se retrouver au Chili, la répression, la douceur des gens qui ressemble à de la soumission, le souvenir de son ami Joël Biddle, sa rencontre avec Pablo Neruda à l’ambassade du Chili en France, etc. Chaque séquence semble un petit souvenir, raconté avec simplicité, et dans le même temps raconté avec la personnalité de Baudoin. L’effet cumulatif de ces séquences aboutit à une lecture très dense, abordant de nombreux thèmes.



Au bout d’un certain temps, le lecteur n’est plus très sûr de ce qu’il est en train de lire : des souvenirs de voyage, une vision culturelle du monde ? En effet, il se produit également un effet cumulatif des écrivains et des artistes cités : Gilles Deleuze, Alberto Breccia, José Muñoz, Carlos Sampayo, Jorge Zentner, José Luis Borges, Julio Cortázar, Gauguin, Frida Khalo. Il ne s’agit pas pour l’auteur d’en mettre plein la vue au lecteur, ou de légitimer son œuvre sur le plan littéraire. Là encore, cet ingrédient fait partie de la personnalité de l’auteur : il l’intègre parce que sa perception de ce qui l’entoure en est indissociable. Chaque séquence prise une par une s’apparente à un regard différent sur une facette du Chili. L’ensemble de ces séquences brosse un portrait complexe du pays, tel que Baudoin en a fait l’expérience, cette année-là, pour l’individu qu’il est, dans le contexte qui l’a amené à y séjourner. Le lecteur repense alors à la couverture et au titre. Cette femme nue est celle qui sert de modèle pendant les cours de dessins, et les individus autour d’elle sont les élèves qui prennent la même pose qu’elle pour ressentir les tensions musculaires qui en découlent. Le lecteur peut également le comprendre comme Baudoin se rendant au Chili et vivant comme un habitant pour prendre conscience des caractéristiques systémiques de cette société. Au cours d’une des remarques poussant à partir de la narration, l’auteur développe les caractéristiques de l’araucaria du Chili, une espèce de conifères, et le lecteur est tenté d’y voir une métaphore des chiliens, ou peut-être des Mapuches.


L’œuvre d’Edmond Baudoin est indissociable de sa vie. Il voyage au Chili du fait de sa condition d’artiste et de professeur de dessin. Il raconte ce séjour en tant qu’artiste, relatant ses rencontres et les paysages, ainsi que les réactions qu’ils suscitent en lui, adaptant son mode narratif et graphique à chaque passage, pouvant expliciter une expérience passée dans la mesure où elle donne du sens à ce qu’il observe. Un carnet de voyage incroyable témoignant du pays visité, des individus rencontrés, avec cette vision subjective qui est celle de l’auteur.